Sanatorium de Dharmsala.Sanatorium de Dharmsala.
Sanatorium de Dharmsala.
J’eus l’occasion, à Dharmsala, de visiter une plantation de thé, et un jeune homme, riche propriétaire des environs, m’offrit de me la montrer en détail. Le lendemain de notre arrivée, qui était le 27 juin, je me rendis donc en tchampang à son habitation, très bien disposée, comme toutes les habitations anglaises. Nous sommes dans le jardin et il commence à m’expliquer tout ce qui a rapport à cetteculture. Le thé se plante par pieds, espacés les uns des autres, et ce sont toujours les jeunes pousses, à peine nées de huit jours, qu’on cueille à la main. Afin d’en augmenter le nombre, on arrache la fleur lorsque le bouton est encore naissant. Les jeunes pousses se multiplient alors aussi beaucoup plus vite. Lorsque la récolte est faite, on met les feuilles de thé dans des corbeilles en natte, rondes et très plates. Ces corbeilles sont placées dans une vaste pièce bien aérée, à l’abri des rayons du soleil, sur des fils de fer tendus entre deux rangs de solives. On laisse les feuilles sécher ainsi jusqu’à parfaite flexibilité. Des hommes alors les prennent, les roulent en les pressant dans leurs mains, les roulent de nouveau sur de grandes tables couvertes de nattes, jusqu’à ce que le suc astringent qui est dans la feuille en soit bien sorti. Les feuilles ainsi comprimées ne doivent pas se casser. On les place encore dans un four très doux, où elles continuent à sécher. Lorsqu’elles sont à point, on les met pendant deux ou trois jours dans une couverture de laine, pour qu’elles puissent fermenter; ensuite on les expose au soleil. Le thé est déjà presque apprêté, mais il faut encore le mettre sur des corbeilles plates et carrées, qui sont placées sur un feu de braise rouge et presque en cendre, afin qu’elles ne brûlent pas et que les feuilles puissent arriver à la dessiccation voulue. La pièce où se fait cette dernière préparation est garnie tout autour d’une espèce d’auge carrée en terre battue, dans laquelle, de distance en distance, on place le feu sous chaque corbeille. De temps en temps on remue le thé, et la poussière qui sort de cette corbeille est l’essence même du thé. «Mais, me dit le propriétaire, je ne puis pas la vendre, puisque personne ne veut croire qu’elle soit vraiment bonne.»
La préparation du thé est maintenant terminée, il ne reste plus qu’à le ranger par qualité; à cet effet on trie lethé feuille par feuille; des petites filles sont employées à cet ouvrage de patience, car aucune machine n’a pu, jusqu’à présent, remplacer la main de l’homme. Une ouvrière habile peut trier jusqu’à sept kilogrammes de thé par jour.
Après ce méticuleux triage, on vanne le thé dans des tamis en fil de laiton, une première fois dans un tamis ordinaire, une seconde fois dans un tamis plus fin. Ensuite on doit encore enlever avec la main les petits grains de poussière qui ne peuvent passer à travers le treillis.
Il y a trois sortes de thé à Kangra: la première qualité est le thé le plus fin, la deuxième le moyen, et la troisième les grandes feuilles. Le thé étant tout à fait prêt, on le met dans des sacs en papier de plomb, qui sont pliés dans un moule de bois, afin qu’il n’y en ait pas un plus rempli que l’autre.
Le thé de Kangra, c’est ainsi qu’on appelle celui qui se cultive dans les environs de cette ancienne ville, qu’on aperçoit de Dharmsala, se vend, sur les lieux mêmes, 8 anas ou 1 fr. 05 le demi-kilogramme. C’est le meilleur des Indes.
Lorsqu’on veut fabriquer du thé vert ou du thé jaune, au lieu de le laisser sécher par l’air, on le sèche tout de suite au four, afin que les sucs astringents n’en soient pas exprimés. C’est ce qui rend ces espèces de thé si excitantes.
C’est avec la feuille de jasmin qu’on obtient le parfum du thé; aussi les Chinois, qui étaient dans ces pays avant les Anglais, ont planté partout du jasmin, et les routes de cette partie des Indes sont remplies de cette odeur pénétrante.
Je remerciai beaucoup le propriétaire de cette belle plantation, pour m’avoir donné toutes ces explications et fait exécuter sous mes yeux les travaux de préparation.M. Hogdson est un cadet de bonne famille qui est venu aux Indes afin de se créer une position, son frère aîné ayant tout, lui ne possédant que le souvenir d’un château superbe que son frère habite en Angleterre. Je ne sais s’il a réussi dans ses désirs; mais ce que j’ai pu constater, c’est que, depuis cinq ou six ans qu’il est établi dans les environs de Dharmsala, il parle l’hindoustani très couramment.
Il est certain que si les parents anglais n’étaient pas obligés d’envoyer leurs enfants en Angleterre, pour raison de santé, quand ils atteignent l’âge de cinq ou six ans, ceux-ci ne sauraient presque plus parler leur langue, et l’hindoustani fleurirait seul dans ces contrées. Fait étrange à constater, l’Anglais, dans l’Inde, apporte avec lui ses mœurs, ses usages, ses coutumes, reste toujours le même et parle pourtant la langue de ses subordonnés, qu’il méprise du haut de sa grandeur.
Plantation de thé dans les environs de Kangra.Plantation de thé dans les environs de Kangra.
Plantation de thé dans les environs de Kangra.
Nous restons à Dharmsala plus longtemps que nous ne l’avions pensé d’abord; la saison des pluies venait de commencer, et M. Jenkins ne voulait pas nous laisser partir pour le Tchamba, la route étant impraticable en cette saison. Le colonel ne voulait pas prendre sous sa responsabilité de nous exposer aux dangers qui peuvent se présenter sur ces chemins difficiles, sujets à des éboulements fréquents, ou de nous obliger à franchir des torrents qui sont d’une telle impétuosité qu’il est impossible de les traverser. Il arrive même parfois que vous êtes passé et que vos serviteurs, un peu en retard, ne peuvent plus franchir cette rivière furieuse. Si la pluie ne dure que quelques heures, l’ennui n’est pas grand; mais si, au contraire, elle tombe pendant trois jours entiers, ce qui arrive le plus souvent, vous êtes exposés à un cruel supplice. Éloignés des villages, rendus inaccessibles par les pluies, vous devez pendant ce temps supporter l’humidité et la faim.
M. de Ujfalvy télégraphia à M. Lyell de lui envoyer la permission de nous rendre au Cachemire par la route de Djammou, qui est essentiellement réservée au service du maharadjah du Cachemire. Il nous était trop pénible de songer à descendre dans les plaines pour reprendre la route postale et habituelle qui conduit à Srinagar.
Comme la réponse se faisait attendre, M. de Ujfalvy eut l’idée de télégraphier aussi à M. Marshall, lesuperintendentdu Tchamba, qui était averti de notre passage par le gouvernement de Simla. «La route des montagnes est-elle libre?—Oui, il est encore temps, venez, j’y veillerai.» Sur ce télégramme, le colonel Jenkins n’eut plus d’objections à nous faire et nous permit de partir le lendemain pour Kangra, qui était sur notre chemin.
La veille de notre départ le colonel assista à un bal, et, malgré ce divertissement qui se prolongea fort avant dans la nuit, il était sur pied pour nous donner l’accolade du départ. Que de regrets nous emportions en le quittant!
A peine étions-nous à moitié chemin de la pénible descente qu’un orage violent éclatait; une pluie torrentielle nous accompagna jusqu’à Kangra. La vallée qui mène à cette ville est belle et riche, et, quoique cachés sous nos manteaux de caoutchouc, nous l’admirions pourtant.
L’homme que le colonel nous avait donné pour nous accompagner, trouvant sans doute la ville à son goût et voulant nous en montrer toutes les beautés, nous la fit traverser. Pour atténuer les pentes de ces rues montueuses, on les a pavées et on a construit un escalier à larges marches. Nos chevaux montèrent avec une adresse et un ensemble admirables. Leurs sabots frappaient le pavé. Tous les gens étaient à leurs portes pour nous voir passer. Au bout de cet escalier se trouve la porte de la ville, et, après celle-ci, on rencontre une petite église anglaise. Noschevaux montèrent au galop à la maison de justice, où nous devions retrouver M. Clarke, qui, la veille, nous avait devancés dans son douli.
Mais il n’y avait personne. Notre compagnon s’était fait descendre aurest house, vers lequel nos vaillantes montures se dirigèrent lentement, comme il convient à des chevaux appartenant à des personnes de qualité qui visitent l’Orient. Cette course matinale nous avait mis en appétit, et nous trouvâmes le déjeuner excellent. Pendant l’après-midi, le soleil reparut, et, comme nos habits étaient secs, nous nous dirigeons vers le bazar, où nous ne trouvons rien de curieux, presque toutes les boutiques étant fermées et ne devant s’ouvrir qu’avec la foire.
A force de chercher, nous parvenons cependant à dénicher quelques vieux bronzes, puis des étoffes de coton et de soie. Mais il est très difficile de rencontrer de la toile de coton fabriquée aux Indes, tant on en a importé des manufactures anglaises. Le coton hindou était si beau qu’une pièce de trente aunes roulée pouvait tenir dans les deux mains. La machine à carder qu’ils emploient pour tisser ce merveilleux tissu est très simple, et souvent nous en avons vu sur notre route. Le métier consiste en deux pièces de bois placées sur quatre pieds droits qu’on plante en terre, sous des arbres, pour se préserver du soleil; ces métiers en plein air servent à la fabrication des toiles grossières. Pour le tissage des toiles fines, on s’enferme dans une chambre, car la moindre agitation de l’air suffit pour casser le fil, qui est d’une ténuité extraordinaire. Quand on retire la pièce du métier, on la lave deux fois et on la trempe dans l’huile de noix de coco. Cette préparation lui donne plus de solidité, et, si l’on veut lui donner de la souplesse et en même temps du corps, on la trempe dans l’eau de riz.
Hélas! à Kangra, point de ce fin coton, mais une pièce assez bigarrée et qui n’était pas d’origine anglaise. LesHindous n’impriment pas le coton comme nous, ils le peignent avec une espèce de brosse faite de fibres de noix de coco, qui sont très élastiques.
Les soieries que nous achetâmes étaient assez originales, sans être très belles, et pourtant c’est aux Hindous qu’il faut attribuer la découverte de la fabrication de la soie. Depuis les temps les plus reculés, une de leurs tribus habitant le canton de Serhind, près de Delhi, élevait des vers à soie. Les artisans la travaillent, comme le coton, avec des métiers très simples; ils font des tentures et des tapis dont on ne peut arriver à égaler ni les couleurs ni les dessins.
Les Romains tiraient leurs soieries des Indes, et elles étaient arrivées à atteindre un prix si élevé que l’empereur Aurélien refusa d’en acheter à l’impératrice. AuVIesiècle seulement elle fut apportée à la cour de Justinien, et c’est Louis XI qui le premier fit élever des vers à soie en France.
Quels progrès depuis cette époque!
A défaut de belles soieries, nous rencontrâmes à Kangra un devant de boutique en bois sculpté, avec des figurines émaillées, qui attira l’attention de notre compagnon. Sa bourse, bien fournie par le musée de Kensington, pouvait lui permettre cette dépense, et il demanda au propriétaire s’il consentait à s’en défaire.
Celui-ci lui répondit qu’il avait besoin de la devanture de sa boutique et qu’il ne pouvait la lui vendre, mais qu’il en ferait une toute semblable. M. Clarke objecta que la copie ne vaudrait jamais l’original. Alors le propriétaire lui répondit: «Qu’à cela ne tienne! si, lorsque la neuve sera faite, vous voulez m’en donner le prix, je garderai celle-ci et vous prendrez la vieille.» Ce naïf indigène pensait dans son for intérieur que cet homme était bien simple de préférer le vieux au neuf. «Et, dit-il, de cette façon chacun sera content.»
Kangra possède un temple bien plus grand que celui deBaïdjnath, mais qui est loin de le valoir pour la beauté des détails. Son dôme, recouvert d’or pur, en est sa plus grande curiosité.
Les portes, très belles, sont en bois sculpté, et près d’elles se trouvent deux lions en or et en argent massifs, racontent toujours les indigènes.
La cour du temple est ornée de beaux arbres; on y nourrit une quantité de singes, et cet animal, sacré pour les Hindous, ne demande pas mal d’argent pour son entretien.
Il y a des radjahs qui en mourant lèguent des sommes immenses à tel ou tel temple pour nourrir ce quadrumane dont le roi (Hanoumân), dit la légende, vint autrefois au secours de Rama.
Le pont de Kangra, comme ouvrage moderne, est aussi très remarquable.
Kangra est formé de deux villes, dont l’ancienne est presque en ruine depuis la dernière grande famine. A partir de cette époque, les deux villes sont devenues très pauvres, et les habitants ont été réduits à vendre leurs plus beaux objets pour pouvoir subvenir à leur misérable existence.
Le soir, M. Clarke partit en douli, pour nous attendre à Nourpour; quant à nous, nous partons le 30 de grand matin, car il a été convenu que nous devons, pendant le trajet, nous rencontrer à Chiapour, pour y déjeuner à midi; nous sommes exacts.
Une rue et le temple d’or à Kangra.Une rue et le temple d’or à Kangra.
Une rue et le temple d’or à Kangra.
Chiapour est situé dans la belle et large vallée de Kangra, enclavée dans des collines au-dessus desquelles les montagnes du Tchamba se dessinent parfaitement. A six heures du soir, nous repartons pour Kôt; la route est belle; à sept heures, le soleil disparaît derrière les sommets neigeux de Tchamba; nous quittons la vallée de Kangra et nous entrons dans celle de Nourpour. Nous passons un ponten pierres taillées qui a coûté fort cher. Puis nous voyons un temple dont le frontispice est sculpté à jour et où l’on m’offre du sucre jaune.
La route est une vraie route impériale; elle passe par de beaux villages, s’enfonce entre des collines, s’abrite sous les bois, puis longe une large vallée dans laquelle la rivière laisse voir son lit pierreux. Les chèvres bondissent sur ces cailloux et vont se désaltérer dans son eau transparente. Les femelles des buffles ont les mamelles pleines de lait et regrettent, j’en suis sûre, qu’il n’y ait pas assez d’eau dans la rivière pour s’y baigner entièrement. Un dattier pousse au pied d’un pin; des bananes pendent languissamment, et les mangues demandent à être cueillies; les noix sont belles et bonnes, et le banian, ce bel arbre qui se reproduit de lui-même, forme des arcades ravissantes.
Nourpour, la dernière ville du Pendjab, du côté du Tchamba, est bâtie sur la pente d’une montagne; ses maisons en terre, à toit plat, sont égayées par la verdure.
Près de la ville se dressent les ruines du palais du dernier radjah, dont quatre tours restent encore debout; on y voit une salle superbe avec des plafonds peints dans le style oriental. La ville elle-même est ancienne et me parut plus considérable que Kangra.
En arrivant aurest house, j’étais assez fatiguée pour que ces messieurs ne voulussent pas m’emmener visiter le bazar. Ils partirent seuls et revinrent très désappointés; malgré leurs minutieuses recherches, ils n’avaient rien trouvé. Or ne rien trouver pour un collectionneur est le comble du désagrément.
Comme un malheur n’arrive jamais seul, on ne tarda pas à venir nous apporter une mauvaise nouvelle. Mais le récit en serait trop long, et nous renverrons le lecteur à un prochain chapitre.
Mauvais rêves, bonnes nouvelles.—De nouveau les corniches.—La panthère aimable.—Le Tchamba.—La ville.—Le radjah Sham Singh.—Son caractère, son histoire, sa famille, son entourage.—Un cadeau superbe accompagné d’un autographe.—Le durbar.—Les Gaddis et leurs danses.—Sham Singh et son père.—Manghieri.—M. Clarke n’aime pas le voyage à cheval.—Les frontières du Tchamba.—Les envoyés du maharadjah du Cachemire.—LePadri-Passet ses difficultés.
La nuit que nous passâmes aurest housefut des plus mauvaises. Au milieu de nos rêves, nous nous voyions dans des chemins défoncés, suspendus à des corniches à demi écroulées, obligés même à un arrêt forcé.
Hélas! ce n’était que trop vrai, et le lendemain il fallut bien nous rendre à la réalité, qui vint bientôt confirmer les nouvelles qu’on nous avait apportées du mauvais état de la route.
Malgré tout cependant, un joyeux pressentiment nous envahissait. Le soleil était si beau. Oh! caressant sourire du soleil, combien de fois as-tu relevé des courages abattus! combien de fois ton radieux sourire a-t-il pour un instant fait passer pour un rêve une effroyable réalité! Le tchouprassientra. Sa figure était épanouie. Avec une telle figure, comment pouvait-il nous annoncer quelque chose de fâcheux? En effet, M. Marshall veillait à notre sûreté, ainsi qu’il nous l’avait promis (on peut se fier à la promesse anglaise plus qu’à celle des Russes, qui promettent toujours et ne tiennent jamais).
Il avait déjà envoyé des hommes pour rétablir la route.
Le lendemain, à trois heures de l’après-midi, nous quittons Nourpour, et, bientôt après, nous nous engageons dans les montagnes qui nous séparent du Tchamba.
Nos montures sont toutes fringantes. Ce n’est pas étonnant après un pareil repos, mais il faut modérer leur ardeur sur cet étroit sentier, où leurs prudents pieds ont peine à trouver place. Je suis sûre que M. Clarke regrette son douli.
Les villages situés dans ces montagnes sont assez pauvres, et cependant la terre est cultivée partout où la culture peut avoir lieu.
Malgré les réparations que la route a subies, les corniches se trouvent cependant trop resserrées pour nous permettre de rester à cheval. Le paysage qui se déroule devant nous est merveilleux; les montagnes que nous contournons, les vallées profondes et étroites, les ravins rocailleux se succèdent à nos yeux, avec d’autant plus de beautés que nous ne pouvons l’admirer à notre aise, tant le chemin est dangereux. A un certain point de la route, la corniche qui contourne la montagne est suspendue au-dessus du ravin, et il faut la suivre avec précaution pour la franchir sans danger. La moitié du sentier s’écroule sous les pas du cheval de M. Clarke; les pierres tombent avec bruit au fond du précipice, et à peine ai-je le temps de m’apercevoir du danger que mon cheval, tenu en bride par mon saïs Nakchid, a déjà mis le pied sur le peu qui reste; quant àNakchid, il a sauté de l’autre côté du trou; je ferme les yeux! mon cheval a passé, et cette seconde d’angoisse aussi. Mon cheval n’a rien fait écrouler, heureusement, et les domestiques peuvent nous suivre.
En tournant le circuit, une panthère se faufile dans les broussailles épaisses de la montagne; nous n’avons que le temps d’apercevoir sa belle robe mouchetée, le scintillement de ses yeux et les mouvements de sa longue queue qui ondule.
Le premier croissant de lune apparaît. Nous sommes hors de la vallée de Nourpour et nous entrons sur le territoire de Tchamba, mais Tchouari ne paraît pas encore à l’horizon; les torches sont allumées; les villages endormis nous montrent leurs silhouettes; le torrent mugit à nos pieds; le chemin étroit se déroule toujours de nouveau à nos yeux; nos montures sont fatiguées et nous aussi. Quand arriverons-nous?
A une heure du matin, seulement, nous sommes au bungalow. Mais nos domestiques sont restés en arrière, et nous n’avons point d’autres lits que ceux du bungalow, qui sont tellement habités qu’il me faut dormir sur une chaise. Oh! être exténuée de fatigue et ne pas pouvoir s’étendre sur une couche qui vous offre ses services trompeurs!
Au matin, pour comble de bonheur, ce village, situé au milieu de rizières, est empesté par une odeur nauséabonde; c’est l’eau qui manque dans celles-ci et qui ne reviendra que dans quelques heures. Chose vraiment extraordinaire, quelle que soit la quantité d’eau dont on inonde les rizières, la tige verte des plantes émerge toujours. S’il survient des pluies ou des crues inattendues, le riz peut pousser, dans un seul jour, de quelques centimètres, disent les habitants, en sorte qu’il n’est jamais submergé.
Le 5 juillet, nous approchons de Tchamba. Il nous faut,pour y arriver, franchir un col de 1650 mètres, et, sans une descente fantastique après laquelle nous sommes obligés de laisser reposer nos bêtes, le chemin nous paraît relativement très bon. Nous passons un beau pont jeté sur la rapide rivière la Râvi, l’un des principaux affluents de l’Indus. Puis nous traversons une belle place pour arriver au bungalow: c’est le Champ de Mars ou le champ de course de Longchamp de Tchamba.
Pont de Tchamba.Pont de Tchamba.
Pont de Tchamba.
Le précepteur du radjah, jeune et très aimable Anglais, vient nous saluer; il est en même temps le général des troupes du prince; les deux cents soldats et les quatrehommes de cavalerie de son souverain peuvent manœuvrer à l’aise sur cette belle place.
Le 6 seulement M. Marshall devait arriver de Dalhousie, sanatorium anglais, situé sur une montagne élevée où l’hiver lui procure six pieds de neige. Tchamba au contraire, placée au fond d’une ravissante vallée et tout entourée de hautes montagnes, est préservée du froid et comme emmitouflée dans des régions neigeuses.
Le tombeau d’un saint musulman se cache parmi les arbres sur le flanc d’une haute montagne; les maisons sont comme blotties sous la verdure.
Aussitôt M. Marshall arrivé, nous quittons le bungalow pour nous installer chez lui. Après le déjeuner, le radjah Sham Singh vient nous voir. Il entre au salon comme Louis XIV au Parlement, sa cravache à la main. Il est vêtu d’une blouse de satin bleu clair, d’un pantalon de coton blanc. Une cravate parisienne en soie demi-teinte et brodée aux deux bouts orne son cou, ainsi qu’un magnifique collier de perles fines. Il a seize ans, mais il est petit pour son âge; son précepteur dit qu’il ne s’intéresse pas à grand’chose, ce qui se voit sans peine à l’air d’ennui répandu sur toute sa figure. Son jeune frère, âgé de onze ans, qui arrive peu de temps après, a l’air beaucoup plus intelligent, mais aussi plus cruel. J’offre au souverain un joli revolver qui ne m’avait jamais quittée, il en paraît fort satisfait; et quelques heures après nous allons visiter son palais.
Tchamba.Tchamba.
Tchamba.
Pour nous y rendre, nous traversons la place bordée de grands arbres dont j’ai déjà parlé, nous montons un escalier qui forme rue et est garni des deux côtés de boutiques ouvertes et animées. Le palais est en réparation, c’est dire qu’il en a grand besoin. Il se compose d’une grande cour avec des galeries peintes à fresque, puis de vastes chambres meublées avec des canapés en bois découpé, travail dans lequel les Hindous excellent; mais ces meubles ontdéjà emprunté la forme européenne et sont recouverts de damas de soie jaune. Le prince nous fit voir ses belles armes, les unes enrichies de pierreries, les autres finement émaillées et provenant de Djaipour. Nous voyons travailler un peintre hindou qui répare une salle dont une partie desmurs est recouverte d’anciennes fresques qui, malgré leur peu de proportion, sont d’un coloris et d’une finesse de travail remarquables, tandis que l’artiste moderne ne fait qu’un pastiche ridicule et grossier.
Les Hindous n’ont jamais excellé, il est vrai, dans la peinture; mais l’éclat de leurs couleurs est d’une beauté inimitable. Cet art précieux, aucun peuple n’a pu le leur ravir, et la beauté du coloris égale sa solidité. Leur couleur favorite est le bleu et le rouge, qu’ils savent mélanger avec un art qu’on ne saurait imiter.
Cependant le jeune radjah a donné à M. de Ujfalvy des miniatures représentant une suite de scènes de famille de ses aïeux, qui sont d’un coloris, d’une finesse, d’un mouvement remarquables.
Ces peintures sont extrêmement rares, pour ne pas dire introuvables dans l’Inde; est-ce parce que la peinture, comme la sculpture, soumise à des règles invariables, ne laisse aux artistes aucune inspiration, que cet art ne s’est pas développé plus parfaitement? Les brahmines sont les seuls juges de ces deux classes d’artistes; les indications qu’ils donnent doivent être suivies à la lettre; la plus légère infraction est punie par la perte de la caste. Étonnons-nous donc après cela du peu de résultat! L’artiste a besoin de la liberté par excellence, mais je crois que celui qui travaillait n’était pas enrayé par les brahmines, et son pinceau comme son imagination n’en étaient pas plus habiles.
Après avoir examiné toutes ces choses, et écouté les sons d’une boîte à musique moderne, que par une galanterie inexplicable le prince avait mise en mouvement à notre entrée sur l’air deSalut à la France!dela Fille du régiment, on nous fit traverser une autre cour pour nous conduire dans une plus petite, contenant des carrés de pierre plantés de thym. Par un escalier étroit et aux marches très élevées, on nous fit parvenir à l’appartement des femmes: vide naturellement.Ce sont des chambres assez sombres, donnant toutes sur une galerie; les fenêtres, en bois sculpté, s’ouvrent sur le dehors: celle de la favorite ne possède que de petites lucarnes percées dans un panneau de bois travaillé à jour et fixe. On se croirait volontiers dans un cloître, et n’en est-ce pas un que cette réclusion perpétuelle des femmes, surtout dans les hautes classes, où elles ne sortent jamais? Elles n’ont d’autres occupations que leur toilette; elles se parfument les cheveux d’essences, d’huiles, les tressant ou les laissant tomber en boucles, se noircissent les yeux et se teignent en rouge les ongles des mains et des pieds, et portent quantité de bijoux.
La grande salle à manger possède des fenêtres des deux côtés; elle est ornée de pilastres au pied desquels, m’a-t-on dit, on réchauffe les restes de la table de leur mari, dont elles vivent habituellement. J’aime à croire que les femmes du radjah sont dispensées de cette coutume, et que pour les distraire un peu de leur réclusion on leur fait quelques plats de leur goût. En tout cas, elles ne mangent jamais avec lui; seules avec leurs jeunes enfants, c’est à croire qu’elles devraient mourir d’ennui. Leur soumission au mari est absolue, et du reste toute leur vie n’est qu’un long esclavage. Soumises dès leur enfance à leurs parents, femmes à leur mari, elles le sont encore dans leur vieillesse à leurs fils. Aussi, pour leur enlever toute velléité de révolte, a-t-on bien soin de ne leur donner aucune instruction: cette règle est générale; les danseuses en sont seules exceptées.
Tous les jours, m’a-t-on raconté, le plancher est nettoyé soigneusement avec de la bouse de vache, car la religion oblige chaque Hindou à manger à terre.
En sortant de cet appartement féminin, je poussai un soupir de satisfaction et m’estimai heureuse au delà de toute expression d’être Européenne.
Le radjah n’était pas encore marié; on disait qu’à dix-huitans, époque de sa majorité, il devait épouser une des filles du maharadjah du Cachemire, laquelle en ce moment était âgée de six ans.
Le lendemain, après le déjeuner, le radjah est venu chez M. Marshall pour jouer au whist, délassement qu’il honore de sa préférence. M. de Ujfalvy s’assit à la table vis-à-vis du radjah; quant aux deux autres partenaires, deux jeunes nobles du pays, ils jouèrent debout, car ils n’avaient pas le droit de s’asseoir en présence de leur souverain. Mon mari gagna, mais le radjah, qui perdit, ne paya pas.
Il fit porter dans la journée à M. de Ujfalvy un magnifiqueganga sagheren bronze martelé en deux couleurs et une lettre que je m’empresse d’intercaler ici pour vous donner, chère lectrice, une idée de son écriture et de son style.
Le soir, nous visitions les six temples de la ville, trois grands et trois petits. Ils sont très vieux, et les sculptures qui les ornent sont d’une grande beauté. Cinq sont dédiés à Siva, à qui Dieu donna le pouvoir destructeur, car les brahmines, tout en ne croyant qu’à un seul Dieu, ont personnifié les trois grandes attributions de la divinité: celle de créer est attribuée à Brahma, celle de conserver à Vichnou, et celle de détruire à Siva. L’ignorance excessive dans laquelle les brahmines ont soin d’entretenir le peuple est peut-être une des causes de la force et de la durée de leur religion, car les peuples généralement croient à tout ce qu’ils ne peuvent comprendre, et on leur a aisément confectionné des dieux qu’ils ont fini par adorer. Les portes de l’autel du sixième temple, dédié à Vichnou, sont plaquées d’argent. Quand nous le visitâmes, le grand prêtre était en prière.
On m’a raconté que ces prêtres ont quelquefois de singuliers désirs, et, sans doute pour entretenir le peuple dans l’ignorance et dans le respect qui leur sont dus, ils les imputent à leur dieu. Ils désirèrent une fois avoir un cheval noir et prétendirent que c’était leur dieu quil’avait voulu; ils avaient choisi la couleur noire parce qu’elle était celle d’un superbe cheval qu’on savait être unique dans le pays.
Fac-similé de la lettre de Sham Singh à M. de Ujfalvy.Fac-similé de la lettre de Sham Singh à M. de Ujfalvy.
Fac-similé de la lettre de Sham Singh à M. de Ujfalvy.
Le résident anglais ne fit ni une ni deux, acheta un vieux cheval blanc, le fit teindre en noir et le leur envoya. Aujourd’hui le dieu, paraît-il, manifeste le même désir; on va recommencer le tour, et pour sept roupies on en sera quitte.
En revenant, nous trouvons la grande place encombréede cavaliers qui jouent au polo, jeu originaire du Baltistan et dont je me réserve de parler dans la description de ce pays.
Nous voulions partir, mais M. Marshall nous retint, car le 8 devait être la fête du radjah, et il faut que nous assistions au durbar. Ce jour-là, à onze heures du matin, des coups de canon retentissent. Sa Hautesse se rend au temple. La cérémonie consiste à laver l’idole, à l’arroser de lait et d’huile aromatique. Les bayadères dansent, et les brahmines recueillent les offrandes. Souvent des officiants chassent avec de grands éventails les mouches qui pourraient incommoder l’idole. Sa Hautesse doit dire: «Oum!» c’est-à-dire une grande salutation au dieu.
Dans les circonstances solennelles, on doit sacrifier une chèvre; mais, pour accomplir le sacrifice, il faut que cette dernière tremble. La bête à qui l’on ne fait rien ne tremble pas toujours: pour remédier à cet inconvénient, on jette de l’eau froide dans l’oreille de la bête, qui tremble et qui, par cette marque d’assentiment, semble consentir au sacrifice, qui est immédiatement accompli. Or il arriva qu’un jour de grande fête où le radjah, les brahmines étaient prêts et où tout était disposé pour la cérémonie, la bête ne trembla pas malgré l’eau qu’on lui jeta et même, impatientée, parvint à s’échapper, au grand désespoir des prêtres et des habitants de Tchamba, qui ne pouvaient manger avant la fin du sacrifice. Enfin, après des courses sans nombre à travers les montagnes, on ramena la bête, mais elle ne tremblait toujours pas. O déception! et les estomacs creux qui parlaient. La faim fait sortir le loup du bois, dit le proverbe; la faim donna de l’imagination aux brahmines, qui tout simplement baignèrent la chèvre dans la Râvi; la pauvre bête, au milieu de cette eau tourbillonnante, trembla de tout son corps, au grand contentement des prêtres, qui l’immolèrent. Chacun put alors retourner tranquillementchez lui et satisfaire les besoins impérieux de son estomac.
Ce soir, les 6000 habitants de Tchamba seront en fête et la capitale sera tout illuminée. Malgré l’orage de la veille et la pluie battante du matin, le soleil a reparu et il fait une chaleur étouffante. Jamais, dit-on, il n’a fait si chaud que cette année. C’est peut-être la comète qui nous vaut ce temps extraordinaire; tous les soirs nous pouvons l’admirer étalant sa belle queue au milieu de ce ciel resplendissant d’étoiles. Les indigènes sont persuadés que c’est signe d’un grand cataclysme.
A six heures, lorsque la chaleur du jour est tombée, le durbar commence. On appelle durbar les audiences publiques qu’un prince hindou donne à ses sujets. Presque au bout de la belle place de Tchamba on a dressé une tente, sous laquelle M. de Ujfalvy et les fonctionnaires anglais prennent place. Pour moi, qui n’ai pas la permission de me mêler à cette réunion, on a disposé un fauteuil sous l’ombrage d’un arbre sacré. Il est entouré d’une maçonnerie formant terrasse et planté à quelque distance derrière la tente. Je suis donc au mieux pour voir la cérémonie.
A six heures précises, un coup de canon se fait entendre. Aussitôt le radjah, accompagné du superintendent anglais, monté sur un éléphant et assis dans un palanquin, sort de son palais; l’animal, fier sans doute du personnage qu’il porte, s’avance sur la place d’un pas lent et majestueux; il est tout caparaçonné de drap rouge brodé d’or; à son côté et soutenue par une corde pendait une échelle, et sur son front était placé un bouclier tout incrusté d’or. L’éléphant était des plus rares; son nez, sa trompe et ses oreilles étaient d’unblancrosé tacheté de noir. De l’autre côté de l’éléphant se tenait debout un homme armé d’un éventail en plume de paon, qui chassait les mouches importunes. Le frère du radjah était assis à ses côtés, ainsi que M. Marshall.
Un éléphant moins grand, moins rose suivait le premier et portait les ministres et les autres grands dignitaires. En tête du cortège s’avançait un homme à cheval, flanqué de deux indigènes qui s’escrimaient sur des tambours. D’autres serviteurs faisaient partir de temps à autre des fusées. Les soldats marchaient fièrement au son d’une musique indescriptible, et de nobles cavaliers faisaient caracoler leurs montures sur les flancs du cortège. Celui-ci, parvenu devant la tente, s’arrêta; l’éléphant plia ses jambes de derrière, mouvement qui dut imprimer une forte secousse au radjah; puis celles de devant suivirent, autre mouvement, ce qui remit Sa Hautesse en équilibre. On dressa l’échelle, et le radjah, son frère et M. Marshall descendirent ensuite. Devant la tente étaient massés les soldats du radjah, sous les ordres du précepteur du jeune prince, qui s’approcha du cortège, tira son sabre et dit: «Présentez armes!» Le superintendent anglais prit la main du jeune prince et le conduisit sous la tente. Après avoir salué tous ces messieurs, il s’assit sur un fauteuil au milieu d’eux. M. Marshall invita mon mari à prendre place à droite du radjah et s’assit lui-même à sa gauche; tous les fonctionnaires anglais avaient des chaises; quant aux hauts fonctionnaires indigènes, ils ne peuvent s’asseoir devant leur souverain que par terre, ce qu’ils firent avec une lenteur et une habitude tout orientales.
Le premier ministre fit alors une espèce de discours au radjah. On amena ensuite huit prisonniers, dont une femme voilée, auxquels le radjah remit leur peine. En entendant leur arrêt de grâce, ils s’inclinèrent tous jusqu’à terre; la femme se contenta de saluer profondément.
Puis les danseurs, de la tribu des montagnards gaddis, commencèrent à faire leur métier au son de la flûte et des tambourins. Ils étaient au nombre de quatorze et tournèrent sans discontinuer devant le radjah. Leur costumeétait assez original et le bonnet était tout à fait typique. Ils étaient vêtus d’une blouse de gros drap gris, serrée autour de la taille par une ceinture de corde enroulée plusieurs fois autour de leur corps. Le bonnet, pointu, à deux ailes, en même étoffe que la blouse, était orné d’une plume. Les jambes sont nues et les pieds chaussés de souliers en cuir jaune. Après avoir tourné quelque temps, ils frappèrent dans leurs mains; alors éclata un bruit étrange, aussi discordant que possible: c’étaient d’immenses trompettes qui mêlaient leurs voix aux autres sons déjà si criards. Les unes étaient très longues, faisant concurrence à celles de la Renommée; les autres étaient recourbées à l’une de leurs extrémités en forme de crosse d’évêque, et de temps à autre elles jetaient leurs notes glapissantes au milieu du concert. Ces danses durèrent à peu près une heure. Pendant ce temps, les indigènes vinrent tour à tour saluer leur souverain et déposer à ses pieds leur offrande, qui consistait en argent; le radjah touchait le don; et ils le mettaient dans un linge jeté sur la terre; le ministre en prenait note au fur et à mesure. Cette fois-ci, les sujets de Sham Singh ne furent pas très généreux, car après la séance on compta 78 roupies. Mais il paraît que le radjah sait s’arranger autrement, car ce jour-là aucun des fonctionnaires de l’État, depuis le plus grand jusqu’au plus petit, et même aucun domestique ne reçoit de salaire pour sa journée. C’est une économie qui rentre dans la poche du souverain.
Au mois d’octobre, jour de l’anniversaire de son avènement au trône, les offrandes vont jusqu’à 1200 roupies.
Les danses continuaient, au grand contentement de la foule qui garnissait les abords de la place, vêtue de ses sordides et sales vêtements, dont les couleurs reluisaient au soleil.
Ces danseurs sont des nomades; ils habitent les montagnespendant l’été et descendent dans les plaines en hiver. Ce métier de danseur est encore plus désagréable à l’œil aux Indes que chez nous, et pourtant le chef des Gaddis, vieillard à barbe blanche, s’escrimait de son mieux et était sans doute renommé parmi ses compatriotes. Mais si je trouve disgracieux nos danseurs environnés de tout ce qu’un costume luxueux peut donner de grâce et d’attrait (à tel point que je doute que le fameux Vestris m’eût jamais enthousiasmée), combien devais-je trouver ennuyeux ces hommes aux vêtements lourds et baroques! Le radjah n’était pas de mon avis, car les danses durèrent encore longtemps; enfin, comme il faut bien que tout prenne fin en ce monde, le prince s’étant levé, tous les assistants en firent autant. Les éléphants amenés, chacun reprit sa place respective, à l’exception de M. Marshall, qui, après avoir pris congé du jeune prince, demeura auprès de nous. Le souverain traversa trois fois la place d’un bout à l’autre au son du canon, puis disparut sous la grande porte de son palais.
Ce château aux fenêtres en pigeonnier remplace l’ancien palais, qui est converti aujourd’hui en hôpital; situé sur un endroit assez élevé, il regarde le nouvel édifice du haut de sa hauteur. Lui aussi autrefois était le point de mire; le père du prince actuel l’avait habité. Mais il paraît que ce dernier, qui avait épousé la fille d’un puissant radjah, la rendit si malheureuse qu’elle s’en plaignit au gouvernement anglais, qui fit des remontrances au souverain. Celui-ci n’en tint aucun compte et continua sa vie déréglée. Comme jadis Charles IX, toutes les nuits il sortait de son palais, suivi de ses compagnons de débauche, se rendant chez ses sujets qu’il savait avoir de jolies femmes, et faisant expulser les maris et les parents; ils restaient maîtres de la place, qu’ils ne quittaient qu’à son bon plaisir. Cette conduite scandaleuse fit crier ses sujets, qui se savaient soutenuspar les Anglais. Ceux-ci, n’y pouvant mettre un terme, prirent le parti de le déposséder et de le remplacer par son fils.
Aujourd’hui il vit à Manghieri, à quelques lieues de Tchamba; il a eu soin de prendre avec lui toutes les prostituées de la ville, et là, dans une misérable maison, il supporte gaiement les ennuis de l’exil. Sa femme est morte de chagrin.
On raconte qu’un jour, Sham Singh passant par Manghieri, son père, qui avait une demande à lui adresser, lui fit dire qu’il l’attendait chez lui. «Je suis le radjah, répondit le jeune prince; s’il a quelque chose à me demander, c’est à lui à se déranger.» Sham Singh n’avait pas un grand respect pour l’auteur de ses jours, mais aux souverains orientaux il est permis bien des choses. Pourtant les Hindous ont une grande vénération pour leur père, dit-on; jamais le fils, fût-il même l’aîné, ne s’assiérait devant lui, et aucune parole irrespectueuse n’ose sortir de sa bouche, mais ce respect n’est qu’apparent, et jamais l’amitié n’y vient mêler sa douceur; dans un pays où la famille est tellement annihilée, il ne peut en être autrement. Ce respect tient aux habitudes et aux lois de la religion. Ainsi M. de Ujfalvy parlant une fois au jeune Khodja Singh, fils du premier ministre et garçon très intelligent, lui dit: «Vous devriez venir avec moi à Paris.—Je le voudrais bien, répondit-il; mais qui brûlera mon père?» Ainsi leur religion leur défend expressément de quitter leur pays, et il ne faut pas s’en étonner: comment pourraient-ils dans d’autres pays remplir les devoirs que leur religion leur impose? Les marchands doivent se procurer auprès des brahmines des dispenses, non seulement pour obtenir la permission de s’éloigner, mais pour leurs ablutions et autres pratiques.
Les habitants de Tchamba, sur lesquels M. de Ujfalvy put faire des mensurations, se rapprochent beaucoup desKoulou-Lahouli; cependant le Gaddi est plus beau et d’une taille plus élevée, ses arcades zygomatiques sont moins saillantes, et son nez est plus proéminent et plus arqué. Nous avons remarqué parmi eux quelques hommes blonds avec des yeux bleus. Ils prétendent descendre de la race des brahmines et de celle des Radjpoutes, race guerrière par excellence qui habite la province du Radjpoutana, pays au nord du Goudjerat, et qui s’était réfugiée dans les montagnes à l’époque de l’invasion musulmane. Ils disent appartenir à la seconde caste; leur esprit est belliqueux, mais grossier. Au commencement de ce siècle, ils envahirent le pays de Badhrawar et l’occupèrent pendant dix ans. A la même époque ils s’étaient emparés de Kangra et de Nourpour. Les crimes sont assez fréquents dans le Tchamba, et, malgré la réclusion des femmes, il se trouve au nord de cette principauté une vallée où la conduite de celles-ci laisse beaucoup à désirer et ne milite pas en faveur de la réclusion et de l’ignorance dans laquelle on les tient. Ils sont généralement tous agriculteurs et éleveurs de bestiaux. Ils cultivent surtout le riz, le blé et le maïs. Leur caractère est tout différent de celui des Hindous, car ils sont gais, ouverts et paraissent bons enfants. Ils sifflent même, et chez eux l’esprit de caste est beaucoup amoindri: il faut espérer que le contact avec les Anglais le fera disparaître tout à fait. Si cet esprit de caste pouvait s’éteindre dans les Indes, ce serait un bienfait pour ce pays, car c’est cet esprit qui empêche toute civilisation réelle.
Le lendemain il nous fallait prendre congé du superintendent M. Marshall, homme charmant et distingué par excellence et qui s’occupe beaucoup et avec talent d’ornithologie. Il nous avait promis de donner des ordres en conséquence pour notre voyage, car le terrain était dangereux, la saison des pluies commencée, et il devenait difficile de s’aventurer dans le haut Tchamba. M. de Ujfalvyavait choisi cette route, car il tenait à voir les Paharis ou habitants des montagnes, qui sont parsemés au milieu de ces hautes contrées himalayennes, sur les confins du Cachemire.