[1]Lechapitre XIest le chapitre IX du ms. de Stendhal (fol. 172 à 187).—Les fol. 170 et 171 ont été numérotés par Stendhal, mais laissés en blanc.—En haut du fol. 172, on lit: «10 déc. 1835.» Et plus bas: «Chronologie: peut-être M. Durand ne vint-il dans la maison Gagnon qu'après Amar et Merlinot.» En face: «Voir la date dans lesFastesde Marrast.»—Ce chapitre a été écrit en partie à Cività-Vecchia, le 10 décembre 1835 (fol. 172 et 173), et en partie à Rome, le 13 décembre.
[1]Lechapitre XIest le chapitre IX du ms. de Stendhal (fol. 172 à 187).—Les fol. 170 et 171 ont été numérotés par Stendhal, mais laissés en blanc.—En haut du fol. 172, on lit: «10 déc. 1835.» Et plus bas: «Chronologie: peut-être M. Durand ne vint-il dans la maison Gagnon qu'après Amar et Merlinot.» En face: «Voir la date dans lesFastesde Marrast.»—Ce chapitre a été écrit en partie à Cività-Vecchia, le 10 décembre 1835 (fol. 172 et 173), et en partie à Rome, le 13 décembre.
[2]...deux représentants ... arrivèrent à Grenoble ...—Amar et Merlinot arrivèrent à Grenoble le 21 avril 1793.
[2]...deux représentants ... arrivèrent à Grenoble ...—Amar et Merlinot arrivèrent à Grenoble le 21 avril 1793.
[3]...mon père était notoirement suspect et M. Henri Gagnon simplement suspect.—Cependant ni l'un ni l'autre n'ont été ni obligés de se cacher, ni emprisonnés. (Note au crayon de R. Colomb.)—Les listes ont été publiées le 26 avril 1793 avec un arrêté d'Amar et de Merlinot. Parmi les «personnes notoirement suspectes» figurait «Beyle, homme de loi, rue des Vieux-Jésuites»; mais le nom du docteur Gagnon n'est pas inscrit sur la liste des personnes «simplement suspectes». Le 6 thermidor correspondant au 24 juillet 1794, c'est donc pendant quinze mois seulement que Chérubin Beyle fut considéré comme notoirement suspect.
[3]...mon père était notoirement suspect et M. Henri Gagnon simplement suspect.—Cependant ni l'un ni l'autre n'ont été ni obligés de se cacher, ni emprisonnés. (Note au crayon de R. Colomb.)—Les listes ont été publiées le 26 avril 1793 avec un arrêté d'Amar et de Merlinot. Parmi les «personnes notoirement suspectes» figurait «Beyle, homme de loi, rue des Vieux-Jésuites»; mais le nom du docteur Gagnon n'est pas inscrit sur la liste des personnes «simplement suspectes». Le 6 thermidor correspondant au 24 juillet 1794, c'est donc pendant quinze mois seulement que Chérubin Beyle fut considéré comme notoirement suspect.
[4]Ce grand événement remonterait donc au26avril1793.—La date est en blanc dans le manuscrit.
[4]Ce grand événement remonterait donc au26avril1793.—La date est en blanc dans le manuscrit.
[5]. ...n'a passé en prison que trente-deux jours ou quarante-deux jours.—Comme le dit plus haut R. Colomb, Chérubin Beyle ne fut jamais emprisonné.
[5]. ...n'a passé en prison que trente-deux jours ou quarante-deux jours.—Comme le dit plus haut R. Colomb, Chérubin Beyle ne fut jamais emprisonné.
[6]...Amar ... avocat, ce me semble.—Amar (né à Grenoble le 11 mai 1755) était au moment de la Révolution trésorier de France au bureau des Finances de Grenoble et avocat au Parlement de cette ville.
[6]...Amar ... avocat, ce me semble.—Amar (né à Grenoble le 11 mai 1755) était au moment de la Révolution trésorier de France au bureau des Finances de Grenoble et avocat au Parlement de cette ville.
[7]...qui confirma mon caractèreatroce.—On lit en tête du fol. 175: «13 décembre 1835. Omar. Repris le travailof Life.» Et au verso du fol. 174: «Écrit de la page 93 à celle-ci à Cività-Vecchia du 3 au 13 décembre 1835.»
[7]...qui confirma mon caractèreatroce.—On lit en tête du fol. 175: «13 décembre 1835. Omar. Repris le travailof Life.» Et au verso du fol. 174: «Écrit de la page 93 à celle-ci à Cività-Vecchia du 3 au 13 décembre 1835.»
[8]Mon père ... vint s'établir dans la chambre O ...—Au bas du fol. 176 est un plan de la partie de l'appartement Gagnon voisine de la maison Périer-Lagrange. On y voit, en O, la «chambre de mon oncle» occupée par «mon père, Chérubin Beyle, lisant Hume». Cette chambre s'ouvrait sur la «terrasse avec vue admirable» donnant sur le «jardin Périer» et, par delà celui-ci, sur le «jardin public nommé Jardin-de-Ville». Elle était voisine d'une «grande salle» où était un autel. (Voir notre plan de l'appartement Gagnon.)
[8]Mon père ... vint s'établir dans la chambre O ...—Au bas du fol. 176 est un plan de la partie de l'appartement Gagnon voisine de la maison Périer-Lagrange. On y voit, en O, la «chambre de mon oncle» occupée par «mon père, Chérubin Beyle, lisant Hume». Cette chambre s'ouvrait sur la «terrasse avec vue admirable» donnant sur le «jardin Périer» et, par delà celui-ci, sur le «jardin public nommé Jardin-de-Ville». Elle était voisine d'une «grande salle» où était un autel. (Voir notre plan de l'appartement Gagnon.)
[9]Bientôt je me vis dans le trapèze à côté de la chambre de mon grand-père.—Suit un plan de la chambre de M. Gagnon et de la chambre en trapèze. Cette forme était nécessitée par l'escalier voisin. Le «trapèze» donnait sur une «petite cour. Odeur de cuisine de M. Rayboz».
[9]Bientôt je me vis dans le trapèze à côté de la chambre de mon grand-père.—Suit un plan de la chambre de M. Gagnon et de la chambre en trapèze. Cette forme était nécessitée par l'escalier voisin. Le «trapèze» donnait sur une «petite cour. Odeur de cuisine de M. Rayboz».
[10]Séraphie, assez jolie, faisait l'amour ...—Italianisme à ôter. (Note de Stendhal.)
[10]Séraphie, assez jolie, faisait l'amour ...—Italianisme à ôter. (Note de Stendhal.)
[11]Je me vois et je vois Séraphie au point S.—Suit un plan des lieux de la scène: «La ligne pointillé marque la ligne de bataille», à travers la chambre d'Elisabeth Gagnon, le passage, la salle-à-manger et la cuisine. Le point S est situé dans le passage.
[11]Je me vois et je vois Séraphie au point S.—Suit un plan des lieux de la scène: «La ligne pointillé marque la ligne de bataille», à travers la chambre d'Elisabeth Gagnon, le passage, la salle-à-manger et la cuisine. Le point S est situé dans le passage.
[12]...quand j'eus vingt-deux ans.—Ms.: «11 x 2.»
[12]...quand j'eus vingt-deux ans.—Ms.: «11 x 2.»
On avait formé les bataillons d'Espérance, ou l'armée d'Espérance (chose singulière, que je ne me rappelle pas même avec certitude le nom d'une chose qui a tant agité mon enfance). Je brûlais d'être de ces bataillons que je voyais défiler. Je vois aujourd'hui que c'était une excellente institution, la seule qui puisse déraciner le jésuitisme[2]en France. Au lieu de jouer à la chapelle, l'imagination des enfants pense à la guerre et s'accoutume au danger. D'ailleurs, quand la patrie les appelle à vingt ans, ils saventl'exercice, et au lieu de frémir devantl'inconnu, ils se rappellent les jeux de leur enfance.
La Terreur était si peu la Terreur à Grenoble que les aristocrates n'envoyaient pas leurs enfants.
Un certain abbé Gardon, qui avait jeté le froc aux orties, dirigeait l'armée de l'Espérance. Je fis un faux, je pris un morceau de papier plus large que haut, de la forme d'une lettre de change (je le vois encore) et, en contrefaisant mon écriture, j'invitai le citoyen Gagnon à envoyer son petit-fils, Henri Beyle, à Saint-André, pour qu'il pût être incorporé dans le bataillon de l'Espérance. Cela finissait par:
«Salut et fraternité,
Gardon.»
La seule idée d'aller à Saint-André était pour moi le bonheur suprême. Mes parents firent preuve de bien peu de lumières, ils se laissèrent prendre à cette lettre d'un enfant, qui devait contenir cent fautes contre la vraisemblance. Ils eurent besoin des conseils d'un petit bossu nomméTourte, véritabletoad-eater[3], mangeur de crapauds, qui s'était faufilé à la maison par cet infâme métier. Mais comprendra-t-on cela en 1880?
M. Tourte[4], horriblement bossu et commis expéditionnaire à l'administration du Département, s'était faufilé à la maison comme être subalterne, ne s'offensant de rien, bon flatteur de tous. J'avais déposé mon papier dans l'entredeux des portes formant antichambre sur l'escalier tournant, au point A[5].
Mes parents, fort alarmés, appelèrent au conseil le petit Tourte qui, en sa capacité de scribe officiel,connaissait apparemment la signature de M. Gardon. Il demanda de mon écriture, compara avec sa sagacité de commis expéditionnaire, et mon pauvre petit artifice pour sortir de cage fut découvert. Pendant qu'on délibérait sur mon sort, on m'avait relégué dans le cabinet d'histoire naturelle de mon grand-père, formant vestibule sur notre magnifique terrasse[6]. Là je m'amusais à fairesauter en l'air(locution du pays) une boule de terre glaise rouge que je venais de pétrir. J'étais dans la position morale d'un jeune déserteur qu'on va fusiller. L'action de faireun fauxmechicanaitun peu.
Il y avait dans ce vestibule de la terrasse une magnifique carte du Dauphiné[7]de quatre pieds de large, accrochée au mur. Ma boule de terre glaise, en descendant du plafond fort élevé, toucha la précieuse carte, fort admirée par mon grand-père, et, comme elle était fort humide, y traça une longueraierouge.
«Ah! pour le coup, je suis flambé, pensai-je. Ceci est bien une autre affaire; j'offense mon seul protecteur.» J'étais en même temps fort affligé d'avoir fait une chose désagréable à mon grand-père.
En ce moment on m'appela pour comparaître devant mes juges, Séraphie en tête, et à côté d'elle le hideux bossu Tourte. Je m'étais proposé de répondre en Romain, c'est-à-dire que je désirais servir la patrie, que c'était mon devoir aussi bien que mon plaisir, etc. Mais la conscience de ma faute enversmon excellent grand-père (la tache à la carte), que je voyais pâle à cause de la peur que lui avait fait le billet signéGardon, m'attendrit, et je crois que je fus pitoyable. J'ai toujours eu le défaut de me laisser attendrir comme un niais par la moindre parole de soumission des gens contre lesquels j'étais le plus en colère,et tentatum contemni.En vain plus tard écrivis-je partout cette réflexion de Tite-Live, je n'ai jamais été sûr de garder ma colère.
Je perdis malheureusement par ma faiblesse de cœur (non de caractère) ma position superbe. J'avais le projet de menacer d'aller moi-même déclarer à l'abbé Gardon ma résolution de servir la patrie. Je fis cette déclaration, mais d'une voix faible et timide. Mon idée fit peur et on vit que je manquais d'énergie. Mon grand-père même me condamna, la sentence fut que pendant trois jours je ne dînerais pas à table. A peine condamné, ma tendresse se dissipa et je redevins un héros.
«J'aime bien mieux, leur dis-je, dîner seul qu'avec des tyrans qui me grondent sans cesse.»
Le petit Tourte voulut faire son métier:
«Mais, monsieur Henri, il me semble...
—Vous devriez avoir honte et vous taire, lui dis-je en l'interrompant. Est-ce que vous êtes mon parent pour parler ainsi?» etc.
—Mais, monsieur, dit-il, devenu tout rouge derrière les lunettes dont son nez était armé, comme ami de la famille...
—Je ne me laisserai jamais gronder par un homme tel que vous.»
Cette allusion à sa bosse énorme supprima son éloquence.
En sortant de la chambre de mon grand-père, où la scène s'était passée, pour aller faire du latin tout seul dans le grand salon, j'étais d'une humeur noire. Je sentais confusément que j'étais un être faible; plus je réfléchissais, plus je m'en voulais.
Le fils d'un notoirement suspect, toujours hors de prison au moyen desursissuccessifs, venant demander à l'abbé Gardon de servir la patrie, que pouvaient répondre mes parents, avec leur messe de quatre-vingts personnes tous les dimanches?
Aussi, dès le lendemain on me fit la cour. Mais cette affaire, que Séraphie ne manqua pas de me reprocher dès la première scène qu'elle me fit, éleva comme un mur entre mes parents et moi. Je le dis avec peine, je commençai à moins aimer mon grand-père, et aussitôt je vis clairement son défaut: Il a peur de sa fille, il a peur de Séraphie! Ma seule tante Elisabeth m'était restée fidèle. Aussi mon affection pour elle redoubla-t-elle[8].
Elle combattait, je m'en souviens, ma haine pour mon père, et me gronda vertement parce qu'une fois, en lui parlant de lui, je l'appelaicet homme.
Sur quoi je ferai deux observations[9]:
1° Cette haine de mon père pour moi et de moipour lui était chose tellement convenue dans ma tête, que ma mémoire n'a pas daigné garder[10]souvenir du rôle qu'il a dû jouer dans la terrible affaire du billet Gardon.
2° Ma tante Elisabeth avait l'âme espagnole. Son caractère était la quintessence de l'honneur. Elle me communiqua pleinement cette façon de sentir et de là ma suite ridicule de sottises par délicatesse et grandeur d'âme. Cette sottise n'a un peu cessé en moi qu'en 1810, à Paris, quand j'étais amoureux de MmePetit. Mais encore aujourd'hui l'excellent Fiore (condamné à mort à Naples en 1800) me dit:
«Vous tendez vos filets trop haut.» (Thucydide.)
Ma tante Elisabeth disait encore communément, quand elle admirait excessivement quelque chose:
«Cela est beau comme le Cid.»
Elle sentait, éprouvait[11], mais n'exprimait jamais, un assez grand mépris pour leFontenellismede son frère (Henri Gagnon, mon grand-père). Elle adorait ma mère, mais elle ne s'attendrissait pas en en parlant, comme mon grand-père. Je n'ai jamais vu pleurer, je crois, ma tante Elisabeth. Elle m'eût pardonné tout au monde plutôt que d'appeler mon pèrecet homme.
«Mais comment veux-tu que je puisse l'aimer? lui disais-je. Excepté me peigner quand j'avais la rache[12], qu'a-t-il jamais fait pour moi?
—Il a la bonté de te mener promener.
—J'aime bien mieux rester à la maison, je déteste la promenade auxGranges.»
(Vers l'église de Saint-Joseph et au sud-est de cette église, que l'on comprend maintenant dans la place de Grenoble que le général Haxo fortifie[13], mais, en 1794, les environs de Saint-Joseph étaient occupés par des tasses à chanvre et d'infâmesroutoirs(trous à demi pleins d'eau pour faire rouir le chanvre), où je distinguais les œufs gluants de grenouilles qui me faisaient horreur:horreurest le mot propre, je frisonne en y pensant.)
En me parlant de ma mère, un jour, il échappa à ma tante de dire qu'elle n'avait point eu d'inclination pour mon père. Ce mot fut pour moi d'une portée immense. J'étais encore, au fond de l'âme, jaloux de mon père.
J'allai raconter ce mot à Marion, qui me combla d'aise en me disant qu'à l'époque du mariage de ma mère, vers 1780, elle avait dit un jour à mon père qui lui faisait la cour: «Laissez-moi, vilain laid.»
Je ne vis point alors l'ignoble et l'improbabilité d'un tel mot, je n'en vis que le sens, qui me charmait. Les tyrans sont souvent maladroits, c'est peut-être la chose qui m'a fait rire le plus en ma vie.
Nous avions un cousin Senterre[14], homme trop galant, trop gai et, comme tel, assez haï de mon grand-père, beaucoup plus prudent et peut-êtrepas tout-à-fait exempt d'envie pour ce pauvre Senterre, maintenant sur l'âge et assez pauvre. Mon grand-père prétendait ne faire que le mépriser à cause de ses mauvaises mœurs passées. Ce pauvre Senterre était fort grand, creusé (marqué) de petite vérole, les yeux bordés de rouge et assez faibles, il portait des lunettes et un chapeau rabattu à grands bords.
Tous les deux jours, ce me semble, enfin quand le courrier arrivait de Paris, il venait apporter à mon grand-père cinq ou six journaux adressés à d'autres personnes et que nous lisions avant ces autres personnes.
M. Senterre venait le matin, vers les onze heures, on lui donnait à déjeuner un demi-verre de vin et du pain, et la haine de mon grand-père alla plusieurs fois jusqu'à rappeler en ma présence la fable de la Cigale et de la Fourmi, ce qui voulait dire que le pauvre Senterre venait à la maison attiré par le doigt de vin et lecrochonde pain[15].
La bassesse de ce reproche révoltait ma tante Elisabeth, et moi peut-être encore plus. Mais l'essentiel de la sottise des tyrans, c'est que mon grand-père mettait ses lunettes et lisait haut à la famille tous les journaux. Je n'en perdais pas une syllabe.
Et dans mon cœur je faisais des commentaires absolument contraires à ceux que j'entendais faire.
Séraphie était une bigote enragée, mon père,souvent absent de ces lectures, aristocrate excessif, mon grand-père, aristocrate, mais beaucoup plus modéré; il haïssait les Jacobins surtout comme gens mal vêtus et de mauvais ton.
«Quel nom: Pichegru!» disait-il. C'était là sa grande objection contre ce fameux traître qui alors conquérait la Hollande. Ma tante Elisabeth n'avait horreur que des condamnations à mort.
Les titres de ces journaux, que je buvais, étaient:Le Journal des hommes libres, Perlet, dont je vois encore le titre, dont le dernier mot était formé par une griffe imitant la signature de ce Perlet[16];le Journal des Débats; le Journal des défenseurs de la Patrie.Plus tard, ce me semble, ce journal, qui partait par courrier extraordinaire, rejoignait la malle, partie vingt-quatre heures avant lui.
Je fonde mon idée que M. Senterre ne venait pas tous les jours sur le nombre de journaux qu'il y avait à lire. Mais peut-être, au lieu de plusieurs numéros du même journal, y avait-il seulement un grand nombre de journaux.
Quelquefois, quand mon grand-père était enrhumé, j'étais chargé de la lecture. Quelle maladresse chez mes tyrans! C'est commethe Papesfondant une bibliothèque au lieu de brûler tous les livres comme Omar (dont on conteste cette belle action).
Pendant toutes ces lectures qui duraient, ce mesemble, encore un an après la mort de Robespierre et qui prenaient bien deux heures chaque matin, je ne me souviens pas d'avoir été une seule fois de l'avis que j'entendais exprimer par mes parents. Par prudence, je me gardais bien de parler, et si quelquefois je voulais parler, au lieu de me réfuter on m'imposait silence. Je vois maintenant que cette lecture était un remède à l'effroyable ennui dans lequel ma famille s'était plongée trois ans auparavant, à la mort de ma mère, en rompant absolument avec le monde.
Le petit Tourte prenait mon excellent grand-père pour confident de ses amours avec une de nos parentes que nous méprisions comme pauvre et faisant tort à notre noblesse. Il était jaune, hideux, l'air malade. Il se mit à montrer à écrire à ma sœur Pauline, et il me semble que l'animal en devint amoureux. Il amena à la maison l'abbé Tourte, son frère, qui avait la figure abîmée d'humeurs froides.Mon grand-père ayant dit qu'il étaitdégoûtéquand il invitait cet abbé à dîner, ce sentiment devint excessif chez moi.
M. Durand continuait à venir une ou deux fois le jour à la maison, mais il me semble que c'était deux fois, voici pourquoi: j'étais arrivé à cette époque incroyable de sottise où l'on fait faire des vers à l'écolier latin (on veut essayer s'il a le génie poétique), et de cette époque date mon horreur pour lesvers. Même dans Racine, qui me semble fort éloquent, je trouve force chevilles.
Pour développer chez moi le génie poétique, M. Durand apporta un grand in-12 dont la reliure noire était horriblement grasse et sale.
La saleté m'eût fait prendre en horreur l'Arioste de M. de Tressan, que j'adorais, qu'on juge du volume noir de M. Durand, assez mal mis lui-même. Ce volume contenait le poème d'un jésuite sur une mouche qui se noie dans une jatte de lait. Tout l'esprit était fondé sur l'antithèse produite par la blancheur du lait et la noirceur du corps de la mouche, la douceur qu'elle cherchait dans le lait et l'amertume de la mort.
On me dictait ces vers en supprimant les épithètes, par exemple:
Musca (épit.) duxerit annos (ép.) multos (synonime).
J'ouvrais leGradus ad Parnassum; je lisais toutes les épithètes de la mouche:volucris, avis, nigra, et je choisissais, pour faire la mesure de mes hexamètres et de mes pentamètres,nigra, par exemple, pourmusca, felicespourannos.[17]
La saleté du livre et la platitude des idées me donnèrent un tel dégoût que régulièrement tous les jours, vers les deux heures, c'était mon grand-père qui faisait mes vers en ayant l'air de m'aider.
M. Durand revenait à sept heures du soir et mefaisait remarquer et admirer la différence qu'il y avait entre mes vers et ceux du Père jésuite.
Il faut absolumentl'émulationpour faire avaler de telles inepties. Mon grand-père me racontait ses exploits au collège, et je soupirais après le collège, là du moins j'aurais pu échanger des paroles avec des enfants de mon âge.
Bientôt je devais avoir cette joie: on forma une École centrale, mon grand-père fut du jury organisateur, il fit nommer professeur M. Durand.
[1]Lechapitre XIIest le chapitre X du manuscrit de Stendhal (fol. 188 à 210).—Écrit à Rome, le 14 décembre 1835.
[1]Lechapitre XIIest le chapitre X du manuscrit de Stendhal (fol. 188 à 210).—Écrit à Rome, le 14 décembre 1835.
[2]...qui puisse déraciner le jésuitisme ...-Ms.: «Tisjésui.»
[2]...qui puisse déraciner le jésuitisme ...-Ms.: «Tisjésui.»
[3]...toad-eater ...—Expression anglaise signifiant littéralement: mangeur de crapauds, et, au figuré: flagorneur, flatteur, parasite.
[3]...toad-eater ...—Expression anglaise signifiant littéralement: mangeur de crapauds, et, au figuré: flagorneur, flatteur, parasite.
[4]M. Tourte ...—Donnait des leçons d'écriture à Pauline; je le vois encore, taillant des plumes, d'un air important, avec des lunettes dont les verres avaient l'épaisseur d'un fond de gobelet. (Note au crayon de R. Colomb.)
[4]M. Tourte ...—Donnait des leçons d'écriture à Pauline; je le vois encore, taillant des plumes, d'un air important, avec des lunettes dont les verres avaient l'épaisseur d'un fond de gobelet. (Note au crayon de R. Colomb.)
[5]...l'entredeux des portes formant antichambre ... au point A.—Suit un plan de cette partie de l'appartement; dans l'antichambre, en A, entre les deux fenêtres donnant sur la première cour, est la place où le jeune Beyle avait placé le billet Gardon.
[5]...l'entredeux des portes formant antichambre ... au point A.—Suit un plan de cette partie de l'appartement; dans l'antichambre, en A, entre les deux fenêtres donnant sur la première cour, est la place où le jeune Beyle avait placé le billet Gardon.
[6]...formant vestibule sur notre magnifique terrasse.—En face, est un plan de cette partie de l'appartement Gagnon. Au fond du grand salon à l'Italienne, en «A, autel où je servais la messe tous les dimanches»; dans la pièce voisine, donnant accès sur la terrasse, était pendue la «carte du Dauphiné dressée par M. de Bourcet, père du Tartufe et grand-père de mon ami à Brunswick, le général Bourcet, aide-de-camp du maréchal Oudinot, maintenant cocu et, je crois, fou». Dans le cabinet de M. Gagnon, également voisin du grand salon, se trouvait, dans un angle, un «tas de romans et autres mauvais livres ayant appartenu à mon oncle et sentant l'ambre ou le musc d'une lieue». Enfin, depuis «la terrasse, mur sarrazin large de quinze pieds et haut de quarante», Stendhal indique une vue «magnifique vers les montagnes en S (montagne de Seyssins et Sassenage), B (Bastille, que le général Haxo fortifie en 1835) et R (tour de Rabot)».
[6]...formant vestibule sur notre magnifique terrasse.—En face, est un plan de cette partie de l'appartement Gagnon. Au fond du grand salon à l'Italienne, en «A, autel où je servais la messe tous les dimanches»; dans la pièce voisine, donnant accès sur la terrasse, était pendue la «carte du Dauphiné dressée par M. de Bourcet, père du Tartufe et grand-père de mon ami à Brunswick, le général Bourcet, aide-de-camp du maréchal Oudinot, maintenant cocu et, je crois, fou». Dans le cabinet de M. Gagnon, également voisin du grand salon, se trouvait, dans un angle, un «tas de romans et autres mauvais livres ayant appartenu à mon oncle et sentant l'ambre ou le musc d'une lieue». Enfin, depuis «la terrasse, mur sarrazin large de quinze pieds et haut de quarante», Stendhal indique une vue «magnifique vers les montagnes en S (montagne de Seyssins et Sassenage), B (Bastille, que le général Haxo fortifie en 1835) et R (tour de Rabot)».
[7]...une magnifique carte du Dauphiné ...—La carte du Dauphiné par Bourcet est en effet très belle. Elle est composée de dix feuilles in-folio, portant ce titre:Carte géométrique du haut Dauphiné et de la frontière ultérieure, levée par ordre du Roi, sous la direction de M. de Bourcet, maréchal de camp, par MM. les ingénieurs géographes de Sa Majesté, pendant les années1749jusqu'en1754.Dressé par le sieur Villaret, capitaine ingénieur géographe du Roi.—Sur la famille de Bourcet, voir: Edmond Maignien,L'ingénieur militaire Bourcet et sa famille.Grenoble, 1890, in-8°.
[7]...une magnifique carte du Dauphiné ...—La carte du Dauphiné par Bourcet est en effet très belle. Elle est composée de dix feuilles in-folio, portant ce titre:Carte géométrique du haut Dauphiné et de la frontière ultérieure, levée par ordre du Roi, sous la direction de M. de Bourcet, maréchal de camp, par MM. les ingénieurs géographes de Sa Majesté, pendant les années1749jusqu'en1754.Dressé par le sieur Villaret, capitaine ingénieur géographe du Roi.—Sur la famille de Bourcet, voir: Edmond Maignien,L'ingénieur militaire Bourcet et sa famille.Grenoble, 1890, in-8°.
[8]Aussi mon affection pour elle redoubla-t-elle.—On lit au verso du fol. 197: «Écrit de 188 à 197 en une heure, grand froid et beau soleil, le 14 décembre 1835.»
[8]Aussi mon affection pour elle redoubla-t-elle.—On lit au verso du fol. 197: «Écrit de 188 à 197 en une heure, grand froid et beau soleil, le 14 décembre 1835.»
[9]Sur quoi je ferai deux observations.—«Je sens bien que tout ceci est trop long, mais je m'amuse à voir reparaître ces temps primitifs, quoique malheureux, et je prie M. Levavasseur d'abréger ferme, s'il imprime. H. BEYLE.»
[9]Sur quoi je ferai deux observations.—«Je sens bien que tout ceci est trop long, mais je m'amuse à voir reparaître ces temps primitifs, quoique malheureux, et je prie M. Levavasseur d'abréger ferme, s'il imprime. H. BEYLE.»
[10]...ma mémoire n'a pas daigné garder ...-Variante: «N'a pas gardé.»
[10]...ma mémoire n'a pas daigné garder ...-Variante: «N'a pas gardé.»
[11]Elle sentait, éprouvait ...—Une partie de la ligne a été laissée en blanc.
[11]Elle sentait, éprouvait ...—Une partie de la ligne a été laissée en blanc.
[12]...quand j'avais la roche ...—Affection du cuir chevelu chez les enfants, que le patois dauphinois étend, mais à tort, à la croûte de lait.
[12]...quand j'avais la roche ...—Affection du cuir chevelu chez les enfants, que le patois dauphinois étend, mais à tort, à la croûte de lait.
[13]...la place de Grenoble que le général Haxo fortifie ...—L'agrandissement de l'enceinte par le général Haxo fut effectué entre 1832 et 1836.
[13]...la place de Grenoble que le général Haxo fortifie ...—L'agrandissement de l'enceinte par le général Haxo fut effectué entre 1832 et 1836.
[14]...cousin Senterre ...—Il était contrôleur de la poste à Grenoble; en sa qualité de mon grand-oncle, il m'administrait force taloches; et lorsque je pleurais trophaut, il me faisait avaler des verres de kirsch, pour obtenir du silence et son pardon. (Note au crayon de R. Colomb.)
[14]...cousin Senterre ...—Il était contrôleur de la poste à Grenoble; en sa qualité de mon grand-oncle, il m'administrait force taloches; et lorsque je pleurais trophaut, il me faisait avaler des verres de kirsch, pour obtenir du silence et son pardon. (Note au crayon de R. Colomb.)
[15]...lecrochonde pain.—Terme dauphinois signifiant un morceau de pain, avec de la croûte.
[15]...lecrochonde pain.—Terme dauphinois signifiant un morceau de pain, avec de la croûte.
[16]...la signature de ce Perlet ...—A la suite du nom, Stendhal a tracé une imitation de la signature de Perlet.
[16]...la signature de ce Perlet ...—A la suite du nom, Stendhal a tracé une imitation de la signature de Perlet.
[17]... felicespourannos.—On lit au verso du fol. 209: «Le 14 décembre 1835, écrit 24 pages et fini la Vie de Costard, fou intéressant ...»
[17]... felicespourannos.—On lit au verso du fol. 209: «Le 14 décembre 1835, écrit 24 pages et fini la Vie de Costard, fou intéressant ...»
Il faut parler de mon oncle, cet homme aimable qui portait la joie dans la famille quand desÉchelles(Savoie), où il était marié, il venait à Grenoble.
En écrivant ma vie en 1835, j'y fais bien des découvertes; ces découvertes sont de deux espèces: d'abord, 1° ce sont de grands morceaux de fresques sur un mur, qui depuis longtemps oubliés apparaissent tout-à-coup, et à côté de ces morceaux bien conservés sont, comme je l'ai dit plusieurs fois, de grands espaces où l'on ne voit que les briques du mur. L'éparvérage, le crépi sur lequel la fresque était peinte est tombé[2], et la fresque est à jamais perdue. A côté des morceaux de fresque conservés il n'y a pas de date, il faut que j'aille à la chasse desdates actuellement, en 1835. Heureusement, peu importe un anachronisme, une confusion d'une ou de deux années. A partir de mon arrivée à Paris en 1799, comme ma vie est mêlée avec les événements de la gazette, toutes les dates sont sûres.
2° en 1835, je découvre la physionomie et le pourquoi des événements. Mon oncle (Romain Gagnon) ne venait probablement à Grenoble, vers 1795 ou 96, que pour voir ses anciennes maîtresses et pour se délasser des Échelles où il régnait, car les Échelles sont un bourg, composé alors de manants enrichis par la contrebande et l'agriculture, et dont le seul plaisir était la chasse. Lesélégancesde la vie, les jolies femmes gaies, frivoles et bien parées, mon oncle ne pouvait les trouver qu'à Grenoble.
Je fis un voyage aux Échelles, ce fut comme un séjour dans le ciel, tout y fut ravissant pour moi. Le bruit duGuiers, torrent qui passait à deux cents pas devant les fenêtres de mon oncle, devint un son sacré pour moi, et qui sur-le-champ me transportait dans le ciel.
Ici déjà les phrases me manquent, il faudra que je travaille et transcrive les morceaux, comme il m'arrivera plus tard pour mon séjour à Milan; où trouver des mots pour peindre le bonheur parfait goûté avec délices et sans satiété par une aine sensible jusqu'à l'anéantissement et la folie?
Je ne sais si je ne renoncerai pas à ce travail. Jene pourrais, ce me semble, peindre ce bonheur ravissant, pur, frais, divin, que par l'énumération des maux et de l'ennui dont il était l'absence complète. Or, ce doit être une triste façon de peindre[3]le bonheur.
Une course de sept heures dans un cabriolet léger par Voreppe, la Placette et Saint-Laurent-du-Pont me conduisit au Guiers, qui alors séparait la France de la Savoie[4]. Donc, alors la Savoie n'était point conquise par le général Montesquiou, dont je vois encore le plumet; elle fut occupée vers 1792, je crois. Mon divin séjour aux Échelles est donc de 1790 ou 91. J'avais sept ou huit ans.
Ce fut un bonheur subit, complet, parfait, amené et maintenu par un changement de décoration. Un voyage amusant de sept heures fait disparaître à jamais Séraphie, mon père, le rudiment, le maître de latin, la triste maison Gagnon de Grenoble, la bien autrement triste maison de la rue des Vieux-Jésuites.
Séraphie, le cher père[5], tout ce qui était si terrible et si puissant à Grenoble me manque aux Échelles. Ma tante Camille Poucet, mariée à mon oncle Gagnon, grande et belle personne, était la bonté et la gaieté même. Un an ou deux avant ce voyage, près du pont de Claix, du côté de Claix, au point A[6], j'avais entrevu un instant sa peau blanche à deux doigts au-dessus des genoux, connue elle descendait de notre charrette couverte. Elle était pour moi,quand je pensais à elle, un objet du plus ardent désir. Elle vit encore, je ne l'ai pas vue depuis trente ou trente-trois ans, elle a toujours été parfaitement bonne. Etant jeune, elle avait une sensibilité vraie. Elle ressemble beaucoup à ces charmantes femmes de Chambéry (où elle allait souvent, à cinq lieues de chez elle) si bien peintes par J.-J. Rousseau (Confessions)[7]; elle avait une sœur de la beauté la plus fine, du teint le plus pur, avec laquelle il me semble que mon oncle faisait un peu l'amour. Je ne voudrais pas jurer qu'il n'honorât aussi de ses attentions laFanchon, la femme de chambre factotum, la meilleure et la plus gaie des filles, quoique point jolie.
Tout fut sensations exquises et poignantes de bonheur dans ce voyage, sur lequel je pourrais écrire, vingt pages de superlatifs.
La difficulté, le regret profond de mal peindre et de gâter ainsi un souvenir céleste, où le sujet surpasse trop le disant, me donne une véritable peine au lieu du plaisir d'écrire. Je pourrai bien ne pas décrire du tout par la suite le passage du Mont-Saint-Bernard avec l'armée de réserve (16 au 18 mai 1800) et le séjour à Milan dans la Casa Castelbarco ou dans la Casa Bovara.
Enfin, pour ne pas laisser en blanc le voyage des Échelles, je noterai quelques souvenirs qui doivent donner une idée aussi inexacte que possible des objets qui les causèrent. J'avais huit ans lorsque j'eus cette vision du ciel.
Une idée me vient, peut-être que tout le malheur de mon affreuse vie de Grenoble, de 1790 à 1799, a été un bonheur, puisqu'il a amené le bonheur, que pour moi rien ne peut surpasser, du séjour aux Échelles et du séjour à Milan du temps de Marengo.
Arrivé aux Échelles, je fus l'ami de tout le monde, tout le monde me souriait comme à un enfant rempli d'esprit. Mon grand-père, homme du monde, m'avait dit: «Tu es laid, mais personne ne te reprochera jamais ta laideur.»
J'ai appris, il y a une dizaine d'années, qu'une des femmes qui m'a le mieux ou du moins le plus longtemps aimé, Victorine Bigillion, parlait de moi dans les mêmes termes après vingt-cinq ans d'absence.
Aux Échelles, je fis mon amie intime dela Fauchon, comme on l'appelait. J'étais en respect devant la beauté de matatanCamille et n'osais guère lui parler, je la dévorais des yeux. On me conduisit chez MM. Bonne ou de Bonne, car ils prétendaient fort à la noblesse, je ne sais même s'ils ne se disaient pas parents de Lesdiguières.
J'ai, quelques années après, retrouvé trait pour trait le portrait de ces bonnes gens dans lesConfessionsde Rousseau, à l'article Chambéry.
Bonne l'aîné, qui cultivait le domaine de Berlandet, à dix minutes des Échelles, où il donna une fête charmante avec des gâteaux et du lait, où jefus monté sur un âne mené par Grubillon fils, était le meilleur des hommes; son frère M. Biaise, le notaire, en était le plus nigaud. On se moquait toute la journée de M. Blaise, qui riait avec les autres. Leur frère, Bonne-Savardin, négociant à Marseille, était fort élégant: mais le courtisan de la famille, le roué que tous regardaient avec respect, était au service du roi à Turin, et je ne fis que l'entrevoir.
Je ne me souviens de lui que par un portrait que MmeCamille Gagnon a maintenant dans sa chambre à Grenoble (la chambre de feu mon grand-père; le portrait, garni d'une croix rouge, dont toute la famille est fière, est placé entre la cheminée et le petit cabinet[8]).
Il y avait aux Échelles une grande et belle fille, Lyonnaise réfugiée. (Donc la Terreur avait[9]commencé à Lyon, ceci pourrait me donner une date certaine. Ce délicieux voyage eut lieu avant la conquête de la Savoie par le général Montesquiou, comme on disait alors, et après que les royalistes se sauvaient de Lyon.)
MlleCochet était sous la tutelle de sa mère, mais accompagnée par son amant, un beau jeune homme, M...[10], brun et qui avait l'air assez triste. Il me semble qu'ils venaient seulement d'arriver de Lyon. Depuis, MlleCochet a épousé un bel imbécile de mes cousins (M. Doyat, de La Terrasse, et a eu un fils à l'École polytechnique. Il me semble qu'elle a été un peu la maîtresse de mon père). Elle étaitgrande, bonne, assez jolie et, quand je la connus aux Échelles, fort gaie. Elle fut charmante à la partie de Berlandet. Mais MllePoncet, sœur de Camille (aujourd'hui madame veuve Blanchet), avait une beauté plus fine; elle parlait fort peu.
La mère de ma tante Camille et de MMlle...[11], madame Poncet, sœur des Bonne et de madame Giraud, et belle-mère de mon oncle, était la meilleure des femmes. Sa maison, où je logeais, était le quartier général de la gaieté[12].
Cette maison délicieuse avait une galerie de bois, et un jardin du côté du torrent le Guiers. Le jardin était traversé obliquement par la digue du Guiers[13].
À une seconde partie à Berlandet je me révoltai par jalousie, une demoiselle que j'aimais avait bien traité un rival de vingt ou vingt-cinq ans. Mais quel était l'objet de mes amours? Peut-être cela me reviendra-t-il comme beaucoup de choses me reviennent en écrivant. Voici le lieu de la scène[14], que je vois aussi nettement que si je l'eusse quitté il y a huit jours, mais sans physionomie.
Après ma révolte par jalousie, du point A je jetai des pierres à ces dames. Le grand Corbeau (officier en semestre) me prit et me mit sur un pommier ou mûrier en M, au point O, entre deux branches dont je n'osais pas descendre. Je sautai, je me lis mal, je m'enfuis vers Z.
Je m'étais un peu foulé le pied et je fuyais enboitant; l'excellent Corbeau me poursuivit, me prit et me porta sur ses épaules jusqu'aux Échelles.
Il jouait un peu le rôle depatito, me disant qu'il avait été amoureux de MlleCamille Poncet, ma tante, qui lui avait préféré le brillant Romain Gagnon, jeune avocat de Grenoble revenant d'émigration à Turin[15].
J'entrevis à ce voyage MlleThérésine Maistre, sœur de M. le comte de Maistre, surnommé Bance, et c'est Bance, auteur duVoyage autour de ma Chambre, dont j'ai vu la montée à Rome vers 1832; il n'est plus qu'un ultra fort poli, dominé par une femme russe, et s'occupant encore de peinture. Le génie et la gaieté ont disparu, il n'est resté que la bonté.
Que dirai-je d'un voyage à la Grotte[16]? J'entends encore les gouttes silencieuses tomber du haut des grands rochers sur la route. On fit quelques pas dans la grotte avec ces dames: MllePoncet eut peur, MlleCochet montra plus de courage. Au retour, nous passâmes par le pont Jean-Lioud (Dieu sait quel est son vrai nom).
Que dirai-je d'une chasse dans le bois de Berland, rive gauche du Guiers, près le pont Jean-Lioud? Je glissais souvent sous les immenses hêtres. M..., l'amant de MlleCochet, chassait avec ... (les noms et les images sont échappés). Mon oncle donna à mon père un chien énorme, nommé Berland, de couleur noirâtre. Au bout d'un an ou deux, ce souvenird'un pays délicieux pour moi mourut de maladie, je le vois encore.
Sous les bois de Berland je plaçai les scènes de l'Arioste.
Les forets de Berland et les précipices en forme de falaises qui les bornent du côté de la route de Saint-Laurent-du-Pont devinrent pour moi un type cher et sacré. C'est là que j'ai placé tous les enchantements d'Ismène de la Jérusalem délivrée. A mon retour à Grenoble, mon grand-père me laissa lire la traduction de laJérusalempar Mirabaud, malgré toutes les observations et réclamations de Séraphie.
Mon père, le moins élégant, le plus finasseur, le plus politique, disons tout en un mot, le plus Dauphinois des hommes, ne pouvait pas n'être pas jaloux de l'amabilité, de la gaieté, de l'élégance physique et morale de mon oncle.
Il l'accusait debroder(mentir); voulant être aimable comme mon oncle à ce voyage aux Échelles, je voulus broder pour l'imiter.
J'inventai je ne sais quelle histoire de mon rudiment. (C'est un volume caché par moi sous mon lit pour que le maître de latin (était-ce M. Joubert ou M. Durand?) ne me marquât pas (avec l'ongle) les leçons à apprendre aux Échelles.)
Mon oncle découvrit sans peine le mensonge d'un enfant de huit ou neuf ans; je n'eus pas la prudence d'esprit de lui dire: «Je cherchais à être aimable comme toi!» Comme je l'aimais, je m'attendris,et la leçon me fit une impression profonde.
En megrondant(reprenant) avec cette raison et cette justice, on eût tout fait de moi. Je frémis en y pensant: si Séraphie eût eu la politesse et l'esprit de son frère, elle eût fait de moi un jésuite[17].
(Je suis toutconfit de méprisaujourd'hui. Que de bassesse et de lâcheté il y a dans les généraux de l'Empire! Voilà le vrai défaut du genre de génie de Napoléon: porter aux premières dignités un homme parce qu'il est brave et a le talent de conduire une attaque. Quel abîme de bassesse et de lâcheté morales que les Pairs[18]qui viennent de condamner le sous-officier Samto à une prison perpétuelle, sous le soleil de Pondichéry, pour une faute méritant à peine six mois de prison! Et six pauvres jeunes gens ont déjà subi vingt mois (18 décembre 1835)!
Dès que j'aurai reçu monHistoire de la Révolutionde M. Thiers, il faut que j'écrive dans le blanc du volume de 1793 les noms de tous les généraux Pairs[19]qui viennent de condamner M. Thomas, afin de les mépriser suffisamment tout en lisant les belles actions qui les firent connaître vers 1793. La plupart de ces infâmes ont maintenant soixante-cinq à soixante-dix ans. Mon plat ami Félix Faure a la bassesse infâme sans les belles actions. Et M. d'Houdetot[20]! Et Dijon! Je dirai comme Julien: Canaille! Canaille! Canaille!)
Excusez cette longue parenthèse, ô lecteurde 1880! Tout ce dont je parle sera oublié à cette époque. La généreuse indignation qui fait palpiter mon cœur m'empêche d'écrire davantage sans ridicule. Si en 1880 on a un gouvernement passable, les cascades, les rapides, les anxiétés par lesquelles la Fr[ance] aura passé pour y arriver seront oubliées, l'histoire n'écrira qu'un seul mot à celui du nom de Louis-Philippe:le plus fripon des Kings.
M. de Corbeau, devenu mon ami depuis qu'il m'avait rapporté sur son dos de Berlandet aux Échelles, me menait à la pêche de la truite à la ligne dans le Guiers. Il pêchait entre les portes de Chailles, au bas des précipices du défilé de Chailles, et le pont des Échelles, quelquefois vers le pont Jean-Lioud. Sa ligne avait quinze ou vingt pieds. Vers Chailles, en relevant vivement l'hameçon, sa ligne de crin blanc passa sur un arbre, et la truite de trois-quarts de livre[21]nous apparut pendant à vingt pieds de terre au haut de l'arbre, qui était sans feuilles. Quelle joie pour moi[22]!