ANTOINE
Antoine, qui est un comédien célèbre, est moins connu du public comme diplomate et comme homme d'État. C'est en 1903 qu'il aborda la Carrière, en qualité d'ambassadeur bénévole de la République des lettres dans l'Amérique du Sud. Il y portait la bonne parole du Théâtre libre. Le rôle, ne semble pas lui avoir procuré les satisfactions auxquelles il croyait avoir droit. Les Argentins,accoutumés aux malveillances de l'opérette, ne goûtèrent point, paraît-il, la galanterie du novateur qui ne les libérait d'un ridicule nominatif qu'en les englobant, avec le reste de l'humanité, dans une cruelle disgrâce.
Mais si le diplomate peut être contesté, le politique est remarquable, et le jour où M. Antoine prendra enfin contact avec la Chambre, par l'entremise d'un député ami, j'imagine que les parlementaires se contempleront en lui avec bienveillance, car il a le goût de la démocratie, de l'autorité et des situations officielles; et c'est bien à ces signes qu'on reconnaît, d'ordinaire, le jacobin.
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La physionomie de M. Antoine révèle les deux premiers de ces traits de caractère aux observateurs les plus inattentifs; lui-même il prit soin de les mettre en valeur avec complaisance. Sa modestie dissimula longtemps le troisième avec une sorte de pudeur jalouse: les curieux ne l'en avaient pas moins aperçu.
Jadis, quand il se dépensait intrépidement afin de libérer le théâtre, une rosette violette, posée gentiment à la boutonnière de son veston, attestait déjà son respect des hiérarchies sociales. Au plus fort de la petite Terreur où il menait chaque soir l'Idéalisme à la lanterne, il faisait monter cérémonieusement en carrosseles périodes pompeuses et les phrases de gala de M. François de Curel,—tel un parpaillot enrichi invite le curé au château,—par déférence pour le répertoire de la Comédie. Enfin son aventure avec l'Odéon est touchante. Parmi la frivolité des succès demi-mondains du boulevard, sa fidélité obstinée se reporte vers le théâtre sage auquel il fut un instant uni par des liens légaux et dont il ne sut pas apprécier les vertus. Ce n'est point la dot qui le tente; il l'aime pour lui-même, pour sa pauvreté mélancolique et décente; il lui trouve un charme d'être respectable. Ainsi dans les rêves de certaines indépendantes, le mariage prend parfois la couleur d'une entreprise chimérique et d'un plaisir presque défendu...
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Ces honorables regrets, cette constante poursuite, prêtent à l'histoire le tour sentimental qui charme dans les comédies de l'ancien Gymnase, où le public est intéressé à un dénouement romanesque et honnête: les fiançailles du fondateur du Théâtre libre avec la Considération.
On découvre presque toujours chez le révolutionnaire un conservateur qui s'ignore et qui attend une circonstance pour se déclarer. L'occasion se présenta, pour M. Antoine, avecBlanchette. On se rappelle les clameurs dont retentit la jeune école quand il obtint de M. Brieux que celui-ci modifiât le dénouement de la pièce, et fît épouser par un brave villageois la fille ducabaretier pervertie par le brevet supérieur. Les plus modérés soupçonnèrent en un pareil empressement à se ranger une manière de capitulation et comme des excuses publiques à l'ombre de M. Scribe. Fallait-il voir néanmoins dans le choix de la conclusion lénifiante une adhésion réfléchie au programme radical des lois sociales ou une concession aux vœux secrets de la bourgeoisie? Fut-ce le geste de Saint-Just à Cabotinville sacrifiant la vérité à la discipline du parti? ou l'acte d'un Koning inavoué, qui aurait pressenti son Georges Ohnet en M. Brieux?
Le problème demeure obscur. On risquerait toutefois d'être injuste en attribuant pour cause à ce phénomène un machiavélisme tortueux. Il faut plutôt y reconnaître la manifestation d'un état d'esprit préexistant, l'éveil de la crise dont nous suivons les curieux effets, et qui se manifeste encore par d'étranges obsessions quand M. Antoine monte en hâtele Colonel Chaberts'il voit poindre au second Théâtre-Français l'ombre dela Rabouilleuse, et quand, à la veilledel'Absent, il oppose sa Hollande à la Hollande de M. Ginisty.
On doit se rappeler, en effet, que le coup d'état deBlanchettese produisit au lendemain de la courte dictature où le fondateur du Théâtre libre, avec des allures débraillées, entra botté dans le répertoire et ne craignit point d'humilier les usages devant M. Albert Lambert père.
M. Antoine ne prétendait à rien moins qu'à faire marcher Corneille et à mettre Racine au pas... Cependant, tandis que par sa vigueur il faisait trembler les petites actrices et réveillait en sursaut les acteurs assoupis en leur ronron, la Tradition malmenée et incomprise préparait secrètement sa revanche; elle insinuait dans les veines du barbare le poison subtil de la déférence.Capta ferum victorem cepit.Et les tragédiens paisibles qui déploient la tirade comme de vieux drapiers, d'un geste fatigué mais encore sûr, déroulent une belle pièce d'étoffe dont ils font miroiter les reflets, prirent à ses yeux une dignité insoupçonnée: derrière unpauvre Bajazet ou un Mithridate ennuyé, il entrevit soudain la longue file ininterrompue des Bajazets et des Mithridates qui les encadrent, les soutiennent, les excusent au besoin.
C'est un fait remarquable que le théâtre d'État soit la seule institution sur laquelle le temps n'ait pas eu de prise. La magistrature, le barreau, le clergé même, modifièrent leurs aspects: lui seul reste intact et debout. Il y a des chevrotements, des grimaces, des révérences, des transports et des vibrations que les confidents, les valets, les coquettes, les amoureux et les pères nobles se transmettent, depuis deux cents ans, comme des consignes. La Révolution passa sur les Théramènes et sur les Dorantes sans déranger leurs trémolos ou faire bouger leurs sourires.
Le transfuge de la Gaîté-Montparnasse subit vivement la grandeur d'un tel spectacle. Il en éprouva la majesté. On est, du moins, tenté de le croire, puisque son zèle de néophyte l'entraîneaujourd'hui jusqu'en des projets de restauration devant lesquels hésiterait M. Cornaglia: il rêve de jouer le classique en perruques. Voilà bien les ardeurs imprudentes d'un candidat épris! Ici l'opportuniste semble presque dépassé par le gentilhomme de la chambre. Et dans ce zèle on croit discerner l'état d'esprit qui, en 1805, amenait tout à coup les anciens conventionnels à découvrir un sens social aux pompes de Louis XIV...
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M. Antoine est également téméraire dans ses complaisances de rallié et dans ses entreprises de novateur: il y a autant d'impertinence à prétendre rajeunir la tragédie qu'à lui témoignerdes égards distingués comme des condoléances.
Ce sont les écrivains du XVIIIesiècle (Voltaire excepté) qui imaginèrent de la retrancher de la vie, la reléguant parmi les curiosités de musée, ainsi qu'une beauté refroidie et qui n'est plus d'usage. Leur initiative aboutit, avec les romantiques, à cette singulière méprise d'opposer comme des modèles de vérité Marie de Neubourg à Bérénice et Doña Sol à Andromaque. Le bon sens fit justice de cette prétention. Il nous apparaît avec évidence que Racine agite des débats qui n'ont pas cessé de passionner l'humanité. MeDecori plaida le procès d'Andromaque devant le Tribunal de la Seine; l'héroïne était mercière et Pyrrhus garçon boucher. Maurice Donnay rencontra Bérénice dans le demi-monde...
Seulement, l'art du Grand Roi avait une manière de protocole, et, dans son théâtre sévèrement hiérarchisé, la douleur était noble, comme si la catastrophe, en frappant les têtes hautes, indiquait une hostilité nominative des dieux, unelutte inégale et grandiose avec le destin; tandis que les tares médiocres de la vie étaient laissées en charge aux croquants pour lesquels ne sauraient expressément se déranger les colères divines. Est-ce à dire que les petits fussent jugés incapables de souffrances, ou les grands exempts de mesquineries? Non certes: en contemplant sur la scène ces princes et ces princesses qui accompagnent leurs plaintes de gestes harmonieux, les plus humbles savaient reconnaître leurs misères, somptueusement parées. Peut-être même n'étaient-ils pas insensibles à l'attention du poète qui faisait à leurs pauvres cœurs l'hommage d'augustes victimes. Il ne leur semblait pas surprenant qu'on donnât le décor d'un trône qui s'effondre à la chute d'une tendre veuve, livrant, par passion maternelle, sa faible chair au désir d'un nouvel époux. Et la souveraineté de l'amour semblait encore rehaussée à leurs yeux si la rupture des deux amants épris avait l'Empire pour témoin.
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Le grief qu'on pourrait faire aux classiques, ce n'est point d'avoir méconnu la vérité, mais de l'avoir transposée. Dans ce théâtre, en effet, les petits pleuraient à leurs déboires exaltés en des cœurs illustres; les grands riaient de leurs ridicules confiés à des âmes roturières. C'est ce dont ne s'avisèrent pas les réformateurs qui, peu d'années avant la Révolution, demandèrent la déchéance des rois de tragédie. Au lieu d'apercevoir en eux de magnifiques substituts, ils tinrent à les considérer comme de véritables tyrans, qui usurpaient les sympathies du peuple. En préconisant le drame bourgeois, ils ne se bornaientpoint à dénoncer un privilège, ils se réclamaient de la vérité.
On ne saurait reprocher à M. Antoine une semblable confusion. L'appareil aristocratique de Racine ne lui imposa point: il refusa de voir en ses héros des personnages redoutables et lointains; il eût plutôt péché à leur égard par un excès de familiarité. Il demanda à Britannicus ses papiers; et, s'étant aperçu qu'il était un homme, il traita l'héritier des Césars avec une désinvolture où l'on sentait que la majesté impériale ne l'impressionnait point. Cet accueil cordial, cet empressement à fraterniser, étaient au moins d'un démocrate.
Aussi bien sa manière de concevoir la tragédie—j'entends sa première manière, celle dont nous connûmes un piquant échantillon en 1898—atteste-t-elle moins le souci d'un psychologue scrupuleux que l'obscur tourment d'un bousingot ennemi des disciplines. Il parle de la réalité sur le ton d'un tribun. Et ce mot, qui résonne comme un mot d'ordre, prend dans sabouche un sens mystérieusement comminatoire, l'accent d'une revendication égalitaire...
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Du reste, la politique de M. Antoine nous apparut avec un relief singulièrement pittoresque en une série d'œuvres modernes où, au lieu de ramener les héros à l'humanité, on soumettait à cette épreuve les représentants de la bourgeoisie et du prolétariat. Les auteurs avaient imaginé la plus ingénieuse formule d'égalité: l'égalité dans la muflerie. Les Parisiens n'ont pas oublié leurs essais piquants: sous prétexte d'offrir une image impartiale de la vie, on disposait sournoisement les contingences en vue d'une conclusion positive, quoique informulée. Cela évoque dans la mémoire une menue variété de l'art nouveau auquelles badauds s'amusèrent un instant, et qu'il est convenu d'appeler le «théâtre rosse».
On désigne sous ce terme l'ensemble des productions où d'impitoyables dramaturges, avec des airs avantageux et un gentil orgueil de découverte, illustraient d'enluminures violentes et sommaires des moralités à rebours. Les apologues avaient une manière de charme irritant; car en les écoutant on ne savait jamais au juste si l'on devait applaudir à une audace ou sourire à une mystification. Et ainsi ces recueils d'incivilité puérile et honnête, qui participaient dans une égale mesure du réquisitoire et de la charge d'atelier, assuraient à l'imprésario un double public. Cependant, au milieu d'une clientèle mêlée de libertins et de dévots, M. Antoine conservait la gravité d'un pontife. Et son apostolat était tout à fait dénué de badinage... Dans le roman de Flaubert, Apollonius de Tyane, parlant à saint Antoine, dit de son disciple: «C'est un simple: il croit à la réalité des choses!» Le fondateur du Théâtre libre a-t-il étédupe d'une pareille illusion? Le réalisme fut mieux que son programme,—son évangile. Sa foi sans malice l'honora d'une dévotion sans inquiétude. Il reconnut en lui le visage de la vérité même. La grosse monnaie dont un moraliste prudent peut, avec probité, composer le prix d'une observation eut dans son esprit une valeur intrinsèque.
On aime d'ailleurs à retrouver sur le visage de l'esthète la marque de cette innocence qui amusa la galerie quand M. Ginisty, avec une finesse paysanne, roula de ses mains auvergnates son fougueux associé. Le trait complète agréablement une physionomie d'homme d'action. Cette candeur entrevue prête à la campagne de M. Antoine une signification inattendue: loin d'entreprendre contre l'idéal, celle-ci devient de la sorte une croisade au pays du mufle. Elle évoque la noble révolte d'un poète qui cache pudiquement ses inquiétudes morales sous des vêtements vulgaires. M. Antoine, qui nous dissimula longtemps un respectueux, nous promettrait-il,par surcroît, un mystique?... Et le goût, qu'on put croire pervers, avec lequel il fit la pot-bouille naturaliste est-il la délectation morose d'un néo-chrétien qui s'enivre en des élans frénétiques de pénitence, en des aveux publics d'humiliation? Ce serait, pour M. Antoine, la meilleure manière d'honorer son saint... Un précepte religieux oblige, dit-on, les femmes hindoues à se purifier dans le Gange quand elles ont fait la cuisine.
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Cependant, alors que les justiciers de M. Antoine exécutaient sans recours les sentiments nobles et les vertus bourgeoises, M. Capus parut, avec ses comédies imprégnées d'undélicieux parfum de Directoire, ses héros d'une si charmante bravoure et si cordialement d'accord avec la vie; puis M. Rostand étala insolemment sur la scène ses somptuosités impériales, fit défiler à la Porte-Saint-Martin et chez Sarah, comme les dragons et les grenadiers de la Légende, les alexandrins chevelus, les couplets épiques. Ce sont ces triomphateurs qui bousculèrent les constructions fragiles de M. Antoine et les reléguèrent dans l'histoire. Le théâtre «rosse», qui n'avait que la beauté du diable, ne pouvait porter la vieillesse avec grâce... Est-il du reste rien de plus comique que ceci: le rococo de la rosserie? M. Antoine continue de se dépenser en gestes énergiques; il enfonce des portes qui ne sont pas toujours fermées avec soin et derrière lesquelles on entrevoit des dramaturges aux sourires engageants. Mais il se contente d'être désormais le plus avisé des directeurs. C'est un révolutionnaire mort jeune en qui l'imprésario survit.
S'il redevient directeur de l'Odéon, il monterasagementBritannicus; il donnera de plus un excellent petit Got au second Théâtre-Français. La fortune, qui est malicieuse, nous réserve peut-être cette jolie surprise. Ce serait si amusant que l'intrigue romanesque, dont le chef de l'école rosse fit le roman secret de son cœur directorial, reçût un dénouement optimiste, dans l'esprit dela Veineou dela Châtelaine!