[8]...il fut obligé de traduire lesMétamorphosesd'Ovide ...—Dubois-Fontanelle donna sept éditions de sa traduction desMétamorphosesentre 1762 et 1806.
[8]...il fut obligé de traduire lesMétamorphosesd'Ovide ...—Dubois-Fontanelle donna sept éditions de sa traduction desMétamorphosesentre 1762 et 1806.
[9]...le premier volume de Gibbon ...—L'ouvrage de Gibbon, dont la première édition, en six volumes, parut entre 1776 et 1788, porte le titre suivant:The history of the décline and the Fall of the roman Empire.
[9]...le premier volume de Gibbon ...—L'ouvrage de Gibbon, dont la première édition, en six volumes, parut entre 1776 et 1788, porte le titre suivant:The history of the décline and the Fall of the roman Empire.
[10]Quelqu'un a eu la même idée à Rome ...—Ms.: «Erom.»
[10]Quelqu'un a eu la même idée à Rome ...—Ms.: «Erom.»
[11]... àl'anglesud-ouestde la cour du Collège ...—Suit un plan sommaire indiquant l'appartement de Dubois-Fontanelle. Le point B, où se trouvait l'édition de Voltaire, est situé dans son cabinet. Un autre plan, au verso du fol. 459, indique l'appartement de Dubois-Fontanelle et plusieurs salles du collège, notamment celle du cours de belles-lettres.
[11]... àl'anglesud-ouestde la cour du Collège ...—Suit un plan sommaire indiquant l'appartement de Dubois-Fontanelle. Le point B, où se trouvait l'édition de Voltaire, est situé dans son cabinet. Un autre plan, au verso du fol. 459, indique l'appartement de Dubois-Fontanelle et plusieurs salles du collège, notamment celle du cours de belles-lettres.
[12]...avec ce petit jésuite ...—Ms.: «Tejé.»
[12]...avec ce petit jésuite ...—Ms.: «Tejé.»
[13]... minus habenssans conséquence.—Au verso du fol. 461, on lit: «En une heure et demie, de 450 à 461, onze pages.»
[13]... minus habenssans conséquence.—Au verso du fol. 461, on lit: «En une heure et demie, de 450 à 461, onze pages.»
[14]...ce petit jésuite ...—Ms.: «Tejé.»
[14]...ce petit jésuite ...—Ms.: «Tejé.»
[15]...M. Tortelebeau ...—Père de feu Mmela comtesse Français de Nantes. (Note au crayon de R. Colomb.)
[15]...M. Tortelebeau ...—Père de feu Mmela comtesse Français de Nantes. (Note au crayon de R. Colomb.)
[16]...des louanges qu'il méritait.—Suit un blanc de plusieurs lignes.
[16]...des louanges qu'il méritait.—Suit un blanc de plusieurs lignes.
[17]...depuis quarante-six ans ...—Ms.: «4 X 10 + 6.»
[17]...depuis quarante-six ans ...—Ms.: «4 X 10 + 6.»
[18]...une préface à de Brosses ...—Cette préface a paru en 1836 dans laRevue de Paris, sous ce titre:La comédie est impossible en1836. Elle se trouve dans l'édition Michel Lévy de 1855, à la fin desChroniques italiennes.
[18]...une préface à de Brosses ...—Cette préface a paru en 1836 dans laRevue de Paris, sous ce titre:La comédie est impossible en1836. Elle se trouve dans l'édition Michel Lévy de 1855, à la fin desChroniques italiennes.
J'avais donc un certain beau littéraire dans la tête en 1790 ou 1797, quand je suivais le cours de M. Dubois-Fontanelle; ce beau était fort différent du sien. Le trait le plus marquant de cette différence était mon adoration pour la vérité tragique et simple de Shakespeare, contrastant avec lapuérilité emphatiquede Voltaire.
Je me souviens, entre autres, que M. Dubois nous récitait avec enthousiasme de certains vers de Voltaire ou de lui, où il y avait:dans la plaie ... retournant le couteau.Ce motcouteaume choquait à fond, profondément, parce qu'il appliquait mal ma règle, mon amour pour la simplicité. Je vois cepourquoiaujourd'hui; j'ai senti vivement toutema vie, mais je ne vois le pourquoi que longtemps après.
Hier seulement, 18 janvier 1836, fête de lacatedrade Saint-Pierre, en sortant de Saint-Pierre à quatre heures, et, me retournant pour regarder le dôme,pour la première fois de ma vieje l'ai regardé comme on regarde un autre édifice: j'y ai vu le balcon de fer du tambour, je me suis dit: je vois ce qui est pour la première fois; jusqu'ici je l'ai regardé comme on regarde la femme qu'on aime. Tout m'en plaisait (je parle du tambour et de la coupole), comment aurais-je pu y trouver des défauts?
Voilà que par un autre chemin, un autre côté, je reviens à avoir la vue de ce défaut que j'ai noté plus haut dans ce mien véridique récit,le manque de sagacité.
Mon Dieu! comme je m'égare! J'avais donc une doctrine intérieure quand je suivais le cours de M. Dubois, je n'apprenais tout ce qu'il me disait que comme unefausseté utile.Quand il blâmait Shakespeare surtout, je rougissais intérieurement.
Mais j'apprenaisd'autant mieuxcette doctrine littéraire que je n'en étais pas enthousiaste.
Un de mes malheurs a été de ne pas plaire aux gens dont j'étais enthousiaste (exemple MmePasta et M. de Tracy); apparemment, je les aimais à ma manière et non à la leur.
De même, je manque souvent l'exposition d'une doctrine que j'adore: on me contredit, les larmes me viennent aux yeux, et je ne puis plus parler. Je dirais, si je l'usais:Ah! vous me percez le cœur!Je me souviens de deux exemples bien frappants pour moi:
1° Louange du Corrège à propos de Prud'hon, parlant à Mareste dans le Palais-Royal, et allant à un pique-nique avec MM. Duvergier de Hauranne, l'aimable Dittmer et le vilain Cavé.
Le second, parlant de Mozart à MM. Ampère et Adrien de Jussieu, en revenant de Naples vers 1832 (un mois après le tremblement de terre qui a écorné Foligno).
Littérairement parlant, le cours de M. Dubois[2](imprimé depuis en quatre volumes par sou petit-fils, Ch. Renauldon) me fut utile comme me donnant une vue complète du champ littéraire et empêchant mon imagination d'en exagérer les parties inconnues, comme Sophocle, Ossian. etc.
Ce cours fut très utile à ma vanité en confirmant les autres définitivement dans l'opinion qui me plaçait dans les sept à huit garçons d'esprit de l'Ecole. Il me semble toutefois que Grand-Dufay était placé avant moi; j'ai oublié le nom des autres.
L'âge d'or de M. Fontanelle le temps dont il parlait avec attendrissement, c'était son arrivée à Paris vers 1750. Tout était plein alors du nom deVoltaire et des ouvrages qu'il envoyait sans cesse de Ferney. (Etait-il déjà à Ferney?)
Tout cela manquait son effet sur moi, qui abhorrais lapuérilitéde Voltaire dans l'histoire et sabasse enviecontre Corneille; il me semble que dès cette époque j'avais remarqué le ton prêtre duCommentairede Voltaire dans la belle édition de Corneille avec estampes, qui occupait un des hauts rayons de la bibliothèque fermée de glaces de mon père à Claix, bibliothèque dont je volais la clef et où j'avais découvert, ce me semble, laNouvelle-Héloïsequelques années avant, et certainement depuisGrandisson[3], que je lisais en fondant en larmes de tendresse dans un galetas du second étage de la maison de Claix, où je me croyais en sûreté.
M. Jay, ce grand hâbleur, si nul comme peintre, avait un talent marqué[4]pour allumer l'émulation la plus violente dans nos cœurs et, à mes yeux maintenant, c'est là le premier talent d'un professeur. Combien je pensais différemment vers 1796! J'avais le culte du génie et du talent.
Un fantasque faisant toutpar à coup, comme en agit d'ordinaire un homme de génie, n'eût pas eu quatre cents ou trois cent cinquante élèves, comme M. Jay.
Enfin, la rue Neuve était encombrée quand nous sortions de son cours, ce qui redoublait les airs importants et emphatiques du professeur[5].
Je fus ravi, comme du plus difficile et du plus bel avancement possible, quand, vers le milieu d'une année, ce me semble. M. Jay me dit avec son air majestueux et paterne:
«Allons, monsieur B[eyle], prenez votre carton et allez, allez vous installer à la Bosse[6].»
Ce mot:monsieur,d'un usage si fréquent à Paris, était tout-à-fait insolite à Grenoble, en parlant à un enfant, et m'étonnait toujours, à moi adressé.
Je ne sais pas si je dus cet avancement à quelque mot de mon grand-père adressé à M. Jay ou à mon mérite à faire des hachures bien parallèles dans la classe des Académies, où depuis peu j'avais été admis. Le fait est qu'il surprit moi et les autres.
Admis parmi les douze ou quinzebosses, mes dessins aux crayons noirs et blancs, d'après les têtes de Niobé et de Démothène (ainsi nommées par nous), surprirent M. Jay, qui avait l'air scandalisé de me trouver autant de talent qu'aux autres. Le plus fort de cette classe était un M. Ennemond Hélie (depuis notaire en cour); c'était l'homme le pins froid, il avait été, disait-on, à l'armée. Ses ouvrages tendaient, au genre de Philippe de Champaigne, mais c'était un homme et non un enfant, comme nous autres, il y avait de l'injustice à le faire concourir avec nous.
Bientôt à la Bosse j'obtins un prix. Nous l'obtînmes à deux ou trois, on tira au sort et j'eus l'Essaisur la Poésie et la Peinture, de l'abbé Dubos, que je lus avec le plus vif plaisir. Ce livre répondait aux sentiments de mon cœur, sentiments inconnus à moi-même.
Moulezin, l'idéal du provincial timide, dépourvu de toute idée et fort soigneux, excellait à tirer des hachures bien parallèles avec un crayon de sanguine bien taillé. Un homme de talent, à la place de M. Jay, nous eût dit en nous montrant Moulezin: «Messieurs, voilà comment il ne faut pas faire.»Au lieu de cela, Moulezin était le rival d'Ennemond Hélie.
Le spirituel Dufay faisait des dessins fort originaux, disait M. Jay, il se distingua surtout quand M. Jay eut l'excellente idée de nous faire tous poser tour à tour pour l'étude des têtes. Nous avions aussi le gros Hélie, surnomméle bedot(le bête, le lourd), et les deux Monval, que leur faveurauxmathématiques avait suivi à l'école de dessin. Nous travaillions avec une ardeur et une rivalité incroyables deux ou trois heures de chaque après-midi.
Un jour qu'il y avait deux modèles, le grand Odru, du latin, m'empêchait de voir; je lui donnai un soufflet de toutes mes forces en O[7]. Un instant après, moi rassis à ma place en H, il tira ma chaise par derrière et me fit tomber sur le derrière. C'était un homme; il avait un pied de plus que moi, mais il me haïssait fort. J'avais dessiné, dans l'escalierdu latin, de concert avec Gauthier et Crozet, ce me semble, une caricature énorme comme lui, sous laquelle j'avais écrit: Odruas Kambin. Il rougissait quand on l'appelait Odruas, et dirait kambin, au lieu de: quand bien.
A l'instant, il fut décidé que nous devions nous battre au pistolet. Nous descendîmes dans la cour; M. Jay voulant s'interposer, nous primes la fuite; M. Jay retourna à l'autre salle. Nous sortîmes, mais tout le collège nous suivit. Nous avions peut-être deux cents suivants.
J'avais prié Diday, qui s'était trouvé là, de me servir de témoin; j'étais fort troublé, mais plein d'ardeur. Je ne sais comment il se fit que nous nous dirigeâmes vers la porte de la Graille, fort incommodés par notre cortège. Il fallait avoir des pistolets, ce n'était pas facile. Je finis par obtenir un pistolet de huit pouces de long. Je voyais Odru marcher à vingt pas de moi, il m'accablait d'injures. On ne nous laissait pas approcher; d'un coup de poing, il m'aurait tué.
Je ne répondais pas à ses injures, mais je tremblais de colère. Je ne dis pas que j'eusse été exempt de peur si le duel eût été arrangé comme à l'ordinaire, quatre ou six personnes allant froidement ensemble, à six heures du matin, dans un fiacre, à une grande lieue d'une ville.
La garde de la porte de la Graille fut sur le point de prendre les armes.
Cette procession de polissons, ridicule et fort incommode pour nous, redoublait ses cris:Se battront-ils? ne se battront-ils pas?dès que nous nous arrêtions pour faire quelque chose. J'avais grand'peur d'être rossé par Odru, plus grand d'un pied que ses témoins et que les miens. Je me rappelle du seul Maurice Diday comme mon témoin (depuis plat ultra, maire de Domène, et écrivant dans les journaux des lettres ultra,sans orthographe).Odru était furieux.
Enfin, après une heure et demie de poursuite, comme la nuit approchait, les polissons nous laissèrent un peu de tranquillité entre les portes de Bonne et Très-Cloîtres. Nous descendîmes dans les fossés de la ville, tracés par Louis Royer, à un pied de profondeur, ou nous nous arrêtâmes sur le bord de ces fossés.
Là, on chargea les pistolets, on mesura un nombre de pas effroyable, peut-être vingt, et je me dis: Voici le moment d'avoir du courage. Je ne sais comment, Odru dut tirer le premier, je regardai fixement un petit morceau de rocher en forme de trapèze[8]qui se trouvait au-dessus de lui, le même que l'on voyait de la fenêtre de ma tante Elisabeth, à côté du toit de l'église Saint-Louis.
Je ne sais comment on ne fit pas feu. Probablement,les témoins n'avaient pas chargé les pistolets. Il me semble que je n'eus pas à viser. La paix fut déclarée, mais sans loucher de mains ni encore moins embrassade. Odru, fort en colère, m'aurait, rossé[9].
Dans la rue Très-Cloîtres, marchant avec mon témoin Diday[10], je lui dis:
«Pour ne pas avoir peur, tandis qu'Odru me visait, je regardais le petit rocher au-dessus de Seyssins[11].
—Tu ne dois jamais dire ça, une telle parole ne doit jamais sortir de ta bouche», me dit-il, en me grondant ferme.
Je fus fort étonné et, en y réfléchissant, fort scandalisé de cette réprimande.
Mais, dès le lendemain, je me trouvai un remords horrible d'avoir laissé arranger cette affaire. Cela blessait toutes mes rêveries espagnoles: comment oser admirer leCidaprès ne s'être pas battu? Comment penser aux héros de l'Arioste?Comment admirer et critiquer les grands personnages do l'histoire romaine dont je relisais souvent les hauts faits dans le doucereux Rollin?
En écrivant ceci, j'éprouve la sensation de passer la main sur la cicatrice d'une blessure guérie.
Je n'ai pas pensé deux fois à ce duel depuis mon autre duel arrangé avec M. Raindre (chef d'escadron ou colonel d'artillerie légère, à Vienne, en 1809, pour Babet).
Je vois qu'il a été le grand remords de tout le commencement de ma jeunesse, et la vraie raison de mon outrecuidance (presque insolence) dans le duel de Milan, où Cardon fut témoin.
Dans l'affaire Odru, j'étais étonné, troublé, me laissant faire, distrait par la peur d'être rossé par le colossal Odru, je me préparais de temps en temps à avoir peur. Pendant les deux heures que dura la procession des deux cents gamins, je me disais: Quand les pas seront mesurés, c'est alors qu'il y aura du danger. Ce qui me faisait horreur, c'était d'être rapporté à la maisonsur une échelle, comme j'avais vu rapporter le pauvre Lambert. Mais je n'eus pas un instant l'idée la plus éloignée que l'affaire serait arrangée.
Arrivé au grand moment, pendant qu'Odru me visait et, ce me semble, que son pistolet ratait plusieurs fois, j'étudiais les contours du petit rocher[12]. Le temps ne me sembla point long (comme il semblait long, à la Moskowa, au très brave et excellent officierAndreaCorner, mon ami).
En un mot, je ne jouai point la comédie, je fus parfaitement naturel, point vantard, mais très brave.
J'eus tort, il fallaitblaguer; avec ma vraie résolution de me battre, je me serais fait une réputation dans notre ville, où l'on se battait beaucoup, non pas comme les Napolitains de 1836, parmi lesquels les duels produisent très peu de cadavres, ou point,mais en braves gens. Par contraste avec mon extrême jeunesse (ce devait être en 1796, donc treize[13]ans, ou peut-être 1795) et mes habitudes retirées et d'enfant noblesi j'eusse eu l'esprit de parler un peu je me faisais une réputation admirable.
M. Châtel, une de nos connaissances et de nos voisins, Grande-rue, avait tué six hommes. De mon temps, c'est-à-dire de 1798 à 1805, deux de mes connaissances, le fils Bernard et RoverGros-bec, ont été tués en duel, M. Rover à quarante-cinq pas, à la nuit tombante, dans les délaissés du Drac, prés l'endroit où fut établi, depuis, le pont de fil de fer[14].
Ce fat de Bernard[15](fils d'un autre fat, depuis juge à la Cour de Cassation, ce me semble, et ultra), ce fat de Bernard reçut au moulin de Canel[16]un petit coup d'épée de l'aimable Meffrey (M. de Meffrey, receveur général, mari de la dame d'honneur complaisante de Mmela duchesse de Berry. et depuis heureux héritier du gros Vourey). Bernard tomba mort, M. de Meffrey s'enfuit à Lyon; la querelle était presquede caste, Mareste fut, ce me semble, témoin de Meffrey et m'a raconté la chose.
Quoi qu'il en soit, je gagnai un remords profond:
1° A cause de mon espagnolisme, défaut exilant encore en 1830, ce que Fiore a reconnu et qu'il appelle avec Thucydide: Vous tendez, vos filets trop haut.
2° Faute de blague. Dans les grands dangers, je suis naturel et simple. Cela fut de bon goût à Smolensk, aux yeux du duc de Frioul. M. Daru, qui ne m'aimait pas, écrivit la même chose à sa femme, de Vilna, je pense, après la retraite de Moscou. Mais, aux yeux du vulgaire, je n'ai pas joué le rôle brillant auquel je n'avais qu'à étendre la main pour atteindre.
Plus j'y réfléchis, plus il me semble que cette dispute est de 1795, bien antérieure à ma passion pour les mathématiques, à mon amitié pour Bigillion, à mon amitié tendre pour MlleVictorine.
Je respectais infiniment Maurice Diday[17]:
1° parce que mon excellent grand-père, ami peut-être intime de sa mère, le louait beaucoup:
2° je l'avais vu plusieurs fois en uniforme de soldat d'artillerie et il était allé à son corps, plus loin que Montmélian:
3° enfin, et surtout, il avait l'honneur d'être amoureux de MlleLétourneau, peut-être la plus jolie fille de Grenoble et fille de l'homme certainement le plus gai, le plus insouciant, le plus philosophe, le plus blâmé par mon père et mes parents. En effet, M. Létourneau leur ressemblait bien peu; il s'était ruinoté et avait épousé une demoiselle Borel, je crois, une sœur de la mère de Victorine Mounier, qui fut cause de mon abandon de l'état militaire et de ma fuite à Paris en 1803.
MlleLétourneau était une beauté dans le genre lourd (comme les figures de Tiarini.Mort de Cléopatre et d'Antoine, au musée du Louvre). Diday l'épousa par la suite mais eut bientôt la douleur de la perdre, après six ans d'amour; on dit qu'il en fut hébété et se retira à la campagne, à Domène[18].
Après mon prix, au milieu de l'année, à la Bosse, qui scandalisa tous les courtisans plus avancés que moi à la cour de M. Jay, mais que personne n'osa dire immérité, mon rang changeaau dessin, comme nous disions. Je me serais mis au feu pour obtenir aussi un prix à la fin de l'année; il me semble que je l'obtins, sinon je trouverais le souvenir[19]du chagrin de l'avoir manqué.
J'eus le premier prix de belles-lettres avec acclamation, j'eus un accessit ou un second prix aux mathématiques, et celui-là fut dur à enlever. M. Dupuy avait une répugnance marquée pour ma manie raisonnante.
Il appelait tous les jours au tableau et en les tutoyant MM. de Monval—ou les Monvaux, comme nous les appelions, parce qu'ils étaient nobles, lui-même prétendait à la noblesse[20],—Sinard, Saint-Ferréol, nobles, le bon Aribert, qu'il protégeait, l'aimable Mante, etc., etc., et moi le plus rarement qu'il pouvait, et quand j'y étais, il nem'écoutait pas, ce qui m'humiliait et me déconcertait beaucoup car, les autres, il ne les perdait pas de l'œil. Malgré cela, mon amour, qui commençait à être sérieux, pour les mathématiques, faisait que quand je trouvais une difficulté je la lui exposais, moi étant au tableau, H[21], et M. Dupuy dans son immense fauteuil bleu de ciel en D; mon indiscrétion l'obligeait à répondre, et c'était là le diable. Il me demandait sans cesse de lui exposer mes doutes en particulier, prétendant que cela faisait perdre du temps à la classe.
Il chargeait le bon Sinard de me lever mes doutes. Sinard, beaucoup plus fort mais de bonne foi, passait une heure ou deux à nier ces doutes, puis à les comprendre, et finissait par avouer qu'il ne savait que répondre.
Il me semble que tous ces bravés gens-là, Mante excepté, faisaient des mathématiques une simple affaire de mémoire. M. Dupuy eut l'air fort attrapé de mon premier prix, si triomphant, au cours de belles-lettres. Mon examen qui eut lieu, comme tous les autres, en présence des membres du Département, des membres du jury, de tous les professeurs et de deux, ou trois cents élèves, fut amusant pour ces Messieurs. Je parlai bien, et les membres de l'administration départementale, étonnés de ne pas s'ennuyer, me firent compliment et, mon examen terminé, me dirent:
«Monsieur B[eyle], vous avez le prix; mais, pournotre plaisir, veuillez bien répondre encore à quelques questions.»
Manuscript LE JEUNE BEYLE AU TABLEAU (Bibl. mun. de Grenoble; ms R 399. t. II. fol. 496)
Manuscript LE JEUNE BEYLE AU TABLEAU (Bibl. mun. de Grenoble; ms R 399. t. II. fol. 496)
Ce triomphe précéda, je crois, l'examen de mathématiques et me donnait un rang et une assurance qui pour l'année suivante forçaient M. Dupuy à m'appeler souvent au tableau.
Si jamais je repasse par Grenoble, il faut que je fasse faire des recherches dans les archives de la Préfecture pour les années de 1794 à 1799 inclusivement. Le procès-verbal imprimé de la distribution des prix me donnerait la date de tous ces petits événements dont, après tant d'années, le souvenir me revient avec plaisir. J'étais à la montée de la vie, et avec quelle imagination de feu ne me figurais-je pas les plaisirs à venir?... Je suis à la descente[22].
Après ce mois d'août triomphant, mon père n'osa plus s'opposer d'une façon aussi ferme à ma passion pour la chasse. Il me laissa prendre de mauvaise grâce son fusil et même un fusil de calibre de munition, plus solide, qui avait été fait de commande pour feu M. Rey, notaire, son beau-frère.
Ma tante Rey[23]était une jolie femme que j'allais voir dans son joli appartement, dans la cour du Palais. Mon père ne voulait pas que je me liasse[24]avec Edouard Rey, son second fils, inique polisson lié avec la pire canaille. (C'est aujourd'hui le coloneld'artillerie Rey, insigne Dauphinois, plus fin et plus trompeur à lui tout seul que quatre procureurs grenoblois, du reste archi-cocu, bien peu aimable, mais qui doit être un bon colonel dans cette arme qui a tant de détails. Il me semble qu'en 1831 il était employé à Alger. Il a été amant de M. P.[25])
[1]Lechapitre XXXIIest le chapitre XXVII du manuscrit (fol. 469 à 500).—Ecrit à Rome, les 19 et 20 janvier 1836.
[1]Lechapitre XXXIIest le chapitre XXVII du manuscrit (fol. 469 à 500).—Ecrit à Rome, les 19 et 20 janvier 1836.
[2]...le cours de M. Dubois (imprimé depuis en quatre volumes ...—Dubois-Fontanelle,Cours de Belles-lettres.Paris, Dufour, 1813-1820, 4 volumes in-8°.
[2]...le cours de M. Dubois (imprimé depuis en quatre volumes ...—Dubois-Fontanelle,Cours de Belles-lettres.Paris, Dufour, 1813-1820, 4 volumes in-8°.
[3]...Grandisson ...—Roman épistolaire de Richardson, publié en 1753.
[3]...Grandisson ...—Roman épistolaire de Richardson, publié en 1753.
[4]...ce grand hâbleur, si nul comme peintre, avait un talent marqué ...—Variante: «Ce grand hâbleur, qui avait si peu de talent comme peintre, en avait un fort grand....»
[4]...ce grand hâbleur, si nul comme peintre, avait un talent marqué ...—Variante: «Ce grand hâbleur, qui avait si peu de talent comme peintre, en avait un fort grand....»
[5]...les airs importants et emphatiques du professeur.—Variante: «Maître.»
[5]...les airs importants et emphatiques du professeur.—Variante: «Maître.»
[6]...allez vous installer à la Bosse.—Au verso du fol. 466 est un plan de l'Ecole centrale.
[6]...allez vous installer à la Bosse.—Au verso du fol. 466 est un plan de l'Ecole centrale.
[7]...je lui donnai un soufflet de toutes mes forces en O.—Suit un croquis des places respectives des élèves autour des modèles.
[7]...je lui donnai un soufflet de toutes mes forces en O.—Suit un croquis des places respectives des élèves autour des modèles.
[8]...un petit morceau de rocher en forme de trapèze ...—Suit une silhouette du rocher.—A ce sujet, voir plus haut, t. I, chapitre XVI, p. 187-188.
[8]...un petit morceau de rocher en forme de trapèze ...—Suit une silhouette du rocher.—A ce sujet, voir plus haut, t. I, chapitre XVI, p. 187-188.
[9]Odru, fort en colère, m'aurait rossé.—Plan du lieu du duel et de la position des adversaires.
[9]Odru, fort en colère, m'aurait rossé.—Plan du lieu du duel et de la position des adversaires.
[10]...mon témoin Diday ...—Ms.: «Baudry.»
[10]...mon témoin Diday ...—Ms.: «Baudry.»
[11]...le petit rocher au-dessus de Seyssins.—De nouveau une silhouette de ce rocher.
[11]...le petit rocher au-dessus de Seyssins.—De nouveau une silhouette de ce rocher.
[12]...j'étudiais les contours du petit rocher.—Pour la troisième fois, Stendhal figure la silhouette de ce rocher.
[12]...j'étudiais les contours du petit rocher.—Pour la troisième fois, Stendhal figure la silhouette de ce rocher.
[13]...en1796,donc treize ans ...—Ms.: «10 + 3.»
[13]...en1796,donc treize ans ...—Ms.: «10 + 3.»
[14]...le pont de fil de fer.—Le pont suspendu, aujourd'hui situé à l'extrémité du cours Berriat.
[14]...le pont de fil de fer.—Le pont suspendu, aujourd'hui situé à l'extrémité du cours Berriat.
[15]Ce fat de Bernard ...—A ce duel figuraient: MM. Didier, Madier de Montjeau, de Vourey et de Mareste. (Note au crayon de R. Colomb.)
[15]Ce fat de Bernard ...—A ce duel figuraient: MM. Didier, Madier de Montjeau, de Vourey et de Mareste. (Note au crayon de R. Colomb.)
[16]...au moulin de Canel ...—Voisin du cours de Saint-André.
[16]...au moulin de Canel ...—Voisin du cours de Saint-André.
[17]...Maurice Diday.—Ms.: «Baudry.» Stendhal avait d'abord écrit:Diday, puis a remplacé ce nom par celui de Baudry.
[17]...Maurice Diday.—Ms.: «Baudry.» Stendhal avait d'abord écrit:Diday, puis a remplacé ce nom par celui de Baudry.
[18]...et se retira à la campagne, à Domène.—Erreur. Il fut directeur des contributions indirectes et n'a quitté cette administration que pour prendre sa retraite, de 1830 à 1833, je crois. (Note au crayon de R. Colomb.)—Pierre-Maurice Diday épousa, le 20 octobre 1808, Marie-Caroline-Ernestine Létourneau.—Suit un croquis de la vallée du Graisivaudan, «vallée admirable»; Stendhal y a figuré Grenoble, Saint-Ismier, Domène et Fort-Barraux, et, à Saint-Ismier, les maisons de MM. Bigillion et Faure.
[18]...et se retira à la campagne, à Domène.—Erreur. Il fut directeur des contributions indirectes et n'a quitté cette administration que pour prendre sa retraite, de 1830 à 1833, je crois. (Note au crayon de R. Colomb.)—Pierre-Maurice Diday épousa, le 20 octobre 1808, Marie-Caroline-Ernestine Létourneau.—Suit un croquis de la vallée du Graisivaudan, «vallée admirable»; Stendhal y a figuré Grenoble, Saint-Ismier, Domène et Fort-Barraux, et, à Saint-Ismier, les maisons de MM. Bigillion et Faure.
[19]...je trouverais le souvenir ...—Variante: «Je me souviendrais.»
[19]...je trouverais le souvenir ...—Variante: «Je me souviendrais.»
[20]...lui-même prétendait à la noblesse ...—Dupuy portait le nom de Dupuy de Bordes.
[20]...lui-même prétendait à la noblesse ...—Dupuy portait le nom de Dupuy de Bordes.
[21]...moi étant au tableau. H ...—Suit un croquis du jeune Beyle au tableau. (Voir notre planche.)
[21]...moi étant au tableau. H ...—Suit un croquis du jeune Beyle au tableau. (Voir notre planche.)
[22]Je suis à la descente.—Au-dessous, Stendhal a figuré la courbe de son existence. La période culminante va de 1810, «ma nomination d'auditeur, 3 août 1810», à 1821, «mon retour de Milan, en juin 1821».
[22]Je suis à la descente.—Au-dessous, Stendhal a figuré la courbe de son existence. La période culminante va de 1810, «ma nomination d'auditeur, 3 août 1810», à 1821, «mon retour de Milan, en juin 1821».
[23]Ma tante Rey ...—Sophie-Eléonore Beyle, née le 6 janvier 1752, avait épousé M. Rey, notaire à Grenoble.
[23]Ma tante Rey ...—Sophie-Eléonore Beyle, née le 6 janvier 1752, avait épousé M. Rey, notaire à Grenoble.
[24]...que je me liasse ...—Variante: «Que je fisse amitié.»
[24]...que je me liasse ...—Variante: «Que je fisse amitié.»
[25]—A la fin du chapitre, au verso du fol. 500, Stendhal note: «En sept quarts d'heure, de 483 à 500, dix-sept pages.»
[25]—A la fin du chapitre, au verso du fol. 500, Stendhal note: «En sept quarts d'heure, de 483 à 500, dix-sept pages.»
Je fais de grandes découvertes sur mon compte en écrivant ces Mémoires. La difficulté n'est plus de trouver et de dire la vérité, mais de trouver qui la lise. Peut-être le plaisir des découvertes et des jugements ou appréciations qui les suivent me déterminera-t-il à continuer; l'idée d'être lu s'évanouit de plus en plus. Me voici à la page 501, et je ne suis pas encore sorti de Grenoble!
Ce tableau des révolutions d'un cœur ferait un gros volume in-8°, avant d'arriver à Milan. Qui lirait de telles fadaises? Quel talent de peintre ne faudrait-il pas pour les bien peindre, et j'abhorre presque également la description de Walter Scott et l'emphase de Rousseau. Il me faudrait pourlecteur une Madame Roland, et encore peut-être le manque de description des charmants ombrages de notre vallée de d'Isère lui ferait jeter le livre. Que de choses à dire pour qui aurait la patience de décrire juste! Quels beaux groupes d'arbres, quelle végétation vigoureuse et luxuriante dans la plaine, quels jolis bois de châtaigniers sur les côteaux, et au-dessus quel grand caractère impriment à tout cela les neiges éternelles de Taillefer! Quelle basse sublime à cette jolie[2]mélodie!
Ce fut, je crois, cet automne-là que j'eus le délicieux plaisir de tuer un tourdre[3], dans le sentier de la vigne au-dessus de la grande pièce, précisément en face du sommet arrondi et blanc de la montagne de Taillefer[4]. Ce fut un des plus vifs bonheurs de ma vie[5]. Je venais de courir les vignes de Doyatières, j'entrais dans le sentier étroit entre deux haies hautes et touffues, de H en P, quand tout-à-coup un gros tourdre s'élança avec un petit cri de la vigne en T' tout au haut de l'arbre T, un cerisier, je crois, fort élancé et peu chargé de feuillage.
Je le vis, je tirai dans une position à peu près horizontale, car je n'étais pas encore descendu. Le tourdre tomba en donnant à la terre un coup que j'entends encore. Je descendis le sentier, ivre de joie.
Je rentrai, j'allai dire à un vieux domestique grognon et un peuchasseur:
«Barbier, votre élève est digne de vous!»
Cet homme eût été beaucoup plus sensible au don d'une pièce de douze sous, et d'ailleurs ne comprit pas un mot à ce que je lui disais.
Dès que je suis ému, je tombe dans l'espagnolisme communiqué par[6]ma tante Elisabeth, qui disait encore: Beau comme le Cid.
Je rêvais profondément en parcourant, un fusil à la main, les vignes et les hautaies des environs de Furonières. Comme mon père, soigneux de me contrarier, défendait la chasse, et tout au plus la tolérait à grand'peine par faiblesse, j'allais rarement et presque jamais à la chasse avec de vrais chasseurs, quelquefois à la chasse au renard dans les précipices du rocher de Comboire avec Joseph Brun, le tailleur de nos hautaies[7]. Là, placé pour attendre un renard, je me grondais de ma rêverie profonde, de laquelle il eût fallu[8]me réveiller si l'animal eût paru. Il parut un jour à quinze pas de moi, il venait à moi au petit trot, je tirai et ne vis rien; je le manquai fort bien. Les dangers des précipices à plomb sur le Drac étaient si terribles pour moi que je pensais fort, ce jour-là, au péril du retour[9]; on se glisse sur des rebords comme A et B avec la perspective du Drac mugissant au pied du rocher. Les paysans avec lesquels j'allais (Joseph Brun et son fils, Sébastien Charrière, etc.) avaient gardé leurs troupeaux de moutons dansces pentes rapides dès l'âge de six ans et nus de pieds; au besoin ils ôtaient leurs souliers. Pour moi, il n'était pas question d'ôter les miens, et j'allai deux ou trois fois au plus dans ces rochers.
J'eus une peur complète le jour que je manquai le renard, bien plus grande que celle que j'eus, arrêté dans unchanvre, en Silésie (campagne de 1813), et voyant venir vers moi, tout seul, dix-huit ou vingt cosaques. Le jour de Comboire, je regardais à ma montre, qui était d'or, comme je fais dans les grandes circonstances pour avoir un souvenir net au moins de l'heure, et comme fit M. de La Valette au moment de sa condamnation à mort (par les Bourbons). Il était huit heures, on m'avait fait lever avant jour, ce qui me brouille toujours toute la matinée. J'étais rêvant au beau paysage, à l'amour, et probablement aussi aux dangers du retour, quand le renard vint à moi au petit trot. Sa grosse queue me le fit reconnaître pour un renard, car au premier moment je le pris pour un chien[10]. En S, le sentier pouvait avoir deux pieds, et en S' deux pouces, il fallait que le renard fît un saut pour passer de S' en H, sur mon coup de fusil il sauta sur des broussailles en B, à cinq ou six pieds au-dessous de nous.
Les sentiers possibles, praticables même pour un renard, sont en petit nombre dans ce précipice;trois ou quatre chasseurs les occupent, un autre lance les chiens, le renard monte, et fort probablement il arrive sur quelque chasseur.
Une chasse dont ces chasseurs parlaient sans cesse est celle des chamois, auPeuil de Claix[11], mais la défense de mon père était précise, jamais aucun d'eux n'osa m'y mener. Ce fut en 1795, je pense, que j'eus cette belle peur dans les rochers de Comboire.
Je tuai bientôt mon second tourdre (tourdre: grive), mais plus petit que le premier, à la nuit tombée, le distinguant à peine, sur un noyer dans le champ de M. de La Peyrouse, je crois, au-dessus de notrePelissone(id est: de notre vigne Pelissone).
Je tuai le troisième et dernier sur un petit noyer bordant le chemin au nord de notrepetit verger.Ce tourdre, fort petit, était presque verticalement sur moi et me tomba presque sur le nez. Il tomba sur le mur à pierres sèches, et avec lui de grosses gouttes de sang que je vois encore.
Ce sang était signe de victoire. Ce ne fut qu'à Brunswick, en 1808, que la pitié me dégoûta de la chasse; aujourd'hui, elle me semble un meurtre inhumain et dégoûtant, et je ne tuerais pas un cousin sans nécessité. La dernière caille que j'ai tuée à Cività-Vecchia ne m'a pas fait pitié pourtant. Les perdrix, cailles, lièvres, me semblent des poulets nés pour aller à la broche.
Si on les consultait avant de les faire naître dans des fours à l'Egyptienne, au bout des Champs-Elysées, probablement ils ne refuseraient pas.
Je me souviens de la sensation délicieuse, un matin, partant avant jour avec Barbier et trouvant une belle lune et un vent chaud. C'était le temps des vendanges, je ne l'ai jamais oublié. Ce jour-là, j'avais extorqué de mon père la permission de suivre Barbier, factotum pour la direction de l'agriculture dudomaine, à une foire à Sassenage ou Les Balmes[12]. Sassenage est le berceau de ma famille. Ils y étaient juges ou b[eyles], et labranche aînéey était encore établie en 1795 avec quinze ou vingt mille francs de rente qui, sans une certaine loi du 13germinal, ce me semble, me seraient tombésen entier.Mon patriotisme n'en fut point ébranlé; il est vrai qu'à cet âge, ne sachant pas ce que c'était quemanqueret travailler désagréablement pour gagner le nécessaire, l'argent n'était pour moi que satisfaction de fantaisies; or, je n'avais pas de fantaisies, n'allant jamais en société et ne voyantaucune femme; l'argent n'était donc rien à mes yeux.
J'étais alors comme un grand fleuve qui va se précipiter dans une cascade, comme le Rhin au-dessus de Schaffouse, dont le cours est encore tranquille, mais qui va se précipiter dans une immense cascade. Ma cascade fut l'amour des mathématiques qui d'abord, comme moyen de quitter Grenoble, la personnification du genre bourgeois et delanauséeexactement parlant, et ensuite par amour pour elles-mêmes, absorbèrent tout.
La chasse, qui me portait à lire avec attendrissement laMaison rustiqueet à faire des extraits de l'Histoire des Animauxde Buffon, dont l'emphase me choquait, dès cet âge tendre, comme cousine germaine de l'hypocrisie des p[rêtres], de mon père, la chasse fut le dernier signe de vie de mon âme, avant les mathématiques.
J'allais bien le plus souvent que je pouvais chez MlleVictorine Bigillion, mais elle fit, ce me semble, de grands séjours à la campagne ces années-là. Je voyais aussi beaucoup Bigillion, son frère aîné, La Bayette, Galle, Barral, Michoud, Colomb, Mante, mais le cœur était aux mathématiques.
Encore un récit, et puis je serai tout hérissé d'xet d'y.
C'est une conspiration contre l'arbre de la Fraternité.
Je ne sais pourquoi je conspirai. Cet arbre était un malheureux jeune chêne très élancé, haut de trente pieds au moins, qu'on avait transplanté, à son grand regret, au milieu de la place Grenette, fort en deçà de l'arbre de la Liberté, qui avait toute ma tendresse.
L'arbre de la Fraternité, peut-être rival de l'autre, avait été planté immédiatement contre la cabane des châtaignes, vis-à-vis les fenêtres de feu M. Le Roy[13].
Je ne sais à quelle occasion on avait attaché à l'arbre de la Fraternité un écriteau blanc sur lequel M. Jay avait peint en jaune, et avec son talent ordinaire, une couronne, un sceptre, des chaînes, tout cela au bas d'une inscription et en attitude de choses vaincues.
L'inscription avait plusieurs lignes[14]et je n'en ai aucune mémoire, quoique ce fût contre elle que je conspirai.
Ceci est bien une preuve de ce principe: un peu de passion augmente l'esprit, beaucoup l'éteint. Contre quoi conspirâmes-nous? Je l'ignore. Je ne me souviens encore vaguement que de cette maxime: il est de notre devoir de nuire à ce que nous haïssons autant qu'il est en nous. Et encore ceci est bien vague. Du reste, pas le moindre souvenir de ce que nous haïssions et des motifs de notre haine, seulement l'image du fait et voilà tout, mais celle-ci fut nette.
Moi seul j'eus l'idée de la chose[15], il fallut la communiquer aux autres, qui d'abord furent froids: le corps de garde est si près! disaient-ils; mais, enfin, ils furent aussi résolus que moi. Les conspirateurs furent Mante, Treillard, Colomb et moi, peut-être un ou deux de plus.
Pourquoi ne tirai-je pas le coup de pistolet? Je l'ignore. Il me semble que ce fut Treillard ou Mante[16].
Il fallut se procurer ce pistolet-là, il avait huitpouces de long. Nous le chargeâmes jusqu'à la gueule. L'arbre de la Fraternité pouvait avoir trente-six ou quarante pieds de haut, l'écriteau était attaché à dix ou douze pieds, il me semble qu'il y avait une barrière autour de l'arbre[17].
Le danger pouvait venir du corps de garde C, dont les soldats se promenaient dans l'espace non pavé, de P en P'.
Quelques passants provenant de la rue Montorge ou de la Grande-rue pouvaient nous arrêter. Les quatre ou cinq d'entre nous qui ne tirèrent pas observaient les soldats du corps de garde; peut-être fût-ce là mon poste, comme le plus dangereux, mais je n'en ai aucune souvenance. D'autres observaient la rue Montorge et la Grande-rue.
Vers les huit heures du soir, il faisait nuit noire,—et pas trop froid, nous étions en automne ou au printemps,—il y eut un moment de solitude sur la place, nous nous promenions nonchalamment, et donnâmes le mot à Mante ou à Treillard[18].
Le coup partit et fit un bruit effroyable, le silence était profond, et le pistolet chargé à crever. Au même instant, les soldats du poste furent sur nous. Je pense que nous n'étions pas les seuls à haïr l'inscription et qu'on pensait qu'elle pourrait être attaquée.
Les soldats nous touchaient presque, nous nous sauvâmes dans la porte G de la maison de mon grand-père, mais on nous vit fort bien: tout lemonde était aux fenêtres, beaucoup rapprochaient les chandelles et illuminaient[19].
Cette porte G, sur la Grenette, communiquait par un passage étroit au second étage avec la porte G', sur la Grande-rue. Mais ce passage n'était ignoré de personne.
Pour nous sauver nous suivîmes donc la ligne FFF[20]. Quelques-uns de nous se sauvèrent aussi, ce me semble, par la grande porte des Jacobins, ce qui me porte à croire que nous étions plus nombreux que je ne l'ai dit. Prié était peut-être des nôtres.
Moi et un autre, Colomb peut-être[21], nous nous trouvâmes le plus vivement poursuivis.Ils sont entrés dans cette maison, entendions-nous crier tout près de nous.
Nous ne continuâmes pas de monter jusqu'au passage au-dessus du second étage; nous sonnâmes vivement au premier sur la place Grenette, à l'ancien appartement de mon grand-père, loué actuellement à MllesCaudey, vieilles marchandes de modes fort dévotes. Heureusement elles ouvrirent, nous les trouvâmes fort effrayées du coup de pistolet et occupées à lire la Bible[22].
En deux mots nous leur disons: on nous poursuit, dites que nous avons passé ici la soirée. Nous nous asseyons, presque en même temps on sonne à arracher la sonnette; pour nous, nous sommes assis à écouter la Bible, je crois même que l'un de nous prend le livre.
Les commissaires entrent. Qui ils étaient, je n'en sais rien; je les regardais fort peu, apparemment.
«Ces citoyens ont-ils passé la soirée ici?
—Oui, messieurs; oui, citoyens,»dirent en se reprenant les pauvres dévotes effrayées. Je crois que leur frère, M. Caudey, vieux commis employé depuis quarante-cinq ans à l'hôpital, était avec elles.
Il fallait que ces commissaires ou citoyens zélés fussent bien peu clairvoyants ou bien disposés pour M. Gagnon, qui était vénéré de toute la ville, à partir de M. le baron des Adrets jusqu'à Poulet, le gargotier, car notre trouble devait nous faire faire une étrange figure au milieu de ces pauvres dévotes hors d'elles-mêmes par la peur. Peut-être cette peur, qui était aussi grande que la nôtre, nous sauva, toute l'assemblée devait avoir la même mine effarée.
Les commissaires répétèrent deux ou trois fois leur question: «Les citoyens ont-ils passé ici toute la soirée? Personne n'est-il entré depuis que vous avez entendu tirer le coup de pistolet?»
Le miraculeux, auquel nous songeâmes depuis, c'est que ces vieilles jansénistes aient voulu mentir. Je crois qu'elles se laissèrent aller à ce péché par vénération pour mon grand-père.
Les commissaires prirent nos noms et enfin déguerpirent.
Les compliments furent courts de nous à ces demoiselles. Nous prêtâmes l'oreille; quand nousn'entendîmes plus les commissaires, nous sortîmes, et continuâmes à monter vers le passage[23].
Mante et Treillard[24], plus agiles que nous et qui étaient entrés dans la porte G[25]avant nous, nous contèrent le lendemain que quand ils parvinrent à la porte G', sur la Grande-rue, ils la trouvèrent occupée par deux gardes. Ces Messieurs se mirent à parler de l'amabilité des demoiselles avec qui ils avaient passé la soirée, les gardes ne leur firent aucune question et ils filèrent.
Leur récit m'a fait tellement l'impression de la réalité que je ne saurais dire si ce ne fut pas Colomb et moi qui sortîmes[26]en parlant de l'amabilité de ces demoiselles.
Il me semblerait plus naturel que Colomb et moi entrâmes dans la maison, puis il s'en alla une demi-heure après.
Le piquant fut les discussions auxquelles mon père et ma tante Elisabeth se livraient sur les auteurs présumés de la révolte. Il me semble que je contai tout à ma sœur Pauline, qui était mon amie.
Le lendemain, à l'Ecole centrale, Monval (depuis colonel et méprisé), qui ne m'aimait pas, me dit:
«Hé bien! toi et les tiens vous avez tiré un coup de pistolet sur l'arbre de la Fraternité!»
Le délicieux fut d'aller contempler l'état de l'écriteau: il était criblé.
Les sceptres, couronnes et autres attributsvaincusétaient peints au midi, du côté qui regardait l'arbre de la Liberté. Les couronnes, etc., étaient peintes en jaune clair sur du papier tendu sur une toile ou sur une toile préparée pour la peinture à l'huile.
Je n'ai pas pensé à cette affaire depuis quinze ou vingt ans. J'avouerai que je la trouve fort belle. Je me répétais souvent, avec enthousiasme, dans ce temps-là, et j'ai encore répété, il n'y a pas quatre jours, ce vers d'Horace:
Albe vous a nommé, je ne vous connais plus!
Cette action était bien d'accord avec cette admiration.
Le singulier, c'est que je n'aie pas tiré moi-même le coup de pistolet; mais je ne pense pas que ç'ait été par prudence blâmable. Il me semble, mais je l'entrevis d'une façon douteuse et comme à travers un brouillard, que Treillard, qui arrivait de son village (Tullins, je pense[27]), voulut absolument tirer le coup de pistolet comme pour se donner le droit de bourgeoisie parmi nous[28].
En écrivant ceci, l'image de l'arbre de la Fraternité apparaît à mes yeux, ma mémoire fait des découvertes. Je crois voir que l'arbre de la Fraternité était environné d'un mur de deux pieds de haut garni de pierre de taille et soutenant une grille de fer de cinq ou six pieds de haut[29].
Jomard[30]était un gueux de prêtre, comme plus tard Ming, qui se fit guillotiner pour avoir empoisonné son beau-père, un M. Martin, de Vienne, ce me semble, ancienmembre du Département, comme on disait. Je vis juger ce coquin-là, et ensuite guillotiner. J'étais sur le trottoir, devant la pharmacie de M. Plana.
Jomard avait laissé croître sa barbe, il avait les épaules drapées dans un drap rouge, comme parricide.
J'étais si près qu'après l'exécution je voyais les gouttes de sang se former le long du couteau avant de tomber. Cela me fit horreur, et pendant je ne sais combien de jours je ne pus manger de bouilli (bœuf).