LETTRE XXXVIII.

Il y a des choses qui m'ont réellement étonné dans les récits que m'a faits un voyageur qui a été en Chine. C'est que, dans la langue chinoise, le même motyé, qui à Canton veut diredeux, ne signifie plus qu'un à Pékin.

Vous pensez combien a dû me paraître extraordinaire d'apprendre qu'il y a des hommes qui se rasent la tête, en gardant seulement un petit bouquet de cheveux; moi, qui vois ici les rues pleines de gens qui ne se rasent que le menton, en se laissant des bouquets de barbe au-dessus ou au-dessous de la bouche ou sur les joues; de même que je m'étonne d'apprendre que les femmes indiennes se percent le nez pour y suspendre des bijoux, tandis que nos femmes sont arrivées, à force de civilisation, à se percer les oreilles pour le même usage.

Il m'a dit que l'empereur s'habillait de jaune, ce qui m'a paru singulier à moi qui ai vu ici le roi s'habiller de bleu ou de vert.

Les mères chinoises torturent les pieds de leurs filles pour les empêcher de croître: c'est un supplice que nos femmes s'infligent elles-mêmes, avec la seule différence qu'elles arrivent à des résultats un peu moins monstrueux. On ne sait pas tout ce qu'une femme française souffre de tortures et avec quel courage elle les endure pour diminuer son pied d'une ligne et demie. Le Romain qui brûla sa main au-dessus d'un brasier, aurait pâli si on l'avait mis à une semblable épreuve.

Leslettrés, les savants, laissent croître l'ongle de leur petit doigt, ce que nous ne faisons plus, mais ce qu'on faisait en France du temps de Louis XIV, et ce qui était de bel air, ainsi que le dit Molière:

Est-ce par l'ongle long qu'il porte au petit doigt?

Il est vrai que ce n'est pas tout ce que m'apprit le voyageur des merveilles qu'il avaient vues en Chine, et dont je veux vous dire quelques-unes, quoique j'ignore si vous n'êtes pas en ce moment au milieu desdites merveilles.

Il paraîtrait qu'en Chine les mariages ont pour base l'intérêt et l'argent; que les marchands tâchent de vendre les choses au-dessus de leur valeur; que l'on voit des avares, des paresseux, des ambitieux et des voleurs.

Notre voyageur a également remarqué que l'empereur, pour marque de sa satisfaction, donne quelquefois à ceux qu'il veut favoriser une sorte de gilet jaune ou une plume de paon, tandis que chez nous la faveur du maître se manifeste par un morceau de ruban rouge ou le droit d'écrire devant son nom les deux lettres DE. Il prétend que, dans quelques provinces, des gouverneurs corrompus vendent des honneurs et des emplois. Il parle deministres prévaricateurs et avides, de riches pleins de hauteur et de vanité.

Il assure qu'il y a une gazette à Pékin dans laquelle on trouve des récits exagérés et même des assertions mensongères.

Si je ne me trompe, le voyageur me disait que parmi les Chinois il n'était pas rare d'en voir quelques-uns manquer à leurs promesses ou altérer la vérité.

Quelques-uns sont joueurs, quelques autres débauchés.

Parmi les femmes, il y en a plus de laides que de jolies; parmi les hommes, plus de sots que de spirituels.

On y mange du bœuf, du mouton, du riz.

Parmi les arbres et les plantes qu'il a vus, il m'a cité destilleuls, deslauriers-roses, descamélias, despivoines, desmauveset unmagnoliadont les fleurs précèdent les feuilles. Pour ce qui est de ce dernier point, je ne sens pas un désir extrêmement vif d'aller voir cemagnoliaen Chine, attendu qu'il est venu depuis longtemps me voir en France et que j'en ai trois pieds dans mon jardin; mais cependant il faut dire qu'en Chine je l'entendrais appeleryou lan, tandis qu'ici, moi, je l'appellemagnolia précoce, et les savantspræcox.

Vous voyez si cela vaut la peine d'être antipodes.

Les savants, puisque je viens de les rencontrer, peuple plus singulier que les Chinois, paraissent se servir du latin et du grec moins pour s'entendre entre eux que pour ne pas être entendus des autres, ou du moins le second but est généralement atteint avec plus de succès que le premier.

Il y a longtemps que je médite timidement de faire aux savants une seule et modeste question, et chaque fois que j'ai été près de la risquer, le respect et la vénération m'ont arrêté et intimidé.

Voici ma question:

En quoi serait-il plus criminel de donner aux mois français une terminaison latine ou grecque, qu'une terminaison française auxmots grecs et latins? Quelle différence existe-t-il entre ces deux opérations?

Si j'obtiens que les savants me fassent à ces deux questions la seule réponse raisonnable, à savoir que l'un n'est pas plus criminel que l'autre, et que les deux opérations sont entièrement identiques, je demanderai accessoirement pourquoi lesdits savants n'appellent pas un cabrioletcabrioletus, un moutonmoutonus, et un hêtrehetrus?

Pourquoi, au lieu de dire qu'une plante est polysperme, ils ne disent pas qu'elle aplusieuras semenças?

Pourquoi tel arbre est désigné par eux sous le surnom de microphylle au lieu de petitofeuillé?

S'ils me disent que petitofeuillé, plusieuras semenças, cabrioletus, etc., sont d'affreux barbarismes, je leur dirai que polysperme et microphylle sont des mots grecs auxquels on a donné une terminaison française, comme petitofeuillé est un mot français auquel on donnerait une terminaison grecque, ainsi qu'aplusieuras semençasune terminaison latine; leur déclarant qu'il m'est impossible de saisir la différence qui existe entre ces deux procédés également barbares, également ridicules.

Je comprends parfaitement que les ouvrages de sciences soient écrits dans une langue commune et généralement apprise comme le latin ou le grec, pour qu'ils ne soient pas restreints à un pays; mais, quand on les écrit en langue vulgaire, je ne vois pas pourquoi on va emprunter à des langues étrangères des mots qui existent dans celle qu'on emploie.

Ainsi pourquoi appeler lelupinà feuilles étroiteslupin microphylle, puisque microphylle, barbarisme grec et barbarisme français, ne veut pas dire autre chose que—à feuilles étroites? Pourquoi appeler une sorte d'acaciainerme, au lieu de l'appeler sans épines, qui a le même sens et n'a que le défaut d'être plus clair? Pourquoi dites-vous que la pâquerette esthumifuse, au lieu de direqu'elle est étalée sur la terre? Pourquoi dites-vous que l'orme a la feuillescabrepour dire qu'il a la feuille rude, etc.

Pourquoi ce mélange inutile et bizarre de ces trois langues malheureuses? Adoptez-en une, parlez-la, écrivez-la, et n'empruntez aux autres que les mots qui manquent à celle que vous aurez adoptée.

Ne faites pas de la science d'horribles épines dont vous entourez les plus belles et les plus gracieuses choses.

Vale.

Il est de belles villageoises auxquelles j'ai donné un asile chez moi.

Lamolène, de ses larges feuilles recouvertes d'un duvet blanc, élève sur le bord des chemins sa haute tige terminée par un épi de fleurs jaunes; elle nourrit cinq ou six lépidoptères (vulgòpapillons) et scarabées différents.

Il y a une grande quantité de plantes qui semblent quitter les champs pour venir ainsi sur les bords des chemins, curieuses ou coquettes qu'elles sont; il est rare qu'on les voie ailleurs.

Près de lamolènefleurit au soleil lavipérine, dont les tiges bigarrées de vert et de brun se chargent de petits épis qui en forment un très-grand par leur position. Ces petits épis ont à la fois des fleurs bleues à leur base et des boutons roses à leur extrémité.

C'est ainsi sur le bord des chemins que ladigitaleélance son beau rameau de fleurs roses tigrées de blanc en dedans et pendantes d'un seul côté de la tige à quatre ou cinq pieds de haut, mais seulement sur le bord des chemins qui sont sur la lisière des bois, dont elle aime l'ombre et la fraîcheur.

Toute belle qu'elle est, la digitale est une plante dangereuse; elle exerce sur l'homme une singulière influence; elle ralentit la circulation du sang; aucun animal ne l'attaque.

J'ai rassemblé chez moi ces nymphes des champs et des bois, et chaque année elles fleurissent plus grandes et plus belles.

Une plante qui, dans les jardins, est ordinairement d'un pourpre tellement sombre qu'elle paraît noire et piquetée de points blancs, est appelée scabieuse ou fleur de veuve. Dans son état sauvage, elle est d'un joli lilas qui ne lui permettrait guère de se dire qu'en demi-deuil.

Les femmes, en effet, ont imaginé d'admettre, comme couleur de deuil, la couleur la plus fraîche et la plus charmante; le lilas, c'est le deuil d'un chagrin bien avancé, c'est la transition du gris au rose.

L'invention du lilas pour deuil est une invention analogue à celle de la sarcelle, de la macreuse et de la poule d'eau comme nourriture maigre de carême; c'est un de ces nombreux accommodements qui se font tous les jours avec le ciel comme avec les douleurs légales.

La scabieuse a eu autrefois une fort belle position dans le monde; elle a guéri radicalement plusieurs maladies plus que désagréables, entre lesquelles il faut compter la gale.

Le diable, disait-on, furieux de ce que cette plante précieuse venait ainsi entraver les opérations de quelques-uns de ses ministres, se plaisait à mordre l'extrémité de sa racine dans l'espoir de la faire périr; et aux incrédules on montrait pour preuve cette racine toujours coupée, à son extrémité, du moins dans une des variétés de la scabieuse. Mais on pense bien que la scabieuse, qui guérissait sibien les autres, n'était pas embarrassée pour se guérir elle-même.

Il paraît qu'aujourd'hui la scabieuse est étrangement déchue, qu'elle ne guérit plus rien, et qu'elle sert seulement d'asile à trois ou quatre insectes; du moins on trouve ces deux jugements portés sur elle dans les livres de l'ancienne et de la nouvelle médecine.

Depuis ce matin, le ciel est caché par d'épais nuages, l'air est lourd et on respire difficilement.

Les oiseaux ne chantent pas, les abeilles n'ont pas dépassé les murs du jardin; les fleurs à demi-fanées semblent languir sur leurs tiges; quelques hirondelles volent en rasant la terre.

Un éclair a sillonné un nuage noir et a été suivi d'un bruit sourd et lointain.

Bientôt les lueurs ont été plus fréquentes, les coups de tonnerre plus rapprochés: puis les nuages ont crevé, et la pluie est tombée par torrents.

Alors l'air rafraichi a délicieusement dilaté les poumons; les chèvrefeuilles ont exhalé leurs plus suaves parfums; la terre elle-même a répandu une odeur délicieuse; la pluie a cessé et le soleil est venu donner tous les feux du diamant aux gouttes suspendues aux feuilles des arbres.

Pardon, belles gouttes de pluie, de vous comparer à des diamants!

Les oiseaux ont chanté, les fleurs ont repris leur éclat et ont relevé la tête. Tout est rajeuni, frais, riant, heureux, embaumé.

La pluie d'hier au soir humecte encore la terre; je veux m'occuper de deux peuples auxquels vous ne verrez rien de semblable dans vos courses lointaines.

Ces deux peuples aiment la pluie et en profitent pour se livrer aux plaisirs de la promenade; ces peuples sont hermaphrodites: chaque individu peut être à la fois et un amant entreprenant et une amante timide; mais ces deux cœurs réunis ne peuvent soupirer l'un pour l'autre; il faut qu'un autre individu vienne apporter à la fois une amante à l'amant, à la maîtresse un amant, et qu'à tous deux ils fassent ce qu'on appelle vulgairement une partie carrée.

Je veux parler des colimaçons et des vers de terre.

Les colimaçons se rencontrent sous les feuilles des arbres: se plaire, s'aimer, se le dire, est pour eux la chose la plus facile et la plus simple.

Mais je ne sais par quelle dépravation les vers qui habitent la terre et qui y passent toute leur vie, veulent le jour et l'air pour y parler d'amour.

De deux trous voisins, deux vers sortent à moitié et se rejoignent sur la partie du terrain comprise entre les deux trous: là, si le moindre bruit vient troubler cet heureuxtête-à-tête, ou les quatre amants, représentés par deux individus, semblent ne faire qu'un, aussi rapide que le regard, chacun rentre dans son trou qu'il n'a pas abandonné.

Par quel instinct merveilleux ces deux vers percent-ils séparément et en même temps, de l'intérieur à la surface, deux trous sans communication qui se trouvent précisément à la distance convenable pour qu'ils puissent se joindre en ne risquant hors du trou que le tiers de leur corps.

Quel excès de libertinage les pousse à quitter le sein de la terre, où ils vivent cachés à tous les yeux, pour venir ainsi dévoiler au grand jour les sentiments secrets de leur cœur?

Du reste, je ne sais pourquoi ils se séparent si promptement, et pourquoi ils sont si vifs à rentrer dans leurs retraites. Que peut-on leur faire? Vous les coupez en deux, cela leur est bien égal; un ver coupé en deux devient deux vers en quelques jours.

La nature, par un bizarre caprice, s'est divertie à assaisonner l'amour de voluptés toutes particulières pour les êtres qui, par leur aspect, semblent le moins faits pour de pareilles sensations.

Les colimaçons et les lombrics réunissent à la fois toutes les joies de l'amant qui obtient et de l'amante qui accorde, de l'enivrement de la victoire et de la douce confusion de la défaite.

Cette faveur de la nature semble être un parti pris à l'égard des animaux les plus hideux. Le crapaud en est un exemple bien frappant.

On a fait des millions de vers et des milliers de sermons, de comédies,d'élégies, que sais-je, sur la rapidité avec laquelle s'enfuient les délices de l'amour, on n'a rien trouvé d'assez fugitif dans la nature pour le comparer à ce bonheur. Eh bien, quand deux crapauds, mâle et femelle, s'aiment, et que, cédant à l'ardeur de leur passion, ils se font un mutuel aveu de leur flamme, ce douxinstant, si cela peut garder ce nom, ne dure pas moins de trente à quarante jours.

A la bonne heure, cela vaut la peine de s'en mêler.

Entre les parfums qui se répandent après la pluie, il faut compter l'odeur qu'exhale la fève de ses fleurs blanches tachées de noir. On prétend dans les campagnes qu'il n'est pas prudent de passer auprès d'un champ de fèves en fleurs et que leur odeur trouble le cerveau.

Il y a un vieux vers latin qui le dit:

Cum faba florescit, stultorum copia crescit.

Il me semble curieux de chercher à me rappeler quels accès de folie j'ai pu avoir dans ma vie à l'époque de la floraison des fèves. Cela me sera d'autant plus facile que, pendant bien longtemps, j'ai écrit tous les soirs les impressions de la journée, c'est le seul moyen de m'expliquer bien des actions et bien des pensées.

Juin.

«Quel bonheur! j'ai réussi. Ce bon M. Desloges a consenti à prendre mon billet de 300 francs, en échange duquel il m'a donné une montre et 25 francs en argent. J'ai revendu la montre 40 francs. Me voici sauvé, je pourrai envoyer le bouquet et me trouver au théâtre.

Les fèves étaient en fleurs.

Juin.

«Est-il donc vrai que l'âge refroidit ainsi les cœurs! et l'aveuglement de l'esprit est-il, chez quelques personnes, le résultat des années, et est-ce là ce qu'on appelle de l'expérience?

«Voici un vieil ami qui vient de me sermoner pendant trois heures. Il prétend que j'ai tort de faire dépendre mon bonheur, mon avenir et ma vie, d'une femme et de ses caprices. Je lui ai répondu que celle que j'aime n'est pas une femme, mais un ange, et que le caprice était au-dessous de son esprit et de son cœur. Je n'ai pas tardé à renoncer à lui faire partager ma conviction. Il est des sentiments que tout le monde ne peut pas comprendre, et l'homme est facilement porté à déclarer que ce qu'il ne voit pas n'existe pas, que ce qu'il ne pense pas est une sottise.

«Mais, je puis le dire, il ne s'est élevé dans mon esprit ni un doute ni une crainte, tous les hommes réunis viendraient me dire: elle te trompe, elle t'oublie, elle trahit ses promesses, je ne lui demanderais même pas à elle de me rassurer.

«Non, non, je suis sur d'elle et de son amour. Je ne me pardonnerais pas un moment d'inquiétude, ce serait offenser le ciel qui me l'a fait rencontrer, et qui a mis entre ses mains le bonheur de ma vie. Elle m'attend, elle m'aime. Au moment où j'écris ces notes, elle pense à moi.

«Les hommes, l'envie, le sort, ne peuvent mettre à mon bonheur que des retards.

«Je crois en elle sans restriction; j'irais à l'autre extrémité du monde, qu'au retour, après de longues années, je craindrais de la trouver morte; mais je ne m'adresserais pas une seule fois cette question, est-elle fidèle? m'aime-t-elle encore?»

Les fèves étaient en fleur.

Juin.

«Quelle maladie noire et triste est-ce donc que la misanthropie? et quels longs et décourageants livres elle a inspirés. J'ai des amis, de vrais amis, sur lesquels je puis compter comme sur moi-même. Ils me l'ont dit et je les crois.

«Comme la vie est une riante et douce chose, que de plaisirs elle donne, que de bonheurs elle promet!

«C'est une route charmante sur laquelle on veut à la fois et marcher pour interroger les brumes de l'horizon qui voilent des choses désirées, et s'arrêter pour ne pas quitter les arbres chargés de fleurs dont elle est bordée.

«Comme mon âme a été doucement émue des protestations d'amitié qu'ils m'ont faites, en sortant de ce dîner qui s'est prolongé assez tard! leur bras, leur épée, leur bourse, tout est à mon service. Certes, je n'abuserai pas de ces offres généreuses, mais cela me donne bien du courage et de la confiance de voir que j'ai une place à moi dans de pareils cœurs.»

Les fèves étaient en fleur.

Juin.

«Je viens de lire le discours d'un homme d'état, qui se plaint d'être arraché aux douces habitudes de la vie privée et aux joies modestes du foyer domestique. Mais, dit-il, mon pays me réclame et je dois me dévouer à ses intérêts: je reparais sur la brèche, prêt à lui sacrifier ce qui me reste de jours, etc., etc.

«O pasteurs des peuples que ne suivez-vous toujours un si noble exemple!»

Les fèves étaient en fleur.

Juin.

«Hier soir, je suis arrivé exténué, mais si heureux.

«J'avais fait dix-huit lieues à pied, mais je savais que je la verrais un instant de loin au théâtre. Il y aurait eu cent lieues, j'aurais été bien fatigué, mais je suis sûr que je serais arrivé la même chose et arrivé à temps, quelques obstacles qui se trouvent entre elle et moi. Je ne sais pas toujours comment je les franchirai, mais ce que je sais, c'est qu'ils seront franchis, c'est que nous serons réunis, c'est qu'elle est à moi comme je suis à elle.»

Les fèves étaient en fleur.

Mais ne continuons pas cette froide plaisanterie. Non, ce n'est pas de la folie que d'être sous l'empire des plus beaux, des plus nobles sentiments; ce n'est pas de la folie que de se sentir grand, fort, invincible; ce n'est pas de la folie que d'avoir le cœur bon, honnête et généreux; ce n'est pas de la folie que de croire; ce n'est pas de la folie que de se dévouer; ce n'est pas de la folie que de vivre ainsi hors de la vie réelle.

Non, non, cette froide sagesse qui juge si sévèrement tout ce qu'elle ne peut plus faire; cette sagesse qui ne naît que de la mort de tant de grandes, de nobles et de douces choses; cette sagesse qui n'arrive qu'avec les infirmités, et qui les décore de tant de beaux noms;

Qui appelle le délabrement de l'estomac et la perte de l'appétit, sobriété;

Le refroidissement du cœur et la stagnation du sang, retour à la raison;

L'impuissance envieuse, dédain des choses futiles:

Cette sagesse serait la plus grande, la plus triste des folies, si elle n'était le commencement de la mort du cœur et des sens.

Vale.

Il est des moments où je m'accuse d'une grande inquiétude d'esprit et d'une remarquable propension au vagabondage, quand je vois tout le chemin que j'ai déjà fait dans mon jardin pour voir de nouvelles choses, quand il y en a tant sur lesquelles je passe sans y laisser tomber un regard.

Comme j'allais aujourd'hui me mettre en route, pour reprendre mon voyage d'une touffe delinà laquelle je m'étais arrêté hier, je me suis aperçu qu'il y avait sur le bras de mon vieux fauteuil, de la vie, des mœurs, des ruses, de l'industrie, en un mot toutes les choses que l'on va explorer au loin.

De petits papillons très agréablement nuancés de gris que l'on voit voler le soir dans les appartements, n'ont pas, de même que les autres papillons, toujours joui de ce vol capricieux, de cette légèretécharmante; ils ont été des chenilles comme les autres; mais ces chenilles ne se sont nourries pendant leur vie ni de feuilles ni de fleurs, et au moment de se transformer elles ne se sont pas filé un linceul de soie.

Ce sont de très petites chenilles qui ont seize jambes, et qu'il est assez difficile de voir, quoiqu'on ne voie que trop les traces de leur passage, sur les étoffes de laine et sur les fourrures, où elles se font un large chemin, relativement à leur grosseur, où elles ravagent et détruisent sans relâche.

Pendant l'été ces petits papillons gris qui voltigent dans les maisons, déposent des œufs blancs, sur quelque tenture, de petites chenilles sortent de leurs œufs, et s'occupent tout de suite de se nourrir et de s'habiller. L'étoffe sur laquelle elles sont nées leur offre à la fois des vêtements et de la nourriture, elles arrachent des brins de laine et s'en font un fourreau, qu'elles allongent et élargissent à mesure qu'elles croissent. Quand le vêtement est convenable, elles continuent à arracher des brins de laine, mais pour les manger.

Une de ces petites chenilles que l'on appelle teigne est-elle sur du drap rouge, son fourreau sera rouge; c'est ce qui arrive sur le bras de mon fauteuil en velours de laine; si elle est sur quelque tapisserie de diverses couleurs, ces couleurs se reconnaîtront également sur son vêtement. Ceci qui semble tellement nécessaire, qu'il paraît inutile de le dire, n'est cependant pas sans exception. Il arrive quelquefois qu'une teigne placée sur du drap rouge se fait un habit blanc, qu'une autre née sur du drap gris se tisse un vêtement bleu ou rouge.

Mais si vous regardez ces étoffes à la loupe, vous verrez dans le drap rouge des poils blancs, dans le drap gris des poils de toutes couleurs, dont il a plu à la teigne, par des raisons que j'ignore, de faire un choix exclusif.

Soit qu'elle préfère certaine couleur pour son vêtement, soit qu'elle aime mieux les autres pour sa nourriture, je n'ai pu trouveraucun indice qui me fasse décider si la coquetterie chez cet insecte l'emporte sur la gourmandise.

Cependant il faut dire, qu'en cas de disette, la teigne mange son habit et paraît le trouver un mets délicieux: d'autres trouvent sur les fourrures de quoi satisfaire ces deux besoins impérieux, jusqu'au moment où elles vont se cacher dans quelque coin où elles attendent, dans une mort apparente, le moment de devenir papillons.

Je croirais facilement que les teignes étaient inconnues des anciens, si je m'en rapportais aux gens qui disent que l'on voyait encore, cinq cents ans après sa mort, les habits de Servius Tullius.

Mais Pline donne un moyen de se préserver des teignes, qui prouve que les meubles des grands hommes qui nous font faire dans notre enfance tant de thèmes, de versions et de pensums, n'en étaient pas plus à l'abri que mon vieux fauteuil.

Il prétend, très-sérieusement, qu'un habit mis quelques instants sur un cercueil, n'est jamais attaqué par les teignes.

Quelques savants plus modernes n'ont pas cru devoir ajouter foi à la recette de Pline, mais ils ont conseillé d'envelopper les étoffes que l'on veut préserver dans une peau de lion, pensant, sans doute, que ces petits insectes avaient pris au sérieux la royauté que l'homme a concédée au lion, et qu'ils respecteraient ce monarque même vaincu, dépouillé et devenu tapis.

C'est une expérience qui ne réussit pas plus aux lions qu'aux autres monarques. Les teignes mangent les étoffes dans une peau de lion absolument avec la même assurance que l'on a cassé le testament de Louis XIV.

Mais il est bien vrai que je suis un coureur comme vous: si je suis resté tout ce temps sur mon fauteuil, c'est que le ciel était gris et triste. Mais un rayon de soleil vient de déchirer les nuages, et je vais au jardin voir cette petite touffe de lin auprès de laquelle j'avais terminé hier mon étape.

On m'a montré un homme que de crédule on avait rendu complètement fou. On lui avait d'abord dit innocemment, en lui montrant un paysan qui tenait du lin: Voici un homme qui sème des chemises. Il avait souri. On lui avait affirmé sérieusement et avec raison, que de cette graine sortirait une plante qui, au moyen de préparations, deviendrait de la toile excellente, et que de cette toile on ferait des chemises. Cette idée n'était pas entrée dans son cerveau sans y causer un peu de tumulte, et les gens qui l'entouraient s'étaient amusés à lui donner sur le règne végétal les idées les plus bizarres.

Un jour, on lui dit qu'il y avait au jardin du Roi un saucissonnier de toute beauté.

—Qu'est-ce qu'un saucissonnier? avait-il demandé.

—Parbleu! un saucissonnier, belle question; qu'est-ce qu'un abricotier?

—C'est l'arbre qui produit des abricots.

—Eh bien?

—Eh bien!

—Eh bien, le saucissonnier est l'arbre qui produit des saucissons.

—Comment, comment; mais ce sont les charcutiers qui font des saucissons.

—Je sais bien que les charcutiers font des saucissons, vous n'avez pas, mon bon ami, l'intention de nous l'apprendre; les charcutiers font des saucissons, c'est vrai, mais quels saucissons?

C'est comme la petite Eulalie qui demeure sur votre carré, elle fait des fleurs, mais en étoffes. Vous étonnez-vous pour cela parce qu'Eulalie fait des roses, que les rosiers en produisent aussi. Eulalie fait des fleurs artificielles.

—Quoi! les charcutiers font donc des saucissons artificiels?

—Comme vous dites, mon bien bon ami; mais les saucissons des charcutiers sont comme les roses d'Eulalie, ce qu'est à la nature, ce qu'est le faux au vrai. Si vous aviez mangé le fruit dusaucissonnier, vous ne voudriez plus toucher du bout des dents cette grossière imitation que vous avez mangée jusqu'ici.

—Ah! çà, vraiment, est-ce qu'il y a des saucissonniers?

A cette marque d'incrédulité chancelante, les amis ne daignèrent répondre qu'en haussant les épaules, et continuèrent à causer entre eux du saucissonnier, sans paraître vouloir admettre plus longtemps l'incrédulité dans leur conversation.

—Est-ce la variété à l'ail qui est au jardin du Roi, demanda l'un.

—Oui, répondit l'autre.

—Ah! c'est la plus rare.

—Mais l'arbre a peu de fruits cette année. Vous savez que le saucissonnier est originaire de pays chauds, et les hivers d'ici le font beaucoup souffrir; une partie des fleurs a été gelée par les gelées tardives.

—C'est dommage qu'on n'en puisse pas avoir un, on convaincrait monsieur l'esprit fort.

—J'en pourrais avoir un facilement parce que je suis très-lié avec le jardinier en chef; mais je ne tiens pas du tout à le convaincre; je hais ces grands esprits dédaigneux des croyances du vulgaire, qui croient produire beaucoup d'effet en n'ajoutant foi à rien, qui semblent prendre les hommes pour des niais, au milieu desquels ils font une brillante et unique exception.

—Mais, dit notre homme, je ne demande pas mieux que de croire, quand on m'aura donné des preuves.

—Des preuves! Ne vous ai-je pas déjà prouvé qu'on semait des chemises et qu'on les récoltait. Ne savez-vous pas que le coton vient sur le cotonnier, que le sucre est le produit d'un roseau. Mais vous ne croyez peut-être pas tout cela.

—Mille pardons, je le crois.

—Vous révoquez en doute, j'en suis sûr, que le chenevis est de la graine de corde, comme le tabac est de la graine d'idées qu'on se sème dans le cerveau par le nez. Comme vous ne croyez peut-être pas que les pêches viennent sur des pêchers, vous aimezmieux, sans doute, croire que ce sont aussi les charcutiers qui font les pèches?

—Je ne dis pas cela.

—Vous ne croyez pas non plus que les rosiers produisent des roses, vous pensez que toutes les roses sont faites par mademoiselle Eulalie, n'est-ce pas?

—Non pas, je sais très bien...

—Vous ne savez rien du tout. Savez-vous que la poudre à canon est de la graine de mort? Savez-vous que les pommes viennent des arbres? Mais vous n'en croirez rien sans preuve, de même que pour les bretelles qui viennent sur le bretellier des Indes.

—Oh! ça, je ne savais pas. Comment les bretelles viennent sur un arbre comme les pommes sur les pommiers?

—Je ne vous dis pas que ce soit un arbre pareil au pommier, au contraire, c'est un figuier qu'on appelleficus elastica, parce que en dépeçant les bretelles qu'il produit on en tire la gomme élastique.

—Ah! c'est différent, je croyais que vous parliez des bretelles avec des élastiques en métal.

—Vous croyez toujours comme cela. Ces élastiques de métal sont des élastiques artificielles, une imitation malheureuse duficus elasticaou bretellier des Indes, comme les roses de mademoiselle Eulalie, comme les saucissons des charcutiers.

—Allons, prouvez-lui que les bretelles viennent sur le bretellier.

—Je le veux bien. Tenez, ouvrons un ouvrage de botanique.

Ficus.

Ficus religiosa.Ce n'est pas cela.

Ficus bengalensis.Non plus.

Ficus virens, ficus scabra, ficus mauritana.Ce n'est pas encore cela.

Ficus populifolia, ficus ulmifolia.Non plus.

Ficus laurifolia, ficus citrifolia, ficus crassi nervia, ficus ferruginea, ficus racemosa.

Ficus phytolaccœfolia, ficus glaucophylla, ficus scandens.

Ficus rubiginosa, ficus macrophylla, ficus nympheœfolia.

Non.

Ah! le voici:

Ficus elastica.

Eh bien, leficus elasticaexiste-t-il, oui ou non? répondez. Savez-vous lire? qu'est-ce qu'il y a là?

—Ficus elastica.

—Eh bien! croyez-vous que les Indes existent? Si vous ne croyez pas que les Indes existent, il faut le dire, on va vous les faire voir sur une carte; d'ailleurs vous connaissez les poules-d'Inde et les marrons-d'Inde.

Maintenant, voici des bretelles provenues duficus elastica, elles ne valent rien, elles ont poussé en serre-chaude au Jardin des Plantes. Il n'y a de bonnes que celles qu'on apporte de l'Inde tous les ans, c'est comme les ananas; tous les fruits étrangers ne sont bons que dans le pays. On dit que la récolte a été excellente cette année, les bretelliers sont chargés.

Eh bien, me croyez-vous maintenant? Avez-vous assez de preuves comme cela?

—Oui, quand on me donne des raisons.

—C'est comme le saucissonnier; est-ce plus étonnant que le bretellier ouficus elastica? Si vous ne voulez croire qu'à ce que vous avez vu, vous ne croirez pas à grand'chose, mon bon ami.

Le lendemain, on apporte au déjeuner un cervelas à l'ail.

—Eh bien! tenez, voulez-vous des preuves, en voici.

On goûte le cervelas.

—Croyez-vous que les charcutiers soient capables d'en faire de pareils.

Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.

Et encore celui-ci n'est pas ce qu'il pourrait être; d'abord il n'estpas venu dans son pays natal, ensuite il n'est pas tout à fait mûr, mais tel qu'il est, c'est encore bien autre chose que ceux qu'imitent grossièrement les charcutiers.

—Mais enfin c'est bien étonnant!

—Qu'y a-t-il d'étonnant? Vous savez bien que l'ail vient dans la terre. La nature n'a-t-elle pas produit les porcs, c'est-à-dire que vous admettez que la nature ait produit les deux éléments avec lesquels les charcutiers font leur mauvaise charge de saucisson à l'ail, et vous ne voulez pas qu'elle ait pu réunir ces éléments en un seul et même fruit?

N'a-t-elle pas donné à certains arums l'odeur d'un gigot pourri?

N'a-t-elle pas donné auxbudlëiala couleur et l'odeur des étamines du safran.

N'a-t-elle pas? Mais il vous faut des preuves, Monsieur ne croit rien sans preuves. En vérité, mon bon ami, il faut dire la vérité, vous devenez insociable, il n'y a plus avec vous de conversation possible, plus d'épanchements d'amitié, tout prend l'air d'un théorème, il vous faut des preuves de tout. Bientôt quand on vous dira qu'il fait du soleil ou qu'il pleut, vous demanderez la preuve. Eh bien, je ne sais vraiment pas comment vous la donner, etc.

Ce galimathias, débité avec aplomb, par cinq ou six hommes, à l'encontre de ce pauvre diable qu'on accusait sans cesse d'incrédulité, de voltérianisme, qu'on appelait esprit fort, ou M. Arouet, finit par lui troubler complétement la cervelle.

Vale.

J'en suis encore à ma touffe de lin.

Le lin a une tige haute d'un pied, grêle et d'une couleur glauque; chaque matin il ouvre des fleurs d'un joli bleu pâle qui tombent sous l'ardeur du soleil, et qui sont, le lendemain, remplacées par d'autres.

Quelques assez gros livres ont été écrits à propos de cette question importante: Les habits des prêtres égyptiens et ceux des initiés aux mystères d'Isis étaient-ils réellement en lin ou en coton?

Les voyageurs ont jeté sur le sujet les lumières que voici:

Osbeck (Voyage aux Indes) dit que le lin est inconnu en Égypte.

Olivier (Mémoire sur l'Égypte) dit qu'on y en cultive d'immenses quantités.

La science, grâce aux voyageurs, est juste sur ce point aussi avancée qu'un habitant de la place Saint-Sulpice qui ne serait jamais allé que jusqu'au Luxembourg.

Tout à l'heure j'ai écrit ou prononcé le nom debudléïa, car il me semble toujours, dans mes lettres sans apprêt, écrites du premier jet, que je cause tranquillement au coin du feu.

J'ai connu deux amateurs de fleurs, qui étaient animés dans leur culture d'une noble et touchante émulation.

Le plaisir de l'un, en recevant une nouvelle fleur, n'était pas de voir la fleur, de suivre les progrès de sa végétation, d'admirer l'éclat de ses couleurs, de respirer son parfum, le plaisir, le vrai plaisir, c'était de la montrer à l'autre et de la lui voir tristement envier.

Heureux de posséder la plante, on était bien plus heureux encore de ce que l'autre ne la possédait pas.

Une amitié fondée sur de pareilles bases pouvait durer longtemps, mais ne pouvait se mettre à l'abri de quelques orages.

Il vint une année où l'un de nos deux horticulteurs prit un air plus réservé que de coutume; il semblait un ballon près de crever, tant il était gonflé de joie mal concentrée, de vanité dangereusement raréfiée.

L'autre affecta un air modeste, un air perpétuellement admiratif pour lesgainset lesdiamantsde son rival.

Pour qui les connaissait tous deux, c'était un signe certain que chacun d'eux attendait la floraison de quelque chose de désagréable pour son ami, l'épanouissement de quelque chagrin à lui faire: chacun faisait à l'autre des concessions extraordinaires. On ne se résigne pas volontiers à perdre un ami auquel on est sûr d'inspirer bientôt tant d'envie.

Le plus jeune, M. Ollbruck, vint demander pardon à M. Rémondd'une plaisanterie demauvais goûtqu'il lui avait faite l'année précédente.

Voici quelle était cette plaisanterie:

Cette année-là, après s'être invités réciproquement à visiter successivement leurs jacynthes, leurs tulipes, leurs anémones, leurs auricules, leurs roses, leurs œillets, en un mot les fleurs réputées fleurs, nous l'avons déjà dit, comme certains animaux sont exclusivement par les chasseurs appelés gibier, aucun n'avait remporté sur l'autre le moindre avantage. Vainqueur pour les jacynthes, M. Rémond avait été vaincu pour les tulipes, avait repris sa revanche à l'endroit des auricules, mais l'équilibre s'était rétabli à la floraison des renoncules.

Mais, au mois de juin, M. Rémond mena M. Ollbruck dans un coin de son jardin, où s'étalait majestueusement une sorte de grand et large chardon à feuilles tachetées de blanc, qu'on appelle chardon-marie.

C'était réellement une plante d'une grande magnificence et que je soigne particulièrement dans mon jardin: mais cela ne pouvait avoir aucun succès aux yeux d'un amateur éclairé comme M. Ollbruck. On ne cultive pas des chardons, et, quelque beau que soit un chardon, c'est un chardon.

M. Rémond n'en eût pas fait grand cas chez son voisin, mais chez lui c'était, disait-il, une plante admirable.

M. Ollbruck lui demanda pourquoi il ne faisait pas une collection d'orties et une collection de mourons comme une collection de chardons. Ils se séparèrent assez piqués. Et M. Ollbruck, prenant quelque temps après le premier prétexte venu pour écrire à son rival et ami, écrivit sur l'adresse:

A MonsieurMonsieur Rémond, orties-culteur.

C'est de cette facétie que M. Ollbruck vint demander à M. Rémondun pardon que M. Rémond accorda avec empressement. Et chacun des deux commença à jouer le rôle de son caractère.

M. Rémond se frottait les mains et disait: Ah! ah! mon gaillard, ce n'est pas un chardon cette fois-ci, c'est une bonne et belle chose, c'est quelque chose d'inconnu, quelque chose que vous n'ayez jamais vu; je crois que vous ne vous rebifferez guère cette année.

M. Ollbruck, au contraire, disait: Vous n'aurez pas de peine à me battre, car je n'ai vraiment rien: ah! si... mais une bagatelle, un rien, qui ne me déplaît pas, mais que vous ne daignerez peut-être pas regarder, et peut-être aurez-vous raison, car j'ai peut-être tort d'aimer cela.

Et M. Rémond, qui connaissait son homme, se disait: Il paraît qu'il a quelque chose de très-bien, c'est sa manière; mais c'est égal, tant mieux même: s'il a quelque chose de très-bien, j'aime mieux que ce soit cette année où je suisgardéque toute autre.

—Mon bon monsieur Rémond, vint dire un matin M. Ollbruck, si je ne craignais de vous déranger, je vous prierais de venir voir la petite chose en question.

—Ah! vous voilà, mon cher Ollbruck, enchanté de vous voir, nous irons visiter mon triomphe demain matin; je suis curieux de voir la figure que vous ferez.

—Mon bon monsieur Rémond, j'irai m'humilier devant vos magnificences quand vous voudrez; mais ce que j'ai à vous montrer est si peu de chose que j'ai peur que d'un instant à l'autre cela ne vaille pas la peine d'arrêter vos regards.

—Le gaillard est bien sûr de son fait, pensa Rémond tout bas; puis il ajouta tout haut: Écoutez, Ollbruck, je vous avertis d'une chose, c'est que ma plante, toute éclatante qu'elle vous paraîtra, n'est pas en beauté, elle a souffert de l'hiver dernier.

—C'est comme la mienne, monsieur Rémond, l'hiver l'a fort attaquée.

—Mais enfin la plus belle fille du monde...

—Comme vous dites.

Après de longues cérémonies, on va au jardin de Rémond, et là Rémond nous montre, car je me trouvais avec eux, un bel arbrisseau dont les jeunes branches sont blanches; les feuilles oblongues, grandes, gaufrées, d'un vert foncé par-dessus et blanches en dessous, n'abandonnent point l'arbre pendant l'hiver. A l'extrémité de chaque branche, s'étale un bouquet lâche de sept à huit boules formées de petits alvéoles semblables à ceux des mouches à miel; la boule entière est de la couleur orange la plus resplendissante, et répand une agréable odeur de safran; quand la fleur commence à se passer, elle sent le miel; c'est lebudleïa.

—Eh bien! dit Rémond triomphant.

Ollbruck était attéré, pâle, sans voix.

—Eh bien! que dites-vous de cela? répéta Rémond.

—C'est beau, c'est superbe, mais je connaissais la plante.

—Je ne vous dis pas que vous ne connaissiez pas la plante. Je connais les diamants de la couronne et je ne les ai pas pour cela. Respirez-moi cette odeur, et voyez cette couleur, les feuillespersistantes, mon pauvre Ollbruck. Un arbre qui ne se dépouille pas l'hiver, et quel feuillage vert en dessus, doublé d'argent en dessous. Je ne m'attendais pas à vous voir si accablé. Allons, allons, Ollbruck, vous prendrez votre revanche l'année prochaine. Allons voir votre prodige!

—Mon prodige! s'écria Ollbruck comme se réveillant tout à coup. Oui, allons le voir, et si vous n'êtes pas terrifié comme moi...

On part, on entre dans le jardin d'Ollbruck, et il nous montre... quoi!... Précisément lebudleïa, le même arbrisseau que nous venions d'admirer chez Rémond.

Rémond est écrasé à son tour, car, pour lui comme pour Ollbruck, lebudleïan'a plus de prix. Qu'importe son beau feuillage qui résiste à l'hiver; qu'importe l'éclat et le parfum de ses fleurs.

On cherche à s'expliquer cette bizarre coïncidence. Tous deux sont victimes de la fourberie d'un jardinier.

Le drôle connaissant leur manie était allé les trouver l'un après l'autre; d'abord il s'était présenté chez Rémond.

—Monsieur Rémond, j'ai à vous faire voir une plante rare.

—Voyons ça.

—C'est unbudleïa.

—Je ne connais pas ce nom-là.

—Je le crois bien; et vous ne connaissez pas la plante non plus; venez la voir chez moi.

Rémond va chez le jardinier et est émerveillé.

—Combien en voulez-vous!

—Un louis.

—Combien en avez-vous de pieds?

—Deux. Je compte offrir le second à M. Ollbruck.

—Gardez-vous en bien. Combien les deux?

—Trois louis.

—Comment, au lieu de me faire une diminution...

—Cela ne me rend aucun service que vous en preniez deux. Je suis bien sûr de placer le second chez M. Ollbruck.

—Allons, mettons cela à deux louis.

—Je ne peux pas, il faut bien que je trouve un avantage pour compenser le plaisir que je me prive de faire à M. Ollbruck qui est une bonne pratique, lui, qui ne prend pas ses dahlias chez Vaulin.

—Écoutez, à propos, je vous retiens vingt-cinq dahlias, dont six à bouts blancs.

—C'est bien, mais écoutez, monsieur Rémond, ne prenez qu'unbudleïa. Voyez-vous, je trouve aussi que trois louis c'est trop cher, et j'aime mieux manquer à gagner un louis sur les deux et satisfaire en même temps vous et M. Ollbruck.

—Eh bien! va pour trois louis.

—Non, vraiment, j'aime mieux que vous n'en preniez qu'un, M. Ollbruck se fâchera.

—Le marché est fait, j'emporte les plantes et voici les trois louis.

M. Rémond plante un des deuxbudleïa, brise l'autre et le brûle.

A peine est-il sorti, que le jardinier remplace les deuxbudleïaenlevés par deux autres qu'il avait cachés, puis il va chez Ollbruck et lui joue la même scène, il réserve le second pied pour M. Rémond, etc.

Ollbruck agit entièrement comme Rémond, et chacun presse les jours pour voir arriver celui où il humiliera son rival par l'aspect du fameuxbudleïa.

Lebudleïa, à leurs yeux, n'est plus bon qu'à brûler. Ollbruck arrache le sien et l'écrase sous ses pieds. Je sauve celui de Rémond qui allait avoir le même sort et je le plante dans mon jardin, où il me fait pardonner les plantes vulgaires et communes, Dieu merci, auxquelles je donne asile.

Vale.

UN DIEU MODERNE.—Histoire philosophique et théologique duCHANVRE ET DULIN,leurs fortunes variées depuis leur naissance jusqu'à leur apothéose.

Tout ce qu'on avait adoré jusqu'ici ayant été successivement détruit; toutes les choses auxquelles on obéissait ayant été progressivement abolies, les hommes ont songé à se créer de nouvelles croyances. «L'homme n'est pas, ainsi qu'on l'a trop dit en vers et en prose, un esclave qui aspire à briser ses fers; ce n'est qu'un domestique capricieux qui aime à changer de maître.» Jamais en politique un tyran n'a été renversé qu'au profit d'un autre plus ou moins éloigné; jamais en morale on n'a abandonné une religionque pour quelque superstition ou pour quelque croyance moins raisonnable.

On a renoncé à jamais à cesdieux immortels, on a imaginé un dieu que l'on fait tous les jours pour les besoins de la journée; un dieu tout-puissant le matin, qui trouve déjà des incrédules à midi et des impies à trois heures.

Voici la manière de le faire:

Vers la fin de mars, on sème de la graine de lin en terre légère et de la graine de chanvre en terre bien amendée.

Au mois de juillet, le chanvre montre des fleurs verdâtres insignifiantes, et bientôt ses graines grises arrondies dont les oiseaux sont si avides et qu'ils viennent lui arracher; c'est directement qu'on peut dire de lui:

Aux petits des oiseaux il donne la pâture.

Dès le mois de juin, les champs de lin se sont couverts de petites fleurs bleues sur des tiges grêles qui roulent sous le vent comme les vagues de la mer.

Quand tous deux jaunissent, on les arrache et on les metrouir, c'est-à-dire qu'on les plonge dans l'eau. Là, la puissance terrible qu'ils auront plus tard commence à se manifester; les poissons qui habitent l'eau, où ils sont immergés, fuient ou meurent; les hommes qui travaillent le chanvre et le lin, sont frappés d'une toux sèche et ne vivent guère au-delà de cinquante ans.

Tous deux continueront leurs incarnations plus nombreuses que celles de Vitznou qui en a eu cependant un grand nombre.

Le chanvre et le lin sont métamorphosés en fil.

Le chanvre devient des cordages pour remorquer les bateaux dans les rivières, et de la ficelle pour les toupies et pour les cerfs-volants des enfants.

Mais quelle foule avide et curieuse se précipite par les rues? Un homme pâle et les yeux fixes se dirige, escorté par des soldats, versla place publique, on le livre au bourreau qui lui passe au col une corde de chanvre et le lance dans l'éternité.

Et ici, comme de temps en temps, quelques croyants reconnaissent le Dieu. On sait avec quelle avidité les bonnes femmes se disputent les plus petits morceaux de la corde d'un pendu.

Sur la mer, de nombreux vaisseaux glissent comme de grands cygnes aux ailes étendues. Ces ailes blanches sont encore le chanvre devenu de la toile.

Pendant ce temps, le lin, de son coté, métamorphosé en toile plus fine et plus légère, remplace la feuille de figuier qui faisait le seul vêtement de nos premiers pères et qui a subi d'étranges vicissitudes. Toujours est-il, qu'aujourd'hui la feuille de figuier doit avoir dix aunes de long sur au moins une demi-aune de large.

A ce propos, je ne sais pourquoi, tant de gens s'obstinent à vêtir et nos premiers pères, et les statues des jardins publics, d'une feuille de vigne, tandis qu'il est parfaitement établi que Noé ne planta la vigne qu'après le déluge, et que conséquemment, c'était de feuilles de figuier que s'étaient affublés Adam et Ève.

Le lin enveloppe, cache et préserve du contact de l'air et du contact plus brûlant des regards le corps de satin des femmes.

Mais tous deux vont bientôt cesser de jouer ces rôles charmants; la tempête a déchiré les voiles de chanvre; la mode a réformé les vêtements de lin.

Une fois sur la pente rapide de la décadence et du déshonneur, ils ne tardent pas à devenir de tristes lambeaux, de honteux chiffons jetés avec dédain aux coins des bornes et parmi les boues de la ville.

Mais cette humiliation est le chemin de ronces qui conduit à la toute-puissance, c'est le bûcher qui purifie Hercule et en fait un dieu.

En général, les demi-dieux, les grands hommes meurent de faim, et arrivent à l'immortalité un peu plus tôt qu'ils ne le voudraient, et alors leurs contemporains les déifient volontiers dans des fêtes touchantes auxquelles se mêle la joie d'être débarrassés d'eux.

Romulus ne passe dieu qu'après avoir été déchiré en morceaux. Claude arrive à l'immortalité par les champignons, le poison et la colique. Beaucoup, en des temps plus modernes, n'ont eu accès au Panthéon qu'après avoir été jetés un peu à la voirie.

Et l'on ne devient dieu qu'à force d'avanies.

Aussi le chanvre et le lin ne se découragent pas, et attendent philosophiquement au coin des bornes les nouvelles humiliations qui, comme un chemin, les séparent, il est vrai, du pouvoir suprême, mais les y conduisent cependant.

La nuit, des hommes déguenillés, hâves, une lanterne à la main, viennent chercher ces lambeaux, qu'ils entassent dans des cuves, ou bientôt le lin et le chanvre deviennent une sorte de boue infecte.

De cette boue on fait du papier.

Devenus papier, ils ne sont pas encore des dieux, on les vend à la rame et au cahier; mais cela ne va pas tarder.

Pendant ce temps, d'un autre côté, d'autres hommes concassent, broient, délaient des poisons, les mélangent et les tournent sur le feu jusqu'à ce qu'ils deviennent de la couleur du deuil, de la couleur de l'enfer...

Les prêtres du dieu que l'on va faire s'enferment alors avec le papier, et ils tracent dessus des caractères.

Ces caractères sont au nombre de vingt-quatre; mais, par leur position, ils changent de signe et de valeur.

S'ils mettent telle de ces figures avant telle autre, après celle-ci, entre ces deux-là,

un homme à cent lieues de là relève la tête, se sent gonflé de joie et d'orgueil, et les autres le vénèrent et l'envient.

Si, au contraire, c'est une autre figure qui est après telle autre et avant telle autre, ce même homme s'abat sous la douleur et la honte, il n'ose plus sortir de chez lui, il évite les regards.

Tout le monde l'attaque, le raille, le bafoue.

On plie le dieu en quatre et on le glisse sous les portes.

Certes, on ne peut pas dire de lui ce que Virgile dit de la déesse de la beauté en un demi vers charmant:

Et vera incessu patuit dea.

«Sa démarche révèle une déesse.»

Il entre par-dessous les portes, c'est vrai; mais, une fois entré, il est le maître de chaque maison; il commence à rendre des oracles, puis des oracles aux miracles il n'y a qu'un pas; d'un sot il fait un homme d'esprit, d'un homme d'esprit un crétin, d'un sordide ambitieux un citoyen vertueux et désintéressé; il envoie un roi en exil et couronne qui lui plaît.

Alors les gens qui regrettent les vieilles croyances peuvent éprouver des jouissances bien douces. Ils les voient toutes revivre; mais considérablement augmentées.

Le dieu vous annonce des eaux miraculeuses qui empêchent les cheveux de blanchir, des cirages qui raccommodent les vieilles bottes, et l'on y croit.

Le dieu promet la réalisation de ce fameux chou qui ne pouvait être cuit que dans un pot grand comme une église, et l'on y croit.

Il vous promet des hommes en place incorruptibles et incorrupteurs, des citoyens désintéressés et dévoués à la chose publique, et l'on y croit.

Le dieu vous raconte, pour éprouver votre foi, les histoires les plus saugrenues, et vous y croyez.

Jamais Dieu ne fut si ponctuellement obéi.

Mais, le jour est près de finir; le jour finit, le dieu voit ses autels abandonnés. Le lendemain matin, il ne trouve plus dans ses plus fervents adorateurs que des iconoclastes dédaigneux; il est exposé à plus d'insultes qu'il n'en avait essuyées dans toute la vie pleine de vicissitudes que nous avons racontée.

Jamais dieu ne fut ainsi traité, on le découpe en rond pour couvrir des pots de confiture.

En long pour allumer les pipes.

En carré pour faire aux enfants des poules, des bateaux et des salières.

Il n'est pas d'usage domestique honteux et immonde auquel le pauvre dieu d'hier ne soit exposé aujourd'hui.

Pendant ce temps un autre dieu, qui s'est également glissé sous la porte, vient rendre à son tour ses oracles; il est écouté et obéi avec le même respect et le même aveuglement, jusqu'à ce que le lendemain il aille aux confitures et serve à allumer le feu.

Telle est l'histoire vraie et sans broderie, de la grandeur et de la décadence du chanvre et du lin.

Qui croirait cela du lin, surtout, qui a l'air si innocent, si pur, quand il ouvre au matin ses petites fleurs bleues si légères et si fragiles!

Vale.

Voici une loi singulière que je n'ai jamais vu enfreindre:

Entre les plantes grimpantes, toutes ne forment pas dans le même sens les spirales dont elles embrassent l'arbre ou le treillage auquel elles s'accrochent.

Levolubilisqui ouvre le matin, un peu avant le jour, ses belles cloches de toutes couleurs,—Leharicotqui élève jusqu'au sommet des arbres, après lesquels il grimpe, ses fleurs d'écarlate,—Laglycineaux grappes bleues qui tapisse ma maison,—forment leurs spirales de gauche à droite.

Tandis que lechèvrefeuille, mon cher chèvrefeuille, de même que lehoublon, tourne après les arbres de droite à gauche, et cela toujours sans exception.

Jamais un chèvrefeuille, jamais un houblon n'entortillera un arbre en tournant de gauche à droite.

Jamais unvolubilis, jamais unharicot, jamais uneglycinene grimpera en faisant des spirales de droite à gauche.

Les autres plantes grimpantes ont des manières particulières de s'élever, lavigne, lagrenadillequi a l'air d'une croix de Saint Louis, laclématiteaux petites fleurs parfumées, lepois de senteuravec ses papillons odorants s'accrochent par des vrilles élastiques en forme de tire-bouchons.

Lelierremonte tout droit en poussant de petites racines dans les arbres ou dans les fentes du mur.

C'est ainsi qu'agit lebignonia radicans; seulement, lui n'attache ainsi que son vieux bois, et laisse pendre les branches de l'année chargées de bouquets et de longues fleurs rouges en tuyaux.

Lejasminaux étoiles d'argent appuie ses nouvelles pousses sur ses vieilles branches.

Ainsi fait lamorellequi laisse succéder à des bouquets de fleurs violettes, des girandoles magnifiques d'émeraudes ou de corail (je dis corail faute d'une pierre aussi éclatante que les baies de lamorelle), selon le degré de maturité de son fruit.

Laronceet lapervenchegrimpent par la seule force de la sève, retombent quand elles arrivent à une certaine hauteur, reprennent aussitôt racine par le point où elles touchent la terre, et s'élancent avec une vigueur toute nouvelle.

Dans une de mes lettres précédentes, mon ami, à propos des couleurs, je demandais s'il était un savant qui pût dire quelle était précisément la couleur de la pourpre des anciens.

Le hasard m'a fait tomber ce matin sur un passage de Pline, qui dit que la fleur de l'amaranthe est d'un plus beau pourpre que tout ce que peuvent faire les teinturiers.

Malheureusement l'amaranthe est une fleur quijouebeaucoup; il y en a de tous les rouges carminés depuis le rose jusqu'au violet, il y en a de blanchâtres et de jaunes. Si Pline avait choisi pour termede comparaison une fleur à couleur fixe, nous saurions à quoi nous en tenir.

Cela me rappelle que Virgile, au livre IV des Géorgiques, dit que le safran est rouge:

Crocumque rubentem.

Le safran est violet et a des étamines oranges. Je ne sais laquelle de ces deux couleurs s'appelle rouge en latin. Il est également à regretter que nous n'ayons plus la violette noire dont il est ailleurs question.

Et nigræ violæ sunt.

Un savant a calculé quelle est la marche desorchidées. Il faut d'abord dire comment les orchidées changent de place: l'orchidée est un épi de petites fleurs violettes, roses, blanches ou bigarrées qui sort de deux bulbes dont l'une est très petite, vidée et comme amaigrie, l'autre est blanche et gonflée de suc.

Dieu sait les sottises que cela fait dire, et l'influence que la médecine a pendant longtemps accordée à ces bulbes: l'une supérieure au nénufar dans la propriété chimérique d'éloigner toute pensée contraire à la chasteté; l'autre, au contraire, rendant la jeunesse et la vigueur aux centenaires.

La plus petite des deux bulbes, la bulbe ridée, est celle dont la fleur tire sa sève et sa nourriture, l'autre nourrira la fleur de l'année prochaine. Or, ces deux bulbes étant distantes de quelques lignes, quand la vieille se dessèchera tout-à-fait et qu'une nouvelle bulbe aura crû à côté de l'autre, la plante se sera déplacée de l'espace qui est cette année entre les deux bulbes, c'est-à-dire d'à peu près six lignes, ce qui fait qu'il ne lui faut pas plus de douze mille ans pour faire une lieue.

Vale.


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