Musulman du Cachemire.Musulman du Cachemire.
Musulman du Cachemire.
Après le passage d’un pont, dont ce musulman était le gardien, nous voyons arriver vers nous un superbe palki surmonté d’un cachemire de l’Inde du plus beau fond rouge, devant lequel marche un cavalier vêtu de blanc qui remet une lettre à M. de Ujfalvy. Son cheval blanc, richement caparaçonné, était tenu en bride par un de ses serviteurs. C’était un envoyé du premier ministre, qui devait se tenir à notre disposition et tout arranger pour notre voyage.
Après la lecture de la lettre, nous nous remîmes en marche. L’envoyé monta sur un des deux chevaux qu’un de ses domestiques tenait en laisse, et nous suivit derrière. Un nouveau tchouprassi ou chef de police marche devant nous.
Noble cachemirien.Noble cachemirien.
Noble cachemirien.
Ramban, où nous nous arrêtons, est un misérable petit village qui prend le titre de ville parce qu’il possède un post-office et un bazar. Les habitants ont leur demeure dans les montagnes. Le post-office est un établissement pour le service des lettres; on peut s’y procurer des timbres. Nous habitons le bungalow du maharadjah. Cette habitation, temporaire, il est vrai, puisque Sa Hautesse n’y vient que deux fois l’an, lorsqu’elle va de Srinagar à Djammou et lorsqu’elle en revient, laisse à désirer non seulement sousle rapport du luxe, mais aussi sous le rapport du confort; il est encore vrai d’ajouter que notre confort occidental n’a rien de commun avec celui de l’Orient.
Cette habitation, comme toutes les semblables, possède une véranda, un premier étage, auquel on parvient par un escalier sombre et délabré qui vous conduit à une première pièce pouvant servir d’antichambre; à droite de celle-ci, une autre grande pièce, qui est la principale du bâtiment: elle possède trois petites fenêtres, qui peuvent se fermer avec des persiennes en bois travaillées à jour, de telle sorte que le courant d’air de cette chambre est très bien aménagé: c’est à quoi les Orientaux tiennent avant tout et avec raison. En revenant dans l’antichambre, à gauche se trouve une autre pièce avec une seule fenêtre, et au fond de cette chambre un réduit, transformé en certain lieu des plus primitifs. Toutes ces salles sont blanchies à la chaux, les parquets sont en terre battue et les parties boisées ne sont pas même peintes; pour tout mobilier une table ronde et deux vieux fauteuils cassés. Il est probable que, pour recevoir Sa Hautesse, tout est garni de beaux et magnifiques tapis orientaux et que les murs sont cachés par de superbes draperies brodées d’or. Les Orientaux mettent là tout leur luxe, et en cela ils sont nos maîtres, car quiconque a vu les tapis de ce pays trouve les nôtres ridicules et de mauvais goût, les tapisseries des Gobelins et de Beauvais exceptées.
La situation du bâtiment constitue une de ses beautés; le jardin en est malheureusement assez éloigné, mais il est joli et bien soigné; les citronniers y fleurissent, comme du reste dans tout le pays, et sur la route rien n’est joli comme ces arbres qui mêlent leur feuillage à celui du cèdre et aux fleurs écarlates des grenadiers. Le citron ici est petit et vert et a beaucoup moins de jus que ceux que nous connaissons.
A quelques pas de la demeure du maharadjah un magnifiquepont est en construction sur le Tchinab. J’augure qu’il sera beau par les deux arches qui sont jetées sur les rives, mais quand sera-t-il achevé? Les fils de fer sont déjà posés, mais l’ardeur des ouvriers paraît bien mesurée.
En partant de Ramban, où nous avons eu passablement chaud, nous quittons le Tchinab pour remonter l’un de ses affluents, petite rivière qui, à son embouchure, forme de nombreux zigzags. Le chemin qui suit le cours d’eau avait été une fois bien fait; mais, hélas! depuis combien de temps n’a-t-il pas été réparé et dégagé surtout des pierres qui, se détachant des montagnes, viennent l’encombrer?
Un petit lac est formé par la rivière, arrêtée par un amas de terre considérable. C’est le premier lac que nous voyons dans le Cachemire. Pourtant quelle délicieuse route on pourrait faire au milieu d’un paysage si sauvage! La rivière coule et se brise contre des rocs énormes. Nous suivons un dédale de pierres, de bosquets, d’arbres, de grottes qui semblent tenues par l’effet seul de l’équilibre; nos épaules s’en ressentent quelquefois, et gare à nos têtes! Mais nous sommes à Ramsou, après six heures de marche, sans avoir trouvé un seul village. Le bungalow est ici bien plus petit que celui de Ramban, l’herbe croît dans la cour, et les poutres y sont encore plus dégradées, et l’endroit secret est encore plus abîmé et plus primitif que tout le reste. On voit que Sa Hautesse ne s’arrête pas souvent ici. Du reste la situation laisse beaucoup à désirer; la maison est bâtie sur une éminence de terrain dans le fond de la vallée, éloignée de la rivière, et, comme elle est renfermée dans une cour entourée de quatre murs, la vue est laide et tout à fait restreinte.
En nous éveillant le 21 juillet, nous pouvons voir nos chevaux qui paissent tranquillement sur le toit; nous sommes sûrs au moins qu’ils sont bien portants, tant mieux: la fatigue d’hier n’a pas altéré leur santé.
Pour commencer notre journée, nous traversons des endroits si charmants qu’ils ressemblent aux allées d’un parc; la corniche elle-même qui contourne cet énorme massif semble nous engager à la suivre, mais, à mesure que nous nous élevons, les montagnes deviennent plus hautes, se déboisent et prennent un caractère plus alpestre qu’himalayen. DeRamsouà Banihal, où nous nous rendons, nous traversons trois petits villages, et dans l’un d’eux, près d’une belle fontaine aux abords d’épais ombrages, caché sans doute dans la forêt, un chacal fait entendre des cris plaintifs. Nous en entendrons beaucoup, dit-on.
Les Hindous n’ont aucune peur de cet animal, et, lorsqu’ils en rencontrent un sur leur route, s’il est à leur gauche c’est pour eux un heureux présage, et ils continuent leur chemin avec d’autant plus de contentement.
Il est de tradition qu’une de leurs déesses, connue sous le nom de Dourga, s’est métamorphosée en chacal pour arracher à Kangra, qui voulait le faire périr, l’enfant de Krichna, Dieu favori des Hindous, surtout des femmes. Dourga est la femme de Siva et l’une des trois grandes déesses de la religion hindoue, et son nom lui vint de Dourga, terrible géant qu’elle combattit et vainquit. C’est une espèce d’Hercule femelle; on la représente aussi avec dix bras, et on place presque toujours un chacal à côté de son image.
Il me semble que les Cachemiriens du district de Banihal sont plus forts que les Hindous proprement dits; ils sont grands et bien faits, ils ont des jambes avec des mollets nerveux, ce que n’avaient pas ceux que nous avions vus jusqu’à présent. Les hommes et les femmes manquaient généralement de cette forme gracieuse qui caractérise une jambe bien faite.
Nous voyons beaucoup moins de femmes dans cette contrée, car ici les musulmans et les Hindous sont mêlés, et les premiers sont les principaux habitants du Cachemire.Mais les femmes musulmanes, du moins celles que nous voyons, ne se voilent pas le visage; elles se contentent de le cacher un peu avec le voile qu’elles portent sur leur tête et qui fait partie de leur costume.
Nous ne mettons que cinq heures pour arriver à Banihal en passant par des ponts si primitifs, qu’ils peuvent faire concurrence à leurs frères de l’Asie centrale russe; mais ici rien d’étonnant: ces pays sont régis par des Orientaux, tandis que les Russes, à qui appartient le pays, imitent l’indolent laisser-aller de leurs devanciers.
Quelle différence! les Anglais auraient bien vite fait de construire un pont commode et solide. Banihal possède un bazar; donc, aux yeux des Orientaux, c’est une ville. Faute de grives, on mange des merles, dit le proverbe (c’est en Orient qu’on peut le répéter souvent). On nous conduit toujours au bungalow du radjah, mais il paraît que, comme dans cette localité il y en a deux, un pour le radjah et un pour sa suite, on trouve plus simple de nous conduire au second. M. de Ujfalvy, qui s’aperçoit de la fraude et sait combien les Orientaux méprisent les Européens, ne se laisse pas faire, et, ramenant chacun à son rang, il nous fait donner le bungalow de Sa Hautesse. Celui-ci, quoique plus confortable que le premier, qui ressemblait à une belle écurie, ne vaut pas mieux que tous les autres que nous avions déjà visités.
Cette petite transgression aux ordres du maître était due à la faiblesse de notre domestique; hélas! il nous aurait occasionné bien d’autres désagréments si M. de Ujfalvy n’était déjà parvenu à comprendre assez bien l’hindoustani pour saisir si sa pensée était bien traduite.
D’après cet exemple il est facile de concevoir pourquoi les Anglais ne veulent avoir aucun rapport avec les indigènes et pourquoi les idées d’un sang mêlé leur sont en répulsion. Quand ils pensent, en voyant les Portugais, à ce qu’ils pourraient devenir s’ils se laissaient aller à se commettreavec les indigènes, leur sang britannique se révolte, et cela est bien naturel pour quiconque a vécu un peu dans l’Inde.
La nuit nous amena un orage terrible, la foudre tomba à quelque distance de nous, ce qui nous fit tressauter sur nos tcharpaïs tant soit peu ébranlés.
Le 22 au matin, la rivière était déjà bien grossie, des arbres étaient renversés, un champ de maïs était affaissé sous la pluie, et le dommage paraissait bien grand, pour un pauvre vieillard à barbe blanche qui considérait ces dégâts, tout en invoquant Mahomet; son œil triste nous regarda passer et nous suivit quelque temps.
Nous avions un col de 9500 pieds à franchir, le col de Banihal, qui allait nous introduire au Cachemire; quelques stations encore et nous serions alors dans la capitale. L’entrée, comme on le voit, n’est pas si facile de ce côté. Le panorama pour arriver à ce col était tout autre que ceux que nous avions vus jusqu’à présent. Les flancs des montagnes étaient garnis d’herbes et de fleurs de toutes couleurs, qui formaient des parterres ravissants pour l’œil.
Au moment où nous allions nous engager sur une corniche, nous rencontrons un homme assis sur sa mule entre deux paniers. Il était coiffé d’un turban blanc, mais sa bouche était protégée par une mousseline très claire, nouée derrière la tête. Cet homme appartenait à la secte des djaïns, qui sont ennemis des brahmines et reconnaissent les divinités, mais n’en adorent aucune. Ils ne font ni sacrifices ni prières. Cependant des hommes réputés saints sont devenus dieux, bien qu’ils admettent l’existence d’un dieu unique qui, après avoir réglé les destinées de tout ce qui se meurt, donna à l’homme une liberté entière et le rendit responsable ainsi de tous ses actes. Les djaïns sont ennemis, m’a-t-on dit, de toute destruction; ils ne veulent pas que leurs femmes se brûlent, et ne détruisent aucun animal, pas même les insectes infiniment petits, ceux que nousrespirons, et c’est pour obtenir ce résultat qu’ils se couvrent la bouche. Je me demande comment ils font pour manger, quelque dextérité qu’ils y mettent; il faut pourtant soulever le voile, et alors!... Il faut pourtant respirer pour vivre... Enfin, me disais-je, malgré la plus grande perfection, il y aura toujours un coin, fût-il imperceptible, qui sera défectueux.
Nous rencontrons des montagnards, qui portent leurs fardeaux dans des paniers affectant la forme de balances. Ceux-là n’ont pas la bouche couverte; ils aspirent au contraire à pleins poumons l’air le plus frais de ces régions élevées. Nos hommes sont en sueur et je m’étonne qu’ils ne se refroidissent pas, car ils sont à peine vêtus, une chemise en coton, toute déchirée, un pantalon qui leur descend à peine aux genoux et une couverture en laine qui leur serre la taille et les couvre au besoin. Pour moi je me hâte de mettre mon plaid, car le vent est très fort, et le thermomètre marque à peine 11 degrés. Après les chaleurs que nous avons eues en bas, c’est déjà le froid. Aussi, arrivés sur le col de la montagne, nos hommes ne demandent pas à s’arrêter. Ni nous non plus.
Désenchantement!—Souvenir de Jacquemont.—Verinagh.—Le palais, l’étang poissonneux.—Islamabad.—A la recherche d’un gîte.—Des maisons à plusieurs étages.—Écorces de bouleaux et papier du Cachemire.—Les ruines de Martand, navigation sur le Djilam.—Aspect de Srinagar.—Malaises.—Un excellent médecin.
En descendant de l’autre côté de la montagne, je me demandais si je ne faisais pas un rêve.
Quoi! c’est là cette entrée du véritable Cachemire, de ce paradis terrestre, de cette merveille du monde? Et malgré moi la description de Guillaume Lejean me revenait à la mémoire, j’étais confondue. Les lettres de Jacquemont que j’avais lues sur le bateau me disaient donc seules la vérité. Était-ce donc pour contempler cet amas de montagnes déboisées au sud, présentant une désolante uniformité, que nous avions fait ce chemin périlleux? Comment ces flancs de terre rouge et à peine garnis de verdure peuvent-ils nourrir ces belles chèvres dont la laine soyeuse fournit de si beaux châles? J’étais atterrée, et cependant nous descendions une montagne boisée où la flore toute européenne me rappelait ma chère patrie. Mais je n’étais pas venue pour voir l’Europe, et, dans ma colère toute féminine, j’étais furieuse, lorsque au bas de la descente jeme trouvai sur ce grand plateau d’alluvions entouré de montagnes. On eut beau me dire que ces alluvions faisaient justement sa fertilité et sa richesse, ces terrains dénudés et presque en friche me causaient un désappointement qui fut long à se dissiper.
Il ne fallut rien moins que le palais deVerinagh, où nous nous arrêtâmes quelques heures, pour faire disparaître complètement ma mauvaise humeur. Ce palais très pittoresque n’a qu’un étage; la façade du premier est tout en grillage de bois et repose sur un soubassement en pierres. Derrière cette façade se trouve un étang rempli de poissons, qui remplace avantageusement la cour. Il est rond, et, tout autour, des voûtes entourent cette belle pièce d’eau. Ces espèces de cellules ont une sortie à l’extérieur et servent de refuge aux serviteurs du radjah ou aux voyageurs pauvres. Cette eau est si verte que le fond de ce lac doit avoir au moins 10 ou 15 mètres; elle s’écoule sous l’arche principale et s’éloigne de ce palais en formant une jolie rivière.
Les chambres étaient propres et toutes boisées; les plafonds étaient agrémentés de dessins formés par des lames en bois très minces, ce qui faisait un effet charmant.
Après nous être reposés quelques heures, nous décidons que nous irons coucher à Islamabad et que M. Clarke, qui est toujours souffrant, viendra nous rejoindre le lendemain matin.
A trois heures, lorsque le soleil est un peu moins fort et que nous espérons sa disparition, nous partons. Mais, hélas! le soleil du Cachemire est comme celui des Indes, il est aussi brûlant et la route n’a pas d’ombre; elle s’étend dans une large plaine enclavée dans des montagnes arides; les plantations de riz, le bord d’une rivière dont le lit est à peu près sec: tel est le chemin que nous suivons jusqu’à six heures, où les premières maisons d’Islamabad nous apparaissent, mais qu’elles sont encore loin, grand Dieu!
Palais et étang de Verinagh.Palais et étang de Verinagh.
Palais et étang de Verinagh.
Nous entrons dans de vastes prairies; la rencontre de cavaliers nous fait pressentir les approches de la ville. A sept heures et demie le Djilam, qui arrose Islamabad, est devant nos yeux. Qu’il a l’air honnête, ce vieil Hydaspe! qui dirait à son air timide et tranquille qu’il a vu tant de choses? C’est pourtant sur ses bords, dans le Pendjab, qu’Alexandre vainquit Porus et consolida son pouvoir; c’est encore sur ses bords qu’il voit aujourd’hui les Anglais, plus calmes et surtout plus patients qu’Alexandre, s’emparer doucement de cette riche contrée qu’ils convoitent. Que de temps s’est écoulé depuis cette époque, que de changements dans la manière de combattre! Autrefois des masses énormes se heurtaient les unes contre les autres et faisaient retentir les alentours du bruit de leur choc. Aujourd’hui le roulement du canon a remplacé le bruit des armes, le hennissement des chevaux et les cris des éléphants. Le canon, la mitraille, les obus et les hommes roulent tués sur le coup ou gémissant sous des blessures sans nom. Lequel des deux préférez-vous, fleuve calme et tranquille? Si vous pouviez parler, qui sait à qui vous jetteriez la palme?
Maintenant il faut que nous le traversions sur un pont qui vient de se briser et que par habitude on ne s’empresse pas de raccommoder; il est si doux de ne rien faire. Nos chevaux entreront dans ces eaux paisibles, et nous, nous sauterons par-dessus les trous. Ce qui fut dit fut fait. Ensuite nous nous engageâmes sous une belle et grandiose allée de peupliers qui nous conduisit à la ville.
Les rues y sont étroites; elles se croisent, s’entre-croisent, et les maisons ont souvent trois étages: fait anormal en Orient.
Sur la place se trouve le bungalow, dans lequel notre mounchi, secrétaire du maharadjah, veut à toute force nous faire entrer, mais nous nous y opposons; c’est un bungalow indigène, et nous frémissons à l’idée des hôtes incommodesqui pourraient nous hanter de trop près. L’histoire d’une princesse orientale trouvant un pou sur sa robe et le remettant précieusement à sa suivante afin que celle-ci le mette en liberté, histoire que m’a racontée à Simla la femme d’un pasteur anglais, me revient à l’esprit, et j’aime mieux tout que d’entrer dans cette demeure.
Après de longs pourparlers, on se décide à nous conduire au bungalow anglais, mais il est tard et cet endroit est éloigné: c’est pour cette cause que notre mounchi n’avait pas voulu nous y mener.
A la nuit tombante, nous sortons de la ville, et, comme il n’y a pas de clair de lune, il fait très noir dans la campagne. Nous mettons au moins vingt bonnes minutes pour arriver au bungalow, mais nous nous applaudissons de n’avoir pas cédé, car, au moins, nous sommes dans un endroit nu, mais propre. Ce bungalow a été construit par les ordres du maharadjah, pour recevoir les étrangers qui viennent visiter le Cachemire. Tout étranger qui entre dans son pays devient son hôte, il ne peut se rendre propriétaire d’aucun terrain; même le résident anglais n’a pas sa maison à lui, elle appartient au souverain de ce beau pays, qui la lui prête pendant son séjour à Srinagar.
Ce bungalow asiatique était loin de ressembler à ceux que construisent les Anglais; c’en était pourtant une imitation; mais, hélas! qu’elle était pâle! On eut toutes les peines du monde à trouver un tcharpaï assez grand pour M. de Ujfalvy; tous ceux qu’on apportait étaient trop courts. Le gouverneur de la ville, qui était venu là, avec sa suite, pour notre arrivée, avait beau donner des ordres, rien n’y faisait.
Enfin, on finit pourtant par en trouver un. Le tcharpaï est le lit oriental par excellence, le même qu’on trouve dans le Turkestan, dans les Indes, et que les Anglais ont adopté, avec une modification qui est loin d’être à son avantage, car le cadre du lit, au lieu d’être en ruban de sangle commepour les personnes des hautes classes ou en ficelle comme pour les pauvres, est remplacé chez les Anglais par une planche. Aussi l’habitude de s’y trouver bien est-elle assez longue à prendre pour les Occidentaux. Mais, bah! on se fait à tout en voyage, même aux noirs moustiques qui nous dévorent à belles dents, et dans ce bungalow ils auront beau jeu, car nous n’avons rien pour nous garantir.
Nos coulis étaient, paraît-il, restés en route. Nous étions si fatigués que nous dormîmes sur nos ficelles végétales. Il était deux heures trois quarts du matin lorsque nos porteurs voulurent bien se montrer; nous leur fîmes fête malgré notre mauvaise humeur, car cette ficelle était loin d’être douce, et qui sait quel était le malheureux qui s’en était allé là-dessus par delà l’éternité rejoindre ses compatriotes?
Le lendemain, notre première visite fut pour le bazar. Celui d’Islamabad est comme tous les autres. Les maisons cachemiriennes diffèrent de celles du Turkestan en ce qu’elles sont à plusieurs étages et construites en bois et en terre. Le toit est fait avec de l’écorce de bouleau et de la terre; aussi, au printemps, tous ces toits sont en fleurs, ce qui produit un effet ravissant, dont nous avions joui à Tachkent.
Les murs des champs, des maisons, des jardins sont en torchis comme dans le Turkestan; leurs briques sont aussi séchées au soleil, mais leurs habitations ont des croisées sur la rue, et leur plancher est toujours en terre battue.
Les Cachemiriens écrivent sur de l’écorce de bouleau, avec un calam ou morceau de bois taillé en plume. Ce papier, dont ils se servent depuis des temps immémoriaux, est très fort et très durable, il y en a de magnifique, sur lequel les hauts personnages écrivent, et celui qu’on emploie pour mettre aux fenêtres est brillant et laisse très bien pénétrer le jour. Ils écrivent sur ce papier au moyen d’une plume de roseau, finement taillée. Cette plume estrenfermée avec du papier et tous les autres outils dont ils ont besoin, tels que ciseaux, petites cuillers pour l’encre, couteau, égalisateur, etc., dans une boîte généralement faite en papier mâché au lieu d’être en cuivre comme dans le Turkestan. Cette boîte ou encrier ne les quitte jamais, ils la portent toujours dans leur ceinture. On peut se procurer de ces écritoires depuis la modeste somme de 8 annas (1 fr. 05) jusqu’à deux et trois roupies.
A quelque distance d’Islamabad, c’est-à-dire à cinq milles anglais, s’élève un vieux temple nommé Martand, la ruine la plus célèbre de tout le Cachemire.
Nous nous y rendîmes dans la journée, accompagnés du gouverneur et de notre mounchi.
Chaque ville un peu importante de cette célèbre contrée possède son gouverneur, appelé vizir, qui correspond à peu près à la place de sous-préfet, chez nous, en France. Il est le chef de la ville; aussi était-il, comme toujours, entouré de nombreux serviteurs.
M. de Ujfalvy montait à cheval; quant à moi, afin de ne pas me fatiguer, je me plaçais dans le palki que le maharadjah m’avait envoyé, et que huit vigoureux porteurs soutenaient sur leurs épaules. Ce moyen de locomotion, très agréable si les coulis vont bien ensemble et s’ils sont légers et agiles comme les Hindous, devient presque un supplice auquel il faut se faire si les hommes ont le pas dur et ne marchent pas d’une certaine façon. Cette manière de marcher, mes vigoureux Cachemiriens ne la connaissaient pas, et j’eus occasion de regretter mon cheval.
Pour se rendre à Martand, il faut traverser une des extrémités de la ville, qui est assez étendue. Près de ce faubourg s’étend un petit lac portant encore le nom d’Anant Nag, et qui fut dans l’antiquité celui de la ville même, à qui les conquérants musulmans ont donné son nom moderne Islamabad, c’est-à-dire Ville-de-la-Foi. Cepetit lac, dont les eaux sont légèrement sulfureuses et gazeuses, est consacré à Vichnou; il est considéré par les Hindous comme un des lieux les plus saints de la terre. Sur la berge qui l’entoure sont rangés de nombreux et élégants petits pavillons.
Comme le faubourg près de ce lac est habité par des musulmans, on voit quelques cimetières; les tombes sont en pierre et espacées les unes des autres; c’étaient les premiers cimetières que nous voyions depuis longtemps, les Hindous brûlant leurs morts. Nous n’avions vu jusqu’à présent que quelques rares élévations de terre sur le sommet desquelles était planté un bâton orné d’une oriflamme blanche, qui étaient, nous avait-on dit, des endroits respectés où l’on avait brûlé des veuves.
Temple de Martand.Temple de Martand.
Temple de Martand.
L’antique temple de Martand s’aperçoit de loin; il est situé au pied d’une montagne, et une immense plaine s’étend devant lui. C’est un magnifique monument, une merveille en ruine, dont le style rappelle les édifices gréco-bactriens.
Comme elle est bien placée, cette vieille ruine, au milieu d’une nature triste et morose, environnée des montagnes qui l’abritent! Les champs sont déserts, les habitations rares et les habitants plus rares encore. Et pourtant qu’il devait être beau, ce temple enseveli maintenant dans le silence et l’oubli! Comme, au temps de sa splendeur, ces colonnes s’élevaient fièrement, abritant sous ses parvis un peuple frémissant de bonheur en adorant ses dieux! O temps passés! que reste-t-il de toutes ces magnificences? rien: quelques débris superbes, encore debout aujourd’hui et qui, si l’on n’y prend garde, s’écrouleront demain sous le poids de leurs ans. Quel crime que cette indifférence asiatique toujours la même! Ces vieux débris sont pourtant si beaux! Témoins silencieux d’une époque si lointaine, pourquoi ne pas les conserver? Ils font si bien dans ce triste paysage!
A mesure que nous avancions au milieu des décombres, jeregrettais de ne pouvoir emporter quelques débris de ces magnifiques sculptures. Que d’élégants chapiteaux gisaient là sur ce sol! Quel bel ornement pour les musées! Mais, regrets superflus, il n’y fallait pas songer; tous ceux qui étaient transportables avaient été enlevés par les Anglais. Nous avions beau regarder, chercher, scruter, aucune pierre travaillée et d’un transport aisé ne s’était dérobée aux regards avides des rares visiteurs.
«Des serpents, des serpents en grande quantité», nous cria le vizir avec un véritable effroi, et il nous supplia de ne pas nous aventurer d’un certain côté. Les serpents sont les seuls gardiens de ce vieux temple, et ils ont déjà fait mourir les téméraires qui ont voulu pénétrer trop avant dans ces vieilles ruines.
Notre domestique, François, nous traduisit ce récit avec une figure décomposée. Quoique nous ne crûmes pas un mot de l’histoire, comme il n’y avait rien à admirer de plus, nous ne voulûmes pas contrarier le vizir, et nous revînmes sur nos pas, au grand contentement du haut personnage. Cette manière de faire garder ces ruines par le serpent est une idée sublime, car, quoi qu’on dise des charmeurs de serpents, les Orientaux ont peur de cet animal venimeux, et, si le cobra n’existe pas au Cachemire, il y a une autre espèce de serpent très dangereux et qui occasionne la mort. Cette mort n’est pas aussi certaine que celle due à la piqûre du cobra, contre la morsure duquel il n’y a aucun remède, et, bien soigné, on peut en réchapper; mais ce reptile n’en est pas moins très redoutable.
Il y a aussi, près d’Islamabad, des jardins qui sont très beaux. Les jardins des Hindous ne ressemblent pas aux nôtres; ils sont presque toujours tracés en ligne droite et laissés un peu au caprice de la nature.
En revenant, on nous conduisit à un petit temple au pied duquel se trouve une belle fontaine; l’eau qui emplitle bassin est limpide, mais troublée par une quantité de poissons qui grouillent là dedans comme des sangsues. Autant quelques-uns de ces animaux aux écailles argentées, se jouant à la surface, sont gracieux et animent cet élément, autant la quantité noirâtre de ceux qui se pressent les uns sur les autres est dégoûtante. Combien le goût, la manière de voir des peuples sont donc différents! plus on voyage, plus on s’aperçoit de cette différence, et tous se trouvent ridicules et se critiquent, à l’envi les uns des autres. Il me parut que ces poissons étaient de la même forme que ceux qui troublent l’eau du grand et beau bassin du palais Verinagh. Ils sont aussi sacrés que les autres. Aucun mortel n’oserait les pêcher: plutôt périr. On les nourrit tous. Un indigène me présenta une assiette pleine de grains de maïs, que je leur jetai; ils se précipitèrent dessus avec une gloutonnerie indigne de poissons sacrés. Je suppose qu’ils ne se connaissaient pas cette qualité, car j’aime à croire qu’ils auraient agi autrement. Cette délicate attention de m’avoir fait nourrir cette gent liquide me coûta une roupie, et une autre roupie pour l’homme qui m’offrit une assiette de prunes sèches de Bokhara et d’amandes.
Ces prunes sont très bonnes et les indigènes les emploient dans leurs ragoûts. Quant aux amandes, elles ont l’écorce beaucoup plus dure que celles de nos pays, mais le goût en est le même.
Dieu! les magnifiques platanes; ils ombrageaient cet endroit sombre, et leurs troncs respectables en étaient un des plus beaux ornements.
Pour rentrer à notre bungalow, la pluie vint à notre rencontre, ce qui n’empêchait pas les indigènes de mettre leur nez aux portes et aux fenêtres pour nous regarder passer. Nous étions pour eux un objet de curiosité. Il vient beaucoup d’Anglais à Islamabad, la ville étant très renommée,mais ils ne sont pas accompagnés du vizir et de sa suite. Malgré le flegme musulman qui cache leur ardente curiosité, leurs langues, j’en suis sûre, se seront occupées de nous, et nous aurons été pour eux un sujet inépuisable de conversation; l’Hindou est si facile à distraire; il est comme un enfant et s’amuse de chaque chose.
Rentrés au bungalow, nous retrouvons M. Clarke, et nous passons ensemble le reste du temps.
Le 24 nous sommes debout à cinq heures, car il faut nous embarquer sur ces bateaux plats qui descendent le Djilam, jusqu’à Srinagar; le chemin par la rivière est plus court et surtout plus commode, et nous avons décidé d’envoyer nos chevaux avec leurs saïs par la plaine.
Cet embarquement est quelque chose d’assez difficile et d’assez confus. Il nous faut un bateau pour M. de Ujfalvy et moi, un bateau pour M. Clarke, un bateau pour notre cuisinier et pour nos bagages, et ce chargement, quoique bien simple, ne s’exécute pas sans difficulté. Ce sont les coulis qui se trompent et portent nos bagages dans un autre bateau, il faut les appeler à grands cris et tout recommencer. Enfin, pourtant, l’embarquement est terminé.
Les barques ont généralement quatre rameurs, qui composent toute une famille, le père, la mère et les deux enfants. Mais M. de Ujfalvy en réclame deux de plus, et je soupçonne que ces deux font partie de la famille, à titre de cousins sans doute. C’est toute une caste à part que ces bateliers, qui n’ont d’autres demeures que leurs maisons flottantes, et les femmes, nous assure-t-on, sont plus que légères; leurs bateaux ne servent pas toujours à de simples voyageurs.
Ces embarcations sont larges et plates, et l’extrémité, qui est très pointue, est un peu relevée, afin de rendre l’atterrissage plus aisé. A l’arrière se placent les membres de la famille qui doivent ramer.
Ils sont quatre, ce qui fait huit bras; les deux autres sont devant; mais, comme ils n’ont qu’une rame, nous n’avons par le fait que cinq rameurs. Le milieu est réservé au voyageur; on nous fait observer qu’il y a une place pour le lit et une autre pour une table; tout est par compartiment, et ceux-ci forment double fond. Ces barques sont solidement construites en bois de tek et généralement bien travaillées. Elles sont surmontées d’un paillasson dont les côtés se relèvent à volonté suivant l’ardeur du soleil.
A cinq heures les rayons naissants de l’aurore nous laissent admirer le paysage. L’antique Hydaspe coule lentement entre deux rives assez ordinaires. Les bateliers rament avec une ardeur qui double leur force et ils chantent quelque peu; ils sont gais, chose tout à fait anormale pour des musulmans. Allons, nous arriverons bientôt!...
Au bout de deux heures cependant leur bonne volonté et leur ardeur se ralentissent, leurs bras sont fatigués. Un enfant commence à crier, et ce dernier, que nous n’avions pas vu, est pris par la mère, qui lui présente le sein. Au commencement elle continue à ramer, manquant presque par ses mouvements d’écraser la tête de son fils, qui boit sans s’inquiéter de rien; il en a l’habitude; mais peu à peu la mère laisse les rames, ce sont déjà deux bras de moins. L’enfant cependant a pris son repas; la mère, qui s’est reposée, va recommencer à ramer! Oh non! et les autres, les grands, il faut bien qu’ils mangent aussi.
Donc la femme se met en devoir de préparer le riz, puis sa fille l’aide dans sa préparation, deux bras de moins encore. La cuisine heureusement n’est pas de longue durée; mais, une fois le repas prêt, il faut le manger, les rames sont mises de côté et les bras se livrent à un autre exercice. La distribution du riz est assez typique, la mère plonge sa main dans le plat, prend une poignée de riz et la passe soit à son fils, soit à son mari; les deux autres parents, sansse gêner, mangent avec avidité dans le plat. Les musulmans bateliers, comme tous leurs frères, ne mangent pas avec des cuillères et des fourchettes; ils se servent toujours de leurs trois doigts, le pouce, l’index et celui du milieu. Cette habitude ne doit pas nous étonner, puisque, même chez les peuples occidentaux, la fourchette, qui nous paraît aujourd’hui indispensable, a été le dernier de tous les objets de luxe à imposer sa nécessité. Chez le peuple que nous visitons, la cuillère en effet a bien droit de cité, mais la fourchette est chose inconnue.
De temps en temps cependant les bateliers donnent un coup de rame à notre barque, qui suit tranquillement le fil de l’eau. Par bonheur, nous descendons la rivière, mais notre impatience est extrême et nous aspirons à la fin du repas. Celui-ci terminé, il faut bien fumer, dormir un peu. Malgré nos ordres réitérés, nos cris même, nous voyons bien, hélas! que c’est la rivière seule qui se chargera de nous conduire à la capitale. Il faut en prendre notre parti, nous n’irons pas plus vite.
Nous regardons les bords du Djilam qui défilent devant nos yeux; ce sont des terrains plus ou moins cultivés encaissés dans les montagnes qui ferment l’horizon. De temps en temps des escaliers délabrés servent d’abordage; des femmes les descendent pour laver leur linge dans la rivière; ordinairement elles n’ont pas de savon et elles font sortir la saleté en frappant chaque pièce avec une massue de bois. Pour le moment ce sont les escaliers qui font l’office de celle-ci; elles frappent à coups redoublés le linge contre la pierre. Je ne m’étonne plus si tous les boutons sont à renouveler à chaque blanchissage.
Ruines du temple d’Avantipour.Ruines du temple d’Avantipour.
Ruines du temple d’Avantipour.
Le petit village d’Edjbeadaspossède un temple, puis c’est un pont qui nous passe sur la tête, des îles qui coupent la monotonie de la rivière. Ces bords me rappellent un peu les environs de Tchimkend, ville du Turkestanrusse située au nord de Tachkent; ces montagnes nues et desséchées par le soleil, cette terre aride, tout cela sent toujours bien un peu l’Asie Centrale. Ces bords cachemiriens n’ont rien du paradis terrestre. Par-ci par-là un paysage un peu plus joli fait paraître les autres d’autant plus laids.
A midi nous déjeunons. Pour accomplir cet acte indispensable, on attache les barques ensemble, afin de pouvoir passer de l’une à l’autre sans danger, ce qui n’empêche pas François de tomber à l’eau et de prendre la moitié d’un bain dans l’Hydaspe. M. de Ujfalvy le repêche à temps. Du reste il nage comme un poisson, nous dit-il.
Le repas terminé, on détache les barques, qui reprennent leur allure et leur rang.
Nous passons devant le village d’Avantipour, qui possède les restes d’un temple antique presque aussi considérable que celui de Martand et datant de la même époque.
Nous rencontrons des voyageurs qui remontent le fleuve à l’aide de cordes; les bateaux sont traînés de la rive par les bateliers, qui aiment mieux aller ainsi qu’à la rame; ils se fatiguent moins et emploient moins de bras. Le voyageur indigène, étendu sur son tcharpaï, regarde patiemment défiler devant lui ce monotone paysage.
C’est ainsi que s’écoule notre journée; nous serions morts d’ennui si nous n’avions emporté des livres avec nous; le soleil nous avait obligés de baisser les paillassons, en sorte que nous étions comme dans une prison. Pour nous délasser, nous jouons au bésigue, nous dormons.
A sept heures du soir enfin apparaît le Takhti-Soliman, temple hindou bâti sur un des sommets qui dominent Srinagar. Quelle joie! la capitale n’est pas loin. Les rives nous semblent plus jolies. C’est sans doute l’ombre du soir qui assombrit ces montagnes et les fait paraître plus sauvages.
Vers neuf heures, nous atteignons le Mounchi-Bagh ou Jardin des Interprètes, charmante résidence mise par lemaharadjah de Cachemire à la disposition des visiteurs européens et qui est située à une petite distance de Srinagar.
Notre barque atterrit près d’un escalier en pierre dont la régularité est loin des règles de l’art; il n’en est peut-être que plus artistique, mais il est moins commode. Bah! nous sommes vite en haut de la berge et nous distinguons malgré l’obscurité les murs blancs d’une maison. La lune n’est pas levée, il fait sombre sous ces grands arbres.
La porte de notre habitation est fermée au cadenas. En l’ouvrant, nous nous trouvons en face d’un rez-de-chaussée, puis d’un escalier qui nous conduit au premier. Une grande chambre sur laquelle donnent deux autres pièces, sur le palier un coin avec une petite lucarne. Voilà la composition de cet étage, le seul du reste de la maison. Des grillages de bois qui s’ouvrent comme des fenêtres donnent le jour à la grande pièce; pour empêcher l’air de pénétrer, on colle du papier sur ce grillage. On apporte à grande hâte quelques mauvaises chaises, une table qu’on place dans la première pièce; deux tcharpaï et une autre petite table sont placés dans une autre pièce, qui nous servira de chambre à coucher.
M. Clarke s’installe au rez-de-chaussée, qui est disposé comme le haut.
Nous nous consolons de la nudité de ces pièces. Le Parsi qui nous a introduits dans notre demeure possède des marchandises anglaises et en fait le commerce; il nous apporte de la bière qu’on fabrique à Marri, sanatorium anglais, et qui est très bonne, puis dusoda-water. Les Anglais font une grande consommation de cesoda-water. C’est de l’eau de Seltz enfermée dans une petite bouteille de la contenance d’un peu plus d’un quart de litre. Ils ont des verres destinés à cet effet, de telle sorte qu’on vide toujours la bouteille d’un coup. Cette boisson est très digestive et on s’y habitue vite. On peut à volonté la boire pure ou la mélanger soit avec du vin, soit avec de la bière, soit avec de l’eau-de-vie;ce dernier mélange s’appellepeg, et les Anglais en boivent jusqu’à quinze et même vingt verres par jour, surtout dans les grandes chaleurs.
Le Mounchi-Bagh.Le Mounchi-Bagh.
Le Mounchi-Bagh.
Nos bagages sont arrivés avec nous, et nous espérons passer une nuit délicieuse. Est-ce la fatigue? est-ce le soleil? mon mari est pris de violents maux de tête; tout en lui mettant des compresses d’eau froide sur le front, je suis saisie à mon tour de frissons, je claque des dents et il m’est impossible de continuer. La nuit se passe ainsi; une grande transpiration a succédé à mon frisson, et, le matin, il m’est impossible de rester debout. A peine suis-je levée que les frissons me reprennent et qu’il faut me recoucher.
J’avais ordonné qu’on envoyât chercher le médecin pour mon mari, qui, en me voyant si mal, prit peur et voulut lui-même aller chez le docteur; cette sortie fut un réactif pour lui, et son mal de tête, qui n’avait pas voulu céder, disparut. Le médecin anglais vint et déclara heureusement que mon indisposition n’offrait aucune gravité, mais qu’il fallait me couper la fièvre tout de suite, car nous arrivions à Srinagar dans le plus mauvais moment. Les mois d’août et de septembre sont très fiévreux; il fallait donc à tout prix m’empêcher de tomber sous cette pernicieuse influence, qui pouvait interrompre notre voyage. Grâce à une vigoureuse médication nous fûmes de nouveau sur pied, je résistai un peu plus longtemps que mon mari, mais cependant au bout de huit jours j’étais remise.
Il était fort heureux pour nous que nous fussions tombés aux mains d’un praticien aussi habile que le DrDowne; c’était non seulement un bon médecin, mais un habile chirurgien, chose assez rare aux Indes, où les médecins anglais ne sont pas très capables. M. Downe était une exception; il a fait des cures merveilleuses à Srinagar. Si les médecins anglais ne sont pas bons, les médecins hindous le sont encore moins; ils sont très ignorants del’anatomie et considèrent les maladies internes comme inguérissables. Cette ignorance anatomique tient sans doute aux principes religieux, qui leur interdisent de tuer aucun animal. Ils connaissent cependant les plantes simples, mais presque toutes leurs études ont pour but de rechercher surtout les antidotes contre les morsures des serpents venimeux. Ils méprisent les médecins européens, qu’ils considèrent cependant comme plus habiles qu’eux sous le rapport de la chirurgie. Pour guérir la fièvre, les médecins hindous n’ont d’autre thérapeutique que la diète, de sorte que, si le malade ne meurt pas de la fièvre, il meurt souvent d’inanition. Le prix de la visite est fixé chez eux suivant le degré de fortune du malade: c’est bien, et ils montrent au moins qu’ils sont intelligents. En général ils purgent beaucoup, et cette médication à la mode du temps de Molière est encore en honneur chez eux, mais ils n’indiquent jamais le remède le premier jour de leur visite, car ils doivent étudier la maladie avant de la soigner; il faut donc que celle-ci attende leur bon plaisir; tant pis si elle réclame une ordonnance prompte et énergique: le malade en pâtira, mais l’usage sera gardé et le patient sera mort selon les règles de la faculté: sauf si l’on tombe sur des médecins qui ont suivi les cours des facultés d’Agra ou de Bénarès. Le plus souvent ils n’étudient rien du tout, et le hasard se charge de leur faire une réputation. Ils avaient un très bon remède contre l’éléphantiasis, horrible maladie répandue dans l’Inde: c’est une espèce de lèpre qui développe jusqu’à la difformité une partie quelconque du corps au détriment de celui-ci. Pourtant les Hindous reconnaissent l’efficacité de nos remèdes, et une offrande de quelques grammes de quinine est toujours fort appréciée par eux.
M. Downe, le médecin anglais qui vint nous visiter, était un homme qui s’était fait aimer et estimer dans le pays; il fut, pendant la cruelle famine qui décima le royaume, lerecours et le sauveur d’un grand nombre d’indigènes; beaucoup lui durent la vie, et, lorsque le bien-être reparut dans le Cachemire, toute sa cour fut remplie de gens qui s’empressaient de venir le remercier, mais à leur manière. Ils lui demandèrent un bakchich, disant, comme les maris du Koulou: «Puisque tu nous as arrachés à une mort certaine, c’est que notre existence avait une utilité quelconque pour toi: tu dois donc nous aider à vivre». M. Downe, qui avait une tout autre manière de voir, les eut bientôt renvoyés.
Les visites des médecins anglais se payent très cher aux Indes; on ne peut donner moins d’une livre sterling pour la plus petite consultation; c’est un peu trop vraiment; ce prix exagéré me fait penser à une dame anglaise qui, achetant quelque objet qu’elle payait quatre fois plus cher dans un magasin tenu par un de ses compatriotes à Bombay, ne put s’empêcher de s’écrier: «Mon Dieu, que c’est cher!—Croyez-vous donc, madame, lui répondit l’Anglais sans se déconcerter, que nous venions dans ce pays pour changer d’air!» La dame, ne trouvant rien à répondre, paya sans marchander.
Le résident anglais.—Demande d’audience chez le maharadjah Rambir-Singh Bahadour.—M. Dauvergne.—Description de Srinagar.—Chez le roi.—Le Takhti-Soliman.—Mensurations anthropologiques.—Types et caractères des habitants.—Les brahmines d’aujourd’hui et ceux du temps d’Akbar.—Les Pandits, le plus beau type des Indes.—Promenade dans la ville.—Commerce et industrie.—Tissus, bijoux, objets en bronze, en argent et en papier mâché.—Chez Samed-Châh.—Pandriten.—Cadeau du maharadjah.—Srinagar au clair de lune.—Départ pour le Baltistan.
Mon indisposition retarda les visites que mon mari devait faire au résident anglais et au maharadjah.
Notre compagnon de voyage, M. Clarke, étant toujours souffrant, a dû se retirer à Goulmarg, petit sanatorium à l’usage des résidents européens de Srinagar. Depuis deux jours il était déjà parti pour se rendre à cet endroit.
Cependant le maharadjah nous fit dire qu’il entendait que tout ce dont nous avions besoin pour notre nourriture fût à ses frais. Notre cuisinier n’avait qu’à demander, on le lui apportait. Malgré cette généreuse hospitalité, nous acceptâmes avec bonheur celle que le résident anglais, M. Henwey, nous offrit. Dès que sa maison fut libre, sa jeune et charmante femme vint me prier de venir nous installer chez elle. Comme je me trouvai bien dans cettechambre, grande et haute, meublée à l’européenne, avec un mélange d’objets orientaux! Un cabinet de toilette où tout ce qui peut vous rendre propre s’ouvrait sur une vaste antichambre et composait avec la première notre appartement. Je me remis vite de mes fatigues, assise dans un bon fauteuil, et nous remerciâmes vivement M. et Mme Henwey.
Pourquoi le maharadjah ne fait-il pas payer une roupie par jour pour chaque bungalow qu’il offre à ses visiteurs, et pourquoi ne les fait-il pas meubler? Ce serait plus agréable que cette hospitalité par trop simple de quatre murs et du strict nécessaire. Mais on prétend que Sa Hautesse craint que les étrangers, se trouvant trop bien, ne se fixent dans sa capitale, ce qui serait pour lui le comble du chagrin.
Il y a quelques années à peine, aucun étranger ne pouvait séjourner au Cachemire passé le mois d’octobre. Lord Lytton, alors vice-roi des Indes, abolit cet usage en permettant à des officiers anglais de passer l’hiver à Srinagar. L’étonnement du maharadjah fut grand lorsqu’il sut qu’au mois de novembre les Européens se promenaient dans sa capitale. Une lettre fut écrite au vice-roi, qui tint bon et ne voulut pas revenir sur sa décision. Le nouveau vice-roi des Indes, lord Ripon, fut, à son arrivée, accablé de demandes pour reviser cet ordre, mais il est toujours resté sourd aux réclamations. Cependant, afin de ne pas trop contrarier le maharadjah, le résident anglais passe ses hivers à Sialkot, petite ville de la frontière dont les habitants viennent quelquefois à Srinagar, ce qui nous permit d’en voir quelques-uns.
M. E..., Belge francisé qui cultive les vignobles de Sa Hautesse, est envoyé en France ou ailleurs pendant les grands mois de l’hiver. M. Dauvergne, qui a fait à lui seul pendant vingt ans le commerce des châles du Cachemire,n’est pas même excepté de cette règle. Ce dernier devrait être pourtant dans les bonnes grâces du souverain; il a fait énormément gagner d’argent aux sujets de Sa Hautesse et, par cela, facilité le payement des impôts, mais il paraît que tout est autre dans ces pays. Tout ce qui fait la gloire de nos souverains fait le désespoir de ces potentats orientaux. En effet, tout leur est égal si leurs désirs sont satisfaits; le bonheur, la richesse, la gloire de leurs sujets et de leur pays sont des mots vides de sens; le moi remplit tout leur être, et c’en est assez pour eux.
Certes la nature himalayenne est bien belle, mais c’est à elle seule qu’elle doit cette beauté, les hommes font tout pour l’enlaidir. Une splendide nature avec des maisons en ruines, des hommes en haillons; une excessive richesse à côté d’une excessive misère, voilà l’Orient; rien qui résiste à un examen sérieux. Comme la vérité, l’idéal du parfait lui fait horreur. Dès l’enfance on apprend à l’Indien à mentir et à dissimuler sa pensée, et il en sera ainsi tant que la femme n’occupera pas près de lui la place qu’elle doit occuper. Le contact de l’Européen n’a pas réussi à tirer les indigènes de leur torpeur. Ce n’est pas qu’ils ne peuvent faire ce que nous faisons. Oh si! ils nous imitent parfaitement, mais il leur manque ce je ne sais quoi qui fait que l’esprit agit et non la routine. Ce je ne sais quoi, c’est la femme.
On sent que rien n’est équilibré dans ce pays, la force brutale y est tout. L’intelligence y est opprimée; par ce fait même, l’équilibre est rompu. Mahomet n’a pas pressenti les siècles futurs, Jésus-Christ les a devancés. Ce dernier a compris que l’intelligence serait un jour la maîtresse du monde, et sa religion s’en ressent. L’autre a cru que les siècles ne marcheraient pas, et ils ont marché sans lui. Ce sont les réflexions que me suscitent ces gens qui passent à mes yeux à moitié habillés et dont les vêtements ne sont jamais lavés plus d’une fois l’an.