«Dites à votre chef, répondit noblement le cacique à l'envoyé de Don Barthélemy, que je respecte infiniment en lui la qualité du frère de Colomb dont je n'ai pas oublié les généreux sentiments; mais Guarionex est mon ami, il est en fuite, il est venu chercher un asile chez moi, je lui ai promis protection et je tiendrai ma parole!»
Disons ici en toute sincérité et malgré notre admiration pour les grands talents de l'Adelantado, qu'il agit en cette circonstance avec beaucoup moins de noblesse que Mayonabex: l'orgueil de ne pas vouloir revenir sur une parole mal calculée l'entraîna dans de coupables excès; il avait menacé, en cas de refus du cacique, de livrer ses dominations aux flammes et au pillage, et il eut la cruauté de le faire. Rien ne fut épargné: pendant trois mois entiers, le pays fut battu et dévasté; Mayonabex, quoique vivement sollicité par ses sujets de livrer son confrère, s'y refusa obstinément et se cacha: il fut à la fin découvert par douze Espagnols qui parvinrent à s'emparer de lui, de sa femme, de ses enfants, de quelques serviteurs, et qui les amenèrent à l'Adelantado. Satisfait de ce résultat, Don Barthélemy revint sur ses pas avec ses prisonniers qu'il confina au fort de la Conception, mais qu'il relâcha peu de temps après, à l'exception de Mayonabex. Que ne fut-il mieux inspiré pour sa gloire,et qu'il eut été plus noble de laisser partir aussi le cacique lui-même! Il crut peut-être que ce serait un otage qui lui garantirait la paix de l'avenir. L'Adelantado avait cependant laissé quelques soldats dans les montagnes de Ciguay, avec l'ordre de chercher à s'emparer de Guarionex; ils y réussirent, le chargèrent de chaînes et le conduisirent au fort de la Conception. Ses insurrections réitérées, la persévérance avec laquelle il avait été poursuivi, ne lui parurent pas pouvoir faire espérer de trouver grâce devant la rigidité de l'Adelantado; il crut donc devoir se donner la mort! Ainsi disparut de la scène du monde ce malheureux cacique, nouvelle victime, d'abord de sa faiblesse de caractère, et ensuite des conséquences désolantes de l'occupation.
Ce fut après ces expéditions, que Don Barthélemy effectua son retour à San-Domingo, et qu'il eut le bonheur d'y voir arriver son frère après une séparation de près de deux ans et demi.
Une des premières mesures que prit le vice-roi fut d'approuver les actes du gouvernement de l'Adelantado, en déclarant traîtres Roldan et ses adhérents. Cet homme turbulent et insubordonné s'était cependant rendu à Xaragua où les naturels lui firent une bienveillante réception, et où une circonstance heureuse pour lui, vint augmenter ses forces ainsi que ses ressources. On se souvient que Colomb avait expédié des îles Canaries, trois caravelles ayant mission de porter des approvisionnements à la colonie: or, il arriva que les courants ayant agi sur leur route, ce fut à la côte de Xaragua qu'elles abordèrent. Les rebelles se crurentpoursuivis; mais Roldan ayant été fixé sur leur compte, recommanda le secret aux hommes de sa bande, et, se disant envoyé en mission dans cette partie de l'île, parvint d'abord à se procurer des armes ainsi que des provisions, ensuite à s'attacher plusieurs hommes de cette expédition qui, étant en grande partie des criminels et des vagabonds, ne demandèrent pas mieux que de s'engager avec Roldan et de mener avec lui une existence de licence et d'oisiveté. Ce ne fut qu'au bout de trois jours qu'Alonzo-Sanchez de Carvajal, qui commandait les caravelles, découvrit la ruse; mais le mal était fait.
Les bâtiments furent d'ailleurs retenus par des vents contraires; alors, il fut convenu qu'un des capitaines de ces navires, nommé Jean-Antoine Colombo, parent du vice-roi, débarquerait avec quarante hommes armés qu'il serait chargé de conduire par terre à San-Domingo. Colombo débarqua, en effet, avec quarante hommes: quelle ne fut pas sa surprise en se voyant abandonné aussitôt, à l'exception de huit d'entre eux, par ses soldats qui, se joignant aux révoltés, en furent reçus à bras ouverts et avec de longs cris de joie. Colombo voyant ses forces considérablement réduites par cette désertion, retourna à bord. Carvajal, pour ne pas donner lieu à de nouvelles désertions, donna le commandement de sa caravelle à son second, fit partir les navires et resta pour chercher à ramener dans le devoir, et Roldan, qu'il avait cru remarquer être quelquefois chancelant dans sa rébellion, et les hommes qu'il avait entraînés; mais tout ce qu'il put obtenir, fut que Roldan lui promit, dès que l'arrivée deColomb lui serait notifiée, de se rendre à San-Domingo pour lui faire connaître ses griefs et pour ajuster tous les différends. Il écrivit même, dans ce sens, une lettre au vice-roi, que Carvajal se chargea de lui remettre. Ne pouvant obtenir davantage, Carvajal quitta ces lieux, escorté jusqu'à huit lieues de San-Domingo, par six rebelles, et il y trouva le vice-roi qui y était débarqué depuis quelques jours.
En remettant la lettre de Roldan, Carvajal exprima son opinion sur la probabilité de ramener les révoltés; mais ceux-ci se rassemblèrent bientôt dans le village de Bonao, situé dans la vallée de ce même nom, à vingt lieues de San-Domingo, à dix du fort de la Conception, et ils prirent leur quartier général dans l'habitation d'un nommé Pedro Reguelme qui était l'un de ces révoltés. Informé de ces détails, Colomb écrivit à Michel Ballester qui commandait toujours le fort de la Conception, et il lui donna des pleins pouvoirs pour avoir une entrevue avec Roldan, et pour lui offrir amnistie complète s'il voulait se soumettre et se rendre à San-Domingo afin de traiter avec le vice-roi lui-même, sous l'assurance écrite de sa sûreté personnelle. En même temps, il publia une proclamation, par laquelle il annonçait donner passage gratuit à tous ceux qui voudraient retourner en Espagne, espérant par là, débarrasser la colonie de tous les mécontents et de tous les paresseux.
L'intégrité, la loyauté de Ballester en faisaient un choix qui aurait dû être facilement accepté par Roldan; et l'on vit bien clairement, alors, que toutes les protestations de respect de cet insolent factieux envers le vice-roin'étaient que des moyens de gagner du temps et de rendre sa position meilleure: il répondit effectivement qu'il n'entendait traiter que par l'intermédiaire de Carvajal, dont, disait-il, il avait appris à apprécier la droiture à Xaragua.
Colomb pensa alors à recourir aux armes, mais avant d'y faire un appel définitif, il voulut connaître combien il pourrait ranger de soldats sous son drapeau; or, il obtint ainsi la fâcheuse assurance que, excepté soixante-dix militaires fidèles au devoir, tous se rallieraient à Roldan, sous les ordres de qui ils avaient à espérer une vie de brigandage et de sensualité. Colomb se garda donc bien de mettre en trop grande évidence l'exiguïté du chiffre numérique de ses partisans, et quelque cruel qu'il fût pour lui de ménager un misérable comme Roldan, il fut obligé de temporiser. Quelle pénible extrémité cependant, pour un homme d'honneur comme Colomb, d'être si souvent forcé de tendre une main amie à un individu qu'il ne pouvait que mépriser, et qui, lui-même, semblait se faire un jeu de son déshonneur!
Le vice-roi se borna donc, pour le moment, à activer le départ de cinq de ses navires pour purger l'île du plus grand nombre possible de mécontents, afin de diminuer par là les chances qu'il voyait à ce qu'ils se ralliassent à Roldan s'ils restaient plus longtemps à portée de ses excitations. Il écrivit, par cette occasion, à ses souverains, à qui il envoya une carte ainsi qu'une description de la partie du vaste continent qu'il avait découverte, et il y joignit les perles magnifiques qu'il s'y était procurées dans ses entrevues avec les naturels.Il n'oublia pas de leur faire connaître tous les détails de la rébellion de Roldan, qu'il dépeignit comme provenant principalement d'un démêlé entre l'Adelantado et lui; et, pour que l'affaire fut bien instruite, il pria Leurs Majestés d'envoyer dans la colonie un fonctionnaire versé dans les matières juridiques, avec le titre de premier juge.
Roldan ne manqua pas aussi de profiter de cette occasion pour écrire en Espagne, ce qu'il fît en accusant, comme toujours, Colomb d'injustice et d'oppression. Rien cependant ne prouvait mieux le désir du vice-roi d'être à l'abri de ces reproches que la demande qu'il faisait de voir les attributions de la justice distraites de son pouvoir, et remises entre les mains d'un juge expérimenté nommé par la couronne. On verra, cependant, que les imputations articulées par un traître et envenimées par l'odieux Fonseca qui détestait toujours en Colomb un étranger et un homme dont les services éclatants avaient acquis une grande faveur auprès de Leurs Majestés, finirent par faire beaucoup trop d'impression sur leur esprit.
Après le départ des navires, le vice-roi reprit ses négociations avec Roldan, il alla même jusqu'à lui écrire avec une bonté marquée: il lui rappela l'ancienne confiance qu'il s'était plu à avoir en lui, il lui dit qu'il était prêt à renouer ses anciennes relations avec sa personne, il l'invita fortement, au nom de son ancienne réputation elle-même qui était bien connue du roi, à ne pas persister dans la ligne fâcheuse de conduite qu'il tenait, et il renouvela l'assurance qu'il pouvait venir s'expliquer avec lui, sousla garantie formelle de l'inviolabilité de sa personne.
Il s'agissait de savoir qui porterait cette lettre; Roldan avait déclaré qu'il n'avait confiance qu'en Carvajal, et l'on représentait à Colomb que cette préférence exclusive était de nature à créer de violents soupçons contre la fidélité de cet officier. Le vice-roi prit alors son parti avec sa grandeur d'âme habituelle, et il ne voulut s'en rapporter qu'à lui seul. Il fit donc appeler Carvajal, le questionna franchement, noblement; et, ayant acquis la conviction de sa loyauté, il lui confia la mission difficile d'entamer la négociation avec Roldan.
On comprend combien l'émissaire de Colomb eut de peines et essuya d'humiliations dans le cours de cette affaire. Il finit cependant par obtenir que Roldan écrivit au vice-roi et, de plus, qu'il eût une entrevue avec lui. Les révoltés sentaient leur force, et ils exigeaient les choses les plus extravagantes. Sur ces entrefaites, Michel Ballester écrivit au vice-roi; il l'informa que le parti des rebelles augmentait à tel point qu'il n'y avait d'autre parti à prendre qu'à accepter leurs conditions quelles qu'elles fussent. «Je ne dois pas laisser ignorer à Votre Altesse, disait-il en terminant sa lettre, que les soldats eux-mêmes de la garnison du fort que je commande, sont en voie continuelle de désertion, et que je pense qu'à moins d'un prompt arrangement, qu'à moins de l'embarquement prochain des insurgés pour la métropole, non-seulement l'autorité de Votre Altesse, mais aussi son existence courent le plus grand danger. Certainement, je saurai mourir à mon poste et vous défendre jusqu'àla dernière goutte de mon sang; mais j'aurai si peu d'imitateurs, que notre résistance et la vôtre ne pourront certainement pas conjurer le danger.»
Quelque triste et affligeant que fût le contenu de cette lettre, l'esprit se repose pourtant avec plaisir sur les beaux sentiments professés par cet honorable militaire qui brille avec beaucoup d'éclat au milieu de tant de révoltes, de trahisons, d'entraînements funestes; et l'on aime à voir un loyal soldat qui après avoir tracé d'une main affligée, les défaillances, les torts de ses compatriotes coupables ou égarés, retrouve toute la trempe de son caractère pour exprimer son dévouement inaltérable, son attachement à ses devoirs qu'il préfère à la vie, et pour s'engager jusqu'à la mort, à défendre l'autorité et la personne de son chef.
Tant de motifs décidèrent Colomb à faire un arrangement avec les révoltés: il fut stipulé que Roldan et ses adhérents s'embarqueraient au port de Xaragua, pour l'Espagne, sur deux navires qui seraient prêts à prendre la mer dans cinquante jours au plus tard; qu'ils recevraient tous un certificat individuel de bonne conduite et une garantie pour leur solde jusqu'au jour du départ; que des esclaves leur seraient donnés, comme on l'avait fait pour certains colons, en considération de services rendus; que ceux d'entre eux qui avaient des Indiennes pour femmes pourraient les emmener en lieu et place de même nombre d'esclaves; que les propriétés qui leur avaient appartenu et qui avaient été séquestrées, leur seraient restituées, et qu'il en serait de même des avantages qui avaient précédemment été faits à Roldan.
Cet odieux traité, qu'on ne pouvait même se flatter de voir accompli, était d'une nature si révoltante qu'on a de la peine à se figurer que Colomb n'eût pas préféré s'exposer à toutes les conséquences possibles, qu'à l'obligation de le signer. Pour nous, nous aimerions infiniment mieux que le vice-roi, plutôt que de courber la tête sous des exigences si mortifiantes, eût quitté une colonie où il lui était devenu impossible de rétablir l'ordre si profondément troublé par les factieux, et que, la lettre de Ballester à la main, il fût allé demander aux souverains espagnols la faveur d'être remplacé dans un commandement qu'en sa qualité d'étranger qui inspirait de si funestes préventions, il ne pouvait plus exercer avec avantage, soit pour la colonie, soit pour la métropole. On a prétendu que Colomb avait à cœur d'envoyer son frère l'Adelantado en exploration vers le continent qu'il avait découvert, pour y recueillir des renseignements plus précis, et qu'il lui aurait fallu renoncer à ce dessein, s'il ne pacifiait pas la colonie: mais tout n'était-il pas bouleversé; et, en accordant deux navires à Roldan, lui restait-il assez de ressources pour donner suite à l'expédition projetée? D'ailleurs, la découverte du continent était faite; aucun autre que lui ne pouvait y prétendre et cela devait lui suffire. À lui, en effet, l'honneur insigne d'y avoir abordé le premier; à d'autres, le soin de glaner après lui et de coloniser les beaux pays dont il avait ouvert l'entrée aux nations émerveillées!
Quoi qu'il en soit, Roldan et ses bandits se rendirent à Xaragua, et le vice-roi, laissant temporairementle commandement à son frère Diego; partit avec l'Adelantado pour visiter les forteresses et pour rétablir les choses sur leur ancien pied.
Cependant, quelques détails inévitables et de très-mauvais temps retardèrent les deux navires au delà de l'époque convenue. Il en résulta des plaintes; on allégua que les bâtiments étaient mal armés; que les délais avaient eu lieu à dessein et il s'ensuivit un refus de s'embarquer. De nouvelles conditions étant même demandées par ces misérables, il faillit ouvrir d'autres négociations. Sans doute que Roldan pensant à sa conduite passée, avait réfléchi qu'il serait imprudent à lui de retourner en Espagne; sans doute aussi que la canaille qui l'accompagnait répugnait à quitter la vie de licence et de désordre qu'elle menait; et l'on dut voir bientôt combien il serait difficile d'amener tous ces vauriens à délivrer l'île de leur présence impure.
Au milieu de ces difficultés, le vice-roi reçut une lettre d'Espagne en réponse à celles où il avait dépeint le fâcheux état de la colonie, cette lettre était écrite par Fonseca qui se bornait à lui dire que cette affaire ne pouvait pas être traitée immédiatement, attendu que les souverains entendaient la régler eux-mêmes. Il pensa d'après cela que l'astucieux directeur des affaires d'outre-mer voulait laisser les esprits s'envenimer de plus en plus, et qu'il était disposé à ne rien faire, soit pour améliorer la situation de l'île, soit pour faire disparaître les difficultés dans lesquelles Colomb se trouvait enveloppé.
Le vice-roi ne voyant rien de plus pressé que le départde Roldan, espéra le décider à l'effectuer en allant lui-même, vers la fin du mois d'août 1408, au port d'Azna où il se rendit sur deux caravelles, accompagné des personnages les plus importants qui lui étaient restés dévoués. Loin d'être sensible à cette démarche, l'infâme Roldan affecta des airs de hauteur, comme si c'eût été à lui de dicter des conditions: il demanda que des terres fussent concédées gratuitement à ceux de ses partisans qui voudraient rester à Hispaniola, et qu'il fût, lui-même, rétabli dans ses fonctions d'alcade-major.
L'âme est abreuvée de dégoûts à l'aspect de tant de noirceurs, de bassesses et de perfidies; et l'on ne peut que plaindre Colomb lorsqu'on apprend qu'abandonné de presque tous, et ne trouvant nulle part ni un appui ni un conseil, il se crut forcé de signer encore un traité qui garantissait aux insurgés leurs nouvelles et insolentes demandes. Il est vrai qu'on lui avait donné l'avis que ses propres adhérents songeaient à s'emparer de la province de Higuey où ils avaient l'intention de se déclarer indépendants. Toujours est-il qu'il consentit encore une fois aux exigences toujours croissantes des rebelles; et quoique, dit-on, il eût l'intention de renier plus tard ce nouveau traité comme lui ayant été arraché par une force à laquelle il ne pouvait pas résister dans ce moment, il n'en est pas moins vrai que ce même traité reçut immédiatement un commencement d'exécution, et qu'une fois Roldan réintégré dans son emploi, il y déploya toute l'arrogance qu'on pouvait supposer devoir éclater chez un homme aussi entier et aussi peu délicat que lui.
Quelle tâche pour Colomb que d'avoir à lutter contre l'insolence de cet odieux personnage, que d'avoir à ramener à San-Domingo, ce ramassis d'êtres éhontés à qui il fallut assigner des portions de terrain, accorder des esclaves indiens provenant des prisonniers de guerre, et indiquer des résidences choisies, soit à Bonao, soit sur différents points de laVega Real, naguère le théâtre des exploits de Colomb, de l'Adelantado et d'Ojeda!
Le vice-roi fit en même temps un arrangement avec divers caciques voisins, qui durent désigner un certain nombre de leurs sujets, pour travailler, à certaines époques, à la culture des terres des Espagnols. Ce fut une sorte de service féodal qui devint l'origine des fameuxRepartimientosou des distributions et levées d'Indiens libres, instituées pour aider les colons, et dont, par la suite, ceux-ci abusèrent tellement dans toutes leurs possessions transatlantiques, qu'elles finirent par avoir pour résultat, l'extermination de la race indigène en général, et plus rapidement encore de celle de l'île d'Hispaniola. Mais de quoi n'ont pas alors abusé les Espagnols dans ces pays; quelles autres scènes y ont-ils présentées que celles de la violence, de la jalousie, de la rapine, des dissensions intestines; et, en analysant ce qui se passait sous l'administration de Colomb qui avait tant de talents, tant de génie, et qui était animé de si excellentes intentions, comme il était facile de prévoir dès lors, que même sur les points où la puissance espagnole pourrait d'abord le plus s'élever, elle tomberait bientôt en dissolution!
Roldan obtint pour sa part plusieurs terres dans levoisinage d'Isabella, qu'il réclama comme prétendant lui avoir appartenu avant sa révolte; en outre, une très-belle ferme royale, située dans laVega, connue sous le nom deLa Esperanza; plus des propriétés étendues dans la province de Xaragua avec desRepartimientos; plus enfin certains droits à prélever des provisions de bouche sur les indiens.
Un des premiers actes de cet homme absolu, prétendant agir en sa qualité d'alcade-major, fut de nommer Pedro Reguelme, un de ses plus actifs partisans, alcade de Bonao. Colomb en fut fort choqué, car il vit dans cette nomination une usurpation de pouvoirs et une atteinte formelle portée à son autorité de vice-roi; il le fut bien plus encore, quand il apprit que Reguelme, sous prétexte de bâtir une ferme, élevait sur la crête d'une colline un édifice assez solidement construit pour pouvoir être facilement converti en forteresse. Roldan n'était pas étranger à l'idée de cette construction qu'il regardait comme un lieu de refuge en certains moments prévus. Toutefois, Colomb ordonna impérieusement que les travaux fussent immédiatement discontinués sur ce point et ils le furent.
Voyant une apparence de tranquillité rétablie dans la colonie, le vice-roi songea à retourner en Espagne, pour expliquer à ses souverains, mieux qu'il ne pouvait le faire dans sa correspondance, quel était l'état véritable de l'île; mais les maladies sévissaient alors, et il ne crut pas pouvoir quitter le pays dans un moment aussi critique. Il se contenta d'expédier deux caravelles où il donna toutes facilités aux soldats de Roldan de s'embarquer. Plusieurs s'y décidèrent; ilsemmenèrent avec eux, soit les esclaves qui étaient devenus leur propriété par la teneur des traités, soit des filles de caciques qu'ils étaient parvenus à persuader d'unir leurs destinées aux leurs et de quitter leurs familles pour les suivre en Espagne.
Colomb écrivit par cette occasion à Leurs Majestés. Comprenant parfaitement que ses stipulations avec Roldan seraient critiquées, il s'appliqua à démontrer que lui ayant été arrachées par la violence, elles ne liaient nullement la couronne; il réitéra sa demande de la désignation d'un juge suprême pour rendre la justice dans la colonie; il désira qu'un conseil dont les membres seraient nommés en Europe, fût organisé dans l'île pour délibérer sur les points importants; il demanda qu'il fût pourvu à certains emplois des finances, et que les pouvoirs de tous fussent assez bien définis, pour qu'il n'y eut ni empiétements dans l'autorité, ni difficultés quant aux rangs, honneurs et priviléges; enfin, sentant l'influence d'un âge avancé, il priait Leurs Majestés de lui envoyer son fils Diego, toujours page à la cour mais dont la raison commençait à se développer, afin de l'initier aux affaires et d'être aidé par lui dans l'accomplissement de ses devoirs. Son second fils Fernand était aussi à la cour et il devait également aux bontés de la reine d'être page; mais il était trop jeune pour que son père pensât à l'appeler auprès de lui.
Malgré le moment de calme qui semblait régner en ce moment, et dont, après tant de bouleversements, on aurait pu croire que chacun devait désirer la continuation, la mesure n'était pas comblée, les ennemisde Colomb n'étaient pas satisfaits: leur jalousie odieuse, leurs menées iniques, leurs trames criminelles continuaient à s'ourdir sous la direction de l'exécrable Fonseca; et nous aurons bientôt à dire comment cet infâme personnage parvint à outrager toutes les lois de la justice, de l'honneur, de l'humanité, et à faire peser sur Colomb le poids de la haine la plus ignominieuse qui ait pu couver dans le cœur du plus grand monstre d'hypocrisie et de méchanceté qui ait jamais existé!
On commençait à peine à respirer dans la colonie, et l'on avait atteint l'année 1499, lorsque le vice-roi reçut la nouvelle que quatre bâtiments avaient mouillé dans la partie occidentale de l'île, un peu au delà de l'endroit actuellement appelé Jacquemel, et que les marins de ces bâtiments paraissaient avoir le dessein de couper des bois de teinture et d'emmener des Indiens comme esclaves; mais ce qui surprit le plus Christophe Colomb, fut d'apprendre que cette expédition était commandée par le même Ojeda qui avait donné tant de marques de bravoure, de dévouement à sa personne, et qui, après son exploit de la prise de Caonabo, était retourné en Europe. Il fallait vraiment que les étranges procédés de Fonseca, que l'appui qu'il donnait à quiconque entreprenait de saper l'autorité de Colomb ou de lui créer des embarras fussent bien connus, il fallait être bien sûr de plaire à ce dispensateur des grâces ou des faveurs et de pouvoir agir avec impunité, pour que le mal eût gagné jusqu'au cœur d'un guerrier qui, jusque-là, avait professé tant de respect pour le vice-roi. Il en était cependant ainsi,et c'était bien Ojeda qui, commandant de quatre bâtiments, se présentait sur un point important de l'île et qui prétendait y agir sans contrôle.
Colomb qui, mieux que personne, connaissait l'esprit entreprenant de ce nouvel ennemi, pensa qu'il ne pourrait rien faire sans Roldan qui même pourrait, s'il refusait de se rallier à lui, paralyser ses moyens d'action contre Ojeda; il imagina alors, avec beaucoup de tact, de faire comprendre à Roldan que ce serait une occasion d'atténuer ses torts, et il lui offrit de se charger de s'opposer aux projets du chef de cette expédition. Roldan accepta avec empressement: ses actes séditieux avaient mis en son pouvoir les objets de tous ses vœux; il fit aussitôt la réflexion que font ordinairement les ambitieux ou les perturbateurs lorsqu'ils sont entrés en possession de ce qu'ils ont convoité, que, quelque mal acquises que soient leurs richesses, il est bon, selon eux, de les conserver, et que ce qu'il y a de mieux pour y parvenir, c'est de les placer sous l'égide de bons services rendus qui puissent faire oublier leurs anciennes offenses.
Roldan partit donc de San-Domingo avec deux caravelles; il arriva le 26 septembre à deux lieues du port où les quatre bâtiments d'Ojeda étaient mouillés; il débarqua avec vingt-cinq hommes résolus, apprit qu'Ojeda était parti pour une excursion dans l'intérieur de l'île, et il se posta pour couper la communication entre lui et ses quatre bâtiments.
Dès qu'il put entrer en pourparlers avec Ojeda, il lui demanda pourquoi, sans seulement avoir informé le vice-roi de son arrivée, il avait opéré son débarquementsur un point aussi éloigné et aussi peu fréquenté de l'île. Ojeda répondit avec adresse qu'ayant entrepris un voyage de découvertes, il se trouvait en détresse quand il avait jeté l'ancre, et qu'il ne demandait qu'à réparer ses navires et qu'à obtenir quelques provisions.
Vinrent ensuite d'autres explications privées d'où il résulta qu'Ojeda avait entendu parler, en Espagne, de la découverte, par Colomb, d'un continent très-étendu et des perles magnifiques qu'il avait envoyées, qui provenaient de ce continent; que Fonseca, désirant s'attacher Ojeda pour se servir de lui contre Colomb, lui avait communiqué les lettres du vice-roi aussi bien que les plans et les cartes qu'il avait dressés de ce pays et sur lesquels il avait tracé la route qu'il avait suivie; qu'encouragé par ce même Fonseca, il avait formé une expédition dans laquelle il s'était associé un riche Florentin, nommé Amerigo Vespucci qui avait fait une grande partie des frais de l'armement, et qu'après avoir parcouru tous les lieux visités par Colomb dans les parages de l'Orénoque, il s'était rendu aux îles Caraïbes où, à la suite de plusieurs engagements contre les insulaires, il leur avait fait un grand nombre de prisonniers qu'il comptait vendre comme esclaves sur le marché de Séville. Au surplus, Ojeda protesta de son respect pour le vice-roi, et il affirma qu'aussitôt que ses bâtiments seraient prêts, il appareillerait pour San-Domingo afin de lui rendre ses devoirs. Roldan crut, un peu légèrement sans doute, à cette prétendue assurance; satisfait de ce qui s'était passé, il leva l'ancre, et il retourna avec sesdeux caravelles à San-Domingo, pour rendre compte de sa mission.
Mais avant de parler des projets réels d'Ojeda, qui d'ailleurs étaient fort peu en harmonie avec son ancien caractère chevaleresque, tant ses entretiens avec le perfide Fonseca l'avaient perverti! faisons remarquer d'abord que l'autorisation donnée, en Espagne à Ojeda, par le même Fonseca, n'était signée que par lui et nullement par les souverains; ensuite, qu'elle était totalement contraire aux conventions faites avec Colomb, qui aux termes de ces conventions, devait être préalablement consulté sur toute expédition projetée pour le Nouveau Monde, d'autant qu'il s'agissait ici d'un continent qu'il venait de découvrir, et qu'il était d'une justice rigoureuse de lui en réserver la future exploration, ou au moins de lui laisser le choix des premiers explorateurs destinés à marcher sur ses traces.
Pour ne citer qu'un inconvénient d'un pareil procédé, il suffit de dire que cette autorisation qui, d'ailleurs, était, de la part de Fonseca, un manquement formel à ses devoirs envers ses souverains, fut la cause directe de l'idée qu'eut Amerigo de donner à cet immense continent son nom lequel, malgré l'ingratitude qu'il y eût à en déposséder Colomb, fut adopté par l'envieux Fonseca, prévalut ensuite dans un public insouciant, et a fini par être accepté par toutes les nations et à être conservé par elles; tellement l'habitude et les premières impressions ont d'empire sur les hommes! Il est, cependant, certain qu'Amerigo, qui fut toujours un des admirateurs les plus zélés de Colomb, ne crut pas que cette idée pourrait jamais êtreconsidérée comme une usurpation préjudiciable au héros de la découverte du Nouveau Monde; mais Fonseca y dut voir une satisfaction donnée à ses sentiments d'envie; or, il n'est pas douteux qu'il n'ait saisi, avec ardeur, ce moyen d'affaiblir la popularité de Christophe Colomb, et qu'il n'ait fortement contribué à maintenir le nom d'Amérique au continent nouvellement découvert. Enfin, soit dessein prémédité, soit caprice de la fortune, Colomb fut déshérité de l'honneur de nommer le Nouveau Monde, et le nom d'Amerigo prévalut. Dérision, peut-on dire, de la gloire humaine dont le grand homme fut victime, mais dont l'heureux Florentin ne fut pas précisément coupable; si donc on peut reprocher une injustice et une ingratitude à ceux qui donnèrent ou qui sanctionnèrent cette dénomination, au moins doit-on en absoudre presque complètement Amerigo!
Loin de songer à faire voile pour San-Domingo, Ojeda se rendit à Xaragua où les anciens corebelles de Roldan, dans l'espoir de gagner à leur cause un homme aussi audacieux, l'accueillirent avec des transports de joie, et lui proposèrent, à défaut de Roldan qu'ils blâmaient sévèrement de se tenir à l'écart actuellement qu'il avait obtenu tout ce qu'il désirait, de se mettre à leur tête pour se faire compter par Colomb un arriéré de solde, qu'il était pourtant totalement impossible au vice-roi de leur payer par suite de la pénurie extrême de ses finances. Ojeda, certain de l'appui de Fonseca et connaissant par lui la décroissance de la faveur de Colomb auprès du roi, accepta; et il proposa de marcher immédiatement sur San-Domingopour forcer le vice-roi à accéder à cette demande; mais, à l'instant de partir, quelques-uns d'entre ces hommes, et des moins déraisonnables, refusèrent de marcher, alléguant qu'à tout considérer, ils se trouvaient heureux où ils étaient, sans avoir à courir les chances d'une révolte ouverte pour obtenir ce que le vice-roi ne pourrait pas leur payer. Furieux, leurs camarades, plus insatiables, voulurent les contraindre par la violence; alors une rixe opiniâtre eut lieu, plusieurs hommes des deux partis furent tués ou blessés, et la victoire resta à ceux qui voulaient aller à San-Domingo.
Roldan, informé du nouveau projet d'Ojeda, alla au-devant de lui avec quelques soldats bien disposés, et il reçut, chemin faisant, le renfort de son ancien compagnon, Diego de Escobar, accompagné de plusieurs partisans. Ojeda ne pouvant faire tête à ces opposants, revint à bord de ses bâtiments où il saisit l'occasion de faire des débarquements pour inquiéter l'ennemi. Roldan n'en fut pas intimidé; il manœuvra avec intelligence pour ne pas laisser gagner du terrain à Ojeda qui, voyant l'inutilité de ses efforts, finit par se décider à appareiller et à faire voile vers d'autres îles afin d'y compléter une cargaison d'esclaves indiens. Quelle triste issue d'une expédition commandée par un guerrier si brillant quand il servait fidèlement sous les ordres de Colomb!
Les soldats de Roldan, accoutumés à dicter des lois à leur chef pour prix des services qu'ils pouvaient rendre, lui demandèrent bientôt à recevoir en partage la belle province de Cahay, contiguë à celle de Xaragua.Roldan, qui cherchait à se faire une meilleure réputation, se refusa à leurs sollicitations; toutefois, pour calmer leur rapacité, il consentit à répartir entre eux les terres qui lui avaient été concédées à lui-même dans la province de Xaragua.
Pendant les opérations de cette répartition, on vit arriver un jeune gentilhomme nommé Hernando de Guevara, cousin d'Adrien de Moxica l'un des chefs de la révolte précédente, qui avait été banni de San-Domingo à cause de sa conduite licencieuse, et qui était destiné à partir sur les navires d'Ojeda. Il arriva trop tard; mais Roldan, voyant en lui un ancien camarade, le traita avec bonté; il fut même reçu avec distinction chez la belle Anacoana qui, malgré les scènes fâcheuses dont elle venait d'être témoin, avait toujours conservé une grande partialité en faveur des Espagnols: elle avait une fille de douze ou treize ans, mais déjà nubile ainsi que le sont généralement les femmes nées dans ces climats. Cette jeune fille, dont le père était l'infortuné Caonabo, s'appelait Higuenamota et se faisait remarquer par une extrême beauté. Guevara en devint passionnément amoureux. Jeune, d'un physique fort agréable, de manières fort engageantes qui laissaient peu soupçonner la dépravation de ses mœurs, il toucha facilement le cœur d'Higuenamota, et Anacoana, charmée de voir sa fille demandée en mariage par un cavalier qui lui semblait aussi accompli, y donna son consentement.
Mais Roldan, également épris de cette jeune fille, devint extrêmement jaloux de la préférence qu'elle accordait à son rival; aussi exila-t-il Guevara de la provincede Cahay. Celui-ci feignit de partir, revint pendant la nuit et se cacha chez Anacoana; il y fut découvert, trouva Roldan implacable, mais se soustrayant à ses menaces, il médita un plan de vengeance consistant à se faire un parti chez les mêmes hommes qui, ayant naguère idolâtré Roldan comme chef de conjurés, le détestaient aujourd'hui qu'il paraissait rentré dans la ligne de ses devoirs. On convint de s'emparer de lui par surprise et de le tuer ou de lui arracher les yeux; toutefois, le complot fut découvert, Guevara fut arrêté avec sept de ses complices sous les yeux d'Higuenamota et de sa mère, et ils furent envoyés à San-Domingo pour y être retenus prisonniers dans la forteresse.
Adrien de Moxica, en apprenant cette arrestation, se rendit au milieu des anciens révoltés de Bonao où se trouvait le nouvel alcade, Pedro de Reguelme, dont il réclama un appui qui fut promptement accordé. Moxica, se trouvant à la tête d'une force assez imposante, se proposa non-seulement de délivrer son cousin, mais de pousser la vengeance jusqu'à tuer Roldan et même le vice-roi.
Colomb était au fort de la Conception quand il fut informé de ces détails, et il n'y disposait que d'un nombre insignifiant de soldats. Il jugea bientôt que son salut ne pouvait dépendre que de mesures promptes et vigoureuses: on sait qu'alors il n'hésitait jamais; il ne trouva qu'une dizaine d'hommes dévoués à le suivre; il les arma cependant, partit la nuit, arriva à l'improviste au milieu des conjurés et il s'empara de Moxica ainsi que de plusieurs des principaux chefs dece parti qu'il emmena au fort de la Conception. Il était indispensable de faire un exemple qui pût inspirer une terreur salutaire, et mettre un terme à ce parti pris de révoltes continuelles qui éclataient sous le moindre prétexte. Le vice-roi tenait entre ses mains un des grands instigateurs de ces troubles, l'occasion était bonne; il valait mieux frapper un des hommes marquants de ces rébellions, que des malheureux qui, souvent, ne s'écartent de leur devoir qu'en cédant à des instances auxquelles ils ne savent pas résister; il ordonna donc que Moxica fût pendu au haut de la forteresse. Le condamné demanda un confesseur qui vint aussitôt; mais au lieu de s'accuser de ses fautes, il se laissa entraîner à proférer à haute voix des imputations atroces contre plusieurs Espagnols, contre Colomb lui-même, à tel point que l'indignation publique ne pouvant être contenue, il fut jeté du haut des remparts et mourut au pied du fort.
Cet acte de sévérité eut d'heureuses suites: Pedro Reguelme fut surpris, caché dans une caverne du pays de Bonao, et fut conduit à la forteresse de San-Domingo. Les autres conspirateurs s'enfuirent dans la province de Xaragua, où ils furent vigoureusement poursuivis par l'actif Adelantado que secondait Roldan; la plupart furent saisis et bientôt les factieux furent complètement subjugués.
Libre de soucis de ce côté, Colomb songea à reprendre son projet de l'exploration du continent qu'il avait découvert, et de l'établissement d'une pêcherie pour arriver à la possession des perles qui gisaient dans les eaux de ce pays; mais hélas! combien ses espérancesfurent encore trompées, comme ses plans furent cruellement bouleversés! Dans ses méditations, il ne voyait que des succès, des richesses, des trésors de toute espèce pour l'Espagne; il touchait cependant au moment où cette même Espagne, devenue ingrate, allait le plonger dans les plus grandes infortunes, lui arracher ses honneurs, le dépouiller de ses avantages si rudement acquis par ses travaux, son génie, ses efforts, et le rendre un des exemples les plus frappants des vicissitudes humaines.
Il n'arrivait pas un navire du Nouveau Monde en Espagne, que, par suite des instigations de Fonseca, les calomnies les plus odieuses ne fussent répandues sur le compte de Colomb. C'était, disait-on, un étranger qui n'avait en vue que ses intérêts particuliers et qui n'agissait nullement selon ceux de la métropole; puis on prétendait qu'il voulait se faire proclamer roi de ces contrées, ou tout au moins les faire passer, pour des sommes considérables, entre les mains d'un autre souverain, ajoutant, à cet égard, tout ce que l'on savait pouvoir le mieux exciter le mécontentement du roi Ferdinand qui était fort jaloux de son pouvoir et surtout très-méfiant; on alléguait que ces pays coûtaient fort cher au trésor public et qu'ils ne lui rapportaient à peu près rien du tout; il s'ensuivait ou que les tableaux séduisants de l'opulence de ces contrées étaient faux et avaient été fort exagérés par Colomb qui, alors, avait sciemment trompé Leurs Majestés, ou qu'il était inhabile à gérer les affaires de ces mêmes contrées. Ensuite, on faisait retentir bien haut les plaintes de ceux qui, en revenant, réclamaient, à tortou à raison, des arriérés de solde que le vice-roi avait sans doute, selon eux, retenus à son bénéfice; on vit même un jour une cinquantaine de ces misérables suivre le roi lors d'une de ses promenades à cheval, et lui montrer quelques grappes de raisin qu'ils tenaient à la main, criant que c'était la seule alimentation qui leur fût permise par l'effet des fausses promesses de Colomb; et, comme ils virent passer ses deux fils qui étaient pages à la cour: «Voilà, s'écrièrent-ils, les enfants, magnifiquement traités dans les palais de nos souverains, de celui qui a découvert une terre de vanité et de déception, propre seulement à servir de tombeau aux Espagnols!»
Tout cela était absurde, extravagant, facile à réfuter si l'on avait pu ou voulu établir une discussion calme ou sérieuse sur tous ces points; mais c'est ce que Fonseca ne voulait pas; il cherchait, au contraire, en toute occasion, à donner du poids à ces ridicules imputations; et, à force d'y revenir, il gagnait toujours du terrain. Enfin, il fallut que ce fût bien fort, puisque la magnanime Isabella elle-même se laissa aller à avoir quelques doutes: «Colomb et ses frères sont des hommes honnêtes, dit-elle un jour, du moins j'aime à le penser; mais ils peuvent errer; et, en se trompant, fût-ce de bonne foi, on est exposé à causer autant de tort à l'État que si l'on était réellement incapable ou méchant.» La reine, il est vrai, n'émettait, en parlant ainsi, que de simples suppositions; mais le roi était plus affirmatif et il se disait convaincu. On avait remarqué plusieurs fois qu'il ne s'exprimait plus sur le compte de Colomb avec son anciennecordialité, et que, depuis que la domination des terres découvertes était un fait bien accompli et entièrement en sa faveur, il regrettait les pouvoirs étendus qu'il lui avait conférés.
Il prit donc la fatale et injuste résolution d'envoyer à Hispaniola un personnage qui eût à rechercher quelle était la situation véritable de l'île et à y prendre le commandement si la nécessité lui en était démontrée. Dans l'état actuel des affaires, c'était un moyen certain, quoique détourné et indigne d'un souverain, de poser en principe la destitution de Colomb; encore, si l'on s'était contenté de le destituer! On reconnaît bien, dans ces actes détestables, le machiavélisme de Fonseca qui y avait pris effectivement la part la plus active, et qui s'empressait de les faire mettre à exécution.
Les ordres furent donc écrits, les instructions furent dressées; mais Fonseca rencontra un obstacle qu'il ne put pas alors briser. Ce fut la volonté de la reine, qui, en voyant la dureté d'un procédé aussi exorbitant contre un homme pour qui elle avait conçu tant de reconnaissance et d'admiration, déclara, lorsqu'on lui présenta ces pièces à signer, qu'à l'instant de prendre un parti si excessif, sa main se refusait à les revêtir de son nom, et qu'elle ne pouvait encore s'y résoudre. Honneur et gloire à la reine, qui, une fois de plus, fut bien inspirée en cédant aux excellents mouvements de son cœur généreux!
Cependant, les bâtiments qui portaient les complices de Roldan arrivèrent; on vit alors le roi, lui-même, s'oublier au point de donner son approbationà la conduite de Roldan, et des éloges à ceux qui l'avaient imité. Jusque-là, Isabelle serait restée dans les mêmes sentiments vis-à-vis de Colomb, mais on se souvient que le vice-roi s'était cru obligé de laisser emmener par ces misérables, des esclaves indiens et même des jeunes filles qui arrivèrent avec eux, les unes étant enceintes, les autres déjà mères, et toutes dans un état de misère difficile à décrire.
Tout cela, dit-on à la reine, avait été fait sciemment et volontairement par les ordres exprès de Colomb. Sa sensibilité s'en émut, sa dignité de femme s'en trouva offensée: «Qui donc, s'écria-t-elle, a pu donner à Colomb le droit de disposer de mes sujets et de mes vassaux; j'ordonne que tous les Indiens qui se trouvent en Espagne soient ramenés dans leur patrie, je veux qu'on y reconduise aussi ces jeunes femmes avec toutes sortes de soins ou d'égards, et j'entends que de semblables faits ne se renouvellent plus!»
Fonseca voyant quelle était l'indignation de la reine mit aussitôt sous ses yeux une lettre que le vice-roi avait écrite, dans laquelle il établissait son opinion, qui, au surplus, était généralement partagée alors, excepté par Isabelle qui avait tant devancé son siècle, que l'esclavage des prisonniers indiens devait être maintenupendant quelque temps encore, dans l'intérêt de l'occupation générale; il sut si bien profiter de la disposition d'esprit où se trouvait la reine en ce moment, qu'il la fit consentir à la mesure de l'envoi d'un haut commissaire chargé de porter ses investigations sur l'administration de Colomb, et de le remplacer dans ses fonctions s'il était reconnu coupable.
Le personnage qui fut désigné pour cette mission fut choisi et présenté par Fonseca; on peut penser qu'il n'était ni impartial, ni favorable à Colomb. Ce fut Don Francisco de Bobadilla, officier de la maison du roi et commandeur de l'ordre militaire et religieux de Calatrava. Fonseca put alors donner un libre cours à sa haine jalouse, et nous allons dire comment il se déshonora à tout jamais en cherchant à satisfaire cette honteuse passion.
Bobadilla arriva à San-Domingo le 23 août 1500. Avant d'entrer dans le port, il fut informé par les hommes d'une pirogue qui accosta son bâtiment, que le vice-roi et l'Adelantado étaient en tournée dans l'intérieur de l'île, et que c'était leur frère Don Diego qui exerçait le commandement pendant leur absence. Il apprit également la récente insurrection de Moxica, le châtiment qu'avaient reçu plusieurs assassins dont sept venaient d'être pendus et celui de cinq rebelles qui étaient renfermés dans la forteresse de San-Domingo. Parmi ceux-ci se trouvaient Pedro Reguelme, et Guevara dont la passion pour Higuenamota avait été la cause première de la révolte. Bobadilla put même voir en entrant deux potences dressées, une de chaque côté du port, où, selon l'usage des temps de laisser les suppliciés pendant quelques jours exposés aux regards de la multitude, étaient encore suspendus deux des condamnés à mort.
Dès qu'on sut à San-Domingo qu'un commissaire royal était à bord du navire qui venait d'arriver, on s'empressa d'aller au-devant de lui et de rechercher sa faveur; on remarqua, plus particulièrement, parmices courtisans, les hommes qui auraient dû avoir le plus à craindre de la justice du commissaire, si lui-même était venu avec des intentions impartiales. Or, ce furent ceux-là mêmes qui obtinrent le meilleur accueil et qui reçurent tout encouragement pour articuler des plaintes contre le vice-roi; on peut donc affirmer qu'avant le débarquement de Bobadilla, la culpabilité de Colomb était un point arrêté dans son esprit.
Ce qui le prouve jusqu'à l'évidence, c'est qu'il publia aussitôt des proclamations dans lesquelles il donnait des extraits de ses lettres patentes, d'où il résultait qu'il était autorisé à faire toutes sortes de recherches sur l'état des choses et à poursuivre les délinquants; qu'en conséquence il exigeait la mise en liberté de Reguelme et de Guevara pour entendre leurs dépositions.
Don Diego déclara qu'il ne pouvait rien faire sans les ordres du vice-roi de qui il tenait ses pouvoirs, et qu'il ne relâcherait pas les prisonniers demandés; il ajouta qu'il était convenable qu'il lui fût délivré une copie exacte des lettres patentes du commissaire afin qu'il les envoyât à son frère; mais cette demande, pourtant si naturelle, fut refusée. Bobadilla, espérant plus de succès d'une nouvelle proclamation, en fit publier une autre le lendemain, par laquelle il prenait les titres et l'autorité de gouverneur de toutes les îles et du continent nouvellement découverts: c'était excessivement outre-passer ses instructions qui ne lui permettaient de se qualifier de gouverneur que dans le cas où Colomb serait trouvé coupable, et il n'avait encore été ni entendu ni même vu. À l'issue de cetteétrange publication, il exigea de nouveau la remise des prisonniers entre ses mains, mais Don Diego qui, pour être un savant très-pacifique, n'en était pas moins doué d'une grande fermeté, demeura inflexible, alléguant d'abord les devoirs d'un subordonné envers celui de qui il tenait son mandat, et ensuite les titres du vice-roi qui tenait des souverains espagnols des pouvoirs beaucoup plus élevés que ceux sur lesquels Bobadilla s'appuyait.
Le commissaire imagina alors d'informer les habitants qu'il était nanti d'un mandat de la couronne, enjoignant à Christophe Colomb et à ses frères de livrer entre ses mains tous les forts, tous les bâtiments ou navires, tout enfin ce qui appartenait à l'État, et ordonnant que tout arriéré quelconque de solde fût payé par eux à qui de droit. Cette dernière injonction fut accueillie avec de grands transports de la joie la plus bruyante par la multitude charmée.
Cette popularité acquise par un si pitoyable moyen qui n'était d'ailleurs qu'un leurre, puisqu'il n'était au pouvoir de personne de tenir la solde à jour lorsque la métropole laissait les caisses publiques de la colonie presque constamment vides; cette popularité, disons-nous, accrut l'audace de Bobadilla, qui déclara que si Don Diego ne lui remettait pas les prisonniers, il irait lui-même les chercher et les délivrer. Don Diego persista avec énergie dans son refus; alors le commissaire se rendit au fort et somma Michel Diaz, qui le commandait, de faire sortir les prisonniers. Michel Diaz répondit qu'il n'y consentirait que sur l'ordre du vice-roi; à cette réponse, Bobadilla ne connut plus debornes, il fit débarquer les matelots de son navire, se fit suivre par la lie de la population; et à la tête d'une tourbe ardente et ameutée, il attaqua le fort qui, peu en état de se défendre, fut pris par ce ramassis de gens sans aveu. Les prisonniers furent ainsi délivrés; mais, pour conserver une apparence de justice dans ce renversement de toute légalité, ils furent mis sous la surveillance d'un alguazil.
Ainsi débuta le haut commissaire royal, qui venait cependant pour rétablir l'ordre, scruter avec impartialité la conduite de chacun, et faire régner les lois et l'équité. Conséquent avec ce premier acte, il prit domicile dans la maison de Colomb, s'y installa en maître, se mit en possession de ses armes, de ses objets précieux, de ses chevaux, de ses livres, de ses lettres, de ses manuscrits particuliers, n'établissant aucun compte de ce dont il s'emparait, payant quelque arriéré à ceux qu'il favorisait le plus, avec les deniers de Colomb, et disposant du reste comme il l'entendait sous prétexte qu'il avait tout confisqué au profit de la couronne. Puis, il donna des autorisations de vingt années pour se livrer à la recherche de l'or, n'imposant que le onzième du produit net pour l'État au lieu du tiers qui avait été exigé jusque-là; enfin, il tint le langage le plus véhément contre Colomb, et dit publiquement qu'il avait pouvoir de le renvoyer en Espagne chargé de fers, affirmant que jamais plus ni lui ni personne de sa famille n'exercerait le commandement de l'île.
Tels furent les premiers actes de ce commissaire, qui était le même Bobadilla que, dans ses entretiensavec le docteur Garcia Fernandez, Christophe Colomb, avant son départ de Cadix pour son second voyage d'Amérique, avait signalé comme un de ses ennemis les plus prononcés: et encore, il était impossible qu'il put alors prévoir jusqu'à quel point l'âme perverse d'un tel homme pousserait la violence de l'inimitié. Nous allons dire quels furent les excès où il osa se laisser aller.
Ce fut au fort de la Conception que Colomb apprit ces étranges nouvelles. Malgré la connaissance qu'il eut des proclamations de Bobadilla, il aimait à se flatter qu'il ne devait voir en lui qu'un premier chef de la justice dont il avait plusieurs fois demandé l'envoi à ses souverains, et que tout au plus celui-ci avait des pouvoirs particuliers pour s'enquérir des troubles qui avaient récemment éclaté: tout ce qui, selon lui, sortait de ces limites, était, comme on l'avait vu pour Aguado, une extension d'autorité que le nouveau commissaire assumait de son fait. Le sentiment qu'il avait de ses services, de son intégrité, de sa confiance en Leurs Majestés lui permettait peu de soupçonner toute la vérité.
Sous l'empire de ces idées, il écrivit des lettres aussi modérées que conciliantes à Bobadilla et, à son tour, il fit des proclamations pour contre-balancer l'effet de celles du commissaire. Des émissaires lui furent alors expédiés porteurs de lettres royales où il lui était ordonné, s'il en était requis par Bobadilla, de lui obéir en quoi que ce fût; en même temps il fut mandé immédiatement à San-Domingo pour comparaître devant le nouveau gouverneur.
Quoique blessé au dernier point dans sa dignité, il n'hésita pas et il partit sans emmener presque aucune suite. Bobadilla fit quelques sortes de préparatifs militaires pour recevoir Colomb, comme s'il avait paru craindre qu'il n'en eût appelé aux caciques de laVegapour l'aider à conserver ses pouvoirs. De plus, il avait fait arrêter Don Diego, et, sans aucun motif allégué, il l'avait fait mettre aux fers à bord d'une caravelle.
Poursuivant le cours de ses violences, dès que Colomb fut arrivé, il le fit également arrêter, mettre aux fers et enfermer dans un fort. Cet outrage immense fait, sans aucune autre raison que sa volonté personnelle, à un homme d'une apparence ainsi que d'un caractère si vénérables et qui avait rendu des services si éminents à l'Espagne, parut si énorme, que nul ne voulut prendre la charge de le consommer, et que ce fut un des domestiques de Bobadilla qui eut cette triste mission. Las Casas a consigné, dans ses écrits, l'infâme nom de ce vil mercenaire qu'il dépeint comme un type d'insolence: il s'appelait Espinosa. Colomb tendit les mains et les pieds à ce stipendié, et il n'opposa que le dédain et le mépris à tant d'injustice et d'ingratitude.
Colomb se soumit donc sans résistance, et même sans se plaindre de l'arrogance d'un être aussi violent et aussi mal inspiré que l'était Bobadilla: il se garda bien d'accuser Leurs Majestés qu'il pensait bien devoir un jour éprouver une grande indignation, lorsqu'elles sauraient jusqu'à quel point Bobadilla avait durement agi contre lui. Il adhéra, enfin, sans récriminer aux iniquités criantes de Bobadilla et il poussa la magnanimitéjusqu'à écrire à son frère Don Barthélemy, qui était à Xaragua à la tête d'un corps de troupes armé, de se soumettre aussi; Don Barthélemy licencia aussitôt ses soldats, se dirigea paisiblement vers San-Domingo et n'y arriva que pour être également mis aux fers et transféré sur une caravelle, autre que celle où était détenu Don Diego. Bobadilla ne voulut se donner la honte de voir ni Colomb ni aucun de ses frères, et il les fit emprisonner en se contentant de faire savoir qu'il tenait ses instructions de Fonseca.
Ce fut ainsi que ces deux hommes, l'un l'âme de ces affreuses machinations, l'autre le servile instrument de son horrible chef, procédèrent pour consommer la ruine de celui qui avait découvert l'île et qui y avait gagné la grande bataille de laVega Real; eux dont l'un ne devait parler, ne devait étendre sa main épiscopale que pour concilier, que pour bénir au nom d'un Dieu de paix, de mansuétude et de charité; et dont l'autre, chargé de rendre la justice en ne consultant que sa conscience, profanait ce saint nom de justice en n'écoutant que les passions dont il se faisait l'écho, et en ne faisant servir son pouvoir que pour plaire lâchement à celui qui l'avait fait nommer pour accomplir ces attentats inouïs!
Honte! oui, cent fois honte et exécration sur le méprisable Fonseca! Honte! cent fois honte et exécration sur son lâche acolyte Bobadilla! et puissent leurs noms ne passer à la postérité que flétris par tous les cœurs honnêtes et généreux! On vit ainsi le génie, le dévouement, les grands services, l'élévation de caractère chargés de fers dans les personnes de Colomb ainsique de ses frères; et, pour pendant à ce triste tableau, on vit la lâcheté, l'ignominie, la haine, la trahison, la perfidie triompher dans les personnes odieuses de Fonseca et de Bobadilla. Nous le répétons donc avec une émotion que rien ne pourra jamais affaiblir: «Honte! cent fois honte et exécration à tout jamais, sur Fonseca et sur Bobadilla!»
Les plus mauvais jours du temps d'Aguado furent alors mille fois surpassés: on alla jusqu'à accuser le pieux et intègre Colomb de s'être opposé à la conversion des naturels, pour avoir le prétexte de les faire vendre comme esclaves, et d'avoir caché et détourné à son profit une grande quantité de perles de la côte de Paria qui auraient dû figurer dans les valeurs de la couronne. Les plus tarés d'entre les révoltés furent admis à déposer contre Colomb; Guevara, Reguelme furent publiquement acquittés et déchargés de toute prévention; et, si Roldan conserva son pouvoir, ce fut non pas à cause de son retour à de meilleurs sentiments qu'on eut de la peine à lui pardonner, mais uniquement parce qu'il avait été l'un des premiers rebelles, et qu'il avait donné le fatal exemple de méconnaître le pouvoir et l'autorité du vice-roi.
Il ne restait plus qu'à statuer sur le sort de Colomb et de ses frères; ce fut une tâche facile pour l'infâme Bobadilla et promptement remplie par lui: il ordonna qu'ils seraient conduits en Espagne sur des bâtiments dont on hâta les préparatifs de départ, et que quelques pièces à leur charge rédigées par lui, seraient en même temps envoyées à la métropole. À ces pièces furent jointes des lettres particulières de Bobadilla quiavaient pour but de prouver la culpabilité des prisonniers. Un trait fut ajouté à ces scandales, c'est que l'ordre fut donné de conserver, pendant la traversée, les fers et les chaînes rivés sur les personnes de Colomb, de Barthélemy, de Diego! Jusqu'à un certain point, on pouvait supposer qu'aussi longtemps que ces illustres personnages auraient été à Hispaniola ou dans le voisinage, Bobadilla aurait pu croire possible leur évasion et, dans des vues d'intérêt personnel, leur laisser ces ignobles fers dont il avait eu l'ignominie de les charger; mais il ne pouvait avoir une semblable crainte lorsque les navires auraient atteint le large; et ce ne peut être que par l'effet de la méchanceté la plus noire et la plus injustifiable qu'il put prescrire une mesure aussi détestable.
Alonzo de Villejo fut l'officier chargé d'exécuter les ordres de Bobadilla; ses instructions portaient expressément de ne remettre ses prisonniers qu'à Fonseca en personne, ce qui était une preuve évidente de l'accord qu'il y avait entre ces deux hommes. Villejo se rendit à la prison où était Colomb, et il se présenta à lui en disant qu'il venait le chercher.
«Villejo, lui dit Colomb, vous savez que j'ai souvent bravé la mort et que je ne la crains pas; mais si mes jours doivent être tranchés, je ne demande qu'une seule grâce, c'est qu'il me soit permis d'écrire une lettre à Leurs Majestés pour leur dire que je meurs innocent, et plein de reconnaissance ainsi que de respect pour les facilités qu'elles m'ont données lors du premier voyage pendant lequel j'ai découvert des pays qui me sont devenus si funestes, mais qui pourrontêtre un jour une source intarissable de richesse et de grandeur pour l'Espagne.»
«Excellence, lui répondit Villejo, il est vrai que je tiens mon commandement de monseigneur Fonseca, mais je ne l'aurais pas accepté si ç'avait été pour me déshonorer. J'ai l'ordre de conduire Votre Excellence en Espagne; mais j'en jure par mon épée, dès que vous aurez mis le pied à mon bord, vous serez à l'abri de toute insulte. Malheur à celui qui oserait y manquer d'égards ou de respect à l'homme que les revers accablent si cruellement, mais que je n'admire pas moins comme le plus grand génie de l'humanité!»
Colomb fut attendri jusqu'aux larmes en entendant des paroles si différentes de celles qu'on lui adressait depuis l'arrivée de Bobadilla; il releva alors majestueusement son front qu'il avait tenu appuyé contre une de ses mains, et ce fut en ces termes qu'il remercia Villejo:
«Villejo, vous avez un noble cœur; il me tarde de me trouver sur le pont d'un bâtiment dont l'air sera purifié par l'effet de votre présence, par celle de vos braves marins; ne perdons pas une minute, partons, je vous suis, et laissons cette terre qui m'est devenue si inhospitalière.»
Les navires appareillèrent dans le mois d'octobre; à peine eurent-ils perdu la côte de vue, que Villejo voulut faire enlever les chaînes de Colomb; mais il s'y refusa obstinément en disant avec fierté:
«Leurs Majestés m'ont enjoint d'obéir strictement aux ordres de Bobadilla; c'est en s'appuyant sur leur autorité qu'il m'a fait charger de fers, je dois donc lesgarder jusqu'à ce que nos souverains en ordonnent autrement; je les conserverai ensuite comme des souvenirs de mes services et de mes infortunes.»
Fernand, second fils de Colomb, qui, ainsi que nous l'avons déjà mentionné, fut l'historien de son père, affirme avoir, depuis lors, toujours vu ces chaînes dans le cabinet de Colomb, qui, à l'époque de sa mort, demanda qu'elles fussent ensevelies avec lui: c'était un appel qu'il faisait à Dieu de l'injustice et de l'ingratitude dont il avait été la victime; c'était comme s'il avait voulu présenter au ciel les preuves de la méchanceté des misérables qui l'avaient si outrageusement persécuté.
Malgré le refus de Colomb, Villejo n'en fut pas moins très-bien inspiré; l'histoire, qui a mission de flétrir les lâches, les infâmes et les persécuteurs, doit aussi préconiser ceux qui ont agi avec noblesse, désintéressement, abnégation et grandeur. Que Villejo soit donc glorifié pour sa belle conduite, et n'oublions pas de mettre presque sur la même ligne, son second, Andreas Martin, qui témoigna, pendant toute la campagne, la plus vive sympathie pour l'illustre captif et qui ne cessa de lui prodiguer les marques les plus sincères d'attentions et de respect! La traversée fut courte, exempte de mauvais temps. Elle fut en quelque sorte dirigée par Colomb à qui Villejo soumettait toujours ses vues; et ce fut à Cadix que Villejo aborda avec Colomb toujours chargé de fers, mais qui supporta très-stoïquement cette épreuve pourtant si douloureuse.
Il y eut un long cri d'indignation poussé à Cadixlorsqu'on y apprit que Colomb y arrivait avec ces mêmes fers; et ce cri eut un retentissement qui se propagea en Espagne avec autant de rapidité que l'avait fait la nouvelle de son retour triomphant après son premier voyage. Nul ne voulait connaître ni seulement écouter quels en étaient les motifs réels ou supposés: Colomb était ignominieusement renvoyé du Nouveau Monde qu'il avait eu la gloire de découvrir; c'en était assez pour exalter l'opinion publique du pays, qui se montra on ne peut plus exaspérée de l'indigne affront dont on avait abreuvé un aussi grand cœur que celui de Colomb. Ainsi, tous les soins que s'était donnés Bobadilla pour chercher à indisposer la nation contre notre illustre marin par les lettres particulières qu'il avait écrites afin qu'elles fussent lues et répandues, ces soins furent entièrement perdus; les lettres furent, au contraire, tenues secrètes ou détruites: elles auraient été déchirées avec colère, si l'on s'était permis d'en proposer la lecture à qui que ce fût.
Christophe Colomb ne sachant pas exactement jusqu'à quel point les souverains espagnols avaient autorisé Bobadilla dans l'indigne traitement qu'on lui avait fait subir, avait pensé qu'il n'était pas dans les convenances qu'il leur écrivît immédiatement, mais il avait adressé une lettre détaillée à une dame de la cour qui avait été gouvernante du prince Juan pendant son enfance, qui était l'une des personnes les plus aimées d'Isabelle, et qui avait constamment porté l'intérêt le plus vif à tout ce qui concernait Colomb ainsi que ses deux fils, toujours pages à la cour. Cette lettre arriva à Grenade où étaient alors Leurs Majestés, au momentmême où de violents murmures sur le sort de Colomb éclataient jusque dans l'Alhambra qui était le palais de leur résidence.
«Quel est donc ce bruit inaccoutumé, dit la reine d'un air étonné, et pourquoi cette explosion soudaine de mécontentement?»
Comme Isabelle prononçait ces mots, entra chez elle l'ex-gouvernante de son fils, tenant la lettre de Colomb ouverte à la main, et qui lui dit:
«Lisez, reine, vous saurez tout; et je désire vivement ne pas mériter votre désapprobation en ajoutant que je partage ce mécontentement.»
Isabelle lut cet écrit avec une émotion extrême. En voyant combien on avait abusé de sa condescendance et de son consentement en lui faisant signer un acte dont il avait été fait un usage si abominable, elle se leva, se rendit avec précipitation chez le roi à qui l'on venait d'expliquer la cause de l'indignation du peuple, et elle lui remit la lettre, en s'écriant:
«Sire, faites justice, expédiez un courrier extraordinaire, et que Colomb et ses frères soient libres!»
Le roi, toujours mal disposé envers Colomb qu'il se repentait d'avoir élevé à de si hautes dignités, réfléchissait, lorsque Isabelle entra chez lui, à ce qu'il y avait lieu de faire dans la circonstance présente, et il était encore indécis; mais la voix convaincue de la reine ne lui permit plus d'hésiter, et il pensa qu'il serait au moins très-imprudent de chercher à résister à la force du vœu populaire qui se prononçait avec une énergie toujours croissante. C'était un des traits caractéristiques de Ferdinand de savoir céder à propos ou lorsque encoreon le pouvait avec honneur: il est peu de rois qui aient possédé ce tact si heureux.
Ferdinand acquiesça donc aux désirs d'Isabelle; sans attendre même les documents de Bobadilla, il fut décidé qu'un blâme sévère serait jeté sur lui, et qu'on ferait mettre à l'instant même Colomb en liberté comme si son innocence ne pouvait pas être l'objet d'un doute; il fut aussi ordonné que ses frères seraient libres et dégagés de toute poursuite; qu'ils seraient traités avec la plus grande distinction; que Leurs Majestés écriraient à Colomb pour lui exprimer leurs regrets les plus vifs du traitement qu'il avait subi et pour l'inviter à se rendre à Grenade; enfin, qu'une somme de 2,000 ducats lui serait expédiée pour le mettre à même de faire dignement les frais de son voyage.
Colomb se sentit revivre en recevant la lettre royale qui lui fut écrite; il partit pour Grenade et il y arriva, non comme un homme ruiné ou malheureux, mais la figure souriante, la physionomie ouverte, et vêtu d'habits d'une richesse et d'une élégance extrêmes: c'était le temps des beaux costumes; or, à personne mieux qu'à Colomb la mise de l'époque ne pouvait convenir, à cause des avantages personnels de sa taille élevée, de sa tournure distinguée et de son maintien imposant.
Le roi et la reine mirent tous leurs soins à le recevoir dignement. Quand Isabelle vit cet homme vénérable qu'elle avait toujours affectionné, s'approcher avec sa noblesse et sa modestie accoutumées, et qu'elle pensa à toutes ses souffrances, elle ne put maîtriserson attendrissement; des larmes s'échappèrent de ses yeux. Colomb avait été bien malheureux, bien maltraité, et il avait tout supporté avec impassibilité; mais quand il vit l'accueil bienveillant du roi, quand il aperçut les pleurs de la sensible Isabelle, des sanglots sortirent de sa poitrine oppressée, il se jeta à leurs pieds, et pendant quelques minutes, il lui fut impossible de proférer une seule parole.
Ferdinand et Isabelle s'empressèrent de le relever et cherchèrent à l'encourager par les expressions les plus gracieuses; alors il redevint maître de lui-même, fit une éloquente justification de sa conduite, parla du zèle qui l'avait sans cesse animé et qui l'animerait toujours pour les intérêts de l'Espagne, et pria Leurs Majestés de croire que si, comme il était probable, il avait commis quelques fautes, ses intentions n'en avaient pas moins toujours été pures, que ces fautes tenaient en partie aux difficultés de la position, et peut-être aussi à son inexpérience dans l'art du gouvernement.
Leurs Majestés exprimèrent vivement toute leur indignation contre Bobadilla qu'elles désavouèrent complètement pour la manière odieuse dont il avait interprété leurs sentiments; elles déclarèrent qu'il serait destitué, que Colomb rentrerait en possession de ses priviléges, de ses dignités, et qu'il serait indemnisé de toutes ses pertes.
Colomb conçut, d'après cette réparation, l'espoir qu'il serait très-prochainement rappelé au gouvernement d'Hispaniola et des Indes occidentales, avec ses titres de vice-roi et de grand-amiral; mais il eut ladouleur en ceci d'éprouver un désappointement qui répandit un nuage de tristesse sur le reste de sa vie. Ferdinand avait bien pu, en effet, se complaire à donner à la reine et au peuple espagnol la satisfaction d'une désapprobation formelle aux actes iniques de Bobadilla qui, seul, fut en cause en cette circonstance, puisque rien ne pouvait mettre Colomb en mesure de prouver matériellement la connivence de Fonseca; d'ailleurs, il croyait au-dessous de sa dignité de descendre au rôle d'accusateur. Ferdinand avait bien pu aussi faire à l'illustre marin une réception éclatante; mais les historiens s'accordent à dire qu'il fut au fond très-satisfait de l'éloignement de Colomb du théâtre de sa gloire, de la perte de ses fonctions, et qu'il avait résolu, dans son esprit, que jamais il ne les réoccuperait. Il s'était longtemps repenti d'avoir accordé à un sujet, particulièrement à un étranger, des pouvoirs et des prérogatives aussi étendus, se doutant peu, quand il les avait accordés, quelle serait l'importance des contrées qui seraient découvertes.
De récents voyages entrepris au mépris des stipulations faites avec Colomb prouvaient à Ferdinand que ces contrées, ainsi que l'avait annoncé l'illustre navigateur après avoir débarqué sur la côte de Paria, devaient réellement présenter une surface pour ainsi dire sans bornes; Vincent Yanez Pinzon, qui commandait laNiñadans la première expédition du Nouveau Monde, avait, depuis lors, traversé la Ligne Équinoxiale et confirmé les assertions de Colomb, en explorant la côte orientale de l'Amérique jusqu'au cap Saint-Augustin. Diego Lepe, autre marin de Palos,avait, après Pinzon, doublé ce même cap et vu le continent se dessiner à l'œil selon une longue ligne indéfinie qui se dirigeait dans le Sud-Ouest. En un mot, tous ceux qui en revenaient dépeignaient ce pays comme étant d'une fertilité, d'une richesse extrêmes. Ferdinand n'en déplorait que plus, selon ses idées égoïstes, d'avoir créé Colomb vice-roi de ce même pays, avec un droit sur ses productions et sur les profits du commerce qui y serait effectué. Ainsi donc, chaque découverte nouvelle qui aurait dû, si son esprit avait eu de la grandeur, augmenter sa reconnaissance, ne faisait qu'accroître ses regrets d'avoir accordé d'aussi magnifiques récompenses.
D'ailleurs, selon l'habitude des princes qui font de la politique plus avec la tête qu'avec le cœur, Ferdinand considérait que Colomb ne pouvait plus personnellement lui être utile. La grande découverte était faite, la route d'un monde nouveau était connue, et chacun pouvait la parcourir. Des marins habiles s'étaient formés et enhardis sous ses auspices; ils assiégeaient le gouvernement, offrant de faire des expéditions à leur compte, et même de donner à la couronne une bonne part dans les gains. Pourquoi donc, toujours, selon lui, conférer des dignités élevées et des avantages princiers, tandis qu'il trouvait sous la main nombre d'hommes qui ne demandaient qu'une simple autorisation de pouvoir faire des armements et de partir.
Tels furent les motifs qu'on attribua à Ferdinand pour éloigner Colomb du gouvernement auquel il avait toutes sortes de droits; et dans le fait, sa conduitesubséquente prouva que c'était bien sous ce point de vue rétréci qu'il avait envisagé cette question. Peu lui importa donc de manquer à ses engagements, d'être injuste, peu généreux, d'être même ingrat; son but était que Colomb n'exerçât plus les fonctions de vice-roi, et il s'attacha à l'atteindre.
Il fallut alors trouver une raison plus ou moins plausible, pour paraître justifier l'éloignement de Colomb, et Fonseca ne fut pas longtemps à la proposer. C'est, en effet, le propre de certains hommes de savoir colorer leurs actes, quelque injustes qu'ils soient, par un certain vernis qui leur donne l'apparence des convenances ou de l'équité. Ainsi, l'on prétendit que les éléments des factions qui avaient été en guerre ouverte à Hispaniola, n'avaient pas cessé d'exister et qu'ils se reproduiraient pour causer de nouveaux troubles, si Colomb y retournait trop tôt; qu'il était donc plus sage d'y envoyer un officier de talent pour remplacer Bobadilla et pour y exercer le commandement pendant deux ans; qu'alors, seulement, les mauvaises passions seraient calmées, et que Colomb pourrait y retourner pour reprendre son autorité avec plus de facilité pour lui-même, et plus d'avantage pour la couronne. Mais si l'on pense que Colomb avait alors soixante-cinq ans, on sera convaincu que c'était partie gagnée que d'obtenir un délai de deux années pendant lesquelles il perdrait l'habitude des affaires; il en éprouva un vif déplaisir, mais il fut obligé de se contenter de ce mauvais arrangement et d'un espoir aussi incertain.