Charles-Louis-François Duparc, seigneur de Locmaria, marquis de Guerrande, fut, au dire de Mmede Sévigné, un des cavaliers les plus accomplis de la cour du Grand Roi. Possesseur d'immenses domaines au joli pays de Plégat, sur la limite des départements actuels du Finistère et des Côtes-du-Nord, il s'y fit construire, au centre de ses terres, une belle résidence dans le goût du temps, sorte de Versailles en raccourci, dont les plans furent dressés par Perrault et les jardins dessinés par Lenôtre.
Les anciens du bourg de Plégat parlent encore du «château du marquis» comme d'une demeure enchantée. On y voyait, content-ils, deux salles merveilleuses: l'une couleur de soleil, l'autre couleur de lune. Les plafonds avaient tantôt la splendeur éblouissante d'un ciel d'été, à l'heure de midi, tantôt la profondeur et le mystère d'un firmament nocturne, peuplé de millions d'étoiles. Quant à l'ameublement, il défiait toute description.
Le marquis ne faisait, cependant, au milieu de ces somptuosités, que de rares et brefs séjours. Et, lorsqu'il y paraissait, c'était pour promener à travers la magnificence des appartements ou sous les nobles frondaisons du parc une tristesse morne, un incurable ennui.
Il arrivait en automne, vers la Saint-Michel, au moment de l'année où se payaient les fermages. Son carrosse s'arrêtait sur la place du bourg, près de l'entrée du cimetière. Il en descendait—toujours seul—, pénétrait dans l'église, s'agenouillait devant la statue de saint Égat, placée à gauche du maître-autel, et, après une longue prière entrecoupée de soupirs, arrosée de larmes silencieuses, regagnait à pied le logis seigneurial.
D'une saison à l'autre les gens se demandaient:
—Nous amènera-t-il, cette-fois, sa femme?
On disait la marquise belle comme une fée. Mais il courait sur elle des bruits étranges. Un domestique du château, étant un jour entre deux vins, avait laissé entendre qu'elle était de race vagabonde,—une Égyptienne peut-être, une fille de réprouvés errants, poussée au hasard des grands chemins. Le seigneur de Guerrande l'avait vue et l'avait aimée,—aimée follement… Elle dansait dans la rue, en jupe courte, des anneaux à ses pieds: une vraie saltimbanque!… Il avait demandé congé au Roi, sous prétexte d'aller en Hongrie guerroyer contre le Turc. C'était, en réalité, pour suivre la danseuse. Il fut absent dix-huit mois. Lorsqu'il revint à la Cour, il promenait l'Égyptienne à son bras. Il l'avait, prétendit-il, rencontrée en Pologne, et il la présenta comme la descendante d'une des plus anciennes familles de ce pays. Jamais créature plus séduisante n'avait franchi le seuil du palais de Versailles. Chacun lui fit fête. Le Roi lui-même s'éprit de sa grâce exotique, de ses yeux de sortilège aux regards longs, mystérieux et déconcertants. C'est alors que le marquis porta la pioche dans le donjon de ses ancêtres et le remplaça par une construction luxueuse, aménagée de telle sorte que sa jeune femme pût s'y reposer de la Cour sans la trop regretter. Probablement même rêvait-il de s'enfermer seul à seule avec elle, sous les hauts lambris pareils à des champs d'azur constellés d'astres, devant le souple horizon des collines boisées ondoyant à perte de vue jusqu'à la mer.
Mais ce fut en vain qu'il la voulut entraîner vers ce lieu de délices. Le temple bâti, la divinité à laquelle il était dédié refusa d'y paraître. A toutes les supplications du marquis elle répondait de sa belle voix nonchalante:
—Qu'irais-je faire si loin, dans cet Occident que l'on dit si triste?
Il y avait des années que cela durait. Chaque automne, à la chute des feuilles, messire Guillaume Guéguan, intendant du château, parcourait au petit trot de sa haquenée blanche les paroisses de Plégat, de Trémel, de Guimaëc et de Plufur, pour avertir les domaniers de l'arrivée du maître.
—Et la maîtresse, messire Guillaume? s'informaient les paysans, non sans une arrière-pensée narquoise.
L'intendant hochait la tête et faisait «hum! hum!» de l'air d'un homme qui en sait long, mais préfère garder le silence.
—Préparez toujours vos écus, prononçait-il.
Il la haïssait d'instinct, cette étrangère d'origine suspecte qui ne daignait même pas honorer d'une visite le somptueux logis édifié pour elle à si grands frais. Mais surtout il lui en voulait à mort des tourments qu'elle faisait subir à son maître. Il avait vu grandir «Monsieur Charles», ainsi qu'il avait coutume d'appeler le marquis, avec une familiarité respectueuse de vieux serviteur depuis longtemps attaché à la fortune des Locmaria de Guerrande; et il professait pour lui un sentiment de tendresse jalouse qui allait jusqu'à l'adoration. Or, d'un automne à l'autre, il constatait chez ce maître si ardemment vénéré une fatigue de plus en plus manifeste qui creusait les traits, voûtait la taille, marquait tout ce puissant organisme d'un signe précoce de caducité.
Cette lente décomposition, messire Guillaume Guégan ne doutait point qu'elle fût l'œuvre de la «Bohémienne», de la «fille des marchands de sorts». Elle avait dû faire boire au marquis un philtre mystérieux, un de ces breuvages enchantés dont les gens de sa race passent pour avoir le secret. Autrement, comment se fût-elle fait aimer du brillant seigneur pour qui brûlaient les héritières les plus nobles et de la beauté la plus parfaite? Et comment expliquer, sinon par des raisons d'ordre diabolique, les ravages que cet amour funeste avait causé dans l'âme et le corps du plus robuste, du plus accompli des gentilshommes, jusqu'à l'incliner prématurément vers la tombe?
Ainsi pensait à part soi le bon intendant, et, à plusieurs reprises, il s'était même permis de le penser tout haut, devant son maître.
—Ah! monsieur le marquis, qu'aviez-vous besoin d'aller en pays étranger chercher femme?… Pardonnez-moi si je prononce des paroles désobligeantes pour Mmela marquise, mais vous ne m'ôterez pas de la tête qu'elle ne vous rend pas heureux.
A quoi «Monsieur Charles» répondait d'un ton hautain:
—Contentez-vous de surveiller mes terres, maître Guill; je ne vous ai point commis à la garde de mon bonheur.
Là-dessus, messire Guégan faisait mine de se lever, et, après avoir salué bien bas, de sortir en emportant ses registres.
Mais le marquis, radouci, le rappelait avant qu'il eût gagné la porte:
—Ne te fâche pas, vieux loup, et revenons à nos comptes… Quant au reste, ne t'en préoccupe point: ce sont misères auxquelles tu ne saurais rien entendre… D'ailleurs, lorsque je t'amènerai la marquise, tu regretteras de l'avoir méconnue et tu seras le premier à tomber à genoux devant elle, subjugué par sa grâce.
—Sera-ce à Pâques ou à la Trinité, monseigneur?
Monseigneur haussait les épaules et s'absorbait dans l'examen des additions. Et tous deux, l'intendant et le maître, gardaient l'un ses chagrins, l'autre ses rancunes.
Un soir de novembre, comme messire Guillaume Guégan soupait en famille, dans la maisonnette à forme de temple grec qu'il occupait à l'entrée de l'avenue, près de la grille, la cloche suspendue à l'intérieur du péristyle tinta violemment, annonçant la venue de quelque voyageur aussi impatient que tardif.
L'intendant sursauta sur sa chaise.
—Qui diable peut sonner à pareille heure? fit-il, furieux d'être dérangé de son repas et d'avoir à mettre le nez dehors, au froid mouillé de la nuit.
Il faisait, en effet, un temps affreux, une de ces rafales chargées de grosse pluie qui semblent l'agonie de l'automne et qui font dire en Bretagne: «C'est l'année qui ne veut pas mourir».
Maître Guillaume maugréa:
—Gageons que ce sera encore quelque mendiant en quête d'un logis ou quelque ivrogne morfondu sous l'averse.
—Ce n'est point là le coup de cloche d'unbaléer-bro[2], observa doucement dame Claude, la digne compagne de maître Guillaume et la mère de ses quatre marmots.
[2]Chemineur de pays, batteur de routes.
[2]Chemineur de pays, batteur de routes.
—Ma foi! j'ai bien envie de n'y point aller voir.
—Si cependant c'était un courrier venant de la part du marquis?… Depuis une semaine qu'il nous a quittés, j'ai la tête hantée d'idées tristes… Ce départ si brusque, son air nerveux, agité, cette lettre qu'il froissait entre ses doigts en te disant: «Je suis rappelé à Paris en toute hâte», la façon dont il jeta au postillon: «Crevez les chevaux, si c'est nécessaire, mais brûlez la route!»… vois-tu, je ne serais pas surprise qu'il lui fût arrivé quelque chose, un accident, par exemple,… ou peut-être pis.
La cloche carillonnait de nouveau, secouée cette fois avec rage.
—Allume-moi le fanal, dit l'intendant à sa femme dont les pressentiments lugubres l'avaient manifestement bouleversé de fond en comble.
Et il se précipita dans l'obscurité.
Il n'était pas sorti depuis deux minutes que dame Claude entendit les battants de la porte grillée rouler en grinçant sur leurs gonds, et tout aussitôt Guillaume reparut hors d'haleine.
—Vite, vite, Clauda, cours au château et prépare une bonne flambée dans la salle couleur de lune.
Il ne s'expliqua pas davantage, et sa femme n'eut du reste pas le loisir de lui en demander plus long: il s'était replongé dans les ténèbres. De son côté, laissant là, devant leurs écuelles, les marmots ahuris par tout ce branle-bas, elle s'empressa vers le château dont la majestueuse silhouette érigeait une ombre plus noire dans le noir indistinct de la nuit. Pour couper plus court, elle prit à travers les pelouses, bondissant par-dessus les corbeilles de plantes rares, au risque de les écraser. Elle se sentait en proie à une espèce d'affolement. Son cœur faisait dans sa poitrine le bruit d'un marteau sur une enclume. Elle murmurait, à demi suffoquée par le vent qui entravait sa course:
—Qu'y a-t-il, mon Dieu?… Qu'y a-t-il?
Quelque chose d'extraordinaire, évidemment, mais quoi?… Quand, après avoir franchi le vestibule immense, elle pénétra dans la salle couleur de lune, elle trouva l'atmosphère de la pièce quasi tiède encore du séjour du marquis. C'est là qu'il avait coutume de passer les soirées, tout le temps que durait sa présence dans ses terres de Guerrande; il y veillait fort avant dans la nuit, parfois même jusqu'au petit matin, les jambes étendues à la flamme d'un brasier dont la lueur suffisait à éclairer toute la chambre, mais dont la chaleur, hélas! si ardente fût-elle, ne parvenait point à ranimer le sang de son cœur, glacé par les poignants dédains d'une femme inhumaine.
—Dieu me pardonne! grommelait dame Claude, tout en rassemblant les débris de bûches carbonisées qui gisaient épars dans la cendre, je veux que ces murs s'écroulent à l'instant sur ma tête, si la Bohémienne de malheur n'est pas encore de moitié dans cette aventure!… Pourvu, du moins, qu'elle n'ait pas fait égorger son mari et que ce ne soit pas le pauvre Monsieur Charles qu'on nous ramène changé tout à fait en cadavre!…
Elle venait d'entendre une voiture s'arrêter devant le perron.
Très émue, elle saisit une brassée de copeaux qu'elle avait apportée dans son tablier et la répandit sur le feu qui commençait à prendre. Puis, l'oreille aux écoutes, elle attendit.
Les tentures en fil d'argent qui tapissaient les parois de la salle s'avivaient peu à peu, à l'éclat grandissant du foyer, d'un frisson de lumière magique, d'une douce et mystérieuse clarté lunaire. Sur les dalles de marbre du vestibule glissa le frôlement d'un pas léger mêlé au froufrou d'une robe, et Clauda, stupéfaite, vit surgir dans le cadre de la porte la plus délicieuse apparition féminine qu'il lui eût jamais été donné de contempler.
Par deux fois, elle s'essuya les yeux du revers de sa manche, se croyant le jouet d'un rêve.
L'inconnue s'était arrêtée au milieu de l'appartement pour promener autour d'elle un regard curieux. Les hautes glaces de Venise disposées de place en place contre les parois, de façon à multiplier et à prolonger le décor en des perspectives infinies, semblaient prendre plaisir à se renvoyer de l'une à l'autre l'image de cette femme, comme séduites par les lignes harmonieuses de son corps, par tout ce qu'il se dégageait d'elle d'impérieuse, et d'étrange, et d'inexprimable beauté.
Quant à dame Claude, elle la buvait littéralement des yeux, figée en extase, les mains jointes, et bredouillant à mi-voix, sur le ton de la prière:
—Ma Doué!qu'elle est donc belle… belle à faire peur, Jésus-Maria-credo!
D'un mouvement de la nuque, la nouvelle venue avait rejeté en arrière le capuchon du vêtement de fourrure qui l'enveloppait toute et dont les plis traînaient sur ses talons avec l'ampleur d'un manteau royal. On voyait pointer sa gorge, fine et rebondie, et son cou se mouvoir en de lentes ondulations, et son fier visage, au profil énergique, luire d'une splendeur mate, d'une splendeur de jaune ivoire que tempérait une patine d'or bruni. Ses cheveux crêpelés, qu'un cercle de métal enserrait à la hauteur du front, s'échappaient en cascades massives et bleuâtres jusqu'à noyer les épaules. De longs cils vibrants ombrageaient les yeux et en amortissaient l'éclat. Les lèvres s'entr'ouvraient, rouges et comme saignantes.
—Quelle est cette princesse merveilleuse? Quelle est cette fée? se demandait l'intendante, immobile et charmée.
Au même moment, maître Guillaume Guégan, répondant à sa pensée, lui criait du seuil de la pièce:
—Salue madame, Clauda: c'est la marquise!
Il se reprit aussitôt, craignant sans doute de s'être servi d'une formule trop familière, et ce fut avec une sorte de solennité qu'il ajouta:
—Notre très haute et très puissante maîtresse, madame la marquise de Locmaria, de Lezmaës, de Langolvez et de Guerrande. Dieu lui donne de longs jours et, après les joies de ce monde, celles du paradis en l'autre!
—Est-il possible! s'exclama dame Claude, d'un accent où il y avait autant de frayeur que de surprise.
Et, au lieu de s'incliner, comme l'y invitait son mari, devant celle qu'ils n'appelaient entre eux quela Bohémienne, elle demeura, stupide, à la dévisager, les bras tombés le long du corps, les yeux écarquillés par l'étonnement et par la peur. Le diable en personne lui fût apparu, qu'elle n'en eût pas été impressionnée plus désagréablement, et Dieu sait si la très chrétienne Clauda professait une belle horreur pour le diable!
La marquise de Locmaria ne fut sans doute pas sans remarquer la singularité de cette attitude; mais, loin de s'en fâcher, elle sourit le plus aimablement du monde et dit à Clauda d'une voix chantante qui semblait un clair gazouillis d'oiseaux:
—Voilà une visite à laquelle vous ne vous attendiez guère, n'est-ce pas? Je vous connais; le marquis m'a souvent entretenue des soins précieux qu'il trouvait auprès de dame Claude… Quand vous me connaîtrez à votre tour, je suis persuadée que vous m'aurez en quelque affection et que je n'aurai qu'à me louer de vos services. Au reste, ne craignez rien: je serai la moins exigeante des maîtresses… Voulez-vous toutefois vous charger dès à présent de mettre au courant de la maison les gens que j'ai amenés et qui sont ici aussi étrangers que moi-même?
L'intendante se sentit tout ébranlée par la fraîcheur mélodieuse de cette voix qui s'exprimait avec tant de condescendance, de douceur et de simplicité.
—En vérité, pensa-t-elle, ceci me trouble et me déconcerte… Il se peut que cette femme soit un démon, mais elle a toutes les séductions d'un ange.
Elle trouva juste assez de présence d'esprit pour répondre:
—Je suis aux ordres de madame la marquise.
Et, instinctivement, elle accompagna ces mots de la plus accorte des révérences.
Comme elle se dirigeait vers la porte, la marquise, qui achevait de se débarrasser de sa mante, la rappela:
—J'oubliais, dame Claude!… Tout mon domestique se compose d'un vieillard qui s'entend à confectionner des plats de mon pays, et d'une soubrette, sa fille, laquelle est un peu ma «sœur de lait», comme vous dites, je crois, en Basse-Bretagne… Ils ne sont guère rompus aux finesses du parler de France: ils viennent d'une patrie lointaine et sortent d'une autre race… S'ils ne vous comprenaient pas toujours très bien et s'ils se faisaient encore plus mal comprendre de vous, soyez-leur indulgente, je vous prie; je vous en saurai gré, car ils me sont chers. Ce sont des exilés, comme moi; ils me rendent présente aux yeux la terre qui m'a vue naître; ils sont de mon pays, de mon village, presque de ma parenté. De les avoir auprès de moi, je me sens moins seule: ils savent les chants qui, toute petite, m'ont bercée et, quand ils me regardent, je crois voir onduler dans leurs prunelles les plaines sans fin de ma Hongrie où parmi des océans d'herbes, dorment de grands fleuves d'argent… Vous qui êtes une Bretonne, Clauda, je gage que ces choses ne sont point pour vous surprendre.
Clauda l'écoutait comme en rêve. Le son de cette voix céleste, d'un timbre si pur, aux inflexions si molles et si caressantes, agissait sur elle comme un charme.
—Certes non, madame la marquise! fit-elle avec élan… Moi, s'il me fallait quitter Plégat et la Bretagne, j'aimerais mieux la mort.
Subitement, son front se rembrunit.
Elle venait de réfléchir que ces gens vers qui l'envoyait sa maîtresse et qu'elle lui recommandait en termes si chaleureux, c'étaient, de son propre aveu, des Hongrois, autrement dit des bohémiens comme elle, des artisans de maléfices peut-être, à coup sûr des mécréants. Elle se souciait médiocrement de se rencontrer seule à seule avec cette espèce, et, clignant de l'œil du côté de son mari qui, debout derrière la marquise, pétrissait consciencieusement son chapeau de feutre entre ses doigts:
—Si Guillou m'accompagnait, m'est avis que nous leur expliquerions mieux…
La marquise l'interrompit vivement:
—J'ai prié maître Guillaume de veiller avec moi… Et, à ce propos, ne m'en veuillez pas si je l'accapare une bonne partie de la nuit: nous avons à causer ensemble… Allez, dame Claude, je suis convaincue d'avance que tout ce que vous ferez sera bien fait.
Ainsi congédiée, l'intendante s'éloigna.
Dès que le bruit de ses sabots se fut perdu dans la profondeur des corridors qui conduisaient aux cuisines, la marquise de Locmaria dit à messire Guillaume Guégan:
—Ayez l'obligeance d'allumer les candélabres. Je suis des pays du soleil. J'aime la clarté.
Elle ajouta:
—Qu'il fait donc froid dans vos contrées d'Occident! En route j'ai failli périr.
Puis, au bout d'un moment, quand la flamme des chandelles se fut mise à brûler longue et droite:
—C'est très beau ici, soupira-t-elle. On se croirait en quelque chambre enchantée du palais des Mille et une Nuits.
Elle s'était laissée tomber dans un fauteuil devant le feu et, le buste incliné vers l'âtre, tendait, pour les réchauffer, ses mains menues et délicates que des mitaines de dentelle noire voilaient à demi. Ses ongles diaphanes, vus en transparence, ressemblaient à de fins pétales de rose.
—Et maintenant, madame? demanda l'intendant, très embarrassé de sa personne dans ce mystérieux tête-à-tête.
—Maintenant, seyez-vous là.
Elle lui montrait un siège en face du sien.
—Approchez-vous davantage, davantage encore, insista-t-elle. Je désire que vous m'entendiez bien… J'ai fait cent cinquante lieues tout d'une traite pour arriver jusqu'à vous, à l'extrémité de cette terre de l'Ouest qui passe, dans les traditions de mes ancêtres, pour être le purgatoire du monde, un lieu de pénitence, un séjour de lamentation et de deuil. Que de fois votre seigneur et le mien ne m'a-t-il pas suppliée à genoux de l'y suivre! Obstinément, je répondais: Non!… Et voici que je suis venue! Vous vous doutez bien qu'il a fallu qu'un impérieux besoin m'y contraigne. J'ai tergiversé aussi longtemps que j'ai pu… Plus tard, il eût été trop tard. Le jour même où le marquis m'annonçait par lettre son retour à Versailles, je me suis mise en chemin pour Guerrande, certaine désormais qu'il n'y serait plus. J'avais intérêt à ne rencontrer ici que vous seul. Pourquoi? Je vais vous l'apprendre… Mais d'abord, messire Guillaume, soyez franc: vous me détestez, n'est-ce pas, autant que vous aimez votre maître? Pas de faux-fuyant, s'il vous plaît! Je suis une bohémienne des routes: on peut—surtout quand je la réclame—me dire la vérité.
Messire Guillaume Guégan jugea que, interpellé de la sorte, il n'avait pas le droit de mentir. Il prononça donc d'une voix nette et ferme:
—Si je n'aimais pas mon maître comme je l'aime, je vous aurais moins haïe pour tout le mal qu'il souffre par vous.
—A la bonne heure, repartit avec une gravité triste la marquise de Locmaria, vous êtes bien l'homme que je pensais… Je puis tout vous dire, car vous êtes digne de tout entendre…
Dame Claude, cependant, après avoir «piloté» les gens de la marquise à travers les appartements réservés à leur maîtresse et qu'elle allait occuper pour la première fois, après leur avoir fourni, d'assez mauvaise grâce d'abord, et finalement avec une obligeance à peu près apprivoisée, les renseignements les plus complets et les plus minutieux sur les habitudes de la maison, dame Claude était rentrée chez elle, sous la nuit sombre où les arbres du parc, animés par l'ouragan d'une vie effrayante, poussaient des plaintes lugubres et se tordaient en des convulsions désespérées.
La superstitieuse paysanne songeait:
—Mmede Locmaria nous arrive escortée par la tempête. C'est signe que de tout ceci il ne résultera rien de bon.
Au logis, elle trouva les quatre marmots qui dormaient à poings fermés, les coudes sur la table. Elle les coucha, saisit son tricot et s'installa près du foyer, à la lueur d'une chandelle de résine, pour attendre le retour de Guillaume Guégan.
Une curiosité fiévreuse la travaillait; elle brûlait d'impatience de connaître les impressions de son mari, à la suite du mystérieux entretien qu'il avait en ce moment même avec la marquise. Que pouvait-elle avoir à lui confier de si important, au débarquer d'un si long voyage, avant d'avoir pris aucune nourriture, aucun repos? Pourquoi son arrivée coïncidait-elle, à huit jours près, avec le départ de son mari? Le marquis savait-il, en roulant sur Paris, que sa femme faisait à rebours la même route, s'acheminant vers la Bretagne? S'il le savait, pourquoi n'en avait-il rien dit à Guillaume? Pourquoi ne l'avait-il pas avertie, elle, Clauda, d'avoir à tout préparer en vue de cette visite imminente? La lettre qui le rappelait, et qui l'avait troublé si fort, l'avait-elle donc bouleversé au point de lui faire oublier, sinon la venue de sa femme, du moins les dispositions à prendre pour la recevoir comme il convenait?…
Ces questions, et d'autres encore, Clauda les agitait dans sa tête obstinée de Bretonne, au bruit sauvage de la rafale, qui, dehors, allait grossissant.
En vain avait-elle interrogé, ce tantôt, le vieillard et la jeune fille qui formaient toute la suite de la «Bohémienne». Elle n'avait pu obtenir d'eux aucun éclaircissement.
De singuliers personnages, d'ailleurs, ces domestiques, et combien différents des gens de même condition à qui l'intendante était accoutumée d'avoir affaire, durant les séjours du marquis en son château de Plégat!
Le vieux, avec sa grande crinière de lion dont les mèches venaient se perdre jusque dans les flots étalés de sa barbe blanche, avait la majesté d'un patriarche biblique, l'air solennel et triste d'un souverain détrôné. Une houppelande verte, à brandebourgs noirs, l'enveloppait des pieds à la tête et le faisait paraître d'une taille démesurée. Il parlait peu, par phrases brèves, graves comme des sentences. Dame Claude, à son aspect, s'était sentie vaguement intimidée; et, après s'être promis de traiter de très haut cette «engeance de saltimbanques», elles les avait promenés, lui et sa fille, de chambre en chambre, avec une complaisance quasi déférente, comme si elle leur eût fait les honneurs du château.
La «petite», en revanche, l'avait mise à l'aise. C'était une adolescente de seize ans à peine, presque une enfant encore, au teint mat, délicatement ambré, aux clairs yeux de source qui semblaient renvoyer l'éclat d'un soleil lointain. Elle avait le port svelte et la souple démarche d'une biche. Entre ses lèvres d'un rouge vif, ses dents de nacre riaient d'un rire étincelant. Toute sa gracieuse personne respirait la santé, la joie, une franchise heureuse, quelque chose d'ailé, d'imprévu, avec des brusqueries soudaines, des effarouchements d'oiseau qui craint la glu.
Dame Claude avait cherché à se renseigner auprès d'elle sur ce qu'il lui eût tant agréé de savoir.
Mais elle n'en avait obtenu que des réponses insignifiantes, soit que la jeune fille fût peu dans les confidences de sa maîtresse, soit qu'elle feignît une ignorance qui lui était peut-être commandée.
En somme, Clauda avait tout simplement appris que la marquise avait nom Rita, qu'elle était de noblesse très illustre, qu'elle comptait des rois parmi ses ancêtres et qu'il n'eût tenu qu'à elle d'être reine là-bas, elle aussi, au pays des plaines immenses qu'arrosent les plus beaux fleuves de la terre et que féconde un printemps éternel.
—Pourquoi donc au titre de reine a-t-elle préféré celui de marquise de Guerrande? avait demandé, non sans ironie, l'intendante agacée.
Le vieux avait riposté de sa voix profonde:
—Il est dans le destin de la plume d'aller où le vent la porte.
—Au moins n'y a-t-elle rien perdu… Elle a un mari qui l'adore. Ce palais, auprès de qui l'église même de Plégat n'est qu'une misérable crèche, savez-vous qu'il l'a construit exprès pour elle, pour être leur maison d'amour, leur maison du bonheur?… Et, à ce propos, d'où vient, s'il vous plaît, qu'elle y mette les pieds aujourd'hui pour la première fois, et lorsque le marquis en est absent?
A quoi le serviteur à la barbe vénérable avait répondu:
—Les secrets de notre maîtresse n'appartiennent qu'à elle seule… L'aiglonne a, dans les gyres de son vol, des caprices qui déroutent vos lourds oiseaux de mer… Et quel palais, je vous prie, vaut le libre espace, les horizons ondoyants comme la lumière qui les dore, et la terre douce, la terre enchantée, la terre ineffable de la Patrie?
Les prunelles sombres du grand vieillard lançaient des éclairs. Clauda n'avait plus insisté.
Assise maintenant au foyer de sa demeure close, où, derrière elle, du fond d'un lit à étages, s'exhalait la tranquille respiration de ses quatre chérubins, elle s'efforçait de récapituler en elle-même les événements de la soirée, tout en supputant, d'un mouvement machinal des lèvres, les points de son tricot et en piquant de temps à autre dans ses cheveux, contre la tempe gauche, les aiguilles dont elle n'avait plus à faire usage.
Sa hâte de revoir Guillaume et de connaître les résultats de sa conférence avec la marquise la tenait éveillée. Les heures s'écoulaient lentes et longues, rythmées par le tic-tac d'un coucou. Les orgues déchaînées du vent ronflaient dans les ténèbres, avec des mugissements sinistres. Minuit sonna. Fidèle aux traditions de sa race, l'intendante suspendit sa tâche[3], jeta un fagot d'ajoncs dans le feu qui commençait à pâlir, et tirant son rosaire, se mit à réciter des oraisons.
[3]Dans les croyances bretonnes, c'est une impiété de poursuivre le travail au-delà de minuit. A partir de cette heure jusqu'au premier chant du coq, les vivants doivent faire place aux morts.
[3]Dans les croyances bretonnes, c'est une impiété de poursuivre le travail au-delà de minuit. A partir de cette heure jusqu'au premier chant du coq, les vivants doivent faire place aux morts.
Enfin la porte s'ouvrit, et messire Guillaume Guégan se montra sur le seuil.
—Ah! tout de même! s'écria dame Claude qui en était à son dixièmeDe Profundispour les âmes du purgatoire, les funèbresAnaon.
Elle ajouta:
—Tu dois être glacé. Veux-tu que je te chauffe un peu deflip[4]?
[4]Sorte de grog, fait de cidre, d'eau-de-vie et quelquefois d'hydromel mélangés.
[4]Sorte de grog, fait de cidre, d'eau-de-vie et quelquefois d'hydromel mélangés.
Il s'assit devant l'âtre sans répondre. Il paraissait las, exténué, Clauda fut frappée de l'altération de ses traits. A ses paupières rouges, elle vit qu'il avait pleuré.
—Qu'as-tu, au nom de Dieu? lui demanda-t-elle… Parle enfin!… Qu'est-ce qu'il y a?
Il soupira profondément, mais sans desserrer les lèvres.
Alors, elle, reprise par ses pressentiments et aussi par ses rancunes:
—Un malheur est sur nous, n'est-ce pas?… J'en étais sûre… Mesavertissementsne me trompent jamais… Allons, qu'a-t-elle encore machiné, cette gueuse?
L'intendant tressaillit:
—Clauda, prononça-t-il d'un ton sévère, n'insulte pas celle qui est ta maîtresse et la mienne. Sache qu'elle est plus à plaindre qu'à blâmer.
—Tu as bien changé d'opinion sur son compte, Guillaume!
—Tu feras de même, Clauda.
—Explique-toi donc… Je t'écoute.
—Non. Pas ce soir, ni demain, ni après-demain, pas avant que le moment soit venu… Ne m'interroge pas: je ne pourrais te répondre. J'ai juré de me taire… Sur un point seulement il importe que tu sois renseignée.
Messire Guillaume Guégan se recueillit quelques instants; puis, montrant du geste le lit à étages:
—Les petits dorment?
—Comme des anges, les pauvrets.
—Eh bien! voici Clauda… Tu es une bonne femme et une femme de tête. Je sais que je puis compter sur toi comme sur moi-même… Apprends donc que ce n'est pas une visite de passage que nous fait aujourd'hui la marquise. Elle va nous rester longtemps, quatre mois, six mois peut-être. Or, entends-moi bien, il faut que personne ici ni dans la contrée ne soupçonne sa présence au château, personne hormis nous deux et les domestiques qui l'accompagnent. Les arbres qui peuplent le parc sont discrets et les murs qui l'entourent sont hauts. Il faut que nous soyons muets comme les arbres et fermés comme les murs. Le plus innocent bavardage aurait les pires conséquences. Nous sommes les gardiens d'un secret terrible. Tu devras, sans le connaître, veiller jour et nuit avec moi à ce qu'il ne s'ébruite point… Mon Dieu, il ne tient qu'à nous de perdre la malheureuse qu'hier encore nous détestions si cordialement l'un et l'autre: elle est venue d'elle-même se mettre à notre merci. D'un mot nous la vouons à la plus lamentable des infortunes. Le voudrais-tu, Clauda?
—Oh! Guillaume, murmura l'intendante, je ne suis pas une païenne, j'imagine.
Il continua:
—D'ailleurs, il n'y a pas qu'elle qui soit en jeu. Il y va également du salut de Monsieur Charles et, je crois bien, du nôtre, puisque cependant la fatalité nous mêle à ces tragiques événements.
—A la grâce de Dieu, mon ami! dit dame Claude en se signant par trois fois, pour écarter les mauvais présages.
Ils demeurèrent silencieux à regarder les étincelles jaillir des tisons et s'engouffrer sous le manteau de la cheminée où grondait en sourdine la grosse voix du vent.
Tout à coup, Clauda reprit:
—Tu n'as pas d'imprudence à craindre de ma part. Mais nos enfants, y as-tu songé?
—Précisément. J'ose à peine te demander ce sacrifice, et, pourtant, je ne vois guère d'autre moyen…
Dame Claude acheva elle-même la pensée de son mari:
—Soit. Nous nous en séparerons. Ma mère sera enchantée de les avoir, et, quant à eux, ils seront ravis de passer un hiver chez leurmam-goz[5]. L'hiver, à la ferme de Kerguntul, c'est le temps des belles histoires, des contes merveilleux et des châtaignes qu'on mange au coin de l'âtre, en buvant du cidre bouilli… Tu attelleras Mogis au char-à-bancs, et je les conduirai là-bas, dès le petit jour… Si les commères de Plégat s'informent de ce qu'ils sont devenus, je dirai que je les ai envoyés à Kerguntul apprendre à lire. L'on m'annonçait justement, avant-hier, qu'un maître d'école ambulant vient de se fixer à Plestin-les-Grèves pour toute la durée desmois noirs. Les marmots n'auront qu'une demi-lieue de route à faire pour aller de temps à autre écouter ses leçons.
[5]Grand-mère.
[5]Grand-mère.
—Merci, Clauda. Ton esprit est aussi avisé que généreux ton cœur.
Là-dessus finit l'entretien des deux époux. Ils n'avaient devant eux que quelques heures de repos jusqu'à l'aube. Ils durent dormir profondément, s'il est vrai qu'une bonne conscience fait le lit moelleux et paisible le sommeil.
L'hiver, cette année-là, fut particulièrement rigoureux. Ce furent d'abord des averses continuelles qui noyaient les campagnes, couraient en cascades par les chemins creux changés en lits de torrents et croupissaient dans les champs labourés, entre les digues des talus, en de vastes nappes d'une eau boueuse où l'on voyait nager les sarcelles comme sur des étangs. Puis le vent d'est se mit à souffler, chassant les pluies vers la mer. Tout gela, même les sources, même la fontaine sacrée de Saint-Égat, ce qui, de mémoire d'homme, ne s'était pas encore produit. Les vieilles «pèlerines par procuration», qui viennent y chercher un remède souverain contre la fièvre, durent emporter l'eau salutaire sous la forme de menus glaçons.
Puis des brumes arrivèrent du nord, si épaisses que les «longs-courriers» de Morlaix affirmaient n'en avoir pas rencontré de plus impénétrables dans les parages les plus voisins du Pôle. Et ces brumes se condensèrent en d'énormes flocons de neige qui tombèrent, tombèrent sans relâche pendant des jours, des semaines, des mois. A la fin de janvier la terre en était encore toute couverte. On ne distinguait plus ni routes, ni fossés, ni vallons, ni plaines. Ce n'était, aussi loin que le regard pouvait atteindre, qu'un immense désert blanc, d'une solitude et d'une immobilité mortuaires, avec, çà et là, des fûts d'arbres d'un noir de suie, qui semblaient les piliers calcinés de quelque église jadis consumée par les flammes.
Toute vie naturellement était suspendue. Les paysans restaient calfeutrés chez eux, sous leurs chaumes, n'allaient plus aux marchés ni aux foires, hésitaient même à se rendre au bourg le dimanche, pour la messe. Un silence funèbre enveloppait toutes choses, entrecoupé seulement par le lugubre croassement des corbeaux qui traversaient le ciel en bandes farouches, criant la faim.
Il y eut des paroisses où le recteur autorisa ses ouailles à enterrer les morts dans les courtils, près des demeures, tellement les communications avec le cimetière du village étaient devenues impraticables.
Messire Guillaume Guégan et sa femme, Claude Riou, étaient, selon toute apparence, les seuls humains à se congratuler de la persistance de ce temps affreux. Grâce à lui, l'étroite surveillance qu'ils avaient organisée aux alentours du parc de Guerrande, afin d'en écarter tout rôdeur indiscret, s'était trouvée simplifiée plus qu'ils n'auraient cru. C'est à peine si, à de rares intervalles, un mendiant ou quelque chercheur de bois mort se présentait devant la grille. Clauda lui faisait l'aumône, soit d'une miche de pain, soit d'un fagot de ronces, et l'homme s'éloignait bien vite, uniquement occupé de suivre à rebours, dans la neige, l'empreinte incertaine de ses pas.
Le château, à l'extrémité de la longue avenue, avait son aspect habituel de veuvage et de solitude, si même il n'offrait pas aux yeux quelque chose de plus désert encore et, pour ainsi dire, de plus sépulcral. Quel passant, voyant de loin sa façade aux hautes persiennes hermétiquement closes, eût soupçonné la présence d'êtres vivants derrière ces murs silencieux et mornes, scellés comme un tombeau?
Tout le jour, cependant, des colonnes de fumée se balançaient dans la bise, au-dessus des sveltes cheminées de granit. Mais ce n'était point là, pour les gens de Plégat, un indice que le château fût habité. Chacun savait, dans le pays, que les régisseurs avaient mission d'entretenir du feu dans la plupart des pièces. Au cours des précédents hivers, Clauda avait plus d'une fois invité ses amies du bourg à venir faire la veillée avec elle devant ces vastes brasiers. Comme elle ne les y conviait plus, cette année, une d'elles lui en fit la remarque.
—Pour Dieu, ne m'en parle pas, répondit l'intendante dont la sagesse inquiète avait tout prévu… On m'offrirait les monceaux d'or que le château a coûtés que je ne consentirais pas à y mettre les pieds après la tombée de la nuit…
Et à mots couverts, d'un ton mystérieux, elle entama une histoire de fantômes dont elle avait, d'avance, arrangé les principaux épisodes dans son imagination de Bretonne, créatrice de mythes.
—Figure-toi… J'entrais sans penser à rien… Je me penche pour allumer le feu… Tout à coup, brr! Une haleine glacée me parcourt la nuque… Je me retourne. Et, derrière moi, dans la glace, je vois une dame parée d'atours magnifiques qui me dévisage, la bouche fendue en un rire effrayant, le rictus d'une tête de mort, ma pauvre chère!…
—En vérité, Clauda! C'est donc que la maison est hantée?
—Ne divulgue pas ceci, au moins… Le marquis nous chasserait.
—Sois tranquille, ma bonne.
Est-il besoin de dire que, le lendemain, tout Plégat en était informé? Et c'est bien à quoi s'attendait l'ingénieuse Clauda. Un rempart surnaturel protégeait désormais la marquise. L'intendante venait de dresser autour de sa maîtresse un mur isolateur, le plus infranchissable de tous, le mur d'airain de la superstition.
—Vous voilà élevée à la dignité de fantôme, dit-elle à Mmede Locmaria, vous n'avez plus rien à craindre pour votre sécurité.
Des rapports presque affectueux s'étaient établis entre les deux femmes, quelque grande que fût la distance sociale qui les séparait. Non seulement Clauda avait abjuré tout parti-pris à l'égard de la marquise; mais, à la fréquenter chaque soir, à vivre avec elle sur un pied de respectueuse intimité, elle en était venue à s'attacher à elle d'un lien puissant à la force duquel elle ne cherchait plus à se dérober.
Aux premières ombres du crépuscule, elle se dirigeait vers le château.
Vanda, la jeune Hongroise, qui remplissait les fonctions de soubrette, l'introduisait incontinent dans la salle couleur de lune où la marquise se tenait de préférence, brodant ou lisant à la clarté d'un flambeau de cire. Mmede Locmaria la faisait asseoir près d'elle sur un tabouret et lui disait de sa jolie voix chantante:
—Contez-moi n'importe quoi, dame Claude. Je suis comme les recluses et les pestiférées: j'ai besoin d'entendre le son des paroles humaines.
Et Clauda, obligée de se surveiller avec les gens du dehors, donnait libre carrière à sa langue, flattée au fond qu'une personne si distinguée prît plaisir à ses bavardages rustiques.
Un chapitre qui semblait intéresser particulièrement la marquise, c'était celui des enfants. L'intendante ne tarissait pas sur les siens. Elle abondait en menus détails sur ses grossesses, ses couches, la peine qu'elle avait eue à nourrir celui-ci, à sevrer celui-là. La marquise écoutait, plongée en une vague rêverie, absente en apparence, très présente en réalité, ses doigts de fée occupés à de fins ouvrages qui ressemblaient, à s'y méprendre, à des langes de nouveau-né.
Ces belles batistes de Hollande, où l'on eût dit que Mmede Locmaria dessinait en nobles arabesques les caprices de ses songes, n'étaient pas sans intriguer Clauda Riou.
Elle n'osait interroger la soubrette, encore moins la marquise, mais un soupçon commençait à lui traverser l'esprit. Elle se mit à observer de plus près.
La taille de sa gracieuse maîtresse s'épaississait visiblement, s'alanguissait. Puis, c'était tantôt de brusques lassitudes, tantôt des plaintes sourdes, des tristesses inexpliquées.
Une nuit que la marquise l'avait congédiée tout à coup, bien avant l'heure accoutumée, l'intendante ne put se retenir de communiquer à son mari ses impressions:
—Sais-tu, Guillou? Héritier ou héritière, il y aura d'ici peu du nouveau dans la seigneurie de Guerrande.
—Possible! fit-il de son ton calme.
Et il ajouta, feignant de réfléchir à l'importance de cette nouvelle:
—Puisses-tu dire vrai! Ce sera pour Monsieur Charles une joie si vive!
A partir de ce moment, Clauda ne se contenta plus d'aimer, de vénérer la marquise; elle affecta vis-à-vis d'elle une dévotion spéciale, comme envers un être sacré.
Les jours passèrent et, à la suite des jours, les nuits. Aux approches de mars, il se produisit dans l'atmosphère une détente subite. Les vents tournèrent, sans transition appréciable, de l'est à l'ouest. La mer souffla sur les campagnes bretonnes la douceur de l'haleine atlantique. Les brumes remontèrent peu à peu vers le septentrion. Un soleil pâle se montra, toucha mystérieusement la terre et la fit tressaillir. Les neiges, liquéfiées, s'écoulèrent en ruisseaux; des brins d'herbe surgirent de ci de là, s'entrelacèrent en guirlandes, coururent en festons sur la face rajeunie du monde. Les sources rouvrirent leurs yeux divins, heureuses d'avoir à refléter un ciel pur.
Un matin, messire Guillaume Guégan, qui avait le soin des écuries et des étables, dit à sa femme, en rentrant au château:
—La marquise désire te voir. Reste à sa disposition jusqu'à mon retour. J'ai à m'absenter.
—C'est bien, répondit Clauda.
Les commères de Plégat, quand elles virent, des marches de leur seuil, déboucher sur la place le véhicule qui emportait l'intendant, ne manquèrent point de crier à celui-ci:
—Déjà en route, maître Guégan!
Ah! si elles s'étaient doutées!…
La journée finissait.
Le vieux Bohémien aux airs de patriarche, de roi pasteur, que la marquise appelait Ropardi, avait recommandé à l'intendante de demeurer, avec sa fille, dans la pièce qui précédait immédiatement la chambre occupée par Mmede Locmaria.
—Vous ne viendrez qu'à mon appel, lui avait-il dit d'un ton bref, en tirant derrière lui la porte.
—Votre père est donc médecin, Vanda? s'informa dame Claude, quand elle fut restée seule avec la jeune fille.
—Il n'est point de science dont le docteur Ropardi n'ait pénétré les plus secrets arcanes, répondit Vanda, non sans un éclair d'orgueil dans ses grands yeux limpides que voilaient d'une ombre bleuâtre ses longs cils.
Chez nous, dans la tribu, les gens prétendent que ses connaissances sont infinies. Il n'y a que la steppe ou que la mer, affirment-ils, qui soient aussi vastes que son esprit. Il entend le langage des vents et celui des étoiles. Les herbes lui ont révélé, dans les nuits de lune, leurs vertus salutaires ou malfaisantes. Il serait, s'il le voulait, aussi puissant pour le mal que pour le bien. Mais, en même temps qu'une intelligence incomparable, il porte en lui un sentiment divin. C'est une âme de lumière, vivifiante et douce comme le soleil. Jamais il n'a fait usage de son prestigieux génie que pour soulager, pour guérir. Rita Dongui, notre maîtresse est en bonnes mains…
Une plainte continue s'élevait de l'autre côté de la cloison.
—Quelles sont, en pareille occurrence, les habitudes de votre pays? interrogea la Hongroise.
—Nous prions, fit l'intendante en se mettant à genoux.
—Sur les rives de la Tisza, l'on chante.
Et, tandis que Clauda Riou invoquait à mi-voix la Vierge-Mère et sainte Brigitte, patronne des femmes en couches, elle commença de fredonner doucement, dans son idiome barbare, une chanson en mineur, qui tantôt se traînait en notes graves et lentes, tantôt courait, rapide, sur un rythme allègre et précipité.
Soudain, la porte de la chambre où la marquise souffrait les douleurs de l'enfantement s'entre-bâilla pour donner passage à la tête léonine de Ropardi.
—Venez, dit-il en s'adressant à Clauda.
En même temps, il jetait à sa fille:
—Les astres ne m'avaient point trompé: c'est un garçon.
C'était un garçon, en effet, de formes à la fois élégantes et robustes, et qui visiblement ne demandait qu'à vivre. Dame Claude ne lui eut pas plutôt entr'ouvert les lèvres pour lui faire avaler, selon la coutume bretonne, une cuillerée de vin sucré, qu'il l'ingurgita d'un trait «comme un petit homme», à la très grande joie de l'intendante extasiée.
—Il a la peau merveilleusement dorée de sa mère, songeait-elle, en le dodelinant devant le feu pour apaiser ses premiers cris.
Elle s'ingéniait, d'autre part, à lui trouver des ressemblances avec le marquis, avec «Monsieur Charles». Et, sa pensée allant à son maître, elle s'étonna tout à coup qu'il ne parût point en une circonstance aussi solennelle, quoiqu'elle fût habituée désormais à ne se plus étonner de rien, tant cette atmosphère d'étrangeté, de mystère et de circonspection, où elle était confinée depuis près de cinq mois, l'avaient comme blasée sur les choses les plus extraordinaires et les événements les plus imprévus.
A peine venait-elle d'évoquer le souvenir de M. de Locmaria qu'un bruit résonna dans l'escalier. Elle tressaillit.
Si c'était lui, pourtant!
Ce fut Guillaume Guégan qui se montra sur le seuil.
—La nourrice est là, dit-il à voix basse au vieux Ropardi qui avait marché à sa rencontre.
Celui-ci murmura:
—C'est bien. Faites ce qui est convenu.
Et, se tournant vers l'intendante, il lui fit signe de se lever avec l'enfant.
—Suis-moi, Clauda, prononça messire Guillaume.
Avant de s'éloigner, il demanda au vieux:
—Et la marquise?
—Voyez, elle repose.
Par l'ouverture des rideaux, dans la pénombre de l'alcôve, on apercevait la tête pâle et fine de la jeune femme, noyée dans les ondes brunes de ses beaux cheveux épandus. Elle semblait dormir d'un sommeil enchanté.
—Avant trois jours, reprit le majestueux vieillard, elle sera sur pied, comme toutes les filles de notre race.
L'intendant et sa femme descendirent aux appartements du rez-de-chaussée, précédés de Vanda qui les éclairait. Clauda tenait le nouveau-né soigneusement enveloppé dans des linges magnifiques aux dessins compliqués et multicolores, ceux-là-mêmes que la marquise avait passé l'hiver à broder, bercée aux bavardages de la Bretonne.
Ils enfilèrent une longue suite de corridors et de salles jusqu'à cette partie du château que M. de Locmaria avait aménagée à dessein pour être, selon sa propre expression, le «paradis de ses enfants». Car il avait pensé à tout, le marquis, sauf à la fatalité qui était entrée dans sa vie sur les pas de la «Bohémienne».
Plantée gauchement au milieu de la pièce, dont le parquet luisant réfléchissait en raccourci sa robuste silhouette, une paysanne en coiffe attendait, debout, les mains croisées sous son tablier et l'oreille aux écoutes. Clauda la dévisagea d'abord sans la connaître. Puis, avec un cri joyeux:
—Hé!ma Doué[6], Guillaume, mais c'est ta sœur Margod!