Cultivateurs gaddis.Cultivateurs gaddis.
Cultivateurs gaddis.
A notre départ, Sham Singh nous fit porter un mouton, du riz et une grande quantité de légumes indiens, qui ne valent malheureusement pas les nôtres, et, quoique ce peuple soit légumiste, les espèces qu’il cultive ne sont pas exquises pour quiconque n’en a pas l’habitude.
Notre première visite fut pour Manghieri, habité par l’ancien radjah dépossédé. Il nous offrit deux chambres dans sa demeure, offre qui nous évita la peine de faire dresser nos tentes.
Cette habitation est loin de ressembler à celle de Tchamba. Qui dirait, en voyant cet homme aux vêtements humbles et presque misérables, qu’il est sorti de race royale? Certes ce n’est ni son air ni sa prestance. Décidément les dépossédés de l’Orient n’ont pas cet air que nos auteurs aiment à leur donner; rien en eux, lorsqu’ils sont tombés, ne dénote leur position d’autrefois; rien en eux ne porte la trace de la splendeur passée. Dans ces lieux inhabités, au milieu de ses concubines, sa médiocre intelligence ne lui fait désirer rien de plus. Il faut en Orient être d’une nature véritablement supérieure pour résister à l’éducation, j’oserai dire bestiale, qui est donnée à l’enfant, livré aux mains de créatures ignorantes et toujours rabaissées. A l’âge de sept ou huit ans, il passe, il est vrai, dans les mains viriles des hommes; mais ceux-ci, courbés eux-mêmes devant les volontés de cet enfant, n’osent pas et ne peuvent pas lui parler des sentiments grands et généreux qui n’existent pas chez eux et dont personne ne leur donne l’exemple. L’enfant, à la vue de tous ces courtisans courbés devant le pouvoir depuis le plus petit jusqu’au plus grand, prend dès son âge le plus tendre un profond mépris de l’humanité;ses instincts généreux sont refoulés et les mauvais sentiments grandissent au détriment des autres.
Le matin du 10, comme nous étions au moment de partir, notre domestique ou plutôt notre traducteur, François, se trouvait fortement indisposé; après le thé que je lui fis prendre, il se sentit mieux; mais nous ne pouvions pas penser à le faire aller à pied. Comment donc faire? Aucune possibilité de louer une bête quelconque. M. de Ujfalvy fit demander au maître de céans s’il n’avait pas un cheval à nous prêter, notre domestique étant malade. «Je n’ai que le mien, dit-il, que je vous prête avec plaisir, mais sur lequel il ne faut pas que votre serviteur monte.» Ce n’était pas notre affaire, puisque c’était justement pour notre drogman que nous en avions besoin. On eut beau expliquer cette circonstance à l’ancien roi. «Que me fait la maladie de ce serviteur. Il souillerait mon cheval en montant dessus, et je ne le veux pas; pour vous ou madame, c’est autre chose: mais un serviteur sur mon cheval, jamais!» M. de Ujfalvy, voyant cette résistance, tourna vite la question: il monta le cheval du radjah dépossédé et donna le sien à François, qui, je crois, fut très satisfait de cette détermination, vu que son amour pour la race chevaline était peu développé. Il était, de ce côté, du même avis que M. Clarke. Jamais je n’avais remarqué pareille répulsion du cheval chez un Anglais. Il est vrai que sa première vocation en avait fait un architecte et que son goût pour les antiquités n’était, je crois, que la suite de sa position.
Que de fois, en parcourant ces beaux et splendides sites de l’Himalaya, au milieu de ces sentiers perdus, ne l’ai-je pas entendu regretter un chemin de fer par-ci, un chemin de fer par-là, pour qu’il pût partir la nuit, dormir et s’éveiller en arrivant à destination! Cette montagne de 1500 mètres que nous allions avoir à gravir d’une seule traite pour sortir deManghieri et nous trouver de l’autre côté était pour lui quelque chose de ridicule. Comme il aurait mieux préféré le sifflement d’une bonne locomotive au souffle haletant de nos pauvres bêtes, qui vaillamment pourtant, et après quelques heures de pénibles efforts, nous transportèrent enfin sur le sommet quelque peu pointu de cette élévation terrestre! Quel splendide pays que ce haut Tchamba! Torrents impétueux, cascades, forêts dont l’œil peut à peine mesurer la profondeur, montagnes rocheuses, tapis verdoyant, tout est réuni pour en faire le plus beau pays que nous ayons encore admiré, et pourtant le chemin se perd au milieu de montées, de descentes plus fantastiques les unes que les autres; la pluie torrentielle qui nous inonde rend d’autant plus difficiles les sentiers vertigineux que nous parcourons; chaque pas de nos bêtes nous expose à un danger; mais le spectacle est si beau, mais ces paysages qui changent à chaque instant laissent dans nos âmes un tel sentiment de grandeur, que, semblables aux Hindous, nous courbons nos têtes devant cette nature merveilleuse, que nous sentons notre maîtresse. Oui, elle est bien la reine ici, et aucune puissance humaine n’est assez forte pour la braver. Qui donc arrêtera ce torrent qui descend furieux, mugissant, bondissant, lançant son écume, et au-dessus duquel nous sommes presque suspendus? Nos chevaux, en dépit de ce qu’en pense M. Clarke, sentent instinctivement le danger, ils regardent attentivement et semblent sonder chaque pierre avant d’y poser leur pied délicat.
A Bandhal heureusement, un Anglais a eu l’idée de faire bâtir une masure composée de deux chambres, qui est encore debout, et nous nous y précipitons. Inutile de songer à continuer notre chemin, il faut que la pluie cesse; combien durera-t-elle? là est la question.
Ces chambres sont dans un complet dénûment; pourtant elles valent mieux qu’une tente. La tente, sous un beausoleil, par un temps sec, se comprend, et les douceurs de cette habitation transportable peuvent être chantées; mais par une pluie comme celle des Indes, sur un terrain tellement mouillé que l’humidité pénètre même vos tapis, quand vous vous éveillez le matin à la hâte et que vous passez vos vêtements, humides des caresses de cette nuit pluvieuse, cette tente je la crains et la redoute. Ce misérable toit aux interstices disjoints me semble préférable encore. En cette saison, c’est comme un jouet entre les mains d’un enfant. Pourtant il faudra bien nous en servir; les Hindous ne sont pas hospitaliers de leur nature, et la profanation de leur maison par un étranger n’est jamais de leur goût. Notre supplice dura trente-six heures, après lesquelles un rayon de soleil éclaira notre pauvre chaumière; était-ce bien une chaumière ou une tanière? certes hier cette seconde qualification pouvait lui être appliquée; aujourd’hui, sous cette caresse brûlante du soleil, la tanière devenait chaumière. Ainsi va la vie: selon la clarté qu’on y reçoit, tout change à la façon de la regarder.
J’étais cependant bien fatiguée; mais à deux stations de Badhrawar il valait mieux se hâter et arriver à cette cité.
Je souffre horriblement pendant le chemin, encore plus beau que les autres, s’il est possible. Les cascades se succèdent; les chutes d’eau jaillissent des rochers, et leur écume pluvieuse retombe en gerbes argentées dans la rivière de Chouix, qui se brise en mugissant sur son lit pierreux; des ruisseaux descendent des hauteurs boisées, les uns doucement comme de minces filets, les autres se précipitant de roche en roche, comme pour arriver plus vite à leur but. Emprisonnée par ces hauteurs ombragées, et malgré un violent malaise que j’éprouvais, je ne pouvais m’empêcher d’admirer ces merveilles, que l’œil humain se refuse à croire s’il ne les a pas vues. Malgré ma volonté, mes forces me trahirent, et nous fûmes obligésde nous arrêter à Pokhari sous une véranda, misérable hameau comme égaré au milieu de cette belle nature. La neige montre sa blancheur, et les parvis des montagnes conservent sa trace; les moraines servent de rives et de ponts!
Le lendemain j’étais mieux, et nous partîmes pour faire halte à Maral, belle petite île au milieu du Chouix, dans un endroit sauvage.
Le soir on allume des feux autour de nos tentes; nos coulis, nos domestiques, nos saïs, tous s’y groupent. Pour ces gens à peine vêtus, la fraîcheur du soir, jointe à l’humidité de ces contrées montagneuses, est pour eux, habitants des plaines brûlantes de l’Inde, un véritable danger. La fièvre les a vite saisis, s’ils n’y font attention.
Le 12 juillet tout le monde est sur pied; pour arriver à Badhrawar, il nous faut passer un col très haut qui s’appelle le Padri-Pass: il mesure 3400 mètres. Il ne pleut pas, c’est un bonheur. Mais dès le départ une mauvaise corniche fait tomber pour la première fois le cheval de M. de Ujfalvy, qui n’avait pas voulu descendre. Mon mari manque de se casser le cou. Malgré ce mauvais début, comme nous ne sommes pas superstitieux et malgré les ruades de l’animal, on le calme, et nous passons, hommes et bêtes, à la file les uns des autres. Quelques kilomètres encore, et nous allons nous trouver à la frontière du Cachemire, de ce superbe pays tant vanté par les poètes et les voyageurs.
Quelle est-elle cette frontière? Curiosité humaine, toujours la même.
Cette frontière, hélas! était un escalier qui se refuse à toute description; je doute qu’une pièce de montagne, quelque légère qu’elle fût, ne puisse jamais y passer. Oh! il est bien défendu, ce riche pays, convoité par ses voisins, et ce n’est certes pas de ce côté qu’on viendra le prendre. Auhaut de cet escalier, les envoyés du maharadjah du Cachemire nous attendaient. Car à Tchamba nous avions bien reçu la permission de nous rendre par la route de Djammou, mais il n’était plus temps de la prendre, et M. de Ujfalvy avait envoyé un exprès à Sa Hautesse pour la remercier et la prévenir que, la permission étant arrivée trop tard, nous venions par le col pénible du Padri.
L’envoyé avait avec lui plus de cent montagnards, et ce renfort ne fut pas de trop.
Après une descente de plus de 45°, nous dûmes abandonner nos chevaux. M. Clarke et mon mari allèrent à pied. Quant à moi, on me plaça dans mon dandy, afin de m’épargner la fatigue de la montée; cet arrangement fait, nous nous remettons en marche. Un de mes porteurs tombe, les autres le retiennent; c’est un roc qu’il faut franchir, c’est une moraine sur laquelle nous marchons, c’est une montée, puis une descente; enfin nous sommes en plein sur le col. Des hommes soutiennent ces messieurs par les épaules et s’arrêtent de temps en temps pour leur masser les jambes; mes huit porteurs se sont doublés: j’en ai seize maintenant. Au devant, quatre tirent leurs camarades à l’aide de cordes; des pierres roulent sous leurs pieds, et soudain des cris s’échappent de toutes les poitrines haletantes, pour avertir ceux qui sont plus bas, car la pierre roule, bondit, puis rebondit avec fracas. Ont-ils entendu? pourront-ils se garer? C’est qu’elle va vite cette malheureuse pierre, détachée de son parvis! Oui, ils ont entendu; aucun cri de détresse ne retentit à nos oreilles, qui ne perçoivent que le bruit seul de la pierre roulant au fond du précipice. Enfin nous sommes en haut. Tous les fronts s’essuient; l’envoyé du maharadjah, gros Oriental, soutenu aussi par plusieurs hommes, nous fait pitié, tant il a l’air de trouver pénible cette corvée, que Sa Hautesse lui a imposée. De beaux buffles paissent sur ces hauteurs; leurs yeuxétonnés nous regardent impassibles et se reportent vers leur conducteur. On ne sait lequel est le plus stupéfait, de l’homme ou de la bête. Quant aux chèvres, ces belles chèvres du Cachemire à poil long et soyeux, elles broutent sans même lever la tête.
«Route impossible!»—Descente à l’avenant.—Badhrawar.—Nous montons par une échelle dans notre habitation.—Curiosité des Orientaux.—Histoire d’un lit.—Départ par une pluie torrentielle.—Une rivière débordée.—Nous passons la nuit dans une étable.—Mœurs et coutumes.—M. Clarke tombe malade.—Les Paharis, leur type, leur costume.—Les chutes d’eau de Kichtwar.—Le Tchinab.—Un bungalow du maharadjah trop habité.—Bohtoti.—Ramban.—Ramsou.—Banihal-Pass.—Enfin le Cachemire!
Après un moment de halte et d’une marche facile sur le plateau qui couronne le col du Padri, nous nous arrêtons émerveillés. L’œil stupéfait se fixe sur des montagnes blanchies par la neige, pour glisser ensuite sur des mamelons verdoyants qui s’échelonnent jusqu’à une gorge étroite. Cette gorge semble s’entr’ouvrir pour laisser passer un mince filet d’eau, puis au loin l’œil découvre encore des plantations que le soleil dore de ses rayons, et le ciel nuageux, non plus le ciel bleu, presque blanc de la plaine des Indes, mais d’un bleu foncé, nous rappelle celui de nos chères contrées européennes.
Nous avons à descendre quinze cents mètres, et lemassagede ces messieurs continue de plus belle. Nous remercions le maharadjah du renfort qu’il nous a envoyé, car sanslui nous ne serions pas parvenus à franchir ce col. Je ne m’étonne pas de la réponse de sir Robert Egerton: «Impossible cette route! Impossible!» Pourtant nous n’étions pas au bout, nous n’arrivions au bas de la descente qu’à quelques milles dePradgis.
Heureux et enchantés comme des écoliers en vacances, nous nous décidons à brûler ces quelques milles qui traversaient les plantations entrevues sur le col quelques heures auparavant. APradgis, le tisseldar, le receveur des impôts, prévenu de notre arrivée, nous attendait avec plusieurs autres fonctionnaires de la localité. Il nous offrit quelques roupies, que nous touchons avec la main, mais que nous avons bien soin de ne pas prendre. Cette offre d’argent aux personnes à qui l’on veut faire honneur est un usage oriental. Le tisseldar nous prévint que le maharadjah avait donné ordre que tout fût mis à notre disposition, que nous n’eussions à nous inquiéter de rien, car nous étions ses hôtes et il se chargeait de tous nos besoins. Coulis, nourriture, tout était aux frais du roi. Le tisseldar est l’officier qui doit lever les impôts. Avec les pièces d’argent il nous offrit des paniers de fruits ornés de fleurs. Les Hindous adorent ces dernières, et dans aucune fête ils ne sauraient, pour une offrande, se passer de cet ornement. Il m’a paru que, hormis la rose, leurs fleurs sont moins odoriférantes que les nôtres. Les pommes sont très bonnes; on les trouve en quantité dans ces montagnes, et elles sont un bienfait pour les pauvres, qui les ramassent et s’en nourrissent.
Pradgisest une colonie brahmane, et Rangal, petit village que nous avons traversé sur notre route, est habité par des musulmans. Aussi ne fûmes-nous nullement étonnés de rencontrer des femmes enveloppées depuis la tête jusqu’aux pieds dans de larges et longs manteaux, dans lesquels elles se dissimulèrent autant que possible à notre vue.
Après un déjeuner frugal, comme il n’y a que quatre milles jusqu’à Badhrawar, nous sommes résolus à pousser jusque-là pour nous reposer dans cette petite capitale. Le tisseldar, monté sur sa jument, nous précède et nous indique le chemin, vrais décombres de pierres. Sa jument est accompagnée de son poulain, tout jeune et tout gracieux, qui suit sa mère et bondit de pierre en pierre, hennissant plaintivement lorsqu’il l’a perdue des yeux et tout joyeux quand il a retrouvé sa trace. Ici les Orientaux montent des juments, contrairement à l’habitude des autres peuples que nous avions visités. Ils les montent de préférence aux étalons, et elles sont toujours suivies de leur petit. Il n’est pas étonnant alors que ces chevaux soient aussi accoutumés à ces affreux terrains où ils ont été élevés et où leur corne se raffermit tellement qu’il n’est pas besoin de les ferrer.
Bientôt nous distinguons la forteresse de Badhrawar avec ses quatre tours, s’élevant sur une hauteur et dominant la vallée. Puis apparaissent les premiers abords de la ville, ensuite la ville elle-même. Nous sommes arrivés. Quelles vilaines petites rues étroites, tortueuses, toujours aussi laides les unes que les autres. La place est plus régulière, car elle a été arrangée pour le jeu de polo. Les maisons qui la garnissent possèdent toutes des balcons ou plutôt des vérandas. Notre arrivée est un véritable événement pour la ville: tout le monde est sur pied. On nous a choisi deux vieilles maisons, et nous devons parvenir à nos chambres par une sorte d’échelle placée en dehors. Mais nous préférons une maison toute neuve qui n’est pas encore complètement terminée et qui fait le coin de la place; l’escalier n’est pas beaucoup meilleur que l’échelle, mais du moins il est caché aux regards. Nous nous installons au premier. On nous apporte des fruits et des légumes, et on garnit nos chambres detcharpaï. Le tcharpaï est le lit du pays: il se compose d’un filet tendu sur quatre pieds, d’où il tire son nom:tchar, quatre,paï, pied. Des tringles en bois réunissent les quatre pieds. Suivant que le lit appartient à des personnes de plus ou moins haute condition, le filet est en cordes plus ou moins fines, les pieds sont plus ou moins décorés de peintures ou de sculptures.
Forteresse de Badhrawar.Forteresse de Badhrawar.
Forteresse de Badhrawar.
En général, le lit qu’on donne aux pauvres voyageurs qui ont cassé les leurs, comme nous, sont des lits dans lesquels les propriétaires sont morts; nous n’avons appris ce détail que plus tard; sans cela nous aurions maudit bien davantage la maison Watson, de Bombay, où nous avons acheté ces lits si peu solides, que, le premier soir, un des deuxs’effondra sous le poids de M. de Ujfalvy. Le mien ne me fit cette perfidie qu’à Badhrawar, où heureusement il ne manquait pas de tcharpaï.
Toutes les maisons de la place sont du même style: un rez-de-chaussée, un premier avec véranda, quelquefois un second. On parvient aux étages supérieurs de deux façons: ou par une échelle placée en dehors, alors on escalade la balustrade, assez basse du reste, du balcon; ou par unescalier placésous la véranda. La maison que nous avions choisie était lattée en bois de cèdre. Les parquets étaient en terre battue; les toits verdoyaient sous la pluie qui nous avait enfin rejoints. Une de nos chambres n’ayant d’autre issue que celle de la véranda, on enleva quelques planches du mur de côté, et nous nous trouvons alors au niveau du toit du voisin; c’est une terrasse d’un nouveau genre, qui nous sera bien utile.
Badhrawar donne son nom à une ancienne principauté aujourd’hui réunie au royaume de Cachemire, qui s’étend sur la partie méridionale de la haute vallée du Tchinab, un des principaux affluents de l’Indus. C’est une des plus belles provinces de la couronne de Goulab Singh, grâce à son altitude, qui est d’environ 1500 mètres. La température y est douce. Le sol est admirablement arrosé par une quantité de petits cours d’eau qui courent au Tchinab; aussi la fertilité y est grande. On y cultive le riz, et des arbres à fruits de toute espèce vous offrent leur ombrage. C’est véritablement le petit Cachemire, et cette désignation n’a rien de surfaite. Les environs de la ville sont magnifiques. Celle-ci a environ mille habitants.
Elle possède un grand bazar et deux petits; le pont qui conduit de la place à la vieille ville laisse beaucoup à désirer. Elle fut prise par les habitants de Tchamba.
Les habitants de ce pays m’ont paru plus gais et plus vifs que les Hindous; leurs femmes sont assez jolies; plusrustiques que celles de la plaine, elles n’en possèdent pas la grâce. Elles sont aussi couvertes de bijoux, et celles qui sont trop pauvres pour en porter en argent en ont en plomb.
Les bœufs à bosses, mâles et femelles, traversent librement la ville et entrent dans toutes les maisons, mais ce sont des bêtes intelligentes, et il est rare que malgré cette liberté elles entrent dans une autre que dans la leur, bel exemple que nous devrions souvent imiter; que de fois ne nous sommes-nous pas trompés en regardant les maisons des voisins, quand il nous aurait été si utile de regarder dans les nôtres!
Le maharadjah du Cachemire fait bien les choses, car nous sommes défrayés de tout. On dit que le fonctionnaire qui s’occupe du soin de ces voyages est enchanté: il présente un compte fantastique au roi, qui s’empresse, dit-on encore, de ne pas le payer, mais qui lui permet de se faire rembourser sur les impôts du pays. Les voyageurs qui passent par cette route sont rares, au grand contentement des contribuables, qui payent toujours les frais des violons.
Le lendemain de notre arrivée, le tonnerre gronde, la pluie tombe sans discontinuer, et nous ne pouvons penser à nous mettre en route: ce qui nous désappointe fort, car nous avons déjà visité toutes les curiosités de la ville. Nous tentons, pour nous distraire, d’aller visiter un temple voisin; mais, quoique entièrement bâti en bois de cèdre, il n’offre aucun intérêt.
Il nous faut rester. Mon Dieu! qu’allons-nous faire? Revisiter la ville est impossible. Comme nous n’avons pas de tabouret, M. de Ujfalvy, qui a vu des lits avec des pieds en vieux bois sculpté, achète ces lits et veut en faire faire des tabourets: le menuisier est appelé, mais notre domestique François est si peu intelligent, il parle si mal la langue du pays qu’on a toutes les peines du monde à faire comprendreà cet ouvrier qu’il doit couper ces lits pour en faire des sièges. Enfin François, qui parle toujours à l’infinitif et au participe passé, finit pourtant par traduire à peu près ce que nous voulons, mais ce n’est pas sans peine. Le premier tabouret est cependant assez bien, et, comme ces indigènes sont très intelligents, le second l’est tout à fait; pour quatre annas nous en sommes quittes. Mais il faut les faire recouvrir, c’est-à-dire tendre une natte au-dessus. On nous amène un vieillard, qui se met en devoir de faire ce travail, moyennant quatre annas par tabouret; à ce prix il fera tout ce qu’il y a de mieux. Pendant ce temps nous entendons des cris de femme: ce sont ceux de la malheureuse dont on a vendu les lits sans qu’elle le sache; elle est au désespoir en les voyant coupés. Sans doute on ne l’a pas consultée, en Orient tout se fait par ordre, et l’autocratie y règne en tous temps et en tous lieux.
Dans le fond, caché par les arbres, le toit pointu du temple de Badhrawar se dessine au milieu de la verdure. Au moment de notre arrivée, nous n’y avions pas fait attention; mais, maintenant que la pluie qui tombe nous laisse le temps d’examiner tous les plus petits détails de cette vie lente et monotone des Orientaux, nous nous apercevons qu’il est aussi en bois de cèdre et n’a rien de remarquable. Le soir, nous entendons la retraite sonnée par les troupes du maharadjah.
Il pleut, hélas! toute la nuit, et nous avions dit cependant que nous partirions à cinq heures du matin. Mais à l’heure indiquée personne n’est là, ni le tisseldar ni son lieutenant. C’est quelque chose d’irritant que les voyages en Orient: on a non seulement la difficulté des chemins, mais celle des hommes. Les coulis sont-ils prêts, le tisseldar n’est pas là. Si l’on s’informe où il est, on vous répond, à votre grand étonnement, qu’il est à trois milles. «Comment? mais il était venu pour nous!» Vous donnez l’ordre à votre domestiqued’aller le chercher. Celui-ci, au lieu de faire ce que vous lui dites, transmet l’ordre à un autre, qui le transmet à un troisième, lequel le transmet à un quatrième, et ainsi de suite, cela n’en finit plus. A Tchamba nous avons vu M. Marshall, avec une dizaine de serviteurs, obligé de se lever de table pour aller chercher ce qu’il voulait. Lorsqu’on appelle un domestique, on ne prononce jamais son nom, on serait sûr qu’il ne vous répondrait pas; mais on dit: «Ko-haï? (Qui est là?)» Celui alors qui vous répond est celui auquel on s’adresse. Cette indolence rend le voyage beaucoup plus difficile. Notre François est malheureusement si bête et si mou qu’il est impossible de compter sur lui. Il est encore une autre difficulté qui exaspère l’infortuné voyageur: a-t-il besoin de demander un renseignement, jamais on ne peut en obtenir un exact. L’un vous dit: «Le chemin passe par la montagne»; l’autre vous dit: «Non». «Peut-on passer?—Oui!» quelques instants après: «C’est très dangereux!» Le peuple oriental est menteur par excellence; c’est même la plus parfaite éducation qu’on peut donner à l’enfance, celle de savoir déguiser sa pensée. Les écrivains qui ont tant vanté les beautés de la civilisation orientale n’y sont jamais allés, ou bien alors c’est si loin de nous que cela se perd dans la nuit des temps. Sans doute, quand l’Occident était encore dans la barbarie, cette civilisation était peut-être merveilleuse, tout étant relatif en ce monde. Mais maintenant c’est trop vanter l’Orient. Le peuple est pourtant intelligent. Mais la religion hindoue est si stupide, elle laisse si peu à l’initiative personnelle, tout y est tellement réglé, stipulé; ceux qui ont le commandement sont si despotes, si cruels, qu’ils sont, pour la plupart du temps, abrutis et que les notions du juste et de l’injuste se confondent dans leur esprit sans pouvoir s’équilibrer. Avant de partir, deux femmes en pleurs vinrent nous trouver à propos du lit qu’on leur avait pris; nous leur assurons que nous leur payerons,elles sont déjà fortsurpriseset ne peuvent le croire; elles nous disent que c’est un legs de famille auquel se rattachent des souvenirs, et supplient qu’on le leur rende. Le tisseldar, revenu dans l’intervalle, est bien étonné, car il ne sait pas par où elles sont venues. Il n’ose pas les renvoyer devant nous; mais il n’est pas content, car, si elles n’étaient pas venues, il aurait certainement gardé pour lui l’argent du lit; il n’a malheureusement pas songé au toit, par lequel elles sont passées. Décidément ces toits plats ont de grands avantages pour les uns et de grands inconvénients pour les autres. M. de Ujfalvy fait donner aux plaignantes par notre François deux roupies, double du prix convenu avec le tisseldar; la figure des deux femmes commence à se rasséréner et leurs pleurs cessent; mais, comme c’est un souvenir de famille, M. de Ujfalvy leur fait donner encore une demi-roupie, en leur disant: «Bakchich». Les regrets sont effacés; le sourire revient sur leurs lèvres, elles s’éloignent vite, dans la crainte qu’on ne leur reprenne les deux roupies qu’elles sentent sonner dans leurs mains. Quant au souvenir de famille, il existait seulement dans leur imagination, car, lorsqu’un Hindou est mourant, on s’empresse de le transporter dehors, pour que le cadavre ne souille pas la maison. Que de fois nous est-il arrivé de rencontrer sur notre route un malade agonisant sous ce beau soleil et tenant entre ses mains une queue de vache! S’il y a une rivière sacrée, on les transporte auprès, et si à sa dernière heure l’Hindou pense au Gange, le plus sacré de tous les fleuves, il est sûr d’avoir une place dans le ciel de Siva.
Aussitôt que quelqu’un est mort, il doit comparaître devant Yama. Yama est le Pluton des Hindous; mais, pour se rendre au lieu habité par ce dieu, il faut quatre heures quarante minutes; l’heure des Hindous est à peu près de quarante-cinq minutes: aussi aucun mort ne peut être brûlé ni enterré avant ce temps. Il faut en outre, pourarriver dans les enfers, traverser un fleuve brûlant, dont les Hindous payent le passage par des offrandes (une vache noire, par exemple). C’est après ce passage difficile qu’ils se trouvent en face de Yama, qui, selon leur mérite, va les punir ou les récompenser. Il est pourtant un moyen d’échapper à ce dieu terrible: si le mourant a eu le bon esprit d’invoquer le nom de Vichnou, les serviteurs de ce dieu s’emparent vite de son âme, la conduisent près de ce dieu, et Yama est frustré dans ses fonctions. Le pouvoir de Vichnou est si considérable que, même si l’on invoque son nom par hasard au moment de mourir, on est absous des péchés les plus grands, fût-ce même celui d’avoir tué des vaches. Yama a un aide qui tient compte des bonnes et des mauvaises actions des hommes et de l’heure à laquelle le terme de leur vie est arrivé.
Cet aide a des serviteurs, et ceux-ci prennent quelquefois une âme pour une autre; tant pis pour la pauvre âme, car alors, si l’aide de Yama n’a pas reconnu son erreur avant que son enveloppe mortelle soit brûlée, elle a payé pour une autre, et l’erreur est irréparable. J’aime à croire qu’il n’en avait pas été de même pour l’âme de ce pauvre mort qui s’était laissé mourir sur ce lit transformé maintenant en tabouret.
Nous voilà loin de notre départ, mais aussi ce jour-là il fut compliqué et il fallut des appels réitérés, des cris sans fin après nos serviteurs pour que nous puissions nous mettre en marche sous une pluie battante survenue pendant l’intervalle. A peine sortis de la ville, nous rencontrons le tisseldar, qui accourt tout essoufflé, n’en croyant pas ses yeux en nous voyant partir par un temps pareil; il faut pourtant bien qu’il se rende à l’évidence, et, poussant un gros soupir, il se décide à nous suivre à pied.
La rivière, que nous côtoyons toujours, de loin ou de près, grossit à vue d’œil sous cette pluie diluvienne; sonlit n’est plus assez large et déjà elle empiète sur notre pauvre petite route. Que sera-ce donc si cela continue? L’eau roule et se précipite avec fracas, semblant se ruer sur elle-même; elle bondit sur les pierres, elle saute, elle s’élance pour s’éparpiller dans l’air et retomber en gerbe; c’est un spectacle superbe, mais malheur à l’imprudent qui voudrait traverser le torrent! il serait impitoyablement renversé, roulé et broyé par le flot dans sa course furibonde.
Nous marchons à la suite les uns des autres, tout impressionnés par le bruit incessant de cette masse liquide que nous voyons augmenter à chaque instant. Notre chemin ressemble maintenant à un ruisseau alimenté par les fossés des rivières, dont l’eau jaunâtre et sale nous entoure de tous côtés, et, comme si nous n’avions pas assez de celle de la terre, celle du ciel tombe avec un redoublement de fureur. Le chemin continue pourtant sa course capricieuse au milieu d’une riche et splendide nature. Qu’il serait aisé de transformer ces lieux où tout se rencontre, l’eau, le bois, les pierres! Mais bah! que fait à ces maîtres demi-civilisés le bien-être de leurs sujets; pourvu qu’eux-mêmes soient bien, le reste leur est indifférent. Pourquoi faut-il qu’un si beau pays soit si mal administré! Ces beautés, qu’on devrait pouvoir admirer tranquillement, c’est au péril de sa vie qu’il faut aller les voir.
Nous marchons ainsi pendant quatre heures, et, pour arriver à la maison du roi, qui est située à la station prochaine, il nous reste à peine un mille à faire. Mais la pluie a fait son œuvre; la rivière a débordé, le chemin se cache sous les eaux en fureur. Après de vaines tentatives pour traverser même à pied, nous sommes là, arrêtés devant cet obstacle infranchissable. Que faire? Il y a un village sur la hauteur, il nous faut l’atteindre; c’est plus facile à dire qu’à exécuter. Pour comble de malchance, le cheval de M. Clarke, qui asenti la jument du tisseldar, hennit, bondit et veut absolument se jeter sur nous; on parvient à le calmer, mais son cavalier est obligé de mettre pied à terre. Le tisseldar, sans s’occuper du trouble qu’il cause, nous montre le chemin, qui offrirait un spectacle charmant s’il faisait beau.
Enfin nous arrivons au village; des hommes sont partis en avant. Un bon feu est préparé sous la véranda pour sécher ces messieurs, qui sont trempés. Quant à moi, mon mari m’a si bien enveloppée avec des couvertures de caoutchouc que j’ai été complètement protégée. Heureusement que nos coulis sont arrivés et que je puis donner des vêtements secs à M. de Ujfalvy. Ceux de M. Clarke ne sont pas là. La pudeur britannique et la fatigue l’empêchent d’entrer dans une chambre qu’on lui offre, car elle est habitée par une femme et un enfant; je lui propose des couvertures, avec lesquelles il pourra s’envelopper, mais il ne veut rien entendre; aussi, malgré le bon feu, il tremble de tous ses membres, et, comme il n’est déjà pas très bien, nous avons peur qu’il ne lui arrive quelque chose de mal.
Sous la véranda, le toit en terre laisse passer la pluie, mais que faire? Nous ne pouvons nous résoudre d’entrer dans les chambres qu’on nous offre: la première est habitée par une femme, son mari et son enfant; la seconde, qui n’a d’autre issue que la première, est réservée aux vaches et aux veaux, qui beuglent à notre approche avec un ensemble désespérant, et, bien que ces animaux sacrés soient séparés par un grillage en bois, ce voisinage, auquel nous ne sommes pas habitués, nous effraye, et nous aimons mieux pour l’instant nous contenter de la véranda; mais celle-ci devient tout à fait inhabitable et il nous faudra la quitter. M. de Ujfalvy, s’apercevant que, s’il ne se met pas en colère, nous n’aurons rien de bon, commence à réclamer une autre maison à haute voix, au grand mécontentement du tisseldar, qui a d’abord répondu: non. Mon mari chercheavec lui dans tout le village un meilleur abri; enfin on en rencontre un, sans doute celui que le tisseldar se réservait. Nous faisons jeter de la paille sous la véranda, disposer nos lits, et nous nous rassemblons tous à cet endroit. Nous voilà installés non sans peine; mon samovar est prêt, et, grâce à Dieu, je puis donner du thé à ces messieurs. M. Clarke grelotte et se voit obligé d’accepter l’abri qu’on lui offre: c’est une chambre sans fenêtre au fond d’une autre ayant assez l’apparence d’un caveau. Mais on y a fait du feu et il y fait aussi chaud que dans un four. En se couchant sur cette terre brûlante, notre compagnon pourra au moins se réchauffer.
Nos provisions ne sont pas encore arrivées. En attendant, j’examine la demeure de notre nouveau propriétaire. C’est une grande chambre sans autre ouverture qu’une porte donnant sur la véranda; à droite, un fourneau en terre battue d’à peu près vingt centimètres où se trouvent deux trous, et à côté, sur une méchante couverture, un petit enfant couché qui dort d’un profond sommeil; près de la porte, nous apercevons deux espèces de support pour déposer des ustensiles de ménage. Le tcharpaï, ou lit, meuble seul la chambre; les pieds en bois sont bien travaillés. Les montagnards sont habiles, et pourtant les outils qu’ils emploient sont bien simples. En général ils font tout avec la hache; cette hache n’est pas comme la nôtre, elle est retournée, et le tranchant se trouve faire face au manche.
Ce petit village, où nous sommes obligés de nous abriter, s’appelle Nioto: il est habité par les Paharis ou habitants des montagnes. Ce sont en général de fort beaux hommes, et les femmes, avec leur nez en bec d’aigle, ne sont pas mal.
M. de Ujfalvy se fait donner des renseignements sur la langue de ce peuple, qui ne parle pas l’hindoustani; c’est un travail surhumain, il faut une patience de savant pourparvenir à démêler quelque chose au milieu de toutes leurs paroles. On ne saurait croire combien ces peuples primitifs sont loquaces; quand ils commencent à parler, ils n’en finissent plus, et, pour avoir une réponse catégorique, c’est une affaire d’au moins un quart d’heure.
Mais mon mari s’y adonne avec passion; ce pays est nouveau pour lui, et les Paharis qui l’habitent sont des peuples qui n’ont pas encore été mensurés; c’est d’ailleurs dans ce but que nous nous sommes exposés à tant de fatigues pour arriver jusqu’à eux. Enfin dans l’après-midi, vers quatre heures et demie, la pluie cesse; si elle ne recommence pas, nous pourrons partir demain. Le second envoyé du maharadjah, que nous avons trouvé à Badhrawar, nous assure que, même s’il pleuvait, nous pourrions toujours nous rendre à la station où se trouve la résidence du prince. Quel bonheur! aussi comme nous dormons bien en plein air sous notre véranda, et, le matin, nous sommes tout à fait enchantés en voyant que la pluie a cessé de tomber. Quant à M. Clarke, il n’est pas bien et a une grosse fièvre.
Comme la rivière la Nerou n’a pas eu le temps de s’écouler, c’est par un chemin à travers la forêt, que le tisseldar a fait un peu aplanir pour nous, que nous nous rendons à la station tant convoitée. La route est magique, et, malgré les difficultés qu’elle offre, on croirait qu’il est impossible à une créature humaine de vivre au milieu d’une telle solitude; partout cependant où un espace de la montagne ou de la forêt a pu être cultivé, une maison s’élève à côté d’un champ.
A dix heures, lorsque nous arrivons au bungalow royal, le soleil a reparu, et nous pouvons espérer un temps plus beau; ici, de l’autre côté du col du Padri, les pluies périodiques ne sont plus de saison. Nous n’avons pas l’intention de rester au bungalow, qui n’a de royal que le nom; lastation a été trop courte et la journée n’est pas excessivement chaude; donc, après une collation et malgré les autorités du village, qui sont venues à notre rencontre, après quelques heures de repos nous repartons.
Pendant cette halte, nous voulons acheter un costume complet de femme pahari. On nous amène un jeune couple, vêtu de ses plus beaux atours. Le costume de la femme était composé d’un pantalon très étroit à rayures vertes et rouges, d’un morceau de coton dont elle s’entourait le corps en lui faisant former une jupe et qu’elle ramenait ensuite sur la tête comme un voile, et de pantoufles de cuir brodé; des boucles d’oreilles en argent retombaient le long de l’oreille; des bracelets en plomb complétaient le costume de cette jeune femme, assez gentille du reste. Les vêtements n’étaient pas d’une scrupuleuse blancheur; mais j’avais la ressource de les faire laver. Celui de l’homme était plus simple: un large pantalon, une chemise et un bonnet ressemblant assez à celui d’un bourreau formaient toute sa parure. La femme, en entendant qu’il était question de lui prendre ce qu’elle avait de plus beau, se mit à verser quelques larmes, mais les autorités la forcèrent à aller se déshabiller. Elle revint donc, vêtue simplement d’un manteau de gros drap gris, le seul qu’elle possédât peut-être encore, et déposa à mes pieds d’un air navré ces habits, qui me parurent encore plus sales. Mais lorsqu’elle vit que je lui comptais en bonnes roupies le prix qu’elle avait demandé pour tous ces objets, et surtout lorsqu’elle les sentit résonner dans sa main, sa figure s’éclaira d’un gracieux sourire, et le salam qu’elle m’adressa était dit avec un accent plein de joie. Pauvre femme, habituée à ce qu’on lui prenne tout de force, elle croyait qu’il en serait ainsi de ses parures, qui étaient peut-être le seul bonheur qu’elle ait en ce monde.
Nous partons par un beau soleil et nous retrouvonsbientôt notre rivière d’hier, la Nérou, mais elle a bien diminué, et, malgré ses 24 milles de longueur qu’elle conserve toujours, son air envahisseur s’est calmé. Elle roule encore ses eaux avec fracas, mais on aperçoit les immenses pierres contre lesquelles celles-ci vont se briser.
Quelle belle nature, quel superbe pays et quel malheur qu’il appartienne à des hommes qui ne savent pas s’en servir! Il est si riche et si fertile! Nous sommes à l’époque où l’on fait des plantations de riz; des hommes avec des charrues attelées de buffles labourent la terre; hommes et bêtes sont dans l’eau jusqu’aux genoux. Plus loin on a déjà réuni les jeunes pousses du riz en gerbes; on les laisse dans l’eau sur le champ pendant qu’un homme tasse la terre avec ses pieds. Puis, dans d’autres places, des femmes, dans l’eau jusqu’à mi-jambe, repiquent les pieds de riz de distance en distance comme des salades. Elles enfoncent avec leur doigt chaque brin d’herbe dans la terre avec une vitesse incroyable. Un champ est bientôt repiqué.
La station est longue, et nous côtoyons le Tchinab, rivière d’une respectable largeur, un des affluents de l’Indus. Elle est si rapide qu’aucun bateau ne peut se tenir sur ses flots. Une descente horrible, telle que nous n’en avions pas encore vue, nous conduit à un torrent profond; des hommes sont là pour nous aider au passage, il nous faut quitter nos chevaux. Quinze hommes s’emparent de mon dandy et entrent dans l’eau jusqu’à la ceinture. Les pierres sont si grosses que mon porteur de devant va tomber en se heurtant contre l’une d’elles, je me prépare déjà à être mouillée, mais ses compagnons l’ont retenu. Quant à ces deux messieurs, ils sont portés chacun sur le dos d’un homme qui, lui-même, est soutenu par ses compagnons. Enfin le passage s’est effectué sans accident, et nous nous trouvons en face d’une rampe quiest un vrai fouillis de pierres et de rocs au travers duquel il faut retrouver son chemin. Mon porteur tombe pour la seconde fois en se blessant, et ceux qui me soutiennent avec des cordes l’aident à se relever. Sa blessure heureusement est légère.
La montée terminée, nous arrivons au village. Il faut nous arrêter. La maison musulmane qu’on nous offre est plutôt une écurie, mais nous sommes seuls entre nos quatre murs et nous pourrons nous mettre sous la véranda de la cour. M. Clarke est très malade; il a un fort accès de fièvre; nous n’avons donc pas à choisir.
Pendant que M. Clarke reste étendu sur son lit, qu’allons-nous faire? Admirer le Tchinab; ce fleuve porte un nom chinois qui lui a été donné par les habitants musulmans de l’Inde. On l’a ainsi désigné parce qu’il vient duLahoul, pays dont les habitants ont de grandes affinités avec ceux de la Chine; mais son véritable nom est Tchamdra-Bagha, parce qu’il est formé de la réunion de deux cours supérieurs, le Tchamdra et le Bagha. Sur un parcours de 205 milles il se grossit de neuf affluents qui sortent des flancs de montagnes richement boisées, et l’on se sert de leur courant pour la flottaison des bois coupés. Le Tchinab coule dans un étroit défilé entre deux talus à pic. Les pentes inférieures de cette route sont couvertes de magnifiques forêts jusqu’à Kichtwar, situé sur un plateau de 5 milles de long sur 2 de large et à une élévation de 5500 pieds au-dessus de la mer. C’est sur ce plateau que le Mari-Wardwan se réunit au Tchinab. La jonction de ces deux rivières donne lieu à un splendide spectacle, car le Mari-Wardwan descend alors des hautes montagnes qui séparent le Petit-Tibet du Cachemire et se précipite dans le Tchinab par plusieurs chutes d’une hauteur totale de 750 mètres. Cette magnifique cascade produit un bruit qu’on peut entendre d’une distance de 5 milles, et mêmeà cette distance on aperçoit très bien les deux chutes. Le moment où elles offrent le plus bel aspect est à la fin de mai, à l’époque de la fonte des neiges.
Les deux premières chutes se précipitent sur des plates-formes, et cette masse d’eau, poussée en avant, rejaillit en poussière sous la violence du choc; elles se déchirent ensuite sur des rochers pour retomber encore de chute en chute et reprendre un cours paisible, jusqu’à leur embouchure. Au lever du soleil, les effets de réfraction sont splendides et donnent aux habitants de gracieuses croyances; pour eux, toutes ces ondoyantes réfractions sont des ondines qui se baignent dans les cascades pour réconforter leurs membres engourdis par les douceurs du sommeil.
Le Kichtwar a un climat très doux, et, si cette magnifique chute d’eau était en Europe, que de gens viendraient l’admirer en savourant les bons fruits qui mûrissent! Malgré tout, on peut se faire illusion, car le chêne croît ici et s’élève même à une assez grande hauteur; avec un peu de bonne volonté on peut donc s’imaginer être en Europe et se reposer tout en songeant aux douceurs de la patrie. Kichtwar était autrefois la résidence d’un radjah et capitale d’un État. Aujourd’hui dépossédée, elle est réduite à sa plus simple expression; à peine reste-t-il de son ancienne splendeur quelques centaines de maisons; les autres, à moitié démolies, tombent en ruines près de cette belle cascade. Que dire de plus!
Samedi, 16 juillet. Mon Dieu, comme le temps passe! Voilà déjà un mois et plus que nous sommes en voyage; mon mari va mensurer les Paharis. Pauvres gens, ils ne sont pas trop rassurés et ne savent ce qu’on va leur faire; la vue des instruments qui vont s’emparer de leurs têtes leur fait peut-être penser au supplice que Yama, le dieu des enfers hindous, leur imposera plus tard. Ici l’invocation même mentale de Vichnou ne les sauverait pas. Je mesuis laissé raconter qu’un homme ayant commis les crimes les plus épouvantables, approchant de sa fin, dévoré d’une telle soif que la fièvre lui occasionnait, appela trois fois son fils, qui portait un des noms de Vichnou. Il vint à mourir quelques instants après et les serviteurs de ce dieu s’emparèrent de son âme et la transportèrent au paradis de Vichnou. Qui entra en colère? ce fut Yama; mais, malgré ses réclamations au dieu Brahma, il ne put rien obtenir; la loi est formelle, dit-on. En voilà un qui fut sauvé sans l’avoir voulu. Ces pauvres gens tremblaient donc de tous leurs membres, mais la vue du bakchich qu’on donna au premier les tranquillisa complètement, car Plutus est toujours et partout le dieu préféré.
Ce peuple, qui pratique la religion hindoue, habite les montagnes du Cachemire depuis Ramban à l’ouest (Djammou oriental) jusqu’à Badhrawar et le col de Padri à l’est. Son nom Pahari veut dire «habitant des montagnes»; ce sont de grands et beaux hommes. Ils ont le front fuyant. Les bosses sourcilières sont très prononcées, et la dépression est alors profonde. Les yeux sont droits et généralement très foncés. Les sourcils sont arqués et bien fournis. Les pommettes sont peu saillantes, au contraire des arcades zygomatiques, mais cependant beaucoup moins que chez les Koulous. Le nez est d’une très belle forme, plutôt long et mince que court. Le visage est ovale, de même que le menton. Le cou dénote la force, et le torse la vigueur. Pour des montagnards, ils ont les extrémités vraiment petites. Les femmes ont un caractère très prononcé que leur donne leur nez en bec d’aigle, qui s’accentue d’autant plus qu’elles sont vieilles. L’embonpoint est très rare chez eux; ils sont plutôt maigres et très nerveux. C’est une belle race, et qui se prête assez volontiers à ce qu’on leur demande; ils envoient chercher un des leurs, qui sait écrire, et qui s’empresse de tracer quelques lignes sous la dictée de monmari. Leur écriture ne ressemble pas à ce que nous avons vu jusqu’à présent. Hommes et femmes portent un petit peigne double en bois de cèdre plus ou moins travaillé, qu’ils placent dans leurs cheveux sur le sommet de la tête.
Nous voulons mensurer les femmes, mais elles pleurent tellement que, ne voulant pas les affliger davantage, nous les renvoyons avec un bakchich.
Impossible de partir, la fièvre n’a pas quitté M. Clarke, et nous ne pouvons laisser seul notre compagnon. Pourvu que cela ne dure pas longtemps, car je pourrais bien tomber malade de fatigue. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit; mon lit est tellement habité par ces horribles bêtes plates et rouges. Quel supplice, être harassée, fatiguée, tomber de sommeil et être réveillée à chaque instant par des coups d’épingle! c’est intolérable, et je pleurais de rage sur mon lit; j’avais beau me mettre sur une chaise, elles tombaient des poutres, les malheureuses, et, lit ou chaise, elles savaient toujours me trouver.
Aussi, lorsque, sur les cinq heures de l’après-midi, M. Clarke nous dit que le mal de tête et la fièvre l’avaient quitté, j’étais doublement contente; je n’avais plus qu’une nuit à subir ce supplice.
Le soir nous allons admirer les montagnes de neige, puis, plus loin, le glacier qui brille comme de l’or sous les rayons du soleil couchant.
Le 17, à cinq heures du matin, nous nous éloignons de ce beau site en suivant le cours du Tchinab, qui est enfermé dans de hautes montagnes. Un pont branlant et trois descentes affreuses. A la deuxième descente, le sentier est taillé dans les parois de la montagne, et le torrent qui la sépare de celle que nous aurons à franchir tout à l’heure bondit de roc en roc, dont sa blanche écume a arrondi les aspérités. La troisième descente aboutit aussi à un torrent qui a pour cadre un rond-point en blocs de pierre d’une effrayantebeauté et qui nous fait oublier les horreurs de la route. Nous arrivons à un petit village, mais nous n’avons pour abri qu’undharmsalaou caravansérail, abri commun. Celui-ci se composait d’une véranda dont la toiture ne demandait pas mieux que de s’écrouler; au milieu se trouvait une porte fermée par un cadenas de forme russe; au fond de la véranda à gauche, il y avait un emplacement sur lequel on avait installé des fourneaux en terre. Au-dessus de ce fourneau s’élevait une petite chapelle bouddhique avec les fourches en bronze sacramental. Elle était destinée au dieu Siva.
La curiosité nous fit demander qu’on ouvrît cette porte fermée. Au lieu d’un temple sacré, resplendissant d’objets précieux, que nous croyons pouvoir admirer, nous vîmes tout uniment une chambre hindoue. Le propriétaire était mort, et, comme on ne savait pas à qui devait revenir le peu de choses qu’il possédait, on avait tout laissé comme de son vivant, se contentant de fermer la porte. Ainsi nous fut racontée l’histoire de cette chambre. Est-elle vraie? En tout cas, cette manière de procéder serait fort encombrante dans les pays plus habités, mais à Akchérazou, petit village perdu au milieu de l’Himalaya, le peu d’habitants et la place immense dont ils peuvent disposer leur permettent ce genre de procéder.
Ce village, admirablement situé, est, dit-on, fort malsain; cela est dû probablement aux rizières qui l’environnent.
Notre compagnon de voyage est de nouveau assez mal, mais il ne peut rester ici, il faudra repartir dès demain. Déjà à la précédente station il a dû renoncer à son cheval et s’accommoder d’un mauvais palki, palanquin qu’on lui arrange au plus vite.
Le palki est une espèce de tissu de cordages attachés à une forme de bois, longue d’environ 1 m. 25 et larged’environ 60 centimètres; aux deux extrémités de cette forme de bois sont attachés deux brancards qui servent à le porter. Huit hommes sont généralement employés à ce transport, mais dans les montagnes il faut douze hommes au lieu de huit: deux attachés avec des cordes vont par devant pour tirer dans les montées, et deux autres sont par derrière pour retenir dans les descentes. Le palki est très incommode dans ces sentiers montagneux.
Il fait superbe et nous faisons dresser nos tentes; je ne veux pas recommencer sous la véranda de ce caravansérail mes deux nuits de la station précédente. J’ai si bien dormi que je me lève à quatre heures du matin, fraîche, disposée et contente, car nous n’avons plus qu’une mauvaise station, et ensuite nous trouvons la route royale de Djammou avec le télégraphe. Le télégraphe! comme ce mot résonne à notre oreille! avec quel plaisir nous le répétons! Aussi, dans notre impatience d’arriver à cette bienheureuse route, nous brûlons un petit village, situé à 5 koss d’Akchérazou, au grand mécontentement de notre guide. Le koss est la mesure hindoue dont on se sert pour mesurer les distances; un koss correspond à 1 mille et demi. A ce village on nous présente un homme qui s’est cassé le bras, car on prend mon mari pour un savant médecin. Le bras de cet homme est entortillé dans un bandage parfaitement ferme, et, lorsqu’il veut le défaire pour nous le montrer, mon mari le lui défend et se contente de lui expliquer qu’il doit de temps en temps mouiller son bras avec de l’eau fraîche, mais sans enlever le bandage. La consultation est finie; on nous donne un verre de lait excellent.
Pour arriver à la station nous contournons une gigantesque montagne, et la montée nous prend deux heures et demie. Ces montagnes renferment le Tchinab, dont les méandres nous apparaissent comme un petit ruisseau. Sur le plateau le coup d’œil est de toute beauté. D’un côté, la vallée quenous allons quitter avec tous ses mamelons, ses gorges étroites; de l’autre, en tournant, celle où nous allons entrer, parsemée de riants villages, parmi lesquels nous apercevons Bohtoti, vers lequel tendent nos plus ardents désirs.
Nous faisons halte, car nous sommes fatigués. Tout en admirant le paysage, je trouve de beaux champignons; rien qu’à leur odeur, ceux-là sont bons, ils ressemblent à ceux de couche que nous mangeons à Paris. A ce souvenir l’eau nous vient à la bouche, et tout à coup se dresse devant nos yeux une bonne croûte toute fumante dans son enveloppe dorée. Quelle illusion, qui s’évanouira bien vite devant notre maigre poulet ou notre pauvre mouton ordinaire! Chétif poulet qui faites au moins mille pas avant de trouver un pauvre petit grain, ce n’est pas le moyen de vous engraisser; et vous, agneaux qui bondissez sur ce plateau, belles chèvres à la laine longue et soyeuse, vous êtes ou trop jeunes ou trop vieilles, et il fait trop chaud pour laisser à votre chair le temps de devenir tendre et succulente.
La descente égale la montée et nous sautons à faire concurrence aux chèvres, mais tout prend fin en ce monde. Après un pont branlant et maints détours au milieu d’ornières et fondrières de toutes sortes, surgit tout à coup, devant nous, le télégraphe, et sur un bel emplacement planté de beaux cèdres se dresse une tente toute blanche flanquée à droite et à gauche de deux autres tentes plus petites. C’est le campement que le maharadjah a fait préparer. La tente du milieu est pour nous; celle de droite est pour notre compagnon de voyage, et celle de gauche est un endroit secret, remplaçant avantageusement certaine chaise percée sans laquelle un Anglais ne voyage jamais.
On nous offre des pommes délicieuses, puis des fleurs et tout ce qu’il faut pour notre nourriture.
M. Clarke n’arrive qu’une demi-heure après nous; lachaleur et la route l’ont tellement épuisé qu’il ne demande qu’à se coucher. L’air frais va le remettre; nous sommes à 3300 pieds d’altitude, car Bohtoti est en bas et l’on nous a placés sur la hauteur. Il fait du vent, et il est à craindre que nous n’ayons un violent ouragan, comme il y en a souvent ici, qui ravage tout sur son passage. Le vent soufflait par rafales, et nous en fûmes quittes pour un peu d’eau.
Quelque temps après notre arrivée on nous amena un envoyé du maharadjah, qui prétendit qu’au reçu de la lettre de M. de Ujfalvy on l’avait envoyé ici tout de suite; il avait marché tellement vite qu’il s’était abîmé le pied. Ce qu’il y a de plus étonnant, c’est qu’à présent qu’il nous a trouvés, il veut aller à Badhrawar; c’est du moins ce que nous traduit François, qui assure qu’il a une lettre pour le tisseldar de cette ville. «Alors il n’est pas venu pour nous?—Si! mais il a une lettre pour Badhrawar et il demande la permission de s’y rendre.—Mais s’il est venu pour nous, il faut qu’il reste avec nous.—Non, il faut qu’il aille à Badhrawar.—Alors il n’est pas venu pour nous?—Si.—Il faut qu’il reste.—Non, il faut qu’il aille à Badhrawar.» Enfin, voyant que nous ne sortirions pas de ce dilemme, on appelle Lala, le domestique de M. Clarke, car M. de Ujfalvy soupçonnait François de ne pas comprendre et de ne pas pouvoir traduire. Donc on appelle Lala. «Oh! Lala!» répètent en chœur les Hindous. Lala arrive. Tout s’explique.
Le maharadjah ou plutôt son premier ministre lui a donné l’ordre d’aller à notre rencontre et, s’il le fallait, de pousser jusqu’à Badhrawar, pour remettre au tisseldar de cette ville une lettre nous concernant. Or ce brave fonctionnaire nous avait bien trouvés, mais il se croyait moralement obligé de pousser quand même jusqu’à Badhrawar, pour remettre cette lettre, inutile maintenant, et pour cette raison il demandait la permission de s’éloigner. M. deUjfalvy lui fit répondre que, puisqu’il nous avait trouvés, il devait rester avec nous, ayant été envoyé pour nous. Quant à la lettre, s’il se croyait obligé de la remettre au tisseldar, malgré notre rencontre, il devait la faire porter par un autre. Je ne sais si cet employé par trop méticuleux comprit, mais il s’inclina profondément, ainsi que les deux autres qui nous l’avaient présenté, et s’éloigna. Cependant, comme nous ne l’avons pas revu, il est plus que probable qu’il sera parti pour Badhrawar.
L’orage est survenu pendant la nuit et par conséquent a retardé notre départ de quelques heures; nous sommes au 19 juillet, et l’on nous assure que la route est superbe. Nous avons bien du mal à trouver des porteurs; il paraît que le service du maharadjah ne leur plaît guère, car, malgré les coups qu’on leur prodigue, il y en a qui se sauvent, et les autorités de Sa Hautesse sont forcées de prendre en gage leurs outils ou leur mince bagage, pour les forcer de porter nos effets.
La belle route de Djammou ne justifie pas sa réputation; elle est assez large et elle possède un télégraphe, c’est vrai, mais pendant trois milles les descentes et les montées nous rappellent les plus mauvaises routes. Nous côtoyons le Tchinab, bien encaissé dans de hautes montagnes; aussi la route redevient mauvaise et nous subissons des alternatives de montées et de descentes. Les cascades tombent et leurs belles eaux s’argentent sous les rayons voilés du soleil.
La vallée du Kichtwar, qu’arrose le Tchinab, n’est pas si belle que celle de Koulou, ni si sauvage que le haut Tchamba; pourtant les montagnes en sont plus hautes et, quoique moins boisées, ne manquent pas de charme. Nous nous arrêtons devant une masure et nous demandons du lait, qu’on nous sert avec empressement. Nous sommes étonnés, mais nous comprenons tout de suite pourquoi cet accueil: ce sont des musulmans. Ceux-ci avec les étrangerssont hospitaliers, la religion le leur commande. L’Hindou au contraire est arrêté dans l’élan de son cœur. Tout ce que touche ou a touché un étranger est souillé et doit être brisé, si l’objet est cassable, sinon purifié. Vous voyez d’ici les transes de ce malheureux, qui doit casser son pot,purifier sa maison, nettoyer trois fois au lieu d’une son lota de cuivre. Si vous n’avez pas un verre avec vous, jamais un Hindou ne vous donnera à boire, à moins que vous ne buviez comme lui. L’Hindou fait couler de l’eau d’un vase, et, rapprochant ses deux mains, il s’en sert comme d’un verre. Nos coulis hindous n’ont jamais bu autrement, tandis que nos coulis musulmans buvaient dans des bols. Ce brave musulman nous donne donc à boire avec plaisir, mais il en mit autant à recevoir son bakchich. Je ne sais si les six femmes qui étaient avec lui lui appartenaient, mais elles avaient le visage découvert, et deux d’entre elles étaient assez jolies.