La mouche ouvre le couvercle avec ses dents et soit de l'alvéole. Deux ou trois mouches ouvrières l'accueillent, la lèchent et lui présentent du miel au bout de leur trompe. Pendant ce temps, d'autres abeilles nettoyent la cellule qui vient d'être abandonnée, en ôtent les dépouilles du ver qu'il a quittées comme des vêtements, et les portent dehors de la ruche; elles enlèvent également les petites parcelles de cire qui ont pu tomber dans l'alvéole lorsque le couvercle a été percé. D'autres mouches arrachent ce qui reste de ce couvercle. En un mot, on remet les cellules eu état de recevoir un nouvel œuf ou de devenir un magasin à miel.—La jeune abeille entre de suite en fonctions; deux heures après sa naissance, vous ne la reconnaîtriez entre les autres qu'à sa couleur qui est grisâtre, tandis que les autres deviennent rousses en vieillissant. Aussitôt que ses ailes sont bien lisses, deux ou trois vieilles la promènent dans la ruche et lui montrent les portes; elle sort, elle s'envole et ne revient qu'avec ses pattes chargées de cire. Mais il ne naît pas ainsi qu'une abeille à la fois, plus de cent sortent de leurs cellules le même jour; aussi, au bout de quelques semaines, la ruche est-elle fort peuplée.
Un matin, vous remarquez une sorte de révolution. L'activité qui règnait autour de la ruche a subitement disparu. Quelques mouches à peine sortent et rentrent légèrement chargées. Une colonie va se séparer de la ruche-mère, et aller chercher d'autres pénates. Vers dix heures du matin, par un soleil ardent, on entend un grand bourdonnement dans la ruche; quelques mouches sortent en tumulte, elles précèdent la jeune reine. Celle-ci paraît bientôt; elle est beaucoup plus longue et plus grosse que les ouvrières; ses ailes ne vont guère qu'à moitié de son corps; ses dernières pattes ne sont pas creusées en cuiller; elle n'a besoin ni de voyager au loin, ni d'apporter de la cire; elle ne doit pas travailler.—Son rôle à elle est d'être littéralement la mère de son peuple;—déjà, à peine agée de six jours, elle a connu l'hymen: un de ses frères bourdons, né en même temps qu'elle, a su toucher son cœur entre les gâteaux de cire.
Non loin de là, les premières abeilles sorties vont s'entasser en grosses grappes autour d'une branche; la reine vient au milieu d'elles: alors toutes les abeilles répandues en l'air viennent s'abattre autour d'elle. La plupart sont de jeunes ouvrières qui suivent la fortune de leur royale sœur; quelques vieilles, cependant, d'un caractère plus inquiet, sortent avec la colonie et abandonnent la métropole. Là, elles restent rassemblées pendant plus d'un quart d'heure, quelquefois beaucoup plus longtemps; puis elles se remettent en route pour chercher un établissement plus commode. C'est alors, pendant ces moments d'hésitation et d'immobilité, qu'on fait tomber facilement l'essaim entier dans une ruche où, se trouvant commodément installées, elles restent volontiers, et, dès le lendemain, commencent leurs travaux. Si par hasard on n'avait pris qu'une partie de l'essaim, et que la reine ne fut pas du nombre des captives, aucune des mouches ne travaillerait; il ne se ferait ni cire ni miel dans la ruche. Le mobile qui donne tant d'ardeur aux ouvrières, est la certitude d'avoir parmi elles une mère féconde, dont il faut nourrir et élever la jeune famille.
En général, les bourdons sont restés, sinon tous, du moins presque tous, dans l'ancienne ruche. Les autres jeunes reines sont massacrées et leurs cadavres traînés dehors. Il arrive quelquefois, qu'au moment de la sortie de l'essaim, deux jeunes mères prétendent à la fois à la souveraineté de la nouvelle colonie. En effet, il en naît quelquefois une vingtaine dans une seule ruche. S'il sort deux reines en même temps, l'essaim se partage, mais inégalement; chacune des deux reines va s'établir, avec ses partisans, sur une branche différente.
Notre jeune lauréat vous a dit, d'après Virgile, ce qu'on pensait autrefois de ces deuxrois. Si l'un était le modèle de toutes les vertus, l'autre n'était qu'un effronté coquin. Le premier était tout doré; le second, mal mis avait un gros ventre.
Un auteur plus moderne, qui a écrit sur les abeilles, en français, s'explique dans des termes analogues. Il appelle le fauxroile tyran.
«Sa couleur triste, son ventre gros, ses jambes scabreuses et ses gestes languissants, sont signes d'envie, d'avarice, d'ambition, de gourmandise, de lâcheté, de paresse, etc.»
Certes, jamais monarque n'a été aussi maltraité; les tyrans de tragédie sont les plus patients, sans contredit, et les plus débonnaires d'entre les hommes. Chaque personnage de la pièce leur débite ses deux cents vers d'invectives sans qu'il les interrompe: et s'il finit par s'écrier:
Holà! gardes à moi!
C'est quand l'autre a épuisé son vocabulaire, sans lui couper court un hémistiche, ni lui déranger une rime. Ce pauvre tyran des mouches n'est pas plus mal mené. Il est heureux pour lui que cet écrivain n'ait pas su queBéelzebuthveut dire roi des mouches, il ne lui aurait pas épargné ce nom. Mais ce n'est pas tout.
«Le tyran sort de la ruche et s'éloigne du roi légitime comme un traître; une partie du peuple se révolte et se va brancher avec lui, où elle se perdrait, ne fut-ce que, reconnaissant leur faute,elles l'effacent en s'allant remettre auprès du vrai roi. Le tyran, se voyant abandonné, va se joindre au gros de l'essaim. Mais ces vertueuses bestioles, qui se piquent pour ce qui touche l'honneur de leur chef, conjurent la ruine de ce brouillon; elles lui courent sus, le déchirent, le foulent aux pieds, de sorte que le lendemain on le trouve mort, étranglé sous la ruche, avec quelques-uns de ses complices.»
Il est évident que, dans le cas où deux jeunes mères sortent ensemble de l'ancienne ruche, les abeilles doivent choisir; mais il est difficile de savoir ce qui fixe leur choix. Je ne pense pas que ce soit précisément l'or que les poëtes ont vu sur son corsage, et qui doit se traduire en prose par une couleur rousse. Rien n'établit que les abeilles attachent à l'or le même prix que nous.
Le coq de La Fontaine préférait le moindre grain de mil à un ducaton qu'il avait trouvé. Je ne sais pourquoi La Fontaine semble le blâmer par le rapprochement du second apologue.
Je ne m'aperçois pas que les oiseaux jaunes jouissent d'une grande considération parmi les autres oiseaux. Le roitelet, ainsi appelé par les hommes parce qu'il a sur la tête une huppe orange, ne paraît pas avoir réussi à faire reconnaître sa royauté parmi les autres habitants de l'air. Mais cependant les poëtes et les autres ne se sont trompés que dans l'explication qu'ils ont voulu donner de la préférence de l'essaim pour l'une des deux jeunes reines. Il est vrai qu'en général les jeunes abeilles, en ce cas, se décident pour la plus rousse des deux abeilles mères. Il est vrai que celle qui est abandonnée d'abord, et ensuite mise à mort, est d'une couleur plus sombre; mais il ne faut pas attribuer ces deux sorts si différents aux vertus si variées de la première, aux vices si hideux de la seconde,—pas même à ce qu'elle a un gros ventre.—Je vous ai déjà dit, mon ami, que les jeunes abeilles sont brunes et qu'elles deviennent rousses en vieillissant. Je vous ai dit aussi qu'elles avaient en naissant le ventre plus gros qu'il ne le sera par la suite. La préférence des abeilles est simplement pour celle des deux reines qui est laplus âgée, et qui, par conséquent, a été fécondée par quelque bourdon avant le départ de la ruche, parce que, celle-là seule leur promet avec certitude ce qui est la seule cause de leurs travaux, le seul mobile de leur zèle. Les crimes de la reine sont tout simplement la jeunesse et la virginité.
Ignoscenda quidem, scirent si ignoscere...
Crimes pardonnables, si la politique savait pardonner.
Si on la tue, si toutes celles qui sont nées en même temps sont massacrées dans l'ancienne ruche, c'est que les abeilles ne sont pas progressives, et n'ont pas encore imaginé le gouvernement constitutionnel et la pondération des pouvoirs qui, si elle n'était pas une chimère, n'arriverait dans son plus haut point de perfection, qu'à l'immobilité.
Du reste, on a présenté avec raison le gouvernement des abeilles comme le modèle de la meilleure monarchie qui puisse exister; mais on a eu tort de leur prêter des lois et un code, des juges, des avocats, des gendarmes.
Ce qui fait l'excellence de ce gouvernement, c'est que les abeilles n'ont rien de tout cela, et c'est qu'elles n'en ont pas besoin, parce que chacune a son rôle à jouer et ne songe pas à en jouer un autre; parce que les ouvrières ne rêvent pas de devenir bourdons, et que les bourdons n'intriguent pas pour passer reines.
Tandis que les sociétés humaines seront toujours remplies de perturbations et de misères, elles sont un concert où chaque instrument veut se faire entendre par-dessus les autres, et où aucun ne veut se renfermer dans sa partie, ce qui doit produire, et produit en effet, un immense charivari.
Il est malheureux que je n'aie plus là mon jeune savant. Il y a dans une églogue de Virgile, la troisième, si je ne me trompe, des énigmes que se proposent deux bergers; l'un dit à l'autre:
A quoi l'autre répond sans deviner l'énigme:
«Dis-moi dans quel pays naissent des fleurs sur lesquelles sont écrits les noms des rois.»
Les commentateurs de Virgile et les professeurs, après eux, se chargent d'expliquer ces deux énigmes. Le mot de la première, disent-ils, est un puits dans le fond duquel on voit la réflection du ciel.
Tres non ampliùs ulnas
Ce pourrait être également une lucarne ou une cheminée, surtout de la façon dont étaient faites les cheminées des anciens; mais les commentateurs et les professeurs ont décidé que c'était un puits. Pour la seconde, les commentateurs et les professeurs ne sont pas tous du même avis. Les uns disent qu'il s'agit de la fleur d'hyacinthe. Laissons-les parler eux-mêmes:
«Ajax, fils de Télamon et d'Hésione, un des plus vaillants capitaines des Grecs, après Achille, s'étant un jour joint au combat avec le preux Hector des Troyens, la nuit les sépara, où ils se firent des présents respectivement l'un à l'autre qui leur furent malencontreux: car Hector fut traîné mort par Achille du baudrier que lui avait donné Ajax; et Ajax se tua de l'épée qu'Hector lui avait aussi donnée, parce qu'étant entré en débat avec Ulysse pour les armes d'Achille défunt, ce prince d'Ithaque les avait emportées par le jugement des Grecs, et son bon conseil avait été préféré au courage de l'autre, dont cet Ajax entra en telle furie qu'il la déchargeait par le meurtre de toutes les bêtes qu'il rencontrait, s'imaginant que c'étaient les princes Grégeois et Ulysse. Mais ayant aperçu son erreur, il se transperça le corps de son épée, dont le sang qui fit naître cette fleur, autrefois teinte de celui d'Hyacinthe, laquelle porte encore empreintes les deux premières lettres de son nom,ai.»
Mais Ovide raconte que la fleur d'hyacinthe est formée du sang d'un jeune homme aimé d'Apollon, que ce Dieu tua par mégarde, en jouant avec lui au disque. Et que cette fleur porte l'épitaphedu jeune homme,IA, c'est-à-dire hyacinthes, ouAI, c'est-à-direhélas!
Je déclare que, avec la meilleure volonté du monde, c'est-à-dire tout prêt à admettre queiaveut dire hyacinthe, ou queaiveut direhélas!je n'ai jamais pu trouver ces deux lettres dans aucune hyacinthe. Il est vrai de dire que je n'y ai pas trouvé davantageAIA. Je peux même presque dire que je l'ai trouvé moins encore, puisque je cherchais une lettre de plus, et que je n'ai rien trouvé du tout. Ce n'est donc pointla fleur sur laquelle sont écrits les noms des rois; et d'ailleurs quand il y auraitIAouAI, ouAIA, ce ne serait pas Ajax, puisque la fleur appartient déjà à hyacinthe, et que réellement on serait un peu trop gêné à deux dans une fleur.
Aussi, d'autres commentateurs ont dit que ce n'est nullement en hyacinthe qu'a été changé Ajax, mais enpied-d'alouette-delphinium, fleur sur laquelle, ajoute-t-il, on lit les lettresAIA, et que les botanistes appellent en conséquencedelphinium Ajacis,delphiniumd'Ajax.
A la bonne heure, on ne saurait trop corriger les erreurs et rétablir la vérité altérée. Il est évident qu'il n'y a pasAIAsur les hyacinthes. Cherchons donc dans les fleurs desdelphinium. Je déclare derechef que, disposé à traduireAIApar tout ce qu'on voudra, parfils de Télamon, s'il plaît aux commentateurs, j'ai cherché scrupuleusement dans les fleurs de pied d'alouette de diverses variétés, et que je n'ai pu y trouver une seule des trois lettres indiquées, lues et annoncées par les savants.
Je me rappelle avec admiration, qu'un jour un professeur en robe noire, du haut d'une chaire, et avec une de ces mines refrognées sur lesquelles il est écrit pédant bien plus net queAjaxsur les delphinium, nous expliquait ces billevesées de son air le plus grave et le plus majestueux, et que je fus sévèrement puni pour m'être laissé surprendre à faire des petits canards de papier sous lesquels j'attachais des mouches qui les faisaient marcher, ce quifut traité d'occupations futiles et d'enfantillage, par opposition aux choses importantes dont il était question en classe, c'est-à-dire à l'énigme du puits et à celle du pied d'alouette. Encore aujourd'hui je maintiens que mes petits canards étaient un joujou plus ingénieux que celui du professeur, et que, en fait de futilités, celles qui amusent ont un immense avantage sur les autres, quelque sérieusement et prétentieusement qu'elles puissent être débitées.
Je pardonne volontiers cet oubli auxdelphinium, en reconnaissance de la magnifique nuance de bleu qu'étalent les fleurs de quelques-unes de leurs variétés.
Lesdelphiniumvivaces à fleurs simples, et surtout celui à fleurs doubles, sont du plus beau bleu qu'on puisse voir, et d'un bleu plus beau qu'il n'est possible de l'imaginer avant de les avoir vus.
On a également prêté aux delphiniums la puissance de consolider les plaies: c'est, sans aucun doute, au même delphinium qui a été autrefois Ajax, qu'il faut attribuer cette vertu. Les autres ne l'ont en aucune façon; mais je ne m'aviserai jamais de demander autre chose à une fleur qui est d'un si beau bleu.
Quand j'admire certaines fleurs produites par des oignons, et quand je pense aux choses que les hommes de tous les temps et de tous les pays ont adorées et adorent encore, je n'ai pas le courage de trouver les Égyptiens fort déraisonnables dans leur culte pour les oignons.
Voici un dieu que l'on m'envoie: c'est un morceau de bois dégrossi, c'est un dieu indien. Je ne crois pas qu'il gagne beaucoup à la comparaison avec une jacinthe on une tulipe.
Mais sans parler des dieux de bois ou de pierre, sans parler des amulettes pour détourner les sorts, ni de mille autres billevesées pareilles, ne voyons-nous pas les hommes adorer l'argent? Et qu'on ne vienne pas objecter que l'on n'adore pas l'argent, mais les plaisirs dont il est le représentant, mais tout ce qu'on peut seprocurer en échange de l'argent. Je répondrai qu'il n'est personne qui ne connaisse quelque homme riche, insolent, laid, bête et avare, que tout le monde écoute parler quand il lui plaît de dire une sottise; que l'on reçoit avec empressement dans les maisons où il veut bien se présenter, dont on ne contredit l'opinion, si toutefois on s'avise de le faire, qu'avec les plus grands ménagemens et toutes sortes de précautions. On n'a pas même l'excuse de l'avarice ou de l'avidité dans les hommages que l'on rend à cet homme; il a fait ses preuves, on sait que l'on n'en a rien à espérer, il ne donnera rien.—Non, c'est son argent auquel il sert de sacoche que l'on admire, que l'on adore, et auquel on rend tous ces hommages ou plutôt toutes ces bassesses.
On adore la gloire, mais surtout la gloire militaire, qui consiste à tuer sans haine, sans motif, le plus grand nombre possible d'hommes nés sous un autre ciel, et cela dans des conditions tellement singulières, que, si demain ce pays se soumet après avoir été suffisamment ravagé, il devient un crime puni par les lois, par l'horreur et par le mépris universels, de tuer un seul de ses habitants qu'il était si glorieux de massacrer hier.
Les places! Vous voyez des gens assez riches pour vivre dans l'abondance, dans le calme et dans les plaisirs, rechercher avec empressement une sorte de domesticité, d'un certain ordre appeléplace, et se croire heureux et redevable au ciel de ferventes actions de grâces, s'ils sont assez favorisés pour réussir à obtenir une de ces places qui leur assigne un costume obligé, un séjour forcé, des occupations nécessaires, des soins indispensables, une sujétion de toutes les heures, une responsabilité incessante en échange de la douce liberté!
Vous avez encore les titres! L'homme qui a obtenu l'autorisation de mettre devant son nom trois ou quatre certaines lettres, devient à l'instant une sorte d'idole que l'on adore et qui s'adore elle-même.
Et le rouge, l'amour du rouge, l'adoration du rouge, le rougeaimé des sauvages et des enfants, le rouge, cette couleur bruyante.
Que ne fait-on pas pour avoir le droit de mettre à son habit un morceau de ruban rouge, et surtout si, après l'avoir quelque temps attaché d'un simple nœud, les chefs de l'État vous autorisent à le nouer d'une rosette. Vous vous sentez un autre homme, vous êtes Dieu et vous croyez en vous!
—O mes beaux oignons dejacinthe, mes beaux oignons detulipe, mes beaux oignons detubéreuseet dejonquille!
O mes beaux oignons descilleset depancratium!
Mes beaux oignons decrocuset desafran!
Mes beaux oignons detigridies, deglaïeulset d'amaryllis!
Mes beaux oignons aux couleurs douces ou brillantes, pures ou harmonieuses, mes beaux oignons aux suaves et enivrants parfums!
Mes beaux oignons, comme vous me remplacez tout cela, et comme vous êtes de plus grands Dieux que toutes ces idoles!
Mes beaux oignons, ayez pitié d'eux!
La fleur dunarcissea été autrefois, disent les poëtes anciens, un jeune homme, fils du fleuve Céphise, qui mourut d'amour pour ses propres attraits.
Je n'ai jamais trouvé le moindre charme à ces fables qui mettent des hommes dans tout. J'aime les femmes sous les arbres, mais je ne les aime pas dans les arbres comme sont les hamadryades. Toutes ces métamorphoses d'hommes et de femmes en arbres et en fleurs, sont à mes yeux de froides et insipides imaginations. Les arbres et les fleurs ont leur existence et leurs charmes particuliers, dont un, qui n'est pas peut-être le moins grand souvent, est de fuir au milieu d'eux et d'oublier les hommes.
Luciense plaint de ces fables.
«Lorsque, dit-il, j'entendais dire, dans ma jeunesse, que, le long de l'Eridan, il y avait les arbres d'où découlait de l'ambre, et que cet ambre était les larmes des sœurs de Phaëton, qui avaient été changées en peupliers et qui pleuraient encore son infortune,j'avais grand désir de voir tout cela; mais comme je naviguais depuis sur ce fleuve, ne voyant aucun de ces arbres sur ses bords, je demandai aux matelots quand nous arriverions en ces lieux qui sont si fameux chez les poëtes, ils se prirent à rire de mon ignorance, et s'étonnèrent qu'on débitât de pareilles impostures; ils ne connaissaient ni Phaëton ni ses sœurs, et me dirent que s'il y avait en leur pays des arbres qui produisissent une résine si précieuse, ils ne s'amuseraient pas à tirer la rame. Cela me rendit tout honteux de m'être ainsi laissé tromper par les poëtes, et je regrettais ces choses comme si je les eusse perdues.
«Je croyais aussi entendre chanter des cygnes le long de ce fleuve, ayant appris que le roi de Ligurie, ami de Phaëton, changé en cygne à sa mort, avait conservé un chant mélodieux; mais cela ne se trouva pas plus véritable que le reste. Et comme je m'en enquérais aux mêmes gens, ils me dirent qu'on rencontrait bien quelquefois des cygnes sur l'Éridan, mais que leur chant ou plutôt leur cri n'était pas plus agréable que celui des autres oiseaux aquatiques.»
Revenons auNarcisse.
Tout le monde est d'accord que c'est duNarcissedes poëtes qu'il faut entendre celui qui a été autrefois le fils du fleuve Céphise.
Ce narcisse est blanc avec une petite couronne intérieure jaune et rouge d'un effet ravissant.
Virgile dit que le narcisse est rouge:
Pro purpureo narcisso.
Mais Ovide qui raconte la métamorphose, le dit jaune entouré de feuilles blanches ce qui se rapporte assez bien au narcisse que nous connaissons.
Croccum..... florem
.....Foliis medium cingentibus albis.
On tressait en l'honneur des dieux infernaux des couronnes de narcisses que l'on plaçait sur la tête des morts.
Longtemps avant ce narcisse, fleurit aux bois qui n'ont pas encore d'ombre, le narcisse jaune en même temps que les premières violettes, ou plutôt un peu auparavant.
Une sorte de mouche, fort ressemblante à un bourdon, creuse la terre à un certain moment de l'année au pied d'une touffe de narcisses; quand, par une galerie souterraine, elle a atteint l'oignon, au moyen d'une tarière, elle y dépose un œuf, après quoi elle ressort du souterrain et reprend sa volée. De cet œuf sortira un ver qui se nourrira de l'oignon jusqu'à ce qu il devienne une mouche semblable à celle qui l'est venue pondre.
Je ne sais si les Égyptiens connaissaient cette mouche et s'ils avaient une horreur suffisante pour un insecte impie qui à la fois mange un dieu et s'en fait une retraite et un asile.
Vale.
MANTE PRIE DIEU.MANTE PRIE DIEU.
Nous avons vu un papillon que nous avons pris pour un paquet de feuilles sèches. Il y a desmantesqui semblent une branche avec deux feuilles vertes; voici une petite plante qui s'élève dans l'herbe de cinq à six pouces; sa tige est surmontée d'une fleur de lilas.
Mais quel est cet insecte qui, la tête enfoncée dans le nectaire de la fleur, semble s'y repaître avec tant d'application qu'il en est immobile?
N'ayez pas peur de l'effaroucher, il ne s'envolera pas, il ne s'en ira pas, si ce n'est dans un mois lorsqu'il se fanera, car cet insecte est une fleur, car il n'est que la partie inférieure de ces trois pétales lilas qui le surmontent. La forme, la couleur tout est parfaitement imité, c'est le même mélange de jaune et de brun. Vous n'oseriez le toucher par la crainte d'en être piqué.
Cette fleur qui est presque une mouche, cet insecte qui fleurit et vient d'une graine au lieu de venir d'un œuf; cette fleur qu'il semble entendre bourdonner et sur laquelle les abeilles ne se posent pas, la croyant sans cesse occupée par une mouche; cette mouche s'appelleophrys-mouche.
Nous trouvons sur une branche de pêcher une sorte de tubérosité qui semble être une galle de l'arbre produite par les piqûres de quelque insecte.
C'est un insecte parfaitement vivant. D'abord ça été comme une tache plate et à peu près ronde qui se promenait sur les feuilles.
Les branches alors auraient été pour elle d'une trop difficile digestion: elle est tombée à l'automne avec les feuilles. Alors elle a eu à faire son grand voyage, car jusque là ses promenades sur les feuilles s'étaient bornées à parcourir en cinq mois une surface à peu près égale à celle d'une pièce de cinq sous.
Maintenant qu'elle a acquis de la force et qu'elle est bien grosse comme un grain de millet, elle doit quitter la feuille sèche et tombée, et remonter après l'arbre jusqu'à ce qu'elle rencontre une petite branche de l'année précédente.
Elle a cinq mois pour faire ce voyage, cela peut s'exécuter, mais il ne faut pas s'amuser en route.
Le voyage fini, elle s'en reposera le reste de sa vie; elle se cramponne sur une jeune branche, et non-seulement elle ne la quittera plus, mais encore elle ne quittera plus le point de la branche sur lequel elle s'est établie. Elle grossit, c'est sa mission, c'est son devoir. Quand elle est devenue grosse comme une lentille, il survient on ne sait d'où une petite mouche d'un rouge foncé avec deux ailes longues deux fois comme son corps; ces ailes sont d'un blanc opaque et ornées sur le côté extérieur d'une bande d'un riche carmin. Ces petites mouches sont les mâles des tubérosités animées appeléesgallinsectes.
C'est parmi ces insectes que l'on peut voir poussé jusqu'au plus haut degré ce que les Romains exigeaient des femmes:
Lanam fecit, domum servavit.
Elle a filé de la laine; elle est restée dans sa maison.
Pendant que le mâle, petit, coquet, richement paré de pourpre, vole au hasard, la femelle à peine vivante, prise pour une galle de l'arbre, pour le gonflement d'une feuille ou d'une branche, reste immobile et attend son époux. Ledit époux qui est singulièrement petit, relativement à la gallinsecte, se promène sur elle, la parcourt en tout sens, car elle est pour lui un terrain assez vaste; il l'examine du nord au sud, de l'est à l'ouest, ce n'est que lorsqu'il est fatigué de parcourir l'objet aimé qu'il risque positivement l'aveu de sa flamme, après quoi il fait encore un ou deux tours de son amante, puis il s'envole. L'épouse, de ce moment, ne songe plus qu'à la nombreuse famille qu'elle doit mettre au jour,—deux mille enfants environ,—elle commence à pondre et les œufs viennent tous enveloppés dans une sorte de coton:Lanam fecit.
Alors la gallinsecte change de forme; son ventre s'aplatit et vient en s'amaigrissant rejoindre son dos; ce qui établit sous elle un espace creux où sont ses œufs. Son dos durcit, le ventre et le dos sont tout-à-fait confondus, la gallinsecte se dessèche et meurt, et devient une maison pour ses petits.
Ceci est mieux que ledomum servavit, elle ne reste pas à la maison, elle devient la maison!
Au bout de douze jours les jeunes gallinsectes, tant celles qui doivent devenir des taches rondes que celles qui seront des petites mouches brunes, sentent le besoin de quitter la maison et la mère, qui sont pour elle une seule et même chose. Les petites gallinsectes que les yeux ne pourraient alors distinguer sans le secours de la loupe, veulent donc sortir de cette chambre qui a été leur mère; la nature a prévu ce besoin et elle a en conséquence laissé une fenêtre à cette mère, fenêtre par laquelle les jeunes gallinsectess'échappent et vont chercher les feuilles où nous les avons prises en commençant ce récit.
Beaucoup de savants ont longtemps pris les gallinsectes pour des galles, c'est-à-dire pour des excroissances formées par la piqûre dans laquelle certains insectes déposent leurs œufs dans l'épaisseur de certaines feuilles et de certaines branches.
Quelques insectes semblent partager l'erreur des savants. Les ichneumons pondent leurs œufs dans le corps de la gallinsecte, et les jeunes ichneumons en sortent plus tard, mais non pas comme les propres enfants qui s'échappent par l'issue légale; ils pratiquent des trous dans cette mère devenue immeuble, et naissent aveceffraction.
La graine d'écarlate de Pologne, le kermès et la cochenille qui servent à teindre en rouge, sont des gallinsectes.
Je brûle, mon ami, de savoir quel récit vous opposerez à celui-ci, vous qui êtes allé si loin; je vous défie même d'oser un mensonge aussi extraordinaire que cette vérité que je vous fais voir. J'ai beau me rappeler tous les voyages que j'ai lus, j'y vois toujours les grandes nouveautés que voici: Les femmes se mettent des anneaux dans le nez, au lieu de se les mettre aux oreilles comme les nôtres; elles mettent sur leurs têtes des plumes de perroquet au lieu de plumes d'autruche. Elles sont un peu nues par en bas, ce qui paraît indécent aux Européennes, qui ne montrent à nu que la moitié supérieure du corps.
Les hommes sont fiers d'un grain ou de deux grains de girofle qu'on leur permet de porter pour leurs belles actions. Nous en rions comme des fous, nous autres Européens. Des clous de girofle! bon Dieu! se faire casser les bras et les jambes pour des clous de girofles. Réellement les sauvages sont bien drôles. A la bonne heure, nous, quand nous nous exposons au feu et au sabre, nous savons ce que nous faisons, nous qui sommes blancs, nous qui sommes éclairés et civilisés. Ah bien! que l'on vienne nous offrir des clous de girofle, on serait bien reçu. Non, non, on nous permet deporter à une boutonnière de notre habit un petit morceau de ruban rouge; plus tard nous le nouons en rosette, mais tout le monde n'arrive pas là.
Il y a encore, mon ami, une grande différence que j'ai vue dans les voyages entre les hommes des différents pays sur lesquels j'ai lu des relations. En France, par exemple, la plupart des hommes sont tout prêts à tout faire pour de l'or, pour des louis. Avec ces pièces rondes, vous achetez tout, et même ce qui ne devrait ni se vendre ni s'acheter. En Angleterre, ce n'est plus cela; voyez ce que c'est que de voyager! on achète tout pour des guinées et des souverains. En Espagne, au contraire, c'est avec des réales; en Italie avec des ducats; dans certaines îles de l'Amérique, on vous vend les mêmes choses, mais pour certains coquillages, tandis que sur la côte d'Afrique c'est pour de la poudre d'or. Il est vrai que c'est toujours pour de la monnaie, et que les denrées que l'on vend sont les mêmes, puisque c'esttout, sans aucune exception.
Vale.
Je ne sais si vous avez remarqué comme moi la puissance secourable que les petites choses tirent de leur petitesse même; peut-être ensuite n'avez-vous pas eu autant que moi d'occasions de vous reconnaître vaincu par elles.
Dans le combat entre David et Goliath, les chances étaient pour David.
Pour connaître toute sa force, l'homme a besoin d'avoir à combattre quelque chose d'un peu impossible à vaincre.
Les petites choses font tout et défont tout; elles passent à travers tout et au-dessus de tout; on n'est jamais assez fortifié contre elles, et elles finissent toujours par vous atteindre.
Les gens qui écrivent l'histoire s'évertuent en vain à trouver de grandes causes aux événements, et à prouver la préméditation destuiles qui tombent sur la tête du monde. Il y a une foule de petites habitudes contre lesquelles on ne lutte qu'avec un immense désavantage, et sur lesquelles je n'ai jamais vu remporter la victoire. Le cardinal de Retz, arrière-grand-oncle du coadjuteur, tint trois ans ses chevaux, ses chiens et ses équipages de chasse à Noisy, près de Versailles, en disant tous les jours: j'y irai demain.—Il n'y alla jamais.
Il y a près d'ici une mare profonde dans laquelle il y a, dit-on, des anguilles; vous souvient-il que nous avons passé un mois à nous dire tous les soirs: il faudra cependant tendre une ligne dans cette mare. Nous passions devant quatre fois par jour, et vous savez que vous êtes parti sans en rien faire, et que je n'y ai plus pensé depuis.
Il y a quinze ans que je ne puis réussir à faire une expérience assez curieuse dont vous avez peut-être entendu parler: c'est à propos de lafraxinelle.
Lafraxinelleest une belle plante que je rencontre dans un coin du jardin; du sein d'un feuillage touffu et luisant, elle élève un grand épi de fleurs roses ou blanches suivant la variété.
J'ai toujours entendu dire que des vésicules qui la couvrent s'échappe une sorte de gaz ou d'huile volatile, que ce gaz produit autour d'elle une sorte d'atmosphère inflammable qui prend feu quand on en approche une bougie au moment des grandes chaleurs, et forme autour de la plante une auréole lumineuse qui ne lui nuit en rien.
Je me suis toujours proposé de m'assurer par mes propres yeux de la vérité de cette assertion; j'en ai toujours laissé échapper l'occasion, je tâcherai d'y penser ce soir.
Lanigelle de Damasest une fleur d'un beau bleu pâle, qui s'épanouit toute enveloppée d'un feuillage vert, découpé aussi finement que des cheveux, ce qui lui a fait donner le nom decheveux de Vénus; c'est une plante charmante qui se multiplie à l'infini dans les jardins où il y en a eu une fois. Les Orientauxfont un grand usage de ses semences pour toute espèce d'assaisonnement.
Quand arrive la saison des amours, l'épouse, entourée de plus d'une douzaine d'époux, entre ces belles courtines de soie bleue et de gaze verte, vous paraîtrait devoir être un peu embarrassée; elle est plus haute qu'eux, leurs caresses ne semblent pas pouvoir l'atteindre. Triste grandeur, ennuyeuse élévation! Mais l'amour est ingénieux.
Les fleurs de laruesont à peu près dans la même position: mais elles n'ont cependant à triompher que d'une difficulté; les étamines, les amants, ne sont qu'abaissés et éloignés de l'amante, ils se redressent vers elle et retombent ensuite.
La petite nymphe qui habite lanigellea moins de dignité. D'ailleurs, elle pourrait attendre toujours, et verrait ses amants se flétrir et succomber sans qu'ils aient pu lui témoigner autre chose qu'un amour respectueux: ce n'est pas leur position, mais leur taille, qui les empêche d'arriver à elle.
Cette nymphe est comme les autres nymphes; elle veut bien s'enfuir; mais elle veut être vue et un peu poursuivie.
Elle attendrait bien si l'on pouvait venir, mais elle sait que sa superbe indifférence serait prise au mot.
A la cour, les princesses font inviter les hommes à danser, tandis que ceux-ci invitent les autres femmes. Les reines et les impératrices qui se sont permis d'avoir des amants, ont dû descendre les quelques marches de leur trône que l'amour n'osait franchir.
C'est ce que fait la nymphe de la nigelle.
Ses amants empressés s'élèvent en vain vers elle, ils n'arrivent qu'aux deux tiers des cinq pointes qui la terminent. D'abord elle paraît ne se point soucier de leurs efforts: c'est qu'elle sait que le moment des noces n'est point arrivé. Lesanthères, ces petites masses qui portent lepollen, deviennent d'un jaune pâle de vertes qu'elles étaient. Il faut croire qu'elle les trouve ainsi plus beauxou plus touchants, car, à ce moment, elle abaisse ses cinq bras vers ses amants.
Puis son riche vêtement bleu se flétrit et tombe, et en même temps disparaissent les amants. Seul au milieu de sa chevelure verte, l'ovaire grossit et se gonfle, et devient une sorte de capsule d'un vert brun dans laquelle sont renfermées les graines qui doivent reproduire la plante.
Au sommet d'une haute tige qui s'élance d'un feuillage également fort découpé, se balance un long épi de fleurs d'un bleu violet en forme de casque.
C'est l'aconitqui naquit, dit-on, de l'écume de Cerbère.
C'était un poison fort usité chez les anciens; on s'en servait pour empoisonner les flèches, et les femmes et les maris fatigués l'un de l'autre s'en offraient dans toutes sortes de mets.
Il paraît cependant que c'était un poison un peu vulgaire et dont ne se servaient pas les personnes d'un certain rang,—ainsi qu'est aujourd'hui l'arsenic, qui a remplacé le divorce depuis quelques années.—L'empereur Claude, quand il fut question de lui faire échanger la couronne contre une apothéose, fut empoisonné avec des champignons, ce qui les fit appeler à Rome un mets des dieux.
Nous parlions tout-à-l'heure de cette plante infecte qu'on appellela rue; elle me revient à l'esprit en parlant de poison. En effet,la ruea passé longtemps pour un antidote très puissant, et on assurait que le fameux contre-poison de Mithridate, roi de Pont, ne se composait pas d'autre chose que de vingt feuilles deruebroyées avec deux noix sèches, deux figues et un peu de sel.
La rueentre dans la composition du fameux vinaigre des quatre voleurs.
Ou dit que quatre voleurs, du temps de la peste de Marseille, avaient imaginé ce vinaigre anti-pestilentiel, au moyen duquel ils parcouraient sans danger les maisons, en s'emparant de tout ce qui était à leur convenance.
Peut-être les quatre voleurs n'ont-ils fait dans tout cela qu'imaginer l'histoire qui leur a fait vendre le vinaigre fort cher.
On a fait également contre la peste un vinaigre d'œillets, mais quelle que soit l'efficacité qu'on attribue à ce vinaigre, je crois qu'il vaudrait mieux n'y pas mettre d'œillet que de n'y pas mettre de vinaigre.
L'œillet est une des fleurs réputées fleurs par les amateurs. J'ai vu, dans un vieux livre, un magnifique éloge de l'œillet: c'est là que j'ai appris la recette du vinaigre d'œillet contre la peste.
Dans ce livre, on loue l'œillet de ce qu'il n'a pas d'épines comme la rose. «L'eau distillée d'œillets est un remède excellent, ajoute l'auteur, contre le mal caduc, mais si on en compose de la conserve, c'est la vie et les délices du genre humain.»
L'auteur du livre donne des recettes pour faire fleurir des œillets bleus ou verts, ce qui n'est pas vrai.
Il fait de la manière dont il soigne les œillets un tableau magnifique; il ne les met pas dans des pots de terre, il ne soutient pas leurs branches par des morceaux d'osier, il les met dans des caisses d'ivoire, et attache leurs tiges sur des baguettes noires auxquelles il les accouple au moyen d'anneaux d'argent.
Les amateurs dont j'ai vu les collections d'œillets sont loin de les entourer d'un luxe pareil. Sur chacun des petits bâtons d'osier qui servent de tuteur aux œillets, ils placent des vieilles pipes cassées et des ergots de mouton. Je vous assure que c'est au premier abord une fort laide collection. Ces vieilles pipes et ces ergots de mouton ne sont pas mis là seulement pour l'ornement, peut-être même n'entre-t-il dans la raison qui les a fait ainsi placer aucune idée de parure et d'élégance. Le grand ennemi des œillets est leforficulaire, plus connu sous le nom deperce-oreille. Les pipes et les ergots sont des piéges, des abris qu'on lui offre et où on le surprend sans défiance.
Vale.
Une chose me préoccupe depuis quelque temps; je vous ai parlé de cette maison couverte de chaume, de ce chaume couvert de mousse, de cette crête du toît couronné d'iris qu'on aperçoit d'un certain endroit de mon jardin. Depuis quelques jours je la vois toujours fermée; j'ai demandé à mon domestique:
«Est-ce que le bûcheron n'habite plus là-haut?
—Non, Monsieur, il est parti il y a deux mois. Il est devenu riche, il a fait un héritage, 600 livres de rente; il est allé demeurer à la ville.
Il est devenu riche!
C'est à dire qu'avec ses 600 livres de rente il a été louer à la ville une petite pièce sans air et sans soleil, d'où l'on ne voit ni le ciel, ni les arbres, ni la verdure, où l'on respire un air nauséabond, oùl'on est entouré pour tout point de vue d'un papier d'un jaune sale, enjolivé d'arabesques chocolat.
Il est devenu riche!
Il est devenu riche! c'est à dire qu'il n'a pas pu garder son chien qu'il avait depuis si longtemps, parce que cela gênait les autres locataires de la maison.
Il loge dans une sorte de boîte carrée; il a des gens à droite et à gauche, dessus et dessous.
Il a quitté sa belle chaumière et ses beaux arbres et son soleil, et ses tapis d'herbe si verte et le chant des oiseaux, et l'odeur des chênes. Il est devenu riche!
Il est devenu riche! Le pauvre homme!
Vale.
Le fenouil élève à cinq ou six pieds ses tiges chargées d'une verdure semblable à des plumes d'Autruche.
Pline prétend que les serpents recherchent singulièrement cette plante, et qu'ils ont de bonnes raisons pour cela. Elle les rajeunit et rend la vivacité à leurs yeux émoussés, ce qui est pour eux d'une grande importance, si l'on croit, comme le racontent certains naturalistes, que le serpent fascine du regard divers reptiles et même des oiseaux, et les force à venir jusque sur lui par une puissance magnétique invincible.
Les médecins ont pendant longtemps appliqué sur les blessures faites par les chiens enragés, la racine du fenouil broyée avec du miel. Au bout de trois ou quatre cents ans, on s'est aperçu que cela n'avait jamais guéri personne.
Aussi belle dans son port et répandant une odeur beaucoup plus agréable, l'angélique s'élève sur le bord des ruisseaux. L'angélique sert d'asile et de nourriture à la fois à la chenille du beau papillon appeléMachaon.
Le soleil a disparu derrière les grands arbres, déjà depuis quelques instants, si bien que je n'aurais pas reconnu le fenouil et l'angélique, si je ne les avais déjà vus bien des fois. Le temps est chaud et lourd: voici une belle occasion de vérifier le phénomène de lafraxinelle.
«Varaï, apporte-moi une bougie.
—Monsieur, c'est qu'on frappe à la porte du jardin.
—Donne-moi la bougie, et va ouvrir.
—Monsieur, voilà deux fois que j'allume la bougie et deux fois que le vent l'éteint. Entendez-vous comme on frappe?
En effet, on frappait à rompre la porte.
—Varaï, va ouvrir. Un homme se présente que je ne reconnais pas d'abord.
—Eh! bon jour, mon cher Stéphen, comme il y a longtemps que je ne t'ai vu; je vais à..., et je n'ai pas voulu me trouver ainsi près de ton ermitage sans venir y passer quelques jours avec toi.
Seulement alors je reconnais Edmond. Vous savez, mon cher ami, ou vous ne savez pas de quel Edmond je veux parler. Peut-être auriez-vous besoin comme moi de l'avoir devant les yeux pour vous rappeler qu'il existe. Jamais il ne m'a tutoyé de sa vie. Je me souviens qu'une fois il m'a emprunté quelques louis dont il ne m'a jamais reparlé. Cependant il donne sa valise à mon domestique, et lui dit:
—Chose... comment vous appelez-vous? Payez le cocher et donnez-lui pour boire. Ah! par exemple, Stéphen, je ne comprends pas comment tu ne fais pas arranger le chemin qui conduit ici, si tant est qu'on puisse appeler ça chemin; il y a de quoi se rompre le cou. Heureusement que je n'ai pas mes chevaux ici, je les aurais laissés en haut de la côte. As-tu dîné?
Il y avait déjà quelque temps que je cherchais à me remettre de la stupeur où m'avait plongé cette arrivée ou plutôt cette invasion, et je cherchais à composer une phrase qui ne renfermât nitunivous, ne voulant pas que ledit Edmond me forçât à le tutoyer, ne voulant pas non plus lui faire l'offense de ne le tutoyer pas après qu'il s'était servi à mon égard de cette façon de parler, ce qui me semblait équivaloir à l'action de ne pas donner la main à quelqu'un qui vous tendrait la sienne, insulte qui ne peut être expliquée que par un profond ressentiment. Je crus avoir trouvé une phrase.
—Oui, mais je n'ai pas soupé.
—Ah! tu soupes? Eh mais, ce n'est pas trop sauvage; je crois que tu vaux mieux que ta réputation. Je meurs de faim.
Je fais signe à Varaï de tout préparer pour le souper, et nous entrons dans la salle à manger. Le couvert est mis. Edmond se verse successivement deux verres de vin.
—Qu'est-ce que ce vin-là?
—Du vin de Bordeaux.
—Tu aimes le vin de Bordeaux? Est-ce que tu n'as pas de vin de Bourgogne?
Vous avouerai-je, mon ami, que je me sentis rougir en avouanthumblement que je n'avais qu'une seule espèce de vin. Et... il faut tout dire, je fus bien près de prendre un prétexte, de dire que mon marchand m'avait manqué de parole, ou toute autre banalité à l'usage des gens qui sont dans le même cas que moi.
—Pourquoi ta salle à manger est-elle de cette sombre couleur de bois? J'en ai une qui est charmante; elle est tout en stuc blanc.
—Ce doit être fort beau.
—C'est magnifique. Sur un dressoir en acajou sont des cristaux de Bohême de la plus grande richesse.
A ce moment, j'entendis dans le jardin un bruit semblable à celui que fait une laie suivie de ses marcassins, lorsqu'elle débusque d'un fourré.
—Qu'est-ce qu'on entend dans le jardin?
—Ah! mon Dieu! s'écrie Edmond, je gage que c'est Phanor.
—Qu'est-ce que Phanor?
—Unpointersuperbe, un chien anglais.
—Mais il ravage mon jardin!
Je me lève en toute hâte. Edmond me suit après avoir fini de manger ce qu'il avait sur son assiette, en disant à demi-voix: «c'est étonnant, ordinairement il ne marche que dans les allées.» Au jardin, nous entendons une course effrénée à travers des massifs de fleurs: un chat sort le premier; il est suivi, à peu de distance, par un grand chien qu'Edmond appelle inutilement; le chat pénètre dans un autre massif, Phanor y entre presqu'en même temps que lui.
—Cela ne m'étonne plus, dit Edmond, il ne peut pas souffrir les chats. Phanor, Phanor, ici!
Le chat a franchi un mur; Phanor reste au pied de la muraille. Enfin il revient à la voix de son maître; mais comme il voit qu'il va être battu, il recule et s'enfuit.
—Au nom du ciel, Edmond, prenez votre chien, il va briser mes plus beaux rosiers.
—Phanor, ici!
—Mais vous lui montrez votre canne, il ne viendra pas.
—Il faudra bien qu'il vienne. Phanor, ici; ici, Phanor!
—Ne le menacez plus et appelez-le.
—Il faut bien que je le corrige. Ici, Phanor!
—Mais vous le corrigerez quand vous le tiendrez.
—Non, non; il faut qu'il vienne tout en voyant la canne. Oh! moi, je ne passe rien aux chiens. Phanor, ici Phanor!
Le chien fait quelques pas pour revenir à son maître; mais, à l'aspect du bâton, il prend encore la fuite. Il vient un moment où Edmond entre dans une telle fureur, qu'il lance sa canne au chien qui se sauve. La canne brise la tête d'un lis en fleur. Edmond poursuit le chien absolument comme le chien poursuivait le chat il y a quelques instants. Tous deux marchent à l'envi à travers mes plus belles plantes. Enfin Varaï arrête le chien au passage et le saisit. Edmond se précipite sur un arbre et en arrache une branche.
Grand Dieu! moncerisier de la Toussaintqui donne des cerises au mois d'octobre!
Il bat son chien avec la plus belle branche de mon cerisier.
«Ah! maître Phanor, je vous apprendrai à dévaster les jardins.»
Le mal est fait, et il est irréparable; je demande la grâce de Phanor, ne serait-ce que pour ne plus l'entendre crier. D'ailleurs, la branche de cerisier s'est rompue sur le dos du chien, et Dieu sait à quel arbre Edmond va s'adresser pour remplacer son arme. Voyons, Edmond, ne le battez plus, le mal est fait; d'ailleurs, il y en a peut-être moins que vous ne le pensez.
—Ce n'est pas tant pour quelquesmauvais bouquetsqu'il a bousculés, mon cher Stéphen; c'est parce qu'il m'a désobéi que je veux le corriger.
—Ah! je vous en prie, Edmond, ne le lâchez plus.
—Laisse, laisse, je veux voir s'il sera plus obéissant.
—Je vous demande en grâce de ne plus faire l'expérience.
—Phanor, ici! Tu vas voir qu'il obéira à présent... ici, Phanor! Eh bien, Phanor, ici! ici, ici, Phanor!»
Phanor prend de nouveau la fuite; Edmond le poursuit derechef, et la course recommence à travers mes arbustes et mes fleurs.
—Varaï, ramasse la canne de ce monsieur, et tiens-la lui prête au moment où il voudra battre son chien, pour qu'il n'en emprunte plus une à mes arbres.
Mais Varaï est plus ingénieux que moi; il a été ouvrir la porte du jardin, et Phanor, au moment où il passe devant, suivi de près par son maître, l'aperçoit, fait une pointe et disparaît dans la campagne. Edmond rentre dans la salle à manger.
«C'est étonnant, dit-il, un chien qui obéit au moindre signe... Allons, allons, c'est égal, reprenons notre souper; tu verras comme je te le remettrai au pas. Dis donc, tu devrais envoyer quelqu'un à la recherche de Phanor; j'ai peur qu'il ne se perde dans ce pays de loups où il n'est jamais venu.
—Mon pauvre Edmond, Varaï est à lui seul tous mes domestiques, et s'il va chercher Phanor, nous ne souperons pas. On s'en occupera un peu plus tard.
—Ah! diable pourvu qu'il ne se perde pas!»
Nous nous remettons à manger. Comme Varaï venait de me donner du vin et de l'eau, il fit la même offre à Edmond. «Du tout, du tout, homme de couleur je ne bois jamais d'eau.
Donne-moi un peu d'omelette; c'est de l'omelette aux herbes. Sais-tu comment j'aime l'omelette? Ce qui est bon là, vraiment bon là, c'est une omelette aux truffes: voilà ce que j'appelle une omelette! Ton argenterie n'est pas mal: je me suis donné par ces derniers temps un joli service en vermeil: on ne peut plus avoir que du vermeil aujourd'hui, les portiers mangent dans l'argent.»
Tout le souper se passe ainsi. Edmond finit par me dire qu'il est fatigué, et demande qu'on le conduise à sa chambre. Varaï ne tardepas à revenir, parce que M. Edmond veut qu'on lui donne une seconde bougie, attendu qu'il a l'habitude d'en laisser brûler une la nuit; il ne peut pas souffrir l'obscurité. Puis M. Edmond veut qu'on lui bassine son lit; puis il lui faut de l'eau sucrée pour la nuit, et une couverture de plus, et un second oreiller; puis il faut boucher la cheminée, il viendrait de l'air. Enfin il se couche; moi je me couche aussi, car Varaï a voulu me faire des questions, peut-être même des observations sur ce Monsieur; cela aurait augmenté ma mauvaise humeur.
Il vient passer quelques jours, qu'entend-il par quelques jours? Comment n'ai-je pas eu l'idée de dire tout de suite que j'étais obligé de partir demain pour un voyage. Maintenant il n'est plus temps.
Le chien est rentré; on le met au chenil; il passe la nuit à hurler de cette façon horrible et lamentable qui fait frissonner l'homme le plus intrépide.
Le matin, on va annoncer le déjeuner à Edmond, mais il ne se lève pas si tôt que cela; on retarde le déjeuner d'une heure. Je lui demande s'il a entendu son chien.
«Ah oui, dit-il,ce pauvre Phanor; c'est qu'il ne connaît pas la maison. Dans deux ou trois jours il ne criera plus. Dis donc, moricaud, qu'est-ce que tu lui as donné à manger?
—De la pâtée comme à tous les chiens;
—Ta, ta, ta, moricaud, tu n'y es pas du tout; il faut lui faire de la soupe un peu grasse, entends-tu. Ce pauvre Phanor n'est pas accoutumé à la pâtée; c'est bon pour les chiens nègres, la pâtée.»
Nous allons au jardin; on nous donne des pipes; il daigne remarquer une grande pipe en cerisier, avec son bouquin d'ambre gros comme un œuf, et il dit: «J'en ai une dont le bouquin est deux fois gros comme celui-ci. Ton jardin est gentil, Stéphen; ça n'est pas grand, mais c'est gentil. Ah! ça, ça t'amuse donc, de cultiver comme ça des bouquets? Pauvre garçon! Du reste, j'ai un oncle qui estprécisément comme cela. Ah! par exemple, il a un beau jardin, un étang, des bois; il faudra que je redresse un peu Phanor. Mon oncle ne rirait pas, s'il allait faire chez lui ce qu'il a fait hier soir ici en arrivant.»
En disant cela, il cueille une rose et la met à sa boutonnière.
«Ah! mon Dieu! qu'est-ce que tu fais?
—Comment, qu'est-ce que je fais; je cueille une mauvaise rose pour la mettre à ma boutonnière.
—Une mauvaise rose! c'est la dernière que donnera ce rosier de l'année, la plus belle des roses blanches,madame Hardy. J'avais espéré la voir encore cinq ou six jours, je n'en reverrai plus que dans un an.
—Tu es pis que mon oncle; on ne touchera plus à tes roses. Ah! ça, qu'est-ce qu'on fait ici? A quoi s'amuse-t-on?
—On ne s'amuse pas.
—Ça m'est égal, je lirai, je me promènerai. Tu n'as plus ton cheval?
—Non.
—C'est dommage.»
Voilà où nous en sommes, mon cher ami. Je ne sais quand cela va finir; je cherche un moyen de me débarrasser d'Edmond; il ne me dit même pas quand il s'en ira.
Mais qu'entends-je, mon Dieu! deux coups de fusil dans le jardin, je vais vite voir ce qui se passe.
Vale.
Ces coups de fusil que j'entendais n'étaient autre chose que mon ami Edmond qui chassait dans mon jardin, et qui venait de tuer un beau merle. Ce merle était de son vivant le chef de ma musique; je fus plus triste que je ne l'ose dire quand je le vis par terre, ses belles plumes noires souillées de sang. Tous les soins que j'avais pris depuis plusieurs années pour que les oiseaux trouvassent dans mon jardin un asile sûr et tranquille, étaient perdus par ce coup de fusil; bien plus, ce n'avait été qu'une sorte de perfidie et un guet-apens. En effet, partout aux alentours on a coupé les arbres, partout on prend les oiseaux aux pièges ou on les tue à coups de fusil.
Ici seulement je leur ai conservé de grands arbres et des buissons touffus; ici j'ai multiplié les sorbiers et les houx au fruit de corail,les aubépines aux baies de grenat, les sureaux et les hyèbles qui ont des ombelles de grains noirs, le buisson ardent des épis de baies couleur de feu, les lierres dont les fruits verts noircissent à la gelée, les lauriers-thyms dont les fruits sont d'un bleu sombre, les azeroliers couverts de petites pommes rouges; pour qu'ils trouvent tout l'hiver de la nourriture en abondance.—En certaines parties de mon ruisseau, je ne lui ai donné que peu de profondeur, pour qu'ils puissent s'y baigner sans danger.
Et comme tous ces soins m'ont été richement payés! L'hiver, les rouges-gorges viennent demeurer dans ma serre et entrent jusque dans ma maison. L'été, les fauvettes font leurs nids dans les buissons, et les roitelets dans les angles des murailles. Tous se laissent approcher et voir, tous voltigent autour de moi sans s'envoler, tous remplissent mon jardin d'une musique enchanteresse.
Au lieu d'être assis, pressé dans une salle de théâtre sans air, pour entendre pour la centième fois le même ténor avec sa même tunique couleur abricot et ses mêmes bottes chocolat, chanter le même air accompagné des mêmes cris d'admiration de gens qui veulent faire partie du spectacle, j'avais trois opéras par jour.
Le matin, au point du jour, lespinçonsgazouillaient sur les plus hautes branches des arbres, tandis que les fleurs ouvraient leurs corolles, tandis que le soleil levant colorait le ciel de rose et de safran.
A midi, sous l'ardeur des rayons brûlants, le mâle de lafauvette, caché sous l'ombre des tilleuls, élevait sa voix mélodieuse, tandis que sa femelle couvait ses œufs dans son petit nid de crin et d'herbe.
Mais le soir, lorsque tout dormait, lorsque les étoiles scintillaient au ciel, lorsque la lune brillait à travers les arbres, lorsque lesénothères, de leurs corolles jaunes, exhalaient un suave parfum, lorsque lesluciolesluisaient dans l'herbe, lerossignolélevait sa voix pleine et solennelle, et chantait dans la nuit son hymne religieux et amoureux en même temps.
Et cet Edmond vient d'un coup de fusil d'alarmer, de renvoyer peut-être tous mes musiciens, de démentir ma longue et soigneuse hospitalité, qui n'est plus qu'une trahison, puisque, sans elle peut-être, sans la confiance qu'elle lui avait inspirée, mon pauvre merle ne se serait pas laissé approcher de si près et ne lui aurait pas offert une victime aussi facile.
Que ne donnerais-je pas pour faire comprendre à tous mes oiseaux, à tous mes hôtes mélodieux, que je n'ai ni fait ce bruit, ni commis ce meurtre; pour leur faire comprendre qu'ils peuvent revenir, que je ne suis pas un traître, qu'ils retrouveront ici la paix et l'ombre, qu'ils peuvent sans défiance revenir manger cet hiver les baies des arbres.
Comment réparer tout cela!
Et ce pinçon, qui hier encore est venu jusque sur ma fenêtre; il n'y voudra plus revenir, il s'éloignera de moi et de ma maison; l'année prochaine, il ne fera plus son nid dans ce gros orme où il le construisait chaque année.
J'arrive auprès d'Edmond, je le supplie de suspendre sa chasse, il rit et se moque de moi; je suis obligé de direje ne veux pasqu'on tire des coups de fusil chez moi. Edmond me répond que j'abuse de ce que je suis chez moi. Il me semble que c'est lui qui en abuse. Néanmoins ce reproche m'a fait mal: je le laisse au jardin et je vais m'enfermer dans mon cabinet. Je me demande alors à moi-même si réellement c'est lui qui a tort, si l'hospitalité n'impose pas des devoirs difficiles, il est vrai, mais sacrés, et si je les ai remplis. Je cherche quels sont les devoirs de l'hospitalité. Après un mûr examen, je me rends cette justice à moi-même, que, sauf de lui laver les pieds, comme faisaient les Hébreux, j'ai accompli, à son égard, et de la façon la plus scrupuleuse, toutes les lois de l'hospitalité. Mais ce reproche me fait mal; il a tort, mais il croit quej'abuse de ce que je suis chez moi; j'ai presque envie d'aller lui demander pardon.
Vale.