Sonmarg.Sonmarg.
Sonmarg.
Au sortir du défilé, la vallée reparaît, large et étendue, mais plutôt riche que belle. Un pont emporté, et à sa place un tronc d’arbre jeté à la hâte et reliant une rive à l’autre nous force à chercher notre chemin sur le haut de la montagne, où les gibbosités pierreuses ne nous sont point épargnées.
Ce détour nous retarde, mais cependant nous arrivons à Kolan, petit village blotti sous les arbres et couché au pied des montagnes. Les arbustes parfumés, les noyers magnifiques, les chèvrefeuilles et les jasmins nous rappellent l’Europe.
Tous ces végétaux y poussent en fouillis, à leurs caprices, et entremêlent leur parfum. L’élégant et royal rosier se mêle à cette luxuriante et prodigue nature et embaume le chemin de son odeur suave. Les roses du Cachemire sont renommées et elles sont, en effet, très belles.
Il est dommage qu’un si beau pays soit si mal entretenu. Si des Européens possédaient ce petit coin de terre, quelle merveille sortirait de leurs mains! tout y serait riant et vivant. La gaieté remplacerait cette mélancolie qui étreint toute chose appartenant aux Orientaux. Les toits des maisons sont couverts de chaume, et leur forme pointue frappe pour la première fois nos regards.
Cette large vallée pourrait être mieux cultivée, mais il faut en faire remonter la cause aux gouvernants et à la disette survenue il y a trois ans, qui a enlevé beaucoup de bras à l’agriculture.
Le 17 nous partons pour Hayen, où nous devons trouver M. Dauvergne, un Français établi depuis une quinzaine d’années au Cachemire pour le commerce des châles. C’est un grand chasseur, et il possède une collection magnifique d’animaux qu’il a tués dans les régions élevées de l’Himalaya et du Thibet; il connaît le pays et en parle la langue avec une très grande facilité.
A la manière dont il est installé sous ses tentes, nous reconnaissons vite un homme habitué aux longs voyages de ces contrées. Ses domestiques répondent au signal d’un coup de sifflet, habitude très pratique lorsqu’on vit en plein air.
Nous faisons dresser nos tentes près des siennes, et nous nous décidons à rester deux jours avec lui.
Le chant du coq nous réveille le matin. C’est un vrai village, au moins; les poulets n’en sont pas plus tendres, et leurs ailes, habituées à voler, ne seront guère plus délicates que leurs cuisses, mais le chant du réveille-matin villageois porte à notre cœur un souvenir de nos chères contrées et nous fait retrouver notre bonne humeur d’autrefois.
On est venu dire à M. Dauvergne qu’à un mille du village un ours casse les branches d’un magnifique noyer et se désaltère au petit ruisseau qui coule auprès de l’arbre. Pas bête, mon ours; bonne chère et bonne boisson, tout est réuni. Il a tant mangé de pommes et d’abricots que les noix lui paraissent meilleures.
L’endroit est, en effet, bien choisi; un fourré épais au pied d’une belle clairière, le tout abrité du bel arbre objet de ses convoitises, adossé à de hautes montagnes sur lesquelles il peut faire une retraite prudente en cas d’alerte.
Le cadre est digne de l’habitant, et la prochaine nuit verra les repas savoureux de notre hôte, qui rejoindra, repu, sa tanière à l’aurore naissante.
M. Dauvergne a donc donné l’ordre de le réveiller par un beau clair de lune, et cette perspective le tient en éveil toute la nuit. Cependant personne ne l’a dérangé; sans doute l’ours, flairant un danger, est allé se repaître ailleurs. Adieu la peau, qui, sans être d’une énorme grandeur dans ces parages, est encore assez belle.
M. Dauvergne est très amateur de chevaux, et autrefois il en possédait de très beaux, de très agiles au jeu de polo,qu’il aime passionnément. Les tatous ont donc été pour lui une de ses préoccupations favorites. Il nous a dit la manière dont on arrivait à monter ces animaux, qui ont un caractère très prononcé de rébellion.
Les indigènes commencent d’abord par jeter une légère couverture sur le dos des jeunes poulains, puis deux, puis trois, jusqu’à cinq. Ils ont soin de les tenir sur une place sablonneuse, à un endroit desséché au bord de la rivière, et les font, ainsi chargés, promener en rond jusqu’à ce qu’ils transpirent. Ensuite ils lui glissent doucement sur le dos un sac contenant un peu de sable et augmentent peu à peu la charge; puis l’homme, tout en le faisant marcher, s’appuie sur le sac, légèrement en commençant, et augmentant par degrés jusqu’à ce que finalement il passe vivement sa jambe de l’autre côté du cheval, qui se trouve ainsi monté sans s’en être aperçu. Le poney se cabre un peu, mais, maintenu par une main solide, il s’habitue vite et devient bientôt doux et souple. Ces exercices demandent un certain laps de temps et beaucoup de patience de la part du dompteur.
Nous mangeons un raisin délicieux que M. Dauvergne a fait querir pour nous dans les environs; les grains sont très petits et très sucrés, mais peu propres à faire du vin; le gros raisin que nous goûtons après me semble inférieur à l’autre.
Les soirées et les matinées sont bien fraîches, et je plains les Hindous, qui sont forcés par leur religion de prendre leurs repas presque nus; aussi la gourmandise n’est-elle pas de la partie; notre colonel mange vite, il a hâte de remettre ses vêtements; il nous semble même qu’il fraude tant soit peu la loi, mais on ne peut lui en vouloir par 12 degrés au-dessus de zéro.
Nous avons tremblé, non de froid, mais d’inquiétude, parce que notre dobi (blanchisseur), en recevant la nouvelle de la mort de son père, nous a prévenus de sondépart. Adieu la propreté de nos vêtements; jusqu’à Srinagar il va nous falloir être économes.
Cependant, la première douleur calmée, son flegme oriental et l’amour du gain reprirent le dessus; comme il n’avait pas à brûler son père et que celui-ci n’était pas mort pendu dans une peau de cochon, il se tranquillisa sur le sort de l’âme de l’auteur de ses jours, et, pensant qu’il arriverait trop tard pour les funérailles, il nous déclara qu’il restait. Tant mieux. Il est si amusant de le voir à sa besogne, assis sur ses talons, une planche par terre, quand il repasse gravement avec un fer lourd et immense comme ceux dont on se sert en Bretagne. Il le promène lentement, tout rempli de feu, sur les pièces qu’il a devant lui, et l’objet sous ses mains devient lisse et ferme. A première vue, c’est assez original de voir des hommes transformés en blanchisseuses et en couturières, mais à la longue l’œil s’y fait, et l’on s’habitue vite à voir un homme raccommoder des bas.
Les jolies bêtes que les moutons du Ladak avec leurs poils longs et soyeux qui font de si beaux cachemires! ils portent des fardeaux d’à peu près quinze livres par ces petits sentiers montagneux que leur pied agile et sûr peut seul franchir, où le yack même recule parce qu’il ne peut trouver place pour sa noble et majestueuse corpulence. L’homme lui tient compagnie. Ces montagnards du fin fond du Ladak ont l’œil et le pied aussi sûrs que les bêtes qu’ils conduisent: peuples mongols des hautes régions thibétaines, on ne peut s’y méprendre en voyant leurs petites tresses et leurs traits caractéristiques.
En ce moment les paysans cachemiris sont en train de décortiquer du riz avec une machine primitive en usage dans tout le pays; les prisonniers font, dans les prisons, une grande partie de cet ouvrage. Cette machine est simplement un lourd pilon en bois mis en mouvement parune corde et retombant lourdement dans un récipient en pierre ou en bois.
A Hayen, les villageois ont une singulière manière de faire sécher leur foin; ils le mettent sur les branches des arbres, et ces parasites momentanés font ressembler les arbres à de gracieux saules pleureurs. Leur façon d’effrayer les oiseaux et de les empêcher de manger leur récolte est aussi bien singulière et prouve certainement jusqu’à quel point le temps de l’homme a peu de valeur à leurs yeux. Ils piquent en terre quatre hauts bâtons et placent au-dessus un plancher de branchages; sur cette élévation, assez haute pour dominer à distance, ils mettent alors un homme en vedette, chargé de faire du bruit à la moindre apparition des destructeurs ailés. Cette manière d’effrayer les oiseaux deviendrait coûteuse chez nous, mais la vie est si bon marché dans ces régions élevées où la roupie vaut un louis chez nous, que cette originale faction peut se continuer longtemps. Les montagnes boisées qui enferment Hayen sont peuplées de grandes bêtes cornues. Bientôt le marcor va faire entendre ses cris. Le moment du rut se fait sentir, et cet animal à l’œil de lynx, au flair si fin et aux jambes agiles, viendra, dans sa folie amoureuse, s’offrir aux coups du chasseur, qui le guette, patient et silencieux, dans l’ombre des sombres fourrés. Impossible de le prendre dans d’autres moments. Quel bonheur pour ce dernier quand il a atteint son ennemi! mais parfois il faut monter bien haut pour aller chercher sa victime, qui s’est enfuie vers son gîte et palpite dans les dernières douleurs de l’agonie. Quelle joie de dépouiller la pauvre bête! Quel triomphe d’orner ses murs de ces cornes superbes!
M. Dauvergne en a tué pas mal, et les plus belles pièces de sa collection sont destinées par testament, nous a-t-il dit, au Muséum d’histoire naturelle. Il faut lui en savoir gré. Que de fois les pauvres expatriés se sont fait des amisétrangers qu’ils aiment; tous ont des qualités en ce bas monde, et l’on se fait si vite aux usages et aux coutumes, surtout aux idées du milieu dans lequel on vit. Il ne lui serait plus possible, nous a-t-il avoué, de se faire à la France. Le 20 nous quittons M. Dauvergne, qui nous donne rendez-vous à Srinagar.
La route suit la rivière; nous traversons et retraversons plusieurs fois ce cours d’eau, puis enfin il nous quitte pour aller se perdre dans les terres; une faible, mais bien faible partie, va se jeter dans l’Hydaspe. Tout à coup l’horizon s’étend au loin devant nous: ce sont déjà les plaines de Srinagar; nous en sommes bien éloignés pourtant, puisqu’il nous faut faire encore halte à Baltavar; mais nos yeux, déshabitués des vastes horizons, s’écarquillent et s’éparpillent sur les silhouettes des montagnes qui encadrent la grande plaine de la capitale de ce paradis terrestre des Indes.
Encore une nuit à passer sous la tente; si nos bêtes ne nous demandaient pas grâce, nous irions tout d’une traite à Srinagar.
Que faire en son gîte, à moins que l’on ne songe? Cependant, pour varier, au lieu de faire comme le lièvre, nous regardons les passants, qui nous regardent eux-mêmes. Ce sont des Baltis, des serviteurs de Méta-Manghel; ses bagages sont déjà en route. Cet homme intelligent va retourner dans son gouvernement.
Quelle description minutieuse ils vont faire des mensurations, ces peuples curieux, comme tout Oriental, voyant tout, examinant tout et entendant tout! S’ils pouvaient nous comprendre! Mais leur langue est thibétaine, bien qu’ils soient aryens.
La récolte de riz est commencée; elle sera bonne, dit-on. Il ne pleut pas, c’est le temps le plus favorable, car lorsque la pluie survient à cette époque à Srinagar, c’est unemalédiction pour ce pauvre peuple: la récolte est entravée, les gerbes pourrissent sur pied, et la famine se laisse entrevoir dans toute son horreur. C’est ainsi qu’elle apparut aux pauvres habitants il y a trois ans, fauchant, dans sa cruauté, les enfants que le sol avait nourris jusqu’alors.
Cette année, cette cruelle perspective n’est point à redouter; les meules s’élèvent au-dessus de la terre en forme de dôme doré par le soleil. Le tonnerre roule au loin, les éclairs sillonnent la nuée, et le temps s’est subitement obscurci. Mais, après quelques gouttes de pluie chassées par le vent, le beau temps a reparu.
Le 21 nous partons pour Srinagar; la route pourrait être belle, si elle était bien entretenue, mais l’eau des rizières s’épand en mille endroits et rend le chemin gras et boueux. Déjà les premiers abords de la cité apparaissent, rougis par le soleil d’automne. C’est aujourd’hui le jour réglementaire de la saison nouvelle.
Nous voyons la forteresse, dont les parties abîmées semblent vouloir accuser la vieillesse, car c’est encore une manière délicate des Orientaux de déguiser la vérité, le manque de réparations faisant croire à sa vétusté. Pourana, vieille! s’écrient-ils. Puis des vieilles mosquées, des temples en ruines s’entremêlent aux baraques déjà ouvertes des boulangers, des bouchers et des autres marchands indigènes. Les chiens se jettent sur les nôtres, furieux de voir des intrus qui, dans leur imagination canine, vont leur disputer leur nourriture quotidienne; mais les nôtres ont bien vite raison de ces familiers des rues, et les coulis, en leur lançant des pierres, font disparaître le reste.
En Orient, chaque quartier, chaque rue a ses chiens, qui y font les travaux de voirie; malheur à celui d’entre eux qui s’égare et se fourvoie dans des parties de la ville qui lui sont étrangères, il est impitoyablement déchiré par ses pareils.
Les indigènes sont aux fenêtres, et les figures curieuses se mêlent aux grappes rouges des graines de poivre que l’on met sécher pour l’hiver.
Des maisons finement sculptées sont abandonnées; on dirait un quartier ruiné par un incendie; on voit de magnifiques pierres travaillées boucher un trou et servir à la réparation de vieilles et horribles maisons qui pourraient servir à toute autre chose qu’à abriter des humains. Ces rues étroites qui se mêlent, s’entremêlent les unes dans les autres, cachent des beautés qui font d’autant plus saillie que leur encadrement est plus laid; les traces d’un beau trottoir, enfin tout ce qui est sous vos yeux vous dit que tout cela a dû être fort beau autrefois... Un sentiment de tristesse vous envahit en voyant ce peuple bien constitué, mais paresseux, sale, en haillons, se vautrant au soleil et dormant sous les décombres de ses anciennes splendeurs.
Vous soupirez et regrettez la Srinagar d’autrefois, tant vantée par les anciens auteurs.
Un attroupement? Ce sont des gens qui vont au palais de justice; ils attendent leur tour avec une patience tout orientale.
Ils nous regardent passer avec leur méprisante indifférence.
Jadis la justice hindoue avait des épreuves judiciaires, comme au moyen âge; on l’appelait le jugement de Dieu.
Ces épreuves étaient au nombre de neuf: celles de la balance, du feu, de l’eau, du poison, du cocha, du tandoula, l’huile bouillante, le fer rouge et le dharmach; l’accusé soumis à l’un ou à l’autre de ces jugements était absous si l’épreuve lui était favorable. Mais ces jugements, dans lesquels la supercherie entrait pour beaucoup, ont été abolis par les Anglais, et, s’il reste encore quelques-unes de ces coutumes barbares, on ne les pratique plus au grand jour.Les prisons du Cachemire punissent les voleurs seulement, et les assassins payent sans doute de leur vie le prix du sang.
Plus loin, les medcheds laissent sortir de leurs murs le chant des enfants qui sont à l’école; les Hindous les appellent des choupari.
La matinée est réservée au travail, puis on va prendre le bain, auquel on consacre plusieurs heures; ensuite vient le dîner, puis la récréation. L’heure du travail se fait de nouveau entendre jusqu’au coucher du soleil. Les enfants prennent alors quelque repos; puis, après le souper, ils se remettent au travail jusqu’à dix ou onze heures du soir.
Quelquefois sous nos tentes nous entendions leurs chants troubler les heures solitaires du soir; par un beau clair de lune, ces chants traversant l’espace avaient une poésie qui nous reportait aux jours inconscients de notre enfance. Par une nuit sombre, au milieu des éclats du vent et de la tempête, leur rythme lointain et saccadé hurlait comme des plaintes assourdies par l’espace.
Anglais et Russes.—Nous faisons des collections.—Goupikar.—Politesse des Cachemiris.—Réponse du maharadjah.—Proverbes.—Promenades du maharadjah.—Une fabrique française.—Le lac Dal.—Naissance d’un batelier.—Les fakirs.—Le Pandit Ramdjou et son temple.—Les palais des environs de Srinagar.—Le Chalimar, le Nichad, le Chichmenché.—A la recherche de crânes.—L’île Jacquemont.—Pensées et rêves.—L’art des cuivres aux Indes.
Après bien des détours au cœur de cette antique cité, nous arrivons enfin sur le bord du Djelum et à la porte de notre bungalow. Mais elle est fermée; il faut faire sauter le cadenas et la chaîne qui ferme par en haut toutes les portes de ce pays.
«Tout est préparé pour votre retour», nous avait écrit le commissaire anglais; et néanmoins rien n’est prêt. Le manque d’égards chez les Anglais est quelquefois un sentiment d’égoïsme poussé au plus haut degré, et leur prétendue dignité cache chez quelques-uns une impolitesse innée. Le Russe est plus cordial, surtout si sa cordialité ne doit pas durer; c’est à vous, étrangers, à savoir vous éloigner à temps si vous voulez emporter un souvenir agréable des habitants de ces froides contrées. Pour tout dire, le Russe perd à être connu; l’Anglais y gagne, au contraire.
Notre domestique, que nous avons envoyé pour apprêter notre dîner, s’est, paraît-il, amusé au marché, car il rentre, comme toujours, plus tard qu’il ne faut. Quelque peu de viande froide, des conserves, et nous sommes vite restaurés.
Les montagnes qui nous entourent ont joliment blanchi; elles étaient toutes pimpantes à notre départ, et déjà les voilà revêtues de leur parure d’hiver. La neige vient tard à Srinagar, vers la fin de décembre ou le commencement de janvier, et ne reste pas longtemps; en février elle fond déjà sous les chauds rayons du soleil.
La capitale me paraît plus belle, plus originale; mon œil, habitué aux inégalités orientales, ne voit déjà plus que l’ensemble et découvre des beautés là où il ne voyait que des défauts.
Les femmes pandites me paraissent plus jolies. On les voit descendre les vieilles marches usées de leur demeure, le garo sur l’épaule, soutenu par leurs bras arrondis. Les femmes sont vêtues de longues robes rouges ou bleues avec une ceinture; les filles ont les cheveux tressés en une quantité énorme de petites tresses, réunies à l’extrémité par un ruban qui les fait retomber comme une espèce de châle sur le dos; chez les riches, les cheveux sont ornés de grelots d’argent d’un travail parfois très fin.
Ces femmes, chez lesquelles aucun Européen ne peut pénétrer, ne sont pourtant pas aussi farouches qu’on pourrait le penser; le matin, on peut les admirer en toute liberté, faire leur toilette de propreté au bord de la rivière, dans un abandon et un négligé qui demanderaient un peu plus de jeunesse. Je ne parle pas des femmes des brahmines, ni de celles des hautes classes, mais seulement de celles de condition moyenne que l’on voit dans les rues et surtout des femmes handjis (bateliers), qui sont musulmanes. Les musulmanes de haute condition sont tellement enveloppées dans leurs voiles de cachemire qu’ilest impossible de les distinguer quand elles se hasardent au dehors. Les femmes pandites portent des vêtements rouges jusqu’à trente ans; à partir de cet âge, elles ne revêtent, m’a-t-on dit, que des robes bleues.
Cuivres anciens du Cachemire.Cuivres anciens du Cachemire.
Cuivres anciens du Cachemire.
Les femmes employées à la fabrique de M. E... gagnaient à peu près 30 centimes par jour. Elles sont plus riches, avec cela, que les ouvrières de Paris qui gagnent trois francs. C’est assurément le peu de besoins matériels qui rend ces gens si paresseux; ils se nourrissent d’un païs et couchent à la belle étoile ou dans un bateau sur l’Hydaspe. Quand ils ont une maison, elle tombe généralement en ruines, et l’entretien des nattes et des quelques ustensiles de cuisine qui la garnissent ne sauraient les ruiner. Le bois est très bon marché; on a 80 cires de bois pour une roupie, et le cire équivaut, m’a dit M. E..., à 800 grammes. Le yard cachemirien équivaut à notre mètre; il varie de 94 à 96 centimètres.
L’argent est considéré comme une marchandise, le taux en est excessivement élevé; celui-ci diffère suivant l’objet ou la caste et, de 15 p. 100, peut aller jusqu’à 60 p. 100. Leur manière de faire le commerce est fort différente de la nôtre: si vous voulez un objet, ils vous le font tel prix; mais si vous en voulez une grande quantité, au lieu de diminuer le prix, ils l’augmentent; puisque vous en avez besoin, il faut que vous le payiez. Aussi pour un collectionneur la chose est fort difficile, car, lorsque le marchand soupçonne votre désir d’acquérir un objet, il vous fait un prix exorbitant une chose qu’il vous donnerait pour rien.
Depuis que M. Clarke et M. de Ujfalvy ont laissé percer leur intention de posséder de vieux objets, nous sommes assaillis par tous les marchands; on nous apporte toutes les vieilles batteries de cuisine du Cachemire.
Ce sont des chàd’àn pour le thé, des bartàn, sales encore des restes de tomates, des kalweh-josh pour le café,souvenir d’autrefois, car les Cachemiris d’aujourd’hui sont trop pauvres pour acheter cette boisson parfumée. Les plats sont usés à force de voir le feu.
Ces objets sont magnifiquement travaillés: les uns ont des inscriptions tirées du Coran, les autres ont des épigraphes gaies, telles que: «Je suis une bonne marmite, le modèle des marmites, un collier de perles», etc., etc.
D’autres encore sont datés, sans craindre, comme les femmes, de révéler leur âge aux curieux.
Enfin, nous étions tellement assaillis au mounchi-bagh que nous prîmes le parti de nous réfugier à Goupikar, près de M. E..., et d’y faire dresser notre tente près de la sienne.
Notre habitation n’était plus tenable; aussitôt que nous nous promenions sous les beaux platanes bordant le Djelum, cinq ou six marchands nous entouraient à la fois, sortant de dessous leur écharpe toute espèce de vieux cuivres aux formes élégantes, au travail fin et décoré de la palme légendaire.
Le samovar cachemiri, qu’on appelle yarkandais, tout en étant de même système que celui adopté par les Russes, est moins commode à cause du manque de robinet, mais il est beaucoup plus artistique et beaucoup plus gracieux que son frère le moderne.
La veille de notre installation à Goupikar, le maharadjah était parti pour Djammou, sa capitale d’hiver. Son départ avait été fixé par les Pandits, qui attendent pour cet effet un jour favorable, en consultant la lune, dont ils choisissent le premier ou le dernier quartier.
Le maharadjah n’oserait pas faire un pas sans leur assentiment.
La veille de son départ, mon mari avait été le remercier de ses bontés pour nous et du présent qu’il m’avait offert. Il fut excessivement bienveillant pour M. de Ujfalvy, qui letrouva bien changé, vu son état maladif. Il lui souhaita toutefois un heureux voyage.
Le fils aîné du maharadjah.Le fils aîné du maharadjah.
Le fils aîné du maharadjah.
«Je suis, répondit Rembir-Singh, entre les mains de la Providence, et d’ailleurs, ajouta-t-il en regardant son fils,les vêtements qui ont fait leur temps doivent céder la place aux autres!»
Les Orientaux ont un langage très imagé, et, en parlant, ils donnent aux personnes des titres qui indiquent presque toujours le genre de connaissances ou les qualités qu’elles possèdent.
Les actes mêmes, m’a dit M. H..., surtout ceux où il est question de concessions de terres, sont écrits dans un style excessivement recherché, mêlé même de stances. Il est aisé, du reste, de s’en faire une idée si on veut traduire les inscriptions qui sont sur leurs ustensiles journaliers.
Ni leur style ni leur langage ne sauraient être concis. Lorsque Rembir-Singh demanda à M. de Ujfalvy dans quelle ville il était né, mon mari lui répondit: «A Vienne, en Autriche.—Je ne la connaissais pas, dit-il, mais elle doit être certainement au centre du monde.»
Au Cachemire, par exemple, un subalterne parlant à un supérieur lui dit toujours: «Garibal». Ce mot veut dire: «Je suis un pauvre homme, ayez pitié de moi». Notre tchouprassi répondait toujours, lorsque M. de Ujfalvy lui commandait ou lui disait quelque chose: «Garibal!»
Leurs proverbes sont charmants et peignent très bien leur caractère. Il faut en citer quelques-uns:
«La religion est l’échelle par laquelle les hommes montent au ciel.
«La bienveillance envers les créatures, c’est la religion.
«La science fait tout connaître, excepté le cœur des méchants.
«Il n’est jamais prudent de s’unir avec un ennemi; l’eau, quoique bouillante, éteint toujours le feu.
«Ce que les femmes désirent, ce sont de nouveaux amis, car elles n’aiment ni ne haïssent.
«On meurt vivant quand on ne fait rien pour sa réputation.
«Le séjour de l’homme sur la terre, c’est un voyage fait pendant la nuit.
«Un sage n’est jamais chef d’un parti; car, lorsque les affaires tournent bien, tous les autres veulent en avoir leur part; mais, si les choses tournent mal, alors le chef est seul responsable.»
Ces proverbes sont charmants et tout à fait dans le ton de leur langage imagé.
Rembir-Singh, en parlant de nouveaux vêtements, pensait à ses fils. Sa Hautesse peut mourir tranquille; si le plus grand malheur qui puisse arriver à un Hindou est celui de n’avoir pas d’enfant mâle, son esprit peut être en repos, et les prières ne lui manqueront pas après sa mort; ses fils seront en nombre pour lui gagner le ciel. Singulière religion dont les adeptes comptent sur la prière des autres pour les délivrer des fautes qu’ils ont commises tout seuls!
Quel beau cortège que celui du maharadjah. Une barque longue et élancée avec une grande cabine au milieu, dans laquelle est assis le souverain, entouré de tous ses officiers, est menée par cinquante rameurs. Sur la rive, d’autres hommes tirent la bangla, afin de remonter plus vite le courant.
Lorsque Sa Hautesse Rembir-Singh se promenait le soir sur l’Hydaspe, il n’y avait pas d’homme sur la berge pour l’aider à remonter la rivière, et il était assis sur la terrasse qui forme le toit de la cabine, où l’on arrive par une échelle.
C’était sa promenade favorite. Le coucher du soleil le voyait tous les soirs remonter et redescendre cette belle rivière; calme et mélancolique, il pensait peut-être à ses prédécesseurs qui, comme lui, avaient possédé ce beau pays du Cachemire, objet de tant de convoitises.
Aujourd’hui il est dans la cabine, assis sur un fauteuil européen, et sa bangla glisse majestueusement sur larivière. Ses chevaux et ceux de sa suite, magnifiquement harnachés, suivent au pas la berge fleurie, prêts à répondre, s’il le fallait, au désir de leurs cavaliers.
Tous ces costumes, tous ces turbans blancs reluisent aux rayons du soleil couchant et font ressortir l’éclat du rouge de la cabine. Le bateau glisse sur les ondes au bruit des rames qui frappent l’eau en cadence, et disparaîtra bientôt à nos regards, ainsi que les autres barques qui le suivent.
Le résident anglais est en tête, dans sa pendra d’honneur. Tous les Anglais habitant temporairement le Cachemire ont été invités à venir assister au départ du souverain et à lui faire leurs adieux. M. de Ujfalvy, qui l’a vu la veille, ne s’est pas mêlé à la colonie anglaise. Nous assistions à ce départ du haut de nos fenêtres, et le coup d’œil en était beaucoup plus beau.
Le lendemain nous nous sommes installés à Goupikar, petit village à une distance très courte de Srinagar, et situé sur le beau lac appelé Dal. Nous avons fait dresser notre tente à côté de celle de M. E..., près de la tombe d’un fakir; nous sommes à l’ombre de beaux platanes et nous dominons le lac; au pied des montagnes, à l’abri du vent, nous avons une vue superbe. En face, de l’autre côté de la rive, les villages s’étalent à nos yeux, et les détonations des armes à feu nous rappellent les chasseurs à l’affût du gibier.
C’est à Goupikar que M. E... a installé sa fabrique; c’est là que le vin sort des cuves, et que l’esprit-de-vin est métamorphosé en eau-de-vie, dont la vente est déjà assez courante au bazar de Srinagar. La fabrique est bien construite, et les machines sont arrivées de France en bon état, après des peines et des précautions infinies pour les faire passer par les étroits chemins; elles fonctionnent admirablement. Qui sait si le bordeaux transplanté au Cachemire ne fera pas un jour concurrence à celui de la France? Ah! si les Orientaux étaient des Occidentaux! Mais les conditions climatologiqueschangent singulièrement le tempérament humain. La maison de M. E... s’élève en face de la fabrique; elle est bien construite, en bois de cèdre; les plafonds sont délicatement décorés avec de petites lames de bois qui forment des losanges d’un dessin ingénieusement conçu. Les chambres sont grandes et belles. Quel malheur qu’il y manque des portes et des fenêtres! nous aurions été beaucoup mieux là que sous nos tentes, qui sont froides le soir, le matin et surtout la nuit.
Nous avons eu une tempête horrible, et j’ai cru que le vent allait emporter nos frêles abris. Le ciel était noir et sombre; les éclairs en zigzag fendaient, déchiraient la nue et illuminaient le haut des monts; la pluie voulait tomber, mais le vent l’a chassée; les grondements du tonnerre étaient répercutés par toutes les montagnes environnantes.
Quelle tempête! Elle aura dû être terrible sur le grand lac. Nous avons su, depuis, que le secrétaire de M. E..., qui le traversait ce jour-là, avait manqué périr, tant le vent était violent et tant les bateliers avaient perdu la tête.
Les handjis, si intrépides, sont d’une pusillanimité extrême quand ils sont en présence des manifestations violentes de la nature.
Nous eûmes cet ouragan pendant deux jours: il revint à la même heure au moment du coucher du soleil.
Pendant notre séjour à Goupikar, la femme d’un des bateliers de M. E... mit au monde un gros garçon; elle accoucha dans sa barque, sans autre secours que celui des femmes qui l’entouraient. On porta au chef de la fabrique deux roupies, ainsi le veut l’usage, mais il les refusa, le refus étant aussi de rigueur.
Lorsque je vis l’accouchée dans la matinée, elle était assise dans son bateau comme s’il ne s’était rien passé, et, lorsque j’entrai dans sa barque, elle se tint un instant debout pour me recevoir; elle était un peu pâle et elle se levait péniblement,voilà tout ce que je pus constater. L’enfant dormait tout nu, dans une petite corbeille à peine recouverte d’une légère toile de coton; un peu de paille lui servait de matelas.
La mère le prit et l’exposa à l’air sans le plus léger vêtement; ainsi à découvert, brûlé par le soleil, rafraîchi par le vent déjà froid de cette saison, l’enfant ne poussait pas un cri. L’hiver, quand le thermomètre descendra jusqu’à quinze degrés au-dessous de zéro, cet enfant aura peut-être une petite chemise de coton. En tout cas, la mère le prendra par le bras pour le sortir de sa corbeille et le mettra sous sa longue robe pour lui donner le sein. Elle-même n’a pas de vêtement plus chaud. Une large chemise de coton qu’elle porte été comme hiver, et c’est tout; mais elle a sonkangri, espèce de chaufferette dont la forme rappelle nos paniers à salade. En hiver, hommes comme femmes portent ce kangri, qu’ils tiennent en marchant sur leur robe, appuyé sur le ventre; lorsqu’ils s’asseyent, ils le mettent sous leurs robes et s’endorment avec. Ils ont presque tous cette partie du corps remplie de cicatrices, et les accidents d’asphyxie et de brûlures qui surviennent à la suite de cette coutume sont nombreux. Mais ce ne sont que les gens de basse condition qui se servent de ces chaufferettes, et surtout les handjis, qui forment la plus grande partie de la basse classe de Srinagar.
Lorsqu’il naît un enfant chez les Hindous, les brahmines purifient la maison, et toute la famille va se baigner dans le Gange ou dans une rivière sacrée quelconque. Je doute fort que mes bateliers se soient soumis à cette opération, car ils ne m’ont pas l’air beaucoup plus propres qu’avant. Il est vrai qu’ils sont musulmans. Après les ablutions, les Hindous se frottent la tête avec de l’huile. Il est bien évident que le même traitement est pratiqué sur l’enfant. Au lieu de le coucher dans une corbeille, comme chez nos handjis, onle couche nu sur une natte; c’est encore beaucoup plus simple, et ce n’est que le dixième jour que la famille s’assemble pour lui donner un nom. On commence à faire manger l’enfant à l’âge de six mois, en lui présentant du riz cuit à l’eau et sucré. Mais il ne commence à porter des vêtements que vers quatre ou cinq ans. On ne lui apprend pas à marcher, comme chez nous; on le laisse se traîner à terre tout seul, et, ses forces aidant, il marche de très bonne heure. Le petit enfant qui vient de naître apprendra aussi bien vite à se tirer d’affaire lui-même, car, si la mère est comme sa voisine d’une autre barque, elle ne s’inquiétera pas de ses cris. Ce pauvre petit être, à peine âgé de six mois, se cramponne avec ses petites mains à la barque et se traîne, en criant, à la rencontre de sa mère; mais celle-ci continue son ouvrage, et l’enfant grouille comme un ver à la pointe du bateau.
Quand on habite Srinagar, il faut avoir un dounga et six rameurs à sa disposition; cet indispensable moyen de locomotion n’est pas très coûteux, car le tout ne revient pas à plus de quinze roupies par mois.
Notre batelière était une forte femme, qui avait dû être belle autrefois; elle n’était pas encore très âgée, mais cette vie fatigante l’avait flétrie bien vite. Elle était le chef de la communauté, et son mari, petit et chétif musulman, sentait bien souvent sa main pesante s’abattre sur ses épaules. C’est qu’elles n’y vont pas de main morte, les Cachemiriennes, et plus d’une brave la loi de Mahomet, qui peut-être connaissait le caractère de ses concitoyennes lorsqu’il mit la femme sous la dépendance entière de l’homme.
Toujours est-il que notre brave batelière battait son mari régulièrement une fois par jour. «Qui aime bien châtie bien», dit le proverbe; il paraît qu’elle prenait plaisir à le lui rappeler souvent. Malgré cette infraction à la loi de Mahomet, dans sa foi musulmane elle destinait son plus jeune fils àdevenir fakir. Cet enfant, à peine vêtu de guenilles, car on n’aurait pas osé lui réparer ses vêtements qui pendaient en loques, avait de longs cheveux, mode inaccoutumée chez les mahométans. Mais il fallait qu’il s’habituât de bonne heure à n’avoir besoin d’aucun soin et à subir toutes les intempéries des saisons. Il était déjà un objet de respect pour la famille, et, quand on demandait pourquoi il avait de longs cheveux, ils répondaient: «Fakir! hin fakir!...» L’année prochaine il allait entrer dans sa huitième année et pouvoir se mettre sous la direction d’ungourou, son guide spirituel. Quoiquefakirne soit pas le mot musulman qui désigne un religieux, mais bien un mot hindou, les mahométans de l’Inde, conservant leurs anciennes mœurs, ont gardé ce terme et disent «fakir» au lieu de «derviche».
Son guide est chargé de lui donner l’enseignement des livres sacrés et de toutes les pratiques nécessaires à son état de sainteté.
Après avoir accompli les prières et les ablutions, il prend un bâton et passe à son cou un baudrier en cuir auquel est suspendu un sac destiné à recevoir les offrandes, et alors il commence à mendier. Il rapporte le produit de sa pêche au gourou, qui lui permet d’y goûter un peu si elle a été productive. Il doit très peu manger, coucher en plein air ou au pied d’un arbre, en n’ayant pour tout abri qu’une peau de bête.
Lorsque les fakirs savent qu’un personnage important va se mettre en route, ils viennent lui souhaiter un heureux voyage, et cette bénédiction coûte quelques roupies. C’est ainsi qu’un grand homme, maigre et décharné,affubléd’habillements baroques de couleur jaune, vint nous donner la sienne. Les roupies suivirent, bien entendu, ses prières, et notre homme partit enchanté. Mais il en vint un autre, sur lequel M. de Ujfalvy remarqua un très beau couteau et un collier en pierres de couleurs bigarrées. Après quelquespourparlers, il se défit du couteau à un très beau prix; mais quant au collier, malgré la somme qu’on lui en donnait, il s’éloigna sans vouloir s’en dessaisir, disant que c’était un objet saint par excellence, très rare, et que, lorsqu’un fakir avait le bonheur d’en posséder un semblable, il ne pouvait le vendre sous peine de malheur.
Le lendemain, quelle ne fut pas notre surprise quand le même homme revint et nous donna contre argent l’objet de sa dévotion. Oh! argent, même chez les fanatiques, tu les fais succomber.
Pendant ce temps-là, les indigènes cueillaient des poires et allaient les vendre au marché. Ils ont de hautes échelles pour atteindre ces vieux arbres, vierges de toute taille, qui parviennent à une très grande hauteur sans pour cela que les fruits s’en ressentent.
Ils font du charbon avec les feuilles de platane, et ce peuple, entouré de nombreuses forêts, est si paresseux, qu’il brûle le plus souvent des excréments d’animaux afin de s’épargner la peine d’aller un peu loin récolter ses provisions de bois pour l’hiver. C’est un grand dommage pour l’agriculture, m’a dit M. E..., car ils privent ainsi le pays d’un engrais considérable.
Leur paresse les fait aussi couper les branches de saule et les joncs des lacs, qu’ils donnent comme nourriture à leurs moutons pendant l’hiver. Les pauvres bêtes n’ont pas assez pour se nourrir, mais elles ont suffisamment pour ne pas mourir de faim; aussi arrivent-elles à la fin de l’hiver dans un état pitoyable.
Que ces gens sont durs et paresseux à la fois! Quand on les voit, le soir et le matin, à ces heures si fraîches qui annoncent l’approche de l’hiver, sans autre vêtement que ceux qu’ils portent sous les rayons brûlants du soleil, quand on aperçoit les enfants nus se mêler aux travaux des grandes personnes, on se demande si vraiment on ne pourrait paschanger cette race et lui donner un tempérament plus nerveux et moins indifférent.
Ces réflexions m’assaillaient, assise dans notre bateau qui descendait le Djelum pour nous rendre au bazar. En passant, j’admire un temple en construction qui appartient à Ramdjou, un Pandit grand seigneur. Son père le fit commencer, et lui le termine. M. E..., ami de Ramdjou, m’offre de me le faire visiter. C’est un grand bâtiment carré avec une tour pointue flanquée de quatre petites tours également pointues. Sur un des carrés se trouve la chapelle, petite, mais enjolivée de dorures, de peintures qui cachent le plâtre, dont le blanc criard se mêle au ton bariolé de toutes ces couleurs. Une grande et vaste niche au fond de cette chapelle, deux autres des deux côtés et une porte dont les montants sont en marbre, jettent seuls une teinte un peu sérieuse au milieu de ce marivaudage de couleurs. Quelle différence entre les belles choses des temps passés et ce clinquant des temps modernes! Je ne trouve aucun mot pour exprimer mon admiration, car l’étonnement m’a rendue muette. Heureusement que M. E... parle pour moi et s’extasie sur le goût de la construction.
Il faut être riche pour avoir son temple à soi, car, quoique chaque brahmine puisse faire l’office de prêtre et accomplir tous les rites prescrits par la religion, lepourohita, ou prêtre proprement dit, est le seul qui soit chargé des fêtes publiques. Chaque famille d’Hindous riches a son pourohita, qui remplit les devoirs religieux qui leur paraissent trop durs. Dans la saison froide, c’est le prêtre qui prend les bains à leur place. On le paye plus ou moins richement, suivant que l’on est plus ou moins satisfait de ses services. Lorsque le prêtre a beaucoup de clients, il a des assistants qui l’aident à remplir une partie de ses obligations; les prêtres sont généralement avares, et, si les présents que vous leur donnez ne leur conviennent pas, ils le disenthautement, et vous pouvez être sûrs qu’ils ne reviennent jamais plus officier pour vous.
Le prêtre qui est chargé d’enseigner les Védas prend le nom d’acharya; lepourohitadit les prières; lesardaschiaprépare les temples et les orne pour les fêtes; lebrahmaneentretient le feu, et lehatay jette le beurre clarifié.
Les prêtres et les assistants n’ont pas de costume particulier.
Le Pandit Ramdjou, en ayant son temple, avait son pourohita, qui devait certainement prendre les bains pour lui, car par quinze degrés de froid il ne doit pas être agréable de se baigner dans le Djelum, et il nous a paru que, quoique Pandit, il s’était sous certains rapportseuropanisétant soit peu.
En revenant du bazar, nous assistons à la toilette des hommes et des femmes, qui, sans peur, prennent leur bain sans s’inquiéter des gens qui passent. Cependant l’hiver approche, la température s’est bien rafraîchie, et les chapelets de poivre rouge qui sèchent aux fenêtres pourront bientôt servir de nourriture. Un grain de ce poivre, du riz cuit à l’eau, des tranches de courge séchées au soleil, voilà pour les pauvres; les riches ont du mouton et du pain qu’on appelletchoupati, sorte de galettes de farine qui sont mangeables quand elles sont fraîches et croquantes; elles ressemblent aux lépiochkis des Sartes du Turkestan, mais je leur préfère cependant ces dernières.
Les champs de navets étalent leur dernière floraison. Ces légumes, cuits à l’eau avec leur feuillage, sont une de leurs friandises culinaires. Les femmes des handjis préparent toutes en ce moment des pots de terre qu’elles font sécher au soleil et qui leur servent de foyer dans leur barque.
Ce peuple industrieux, dont l’argenterie est si belle, les bijoux si étincelants, si chatoyants, les tissus si moelleux, les tapis si beaux, les châles si merveilleux, est d’unemalpropreté peu commune. Il ne change complètement de vêtements qu’une seule fois dans l’année, m’a-t-on dit; autrement il met toujours, je parle des gens les plus soigneux, les chemises propres sur les sales.
Il faut que nous visitions ces beaux palais qui s’appellent Chalimar, Nichad, Chichmenché. A cet effet, nous partons à cheval, et nous nous rendons d’abord au palais du Chichmenché, dont la source est renommée à Srinagar. Ce palais est encore en assez bon état, et l’on nous a assuré que le maharadjah le prête volontiers aux étrangers désireux de se soustraire aux chaleurs des bords du Djelum; mais les chambres n’ont que les quatre murs, et les portes, si j’ai bonne souvenance, ont, je crois, disparu de leurs gonds. De ces lieux jadis splendides il reste bien peu de chose aujourd’hui! Les jeux d’eau sont vides, et des beaux parterres il ne s’élève que des soucis, la fleur aimée des habitants de ces contrées. La source de ce palais est sacrée; c’est à elle que les riches citadins, et les Anglais surtout, prennent l’eau qui sert à l’alimentation. Cette fontaine est formée d’un jet assez mince; l’eau en est excessivement claire et limpide, si ce n’est pendant la fin de mai et au commencement de juin. A cette époque, la fontaine est sujette à un phénomène produit par la fonte des neiges, mais que le peuple, dans son ignorance, prend pour un miracle (karamet). Après le lever du soleil, à midi et au coucher de cet astre, l’eau bouillonne et s’élance à quelques pieds de hauteur.
Le Nichad, ou Jardin d’allégresse, est admirablement situé: la vue s’étend sur le lac et sur les belles montagnes qui enferment la vallée de Srinagar. De ce parc on distingue parfaitement le beau lac Dal et le magnifique pont d’Akbar, dont l’arche sans tablier s’estompe sur un fond bleu marin. Le kiosque est petit et n’a rien de la grandeur orientale, mais les jardins, divisés en cinq étages de terrasses, sont encore admirablement entretenus; les roses s’y épanouissentdans toute leur beauté, et les raisins qu’on nous y a offerts dans une corbeille étaient très bons.