[1]Lechapitre XXIest le chapitre XVIII du manuscrit (fol. 299 à 311).—Écrit à Rome, le 30 décembre 1835.
[1]Lechapitre XXIest le chapitre XVIII du manuscrit (fol. 299 à 311).—Écrit à Rome, le 30 décembre 1835.
[2]...hypocrisie doucereuse (ou jésuite).—Ms.: «Tejé.»
[2]...hypocrisie doucereuse (ou jésuite).—Ms.: «Tejé.»
[3]...mon bureau à la Tronchin ne m'a coûté que quatre écus et demi(ou4 X 5.45 = 24fr.52).—Nous reproduisons sans le modifier, le calcul de Stendhal.
[3]...mon bureau à la Tronchin ne m'a coûté que quatre écus et demi(ou4 X 5.45 = 24fr.52).—Nous reproduisons sans le modifier, le calcul de Stendhal.
[4]...un père de cinquante-et-un ans ...—Cinquante-et-unest en blanc dans le manuscrit.
[4]...un père de cinquante-et-un ans ...—Cinquante-et-unest en blanc dans le manuscrit.
[5]...ces caractères mobiles percés dans une feuille de laiton grande comme une carte à jouer ...—Suit une figure représentant un B en laiton.
[5]...ces caractères mobiles percés dans une feuille de laiton grande comme une carte à jouer ...—Suit une figure représentant un B en laiton.
[6]...verrai-je la vérité à soixante-cinq ans, si j'y arrive.—On lit en face, au verso du fol. 302: «A placer. Touchant mon caractère. On me dira: Mais êtes-vous un prince ou un Émile pour que quelque Jean-Jacques Rousseau se donne la peine d'étudier et de guider votre caractère? Je répondrai: Toute ma famille se mêlait de mon éducation. Après la haute imprudence d'avoir tout quitté à la mort de ma mère, j'étais pour eux le seul remède à l'ennui, et ils me donnaient tout l'ennui que je leur ôtais. Ne jamais parler à aucun autre enfant de mon âge!—Écriture: les idées me galopent, si je ne les note pas vite, je les perds. Comment écrirais-je vite (sic)? Voila, M. Colomb, comment je prends l'habitude de mal écrire. Omar,thirthent december1835, revenant de San Gregorio et du Foro boario.»]
[6]...verrai-je la vérité à soixante-cinq ans, si j'y arrive.—On lit en face, au verso du fol. 302: «A placer. Touchant mon caractère. On me dira: Mais êtes-vous un prince ou un Émile pour que quelque Jean-Jacques Rousseau se donne la peine d'étudier et de guider votre caractère? Je répondrai: Toute ma famille se mêlait de mon éducation. Après la haute imprudence d'avoir tout quitté à la mort de ma mère, j'étais pour eux le seul remède à l'ennui, et ils me donnaient tout l'ennui que je leur ôtais. Ne jamais parler à aucun autre enfant de mon âge!
—Écriture: les idées me galopent, si je ne les note pas vite, je les perds. Comment écrirais-je vite (sic)? Voila, M. Colomb, comment je prends l'habitude de mal écrire. Omar,thirthent december1835, revenant de San Gregorio et du Foro boario.»]
[7]...qui ne demande que six ...—Un mot illisible.
[7]...qui ne demande que six ...—Un mot illisible.
[8]...à cinquante-deux ans ...—Ms.: «26 X 2.»
[8]...à cinquante-deux ans ...—Ms.: «26 X 2.»
[9]...à cinquante ans.—Ms.: «25 X 2.»
[9]...à cinquante ans.—Ms.: «25 X 2.»
[10]...rue Godot-de-Mauroy, Paris.—Justification de ma mauvaise écriture: les idées me galopent et s'en vont si je ne les saisis pas. Souvent, mouvement nerveux de la main. (Note de Stendhal.)Au verso du fol. 311 est cetestamentde Stendhal: «J'exige (sine qua non conditio) que tous les noms de femme soient changés avant l'impression. Je compte que cette précaution et la distance des temps empêcheront tout scandale. Cività-Vecchia, le 31 décembre 1835. H. BEYLE.»
[10]...rue Godot-de-Mauroy, Paris.—Justification de ma mauvaise écriture: les idées me galopent et s'en vont si je ne les saisis pas. Souvent, mouvement nerveux de la main. (Note de Stendhal.)
Au verso du fol. 311 est cetestamentde Stendhal: «J'exige (sine qua non conditio) que tous les noms de femme soient changés avant l'impression. Je compte que cette précaution et la distance des temps empêcheront tout scandale. Cività-Vecchia, le 31 décembre 1835. H. BEYLE.»
Le siège de Lyon agitait[2]tout le Midi: j'étais pour Kellermann et les républicains, mes parents pour les émigrés et Précy (sans Monsieur, comme ils disaient).
Le cousin Senterre, de la poste, dont le cousin ou neveu[3]se battait dans Lyon[4], venait à la maison deux fois par jour; comme c'était l'été, nous prenions le café au lait du matin dans le cabinet d'histoire naturelle sur la terrasse.
C'est au point H[5]que j'ai peut-être éprouvé les plus vifs transports d'amour de la patrie et de haine pour lesaristocrates(légitimistes de 1835) et les prêtres[6], ses ennemis.
M. Senterre, employé à la poste aux lettres[7], nousapportait constamment six ou sept journaux dérobés aux abonnés, qui ne les recevaient que deux heures plus tard à cause de notre curiosité. Il avait son doigt de vin et son pain et écoutait les journaux. Souvent, il avait des nouvelles de Lyon.
Je venais le soir, seul, sur la terrasse, pour tâcher d'entendre le canon de Lyon. Je vois dans laTable chronologique, le seul livre que j'aie à Rome[8], que Lyon fut pris le 9 octobre 1793. Ce fut donc pendant l'été de 1793, à dix[9]ans, que je venais écouter le canon de Lyon; je ne l'entendis jamais. Je regardais avec envie la montagne de Méaudre (prononcez Mioudre)[10], de laquelle on l'entendait. Notre brave cousin Romagnier (cousin pour avoir épousé une demoiselle Blanchet, parente de la femme de mon grand-père), je crois, était de Méaudre[11], où il allait tous les deux mois voir son père. Au retour, il faisait palpiter mon cœur en me disant: «Nous entendons fort bien le canon de Lyon, surtout le soir, au coucher du soleil, et quand le vent est au nord-ouest (nordoua).»
Je contemplais avec le plus vif désir d'y aller le point B, mais c'était un désir qu'il fallait bien se garder d'énoncer.
J'aurais peut-être dû placer ce détail bien plus haut, mais je répète que pour mon enfance je n'ai que des images fort nettes, sansdatecomme sansphysionomie.
Je les écris un peu comme cela me vient.
Je n'ai aucun livre et je ne veux lire aucun livre, je m'aide à peine de la stupideChronologiequi porte le nom de cet homme fin et sec, M. Loïs Weymar. Je ferai de même pour la campagne de Marengo (1800), pour celle de 1809, pour la campagne de Moscou, pour celle de 1813, où je fus intendant à Sagan (Silésie, sur la Bober); je ne prétends nullement écrire une histoire, mais tout simplement noter mes souvenirs afin de deviner quel homme j'ai été: bête ou spirituel, peureux ou courageux, etc., etc. C'est la réponse au grand mot:
Γνωτι σεαυτον
Durant cet été de 1793, le siège de Toulon m'agitait beaucoup; il va sans dire que mes parents approuvaient les traîtres qui le rendirent, cependant ma tante Elisabeth, avec sa fierté castillane, me dit ...[12].
Je vis partir le général Carteau ou Cartaud, qui parada sur la place Grenette. Je vois encore son nom sur les fourgons[13]défilant lentement et à grand bruit par la rue Montorge pour aller à Toulon.
Un grand événement se préparait pour moi, j'y fus fort sensible dans le moment, mais il était trop tard, tout lien d'amitié était à jamais rompu entre mon père et moi, et mon horreur pour les détailsbourgeois et pour Grenoble était désormais invincible.
Ma tante Séraphie était malade depuis longtemps. Enfin, on parla de danger; ce fut la bonne Marion (Marie Thomasset), mon amie, qui prononça ce grand mot. Le danger devint pressant, les prêtres affluèrent.
Un soir d'hiver, ce me semble, j'étais dans la cuisine, vers les sept heures du soir[14], au point H, vis-à-vis l'armoire de Marion. Quelqu'un vint dire: «Elle est passée.» Je me jetai à genoux au point H pour remercier Dieu de cette grande délivrance.
Si les Parisiens sont aussi niais en 1880 qu'en 1835, cette façon de prendre la mort de la sœur de ma mère me fera passer pour barbare, cruel, atroce.
Quoi qu'il en soit, telle est la vérité. Après la première semaine de messes des morts et de prières, tout le monde se trouva grandement soulagé[15]dans la maison. Je crois que mon père même fut bien aise d'être délivré de cette maîtresse diabolique, si toutefois elle a été sa maîtresse, ou de cette amie intime diabolique.
Une de ses dernières actions avait été, un soir que je lisais sur la commode de ma tante Elisabeth[16], au point H, laHenriadeouBélisaire, que mon grand-père venait de me prêter, de s'écrier: « Comment peut-on donner de tels livres à cet enfant! Qui lui a donné ce livre?»
Mon excellent grand-père, sur ma demandeimportune, venait d'avoir la complaisance, malgré le froid, d'aller avec moi jusque dans son cabinet de travail, touchant la terrasse, à l'autre bout de la maison, pour me donner ce livre dont j'avais soif ce soir-là.
Toute la famille était en rang d'oignons devant le feu, au point D[17]. On répétait souvent, à Grenoble, ce mot: rang d'oignons[18]. Mon grand-père, au reproche insolent de sa fille, ne répondit, en haussant les épaules, que: «Elle est malade.»
J'ignore absolument la date de cette mort; je pourrai la faire prendre sur les registres de l'état-civil à Grenoble[19].
Il me semble que bientôt après j'allai à l'École centrale, chose que Séraphie n'eût jamais souffert. Je crois que ce fut vers 1797 et que je ne fus que trois ans à l'École centrale.
[1]Chapitre XXII.—Ce chapitre, non numéroté par Stendhal, va du fol. 311terau fol. 315bis.—Le chapitre commence ainsi: «Le fameux siège de Lyon (dont plus tard j'ai tant connu le chef, M. de Précy, à Brunswick, 1806-1809, mon premier modèle d'homme de bonne compagnie, après M. de Tressan, dans ma première enfance).»—Le fol. 311bisporte simplement ces deux mentions: «Tome second», et: «Siège de Lyon, été de 1793.»
[1]Chapitre XXII.—Ce chapitre, non numéroté par Stendhal, va du fol. 311terau fol. 315bis.—Le chapitre commence ainsi: «Le fameux siège de Lyon (dont plus tard j'ai tant connu le chef, M. de Précy, à Brunswick, 1806-1809, mon premier modèle d'homme de bonne compagnie, après M. de Tressan, dans ma première enfance).»
—Le fol. 311bisporte simplement ces deux mentions: «Tome second», et: «Siège de Lyon, été de 1793.»
[2]Le siège de Lyon agitait ...—Variante: «Agita.»
[2]Le siège de Lyon agitait ...—Variante: «Agita.»
[3]...dont le cousin ou neveu ...—Les deux mots:cousin ou, ont été rayés au crayon par R. Colomb.
[3]...dont le cousin ou neveu ...—Les deux mots:cousin ou, ont été rayés au crayon par R. Colomb.
[4]...se battait dans Lyon ...—Il ne se battait pas; sa condamnation à mort fut motivée sur une lettre écrite à une dame de ses amies et interceptée par Dubois de Crancé. (Note au crayon de R. Colomb.)
[4]...se battait dans Lyon ...—Il ne se battait pas; sa condamnation à mort fut motivée sur une lettre écrite à une dame de ses amies et interceptée par Dubois de Crancé. (Note au crayon de R. Colomb.)
[5]C'est au point H que j'ai peut-être éprouvé ...—En face, au verso du fol. 311ter, se trouve un plan de la scène: dans le «cabinet d'histoire naturelle», garni sur ses deux plus grands murs d' «armoires fermées contenant minéraux, coquillages», est la «table de déjeuner avec café au lait excellent et fort bons petits pains très cuits,grichesperfectionnées»; autour de la table, en «S, M. Senterre avec son chapeau à larges bords, à cause de ses yeux faibles et bordés de rouge»; en «H, moi, dévorant ses nouvelles». La terrasse est voisine; au bout se trouve en «J, mon jardin particulier, à côté de la pierre à eau».
[5]C'est au point H que j'ai peut-être éprouvé ...—En face, au verso du fol. 311ter, se trouve un plan de la scène: dans le «cabinet d'histoire naturelle», garni sur ses deux plus grands murs d' «armoires fermées contenant minéraux, coquillages», est la «table de déjeuner avec café au lait excellent et fort bons petits pains très cuits,grichesperfectionnées»; autour de la table, en «S, M. Senterre avec son chapeau à larges bords, à cause de ses yeux faibles et bordés de rouge»; en «H, moi, dévorant ses nouvelles». La terrasse est voisine; au bout se trouve en «J, mon jardin particulier, à côté de la pierre à eau».
[6]... et les prêtres ...—Ms.: «Tresp.»
[6]... et les prêtres ...—Ms.: «Tresp.»
[7]M. Senterre, employé à la poste aux lettres ...—Stendhal a déjà parlé de son cousin Senterre et de la scène des journaux. Voir plus haut, chapitre XII.
[7]M. Senterre, employé à la poste aux lettres ...—Stendhal a déjà parlé de son cousin Senterre et de la scène des journaux. Voir plus haut, chapitre XII.
[8]...le seul livre que j'ai à Rome ...—Ms.: «Mero.»
[8]...le seul livre que j'ai à Rome ...—Ms.: «Mero.»
[9]...à dix ans ...—Ms.: «Ten.»
[9]...à dix ans ...—Ms.: «Ten.»
[10]...la montagne de Méandre (prononcez Mioudre)...—En face, au verso du fol 312, est un dessin représentant la silhouette des plateaux de Saint-Nizier (A) et de Sornin (B) jusqu'à la vallée de l'Isère (V). «Méaudre ou Mioudre en M, dans la vallée entre les deux montagnes A et B»; «V, vallée de Voreppe, adorée par moi comme étant le chemin de Paris».
[10]...la montagne de Méandre (prononcez Mioudre)...—En face, au verso du fol 312, est un dessin représentant la silhouette des plateaux de Saint-Nizier (A) et de Sornin (B) jusqu'à la vallée de l'Isère (V). «Méaudre ou Mioudre en M, dans la vallée entre les deux montagnes A et B»; «V, vallée de Voreppe, adorée par moi comme étant le chemin de Paris».
[11]...Méaudre ...—Ms.: «Mioudre.»—Méaudre est un village de 784 habitants situé à 1.012 m. d'altitude, dans la vallée de la Bourne.
[11]...Méaudre ...—Ms.: «Mioudre.»—Méaudre est un village de 784 habitants situé à 1.012 m. d'altitude, dans la vallée de la Bourne.
[12]...ma tante Elisabeth, avec sa fierté castillane, me dit ...—Le reste de la page a été laissé en blanc par Stendhal. Cet alinéa et le suivant, accompagnés d'un grand blanc, étaient certainement destinés à être développés.
[12]...ma tante Elisabeth, avec sa fierté castillane, me dit ...—Le reste de la page a été laissé en blanc par Stendhal. Cet alinéa et le suivant, accompagnés d'un grand blanc, étaient certainement destinés à être développés.
[13]...sur les fourgons ...—Variante: «Ses fourgons.»
[13]...sur les fourgons ...—Variante: «Ses fourgons.»
[14]...j'étais dans la cuisine vers les sept heures du soir ...—Suit un plan de la cuisine. Sur la «grande table» de milieu, en «O, boîte à poudre qui éclata». En H, le jeune Henri devant l'armoire. (Voir notre plan de l'appartement Gagnon.)
[14]...j'étais dans la cuisine vers les sept heures du soir ...—Suit un plan de la cuisine. Sur la «grande table» de milieu, en «O, boîte à poudre qui éclata». En H, le jeune Henri devant l'armoire. (Voir notre plan de l'appartement Gagnon.)
[15]...se trouva grandement soulagé ...—Variante: «Délivré.»
[15]...se trouva grandement soulagé ...—Variante: «Délivré.»
[16]...un soir que je lisais sur la commode de ma tante Elisabeth ...—En face, au verso du fol. 313quater, est un plan de la partie de l'appartement Gagnon occupé par les chambres d'Elisabeth et Séraphie Gagnon. Dans la chambre d'Elisabeth, en «H, moi lisant laHenriadeouBélisaire, dont mon grand-père admirait beaucoup le quinzième chapitre ou le commencement:Justinien vieillissait ...Quel tableau de la vieillesse de Louis XV, disait-il!»—Dans un angle de la place Grenette est figuré l'«escalier et perron de la maison Périer-Lagrange. François, le fils aîné, bon et bête, grand homme de cheval, épousa ma sœur Pauline pendant les campagnes d'Allemagne».
[16]...un soir que je lisais sur la commode de ma tante Elisabeth ...—En face, au verso du fol. 313quater, est un plan de la partie de l'appartement Gagnon occupé par les chambres d'Elisabeth et Séraphie Gagnon. Dans la chambre d'Elisabeth, en «H, moi lisant laHenriadeouBélisaire, dont mon grand-père admirait beaucoup le quinzième chapitre ou le commencement:Justinien vieillissait ...Quel tableau de la vieillesse de Louis XV, disait-il!»—Dans un angle de la place Grenette est figuré l'«escalier et perron de la maison Périer-Lagrange. François, le fils aîné, bon et bête, grand homme de cheval, épousa ma sœur Pauline pendant les campagnes d'Allemagne».
[17]Toute la famille était en rang d'oignons devant le jeu au point D.—Plan de la chambre d'Elisabeth Gagnon en haut du fol. 314; autour de la cheminée, en D, la famille enrang d'oignons; en face de la cheminée, le jeune Beyle lisant sur la commode.
[17]Toute la famille était en rang d'oignons devant le jeu au point D.—Plan de la chambre d'Elisabeth Gagnon en haut du fol. 314; autour de la cheminée, en D, la famille enrang d'oignons; en face de la cheminée, le jeune Beyle lisant sur la commode.
[18]...rang d'oignons.—On lit en haut du fol. 315bis: «30 décembre 1835. Omar.»—Le fol. 315 porte simplement: «Chapitre XIX.» Ce chapitre commence au milieu de la page 315bis, suivant une indication de Stendhal lui-même.
[18]...rang d'oignons.—On lit en haut du fol. 315bis: «30 décembre 1835. Omar.»—Le fol. 315 porte simplement: «Chapitre XIX.» Ce chapitre commence au milieu de la page 315bis, suivant une indication de Stendhal lui-même.
[19]...sur les registres de l'état civil à Grenoble.—Séraphie Gagnon est morte le 9 janvier 1797, à dix heures du soir.
[19]...sur les registres de l'état civil à Grenoble.—Séraphie Gagnon est morte le 9 janvier 1797, à dix heures du soir.
Bien des années après, vers 1817, j'appris de M. de Tracy que c'était lui, en grande partie, qui avait fait la loi excellente des Écoles centrales[2].
Mon grand-père fut le très digne chef du jury chargé de présenter à l'administration départementale les noms des professeurs et d'organiser l'école. Mon grand-père adorait les lettres et l'instruction, et, depuis quarante ans, était à la tête de tout ce qui s'était fait de littéraire et de libéral à Grenoble.
Séraphie l'avait vertement blâmé d'avoir accepté ces fonctions de membre du jury d'organisation, mais le fondateur de la bibliothèque publique devait à sa considération dans le monde d'être le chef de l'École centrale[3].
Mon maître Durand, qui venait à la maison me donner des leçons, fut professeur de latin; comment ne pas aller à son cours à l'École centrale? Si Séraphie eût vécu, elle eût trouvé une raison, mais, dans l'état des choses, mon père se borna à dire des mots profonds et sérieux sur le danger des mauvaises connaissances pour les mœurs. Je ne me sentais pas de joie; il y eut une séance d'ouverture de l'École dans les salles de la bibliothèque, où mon grand-père fit un discours.
C'est peut-être là cette assemblée si nombreuse dans la première salle SS[4], dont je trouve l'image dans ma tête.
Les professeurs étaient MM. Durand, pour la langue latine; Gattel, grammaire générale et même logique, ce me semble; Dubois-Fontanelle, auteur de la tragédie d'Ericie[5]ou la Vestaleet rédacteur pendant vingt-deux ans de la Gazette des Deux-Ponts[6], belles-lettres; Trousset, jeune médecin, la chimie; Jay, grand hâbleur de cinq pieds dix pouces, sans l'ombre de talent, mais bon pour enfiévrer (monter la tête des enfants), le dessin,—il eut bientôt trois cents élèves; Chalvet (Pierre, Vincent), jeune pauvre libertin, véritable auteur sans aucun talent, l'histoire—et chargé de recevoir l'argent des inscriptions qu'il mangea en partie avec trois sœurs, fort catins de leur métier, qui lui donnèrent une nouvelle v..., de laquelle il mourut bientôt après; enfin Dupuy, le bourgeois le plusemphatique et le plus paternel que j'aie jamais vu, professeur de mathématiques—sans l'ombre de talent. C'était à peine un arpenteur, on le nomma dans une ville qui avait un Gros! Mais mon grand-père ne savait pas un mot de mathématiques et les haïssait, et d'ailleurs l'emphase du père Dupuy (comme nous l'appelions; lui nous disait: mes enfants) était bien faite pour lui conquérir l'estime générale à Grenoble. Cet homme si vide disait cependant une grande parole: «Mon enfant, étudie la Logique de Condillac, c'est la base de tout.»
On ne dirait pas mieux aujourd'hui, en remplaçant toutefois le nom de Condillac par celui de Tracy.
Le bon, c'est que je crois que M. Dupuy ne comprenait pas le premier mot de cette logique de Condillac, qu'il nous conseillait; c'était un fort mince volume petit in-12. Mais j'anticipe, c'est mon défaut, il faudra peut-être en relisant effacer toutes ces phrases qui offensent l'ordre chronologique.
Le seul homme parfaitement à sa place était M. l'abbé Gattel, abbé coquet, propret, toujours dans la société des femmes, véritable abbé du XVIIesiècle; mais il était fort sérieux en faisant son cours et savait, je crois, tout ce qu'on savait alors des habitudes principales des mouvements d'instinct et en second lieu de facilité et d'analogie que les peuples ont suivie en formant les langues.
M. Gattel avait fait un fort bon dictionnaire oùil avait osé noter la prononciation, et dont je me suis toujours servi. Enfin, c'était un homme qui savait travailler cinq à six heures tous les jours, ce qui est rare en province, où l'on ne sait quebaguenaudertoute la journée.
Les niais de Paris blâment cette peinture de la prononciation saine, naturelle. C'est par lâcheté et par ignorance. Ils ont peur d'être ridicules en notant la prononciation d'Anvers(ville), decours, devers.Ils ne savent pas qu'à Grenoble, par exemple, on dit: J'ai été auCour-ce, ou: j'ai lu desver-cesurAnver-seetCalai-se.Si l'on parle ainsi à Grenoble, ville d'esprit et tenant encore un peu aux pays du Nord, qui pour la langue ont évincé le Midi, que sera-ce à Toulouse, Béziers, Pézenas, Digne? Pays où l'on devrait afficher la prononciation française à la porte des églises.
Un ministre de l'Intérieur qui voudrait faire son métier, au lieu d'intriguer auprès du roi et dans les Chambres, comme M. Guizot[7], devrait demander un crédit de deux millions par an pour amener[8]au niveau d'instruction des autres Français les peuples qui habitent dans le fatal triangle qui s'étend entre Bordeaux, Bayonne et Valence. On croit aux sorciers, on ne sait pas lire et on ne parle pas français en ces pays. Ils peuvent produire par hasard un homme supérieur comme Lannes, Soult, mais le général ...[9]y est d'une ignorance incroyable. Je pense qu'à cause du climat et de l'amour et del'énergie qu'il donne à la machine, ce triangle devrait produire les premiers hommes de France. La Corse me conduit à cette idée.
Avec ses 180.000 habitants, cette île a donné huit ou dix hommes de mérite à la Révolution et le département du Nord, avec ses 900.000 habitants, à peine un. Encore j'ignore le nom de cetun.Il va sans dire que les prêtres[10]sont tout-puissants dans ce fatal triangle. La civilisation est de Lille à Rennes et cesse vers Orléans et Tours. Au sud de Grenoble est sa brillante limite[11].
Nommer les professeurs à l'École centrale[12]coûtait peu et était bientôt fait, mais il y avait de grandes réparations à faire aux bâtiments. Malgré la guerre, tout se faisait dans ces temps d'énergie. Mon grand-père demandait sans cesse des fonds à l'administration départementale.
Les cours s'ouvrirent au printemps, je crois, dans des salles provisoires.
Celle de M. Durand avait une vue délicieuse et enfin, après un mois, j'y fus sensible. C'était un beau jour d'été et une brise douce agitait les foins des glacis de la porte de Bonne, sous nos yeux[13], à soixante ou quatre-vingts pieds plus bas.
Mes parents me vantaient sans cesse, et à leur manière, la beauté des champs, de la verdure, des fleurs, etc., des renoncules, etc.
Ces plates phrases m'ont donné, pour les fleurs et les plates-bandes, un dégoût qui dure encore.
Par bonheur, la vue magnifique que je trouvaitout seulà une fenêtre du collège, voisine de la salle du latin, où j'allais rêver tout seul, surmonta le profond dégoût causé par les phrases de mon père et des prêtres, ses amis.
C'est ainsi que, tant d'années après, les phrases nombreuses et prétentieuses de MM. Chateaubriand et de Salvandy m'ont fait écrirele Rouge et le Noird'un style trop haché. Grande sottise, car dans vingt ans, qui songera aux fatras hypocrites de ces Messieurs? Et moi, je mets un billet à une loterie, dont le gros lot se réduit à ceci: être lu en 1935.
C'est la même disposition d'âme qui me faisait fermer les yeux aux paysages des extases de ma tante Séraphie. J'étais en 1794 comme le peuple de Milan[14]est en 1835: les autorités allemandes et abhorrées veulent lui faire goûter Schiller, dont la belle âme, si différente de celle du plat Goethe, serait bien choquée de voir de tels apôtres à sa gloire.
Ce fut une chose bien étrange pour moi que de débuter, au printemps de 1791 ou 95, à onze ou douze ans, dans une école où j'avais dix ou douze camarades.
Je trouvai la réalité bien au-dessous des folles images de mon imagination. Ces camarades n'étaientpas assez gais, pas assez fous, et ils avaient des façons bien ignobles.
Il me semble que M. Durand, tout enflé de se voir professeur d'une École centrale, mais toujours bonhomme, me mit à traduire Salluste,De Bello Jugurtino.La liberté produisit ses premiers fruits, je revins au bon sens en perdant ma colère et goûtai fort Salluste.
Tout le collège était rempli d'ouvriers, beaucoup de chambres de notre troisième étage étaient ouvertes, j'allais y rêver seul.
Tout m'étonnait dans cette liberté tant souhaitée, et à laquelle j'arrivais enfin. Les charmes que j'y trouvais n'étaient pas ceux que j'avais rêvés, ces compagnons si gais, si aimables, si nobles, que je m'étais figurés, je ne les trouvais pas, mais à leur place, des polissons très égoïstes.
Ce désappointement, je l'ai eu à peu près dans tout le courant de ma vie. Les seuls bonheurs d'ambition en ont été exempts, lorsque, en 1810[15], je fus auditeur et, quinze jours après, inspecteur du mobilier. Je fus ivre de contentement, pendant trois mois, de n'être plus commissaire des Guerres et exposé à l'envie et aux mauvais traitements de ces héros si grossiers qui étaient les manœuvres de l'Empereur à Iéna et à Wagram. La postérité ne saura jamais la grossièreté et la bêtise de ces gens-là, hors de leur champ de bataille. Et même sur ce champ de bataille, quelle prudence! C'étaient desgens comme l'amiral Nelson, le héros de Naples (voir Caletta et ce que m'a conté M. Di Fiore), comme Nelson, songeant toujours à ce que chaque blessure leur rapporterait en dotations et en croix. Quels animaux ignobles, comparés à la haute vertu du général Michaud, du colonel Mathis! Non, la postérité ne saura jamais quels plats jésuites ont été ces héros des bulletins de Napoléon, et comme je riais en recevant leMoniteur, à Vienne, Dresde, Berlin, Moscou, que personne presque ne recevait à l'armée afin qu'on ne pût pas se moquer des messages. Les Bulletins étaient des machines de guerre, destravaux de campagne, et non des pièces historiques.
Heureusement pour la pauvre vérité, l'extrême lâcheté de ces héros, devenus pairs de France et juges en 1835, mettra la postérité au fait de leur héroïsme en 1809. Je ne fais exception que pour l'aimable Lasalle et pour Exelmans, qui depuis... Mais alors il n'était pas allé rendre visite au maréchal Bournon, ministre de la Guerre. Moncey aussi n'aurait pas fait certaines bassesses, mais Suchet...[16]J'oubliais le grand Gouvion-Saint-Cyr avant que l'âge l'eût rendu à-demi imbécile, et celte imbécillité remonte à 1814. Il n'eut plus, après cette époque, que le talent d'écrire. Et dans l'ordre civil, sous Napoléon, quels plats bougres[17]que M. de B...., venant persécuter M. Daru à Saint-Cloud, au mois de novembre, dès sept heures du matin, que lecomte d'Argout, bas flatteur du général Sébastiani[18]!
Mais, bon Dieu, où en suis-je? A l'école de latin, dans les bâtiments du collège.
[1]Lechapitre XXIIIest le chapitre XIX du manuscrit (fol. 315bisà 331bis).—Écrit à Rome, les 30 et 31 décembre 1835, et 1erjanvier 1836.
[1]Lechapitre XXIIIest le chapitre XIX du manuscrit (fol. 315bisà 331bis).—Écrit à Rome, les 30 et 31 décembre 1835, et 1erjanvier 1836.
[2]...la loi excellente des Écoles centrales.—Stendhal avait d'abord écrit: «La loi excellente des Écoles centrales avait été faite, ce me semble, par un comité dont M. de Tracy était le chef avec 6.000 francs d'appointements, lui qui avait commencé avec 200.000 livres de rente; mais ceci arrivera plus tard.»—Sur l'enseignement donné dans les Écoles centrales en général et dans celle de Grenoble, en particulier, ainsi que sur les camarades et amis d'Henri Beyle, voir l'ouvrage de M. A. Chuquet,Stendhal-Beyle(1904).
[2]...la loi excellente des Écoles centrales.—Stendhal avait d'abord écrit: «La loi excellente des Écoles centrales avait été faite, ce me semble, par un comité dont M. de Tracy était le chef avec 6.000 francs d'appointements, lui qui avait commencé avec 200.000 livres de rente; mais ceci arrivera plus tard.»—Sur l'enseignement donné dans les Écoles centrales en général et dans celle de Grenoble, en particulier, ainsi que sur les camarades et amis d'Henri Beyle, voir l'ouvrage de M. A. Chuquet,Stendhal-Beyle(1904).
[3]...d'être le chef de l'École centrale.—Peut-être aussi la crainte des patriotes entra-t-elle pour quelque chose dans l'acceptation de cette fonction. (Note au crayon de R. Colomb.)
[3]...d'être le chef de l'École centrale.—Peut-être aussi la crainte des patriotes entra-t-elle pour quelque chose dans l'acceptation de cette fonction. (Note au crayon de R. Colomb.)
[4]...dans la première salle SS ...—Plan de cette salle, à l'entrée de laquelle se trouvait le «bureau du bibliothécaire, le R. P. Ducros».—Au verso du fol. 314, Stendhal a figuré un plan du collège (aujourd'hui le Lycée de filles), alors situé entre la «rue Neuve, le faubourg Saint-Germain de Grenoble», et les «remparts de la ville en 1795». On y voit au rez-de-chaussée la «première salle des mathématiques» et la «salle de la chimie, professée par M. le Dr Trousset»; au premier étage, la «seconde salle où j'ai remporté le premier prix, sur sept ou huit élèves admis un mois après à l'École polytechnique»; enfin la «salle de latin, au second ou troisième, vue délicieuse» sur les «montagnes d'Echirolles» et sur des sommets recouverts par des «neiges éternelles ou de huit mois de l'année au moins».
[4]...dans la première salle SS ...—Plan de cette salle, à l'entrée de laquelle se trouvait le «bureau du bibliothécaire, le R. P. Ducros».—Au verso du fol. 314, Stendhal a figuré un plan du collège (aujourd'hui le Lycée de filles), alors situé entre la «rue Neuve, le faubourg Saint-Germain de Grenoble», et les «remparts de la ville en 1795». On y voit au rez-de-chaussée la «première salle des mathématiques» et la «salle de la chimie, professée par M. le Dr Trousset»; au premier étage, la «seconde salle où j'ai remporté le premier prix, sur sept ou huit élèves admis un mois après à l'École polytechnique»; enfin la «salle de latin, au second ou troisième, vue délicieuse» sur les «montagnes d'Echirolles» et sur des sommets recouverts par des «neiges éternelles ou de huit mois de l'année au moins».
[5]...la tragédie d'Ericie ...—Ms.: «Aricie.»
[5]...la tragédie d'Ericie ...—Ms.: «Aricie.»
[6]...la Gazette des Deux-Ponts ...—LaGazette universelle de politique et de littérature des Deux-Ponts, fondée en 1770. Dubois-Fontanelle n'y collabora que jusqu'au 1erjuin 1776.
[6]...la Gazette des Deux-Ponts ...—LaGazette universelle de politique et de littérature des Deux-Ponts, fondée en 1770. Dubois-Fontanelle n'y collabora que jusqu'au 1erjuin 1776.
[7]...M. Guizot ...—Ms.: «Zotgui.»
[7]...M. Guizot ...—Ms.: «Zotgui.»
[8]...pour amener ...—Variante: «Porter.»
[8]...pour amener ...—Variante: «Porter.»
[9]...mais le général ...—Le mot est en blanc dans le manuscrit.
[9]...mais le général ...—Le mot est en blanc dans le manuscrit.
[10]Il va sans dire que les prêtres ...—Ms.: «Tresp.»
[10]Il va sans dire que les prêtres ...—Ms.: «Tresp.»
[11]Au sud de Grenoble est sa brillante limite.—On lit en tête du fol. 324: «31 décembre 1835. Omar.»—Ce feuillet n'a qu'une seule ligne écrite; le reste est blanc.
[11]Au sud de Grenoble est sa brillante limite.—On lit en tête du fol. 324: «31 décembre 1835. Omar.»—Ce feuillet n'a qu'une seule ligne écrite; le reste est blanc.
[12]Nommer les professeurs à l'École centrale ...—On lit en haut du fol. 325: «31 décembre 1835. Omar. Commencé ce livre, dont voici la trois cent vingt-cinquième page, et cent, me ferait quatre cents le ... 1835.»—Le verso du même feuillet porte: «Rapidité: le 3 décembre 1835, j'en étais à 93, le 31 décembre à 325. 232 en 28 jours. Sur quoi il y a eu voyage à Cività-Vecchia. Aucun travail les jours de voyage et le soir d'arrivée ici, soit un ou deux sans écrire. Donc, en 23 jours, 232, ou dix pages par jour, ordinairement dix-huit ou vingt pages par jour, et les jours de courrier quatre ou cinq ou pas du tout. Comment pourrais-je écrire bien physiquement? D'ailleurs, ma mauvaise écriture arrête les indiscrets. 1erjanvier 1836.»—En interligne (aux mots: les professeurs de l'École centrale), Stendhal a écrit: «MM. Gattel, Dubois-Fontanelle, Trousset, Villars (paysan des Hautes-Alpes), Jay, Durand, Dupuy, Chabert, les voilà à peu près par ordre d'utilité pour les enfants; les trois premiers avaient du mérite.»—En face (fol. 324 verso) est encore un plan du «Collège ou École centrale».]
[12]Nommer les professeurs à l'École centrale ...—On lit en haut du fol. 325: «31 décembre 1835. Omar. Commencé ce livre, dont voici la trois cent vingt-cinquième page, et cent, me ferait quatre cents le ... 1835.»—Le verso du même feuillet porte: «Rapidité: le 3 décembre 1835, j'en étais à 93, le 31 décembre à 325. 232 en 28 jours. Sur quoi il y a eu voyage à Cività-Vecchia. Aucun travail les jours de voyage et le soir d'arrivée ici, soit un ou deux sans écrire. Donc, en 23 jours, 232, ou dix pages par jour, ordinairement dix-huit ou vingt pages par jour, et les jours de courrier quatre ou cinq ou pas du tout. Comment pourrais-je écrire bien physiquement? D'ailleurs, ma mauvaise écriture arrête les indiscrets. 1erjanvier 1836.»
—En interligne (aux mots: les professeurs de l'École centrale), Stendhal a écrit: «MM. Gattel, Dubois-Fontanelle, Trousset, Villars (paysan des Hautes-Alpes), Jay, Durand, Dupuy, Chabert, les voilà à peu près par ordre d'utilité pour les enfants; les trois premiers avaient du mérite.»—En face (fol. 324 verso) est encore un plan du «Collège ou École centrale».]
[13]...sous nos yeux ...—Variante: «Vis-à-vis de nous.»
[13]...sous nos yeux ...—Variante: «Vis-à-vis de nous.»
[14]...le peuple de Milan ...—Ms.: «Lanmi.»
[14]...le peuple de Milan ...—Ms.: «Lanmi.»
[15]...lorsque, en1810 ...—Ms.: «1811.»
[15]...lorsque, en1810 ...—Ms.: «1811.»
[16]...mais Suchet ...—Suit un blanc d'un quart de ligne.
[16]...mais Suchet ...—Suit un blanc d'un quart de ligne.
[17]...quels plats bougres ...—Ms.: «Ougresb.»
[17]...quels plats bougres ...—Ms.: «Ougresb.»
[18]...général Sébastiani!—Ms.: «Bastiani-sebas.»
[18]...général Sébastiani!—Ms.: «Bastiani-sebas.»
Je ne réussissais guère avec mes camarades; je vois aujourd'hui que j'avais alors un mélange fort ridicule de hauteur et de besoin de m'amuser. Je répondis à leur égoïsme le plus âpre par mes idées de noblesse espagnole. J'étais navré quand, dans leurs jeux, ils me laissaient de côté; pour comble de misère, je ne savais point ces jeux, j'y portais une noblesse d'âme, une délicatesse qui devaient leur sembler de la folie absolue. La finesse et la promptitude de l'égoïsme, un égoïsme, je crois, hors de mesure, sont les seules choses qui aient du succès parmi les enfants.
Pour achever mon peu de succès, j'étais timide envers le professeur, un mot de reproche contenu etdit par hasard par ce petit bourgeois pédant avec un accent juste, me faisait venir les larmes aux yeux. Ces larmes étaient de la lâcheté aux yeux de MM. Gauthier frères, Saint-Ferréol, je crois, Robert (directeur actuel du théâtre Italien, à Paris), et surtout Odru. Ce dernier était un paysan très fort et encore plus grossier, qui avait un pied de plus qu'aucun de nous et que nous appelions Goliath; il en avait la grâce, mais nous donnait de fières taloches quand sa grosse intelligence s'apercevait enfin que nous nous moquions de lui.
Son père, riche paysan de Lumbin ou d'un autre village dans la vallée[2]. (On appelle ainsi par excellence l'admirable vallée de l'Isère, de Grenoble à Montmélian. Réellement, la vallée s'étend jusqu'à ladentde Moirans, de cette sorte[3].)
Mon grand-père avait profité du départ de Séraphie pour me faire suivre les cours de mathématiques, de chimie et de dessin.
M. Dupuy, ce bourgeois si emphatique et si plaisant, était, en importance citoyenne, une sorte de rival subalterne de M. le docteur Gagnon. Il était à plat ventre devant la noblesse, mais cet avantage qu'il avait sur M. Gagnon était compensé par l'absence totale d'amabilité et d'idées littéraires, qui alors formaient comme le pain quotidien de la conversation. M. Dupuy, jaloux de voir M. Gagnon membre du jury d'organisation et son supérieur,n'accueillit point la recommandation de ce rival heureux en ma faveur, et je n'ai gagné ma place dans la salle de mathématiques qu'à force de mérite, et en voyant ce mérite, pendant trois ans de suite, mis continuellement en question. M. Dupuy, qui parlait sans cesse et (jamais trop) de Condillac et de sa Logique, n'avait pas l'ombre de logique dans la tête. Il parlait noblement et avec grâce, et il avait une figure imposante et des manières fort polies.
Il eut une idée bien belle en 1794, ce fut de diviser les cent élèves qui remplissaient la salle au rez-de-chaussée, à la première leçon de mathématiques, en brigades de six ou de sept ayant chacune un chef.
Le mien était ungrand, c'est-à-dire un jeune homme au-delà de la puberté et ayant un pied de plus que nous. Il nous crachait dessus, en plaçant adroitement un doigt devant sa bouche. Au régiment, un tel caractère s'appellearsouille.Nous nous plaignions de cet arsouille, nommé, je crois, Raimonet, à M. Dupuy, qui fut admirable de noblesse en le cassant. M. Dupuy avait l'habitude de donner leçon aux jeunes officiers d'artillerie de Valence et était fort sensible à l'honneur (au coup d'épée).
Nous suivions le plat cours de Bezout, mais M. Dupuy eut le bon esprit de nous parler de Clairaut et de la nouvelle édition que M. Biot (ce charlatan travailleur) venait d'en donner.
Clairaut était fait pour ouvrir l'esprit, queBezout tendait à laisser à jamais bouché. Chaque proposition, dans Bezout, a l'air d'un grand secret appris d'une bonne femme voisine.
Dans la salle de dessin, je trouvai que M. Jay et M. Couturier (au nez cassé), son adjoint, me faisaient une terrible injustice. Mais M. Jay, à défaut de tout autre mérite, avait celui de l'emphase, laquelle emphase, au lieu de nous faire rire, nous enflammait. M. Jay obtenait un beau succès, fort important pour l'École centrale, calomniée par les prêtres. Il avait deux ou trois cents élèves.
Tout cela était distribué par bancs de sept ou huit[4], et chaque jour il fallait faire construire de nouveaux bancs. Et quels modèles! de mauvaises académies dessinées par MM. Pajou et Jay lui-même; les jambes, les bras, tout était en à peu près, bien patauds, bien lourds, bien laids. C'était le dessin de M. Moreau jeune, ou de ce M. Cachoud qui parle si drôlement de Michel-Ange et du Dominiquin dans ses trois petits volumes sur l'Italie.
Les grandes têtes étaient dessinées à la sanguine ou gravées à la manière du crayon. Il faut avouer que la totale ignorance du dessin y paraissait moins que dans lesacadémies(figures nues). Le grand mérite de ces têtes, qui avaient dix-huit pouces de haut, était que les hachures fussent bien parallèles; quant à imiter la nature, il n'en était pas question.
Un nommé Moulezin, bête et important à manger du foin et aujourd'hui riche et important bourgeois de Grenoble, et sans doute l'un des plus rudes ennemis du sens commun, s'immortalisa bientôt par le parallélisme parfait de ses hachures à la sanguine. Il faisait des académies et avait été élève de M. Villonne (de Lyon); moi, élève de M. Le Roy, que la maladie et le bon goût parisien avaient empêché de son vivant d'être aussi charlatan que M. Villonne à Lyon, dessinateur pour étoffes, je ne pus obtenir que les grandes têtes, ce qui me choqua fort, mais eut le grand avantage d'être une leçon de modestie.
J'en avais grand besoin, puisqu'il faut parler net. Mes parents, dont j'étais l'ouvrage, s'applaudissaient de mes talents devant moi, et je me croyais le jeune homme le plus distingué de Grenoble.
Mon infériorité dans les jeux avec mes camarades de latin commença à m'ouvrir les yeux. Le banc des grandes têtes, vers H[5], où l'on me plaça, tout près des deux fils d'un cordonnier, à figures ridicules (quelle inconvenance pour le petit-fils de M. Gagnon!), m'inspira la volonté de crever ou d'avancer[6].
Voici l'histoire de mon talent pour le dessin: ma famille, toujours judicieuse, avait décidé, après un an ou dix-huit mois de leçons chez cet homme si poli, M. Le Roy, que je dessinais fort bien.
Le fait est que je ne me doutais pas seulement que le dessin est une invention de la nature. Je dessinais avec un crayon noir et blanc une tête en demi-relief. (J'ai vu à Rome, au Braccio nuovo, que c'est la tête de Musa, médecin d'Auguste.) Mon dessin était propre, froid, sans aucun mérite, comme le dessin d'un jeune pensionnaire.
Mes parents, qui avec toutes leurs phrases sur les beautés de la campagne et les beaux paysages, n'avaient aucun sentiment des arts, pas une gravure passable à la maison, me déclarèrent très fort en dessin. M. Le Roy vivait encore et peignait[7]des paysages à la gouache (couleur épaisse), moins mal que le reste.
J'obtins de laisser là le crayon et de peindre à la gouache.
M. Le Roy avait fait une vue du pont de la Vence, entre la Buisserate et Saint-Robert, prise du point A[8].
Je passais ce pont plusieurs fois l'an pour aller à Saint-Vincent, je trouvais que le dessin, surtout la montagne en M, ressemblait fort, je fus illusionné. Donc, d'abord, et avant tout, il faut qu'un dessin ressemble à la nature!
Il n'était plus question de hachures bien parallèles. Après cette belle découverte, je fis de rapides progrès.
Le pauvre M. Le Roy vint à mourir, je le regrettai. Cependant, j'étais encore esclave alors, ettous les jeunes gens allaient chez M. Villonne, dessinateur pour étoffes chassé deCommune-Affranchiepar la guerre et les échafauds. Commune-Affranchie était le nouveau nom donné à Lyon depuis sa prise.
Je communiquai à mon père (mais par hasard et sans avoir l'esprit d'y songer) mon goût pour la gouache, et j'achetai de MmeLe Roy, au triple de leur valeur, beaucoup de gouaches de son mari.
Je convoitais fort deux volumes desContesde La Fontaine, avec gravures fort délicatement faites, mais fort claires.
«Ce sont des horreurs, me dit MmeLe Roy avec ses beaux yeux de soubrette bien hypocrites; mais ce sont des chefs-d'œuvre.»
Je vis que je ne pouvais escamoter le prix desContesde La Fontaine sur celui des gouaches. L'École centrale s'ouvrit, je ne songeai plus à la gouache, mais ma découverte me resta[9]: il fallait imiter la nature, et cela empêcha peut-être que mes grandes têtes, copiées d'après ces plats dessins, fussent aussi exécrables qu'elles auraient dû l'être. Je me souviens duSoldat indigné, dans Héliodore chassé, de Raphaël; je ne vois jamais l'original (au Vatican) sans me souvenir de ma copie; le mécanisme du crayon, tout-à-fait arbitraire, même faux, brillait surtout dans le dragon qui surmonte le casque.
Quand nous avions fait un ouvrage passable,M. Jay s'asseyait à la place de l'élève, corrigeait un peu la tête et raisonnait avec emphase, mais enfin en raisonnant, et enfin signait la tête par derrière, apparemmentne varietur, pour qu'elle pût, au milieu ou à la fin de l'année, être présentée au concours. Il nous enflammait, mais n'avait pas la plus petite notion dubeau.Il n'avait fait en sa vie qu'un tableau indigne, une Liberté copiée d'après sa femme, courte, ramassée, sans forme. Pour l'alléger, il avait occupé le premier plan par un tombeau derrière lequel la Liberté paraissait cachée jusqu'aux genoux[10].
La fin de l'année arriva, il y eut des examens en présence du jury, et, je crois, d'un membre du Département.
Je n'obtins qu'un misérableaccessit, et encore pour faire plaisir, je pense, à M. Gagnon, chef du jury, et à M. Dausse, autre membre du jury, fort ami de M. Gagnon.
Mon grand-père en fut humilié, et il me le dit avec une politesse et une mesure parfaites. Son mot si simple fit sur moi tout l'effet possible. Il ajouta en riant: «Tu ne savais que nous montrer ton gros derrière!»
Cette position peu aimable avait été remarquée au tableau de la salle de mathématiques.
C'était une ardoise de six pieds sur quatre, soutenue,à cinq pieds de haut, par un châssis fort solide; on y montait par trois degrés.
M. Dupuy faisait démontrer une proposition, par exemple le carré de l'hypoténuse ou ce problème: un ouvrage coûte sept livres, quatre sous, trois deniers la toise; l'ouvrier en a fait deux toises, cinq pieds, trois pouces. Combien lui revient-il?
Dans le courant de l'année, M. Dupuy avait toujours appelé au tableau M. de Monval, qui était noble, M. de Pina, noble et ultra. M. Anglès, M. de Renneville, noble, et jamais moi, ou une seule fois[11].
Le cadet Monval, buse à figure de buse, mais bon mathématicien (terme de l'école), a été massacré par les brigands en Calabre, vers 1806, je crois. L'aîné, étant avec Paul-Louis Courier dans sa prise...[12], devint un sale vieux ultra. Il fut colonel, ruina d'une vilaine façon une grande dame de Naples; à Grenoble, voulut souffler le froid et le chaud vers 1830, fut découvert et généralement méprisé. Il est mort de ce mépris général, et richement mérité, fort loué par les dévots (voir laGazettede 1832 ou 1833). C'était un joli homme, coquin à tout faire.
M. de P..., maire à Grenoble de 1825 à 1830. Ultra à tout faire et oubliant la probité en faveur de ses neuf ou dix enfants, il a réuni 60 ou 70.000 francs de rente. Fanatique sombre et, je pense, coquin à tout faire, vrai jésuite[13].
Anglès, depuis préfet de police, travailleur infatigable,aimant l'ordre, mais en politique coquin à tout faire, mais, selon moi, infiniment moins coquin que les deux précédents, lesquels, dans le genre coquin, tiennent la première place dans mon esprit.
La jolie Mmela comtesse Anglès était amie de Mmela comtesse Daru[14], dans le salon de laquelle je la vis. Le joli comte de Meffrey (de Grenoble, comme M. Anglès) était son amant. La pauvre femme s'ennuyait beaucoup, ce me semble, malgré les grandes places du mari.
Ce mari, fils d'un avare célèbre, et avare lui-même, était l'animal le plus triste et avait l'esprit le plus pauvre, le plus anti-mathématique. D'ailleurs, lâche jusqu'au scandale; je conterai plus tard l'histoire de son soufflet et de sa queue. Vers 1826 ou 29, il perdit la préfecture de police et alla bâtir un beau château dans les montagnes, près de Roanne, et y mourut fort brusquement bientôt après, jeune encore. C'était un triste animal, il avait tout le mauvais du caractère dauphinois, bas, fin, cauteleux, attentif aux moindres détails.
M. de Renneville, cousin des Monval, était beau et bête à manger du foin. Son père était l'homme le plus sale et le plus fier de Grenoble. Je n'ai plus entendu parler de lui depuis l'école.
M. de Sinard, bon écolier, réduit à la mendicité par l'émigration, protégé et soutenu par M. de Vaulserre, fut mon ami.
Monté au tableau, on écrivait en O[15]. La tête du démontrant était bien à huit pieds de haut. Moi, placé en évidence une fois par mois, nullement soutenu par M. Dupuy, qui parlait à Monval ou à M. de Pina pendant que je démontrais, j'étais pénétré de timidité et je bredouillais. Quand je montai au tableau à mon tour, devant le jury, ma timidité redoubla, je m'embrouillai en regardant ces Messieurs, et surtout le terrible M. Dausse, assis à côté et à droite du tableau. J'eus la présence d'esprit de ne plus les regarder, de ne plus faire attention qu'à mon opération, et je m'en tirai correctement, mais en les ennuyant. Quelle différence avec ce qui se passa en août 1799! Je puis dire que c'est à force de mérite que j'ai percéaux mathématiqueset au dessin, comme nous disions à l'École centrale[16].
J'étais gros et peu grand, j'avais une redingote gris clair, de là le reproche.
«Pourquoi donc n'as-tu pas eu de prix? me disait mon grand-père.
—Je n'ai pas eu le temps.»
Les cours n'avaient, je crois, duré, cette première année, que quatre ou cinq mois.
J'allai à Claix, toujours fou de la chasse; mais en courant les champs, malgré mon père, je réfléchissais profondément à ce mot: «Pourquoi n'as-tu pas eu de prix?»
Je ne puis me rappeler si je suis allé pendant
quatre ans ou seulement pendant trois à l'École centrale. Je suis sûr de la date de sortie, examen de la fin de 1799, les Russes attendus à Grenoble.
Les aristocrates et mes parents, je crois, disaient:
O Rus, quando ego le adspiciam!
Pour moi, je tremblais pour l'examen qui devait me faire sortir de Grenoble! Si j'y reviens jamais, quelques recherches dans les archives de l'Administration départementale, à la Préfecture, m'apprendront si l'École centrale a été ouverte en 1796 ou seulement en 1797[17].
On comptait alors par les années de la République, c'était l'an V ou l'an VI. Ce n'est que longtemps après, quand l'Empereur l'a bêtement voulu, que j'ai appris à connaître 1796, 1797. Je voyais les choses de près, alors[18].
L'Empereur commença alors à élever le trône des Bourbons, et fut secondé par la lâcheté sans bornes de M. de Laplace. Chose singulière, les poètes ont du cœur, les savants proprement dits sont serviles et lâches. Quelle n'a pas été la servilité et la bassesse vers le pouvoir de M. Cuvier! Elle faisait horreur même au sage Sutton Sharpe. Au Conseil d'Etat, M. le baron Cuvier était toujours de l'avis le plus lâche.
Lors de la création de l'ordre de la Réunion, j'étais dans le plus intime de la Cour; il vintpleurer, c'est le mot, pour l'avoir. Je rapporterai en son tempsla réponse de l'Empereur. Arrivés par la lâcheté: Bacon, Laplace, Cuvier. M. Lagrange fut moins plat, ce me semble.
Sûrs de leur gloire par leurs écrits, ces Messieurs espèrent que le savant couvrira l'homme d'Etat: en affaires d'argent, comme on le sait, ils courent à l'utile. Le célèbre Legendre, géomètre de premier ordre, recevant la croix de la Légion d'honneur, l'attacha à son habit, se regarda à son miroir, et sauta de joie.
L'appartement était bas, sa tête heurta le plafond, il tomba, à moitié assommé. Digne mort c'eût été pour ce successeur d'Archimède!
Que de bassesses n'ont-ils pas faites à l'Académie des Sciences, de 1825 à 1830 et depuis, pour s'escamoter des croix! Cela est incroyable, j'en ai su le détail par MM. de Jussieu, Edwards, Milne-Edwards, et par le salon de M. le baron Gérard. J'ai oublié tant de saletés.
Un Maupeou[19]est moins bas en ce qu'il dit ouvertement: «Je ferai tout ce qu'il faut pour avancer[20].»