IV

Autre monologue de Grillon:

« Je dois maintenant, non pas redoubler de prudence, mais me gourmander perpétuellement afin de demeurer au moins aussi prudent que je l’ai été jusqu’ici. Je suis distrait, ravi ; beaucoup des miens, je le sens, ont dû déjà payer cher des distractions et des ravissements de ce genre.

« D’abord, les trésors sans prix que m’a offerts la vie, se sont augmentés d’un nouveau trésor dont l’absence ou la suppression, à présent que je le connais et que j’en ai joui, déprécierait tous les autres. Ce fut très singulier : j’allais au hasard, à travers l’émerveillement perpétuel des herbes, des couleurs, des tiédeurs, des odeurs, sans autre souci que de me garer au moindre bruit, comme il sied à un grillon pieusement respectueux de sa vie et de l’avenir de sa race ; tout à coup ma face a heurté plus fortement qu’à l’ordinaire un brin d’herbe. L’ai-je mordue, à tout hasard, pour lui apprendre à mieux respecter une autre fois ma promenade, ou ai-je ainsi agi pour une raison différente et qui m’était encore obscure ? Je ne sais. Mais je sais qu’à peine mes crocs s’étaient refermés sur le brin d’herbe, une volupté que je n’avais jamais éprouvée jusque-là s’est insinuée dans tout mon être, plus moelleuse que tout ce qu’on frôle en marchant de très doux, plus éblouissante que la lumière, plus bienfaisante que la chaleur, plus puissante en moi que les plus vifs parfums du sol et des plantes, — oui, puissante au point de me faire oublier le danger souvent, trop souvent… Ce n’était plus la beauté et la bonté répandues autour de moi qui me faisaient l’aumône, c’était comme si la bonté et la beauté du monde se fussent données pleinement à moi, en se réduisant à ma mesure ; elles ne me souriaient plus au passage, elles communiaient avec mon bonheur.

« Alors, j’ai mâché longtemps le brin d’herbe, très longtemps, et je me suis étonné soudain de le voir devant moi abîmé, meurtri, saccagé, et peut-être en ai-je été un instant épouvanté, comme si j’avais épuisé avec trop de gloutonnerie les délices qu’il m’avait offertes. Mais bien vite, j’ai compris que je m’étais enrichi de sa diminution ou de son anéantissement et que les innombrables brins d’herbe de ce monde contiennent pour moi les mêmes vertus. Quand j’ai mordu et mâché le brin d’herbe, je crois devenir aussi puissant et éternel que le monde qui m’abrite ; je suis beau et fort ; je conçois contre le danger des ruses dont l’ingéniosité m’éblouit moi-même, et je sens, dans mes mâchoires à l’énergie décuplée, frémir une rage qui me ferait tenir tête à des brigands devant lesquels hier encore j’aurais fui…

« Merci, mon Dieu, d’avoir répandu, — tu ne le fais probablement pas pour tous les autres êtres, — le souverain miracle de la nourriture au-devant de mon moindre désir et de chacun de mes pas. »

Je crois, en effet, avoir dit que Grillon ne mange pas durant les premiers jours qui suivent son éclosion. Et, pourtant, il grandit et se développe. Sur ce point, ma certitude a été facilement acquise : je mets une dizaine de grillons nouveau-nés dans une boîte en fer blanc couverte d’un vitrage, et j’expose celle-ci au midi, « au bon du soleil », comme on dit chez nous ; j’installe à côté d’elle une autre boîte pareille et peuplée d’un nombre égal de grillonneaux ; mais, dans celle-ci, je renouvellerai journellement la provende traditionnelle des grillons : herbes des champs, feuilles de laitue, plus les aliments de luxe, sucre et mie de pain, qu’un geôlier de mon espèce n’a pas le cœur de leur refuser.

Au bout d’un temps qui ne saurait varier beaucoup de quinze jours à trois semaines (quinze jours, si beau qu’ait été le temps, trois semaines s’il s’est montré maussade) les grillons de l’une et l’autre cage se sont également développés, jusqu’à atteindre le quart environ de l’importance qu’ils auront adultes ; je constate aussi que les grillons de la cage ravitaillée n’ont touché à aucun des mets par moi servis, fût-ce du bout des mandibules, et qu’il n’y a trace d’excréments, même au microscope, nulle part.

Cependant, deux autres cages, de bois, celles-ci, et couvertes d’un toit de singalette, c’est-à-dire infiniment moins pénétrables que les premières à la lumière et à la chaleur, ont été placées par mes soins dans un recoin de grenier froid, à l’abri de tout soleil. Là aussi, il en est une que je ravitaille chaque jour. Au bout d’une vingtaine de fois vingt-quatre heures, les quelque vingt grillons que j’ai installés dans ces régions défavorisées ne semblent pas se porter mal, certes, à cela près qu’ils présentent, dans la cage ravitaillée comme dans celle où a été observé le plus strict des jeûnes, une corpulence nettement inférieure.

Ces hôtes des recoins sombres et froids d’un grenier ne sont pas seulement, en effet, quatre fois moindres, par la taille et le poids, qu’un adulte : ils atteignent à peine la moitié de l’importance qu’ont déjà leurs jumeaux favorisés d’un climat lumineux et ensoleillé.

J’ajoute que si les grillons du grenier et ceux de la véranda ou de la serre sont alors placés dans une cage unique, et chaude et claire, et bien pourvue d’aliments, les déshérités ont tôt fait de rattraper le temps perdu ; l’instant est venu, pour mes deux clans de pensionnaires, d’ajouter la satisfaction de la faim aux bienfaits que Nature leur a prodigués déjà, et les chétifs, les retardataires, en sont quittes pour mettre les bouchées doubles.

Au bout de quinze jours, les quarante grillonneaux, venus dix par dix, dans la même cage, de quatre cages diverses, sont tous d’égale taille et font honneur à leur nourricier.

Que conclure de tout ceci, à moins que mes yeux n’aient failli, ou que je n’aie omis quelque cinquante fois de suite une des conditions essentielles de l’expérience ? Il faut conclure que Grillon, au sortir de l’œuf, peut se passer de manger pour croître et que, de cette croissance où il aspire, comme toute créature qui naît pour mourir, la lumière et la chaleur sont les facteurs cardinaux durant les quinze ou vingt premiers jours de son existence.

Le fait peut sembler extraordinaire, mais l’expérience est si facile que je m’en voudrais de ne pas conseiller de la tenter à quiconque s’étonnerait. Deux boîtes de conserves couvertes d’un bout de vitre et percées de trous pour laisser passer l’air ; deux minuscules caisses de bois, deux boîtes de dominos par exemple, dont on remplacera le couvercle à tiroir par la clôture d’un tissu qui, lui aussi, permette aux captifs de respirer à leur aise ; du soleil et de la clarté d’une part, de l’ombre et une température égale d’autre part ; trois semaines de patience et d’attente pour l’observateur ; et quiconque jugerait miraculeux qu’un être naissant puisse se développer sans nourriture estimera que cet humble miracle est constatable expérimentalement.

Donc, Grillon se nourrit uniquement de chaleur et de lumière dans son jeune âge, comme disaient les antiques poètes que fait de rosée la cigale en ses derniers jours. Personnellement, je sais bien que la cigale ne mange rien, ne boit même pas de rosée et qu’elle n’a plus souci que d’aimer, quand elle a conquis pour un temps si court et si plein de risques sa forme ailée et suprême.

Mais ceci me rappelle que le Grillon et la Cigale sont devenus, dans ma France d’oc, des emblèmes poétiques ; que les félibres provençaux, à la manière de leurs ancêtres les troubadours, épinglent volontiersla cigalo d’or à soun capèu; qu’en Languedoc et en Gascogne, bon nombre de poètes du terroir aiment à se réclamer de mon personnage ; qu’ils ont même inventé à propos deGrilh(ou Grelh) c’est-à-dire de Grillon, une devise que, de tout mon cœur, je souhaite aux vrais poètes d’aimer sincèrement :per canta me rescoundi, je me cache pour chanter.

A quoi, pour le reste, peuvent servir des expériences aussi menues que celles que j’ai accomplies et décrites à propos du jeûne résolu, absolu de Grillon en bas âge ? Vaut-il la peine d’apporter tant de soins à des études dont l’humanité ne semble guère devoir profiter, surtout en des heures graves et troubles ? Oui, j’ai peut-être tort, après tout… Mais je ne sens pas en moi l’âme d’un conducteur de foules, et je n’ai, d’autre part, jamais eu de goût pour la philosophie officielle ou salonnière ; je suis en outre assez las, depuis quelque temps, de me heurter à la monotonie irrémédiable que réserve à ses curieux, la psychologie des insectes humains.

Et mon expérience minime garde de la valeur, du moins à mes yeux ; car je contribue par elle à joindre d’un nouveau lien deux insectes presque légendaires, l’un et l’autre devenus de naïfs symboles de musique, de chant et de poésie — en me portant, moi le premier, garant de l’alimentation immatérielle des grillons commençant de vivre, alors qu’étaient déjà renommées pour la même cause les cigales près de mourir.


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