QUESNAY DE BEAUREPAIRE

QUESNAY DE BEAUREPAIRE

Quesnay de Beaurepaireest un des rares hommes de ce temps qui aient le privilège de provoquer des jugements passionnés. Avec lui on ne conserve aucune mesure: on le hait ou on le vante; son nom appelle l'injure ou l'apologie, jamais l'indifférence. Les magistrats l'accusent de ne pas avoir accueilli avec assez de sérénité sa rapide fortune; les hommes de lettres lui reprochent dene pas supporter avec assez de patience la médiocrité de son génie. En dépit de ces faiblesses, M. Quesnay de Beaurepaire reste une figure qui requiert l'attention.

On rencontre dans leBergerune phrase significative: «Aujourd'hui les pâtres ne s'entr'aident plus, et les chiens ont perdu le goût de combattre...» Cette remarque de Jules de Glouvet éclaire singulièrement M. de Beaurepaire: il est le dernier chien de garde de la société. Quand le monde va à la débandade et que les présidents flirtent avec les loups, il continue sa garde. Il mord avec un semblable entrain les ennemis qui rôdent autour du troupeau et les bonnes bêtes libérales qui, comme la chèvre de M. Seguin, vagabondent au gré de leur humeur romanesque.

Aussi les gouvernements lui donnèrent-ils de beaux colliers... Mais ce serait méconnaître la complexité de son caractère que de rabaisser son ambition à une petite intrigue.

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Il y a, en effet, en M. de Beaurepaire deux hommes, dont il est amusant de suivre, sous l'hypocrisie du masque, les réactions intimes, les sourdes compétitions et les empiétements indiscrets: c'est le magistrat et c'est l'homme de lettres,—acteurs impatients, cabalant sans cesse pour la préséance, sous le regard du témoin réfléchi qui surveille leurs manèges, règle leurs allures et tient la bride à leurs passions.

Cette dualité, qui lui fit reprocher parfois de composer les réquisitoires en romancier et les préfaces en juge d'instruction, explique ses défiances à l'endroit de tous les novateurs, des utopistesqui placent leurs doctrines explosibles dans les cerveaux simples, et des anarchistes de la langue qui déposent leurs néologismes dans le dictionnaire. C'est avec la même jalousie farouche qu'il défendit le Sénat, l'Institut, la Constitution de 1875 et l'Idéalisme.

L'Idéalisme ne prend pas d'ordinaire, pour s'affirmer, ces grands airs de bataille. Il s'insinue avec plus de modestie dans les paysanneries de George Sand ou dans les idylles de Bernardin de Saint-Pierre. La bonne ménagère qui s'exaltait l'imagination en buvant des bols de lait, et l'ingénieur sensible qui avait rapporté dans ses yeux les paysages frissonnants de l'île Bourbon, aimaient la nature pour elle-même. L'espèce d'ingénuité, l'abdication d'orgueil que comportent les communions avec le grand Pan, étaient faciles à leurs doux génies: ils n'avaient le souci ni de leur importance, ni de leurs responsabilités, ni de leurs devoirs.

C'est moins en poète qu'en propriétaire rural que M. de Glouvet traverse la campagne. On nedécouvre dans ses descriptions informées aucune de ces trouvailles qui relient une couleur de paysage à une nuance d'âme et qui inspirèrent à Amiel son mot fameux, si profond et si tendre: «Un paysage est un état de l'âme.» Même sous la vareuse du chasseur il reste le magistrat

Ambitieux de vaincre et non de discourir,

qui tient l'idéal pour un jeu distingué de bonne société, un mensonge officieux utile au maniement des peuples, et réserve le mal comme une notion défendue au profane, un secret de classes privilégiées, qu'on se chuchote, entre gens avertis, au fumoir, et qui défraie les confidences des initiés...

Aussi bien les héros de ses histoires champêtres sont-ils moins les figurants dociles de son rêve que les comparses disciplinés, les témoins d'office de son système. Les paysans appelés à comparoir dans ses livres doivent, de gré ou de force, «avouer» leur poésie. Le moindre pastourapporte son argument à la cause, avec la conscience qu'il sert l'État, la République démocratique et morale à laquelle Montesquieu donna pour fondement la vertu. Et il ne faut pas qu'ils bronchent: à défaut de forestiers malléables et de bergers complaisants, ce spiritualiste belliqueux ferait, entre deux gendarmes, déposer Atala et Virginie. Peu s'en fallut qu'un jour il ne citât M. Émile Zola, pour injure à la Bucolique, devant l'Institut érigé en Haute-Cour.

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Une telle variété d'aspects, une semblable mobilité d'allures, font qu'on n'assujétirait ce visage remuant dans le cadre d'aucun groupe,qu'on le rapporterait malaisément à un type professionnel. Il décèle en même temps de la raideur, de la souplesse, du truquage et de l'autorité. Derrière le profil agressif, au nez volontaire, le petit œil agile, d'un bleu déteint, met une ruse de paysan madré. Sous la toque posée cavalièrement, la bouche sinueuse et fine évoque ces vieux pastels de procureurs, aux minces lèvres desquels voltige encore l'ironie mal fixée par la poussière des siècles. On ne lui voit pas enfin ces favoris majestueux que les magistrats jaloux d'un faste pacifique caressent d'une main distraite en écoutant les détails d'un beau crime, ou laissent indolemment traîner sur les paperasses quand ils consultent leurs notes. Il arbora longtemps sur chacune de ses joues maigres de courtes pattes de nuance indécise, juste ce qu'il faut pour témoigner de sa considération au justicier classique. Mais il finit par se libérer tout à fait de ces agréments qui alourdissent la figure et solennisent la démarche. Le sacrifice, consommé il y a quelques années, eut une importancecapitale: il dégagea du magistrat homme de lettres un troisième compère qu'on soupçonnait déjà sous l'appareil auguste et fallacieux du masque conventionnel,—le comédien.

Ce comédien ne constitue pas le personnage: il l'interprète. Il est l'agent avisé, l'attentif barnum qui relie ensemble les deux autres, associe leurs efforts et les fait fructifier par de prudents avis. Le cabotinage dont on discerne la trace en beaucoup de têtes contemporaines, dans un regard, dans un geste, dans une attitude, ne mérite pas les anathèmes dont on l'accabla: l'homme qui édifierait, aujourd'hui, sa réputation sur son talent tout nu, ressemblerait au capitaliste assez «vieux jeu» pour placer son argent à 3 pour cent. Le cabotinage, en somme, est la science du savoir-faire: il enseigne à l'ambitieux pressé tout ce que la mise en scène ajoute au courage, l'à-propos à l'indignation et l'actualité à la morale.

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M. Quesnay de Beaurepaire ne méprisa jamais cette plus-value que l'entente de l'arrangement théâtral apporte au mérite. Les bruyants exploits du franc-tireur de 1870 nous avaient édifiés sur son goût de la bravoure décorative avant que les petits papiers de Lucie Herpin ne nous attestassent sa faiblesse pour la modestie tapageuse.

C'est dans l'expression des sentiments moyens qu'il excelle. Quand il se résout à aborder le genre «sublime», la préoccupation d'affirmer son lyrisme le pousse à forcer les effets. Ils'écrie: «... Ces chevaliers de la dynamite;... vous riez, misérable!... Il abattit sur elle une main d'oiseau de proie.» Sa voix traînante de paysan bas-normand, qui s'insinue avec adresse dans le dédale des arguties, accompagne malaisément l'inspiration sur les hauteurs. On put admirer l'ancien procureur général dans ce rôle, mais comme on applaudit Coquelin quand il joueChamillac,—pour le tour de force. Le véritable emploi de M. Quesnay de Beaurepaire est celui qu'en argot de coulisses on appelle l'emploi des «raisonneurs».

Il faut s'entendre: ces distinctions n'ont pas pour but de travestir notre homme en bateleur. Entre la science de contrefaire les mérites dont on est privé et l'art de mettre en lumière les vertus qu'on possède, il y a une différence. Dans le second cas, on ne prétend pas à duper le public; on lui adresse, au contraire, un hommage, en confessant la noble préoccupation de le faire entrer dans le secret des qualités qu'on se reconnaît.

Ce désir de prendre le monde pour confident de son génie est, au demeurant, très humain. Les caprices de la fortune contraignirent Jules de Glouvet à se faire un oreiller dans l'impopularité; mais il fut toujours curieux de cueillir les fleurs fragiles et éphémères du succès. L'auteur deMarie Fougèrea parlé des gros tirages et des vogues de réclame avec une amertume d'amant éconduit. L'échec duPère, au Vaudeville, demeura longtemps une blessure cuisante à son amour-propre d'écrivain.

Est-ce à dire que son caractère recula devant les formalités nécessaires pour conquérir les bonnes grâces de la faveur publique? «L'ambitieux, écrit La Bruyère, a autant de maîtres qu'il y a de gens utiles à sa réussite.» Comme le berger de son roman oint son corps de plantes pour flatter l'odorat du loup, M. de Beaurepaire sut se parfumer d'encens pour apprivoiser les sympathies ombrageuses des pontifes littéraires. Son astuce de chasseur expert à lever le gibier sous les futaies dépista les vanités en souffrancedans le cœur des académiciens influents. C'est ainsi qu'il conquit l'amitié puissante de MmeAdam, quand cette dame charitable tenait un salon où les philosophes de la République athénienne renouvelaient le banquet de Platon dans des services de vieux Sèvres, avec les perfectionnements que la découverte de la truffe procure aux festins modernes. Les invités de ces agapes démocratiques trouvaient communément une ambassade ou une trésorerie sous leur serviette: le débutant de laNouvelle Revueconnut l'agréable surprise de découvrir un jour sous la sienne une nomination de substitut au Parquet de la Seine.

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C'est ainsi qu'on aperçoit toujours, derrière la pompe de M. Quesnay de Beaurepaire, la maigre et insinuante silhouette de Jules de Glouvet. Telle est précisément la raison qui rend si passionnante l'étude du personnage: c'est qu'on aperçoit réunies en lui deux des intrigues les plus curieuses de la vie contemporaine,—celle du magistrat et celle de l'homme de lettres. Elles se mêlent, s'entrecroisent, s'enchevêtrent, sous la surveillance de l'esprit qui les surveille et les gouverne, qui embrouille et dévide, en se jouant, leur écheveau compliqué.

Jules de Glouvet, ayant poussé à la CourM. de Beaurepaire, pouvait compter sur la gratitude de sonalter egopour appuyer ses ambitions académiques. L'Institut témoigna toujours d'une faiblesse maternelle aux fonctionnaires considérables. L'autorité du magistrat, en fortifiant les adjectifs du romancier, faisait de celui-ci un candidat présentable; et la dignité académique désignait naturellement le fougueux auxiliaire du Pouvoir pour la retraite somptueuse de la Cour de Cassation.

Mais dans toute comédie c'est le dernier acte qui est le plus difficile à réussir. Peut-être, dans le cas présent, vaut-il mieux qu'il ait avorté.

Le faste pacifique du palais Mazarin, où l'on n'honore guère la vertu qu'en de vieux serviteurs affaiblis et hors d'état de nuire, n'était pas pour séduire le tempérament belliqueux de M. de Beaurepaire; la paisible majesté de la Cour suprême ne convenait pas davantage à ses instincts de lutteur. Elle rappelle trop ces chasses décoratives où d'augustes invités, tranquillement assis sur une chaise, tirent à bout portantles grosses pièces qu'on rabat devant eux. On n'y trouve pas, comme à la Cour d'appel, l'émoi de la lutte, l'attrait de la découverte et ce stimulant, si flatteur pour un homme d'action: une légère sensation de danger.


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