Au-dessus de l’écorce déchirée et presque aplatie de l’œuf, il y a maintenant quelque chose comme un grain de riz supporté par six minimes morceaux de fil blanc très mince. On ne sait par quel prodige cela se soutient à un quart de millimètre au-dessus de l’écorce maternelle… Et puis, comme si c’était le vent qui faisait bouger un objet inanimé, deux autres fils blancs, qui surmontent et ne supportent pas le grain de riz, frémissent. Ils frémissent ou plutôt palpitent ; ou plutôt encore… mais aucun verbe ne serait parfaitement exact… Le mouvement des jeunes antennes évoque en effet l’idée d’une dégustation inquiète et studieuse tout ensemble ; je pense aussi à un jeune écolier un peu « dur de tête », comme l’on dit, mais sensible, et qui serait tombé en extase devant le beau chef-d’œuvre qu’on l’a sommé d’apprendre par cœur ; les cils et le cœur de l’enfant battraient alors du même rythme que les antennes de l’insecte ; le mystère humain du beau poème et le mystère naturel que la vie offre à la naissante bestiole doivent produire des émotions et des impressions très voisines dans des cerveaux pourtant si diversement organisés et desservis par des organes entre lesquels toute commune mesure est inimaginable.
Mais, déjà, un phénomène nouveau se produit, bizarre pour l’observateur inexpérimenté, bizarre au point que celui-ci a le droit de se demander un instant si l’attention qu’il déploie au-dessus de sa loupe n’a pas halluciné ses nerfs optiques.
Lentement, le grain de riz et les filaments couleur d’os gratté brunissent, de la même façon que fait dans le châssis du photographe le papier sensible accolé au cliché, devant la lumière. Quand elles ont commencé à donner signe de vie, les antennes avaient déjà une teinte rosée ; maintenant, je m’aperçois que les yeux les ont devancées dans la conquête de la belle couleur brune et mordorée qui sera celle de Grillon pour toute sa vie, sauf durant les quelques heures qui suivront ses deux métamorphoses, où il sera de nouveau tout blanc, et où les choses se passeront, d’ailleurs, comme après sa naissance, avec cette différence, néanmoins :
1oQue, sous la lumière, pourtant atténuée, de l’automne, l’insecte naissant n’a guère besoin de plus d’une heure pour conquérir sa couleur.
2oQu’à son premier changement de peau, à sa première métamorphose, vers février, il lui faudra subir, à peine transformé, muni d’embryons d’ailes à peine plus importants que ceux qu’il possédait en naissant au monde, trois ou quatre heures au moins de lividité et de débilité larvaires avant d’être de nouveau pavoisé aux couleurs de son activité et de sa vie.
3oQue, lors de la suprême métamorphose, le beau costume nuptial de Grillon, — les ailes de moire noire et or du mâle, les ailes de soie lamée, bronze et orichalque, de la femelle, — n’aboutit à tant de splendeur qu’après une exposition de sept ou huit bonnes heures à l’éclatant soleil des jeunes mois.
Avril ou mai ; époque où les créatures volantes ont à pourvoir au ravitaillement de la nichée ; où les batraciens et les reptiles sortent affamés de l’engourdissement hivernal… Or, durant ce long temps de sept ou huit heures, c’est une tache blanche, puis encore très claire et déplorablement visible que fait Grillon au seuil de son domaine.
Que de fois cette petite chose engourdie, presque inerte, incapable de fuir ou de se terrer, a été saisie au seuil dudit domaine, dans une soleilleuse clairière de la gigantesque et fastueuse « forêt-prairie », par le bec corné d’un oiseau ou la langue bifide d’un lézard vert !… Et ceci juste au moment où, la récompense de sa vie laborieuse, obscure et silencieuse, Grillon allait la tenir du ciel sans mensonge de la chaleur nourricière et de la lumière qui simplifie tout !
La chaleur et la lumière ont donc, en une heure environ, coloré Grillon nouveau-né à sa brunâtre couleur réglementaire ; elles l’ont même fait paraître déjà plus robuste et parfait, quoique le blanc « grossisse », comme disent dans mon pays les dames vieillies et adipeuses qui se soucient encore d’atours. En tout cas, son apparence, ailes à part, est déjà celle qu’il acquerra au temps de l’amour et de la mort. Entre Grillonneau dépourvu d’ailes et le bébé d’homme qui va jambes nues, le rapport pourrait être développé par un bon élève de première supérieure avec la plus suave facilité. Mais la question des métamorphoses dans le monde des insectes présente assez d’importance pour que je préfère exprimer en leurs temps et lieu, plutôt qu’en passant et en hâte, les réflexions qu’elles m’inspirent.
Voici Grillon vraiment né à la vie. Dès que le grain de riz couleur d’os gratté est devenu couleur grain de café rôti, les antennes s’agitent ; le petit être, moins d’un quart d’heure plus tôt, semblait insensible aux impressions que je tentais sur lui à l’aide d’une brindille précautionneusement mise en contact avec son corps ou ses membres ; maintenant, à la suite d’une nouvelle expérience du même genre, il bondit !
Un seul bond, et voici tout près de quarante centimètres entre son berceau et le lieu où il vient d’atterrir. Frémissements éperdus d’antennes. Première prise de contact avec l’aventure. Ses pattes ne flageolent plus, mais agissent déjà. Un temps de repos, d’ahurissement, ou plutôt, dirait-on, d’émerveillement, — d’émerveillement que valent à l’insecte prenant contact avec le monde, la vague sensation de sa nouvelle puissance et, probablement, une hésitation pleine de terreur.
Force pressentie et peur conçue, quel enivrement cette double sensation ne peut-elle provoquer en un bel objet animé jeté solitaire dans ce coin de notre monde qui est pour lui l’Infini ?
J’approche, avec toute la délicatesse désirable, le bout de mon doigt d’une antenne. Je constate que celle-ci a reconnu cet abord suspect deux millimètres avant que ce doigt l’eût touchée. Déjà, elle s’incline. Elle le fait avec prudence et maladresse, dans un sens, dans l’autre, avec de touchantes hésitations, comme la main d’un nouveau-né qui veut saisir la lampe ou la lune et qui frémit de rage quand il voit qu’il ne peut s’emparer d’un objet si précieux lumineusement et si apparemment accessible. Enfin, l’antenne frôle mon doigt qui sent le tabac, le fusil, le chien, l’homme et autres choses terribles…
Un nouveau bond en avant. Puis, c’est la disparition de l’insecte déjà conscient de son devoir de vivre, — sa disparition entre deux feuilles mortes. Précaire défense ! Mais, quand je parlerai des ennemis de Grillon, il me sera facile de montrer que, pour l’instant, elle lui suffit.
L’instinct du danger, de la menace et des moyens de salut existe donc déjà. Nous pouvons, vous dis-je, commencer à vivre.
Un peu de psychologie humaine me paraît, en ce point, nécessaire.
De quel âge datent nos plus lointains souvenirs, quand nous nous posons cette question dans l’adolescence ou la jeunesse, ou, pour plus généralement parler, dès le temps que nous sommes capables de procréer à notre tour de nouvelles graines d’hommes ? Il y a évidemment beaucoup de différence selon les individus. Cependant, si l’on s’amusait à tenter de bien se connaître soi-même, je crois que c’est aux environs de la troisième année que l’on commencerait, en général, à voir s’éclairer l’ombre dont nous sortons. Personnellement, arrivé au milieu du chemin de la vie, j’ai dans mon album mémorial, sans qu’aucune illusion soit possible, des images qui datent de plus loin encore.
Ainsi, je suis certain de revoirdirectementen moi, — directement, dis-je, et non pas parce que cela m’a été raconté plus tard, — les péripéties d’un effroyable drame auquel je fus mêlé vers l’âge de dix-huit mois… Ceci se passait près d’Agen, dans une belle prairie des « bords de Garonne » : d’effroyables animaux, qui étaient des canards dans l’espèce, surgirent des hautes herbes à mon approche, si bruyamment que j’en tombai sur mon séant ; bien que trottinant avec assez de hardiesse depuis près d’un trimestre déjà, j’en demeurai un nouveau trimestre comme perclus et rempli d’une sainte épouvante à l’égard des mille embûches que peut nous fomenter ce monde.
Qu’étais-je, qu’avons-nous tous été avant le premier souvenir, en général burlesque, qui ait laissé en nous une empreinte durable ? Nous étions probablement et à peu de chose près les larves de ce que nous devions devenir, et je ne risque ici cette métaphore que dans le sens où elle pourra éclairer le mystère des métamorphoses de l’insecte, mystère devant lequel je sens que je tremble déjà. Je veux dire que, si différente que paraisse de la nôtre l’évolution physique et intellectuelle de Grillon, l’abîme n’est cependant pas si infranchissable qu’il y pourrait paraître.
Grillon change deux fois de peau. Dans le courant d’une existence ordinaire, c’est à peu près autant de fois que nous changeons d’âme, d’esprit, de goûts, d’opinions et presque de personnalité. La théorie leibnizienne de la persistance dans l’être représente encore une de ces affirmations absolues et sans valeur auxquelles il est une excuse : que ceux qui en demeurent considérés comme responsables ont été trahis par leurs interprètes et leurs commentateurs, comme le sont si souvent les maîtres par leurs valets, lorsque ceux-ci, fussent-ils pleins de bonnes intentions, entendent à travers les cloisons des fragments de propos qu’ils dénaturent toujours avec une sorte d’allégresse, car les esprits les plus lourds sont ceux qui aiment à se dégourdir en d’effarantes acrobaties. — En vérité, à la condition que l’on réfléchisse soigneusement, presque amoureusement sur soi-même, on découvre dans le recul du passé deux, trois ou quatre êtres si différents qu’il faut beaucoup de bonne volonté au pèlerin rétrospectif pour se reconnaître à telle ou telle étape de son pourtant si court voyage. Je parle, bien entendu, des humains moyens et normaux, capables de grandeur et de faiblesse certes, mais que ne domine aucune de ces passions aux allures de péchés capitaux qui représentent, dans la société actuelle, le fondement et la raison d’exister des plus nuls.
Le petit bonhomme qu’un ébrouement imprévu de canards fit choir dans la prairie agenaise, demeura jusqu’à « l’âge de raison », comme on disait encore alors, un méfiant, un curieux, un taciturne et un ironiste ; un mysticisme exalté le caractérisa vers l’époque de sa première communion ; son adolescence fut si trouble et tendre qu’il s’en souvient infiniment moins que des jours de sa toute petite vie. A vingt ans, il n’exista pas de jeune brute plus orgueilleuse et plus féroce… Bien que j’aie changé encore, je ne veux pas m’adresser ici de compliments, n’étant nullement certain, d’ailleurs, de n’avoir pas déchu ; mais il reste qu’il m’est souvent impossible de me retrouver dans ce que je fus, et, si je le dis ici, c’est que je crois qu’avec un peu de sincérité, la plupart des hommes, en considérant leur passé, feraient de même ; ce que je suis devenu, peu importe ; tant mieux pour moi si j’ai vraiment gardé de l’ironie, de la tendresse et de l’orgueil, serait-ce à la façon dont un herbier conserve, — précautionneusement desséchées, — des plantes rares.
Cette idée de métamorphoses, de trois vies successives, s’éclaire donc un peu dès à présent, du moins pour moi et pour quelques autres, non pas scientifiquement, certes, mais par une comparaison sentimentale et tout nûment subjective qu’il ne fallait pas négliger ici. Au-dessus d’un abîme qu’on a l’ambition de traverser, lançons toujours la corde, en cas qu’il soit impossible de bâtir le pont à toute épreuve. Admettons donc que les trois transformations de notre orthoptère rappellent, de près ou de loin, celles que subissent d’ordinaire, et plus ou moins consciemment, les hommes entre la naissance et l’aube de la vraie vie, de la jeunesse, de l’apogée, — car le reste, âge mûr et vieillesse, est un lamentable superflu dont Grillon n’a que faire. Ceci représentera non pas une explication prématurée et, d’ailleurs, peut-être vraie, mais une traduction, une transposition imaginée de la façon dont il n’est pas impossible que les choses se passent dans les sens, c’est-à-dire dans l’esprit et dans l’âme de mon personnage.
Avec cette différence que nos avatars intellectuels et moraux sont soumis à tous les hasards, influencés par notre bonne ou mauvaise fortune et que, de plus, la bonne fortune peut faire de nous un triste sire et la mauvaise un héros… ou réciproquement.
Pour Grillon, le programme est immuable ; il n’a jamais besoin de se chercher, de se deviner ni de se découvrir ; ses buts, en chacune des périodes de son existence, sont nettement définis, si nettement que l’observation même d’un enfant ne s’y trompe pas ; lorsque, vers l’âge de dix ans, je tentais d’expliquer la vie de mes insectes favoris à aucun de mes camarades, je n’y allais pas par quatre chemins :
— En voilà un qui a changé de peau ; c’est comme nous quand on nous a mis aux culottes. Ou bien encore c’est comme s’il venait de faire sa première communion. Et puis, il changera de peau une dernière fois, pour son mariage.
Trois vies, trois êtres, trois personnalités différentes. Grillon inquiet et vagabond ; Grillon propriétaire et tranquille ; Grillon aventurier, amoureux et poète… Les divisions que le cours de son histoire imposent à son chroniqueur ne diffèrent donc, somme toute, que métaphoriquement de celles que mon enfance lui assignait : d’abord, il faut que Grillon vive, ce qui n’est pas si commode, et c’est sonapprentissage de l’univers, qui, selon qu’il l’aura effectué avec bonne chance ou avec guignon, décidera de ceci ; pour récompense, il aura droit àla viecalme et recueillie, laborieuse et fortunée qui devrait faire jalouser son sort par tant de nos semblables ; s’il parcourt avec un égal bonheur ce deuxième stade vital, où les dangers sont pour lui atténués, mais n’en existent pas moins, il obtiendra de plein droit une récompense plus éclatante :l’amour…
Quant àla mort, comme je crois l’avoir déjà indiqué et comme j’espère le mieux marquer plus tard, elle n’est ici que le couronnement suprême d’une carrière bien parcourue ; elle vient à son heure, sans surprise, et, si différente que soit notre mentalité de ce qui correspond à une mentalité chez ces petites créatures, il me paraît impossible que le néant, au terme de leur beau voyage, représente pour elles une chose sombre, funéraire, et enveloppée d’épouvantement.
Mais nous verrons qu’il n’est pas si facile à Grillon d’atteindre l’heure normale, acceptable et sans doute sereinement acceptée de sa belle mort.