Soldats baltis. (Voy.Soldats baltis. (Voy.p. 274.)
Soldats baltis. (Voy.p. 274.)
Il y a deux forteresses: l’une, ancienne, bâtie sur une haute montagne qui tombe à pic sur la rive droite de l’Indus et dont il ne reste que la moitié; l’autre, sur un énorme quartier de roc, domine l’entrée de la vallée. Cette nouvelle forteresse est grande, garnie de tours; elle paraît assez bien fortifiée et convenablement bien entretenue.
Une des principales constructions est un bâtiment carré que nous voyons en passant et qui nous semble être une mosquée. C’est dans un bagh ou jardin qu’on dresse nos tentes; les pommiers et les abricotiers qui nous ombragent laissent tomber leurs fruits sur nos têtes; de belles pommes jonchent la terre, et celles que l’on nous offre quelques instants après notre arrivée sont encore meilleures. Des raisins noirs et blancs, des melons garnissent notre table; nous nous en régalons, car ils sont délicieux et ne font pas mentir leur renommée.
Skardo, avec sa ceinture rocheuse haute de 4000 à 5000 mètres, est un séjour très chaud malgré son élévation. Ce pittoresque, cette sauvagerie, cette nudité belle pour l’œil du peintre a pour moi peu d’attrait, et je préfère la belle et ravissante Simla à cette autre rude fille de l’Himalaya. Les pics neigeux qui forment une couronne à cette ville resplendissent sous ce beau soleil. Aujourd’hui, par bonheur, ce maître du ciel se cache de temps en temps; les montagnes se couvrent d’un léger voile de brume; le vent fraîchit; les abricots, les pommes tombent de plus belle à nos pieds.
Dans l’après-midi, le colonel dogra paye les maîtres destatous et les coulis qui ont porté nos bagages. Après avoir reçu leur argent, ils essayent chaque pièce sur la pierre.
Pour faire la traversée de ce plateau du Diable, il nous avait fallu quatorze tatous et six coulis. Pourtant nous n’avions gardé que le strict nécessaire, à tel point que nous avions presque manqué de bois pour faire bouillir notre eau, qui, sur ces hauteurs, avait eu grand’peine à y parvenir; à peine était-elle retirée du feu qu’elle se refroidissait tout de suite.
Citadelle de Skardo.Citadelle de Skardo.
Citadelle de Skardo.
Skardo, capitale du Baltistan, est situé sur la rive droite de l’Indus. Sous les ordres d’un radjah, elle fut prise en 1848 par les troupes de Goulab-Singh, commandées par le général Surawar, et tomba alors sous la domination du maharadjah du Cachemire.
En voyant cette vieille forteresse qui semble faire partie de cette gigantesque montagne à laquelle elle est accolée comme aux parois d’un vieux mur, on se demande comment elle fut prise par escalade; mais, par cela même qu’elle était la plus inaccessible, elle était la moins surveillée; les soldats dogras en tentèrent l’escalade et la nuit s’emparèrent du donjon. De ce point dominant ils bombardèrent la forteresse, et les soldats du radjah furent tous tués ou à peu près. Quelques-uns se sauvèrent à la nage.
Ce donjon est élevé de 300 mètres au-dessus de la plaine; la vue y est splendide; l’Indus se déroule entre des montagnes escarpées dont les hautes cimes sont couvertes de neiges éternelles; la vallée de Chigar s’entr’ouvre dans le lointain, et les monts géants du Karakoroum dessinent leurs glaciers gigantesques.
Autrefois, paraît-il, Skardo était privé de verdure: à peine quelques arbres fruitiers, tels que les abricotiers, s’y faisaient voir. Aujourd’hui, grâce à l’intelligence de Méta-Manghel, gouverneur actuel du Baltistan, des arbres ombragent cette capitale; des jardins ont été plantés, des aqueducs amènentl’eau où elle est nécessaire, et, pour mêler l’agréable à l’utile, elles retombent en jolies cascades savamment calculées. Partout où il a pu faire des plantations, cet homme intelligent, distingué par le maharadjah, en a fait exécuter, même sur les bords de l’Indus, que ce fleuve encombre de sable et de pierres; il a établi des digues et a essayé des plantations. Faibles et chétives, elles sont pourtant les témoignages de la volonté humaine luttant contre les envahissements de la nature.
Montagnes de Skardo.Montagnes de Skardo.
Montagnes de Skardo.
Méta-Manghel, comme le nom Méta l’indique, est d’une humble caste et pourrait faire partie de la compagnie Richer, si utile dans notre pays civilisé. Hélas! elle ne l’est pas moins aux Indes! Mais elle est si méprisée que les Anglais, après la révolte des Hindous en 1856, pour châtier les brahmines, les condamnèrent à faire pendant un mois le métier desuipper. Suipper est le terme anglais; le mot indigène estméta. Ce fut un châtiment terrible, car ils perdirent leurs castes, ainsi que tous leurs descendants. Or ce châtiment est un des plus atroces qu’on puisse infliger à un Hindou, car, en perdant sa caste, cet homme devient un objet d’horreur et d’exécration pour tous; homme méprisé et fui de tous ses compatriotes, son existence est pire que la mort; il tombe dans un état d’abjection dont on n’a aucune idée; les secours de la religion lui sont refusés; chacun s’éloigne de lui, et son supplice ne s’éteint qu’avec sa mort. Il est vrai qu’à présent, par la communication fréquente avec les Anglais, cet état de choses a un peu changé, et, quoique l’exclusion de la caste soit toujours un châtiment très grand, les cas de contravention sont maintenant si nombreux que chacun ferme les yeux et cherche autant que possible à être indulgent l’un envers l’autre.
Si quelqu’un cependant a fait une dénonciation, tous les hommes qui appartiennent à la même caste se réunissent, entendent l’accusation et la défense, jugent selon leurconscience. Si la majorité des votants se trouve favorable à l’accusé, on se réunit et mange avec lui, sinon il est déclaré indigne d’être admis à table, et nul de sa caste ne le recevra plus chez lui. Dès cette heure, le malheureux, privé de ses liens de famille, terminera une vie misérable et abjecte.Pour parvenir à le réhabiliter, il en coûtait quelquefois des sommes énormes à sa famille; ce n’était qu’au poids de l’or qu’on pouvait autrefois arriver à ce résultat. Maintenant c’est plus facile, et c’est sans doute à celle facilité qu’il faut attribuer l’élévation de Méta-Manghel, appelé aujourd’hui Manghel-Djou.
Comment a-t-il pu arriver à ce résultat? Personne n’a pu me l’expliquer, mais ce fait existe, pour le bonheur du Baltistan et de ses administrés. Je m’empresse d’ajouter que je ne le répète que sous toutes réserves.
Cette division des castes des Indes, bonne dans son essence, est quelquefois injuste, mais elle subsiste et a des racines tellement profondes qu’elle sera peut-être bien difficile à extirper. Ces castes sont au nombre de quatre principales: celle des brahmines, sortis de la bouche de Brahma, qui sont les prêtres et qui font les lois; celle des kchatriya, nés des bras de ce dieu, qui font exécuter les lois et dont les guerriers sortent généralement; celle des vaïchya, qui font le commerce, et celle des soudra, sortis des pieds de Brahma, qui sont chargés de tous les travaux pénibles et doivent servir les autres.
Cette dernière est composée d’un grand nombre de classes, qui gardent entre elles leur hiérarchie et ne se fréquentent pas: ils croiraient déroger si, par exemple, la famille d’un forgeron s’alliait avec celle d’un blanchisseur.
Les brahmines et surtout les Pandits du Cachemire ont un orgueil poussé jusqu’au plus profond mépris les uns des autres; ils l’étendent non seulement à ceux de leur race, mais aussi aux Européens. Si un Pandit rencontre un de ces derniers qu’il connaisse, s’il lui touche la main, il couvrira la sienne de sa manche, surtout si c’est avant son repas, car il ne saurait manger après avoir touché la main d’un étranger: il serait souillé et obligé d’aller se purifier.
Pour le soudra, le brahmine est une espèce de divinité;le servir est pour lui un acte méritoire, et, s’il mange ses restes, il est persuadé qu’il obtiendra la rémission de ses péchés, de même qu’il se croit purifié s’il peut boire de l’eau dans laquelle un brahmine aura plongé son pied; aussi suit-il le brahmine, et, s’il obtient cette faveur, il boit cette eau avec délices. Il croit également que la poussière des pieds du brahmine guérit des maladies incurables; aussi s’empressera-t-il de la ramasser en étendant un morceau d’étoffe devant le seuil d’une porte où il sait que les brahmines doivent passer. S’il veut rendre son serment plus fort, il jurera en touchant le corps de cette espèce de demi-dieu; son serment est aussi inviolable que celui du musulman qui a juré sur le Koran.
Autrefois les brahmines étaient généralement riches et jouissaient d’une grande considération; ils ont encore conservé celle-ci, mais la fortune capricieuse s’en est allée ailleurs. Si bien qu’il y a des brahmines qui sont pauvres comme Job, si pauvres qu’ils sont quelquefois obligés de se faire le cuisinier des autres; mais telle est encore leur fierté, qu’ils ne mangeront jamais d’aucun mets de ceux qu’ils préparent pour leur maître, qu’ils évitent avec soin de toucher. On trouve des brahmines partout, dans les administrations, et même chez les Européens. Ils se sont même adonnés au commerce, et tel qui frémira à la pensée de tuer un bœuf et qui vous tuera le cas échéant sert très bien de comptable à un boucher qui trafique de cette viande pour les Européens. Nécessité fait loi, dit le proverbe. C’est ici qu’on en pourrait avoir une preuve dans sa plus large étendue.
Les Baltis sont musulmans et devraient être régis par un des leurs, mais telle est la répulsion dans laquelle Sa Hautesse de Cachemire les tient, que même dans ce petit pays il leur a imposé un prince de sa religion.
Nous ne pouvons malheureusement pas voir cet homme intelligent, car il est à Srinagar, et son fils, un jeune enfantà peine âgé de dix à douze ans, est sous la garde d’un des parents du radjah qui le remplace en ce moment.
Le 24, dès cinq heures du matin, nous sommes éveillés par une musique militaire: c’est celle des soldats du radjah qui vont faire l’exercice; tous les matins, dès que paraît l’aurore, ils exercent leur brillante ardeur guerrière.
Notre premier soin est de faire réparer nos affaires; nos malles, nos bottes, nos selles, nos ustensiles de cuisine le demandent à hauts cris. D’honnêtes raccommodeurs arrivent avec leurs outils et, s’asseyant par terre, se mettent en devoir de restaurer les objets qu’on leur confie. Le travail est bien grossier, mais, pourvu qu’il soit solide, c’est tout ce que nous désirons. Il n’en est pas de même de notre dobi ou blanchisseur, qui blanchit et repasse très bien; il est vrai qu’il a pris les habitudes européennes, car, contre toutes les règles de blanchissage hindou, qui veut qu’on n’emploie que de l’eau et une massue, il se sert de savon. Le dobi est, comme le suipper, un être indispensable qu’il faut prendre avec soi en voyage; dans ces petits villages il n’y a pas de blanchisseurs attitrés, et pour rien au monde on ne vous rendrait ce service. Un village doit être assez considérable pour avoir son dobi. Or le nôtre, que nous payons au mois, était un brave et honnête homme musulman, sachant très bien son métier, mais ayant pris des Hindous l’idée de castes, de même que les Hindous ont pris des musulmans cet usage de cacher les femmes qui n’existait pas autrefois, du moins à ce que l’on prétend. Il est vrai que ce trait de mœurs n’est en usage que parmi les hautes castes ou chez les gens très riches.
Nous entendons dans la journée un musicien fort renommé, qui joue sur une espèce de flûte et qui possède, dit-on, un des plus jolis talents de Skardo. Il doit appartenir à la classe des doums, une des nombreuses divisions de la caste des soudras. Que de fois nous en avionsrencontré de ces joueurs d’instruments, auxquels nous faisions l’aumône; en voyant la pièce blanche tomber à leurs pieds, leur physionomie s’éclairait de joie; ils gagnaient plus, en une fois, qu’ils n’avaient ramassé en travaillant des mois entiers. Pourtant les objets qu’ils fabriquent sont d’un usage très répandu et doivent se renouveler souvent. Ils font des nattes avec toutes sortes d’herbes, telles que le jonc, la paille et les fibres de plusieurs plantes.
Il faut qu’une famille soit excessivement pauvre pour ne pas avoir des nattes étendues sur son plancher. En tout cas elle en a toujours quelques morceaux qui lui tiennent lieu de lit et de chaise, surtout dans les Indes. Je ne sais si notre musicien fabriquait des nattes à ses moments perdus, mais il jouait vraiment mieux que ses collègues que nous avions entendus jusqu’ici.
Après avoir satisfait nos oreilles de ce concert assez harmonieux, pendant lequel il nous avait même régalés d’un air européen qui, si je ne me trompe, était français, un de ces airs populaires qui sont parvenus jusqu’à Bombay, nous nous empressons d’aller recevoir la visite du représentant du radjah, qui arrivait en grande pompe, accompagné du jeune fils de son maître,tchota-radjah, comme on dit en hindoustani, ce qui veut dire «petit radjah». Ils étaient escortés d’une nombreuse suite et montaient des chevaux luxueusement harnachés.
Après les salutations d’usage, il nous offrit un chien qu’on tenait en laisse. Ce chien, remarquablement beau par sa laideur, avait été convoité par M. de Ujfalvy, qui avait voulu l’acheter, ou tout au moins son pareil. Mais il lui avait été répondu que cette bête était unique dans le pays et qu’elle appartenait au radjah.
Ne voulant pas être en reste de cadeau, j’offris en échange au représentant du prince deux très jolies bagues, une turquoise et un saphir d’un très beau bleu; ces deux bijouxfurent très bien accueillis. Le tchota-radjah, âgé de huit années à peine, était charmant, avec des yeux noirs superbes, bordés de longs cils; son nez fin était malheureusement percé, et un anneau d’or lui servait d’ornement; son collier d’argent était de bon goût, et les plaques étaient belles. Son tuteur momentané était aussi un beau garçon, à la figure intelligente et distinguée; il pouvait avoir vingt-cinq à trente ans au plus. Il nous offrit en outre toute espèce de fruits, de légumes, et nous invita à voir un jeu de polo.
Notre salle de réception était sur terre pleine, entourée d’arbres, et cette salle en plein air ne manquait pas d’originalité; en tout cas elle était toute d’actualité, et nos tentes dressées non loin de là complétaient le tableau.
Après quelque temps employé à se faire des compliments de part et d’autre, nous nous levâmes, afin de donner congé à nos visiteurs orientaux.
Quand ils furent partis, nous examinâmes à loisir le chien qu’il nous avait offert: c’était un étrange animal au poil fauve, de la race des lévriers. Il chasse l’ours et se trouve dans les environs du Tchitral; cette espèce est très rare et n’est pas encore parvenue en Europe; le seul qui soit arrivé jusqu’au Cachemire avait été ramené par Hayward, officier anglais qui fut assassiné à Yassin par le neveu du radjah actuel de cette ville. Nous serions donc les premiers à faire connaître cette espèce en Europe, et mon mari destinait ce curieux spécimen au Jardin d’Acclimatation; mais, pour qu’il eût de la valeur, il nous fallait une femelle de la même espèce; malgré les promesses de mon mari, on ne pouvait nous en trouver une, et nous étions désespérés, lorsque, le surlendemain, un chien, attiré sans doute par la faim, vint rôder autour de notre tente; je n’eus pas plus tôt jeté les yeux dessus que je l’indiquai à mon mari, qui reconnut que c’était une chienne de la même espèce que le chien que nous avions, mais un peu plus petite. Nous lui jetâmes à manger;sans doute notre mouvement lui fit peur, car elle s’enfuit au plus vite. Mon mari fit appeler les coulis et, la désignant de loin, promit une roupie à qui la ramènerait; ce fut une chasse générale. Pourtant ce ne fut qu’au bout de quatre heures qu’un couli[3], plus heureux ou plus adroit que les autres, put la saisir et, avec une corde au cou, la traîner vers notre quartier. M. de Ujfalvy donna la roupie promise et davantage, et fit dire au propriétaire qu’il voulait lui acheter sa chienne et qu’il eût à venir s’entendre avec lui. Le maître était un pauvre malheureuxd’un petit village voisin situé dans les montagnes. Il vint tout tremblant, pensant peut-être recevoir des coups au lieu d’argent. Il fut donc assez surpris quand mon mari lui demanda quel prix il voulait de sa chienne. Il n’hésita pas à en demander cinq roupies, qui lui furent données sur-le-champ. Le pauvre homme, tout heureux, tournait et retournait les pièces dans sa main, n’en pouvant croire ses yeux; enfin, persuadé qu’il ne s’était pas trompé, il s’éloigna le plus rapidement possible, après nous avoir salués et resalués.
[3]Ce chien se trouve actuellement au Jardin d’Acclimatation du bois de Boulogne.
[3]Ce chien se trouve actuellement au Jardin d’Acclimatation du bois de Boulogne.
Chien de Ghilghit.Chien de Ghilghit.
Chien de Ghilghit.
La chienne était moins belle que le chien; elle devait être un peu mâtinée, mais cela valait mieux que rien.
On ne saurait croire comme il est difficile, chez ces peuples asiatiques, de se procurer des femelles; ils les gardent avec un soin extrême pour la reproduction. A ce sujet on m’a assuré que jamais un Arabe ne vend une jument de pure race. Jamais, quel que soit le prix que vous leur en offrez, ils ne se rendent à votre désir, jaloux qu’ils sont de conserver leur belle race de chevaux.
Il en est de même des tazis ou lévriers, les seuls chiens estimés par les Musulmans ou les Hindous.
Les Hindous sont moins dégoûtés des chiens que les croyants, mais ils ne les soignent pas beaucoup non plus et ne s’occupent jamais de leur nourriture; aussi ces pauvres animaux sont-ils obligés de la chercher eux-mêmes sur la voirie; ils attendent avec impatience le moment où ils peuvent le faire.
La chienne fut trois jours avant de s’habituer à nous, mais, voyant enfin qu’elle était bien nourrie et qu’elle n’était plus battue, surtout par les coulis, elle se résigna à son sort; cependant elle devint méchante envers ses anciens ennemis; se sentant protégée, elle leur courait dessus, et, d’aussi loin qu’elle en flairait un, elle entrait en fureur. Nous étions vraiment bien gardés. Pauvre petite bête! je l’avais appeléeSkardo, et, à peine arrivée à Paris et remise au Jardin d’Acclimatation avec son compagnon, le beau Ghilghit, elle y mourut d’un étranglement des intestins.
On nous avait dit que la pluie était fort rare à Skardo; nous en eûmes pourtant tous les jours, mais elle ne durait pas longtemps.
En général, les orages sont assez violents dans cette ville; le vent s’élève régulièrement tous les jours à partir de cinq heures jusqu’à minuit. Il y a au milieu des montagnes qui enclavent Skardo une ouverture d’où s’échappe le vent du sud; le soir, quand le vent chaud a monté, le vent glacial du Déosaï se fraye un passage à son tour et produit un courant d’air violent. Cette variation atmosphérique est un bienfait pour la ville. Ces vents rafraîchissent l’air embrasé et refroidissent les parois brûlantes des montagnes, qui produisent l’effet d’un four.
Le 26 nous assistons à un jeu de polo.
Ce jeu de paume à cheval a pris naissance chez ce peuple, et leur passion pour cet exercice égale leur dextérité. Aussi chaque village un peu considérable a son jeu de polo, c’est-à-dire un emplacement sur une certaine étendue de terrain réservée à cet effet. Le plus beau et le plus commode est certainement celui qui affecte la forme d’un rectangle. Mais le sol ne se prête pas toujours à cette disposition, et souvent la bande de terre est si étroite qu’il est difficile d’y faire manœuvrer les poneys; il faut une habileté à toute épreuve pour éviter les rochers à pic ou les précipices qui entourent parfois ces terrains.
Pour jouer à ce jeu, qui consiste à lancer une boule de bois et à la faire rouler avec un bâton que chaque joueur tient à la main, il faut être cavalier émérite, le cheval doit être bien dressé et avoir de bonnes jambes. La bête est lancée ventre à terre et instantanément elle doit s’arrêter, pivoter sur elle-même, se garer des autres et de la boule.Il arrive parfois que des cavaliers sont tués et que des chevaux ont les jambes cassées, mais ces accidents sont rares. Les chevaux qu’on emploie pour cet exercice sont de petite taille, trapus et forts; quelques-uns ont la crinière et la queue très abondantes et très longues, d’autres ont ces appendices coupés ras; cette différence, paraît-il, dépend beaucoup de la structure de l’animal. C’est au cavalier à savoir lui faire faire la toilette qui convient à son genre de beauté.
La boule, une fois lancée, doit passer entre deux bornes placées aux deux extrémités de l’enceinte. Un petit garçon réunit les fouets de tous les joueurs et, après les avoir mêlés, les divise au hasard pour séparer leurs propriétaires en deux camps. Les combattants, partagés en deux parties, doivent, autant que possible, empêcher la boule de leur adversaire de pouvoir franchir cet obstacle, tandis que les autres cherchent au contraire à la faire parvenir au but.
L’emplacement de Skardo est moins grand que celui de Tchamba, mais la situation du premier est bien plus pittoresque.
Types tchitralis.Types tchitralis.
Types tchitralis.
Au pied de l’Indus, entre les deux forteresses et enfermé entre de gigantesques chaînes de granit, on croit être aux temps préhistoriques décrits par les paléontologues. Dans le fond, de l’autre côté de l’Indus, se dresse un rocher immense, dont la base est entourée d’un sable blanc de rivière se détachant sur ces sombres masses qui ferment l’horizon. Tout autour de vous des blocs, rien que des blocs; les uns émergent de la chaîne, noirs et sombres comme l’enfer: on se représente Prométhée attaché par le milieu du corps et dévoré par les vautours, habitants de ces inaccessibles hauteurs; les autres, éclairés des rayons d’un soleil couchant, montrent leurs aspérités rougeâtres, pierreuses et sablonneuses. Quelle quantité de pierres se sont détachées de ces géants aux flancs rocailleux! la terre en est jonchée. C’est comme si une mer avait autrefois pris possession deces contrées et qu’elle se soit retirée avec regret en laissant l’empreinte de son passage. C’est bien le cadre d’une mer orageuse en courroux dont les vagues viennent battre ces géants immobiles, ou caresser de son écume les pieds de ces rocs.
C’est sur un terre-plein qu’on avait taillé dans la montagne que nous étions assis, dominant l’emplacement du polo dans toute son étendue; ces masses écrasantes qui se dressaient devant moi me faisaient frissonner. Mon cœur se serrait à la pensée que, dans quelques jours, nous allions parcourir ces monts, d’une beauté préhistorique. Quelques gouttes de pluie, le grondement lointain du tonnerre, des nuages noirs qui s’avançaient au-dessus de nos têtes nous firent craindre pour notre divertissement, mais ils s’éloignèrent en enveloppant dans leur course les pics les plus élevés.
Cependant le jeu de polo était commencé; les cavaliers s’animaient, et plusieurs vainqueurs avaient forcé la boule; la musique célébrait la victoire de ces heureux, tandis que les autres étaient reçus par un charivari. Le signal d’une halte fut donné par cette étrange musique, bien en rapport avec la sauvagerie du lieu. Cet orchestre, qu’on n’emploie que dans les grandes occasions, se compose de deux tambours, d’un fifre et d’une longue trompette. Ces instruments primitifs s’accordent avec difficulté entre eux; les cris des combattants se mêlant à ces accords sont d’un effet peu ordinaire et qu’il serait difficile de reproduire.
Le remplaçant du radjah, qui avait pour titre le nom dedifteri, ainsi que le tchota-radjah, petit radjah, goûtaient fort ce divertissement; l’enfant surtout, le fils du prince absent, malgré son sérieux précoce, s’animait, ses yeux brillaient, et l’on sentait qu’il attendait avec impatience l’époque à laquelle il pourrait se mêler aux combattants. Après une halte, les cavaliers, étant descendus de leurs montures, s’assirent en cercle près des musiciens.
La musique s’exhalait, plaintive et sauvage. Un homme avec une blouse et un pantalon, couvert d’un manteau à larges manches, se mit à danser. La danse consistait en pas, en gestes, en contorsions qui devaient être, je suppose, l’explication de cette symphonie hurlante. Un autre lui succéda sans être plus récréatif. Cependant les spectateurs indigènes, parmi lesquels je remarquai quelques figures hâlées venues du Tchitral, semblaient goûter une des plus grandes jouissances de leur vie. Habitués à cette danse, ils en possédaient la clef et s’identifiaient alors avec le danseur; cette pantomime, muette pour moi, était pour eux la plus haute expression du langage.
Un troisième succéda au second; la musique, plus vive et plus légère, emporta le danseur; son allure plus rapide se modela sur la musique; les spectateurs l’accueillirent à la fin avec de vifs applaudissements, et leurs cris témoignèrent de la joie générale.
A un signal donné, les cavaliers sautèrent de nouveau en selle, et, courant ventre à terre, ils lancèrent la boule, mais pas à temps, car un homme placé au dehors de l’enceinte fit entendre un coup de sifflet qui arrêta les joueurs.
La boule fut lancée de nouveau, cette fois avec l’exactitude exigée. Le fils de Méta-Manghel ou Manghel-Djou envoya son gouverneur, beau jeune homme de vingt à vingt-cinq ans, se mêler au jeu; il parut dans l’arène et fit voler la boule de main de maître, mais cependant, malgré son habileté, qui était évidente, il ne put être vainqueur; son cheval, une mauvaise bête, fut toujours devancé par les autres. La cour réunie de Méta-Manghel, avec ses costumes pittoresques, me rappela vivement les peintures indiennes que j’avais vues et admirées à Tchamba. Des siècles ont passé sur ces contrées, et pourtant la couleur locale, les mœurs et les usages sont toujours restés les mêmes.
Ce divertissement dura assez longtemps; cependant, les chevaux commençant à se lasser, les cavaliers durent mettre un terme à leur ardeur.
Les vainqueurs vinrent se présenter devant la plate-forme; ils furent acclamés, on se moqua des vaincus. Pour nous, nous retournâmes à notre tente comme nous étions venus.
Aiguière de Tchamba.Aiguière de Tchamba.
Aiguière de Tchamba.
Le bazar de Skardo se compose d’une longue rue; il est assez pauvre en belles choses, cependant M. de Ujfalvy fit l’acquisition de certains cuivres anciens très curieux et très beaux.
La forme des aiguières baltistanes se rapproche beaucoup de la forme chinoise; elle est moins élancée que les aiguières du Cachemire, beaucoup plus massive, et les anses sont loin d’être comparables aux autres.
Les bijoux anciens que M. de Ujfalvy a rapportés sont très bien travaillés et ressemblent beaucoup aux dessins arabes; on prétend que ce sont des ouvriers de cette nation que les anciens radjahs baltis ont fait venir pour mettre leur industrie et leur talent au service de leurs désirs luxueux. En tout cas, on ne fait plus ce travail maintenant dans le Baltistan; ces bijoux en argent, incrustés d’or et de turquoises, sont d’une beauté remarquable. Nous nous procurons aussi des cuivres d’une rare distinction de forme et d’un travail fini qui nous rappellent vivement les aiguières de Kangra et de Tchamba.
Les Baltis font aussi du pachemina, qui, dit-on, est meilleur marché qu’à Srinagar, mais il n’est pas lavé et il faut lui faire subir cette préparation pour qu’il acquière cette douceur, cette souplesse qui font sa véritable beauté. C’est dans la capitale du Cachemire qu’on fait le mieux ce travail; la manière dont ils le battent, le rebattent et le lavent avec une sorte de petite noisette qu’ils mêlent à l’eau est la spécialité des Cachemiris, spécialité qui n’a pu être égalée par aucun autre peuple de l’Inde.
M. de Ujfalvy mensura nombre de Baltis au cœur de la population; il lui fut démontré mathématiquement que ces pauvres Baltis, qu’on avait confondus avec les Mongols, ou tout au moins avec les Ladakis, avaient été fortement calomniés. Ils sont bel et bien aryens, tout autant que les Brokhpa-Dardou. Comme eux, ils ont les cheveux bouclés, ondés et soyeux; la barbe est généralement fournie, ce qui n’est pas chez les Mongols. La peau, au lieu d’être glabre, est velue, et leurs yeux sont droits. Les pommettes sont loin d’être saillantes; leurs dents sont belles et leur physionomie est douce.
Ils ont souvent une cicatrice provenant d’une brûlure, de la grandeur d’une pièce de 50 centimes, sur le sommet du crâne. Quand on leur en demanda l’explication, ils répondirentqu’on leur avait fait cette opération lorsqu’ils étaient enfants, afin de les guérir ou de les préserver de maladies de la tête.
Bijoux baltis.Bijoux baltis.
Bijoux baltis.
Quelques-uns d’entre eux se brûlent certaines parties du corps pour le même motif.
Du reste, les Hindous prétendent, dans leurs livres de médecine, que, pour apaiser les coliques les plus violentes, il suffit d’appliquer sous la plante des pieds des plaques de fer brûlantes: les douleurs se calment tout de suite; je le crois sans peine, car le remède doit être pire que le mal.
Les Baltis, depuis qu’ils sont devenus mahométans, et cela depuis une époque très reculée, ne pratiquent plus la polyandrie, comme les Ladakis; ils ne sont pourtant pas polygames, ils n’ont qu’une femme, et, quoi qu’en dise l’éminent géographe M. Reclus, elles ne se voilent jamais le visage, si ce n’est peut-être les femmes de haute distinction, qui doivent être rares dans ce pays pauvre et dont les habitants laborieux et doux auraient peine à vivre, surtout dans les hautes régions, si leurs délicieux abricots leur faisaient défaut. Ils les font sécher au soleil, et cette exportation est pour eux une grande ressource et les aide à payer les impôts qu’ils doivent au maharadjah du Cachemire.
L’été est ici très chaud, mais il est court; le bétail y est rare, à cause du peu de fourrage qu’il peut trouver dans les prairies, couvertes de neige pendant une grande partie de l’année. Ils passent leurs longs hivers à tisser des étoffes en poil de chèvre, dont le plus beau vient du Ladak. Ils sont musulmans chiites et en partie nourbakchis, secte musulmane intermédiaire entre la secte des sunnites, dont les Dardous font partie, et celle des chiites. Ils travaillent aussi des objets en pierre tendre, qu’on appelle «jade de Caboul»; elle vient des montagnes de Chigar, et cette fabrication baltistane est assez bonne.
Leurs pipes ont une tout autre forme que celles de l’Inde et du Cachemire; c’est la reproduction d’un fragment de corne de yack. M. de Ujfalvy a acheté à Skardo une pipe de cette forme, ornée d’un travail arabe en cuivre découpé de toute beauté; elle appartenait à l’ancien radjah dépossédé du Baltistan. Nous avons pu acquérir cette pipe en l’échangeant contre un objet d’une grande valeur pour ces pays-là.
Est-ce cette pipe très ancienne dans la famille qui a donné la forme aux autres, ou sont-ce les autres qui ont été le modèle? nous n’avons jamais pu le savoir, mais cette forme est particulière au Baltistan.
L’antique Indus.—Passage taillé dans le roc.—Chigar.—De superbes montagnes.—Tchoutroun.—Pakhpous et Chakchous.—Askolé.—Le Moustagh Pass, le plus vaste glacier du monde, et le Dapsang.—Retour à Skardo.—Nous augmentons notre collection ethnographique.—La danseuse désolée.—Où il est démontré que la plus généreuse hospitalité revient parfois cher.—Les travaux exécutés par Manghel-Djou, gouverneur du pays.—Parkouta.—Tolti.—Karmagne.—Un site merveilleux.—Un pont de corde d’un passage peu agréable.—Altintang.—Karkitchou et la vallée du Sourou.—Les Baltis, leurs caractères et leurs qualités.—Dras.—Les Ladakis, leur type et leurs mœurs.—Le Zodjila.—Sonmarg.—Retour à Srinagar.
Après quelques jours passés à ces occupations si intéressantes, M. de Ujfalvy se décida à aller mensurer des Baltis à Chigar, où on lui assurait qu’il trouverait le type balti le plus pur. En effet, dans cette vallée retirée que dominent des montagnes qui ne sont inférieures en altitude qu’au seul Gaorisankar et des glaciers que l’on ne peut comparer qu’à ceux du Grœnland, les Baltis semblent s’être conservés purs de tout mélange.
Nous nous décidons à partir sans nos compagnons, M. de F... étant souffrant. De grand matin nous sommes en route, avec nos domestiques, nos coulis et notre fidèle mounchi comme chef, pour cette nouvelle expédition.
La route qui va de Skardo jusqu’à l’Indus est plantée d’arbres; on y arrive par une descente en large escalier, dont les deux côtés sont bordés par des canaux d’irrigation disposés de manière à former des cascades. Pour pénétrer dans cette haute vallée, il nous faut traverser l’Indus.
Ce fleuve prend ses sources dans le Thibet proprement dit. Le haut bassin de l’Indus présente un intérêt particulier pour quelqu’un qui, comme mon mari, s’occupe spécialement d’anthropologie et d’ethnographie. Les habitants de ces régions paraissent être les descendants les plus directs des anciens Aryens qui, à une époque des plus reculées, vinrent de l’Asie Centrale et s’emparèrent des contrées baignées par le haut Indus et ses affluents. Il est certain que les Aryens chasseurs et pasteurs avaient résidé dans ces régions avant de s’étendre dans les plaines brûlantes au sud de l’Himalaya et avant de faire la conquête des riches contrées gangétiques. Je ne prétends nullement que les misérables Dardous soient les descendants directs de ces Aryens, mais il est certain que les aïeux de notre race ont laissé des vestiges dans ces régions montagneuses.
C’est la recherche de ces vestiges qui nous préoccupe et nous intéresse.
Le fleuve, majestueux, a déjà en ce moment une largeur imposante, mais ses eaux tumultueuses sont sans profondeur, et un peu plus loin que Skardo elles bondissent parmi les rochers. L’Indus, que nous traversons en bac en nous laissant aller au courant, car s’y opposer serait folie, est un de ceux dont le nom a le plus retenti à mes oreilles enfantines. Qui donc m’aurait dit, quand j’apprenais les exploits d’Alexandre, que je le traverserais un jour? Enfermées dans ce rempart de pierres, ces eaux jaunâtres, qui, à la fonte des neiges, font six milles à l’heure, sont telles que se les représente l’imagination. Ses bords, où toute culture est impossible à cause de l’accumulation des sablesqu’il charrie, sont tristes et lugubres. De l’autre côté du fleuve s’étend une chaîne de montagnes abruptes et rocailleuses, sans aucune végétation, mais qui forme un fond de panorama des plus pittoresques. C’est une sorte de monde préhistorique reconstitué par un paléontologue quelconque. A chaque instant on s’attend à voir surgir un ichtyosaure gigantesque battant ses flancs de sa queue écailleuse. Un mastodonte broutant les herbes marines le long des côtes sablonneuses de l’Indus serait aussi parfaitement à sa place au milieu de cette étrange nature, belle dans son horrible nudité.
Un glacier dans le Baltistan.Un glacier dans le Baltistan.
Un glacier dans le Baltistan.
Nous franchissons ensuite une route taillée dans le roc, œuvre du gouverneur actuel du Baltistan, Manghel-Djou, un Hindou de génie, et nous descendons de l’autre côté dans la magnifique vallée de Chigar, plus grandiose encore que celle de Skardo, surtout plus naturelle, plus à portée de notre conception actuelle, n’ayant rien de préhistorique. A droite et à gauche, d’immenses montagnes rocheuses, dont les flancs dorés par le soleil reflètent mille couleurs différentes; à nos pieds, une large rivière, le Chigar, et sur sa rive une délicieuse oasis de verdure, d’une étendue de dix kilomètres; des champs de millet et de sarrasin bien cultivés, des vergers dont les arbres ploient sous le poids de beaux fruits savoureux, des potagers plantés de diverses espèces de légumes, surtout de courges, et, au milieu de cette luxuriante végétation, des mosquées, des tombes et des habitations musulmanes émergent agréablement.
Au fond de ce beau et unique paysage se dressent d’immenses glaciers dont les cimes saupoudrées dominent le tout dans leur tranquille majesté. Ce spectacle est sans pareil, et jamais nous ne l’oublierons.
Le chemin dans la vallée est encore planté d’arbres et parfaitement entretenu; on marche une heure et demie au pas du cheval avant d’arriver au village. La vallée estsillonnée de canaux d’irrigation, qu’on franchit grâce à de petits ponts en pierre qui supportent même le poids d’un cheval avec son cavalier.
Chigar possède aussi son champ de polo, plus grand et plus uni que celui de la capitale et couvert d’un magnifique gazon; aussi, lorsque mon cheval le sentit sous ses pieds, il se rappela sans doute ses récents exploits et partit ventre à terre, pour ne s’arrêter que dans un beau champ de millet, dont il saisit en passant quelques épis, qu’il se mit à dévorer à belles dents pour se récompenser sans doute de sa course folâtre.
Les autorités de Chigar, prévenues de notre arrivée, vinrent nous offrir sous un bel arbre des fruits délicieux. Nous faisons une petite halte en ce lieu. Les melons sont exquis, et c’est l’endroit par excellence de la culture des abricots; nous comprenons, en les savourant, que les voyageurs chinois aient appelé ce pays le «Thibet des abricots». Notre viande froide nous paraît bien meilleure avec ces savoureux desserts. On dit que les fraises de Chigar sont préférables à celles de l’Himalaya. Quel malheur que nous ne puissions nous en assurer nous-mêmes!
Les puits qui fournissent de l’eau pour les habitants sont très curieux; ils consistent en petits trous à hauteur du sol, fermés par un couvercle. On y puise l’eau au moyen d’un petit seau en bois attaché à un long bâton. Je crois que ces puits ne sont pas de véritables puits, mais simplement des réservoirs qui permettent à l’eau qui s’échappe des irrigations de se reposer et de déposer la terre dont elle s’est chargée.
Vue des monts Karakoroum, près de Skardo.Vue des monts Karakoroum, près de Skardo.
Vue des monts Karakoroum, près de Skardo.
Au village où nous arrivons, la maison qu’on nous offre est propre; l’escalier qui conduit au premier est raide et ressemble plutôt à une échelle. Les chambres sont assez spacieuses, mais la hauteur laisse à désirer. Si mon mari était plus grand, il n’y pourrait tenir debout. C’est juste sa grandeur, on croirait avoir pris sa mesure.
Nous avons deux chambres; les autres sont habitées par le propriétaire. Il est bien entendu qu’elles sont vierges de meubles et que la terre battue qui forme le plancher n’est recouverte par aucun tapis. Mais nous avons des portes et des fenêtres en bois plein percées d’un trou, nous ne sommes pas à plaindre.
Nous parcourons le village, dont les rues n’ont pas été tirées au cordeau. Les maisons de Chigar sont, comme celles de Skardo, bâties en cailloux et en torchis; les fenêtres manquent fréquemment au rez-de-chaussée; la porte paraît suffisante aux habitants, qui restent cependant enfermés dans ces demeures durant un long hiver. Peut-être faut-il attribuer cet usage à la pénurie du combustible, car le bois est rare dans cette contrée, et l’usage du poêle y est inconnu; les cheminées sont si mal construites que la fumée remplit plutôt la chambre qu’elle ne s’échappe par le trou qu’on y a fait. L’été, les habitants montent sur le toit du rez-de-chaussée et y construisent un abri en claies d’osier. Leur maison d’été est vite confectionnée; elle n’aurait pas, je crois, une bien grande vogue dans nos endroits le villégiature à la mode.
La vallée de Chigar, que nous visitons, est bien une des plus belles que nous ayons vues. Sans être d’une beauté de mon goût, elle est plus riante que celle de Skardo; mais les montagnes de quinze mille pieds dans lesquelles elle est enfermée et derrière lesquelles on en aperçoit de plus hautes encore toutes couvertes de neiges éternelles vous font désirer un endroit mieux proportionné et moins écrasant.
La vallée est très étroite pour sa longueur, car elle a seulement trois milles de large sur vingt-quatre de long. Elle se trouve à une altitude de huit mille pieds; à une telle hauteur, on se demande comment ce pays peut produire encore tout ce qu’on y admire.
Les platanes de Chigar ne le cèdent en rien à ceux deSrinagar; les noyers sont de toute beauté, et toutes les céréales mûrissent dans ce riche terrain d’alluvion.
La ville de Chigar est beaucoup plus étendue que celle de Skardo; on y remarque deux prairies destinées spécialement au polo, mais depuis la prise du pays par les dogras on ne se livre que rarement à ce jeu.
Lorsque le défilé de Moustagh servait encore de route aux caravanes, l’importance commerciale de Chigar devait être alors bien plus considérable qu’actuellement, mais depuis quelque temps ce col n’est plus guère fréquenté. On attribue cet abandon aux grandes masses de neiges éternelles qui y sont entassées et au peu de sécurité qu’offre le chemin au delà de Moustagh. Les caravanes y sont attaquées et pillées par les sauvages montagnards de ces contrées. Le jésuite portugais d’Espinha a été le dernier Européen qui ait pu franchir, en 1760, ce redoutable passage.
Nous n’avions ni l’intention ni les moyens de marcher sur ses brisées. Il faut un nombre considérable de chevaux, de mules, de porteurs, il faut des vivres, du fourrage, si on veut songer à passer un de ces défilés des monts Karakoroum, et le voyageur est obligé de chevaucher, pendant des semaines entières, dans des régions absolument incultes et désertes, souvent couvertes de neige et de glace; il souffre beaucoup du froid rigoureux et de l’extrême raréfaction de l’air.
A la seconde expédition de sir Douglas Forsyth en Kachgarie, expédition pour laquelle il était amplement pourvu de tout ce que le confort européen peut offrir au voyageur, le géologue autrichien Stoliczka, qui en faisait partie, mourut littéralement épuisé à la suite des privations et des fatigues qu’il avait endurées sur le plateau du Pamir et dans les passes du Karakoroum. Peut-être aurions-nous songé cependant à affronter ces périls; mais, hélas! réduits à nos propres ressources, notre bourse était déjà bien plate,et, sans la gracieuse hospitalité du maharadjah du Cachemire, je ne sais comment nous aurions fait pour arriver jusque sur les versants méridionaux du Karakoroum.
Le lendemain, nous quittâmes Chigar de grand matin; après avoir côtoyé la rivière en amont par une route qui malgré sa nudité ne manquait point de pittoresque, nous arrivâmes le soir à Kachoumal, où nous attendaient nos tentes dressées grâce à la prévoyante sollicitude de notre ami le colonel Gân-Patra.
Là mon mari eut la bonne chance de rencontrer quelques familles de montagnards nomades appelées Pakhpous et Chakchous, qui font paître leurs troupeaux dans les hautes vallées du Yarkand-daria et de ses affluents, sur les versants opposés des monts Karakoroum, qu’ils franchissent de temps en temps pour s’assurer peut-être par eux-mêmes des raisons qui empêchent les marchands baltis et cachemiris de ne plus venir se faire dépouiller chez eux.
Ces redoutables montagnards, qui jouissent d’une si mauvaise réputation, me parurent d’ailleurs très pacifiques. Leur type se rapproche absolument de celui des Dardous que nous avions vus à Gouraiz. C’est le même front fuyant, le même éclat dans le regard, la même physionomie d’oiseau de proie qui caractérisent les Dardous en général. Peut-être étaient-ils moins malpropres et plus soigneux dans leur mise. Le produit de leurs rapines leur permet une certaine aisance. M. de Ujfalvy en mensura quelques-uns et demanda aux autres des renseignements ethnographiques. Comme à l’ordinaire, je servis de secrétaire à mon mari, et vous ne vous étonnerez plus, chère lectrice, de ma connaissance des termes techniques si je vous apprends que le cher et regretté docteur Broca m’avait initiée autrefois aux études anthropologiques.
Le jour suivant, nous poussâmes jusqu’à l’endroit où se rencontrent les deux sources du Chigar, le Bâcha et leBraldou. M. de Ujfalvy fit le jour même une excursion jusqu’aux environs de Tchoutroun, où se trouvent des sources chaudes et où il rencontra d’autres familles de Pakhpous et de Chakchous.
La vue du grand glacier du Tchogo-Gansé (ce dernier mot signifie «glacier») est, paraît-il, très belle. Nous passâmes la nuit à une altitude de 2500 mètres.
Le lendemain nous fîmes une marche forcée pour arriver à Askolé, le point le plus avancé que nous devions atteindre dans notre voyage d’exploration.
La marche fut très longue et très fatigante; on franchit d’abord le Braldou sur un pont de bois très mal entretenu; puis on suit son cours, et l’on aperçoit une infinité de glaciers sur la gauche. Mais rien ne saurait décrire le spectacle qui s’offrit à nos regards en arrivant au fort d’Askolé, tout près du gigantesque glacier de Biafo-Gansé. Au nord-est on aperçoit le Moustagh et plus à l’est le superbe glacier du Baltoro (tous ces glaciers constituent une ligne non interrompue d’au moins 150 kilom.). On est entouré d’immenses cimes de montagnes que les rayons du soleil couchant éclairent comme autant de phares embrasés. Au nord-est, le mont Gantchen (6467 m.); au sud, le Mango-Gousor (6293 m.); à l’est, le Macherbroum (7831 m.); plus à l’est, le Goncherbroum (8045 m.), et enfin, tout au fond, le mont Dapsang (8620 m.), la montagne la plus élevée du globe après le mont Everest ou Gaorisankar dans le Népaul, qui ne la dépasse que d’environ 120 mètres.
Si l’Himalaya possède une montagne plus élevée que le Karakoroum, assertion qui sera peut-être démentie demain, il est certain que le Karakoroum dans son ensemble présente une ligne de faîte plus élevée que l’Himalaya, qui forme le plus considérable renflement de notre planète.