Pont d’Akbar.Pont d’Akbar.
Pont d’Akbar.
Les fontaines ne manquent pas non plus; chaque terrasse a la sienne, qui s’écoule dans un canal. Autrefois ce canal était plein de beaux poissons que soignait de sa blanche main la belle Nourmahal, la favorite de Jehan-Ghir. Elle leur avait fait passer dans les narines un anneau d’or, afin de perpétuer son souvenir aux générations futures. Nous ne les avons pas vus, ces beaux poissons, mais le souvenir de la belle favorite s’est présenté à notre imagination dans ces lieux inhabités qu’elle avait embellis de sa beauté, et, en admirant les restes de ce bijou architectural, nous avons compris sa préférence.
Le Chalimar, Jardin du roi, a été bâti par Châh-Jehan; il est beaucoup plus grand que le Nichad, mais la vue en est moins belle. Le beau canal par lequel on y parvient est bordé de gazon et de belles allées de platanes. Il est terminé par un pavillon en marbre qui contient un grand morceau de cette même pierre, laquelle devait être un trône autrefois; puis de l’autre côté de ce pavillon commence un second canal, qui va jusqu’au bout du jardin. Cette magnifique pièce d’eau est toute dallée, avec de larges pierres. De distance en distance s’élèvent des jets d’eau. Ses bords sont coupés de temps à autre par de petits recoins remplis d’eau desquels s’échappent d’autres jets d’eau. Un magnifique pavillon aux colonnes de marbre noir se dresse au bout de ce canal, et l’on aperçoit les eaux, qui s’étendent comme une belle nappe de cristal. La pièce centrale de ce bâtiment est flanquée de chaque côté par des salles de moindres dimensions. Il y a encore des traces de dorure et de peinture; des colonnes de marbre noir et gris sont restées intactes, et l’on peut en admirer les chapiteaux, qui sont merveilleusement sculptés.
Ce palais, approprié aux besoins des pays chauds, devaitêtre splendide du temps des Mogols, alors que les jets d’eau s’échappaient à profusion de ces belles nappes, au milieu de ces gracieuses fleurs et de ces vieux platanes. Plus rien n’est resté de ces splendeurs passées que les platanes, qui sont devenus si âgés que quelques-uns déjà s’affaissent sous le poids des années. Vieux troncs creux! qui nous dira les plaisirs que vous avez abrités, les fêtes que vous avez présidées et les favorites que vous avez ombragées?
Après cette dernière visite, nous remontons dans le bateau de M. E... Nos chevaux reprennent avec leurs saïs le chemin qui doit les ramener à Goupikar, à l’ombre de leurs beaux arbres. Les écuries sont rares sous ce ciel; l’hiver seul voit les bêtes enfermées et à couvert. La barque nous ramène avec nos provisions, car sur le trône de marbre du Chalimar nous avions pris notre thé. Un vieux samovar yarkandais avait servi à le préparer, sous ce magnifique pavillon qui nous avait offert son abri.
Palais de Chalimar.Palais de Chalimar.
Palais de Chalimar.
Nous avions beau être réfugiés à Goupikar pour dérouter les marchands, ceux-ci continuaient à nous assaillir de leurs vieux ustensiles de cuisine. La collection que mon mari avait faite de tous ces objets d’art dans lesquels ce peuple fait cuire ses aliments étant complète, cette poursuite nous ennuyait passablement. Pourtant nous n’osions pas nous y soustraire entièrement, car, parmi ceux qu’on nous offrait encore, il y en avait de vraiment remarquables; les plus beaux s’offraient les derniers. Chez les Orientaux il en est toujours ainsi. Leur demandez-vous quelque chose qui n’est pas dans leurs habitudes, ils répondent invariablement non.... Mais si vous parvenez à découvrir quelque objet à peu près semblable à ceux que vous désirez, voyant que vous achetez et que vous payez, ils se remettent de leur étonnement et vous montrent alors tout, même ce que vous ne voudriez pas. Acheter du vieux pour eux est si extraordinaire! Pourtant les objets d’art anciens sont bien supérieursà ceux qu’ils exécutent maintenant. L’influence européenne leur est pernicieuse, car ils nous imitent sans nous comprendre, sans avoir ni les mêmes besoins ni les mêmes aspirations. Leur nature irrégulière se prête mal à notre nature droite et réglée. Si vous observez bien leurs travaux, les plus beaux sont toujours entachés d’irrégularités. La ligne droite leur est incompréhensible. Jamais quelque chose n’est fini; il faut leur originalité, leur arrangement des couleurs, leur spontanéité, pour nous faire abjurer nos conventions enracinées. Grâce à ces qualités, ils arrivent à nous égaler et même à nous surpasser dans une certaine mesure. Ces qualités une fois entravées, leur imitation servile ne parvient pas à remplir le but qu’on s’était proposé. C’est que, l’âme et le sentiment n’y étant plus, tout objet devient inerte et ressemble à la nature dont il est sorti.
Goupikar avait aussi un attrait pour nous: ce qui nous y attirait, ce n’était pas la distance moins grande qui nous séparait de Nichad et de Chalimar, dont nous allions admirer les ruines en nous promenant sous ces antiques platanes qui avaient abrité les tyrans mogols. Nos pieds avaient foulé souvent de beaux portiques entourés de marbre, de chambres orientales, si gaies et si tristes, de salles de bains où les favorites s’ébattaient joyeusement. Leurs maîtres, graves et sévères, retrempaient leurs membres énervés dans la tiède fraîcheur des eaux, et les piscines de marbre en gardent encore leur empreinte.
Non, toutes ces beautés évoquées au souvenir de ces restes charmants ne nous attiraient pas à Goupikar. Un autre attrait, moins poétique, plus prosaïque et bien plus conforme au siècle dans lequel nous vivons, nous attachait à ce lieu isolé, entouré de cimetières tout frais encore de leur proie, que la famine leur avait envoyée. Nous pourrions chercher ce que nous désirions, des crânes. Oui, il nous fallait songer à rapporter non seulement des objetsd’art qui élèvent et ennoblissent le goût, mais nous devions penser aussi à nous procurer des objets servant à cette grande et belle science qu’on appelle la connaissance de l’homme.
Oh! la première nuit où nous sortîmes sans bruit de notre tente, une lanterne éteinte à la main, car la lune brillait de tout son éclat, et durant laquelle nous nous rendîmes près du cimetière où se trouvait l’objet de notre convoitise, comme mon cœur battait! Si l’on nous suivait? Mais non; les tchouprassis, enveloppés de leur couverture, dormaient du sommeil du juste!
Le paria, une pioche à la main, nous attend. Il nous avait fallu payer bien cher le silence de cet homme, l’abjection de tous.
Au hasard parmi toutes ces tombes, il donne un premier coup. Je tremblais un peu, beaucoup même, je dois le dire, malgré mon bon vouloir. Mais il fut assez heureux pour trouver ce qu’il désirait, et le crâne était assez bien conservé. Il est facile, du reste, de fouiller les tombes musulmanes. On enterre les morts presque à fleur de terre; on les jette au fond de la fosse sans être enfermés dans un cercueil, on couvre le corps de branchages, puis on les recouvre de terre. Les recherches du paria furent donc couronnées de succès; mais, comme la lune s’était cachée, je tenais la lanterne, que nous avions été obligés d’allumer. Cette petite lueur dans un lieu habituellement désert pouvait donc nous faire remarquer: aussi nous ne devions pas y rester longtemps, et nous fûmes obligés de recommencer plusieurs jours de suite nos courses nocturnes. Quelquefois aussi, cet homme tombait sur un crâne tellement abîmé qu’il fallait piocher à nouveau. Cependant nous fûmes assez heureux pour en recueillir dix, et, quoique n’ayant pas été découverts, nous n’osâmes plus continuer nos promenades. Mieux valait en avoir dix et s’en contenter, que decourir le risque d’être pris. Certes les musulmans nous auraient fait un mauvais parti; pour eux, la tête d’un mort est plus sacrée que celle d’un vivant. Tout au moins le maharadjah nous aurait chassés au plus vite de son royaume, et c’eût été bien mal reconnaître sa généreuse et aimable hospitalité.
Cachemiri.Cachemiri.
Cachemiri.
L’homme que nous avions dû suborner était, comme je l’ai dit, un paria.
Le Cachemire, ce paradis terrestre des anciens, a aussi sa race de réprouvés, qui s’appellent chez euxbâtals: ce sont des gens qui exercent les plus vils métiers; ils sont équarrisseurs, écorcheurs et autres... Les musulmans sont, relativement parlant, les plus heureux de cette malheureuse secte; mais ceux qui ne sont pas de cette religion, rebutés des mahométans et des Hindous, sont traités par tous comme des bêtes. Pour toute nourriture, ils doivent se contenter des animaux morts de maladie. Quoiqu’ils soient exempts de tous préjugés, nous avions dû payer cet homme excessivement cher; l’idée de toucher à un cadavre était, pour lui, horrible, mais le prix était si élevé qu’il mit toute répugnance de côté et qu’il ne manqua pas à la parole qu’il nous avait donnée. Cette classe, parmi laquelle on recrute les musiciens et les danseurs, est la classe la plus malheureuse qu’il existe au monde, et pourtant elle a encore des degrés, et j’imagine que le sort des danseuses du maharadjah doit être plus doux que celui des autres. Nous ne pûmes malheureusement assister à aucune fête; le souverain étant malade, les divertissements manquaient. C’est à Djammou seulement qu’ont lieu les plus grandes fêtes, qui sont au nombre de quatre: Bassout Panchmà, printemps; Nauroz, été; Saïr, automne; Doura, hiver. A l’occasion de ces fêtes, Rembir-Singh tient un durbar. Aux deux premières fêtes, tous les Hindous sont en jaune; à la troisième, leur costume fait concurrence à celui des perroquets. L’affluence de ces audiences est, paraît-il, immense; on y voit réunis tous les habitants et tous les sujets du maharadjah, du Djammou et du Cachemire; comme ses sujets sont à la fois hindous, musulmans, bouddhistes et de différentes nationalités, cette diversité de costumes et de types doit être curieuse et pittoresque; ajoutez-y quelques étrangers, qui viennent peut-être des fins fonds de l’Afghanistan, et vous aurez une idée à peu près complète de ce mélange humain.
Les Afghans ne sont pas rares sur ce riche territoire, et M. de Ujfalvy a pu en mensurer quelques-uns. Ils n’avaient rien de terrible, et on a peine à croire que ce sont les mêmes hommes ailleurs si rebelles au joug des Anglais; il est vrai que ceux que nous avons vus au Cachemire venaient du midi, mais ils étaient pourtant en plus grand nombre que ceux que nous avions entrevus à Samarkand.
Le temps passe au Cachemire comme partout ailleurs, et l’époque est déjà fixée pour notre départ; nous avons fait prix avec nos bateliers, et M. E... doit nous accompagner jusqu’à Bara-Moullah. L’avant-veille de notre départ, dans l’île des Platanes, qui se dresse au milieu d’un des beaux lacs de Srinagar, a eu lieu une cérémonie touchante à laquelle j’ai assisté. Notre illustre compatriote Jacquemont l’avait habitée en 1831, pour se soustraire à la curiosité des habitants, lesquels, à cette époque, étaient sans doute peu habitués à voir des Européens. Cette île, je la vois d’ici en écrivant sous ma tente, et le souvenir de notre grand voyageur hante doucement ma pensée. M. de Ujfalvy et moi, nous avons eu l’idée de perpétuer le souvenir de Jacquemont dans cette île délicieuse, petit nid de verdure qui surnage au milieu du lac Dal et dans laquelle le temps, ce maître impitoyable, a détruit jusqu’au pavillon mogol qui avait abrité le voyageur français. Jacquemont dit qu’il était joli. A présent quelques restes de fondations en marquent seuls la place. Jadis on avait placé dans l’île une pierre sur laquelle trois noms étaient gravés: Bernier, Forster, Jacquemont. Mais cette pierre a disparu, emportée on ne sait par qui ni comment. C’est cette pierre que nous voulons replacer, afin de laisser pour longtemps dans cette île le nom de celui qui l’avait tant aimée. Avant-hier donc, le 11 octobre, par une de ces belles et chaudes après-midi comme il en fait au Cachemire durant ce mois, nous sommes partis en bateau pour l’île des Platanes, accompagnésde M. E..., directeur des travaux agricoles et vinicoles de Sa Hautesse le maharadjah, et de MM. B..., chef des travaux vinicoles, et S..., chef de la distillerie, deux Français amenés au Cachemire par les soins de M. E... pour le seconder dans ses travaux.
Après une heure et demie nous avons abordé dans l’île. Le soleil resplendissait et semblait vouloir s’associer à notre acte de piété. Nous avons cherché au milieu des broussailles la place la plus ombragée, et, après l’avoir découverte, le premier coup de pioche a été donné.
Pendant que les Cachemiris creusaient la terre, nous avons pris une tasse de thé à l’ombre du grand et beau platane, vieux au moins de trois cents ans, sous lequel, j’en suis certaine, Jacquemont s’est reposé maintes fois après s’être rafraîchi dans l’eau dormante du lac. Le coup d’œil dont on jouit de cette place est vraiment admirable.
Le travail terminé, nous avons déposé au fond de la fosse une bouteille dans laquelle était renfermé un procès-verbal dicté par mon mari. Puis j’ai jeté une pelletée de terre, et ensuite mes compagnons en ont fait autant.
Les Cachemiris étaient d’abord bien étonnés. Mais, lorsqu’ils ont compris qu’il s’agissait d’honorer un mort, ils ont terminé leur travail avec recueillement, je dirai même avec respect. Ils ont ensuite arrangé la terre en forme de tertre et ont placé, aux deux extrémités, des pierres qui, tout en marquant l’endroit, le feront respecter par tous les habitants, car il ne faut pas oublier que les Cachemiris ont une grande vénération pour leurs morts.
Dans quelques jours, grâce aux soins de M. E..., la pierre commémorative s’élèvera de nouveau dans l’île chérie du voyageur.
Cette cérémonie terminée, nous sommes remontés en bateau.
Le soleil se couchait et dorait de ses derniers rayons lesmontagnes environnantes, dont la cime se reflétait dans l’eau du lac. La soirée nous enveloppait de son crépuscule; des poules d’eau se cachaient dans les jungles, ce qui était préférable aux tigres; des canards s’enfuyaient au bruit de nos rames, et les feuilles de lotus se fermaient toutes frileuses sous la brise du soir.
Soudain l’horizon s’éclaire brusquement et s’enflamme! Ce sont des flancs de montagnes embrasés. L’incendie se propage. C’est comme une splendide illumination lointaine, que nous contemplons, tout en glissant discrètement sur les ondes transparentes du lac. Quelle belle soirée! et, quoique ce ne soit pas la France, quelle belle et riche contrée!
Ce superbe incendie, qui cause notre admiration, a été allumé, nous dit M. E..., par des montagnards voisins pour défricher des terrains couverts de broussailles qui entourent leurs habitations. C’est l’époque de l’écobuage, et nos soirées seront souvent éclairées de la sorte.
Rentrés sous notre tente, je me couchai bientôt, car la fraîcheur de la nuit a remplacé la chaleur du jour presque sans transition, ce qui rend le Cachemire si dangereux pour les Européens et aussi pour les indigènes, à cette époque; les fièvres y sont nombreuses, et pour cause.
Mais le passé de ce soi-disant paradis terrestre me poursuit jusque dans mes rêves.
Quel temps, celui où un peuple industrieux et laborieux a construit les admirables temples de Martand, d’Avantipour, de Pandriten et de Srinagar, dont on admire encore aujourd’hui les solides ruines!
Les Mogols sont venus; ils ont forcé le peuple à accepter leur sanguinaire religion. La contrée se transforme, tous les beaux travaux du temps du règne des princes hindous disparaissent. Le peuple est tombé dans une profonde misère; mais, en revanche, les empereurs mogols ont construit de somptueux palais, de charmants pavillons et de délicieuxjardins. Les colonnes en marbre de Chalimar, l’agréable kiosque de Nichad, les ingénieux jeux d’eau de Chichmenché, les somptueuses ruines de Péri-Mahal (Demeure des fées) datent de cette époque, ainsi que quelques vieilles mosquées couvertes autrefois d’une brillante couche d’émail. L’empire éphémère des Mogols s’écroule; l’Afghan brutal, puis le Sick stupide s’emparent de cette admirable contrée. La population, lâche avant tout, courbe son front sous le joug; des famines atroces, des maladies hideuses déciment les habitants de cette vallée, et aujourd’hui un peuple fourbe, plat, voleur et indolent végète sur son grand passé. Tout cela apparaît à ma pensée obscurcie, et je m’endors aux cris plaintifs des chacals qui rôdent autour de la tente, aux hurlements lointains de la panthère qui avait dévoré quelque mouton égaré, et au hennissement de nos chevaux. Hélas! ces choses qui m’apparaissaient en rêve sont malheureusement encore une réalité.
Le maharadjah, avec les meilleures intentions, est si mal entouré que rien n’est changé en ce pays. Les traces de famine encore toute récente nous entouraient; et Goupikar compte beaucoup de maisons désertes et presque en ruine dont les propriétaires, honnêtes fabricants de châles, sont morts d’inanition, des roupies à la main. Et tout cela faute de routes. Ces routes, à peine bonnes en été, deviennent naturellement impraticables en hiver, ou du moins excessivement difficiles pour les transports en masse. Dire que dans un pays si fertile il n’y a cependant pas pour une année de vivres! Le caractère déjà si imprévoyant, si peu économe, si peu équilibré des Orientaux est encore aggravé par la cupidité de ceux qui les gouvernent.
A cela rien n’a changé; tout s’émousse contre un calme impassible.
Nos deux séjours prolongés à Srinagar, durant lesquels M. de Ujfalvy a pu réunir une collection de cuivres ancienset modernes du Cachemire, du Yarkand et du Petit-Thibet, m’ont permis de m’occuper aussi, plus que je ne l’aurais fait peut-être dans d’autres circonstances, de la fabrication des cuivres de ces régions. Mon mari avait réussi à réunir près de trois cents pièces de provenances diverses. Les points de comparaison ne me faisaient donc pas défaut. La vaisselle ancienne et moderne des Indes est généralement en cuivre; les pièces en or et en argent sont relativement fort rares. Les musulmans se servent d’ustensiles en cuivre rouge et étamé; les Hindous ne peuvent faire usage que d’objets en laiton. Les poteries sont rares, parce qu’aujourd’hui on ne s’en sert que comme récipient d’eau de diverses dimensions. Tout cela explique le nombre considérable de cuivres fabriqués aux Indes. Pendant notre voyage nous avons passé à Bénarès, centre principal des cuivres religieux, et je dois dire que les objets qu’on y fabrique actuellement ne m’ont guère paru intéressants au point de vue artistique. Il est vrai que j’ai vu aussi quelques lotas provenant de Tandjore et de Madoura, les principaux centres de la fabrication des cuivres dans l’Inde australe, et ils m’ont frappée par l’élégance et la finesse du travail. En général cependant, les cuivres hindous modernes n’ont rien que de bien ordinaire. Dans le nord-ouest des Indes, dans les contrées musulmanes on fait des ustensiles de ménage en cuivre rouge étamé qui se rapprochent des cuivres persans du même genre, mais qui laissent à désirer comme forme et comme travail. A Srinagar, au contraire, on fabrique depuis des siècles des ustensiles de ménage de tout genre en cuivre rouge étamé, repoussé et niellé. La plaque de cuivre est d’abord laminée et repoussée au marteau; les rainures sont remplies d’une composition noire, comparable à celle que les Italiens appelaientniello; l’objet est ensuite étamé à la surface et fourbi de façon que tous les dessins paraissent en noir et semblent encadrés de reliefs argentés. L’effet ainsi produit esttrès joli, et les objets d’un usage journalier sont devenus de véritables objets d’art. A Mouradabad, dans la province nord-ouest de l’Inde, le procédé est presque analogue; seulement le métal ainsi travaillé n’est pas du cuivre, mais du laiton. Le caractère des inscriptions, gravées avec un soin extrême, permet souvent de déterminer l’âge de l’objet; les aiguières, plats, samovars, lampes, etc., du Cachemire portent la date, le nom de l’artiste, celui du propriétaire.
Les dessins qui ornent ces travaux d’art sont exécutés avec une grande finesse et reproduisent le plus souvent la même profusion d’enchevêtrement d’arabesques, de palmes, etc., que ceux que nous voyons sur les châles. Généralement les aiguières du Cachemire ont des anses en laiton, ce qui leur donne un aspect bien caractérisé et fort agréable à l’œil.
Il est impossible de supposer que cette infinité d’objets d’un usage journalier ait pu être importée de la Perse. Des raisons irréfutables s’opposent à cette manière de voir. Le Cachemire est un pays beaucoup trop fermé, trop inaccessible, trop pauvre pour permettre une pareille importation. Ensuite le travail cachemirien a son cachet propre, qui le distingue absolument du travail persan.
Enfin les cuivres du Cachemire portent le plus souvent des inscriptions qui témoignent que l’objet a été précisément fabriqué à Srinagar, et les Orientaux, malgré leurs nombreux défauts, ne savent pas démarquer les objets.
Les cuivres du Petit-Thibet sont plus massifs que ceux du Cachemire et accusent nettement les résultats de l’influence chinoise. Ceux de Yarkand, plus raides que ceux de Srinagar, se rapprochent des formes curieuses des cuivres du Turkestan.
Constatons finalement que le Cachemire a été et est encore un grand centre de fabrication de cuivre. L’art persan-arabe, l’art hindou et l’art chinois se sont rencontrésdans ce puissant foyer, où un petit peuple prodigieusement doué, surtout du côté de l’imitation, a su créer des chefs-d’œuvre de goût, d’art, auxquels il a imprimé un cachet primesautier d’une originalité charmante.
M. Clarke a réuni une magnifique collection de ces objets, qui figureront bientôt au musée Kensington de Londres et en augmenteront encore l’éclat et la beauté.
Départ de Srinagar.—Voyage sur le Djelum.—Générosité du maharadjah.—Tempête.—Le lac Oualar.—Baramoullah.—Souvenir de Bernier.—Le temple de Baniar.—Ouri et son antique mosquée.—Mouzafarabad.—La vallée du Naïnsoukh.—Les Tchilasis.—Nous reprenons la grande route.—Kohala.—Marri et ses délices.—La vue du Nanga-Parbot.
La veille de notre départ, je fis nos derniers préparatifs: la caisse contenant les crânes fut emballée par moi avec toutes les précautions possibles; chacune de ces pièces précieuses fut enveloppée avec de la ouate et du papier en feuilles de bouleau. Je liai le tout avec des tiges de longues herbes arrachées au bord du lac. Cette nouvelle corde est très employée au Cachemire; on fait d’abord sécher les tiges d’herbes au soleil, qui deviennent alors comme une espèce de corde; puis, pour s’en servir, on les mouille, et, après les avoir attachées bout à bout, on en fait de grosses pelotes, qu’on emporte facilement. Pour ce genre d’emballage, cette corde était parfaite. Une fois la caisse préparée, je la fis clouer et remettre au porteur, qui, sans se douter de rien, la mania comme les autres. S’il avait su ce qu’elle contenait, il aurait eu une telle peur qu’il se serait enfui en se croyant poursuivi par tous les spectres de ses ancêtres.Enfin tout est prêt, et les caisses sont placées dès la veille dans la barque destinée à cet effet.
Le 13 octobre, à six heures du matin nous montons dans notre bateau, où l’on avait préparé nos lits et déposé nos bagages intimes. Notre cuisinier nous suivait dans une autre barque avec nos gros colis. M. E... voyageait dans la sienne, et le mounchi avait aussi sa barque, qui, tantôt en avant, tantôt en arrière, surveillait l’escorte. Il avait reçu de Sa Hautesse l’ordre de nous accompagner jusqu’à Marri, plus loin que la frontière cachemirienne. En plus, nous avions quatre tchouprassis que le maharadjah nous avait donnés pour prendre soin de nos bagages, qui étaient considérables.
Nous devions voyager aux frais du maharadjah jusqu’à Kohala, mais les dépenses exigées pour notre voyage en bateau nous regardaient. Cette générosité de Sa Hautesse nous permit de faire bien des choses que nous n’aurions pas pu exécuter, réduits à nos seules ressources.
Le confortable avec lequel les Anglais voyagent est impossible à se procurer si l’on n’a pas leur fortune ou le même traitement à sa disposition.
Quelle différence avec le Russe, qui se contente du strict nécessaire, mangeant ce qu’il trouve, jeûnant de ce qu’il ne trouve pas! L’été, ses provisions sont gâtées; l’hiver, elles sont gelées; il boit du thé et mange quelque peu de salaisons, couche dans ses fourrures ou sur le mauvais canapé des stations. Aussi la différence entre le soldat anglais et le soldat russe, et même entre les officiers, est-elle grande.
Nous n’avons que quatre domestiques pour ce voyage: François, un cuisinier, et deux saïs, dont l’un a été couli auparavant, aussi pouvons-nous lui faire faire tout ce que nous voulons, avantage inappréciable aux Indes. C’est un musulman aux fortes jambes, l’ancien saïs de Mme de F.... Il a la tête ornée d’un turban que nous lui avons donné pour combler son plus cher désir; il nous suivraitau bout du monde, n’ayant pas à brûler son père.
L’autre est notre fidèle saïs hindou qui est avec nous depuis Simla et qui nous est vraiment dévoué. Il a une affection particulière pour moi, qui s’est manifestée depuis l’époque où je lui ai soigné son pied qui était malade; donc elle date déjà de loin.
Nos deux saïs ne prennent pas place dans le bateau; ils iront à pied avec leurs chevaux jusqu’à Baramoullah et nous y attendront. Déjà Srinagar est désert; tous les Anglais qui habitaient le Mounchi-Bagh sont partis pour laisser les officiers de Rembir-Singh percevoir les impôts.
Nous sommes les derniers. Peut-être quelques retardataires s’égarent-ils encore sous les magnifiques et ombreux platanes, mais leur nombre est si rare qu’ils échappent à la vue. Le résident anglais n’est pas encore parti; il ne s’éloigne jamais de Srinagar qu’à la fin d’octobre. Nous ne pûmes lui faire nos adieux, car il était allé, avec sa femme, faire une excursion aux abords du Pir Pandjal, passe située dans la partie méridionale du Cachemire.
A six heures, au moment où les premiers coups de rame nous éloignent de ces rives charmantes, le temps est superbe; le petit lac que nous traversons est encore enveloppé de sa vapeur matinale, et le chenal qui nous conduit au Djelum est bien bas. Quantité de bateaux transportent les herbes qui servent à nourrir les bestiaux pendant l’hiver. On coupe les branches des saules pour les moutons, qui jouissent de leur reste en attendant cette maigre nourriture.
Les vaches de ce riche pays donnent peu de lait; l’herbe est rare l’été sur ces flancs montagneux, et le peu qu’il y a est desséché par le soleil. Mais j’imagine que la race n’est pas très bonne et que les bœufs à bosses sont de qualité inférieure aux nôtres. Il est un fait, c’est que dans toute l’Inde la viande de bœuf et de veau n’est ni bonne ni succulente. Les bateaux nous barrent continuellement le passage; mais,une fois sur le Djelum, nous voguons doucement, et nos bateliers s’empressent d’en remonter le courant. Le palais du maharadjah est fermé, et les bateaux qui lui appartiennent se balancent mollement sur la rivière, revêtus de leurs housses d’hiver.
Un Pandit du Cachemire.Un Pandit du Cachemire.
Un Pandit du Cachemire.
Déjà les femmes sont accroupies dans leurs demeures nautiques avec leurs kangris sous leurs simples chemises; les hommes s’enveloppent dans leurs couvertures de patou;d’autres se plongent dans la rivière et font consciencieusement leurs ablutions.
Près du bazar, un Pandit dresse un minuscule autel hindou et prépare les couleurs que son maître doit se mettre sur le front pour le distinguer des musulmans. Toutes les couleurs sont mises dans de petits vases de cuivre jaune; l’un d’eux est rempli de tagetis ou roses d’Inde, fleurs sacrées et aimées des Hindous. Pendant ce temps, son maître prend son bain. D’aucuns prennent leur repas et savourent délicieusement leur riz cuit à l’eau.
Bientôt les dernières maisons de Srinagar vont disparaître à nos yeux; lezékète(octroi) est la dernière. Des hommes sont rassemblés en assez grand nombre, attendant qu’on ait prélevé sur leurs marchandises les sommes dues à l’État. Le zékète est généralement une construction carrée, une espèce de kiosque en bois élevé sur des piliers, afin que l’eau, en débordant, ne l’emporte pas; il est toujours placé à l’extrémité d’un pont, devant lequel nous passons sans être arrêtés; par une dernière gracieuseté le maharadjah a donné des ordres pour que toutes nos affaires fussent franches d’octroi.
Ah! si tous les souverains étaient comme Sa Hautesse, comme tous les voyageurs scientifiques les béniraient, eux qui sont toujours à court d’argent!
Le maharadjah est vraiment d’une générosité qui dépasse tout ce que nous avons vu jusqu’à présent. Sous ce rapport, les Orientaux nous donnent de fameuses leçons. Si le gouvernement russe pouvait prendre modèle sur lui, il nous rendrait les 120 roubles que la douane moscovite nous a retenus pour des objets qui nous avaient servi.
Il est vrai que le gouvernement russe avait promis de faire droit à notre réclamation. Mais, pressés de partir, il nous fallut remettre notre affaire aux mains des employés de notre ambassade, qui la laissèrent tomber à l’eau, trop occupés sans doute pour défendre les intérêts de leurs compatriotes.
Autant les autres ambassades protègent leurs nationaux, autant celle de France a peur de remuer un pauvre petit doigt, même quand les Français ont dix fois raison. Aussi les gouvernements étrangers, qui connaissent cette particularité, ne se soucient pas des réclamations des Français; c’est avec de bonnes paroles et un sourire caustique qu’ils renvoient les attachés.
Mais que l’ambassade anglaise ou américaine vienne leur réclamer quelque chose. Oh! alors, comme ils savent qu’il n’y a pas à plaisanter, l’affaire est vite réglée, à la satisfaction des réclamants.
Le grand pont en bois qui est près du zékète est très pittoresque, avec quatre belles arches en bois qui laissent filtrer l’eau par toutes leurs parois. Il ne craint pas les crues fortes et régulières du printemps. Sa construction orientale et primitive défie les fureurs d’une première sortie printanière; seul le temps attestait sa présence et lui disait: «Encore un peu de temps, si tu n’y prends garde je te détruirai, moi....» Et les gardes indolents semblaient ne rien entendre, et le pont tremblait sous les étreintes de son ennemi.
Nous passons près de l’endroit où un autre chenal conduit au lac; nous l’avons pris, il y a deux mois, pour nous rendre à Skardo: aujourd’hui il est à sec, impossible d’y manœuvrer un bateau.
Nous rencontrons peu d’Anglais. Les habitants de la fière Albion sont aussi faciles à reconnaître sur le continent asiatique que sur le continent européen. Ils sont irréprochablement mis, mais le goût leur fait défaut. Raidement assis sur leurs bateaux, ils lisent ou regardent fièrement passer les indigènes, pour lesquels ils ont une aversion et une répulsion instinctives, quoique cependant les dames anglaises aient quelquefois des oublis impérieux en faveur de ces indigènes tant haïs. On raconte que la femme d’un peintreanglais s’est laissé enlever par un noble de la cour cachemirienne, au grand désespoir de ses compatriotes, car c’était une flèche décochée à leur orgueil national.
L’hiver chasse les Européens. Au loin, les montagnes blanchies avertissaient que la neige tombait là-bas et ne tarderait pas à barrer les chemins aux visiteurs de cette belle contrée.
Sur les cinq heures du soir, un vent terrible s’élève, et, malgré nos refus, il fallut céder aux prières de nos bateliers. Frémissants de peur, ils nous suppliaient de nous arrêter et de laisser passer l’orage. Le vent, en effet, se heurtait contre les paillassons de notre barque et soulevait les ondes du Djelum, qui, furieuses, écumaient sous le souffle puissant de leur maître. Pavan, le dieu du vent chez les Hindous, était dans toutes ses fureurs. Voulait-il renouveler la jolie tradition par laquelle on raconte la formation de l’île de Ceylan? Pavan, provoqué par un génie de la montagne Sommeir, l’attaqua avec de telles tempêtes que celle-ci, craignant d’être renversée, demanda secours aux dieux. Ceux-ci l’aidèrent, en effet; mais, un jour que les dieux étaient aux noces de Siva, Pavan redoubla tellement d’efforts que le sommet d’une montagne tomba dans la mer. C’est ainsi que fut formée l’île de Ceylan. Nous faisons amarrer notre barque, dont Pavan eût eu beaucoup plus facilement raison que du sommet de la montagne, car ces bateaux plats chavirent au moindre vent.
Après une heure de tempête, le calme se rétablit, et nous continuâmes notre route sur une rivière aussi tranquille et aussi dormante qu’elle était agitée tout à l’heure.
Décidément Varouna, le Neptune hindou, avait vaincu son adversaire. Ce dieu n’est pas comme celui de notre connaissance, conduisant cinq vigoureux coursiers et armé d’un trident; il est moins majestueux; ses coursiers se réduisent à un poisson sur lequel il est monté, et au lieu d’un trident c’est un roseau qu’il tient dans sa main. Les Hindousl’invoquent dans les sécheresses, pour lui demander l’eau bienfaisante qui fera fleurir leurs moissons et reverdir leurs prairies brûlées par le soleil.
Le coucher de cet astre brillant fut splendide; l’horizon était en feu, et ses rayons semblaient vouloir transpercer le flanc des montagnes. Ce fut l’affaire de quelques beaux instants; le spectacle s’effaça et fit place au crépuscule. Le ciel bleuit, les étoiles étincelèrent.
Le flanc d’une montagne s’éclaire et forme une guirlande brillante suivant les contours du versant. Ce sont des broussailles qui flambent sur une longueur d’environ quelques lieues. Puis la lune apparaît, pâle et modeste, décrivant sa course au milieu de cette voûte étoilée. Nous nous couchons et passons la nuit dans notre bateau, dont les paillassons, baissés et recouverts de tapis, nous abritèrent de leur mieux contre les fraîcheurs de la nuit.
A quatre heures du matin, notre maison flottante reprit sa course, et nous fûmes réveillés par les rames qui frappaient les eaux d’un bruit régulier.
Les tapis levés, les montagnes nous apparurent couvertes de neige, et le grand lac que traverse le Djelum nous entourait de ses eaux limpides.
Au loin, de l’eau et encore de l’eau. Nos doungas mettent trois heures pour traverser le lac. Le soleil s’y mire et y fait jaillir des étincelles diamantées. Les poissons respirent et sautent joyeusement hors de leur palais humide. Puis les châtaigniers qui envahissent ce beau lac nous avertissent qu’il va prendre fin et que le Djelum, qui mêle ses eaux aux siennes, va reprendre sa course à travers les montagnes en baignant de gracieux villages jusqu’à Baramoullah. Ce grand lac, appelé Oualar, est sujet à de fortes tempêtes, et les handjis ont grand’peur de le traverser quand il fait du vent. Heureusement pour nous, le temps était splendide, Pavan nous était propice, et Varouna nous conduisit à bon port.Quelques heures de navigation sur le Djelum à sa sortie du lac, et nous sommes à Baramoullah, petite ville située sur la rive droite de la rivière et reliée à la forteresse qui s’élève sur la rive gauche par un pont de bois.
Cette ville, assez fréquentée, est l’entrée habituelle du Cachemire. De là, en effet, les voyageurs qui arrivent des plaines de Raoul-Pîndi regardent avec admiration cette riche et verdoyante vallée qui ferme le royaume du Cachemire. D’un ovale irrégulier, la vallée, large et étendue, est enfermée au milieu d’une chaîne infinie de montagnes couronnées de magnifiques glaciers dont les zébrures bizarres forment des dessins éblouissants. Bien différente est cette entrée de celle par laquelle nous étions arrivés et qui nous avait fortement désillusionnés sur ce paradis tant vanté.
Malgré ce désenchantement, s’il m’était donné de recommencer, je prendrais encore l’autre route pour arriver dans ce pays des poètes. Car, en dépit des difficultés, des fatigues et des périls de toutes sortes, il nous a été donné de voir un splendide pays, moins artistement décoré que le Cachemire, mais plus sauvage, plus discrètement beau. Peu de voyageurs ont pu faire cette comparaison; Baramoullah est et restera longtemps encore la seule route praticable et permise aux voyageurs. Je m’en réjouis pour eux et pour la contrée, car l’impression qu’on en ressent est féerique. La commotion qui a ouvert la brèche des rochers qui fermaient cette vallée a dû être terrible, et elle a donné naissance à une touchante légende. Un grand saint, frappé de l’état stagnant des eaux, toucha de son bâton ce bloc infranchissable; la roche s’ouvrit alors, laissant passer les eaux, et le Cachemire fut créé. Baramoullah, qui veut dire «grand saint», en garde la mémoire, et son nom la révèle à la curiosité des voyageurs.
En tout cas, ce riche terrain d’alluvion, submergé autrefois par un grand lac, est devenu une contrée fertile, et,malgré son humidité, ses fièvres et quelques autres inconvénients, elle est, au milieu des Indes, un véritable paradis.
Autrefois, du temps de Bernier, Baramoullah était un endroit prédestiné; le nombre des miracles qui s’y accomplissaient était, au dire des musulmans, prodigieux. Il y avait entre autres une grosse pierre ronde que l’homme le plus fort ne pouvait faire remuer, mais que onze mollahs enlevaient facilement, après avoir toutefois invoqué le saint; sans cette invocation, tous leurs efforts auraient été inutiles. Bernier, ce naïf sceptique, vit à Baramoullah grand nombre de pèlerins qui se disaient malades. Près de la mosquée, il y avait de grands chaudrons, sans doute dans le genre de ceux que nous avions déjà vus à Turkestan dans la mosquée de Hazret, remplis de riz et de viande, et dont le contenu servait à réconforter les malades, qui paraissaient, malgré leurs maladies, avoir un très grand appétit.
Bernier vit en effet les onze mollahs s’approcher de la pierre et la soulever, en disant qu’elle était légère comme une plume et qu’ils ne la tenaient que d’un doigt. Mais, comme ils avaient de longues robes et qu’ils étaient très serrés les uns contre les autres, il était impossible de se rendre compte de la manière dont ils s’y prenaient pour soulever la pierre. Cependant il cria avec l’assistance:Karamet!(miracle), et donna une roupie aux mollahs. Son incrédulité persista néanmoins, et, afin de vérifier ses doutes, il demanda une nouvelle expérience et voulut remplacer l’un d’eux. Ceux-ci y consentirent avec une répugnance visible, mais ils espéraient être assez forts pour la soulever à eux dix. Il n’en fut rien, et, comme Bernier, fidèle à la prescription, ne tenait la pierre que du bout du doigt, elle pencha tout à fait vers lui. Les assistants, furieux, attribuèrent le manque du miracle à la présence d’un infidèle qui avait osé toucher la pierre et se mêler à leurs saints, et ils allaient lui faire un mauvais parti, mais Bernier leur donna une nouvelle roupie, et,criant de nouveau:Karamet!s’éloigna bien vite, heureux d’en être quitte à si bon marché. Bernier raconte lui-même cette anecdote dans ses récits de voyage d’une façon à la fois spirituelle et naïve, comme il sait raconter. La pierre n’existe plus à Baramoullah, et nous n’avons pu vérifier le prétendu miracle de ces mollahs, mais nous sommes allés visiter la forteresse, flanquée de quatre bastions, qui domine la rivière. La cour intérieure est entourée d’une véranda sous laquelle couchent les gardiens; les bâtiments, en briques, garnis de volets à jour, résisteraient peu au canon moderne. La seconde porte est remarquable: elle est en bois de Tchinar, ou platane, d’un seul morceau, d’une épaisseur de plus de vingt centimètres; elle est bardée de fer et croit, par cela même, pouvoir résister au progrès de l’artillerie moderne.
De là nous sommes allés nous promener sur le bord de la rivière, qui s’est beaucoup rétrécie à cet endroit; cependant elle coule encore avec calme, quoique avec un peu plus de vitesse. En revenant, nous avons aperçu une grosse pierre toute rouge de peinture. C’est là que les Pandits viennent tous les matins se faire sur le front la marque qui est le signe distinctif de leur personnalité, et s’acquitter de leurs prières. C’est aussi au bord de la rivière que les Hindous brûlent leurs morts. M. E... nous disait que souvent il rencontrait des restes de crânes qui gisent longtemps au pied des bûchers qu’on élève pour la circonstance.
Nous revenons au bungalow que le maharadjah a fait construire pour les étrangers.
Contrairement à la règle que les Anglais ont établie dans leurs bungalows, on ne paye pas sa chambre, mais il est d’usage de donner un bakchich au gardien.
Ces bâtiments sont loin d’être aussi bien tenus que ceux des Anglais. Celui-ci se compose d’une longue cour plantée de pommiers, d’un long édifice surélevé au-dessus du solqui possède la véranda obligatoire sur laquelle donnent toutes les chambres. Celles-ci sont hautes et ont pour tout ameublement un tcharpaï, une table, deux fauteuils cannés un peu tremblants et usés par les visiteurs. Le plancher, en terre battue, est couvert de nattes recouvertes d’un tapis à rayures bleues et blanches. Ces tentures sont faites au Cachemire et remplacent, chez les personnes moins aisées, les somptueux tapis orientaux. C’est le meilleur bungalow de toute la route, et ce n’est pas certes un compliment à lui faire. Mais c’est un abri, et, quand on est fatigué, on bénit sa rencontre comme on bénirait le plus beau palais du monde.
Le 16 à midi, nous nous sommes séparés, non sans peine, de M. E... Toute la matinée avait été employée à organiser les paquets pour charger les coulis, et ce n’était pas petite affaire avec des Cachemiris. Chacun d’eux, grand et fort cependant, voulait prendre le plus léger fardeau. Si on n’y faisait attention, on s’apercevait tout à coup que l’un d’eux était déjà parti avec une mince charge. On le rappelait à grands cris, mais il fallait courir après lui et le ramener, sinon nous aurions doublé le nombre de nos porteurs. Mais nous étions sur nos gardes, et, sachant que le poids réglementaire est à peu près de 20 à 25 kilogrammes, nous nous réglâmes dessus et forçâmes les coulis à les prendre. Ils s’y refusent rarement, le tout est d’y faire attention.
Une fois cette besogne faite et nos hommes expédiés, nous déjeunâmes encore une fois ensemble, puis, après une poignée de main affectueuse de part et d’autre, nous montâmes à cheval, et M. E... remonta le Djelum dans sa dounga.
Le chemin qui conduit de Baramoullah à Baniar passe à travers des broussailles et quelques villages. Il y avait bien encore de mauvais endroits, mais, en comparaison des chemins inouïs que nous avions eus, celui-ci était une route magnifique. De superbes ruines surgissent à notre gauche:ce sont celles du temple de Baniar, d’après Fergusson les mieux conservées de toutes celles du Cachemire. Après une heure de marche nous entendîmes les roulements furieux du Djelum se ruant contre son lit de rochers. Le spectacle de ce fleuve qui se précipite avec une violence de trente-quatre par mille est surprenant pour quiconque l’a vu couler paresseusement entre les bords fortunés du Cachemire.
Près de la station il y a, pour les piétons qui désirent s’en passer la fantaisie, un pont en corde suspendu; il est fait, comme tous ceux de l’Indus, de brindilles de noisetier et de mûrier, et doit être renouvelé tous les trois ans. Le fleuve étant resserré, il est beaucoup moins large que ses pareils du Baltistan.
De Gampour à Ouri le chemin s’abrite sous les arbres magnifiques d’une épaisse forêt. Près de la station de Tchakoti s’élève une vieille mosquée en bois très finement sculptée. Moyennant une bonne somme d’argent, M. de Ujfalvy se procura un superbe morceau d’encadrement de fenêtre sculpté.
A Ouri même nous remarquons un vieux fusil cachemiri à trombone; nous voulons l’acheter, mais il appartenait à un musulman dont le père était un saint ou pir. Il avait lui-même une grande réputation de sainteté. Malgré les offres que nous faisons à son fils, il ne veut pas le vendre, mais il l’échangera peut-être contre un beau revolver Smith etWessonque M. de Ujfalvy lui proposa. Enchanté d’avoir une arme européenne, il accepta; alors il fallut lui en expliquer le système, et, lorsqu’il l’eut compris, il fit retentir la montagne du bruit répété des décharges. S’il ne se blesse pas ou s’il ne blesse personne, ce sera un miracle.
Nous partons le lendemain pour Gari, pour Tandelle, etc.
Cette route est tellement connue que je ne vous décrirai pas ces corniches assez larges, côtoyant des précipices à peine élevés de douze cents mètres. Pour nous, la route estune véritable merveille, et nous comptons nous rendre presque directement à Marri. Nous sommes fatigués, et j’avoue que nous avons hâte d’être arrivés à destination; la route est pourtant bien belle, et, quand on vient de Raoul-Pîndi, je comprends qu’elle soit un enchantement pour les voyageurs.