Que je suis fâché, lui dis-je en linterrompant, de ne pouvoir pas être témoin dun si beau spectacle! Il me seroit fort aisé, reprit- il, de vous faire voir deux châteaux de cette espéce assez près dici, si nous étions vous et moi assez las de notre liberté, pour consentir à la perdre. à une lieuë dici sur la main droite, il y en a un qui est habité par la fée Camalouca. Rien de si brillant ni de si magnifique que les appartemens, les galeries, les salles qui composent ce palais; mais rien de si dangereux que den approcher. à trois cens pas tout à lentour, la fée a formé une espéce de tourbillon invisible, qui entraîne en tournoyant tous ceux qui ont le malheur ou la fatale curiosité dy entrer. Emportés ainsi jusquà la cour du château, ils sont à linstant engouffrés dans de grands vases de crystal pleins deau, et au moment quils y entrent, la fée leur souffle sur le dos une grosse bulle dair qui sy attache, et qui par sa légéreté les tient suspendus dans leau, où ils ne font que tourner, monter et descendre sans cesse. On les voit au travers du crystal, et cet assemblage de diverses figures fait un assortiment bizarre, dont la méchante fée se divertit: car on y voit pêle mêle des dames et des seigneurs, des pontifes et des prêtresses, des animaux de toute espéce, des monstres grotesques, et mille figures différentes, qui se broüillent et se mêlent continuellement. Cest sur ce modele quon fait en Europe de ces longues phioles pleines deau, que lon remplit de petits marmouzets démail. Lautre palais qui est à main gauche, est la demeure de la fée Curiaca, cest bien le plus dangereux caractere quil y ait dans toute la Romancie. Comme elle a beaucoup dagrémens, rien ne lui est si aisé que de captiver les coeurs de tous ceux qui la voyent, et elle sen fait un plaisir malin. Elle les mene ensuite promener dans ses jardins, sur le bord dune fontaine ou dun canal, et là lorsquils sy attendent le moins, elle les métamorphose en oiseaux, quelle contraint par un effet de son pouvoir magique, à tenir continuellement leur long bec dans leau, les laissant des années entiéres dans cette ridicule attitude. Cest là tout le fruit quon retire des soins quon lui a rendus; et cest aussi ce qui a fondé le proverbe de tenir quelquun le bec dans leau. Mes lecteurs sont des personnes de trop bon goût pour ne pas sentir que ces récits sont extrêmement agréables, et il est par conséquent inutile de les avertir quils me firent beaucoup de plaisir; je souhaite quils en trouvent autant dans la lecture du chapitre suivant.
De mille choses curieuses, et de la maladie des bâillemens.
Nous vîmes venir à nous par la route que nous tenions, un cavalier monté sur une espece de Griffon noir, lair triste, rêveur et distrait; mais dès quil nous eût apperçus, il détourna sa monture, et prenant un chemin de traverse, il se déroba bien-tôt à nos yeux.
Quel est, dis-je au Prince Zazaraph, cette figure de misantrope? Je nen connoissois pas de cette espece dans la Romancie. Il sy en trouve pourtant plusieurs, me répondit-il, témoin le pauvre Cardenio, qui se faisoit tant craindre des bergers dans les montagnes de Sierra Morena. Celui-ci se nomme Sonotraspio. Que je le plains! Prévenu contre les dangers dune passion amoureuse, il vivoit en philosophe indifférent, riant même de la foiblesse des amans. Mais lamour lui gardoit un trait que sa philosophie ne put parer. Il aima enfin, et il aima Tigrine, dont le coeur étoit engagé à un autre, et qui lui fit bien-tôt comprendre quil navoit rien à espérer. Il le comprit en effet si bien, que pour étouffer dans sa naissance un malheureux amour, il voulut prendre le seul parti qui lui restoit, qui étoit de séloigner de lobjet qui lavoit captivé. Mais non, lui dit Tigrine, vos soins me font plaisir, vos services me sont utiles, si vous maimez jéxige que vous ne me fuyez pas. à un ordre si absolu elle ajoûta quelques faveurs légeres, qui acheverent de faire perdre à lamant infortuné tout espoir de liberté. Il ne lui étoit pas possible de voir Tigrine sans laimer: il ne lui étoit pas permis de léviter: il nen avoit pourtant rien à espérer; quelle situation! Il sy résolut pourtant avec un courage qui marquoit autant la fermeté de son ame, que lexcès de sa passion. Il se flatta darracher du moins quelquefois à la cruelle de ces légeres faveurs, quelle lui avoit déja accordées. Il y réussit en effet, au-delà même de ses espérances, et bornant-là tous ses désirs et tout son bonheur, il traînoit sa chaîne avec quelque sorte de satisfaction; mais ce bonheur apparent et si leger dura peu. Tandis que Sonotraspio toûjours modeste et respectueux, sefforce de se persuader quil est encore trop heureux, un injuste caprice persuade à Tigrine quelle en fait trop. Cen est fait, lui dit-elle, nespérez plus rien de moi, votre passion mimportune, vos soins me sont devenus indifférens. Fuyez-moi, jy consens, et même je vous le conseille. Dieux! Quel fût létonnement de Sonotraspio! Un coup subit de tonnerre cause moins de consternation à des femmes timides, quun orage imprévû surprend dans une vaste campagne. Il douta quelque-tems: il crût avoir mal entendu; mais son doute ne fut pas long. Tigrine sexpliqua, et le fit avec toute la dureté imaginable. Alors pénétré de douleur, et le désespoir peint dans ses yeux, vous me permettez donc de vous fuir, lui dit-il; il en est bien tems cruelle, après que… ses sanglots ne lui permirent pas dachever, et Tigrine même séloigna pour ne pas lentendre. Ni les larmes, ni les prieres les plus tendres ne pûrent la fléchir, ni lui persuader même daccorder à un malheureux, du moins pour une derniere fois, quelque marque de bonté. Elle nen parut au contraire que plus fiere et plus dédaigneuse. Enfin linfortuné Sonotraspio outré de dépit et de douleur, sest abandonné à tout ce que le désespoir peut inspirer à un amant injustement maltraité. En vain il sefforce de se rappeller les sages leçons de la philosophie. Occupé continuellement de son malheur, on le voit pour se distraire, chercher tantôt la solitude, tantôt la dissipation, en courant comme un insensé toute la Romancie. Il déteste le jour où il vit Tigrine pour la premiere fois; il sefforce de loublier; il voudroit la haïr; mais rien ne lui réussit: la blessure est trop profonde, et il y a lieu de craindre quil nen guérisse jamais. En vérité, dis-je alors au Prince Zazaraph, le pauvre Sonotraspio me fait pitié, je voudrois que Tigrine ou ne lui eût jamais rien accordé, ou ne lui eût pas refusé pour une derniere fois, quelques faveurs légeres; mais, ajoûtai-je, il ne faudroit pas beaucoup dexemples semblables pour décréditer la Romancie. Vous avez bien raison, me dit-il, car on seroit tenté de regarder tous ses habitans comme des fous; mais cest un effet de linjustice et de lignorance des hommes; car il est vrai quà ne consulter que la raison et les maximes de la sagesse, il faut taxer de folie et dégarement pitoyable, toute la suite des beaux sentimens et des procédés réciproques de deux amans; mais si dune part on sen rapporte à nos annalistes, dont lautorité est dun poids dautant plus grand, quil y en a plusieurs qui ont un caractere respectable; et si de lautre on en juge par la façon toute sublime dont ils sçavent embellir les passions, qui par elles-mêmes paroissent les moins sensées, on aura des héros de la Romancie une idée beaucoup plus avantageuse.
Ici jinterrompis le grand paladin. Que vois-je, lui dis-je! Après le tragique, nest-ce pas du comique qui se présente ici à nous? Quest-ce, je vous prie, que ces bandes de hannetons, de sauterelles, ou de grosses fourmis que je vois traverser la forêt, comme une petite armée qui défile? Quelle espece dinsectes est-ce là?
Insectes, répondit le Prince Zazaraph en riant. De grace traitez plus honnêtement une espece qui nest rien moins quune espece humaine. Navez-vous jamais oüi parler des liliputiens? Les voilà. Ces pauvres petits avortons de la nature humaine sétoient établis dans la Romancie, et sembloient dabord y faire fortune; mais il faut sans doute que lair du pays leur soit contraire: ils nont jamais pû sy multiplier, et désesperés de voir leur race séteindre, ils ont enfin pris le parti daller sétablir ailleurs. Prenons garde en passant, ajoûta-t-il, den écraser quelques-uns sous nos pieds; car cest-là tout le danger que lon court à les rencontrer. Mais il nen est pas de même des brobdingnagiens. Ces géants monstrueux par un contraste bizarre sétablirent dans la Romancie en même-tems que les liliputiens; et comme eux ils ont été obligés de chercher une autre demeure, le pays entier ne pouvant suffire à leur subsistance; mais malheur à tout ce qui sest trouvé sur leur passage. On ne sçauroit exprimer le ravage que ces colosses effroyables ont fait dans toute leur route, écrasant les châteaux sous leurs pieds, comme nous écrasons une motte de terre, et brisant tous les arbres des forêts, comme des elephans briseroient des épics de froment en traversant les campagnes. On ne sçait pas trop quel motif avoit engagé les uns et les autres à sétablir dans la Romancie; nayant dautre mérite pour se distinguer, sinon, les uns une petitesse qui faisoit rire, et les autres une grandeur gigantesque qui faisoit horreur. Aussi les voit-on partir sans quon sempresse de les retenir, et tout ce que lon en dit, cest que ce nétoit pas la peine de faire un si grand voyage, pour apprendre ce quon sçavoit déja; quil ny a point dans le monde de grandeur absoluë, et que la taille grande ou petite est une chose indifférente à la nature humaine.
A propos de cela, dis-je au Prince Zazaraph, nai-je pas oüi dire que les bêtes parlent dans ce pays-ci?
Rien nest plus vrai, me dit-il, et cétoit même autrefois une chose assez commune du tems dEsope, de Phedre, et dun françois appellé La Fontaine, qui avoient le secret de les faire parler, aussi-bien et quelquefois mieux que les hommes mêmes. Mais il semble que dégoûtées de cet usage, elles ayent pour ainsi dire perdu la parole, sur-tout depuis quun autre françois nommé L M sest avisé de leur faire parler un langage peu naturel et forcé, quon a quelquefois de la peine à entendre. Il ne laisse pourtant pas de se trouver encore parmi elles quelques babillardes qui parlent autant et plus quon ne voudroit; et tout récemment, une taupe vient de se rendre ridicule par son babil extravagant, quoique quelques-uns ayent prétendu quelle na fait quen copier une autre.
Tandis que le Prince Zazaraphe mentretenoit ainsi, il me prit une envie de bailler si prodigieuse, quil me fallut malgré mes efforts, céder au mouvement naturel. Ah ah! Dit-il en riant, vous voilà déja pris de la maladie du pays, cest de bonne heure; mais de grace ne vous contraignez point, car personne ici ne vous en sçaura mauvais gré. Cest dans la Romancie un mal inévitable pour peu quon y fasse de séjour, à peu près comme le mal de mer pour ceux qui font un premier voyage sur cet élément. Comme le Prince Zazaraph achevoit de parler, il se mit lui-même à bailler si démésurément, que je ne pûs mempêcher den rire à mon tour. Je vois bien, lui dis-je, que cette maladie est en effet assez commune dans la Romancie. Mais je ne comprens pas comment on peut y être sujet dans un pays si rempli de merveilles; cest aussi, me répondit-il, ce qui embarasse les physiciens dans lexplication de ce phénomene, dautant plus quon a observé que dans les endroits où il y a le plus de merveilles, entassées les unes sur les autres, par exemple dans la province peruvienne, cest-là précisément que lon bâille le plus. Les médecins de leur côté nont encore pû trouver dautre remede à ce mal, que de changer dair. Il faut pourtant que je vous fasse voir auparavant un de nos bois damour: car cest à peu près ce qui vous reste à voir de particulier dans le canton où nous sommes.
Des bois damour.
Comme nous étions donc déja hors de la forêt, nous tournâmes nos pas vers un bois charmant qui étoit dans la plaine. Cétoit un de ces bois damour dont le prince venoit de parler, et on en trouve dans tous les quartiers de la Romancie beaucoup de semblables quon a plantés pour la commodité des amans, comme on voit dans une terre bien entretenuë des remises de distance en distance pour servir dasile et de retraite au gibier. Ces bois sont presque tous plantés de lauriers odoriférans, de myrthes, dorangers, de grenadiers et de jeunes palmiers, qui entrelassent amoureusement leurs branches pour former dagréables berceaux. Ils sont admirablement bien percés de diverses allées, qui forment des étoiles, des pates doye, des labyrinthes, et dans les massifs on a ménagé divers compartimens, dont le terrain est couvert dun beau gazon semé de violettes et dautres fleurs champêtres: les palissades sont de rosiers, de jasmin, de chevrefeüille, ou dautres arbrisseaux fleuris, et chacun a son jet deau, sa fontaine, ou sa petite cascade. Il ne faut pas demander si dans ces bosquets délicieux les tendres zéphirs rafraîchissent les amans par la douce haleine de leurs soupirs; ni si les oiseaux font retentir le bocage des doux sons dun amoureux ramage; tout vit, tout respire, tout est animé, tout aime dans ces bois damour; et comment pourroit-on sen défendre, lorsquon y voit les amours perchés sur les arbres comme des perroquets, soccuper sans cesse à lancer mille traits enflammés qui embrasent lair même. O que les conversations y sont tendres, vives et passionnées, quon y pousse de soupirs, quon y forme de desirs! Quon y goûte de plaisirs! Ne croyez pourtant pas, me dit le Prince Zazaraph, quil soit indifférent de se promener dans les divers quartiers du bois. Chaque bosquet a sa destination particuliere; ensorte quon distingue le bosquet des amans heureux, et celui des mécontens; le bosquet des soupçons jaloux, celui des broüilleries, celui des raccommodemens, et plusieurs autres semblables. Il y a quelque tems que des habitans peu instruits des loix et des anciens usages, voulurent établir aussi dans les bois damour des bosquets de joüissance; mais on sopposa avec zéle à une innovation si dangereuse, et il fut prouvé par le témoignage des annales romanciennes, quil ny avoit rien de si contraire aux intérêts de la Romancie, par la raison que la joüissance éteint le desir et la passion qui sont ici les nerfs du bon gouvernement. Mais que font là bas, lui dis-je, ces personnes que je vois les unes debout, les autres assis sous ce grand orme? Ce sont, me répondit-il, des gens qui attendent leur compagnie pour entrer dans le bois. Cet orme a été planté tout exprès pour être le lieu du rendez-vous. Les premiers venus y attendent les autres; et comme il y en a tel quelquefois qui attend en vain, cest ce qui a fondé le proverbe, attendez-moi sous lorme. Au reste, ajoûta-t-il, nous pouvons, si nous voulons, nous approcher des bosquets, voir tout ce qui sy passe, et entendre tout ce qui sy dit: comment, repris-je, on fait ici les choses si peu secretement? Sans doute, repliqua-t-il; eh! Comment les auteurs qui composent les annales romanciennes pourroient-ils autrement sçavoir si en détail tous les entretiens les plus particuliers de deux amans jusquà la derniere syllabe? Vous avez raison, lui dis-je, et vous mexpliquez-là une chose que je navois jamais comprise. Mais avec tout cela je ne comprends pas encore comment des ecrivains, par exemple, celui de Cyrus ou de Cléopatre, peuvent écrire de si longues suites de discours sans en perdre un seul mot. Cest, me répondit le Prince Zazaraph, que vous ne sçavez pas comment cela se fait.
Mais, continua-t-il, entrons dans ce bosquet, qui est celui des déclarations; vous pourrez par celui-là seul juger des autres, et vous allez comprendre ce mystere. Voyez-vous, continua-t-il, ces quatre grands tableaux décriture qui sont attachées à lentrée du bosquet? Ce sont quatre modéles différens de déclaration damour, contenant les demandes et les réponses et sil ny en a que quatre, cest quon na pas encore pû en inventer un cinquiéme; car pour le dire en passant, nos annalistes écrivent ordinairement assez bien; mais ils ont rarement de cette imagination quon appelle invention, et qui fait trouver quelque chose quun autre na pas dite avant eux. Cest ce qui fait quils ne font que se copier tous les uns les autres. Or pour revenir à nos tableaux, tous les amans qui entrent dans ce bosquet pour se déclarer leur amour, ne manquent pas de prendre lun de ces quatre modéles, quils récitent tout de suite. Lannaliste na ainsi quà observer lequel des quatre modéles on employe, et il sçait tout dun coup toute la suite de la conversation. Il en est de même de tous les autres bosquets jusquà celui des soupirs, dont le nombre est réglé, afin que lannaliste naille pas faire une bévuë ridicule contre la vérité de lhistoire, en faisant soupirer quatre fois une princesse qui nen aura soupiré que trois. Si cela est, repris-je, il est inutile découter ce que disent tous les couples damans que je vois répandus dans ce bois. Vous dites vrai, me répondit-il; car si vous vous donnez seulement la peine de lire les tableaux qui sont suspendus en très-petit nombre à lentrée de chaque bosquet, vous sçaurez tout ce qui y a jamais été dit, et tout ce qui sy dira dici à mille ans; et il faut avoüer que si cela ne fait pas léloge de lesprit des annalistes romanciens, cest du moins pour eux et pour nous quelque chose de très-commode: car on a par ce moyen toute lhistoire de la Romancie en un très-petit abrégé.
Malgré cela il me prit envie décoûter un moment ce qui se disoit dans les bosquets voisins, et jy entrai avec le prince Zazaraph. Mais je remarquai en effet que tout ce qui sy disoit, nétoit que des répétitions de ce que javois déja lû dans tous les romans; et les baillemens me reprirent avec tant de force, que je crus que je ne finirois jamais. Le Prince Zazaraph eut peur que je nen fusse à la fin incommodé, et pour prévenir le danger, il me proposa de changer dair. Aussi bien, ajoûta-t-il, navez-vous plus rien à voir ici de particulier, et tout ce que vous ignorez encore touchant la Romancie se trouvant par tout ailleurs dans tous les autres quartiers comme dans celui-ci, vous vous y instruirez également de tout ce qui peut mériter votre curiosité, sauf à moi à vous faire remarquer les différences, quand elles en vaudront la peine. Jacceptai sur le champ la proposition, et pour faire notre voyage, nous montâmes tous deux chacun sur une grande sauterelle sellée et bridée. Ces montures, plus douces, mais moins vîtes que les hipogriffes, ne font guéres que quatre ou cinq lieuës par saut, de sorte quelles ne font faire que deux ou trois cens lieuës par jour; mais cest assez lorsquon nest pas pressé. Il faut à cette occasion que je raconte comment on voyage dans la Romancie.
Des voitures et des voyages.
Il y a un pays dans le monde quon dit être de tous les pays le plus commode pour voyager, parce quon y trouve partout de grands chemins frayés et de bonnes auberges; mais il paroît bien que ceux qui le croyent ainsi, nont jamais voyagé dans la Romancie.
Je ne parle pourtant pas de la commodité admirable des anciennes voitures, lorsquun batteau enchanté venoit vous prendre au bord de la mer, orné de flâmes rouges, et dun pavillon couleur de feu, pour vous faire faire en moins de deux heures plus de la moitié du tour du monde; ou lorsquon navoit quà monter sur la croupe dun Centaure, ou sur le dos dun Griffon qui vous transportoit en un instant au-delà de la mer Caspienne, dans les grottes du mont Caucase, pour délivrer une princesse que le géant Coxigrus avoit enlevée, et vouloit forcer à souffrir ses horribles caresses. Comme les héros daujourdhui ne sont pas tout-à-fait de la même trempe que ceux dautrefois, il a fallu changer lancienne méthode, et ne les faire plus voyager que terre à terre, ou dans un bon vaisseau; encore les vaisseaux ne connoissent-ils plus locean. Néanmoins on na pas laissé de conserver de lancienne méthode de voyager, tous les avantages et tous les agrémens quil a été possible. Il faut seulement avant que de se mettre en campagne, se faire donner des lettres romanciennes en bonne forme.
Par exemple; deux hommes partent de Peking pour aller à Ispahan, ou de Paris pour aller à Madrid; lun en partant a pris de bonnes lettres romanciennes; lautre malheureusement na pris que des lettres de change. Quarrive-t-il? Celui-ci fera tout simplement son voyage, et feroit peut-être tout le tour du monde, sans quil lui arrivât la moindre avanture. Il lui faudra manger toûjours à lauberge à ses dépens, encore trop heureux quelquefois den trouver. Il sera moüillé, fatigué, embourbé, malade, prêt à mourir sans secours: il ne trouvera que des compagnies de gens ridicules, ou ennuyeux; pas une belle ne deviendra amoureuse de lui, pas la moindre rencontre singuliere quil puisse raconter à son retour. En un mot il reviendra tel quil étoit parti. Au lieu quun prince fils du calife Scha-Schild-Ro-Cam-Full, un chevalier de rose blanche, ou un marquis de roche noire, une fois muni de bonnes lettres romanciennes, rencontre à chaque pas les choses du monde les plus singulieres. Partout où il loge il fait tourner la tête à toutes les dames et princesses du canton; cest un vrai tison damour, qui va causant partout un embrasement général. De pluye et de mauvais tems, il nen est jamais question. Sa chaise rompt pourtant quelquefois, et quelquefois il ségare dans un bois éloigné du grand chemin; mais le guide qui légare sçait bien ce quil fait; cest toûjours le plus à propos du monde pour délivrer à son choix, soit un cavalier attaqué par des assassins, soit une jeune personne qui se trouve dans une chasse, prête à être déchirée par un vilain sanglier. Il est aussi-tôt conduit au château qui nest pas loin, et de tout cela que davantures nouvelles! Au reste quoiquil ait soin de cacher son véritable nom, en sorte que des gens mal-avisés pourroient le prendre pour un avanturier; par la vertu de ses lettres romanciennes il est partout accueilli, caressé, choyé comme une divinité. Les princes mêmes le veulent voir. Il ne leur a pas dit quatre mots quil entre dans leur intime confidence, et il ne se passe plus rien dimportant où il nait part. En un mot je trouve cette façon de voyager si agréable et si sûre, que je ne comprends pas comment on peut se résoudre à sortir de chez soi, neût-on que cinq ou six lieuës à faire, sans se munir de lettres romanciennes.
On peut même prendre encore une autre précaution très-avantageuse, qui est demporter avec soi sur la foi des voyageurs, une bonne liste des princes et des seigneurs chez qui on pourra loger à leur exemple, dans les divers pays quon voudra parcourir. Car il y a dans la Romancie plusieurs de ces listes imprimées pour la commodité des voyageurs; et jen donnerai volontiers ici un échantillon daprès un célébre voyageur. Le voici. Si, par exemple, vous allez en Espagne, vous serez infailliblement bien reçû. à Madrid chez le Comte De Ribaguora. Cest un grand dEspagne, âgé de quarante-cinq ans, qui a de fort belles manieres, et qui reçoit bonne compagnie chez lui. Il aime beaucoup les chevaux, les chiens, et les françois. Ou chez le Duc De Los Grabos. Il a été ci-devant gouverneur du Pérou, où il a amassé des biens immenses dont il aime à se faire honneur. Il a cela de commode, que dès quil voit un etranger de bonne mine qui sappelle le Chevalier De Roquefort, ou le Comte De Belle-Forêt, il se prend tellement damitié pour lui, quil ne peut plus sen passer. à Tolede, chez le Marquis De Tordesillas. La marquise est extrêmement aimable, et ses deux filles sont les deux plus belles personnes dEspagne. Elles sont lobjet des tendres voeux de tout ce quil y a de plus brillant dans la noblesse espagnole; mais un jeune etranger inconnu qui sçait se présenter à elles de bonne grace, ne manque point de captiver le coeur de lune des deux, sur tout de Dogna Diana, qui est la plus aimable. Cependant comme il faudra que lintrigue finisse, parce que le jeune voyageur aura affaire ailleurs, Dogna Diana mourra de la peste, ou de quelque autre façon plus honnête si on peut limaginer.à Sarragosse, chez D Felix Cartijo. Cest un gentilhomme à qui il est arrivé beaucoup davantures, quil racontera tout de suite pour servir dépisode à lhistoire du voyage; et comme il ne manque jamais darriver encore chez lui dautres personnes qui racontent aussi les leurs, cela fournit insensiblement la matiere dun volume de juste grosseur. Ce petit échantillon suffit pour donner quelque idée des listes dont je viens de parler, et il seroit inutile de létendre davantage. Mais une chose dont il faut avertir les voyageurs, et en général tous les héros romanciens, cest quils doivent avoir une mémoire heureuse, pour se souvenir fidélement de tous ceux avec qui ils ont eû dès le commencement quelque liaison particuliere, ou qui leur ont commencé le récit de leurs avantures sans pouvoir lachever. Car ce seroit une chose extrêmement indécente doublier ces gens-là, et de nen plus faire mention. Un voyageur auroit beau dire quil les a laissés à la Chine, ou dans le fond de la Tartarie, il faut ou quil aille les retrouver, ou quils viennent le chercher, fût-ce des extrêmités du Japon. En un mot il faudroit les faire tomber des nuës plutôt que dy manquer. Les turcs en particulier sont fort religieux sur cet article, et jen connois un qui pour rejoindre son homme, fit tout exprès le voyage dAmasie en Hollande. Jai aussi été moi-même si scrupuleux sur cela, quayant perdu, comme on a vû, mon cheval la veille de mon entrée dans la Romancie, je nai pas manqué de le retrouver à la sortie du pays, comme on verra dans la suite. Il y a pourtant un moyen de se débarasser de bonne heure de ces importuns qui interviennent dans une histoire, et dont on ne sçait plus que faire; cest de les tuer tout aussitôt, ou de les faire mourir de maladie. Mais à dire le vrai, lexpédient est odieux, et on a sçû mauvais gré à un des derniers voyageurs, davoir fait inhumainement mourir tant de monde.
Mais à propos de mémoire, je mapperçois que je parle tout seul, et joublie que jai un compagnon qui auroit dû partager avec moi le récit que je viens de faire. Jen demande pardon à mes lecteurs, et je vais réparer ma faute dans le chapitre suivant. Il est pourtant bon davertir que nous autres ecrivains romanciens, ne connoissons aucune de ces belles régles que Lucien et tant dautres ont données pour écrire lhistoire, par la raison que nous avons un privilege particulier pour écrire tout ce qui nous vient à lesprit, sans nous mettre en peine de ce quon appelle ordre, plan, méthode, précision, vrai-semblance, ni de ce qui doit suivre ou de ce qui doit précéder; dautant plus que nous avons toûjours à notre disposition la date des faits pour lavancer, ou la reculer comme il nous plaît. Cest ce qui me fait admirer la précaution qua prise un de nos modernes annalistes, de mettre à la tête de son histoire une préface raisonnée, pour justifier fort sérieusement les faits quil y rapporte, comme si on ne sçavoit pas quen qualité dannaliste romancien il a droit de dire les choses les moins vrai-semblables, sans quon ait celui de sen formaliser.
Des trente-six formalités préliminaires qui doivent précéder les propositions de mariage.
Tandis que le grand paladin de la Dondindandie et moi nous voyagions par les airs, bien montés sur nos grandes sauterelles, il me demanda si mon dessein nétoit pas de choisir quelque belle princesse de la Romancie pour en faire mon épouse. Sans doute, lui dis-je, et ça été en partie le motif qui ma fait entreprendre ce voyage. Je men suis douté, me répondit-il, dautant plus quil vous sera difficile de voir toutes les beautés dont ce pays-ci est peuplé, sans que votre coeur se déclare pour quelquune. Mais disposez-vous à la patience, et ne perdez point de tems. Car la traitte est longue depuis le jour quon commence à aimer, jusquà celui où lon sépouse. Il est vrai, lui dis-je, que ces longueurs mont quelquefois impatienté dans les avantures de Théagene, de Cyrus, de Cléopatre, et de plusieurs autres. Mais ne puis-je pas abréger les formalités… eh si, me répondit-il, vous siéroit-il de ne faire quun petit chapitre des mille et une nuit, ou des contes chinois. Non, prince, ajoûta-t-il, les gens de notre condition sur tout doivent faire les choses dans les grandes régles, et passer par tous les degrés de la milice amoureuse. Il est pourtant permis quelquefois de leur en abréger le tems.
Mais puisque nous sommes sur ce chapitre, il est à propos de vous mettre davance au fait des loix principales quil faut observer en cette matiere. Cest ce quon appelle les formalités préliminaires. Il y en a qui en comptent jusquà trente-six et plus, mais je vais vous les expliquer sans marrêter à les compter. Vous comprenez bien, continua-t-il, quil faut commencer par devenir amoureux. Or cela est fort plaisant; car on lest quelquefois une année entiere sans le sçavoir, et il y en a tel qui ne sen doute seulement pas. Sil a arrêté ses regards sur une personne, cest sans dessein: sil la trouvée extrêmement aimable, ses sentimens se sont bornés à lestime et à ladmiration; tout au plus il croit navoir pour elle que de lamitié. Il est vrai quil desire de la voir souvent, quil a des attentions particulieres pour elle, quil nest pas fâché dappercevoir quelle en a aussi pour lui; mais à son avis tout cela ne signifie rien, ce nest quun commerce de politesse, une liaison, une inclination ordinaire où lamour nentre pour rien; mais, dit-il enfin, que mest-il donc arrivé depuis quelque-tems? Je mapperçois que je ne dors que dun sommeil inquiet, il me semble que je deviens distrait et mélancolique. Je perds mon enjouëment ordinaire. Ce qui me plaisoit commence à mennuyer: ce que jaimois le plus, me paroît insipide. Vous êtes peut-être malade, lui dit quelquun qui ne connoît pas les usages du pays romancien; non, répond-il, cest toute autre chose. Il a bien raison; car ce sont là précisément les premieres formalités de lamoureuse poursuite. Il en est dabord tout étonné; moi amoureux, dit-il, moi qui nai jamais rien aimé! Moi qui ai bravé tous les traits de lamour! Moi qui jusquà présent ai vû impunément toutes les belles! Mais il a beau vouloir se le cacher à lui-même. Ses soûpirs le trahissent; linquiétude, la crainte, lespérance, les transports se mettent de la partie. Il faut lavoüer de bonne grace, et il lavouë enfin. Il me semble pourtant, dis-je alors au Prince Zazaraph, que jai vû beaucoup de héros ne pas attendre si long-tems à connoître leur état, et à la premiere vûë dune princesse devenir tout à coup éperdûment amoureux. Cela est vrai, reprit-il, et cest même la maniere la plus romancienne; mais après tout ils ny gagnent rien; car il faut toûjours, à moins quils nen obtiennent une dispense particuliere, quils attendent tout au moins un an, avant que de pouvoir faire connoître le feu sécret dont ils sont consumés.
Au reste, ajoûta-t-il, il ne faut pas oublier une autre formalité essentielle: cest quil faut que la beauté qui a triomphé de lindifférence du héros, ait un nom distingué. Car si malheureusement elle sappelloit Beatrix, Lizette ou Colombine, ce seroit pour défigurer tout un roman; au lieu que quand elle sappelle Rosalinde, Julie, Hyacinthe, Florimonde, ces beaux noms toûjours accompagnés dépithetes convenables, font un effet merveilleux. Encore une formalité qui embellit infiniment lhistoire; cest lorsque le héros amoureux, loin de pouvoir se flatter de posséder jamais lobjet quil adore, ne peut seulement pas, vû la disproportion de sa condition, oser faire sa déclaration aux beaux yeux qui ont enchaîné sa liberté. Car il est vrai quil est en effet dune très-haute naissance, et le légitime héritier dun grand royaume, comme il sera vérifié en tems et lieu: il est certain dailleurs que la princesse ladore dans le fond du coeur, et quelle maudit sécretement le rang éminent qui lui ôte lespérance dêtre jamais lépouse dun cavalier si parfait; mais dune part le cavalier ignore sa naissance, et la princesse qui lignore aussi ne peut lécouter avec bienséance, quand même il auroit laudace de sexpliquer. Or cela fait une situation admirable, qui fournit la matiere des plus beaux sentimens: aussi nos annalistes lont-ils tournée et retournée en cent façons différentes.
Vous voyez donc, ajoûta le grand paladin, que les formalités sont plus longues que vous ne pensez; mais ce nest pourtant encore là que le commencement; la grande difficulté consiste à déclarer sa passion. Car comment ferez-vous? Irez-vous dire grossierement à une belle personne que vous la trouvez charmante, adorable: que vous laimez de lamour le plus tendre et le plus respectueux, et que vous vous croyriez le plus heureux des hommes de pouvoir la posséder le reste de vos jours. Gardez-vous en bien, ce seroit pour la faire mourir de chagrin, et elle ne vous le pardonneroit jamais de sa vie. Il faut pourtant bien le lui faire entendre; mais il faut sy prendre avec tant de précaution et si doucement, quelle ne sen apperçoive presque pas. Il faut quelle le devine, ou tout au plus quelle sen doute un peu. Le langage des yeux est admirable pour cela, lorsquon en sçait faire usage et prendre son tems: par exemple, la belle est à sa fenêtre ou sur un balcon, où elle prend le frais: rodez à lentour sans faire semblant de rien, et quand vous êtes à portée, tirez-lui une révérence respectueuse, accompagnée dun regard moitié vif, et moitié mourant. Vous verrez que vous naurez pas fait cela dix ou douze fois, quelle se doutera de quelque chose: car il ne faut pas croire que les belles soient si peu intelligentes. La plûpart comprennent fort bien ce quon leur dit, souvent même ce quon ne leur dit pas, et il y en a qui de cent oeillades quon leur adresse, ne perdent pas une seule syllabe.
Mais, repris-je à mon tour, à ce premier moyen ne pourroit-on pas en ajoûter un second, qui est celui des sérénades pendant la nuit sous les fenêtres du but de ses desirs? Comment, dites-vous, me répondit le prince en souriant, du but de ses desirs! Fort bien, vous commencez à vous former au beau stile. Continuez de grace. Je lui dis donc que je croyois quun concert de voix et dinstrumens sous les fenêtres de la beauté dont on porte la chaîne, me paroissoit un assez bon expédient pour lui insinuer mélodieusement les tendres sentimens quon a pour elle. Il est vrai, repartit-il; mais lexpédient nest guéres de mon goût, parce quil est sujet à trop dinconvéniens. Car premierement, il fait connoître à tout le quartier quil y a de lamour en campagne, ce qui redouble la vigilance des peres et des meres, des duegnes et des espions. Secondement, il ne faut pour troubler toute la fête, quun jaloux brutal qui vient au milieu de la musique vous allonger des estocades terribles sans que souvent vous sçachiez seulement de quelle part elles vous sont adressées. Je sçais bien que vous tuerez votre homme; car cest la regle. Mais cela même cause un grand embarras. Laffaire éclate. Le mort appartient toûjours à des gens puissans et accrédités. Cest pour lordinaire un fils unique. Il faut se cacher et prendre la fuite. Pendant une longue absence il peut arriver bien des malheurs. En un mot je tremble toutes les fois que je vois un amant donner la nuit des sérénades à sa belle. Car le moindre malheur quil ait à craindre, cest de nen sortir quavec une blessure dangereuse. Avoüez aussi, repris-je, que quand on a un grand coup dépée au travers du corps, et quon se voit en danger de mourir, cest une grande douceur lorsquon peut parvenir à sçavoir que la belle pour qui on sest exposé au danger paroît touchée dun si grand malheur.
Vous avez raison, repliqua le Prince Zazaraph: il ny a pas de baume au monde qui ait une vertu si prompte; et si le cas arrive, je réponds que le blessé sera bientôt sur pied. Mais encore une fois ce moyen me paroît trop hasardeux, et il y en a de plus simples. Une lettre, par exemple, quatre lignes bien tournées sont dun secours merveilleux. On glisse adroitement le billet dans la poche de la belle Julie, ou on le laisse tomber à ses pieds, comme par mégarde, pour exciter sa curiosité; ou si on ne peut pas autrement, on le lui fait donner par une personne affidée. Ce pas une fois fait, il faut compter que laffaire est en bon train. Lamant ne laisse pas de sinquiéter et de se tourmenter sur le succès de son billet. La-t- elle lû, la-t-elle rejetté? Quel sentiment a-t-elle fait paroître en le lisant? Cest quil na pas encore dexpérience: car il est vrai en général quil y a des belles trop réservées, qui font quelque difficulté de recevoir et de lire un billet; mais la réserve en cette occasion seroit tout-à-fait déplacée; et il seroit même ridicule de ne pas faire au billet une réponse favorable, qui donne de grandes espérances à lamant; car cest-là une des formalités les plus indispensables dans les préliminaires dont nous parlons, et je ny ai jamais vû manquer.
Cest alors enfin, continua le prince, que lon commence à respirer. Cest alors que lamour commence à paroître le dieu le plus aimable et le plus charmant de lOlympe. Quon lui fait alors des remercîmens, de voeux et doffrandes! Mais il faut quil continuë son ouvrage. Ce nest pas assez que la charmante Clorine, ou ladorable Florise ait laissé entendre quelle nest pas insensible; il faut que le comte ou le marquis amoureux en ait lassurance de sa propre bouche. Mais pourra-t-il bien soutenir un tel excès de joye? Non, il se pâmera. Que dis-je? Il en mourroit, sil lui étoit permis de mourir si-tôt; mais comme la chose seroit contre les bonnes régles, il faut quil se contente de tomber aux pieds de sa toute- belle sans voix et si transporté, quetout ce quil peut faire, cest de coller ses lévres sur la belle main de la lumiere de sa vie.
Ah! Prince Fan-Férédin, ajoûta le grand paladin, quel dommage quun moment si doux ne soit quun moment! Mais on a eu beau faire jusquà présent pour trouver le moyen de le prolonger. Tous les astrologues du monde y ont renoncé, et ce quil y a de plus triste, cest que ce moment est unique, et quon nen peut pas trouver un second qui lui ressemble parfaitement. Aussi en vérité un amant raisonnable devroit sen tenir-là; et cela seroit bien honnête à lui; mais y en a-t-il des amans raisonnables? Il leur manque toûjours quelque chose. Après un premier entretien, on en veut avoir un second; après le second on en veut un troisiéme, et en lattendant, les heures paroissent des années. Heureux qui peut obtenir un portrait. Mais au défaut du portrait on obtient du moins tout ce quon peut, et ne fut-ce quun ruban, ou un chiffon, on est le plus heureux homme du monde; on navoit encore jusqualors ressenti que tourmens, langueurs, martyre, craintes, défiances, allarmes, larmes et désespoirs; et voilà quon voit enfin arriver la bande joyeuse des transports, des douceurs, un calme, une satisfaction, des fleuves de joye où lon nâge comme en pleine eau, des délices inexprimables. Quon ne savise point alors daller offrir à un amant le thrône de Perse, ou lempire de Trébizonde, à condition dabandonner la souveraine de son ame, ce seroit tems perdu. Il ne changeroit pas son sort pour la plus brillante fortune. Il préfére un si doux esclavage à la plus belle couronne de lunivers.
Des grandes épreuves; et ressemblance singuliere qui fera soupçonner aux lecteurs le dénouëment de cette histoire.
Je ne puis assez admirer, dis-je au Prince Zazaraph, le talent que vous avez de rapprocher les choses, et de les abréger. Car ce que vous venez de me dire en si peu de paroles, non-seulement je lai vû dans plus de vingt romans différens, mais il y occupe des volumes entiers. Ce nest pas que jaye le talent dabréger, me répondit-il, mais cest que dune part la plûpart des romans sont tous faits sur le même modéle, et que de lautre leurs auteurs ont le talent dallonger tellement les événemens et les récits, quils font un volume de ce qui ne fourniroit que quatre pages à un ecrivain qui nentend pas comme eux lart de la diffuse prolixité.
Remarquez pourtant, ajoûta-t-il, que je ne vous ai encore parlé que des formalités préliminaires, et quavant que darriver à la conclusion du mariage, il reste bien du chemin à faire. Car comme dans un labyrinthe on sçait fort bien par où lon entre, et que lon ignore par où lon en sortira: ainsi ceux qui sembarquent sur la mer orageuse de lamour, sçavent bien doù ils sont partis, mais ils ne sçavent point par où, comment, ni quand ils arriveront au port. Deux jeunes personnes saiment comme deux tourterelles. Elles semblent faites lune pour lautre. Elles mourront si on les sépare: destin barbare! Faut-il… mais non, ce nest point au destin quil faut sen prendre, cest aux loix établies de tout tems dans la Romancie par les premiers fondateurs de la nation: loix séveres, qui défendent sous peine de bannissement perpétuel de procéder à lunion conjugale de deux personnes qui sadorent, avant que davoir passé par les grandes épreuves prescrites dans lordonnance.
Sans doute, dis-je alors au prince dondindandinois, jaurai vû dans les romans ce que vous appellez les grandes épreuves; mais je serai bien aise de les connoître plus distinctement, et dapprendre de vous surquoi est fondée cette loy; et si elle est indispensable.
Si vous avez lû, me dit-il, les avantures du pieux Enée, vous avez dû remarquer que sans la haine que Junon lui portoit, toute son histoire finissoit au premier livre; car il arrivoit heureusement en Italie, il épousoit la princesse latine, et voilà leneïde finie. Mais son historien ayant habilement imaginé de lui donner Junon pour ennemie, cette déesse implacable lui suscite dans son voyage mille traverses, qui font une longue suite dévénemens extraordinaires, et qui donnent matiere à une grande histoire. Or voilà sur quel modéle nos annalistes ont établi la loy des grandes épreuves. Au défaut du Neptune, dUlysse et de la Junon dEnée, ils ont trouvé des fées et des enchanteurs ennemis, dont la haine puissante et les persécutions continuelles donnent lieu aux héros de signaler leur courage par mille exploits inoüis; et comme il ny a ni valeur, ni forces humaines qui puissent résister à de si terribles épreuves, ils ont soin de leur donner en même-tems la protection de quelque bonne fée, ou de quelque génie puissant, comme Ulysse et Enée avoient lun la protection de Minerve, lautre celle du destin. De-là il est aisé de juger que cette loy dans la Romancie doit être indispensable, et elle lest en effet si bien, que les fils de rois, et les plus grands princes sont ceux quelle épargne le moins.
Que faut-il donc penser, repartis-je, de la plûpart des héros modernes pour qui on ne voit plus agir ni les divinités ni les génies, soit amis, soit ennemis?
Ce sont, me dit-il, des héros bourgeois, qui nont ni la noblesse ni lélévation qui est inséparable de lidée dun héros romancien. Mais ils ne laissent pas dêtre sujets comme les autres, à la loy des épreuves. Un amant, par exemple, croit toucher au moment qui doit le rendre heureux. Les parens de part et dautre consentent au mariage; point du tout. Il survient un prétendant plus riche et plus puissant, qui met de son côté une partie des parens; quel parti prendre? Il faut ou se battre ou enlever la belle. Sil se bat, il tuëra sûrement son homme. Mais que deviendra-t-il? Voilà matiere davantures pour plusieurs années. Sil enleve sa princesse; il faut quil la consigne chez quelque parente qui veüille bien la cacher, et quil ait bien soin de se cacher lui-même pour se dérober aux recherches. Tout cela est bien long; mais voici le tragique. Un soir que la belle enlevée prend le frais sur le bord de la mer avec sa parente, il vient une tartane dAlger quelle prend pour un bâtiment du pays, et qui faisant brusquement descente à terre, enleve les deux belles chrétiennes pour les mener vendre à leur dey. Quelle épreuve pour un amant! Il ne sçait en quel pays du monde on a transporté le cher objet de ses pensées, ni quel traitement on lui fait. Quelle situation! Ce sera bien pis, si tandis que le corsaire fait voile en Afrique, il est attaqué, et pris par un vaisseau chrétien, dont le commandant est précisément le rival de lamant infortuné. Voilà de quoi mourir mille fois de rage et de douleur, sans quheureusement tous les romanciens ont la vie extrêmement dure. Mais supposons que la charmante Isabelle arrive à Alger; elle est présentée au dey qui en devient amoureux, jusquà oublier toutes les autres beautés de son sérail. Elle aura beau rebuter sa passion, et faire la plus belle défense du monde: le dey ennuyé de ses larmes, et las de sa résistance, veut enfin user de tout son pouvoir. Le jour en est marqué, et il le fera tout comme il le dit.
Ah! Prince, mécriai-je alors, que cette épreuve est terrible! Jen fremis.
Non, non, repliqua-t-il, rassûrez-vous: dans la Romancie on trouve remede à tout. Lamant a si bien fait par ses recherches, quil a découvert le lieu où sa chere ame est captive, et il ne manque jamais dy arriver à point nommé la veille du jour fatal. Déguisé en garçon jardinier, il entre dans le jardin du sérail; il trouve moyen de faire un signal; il glisse un billet; Isabelle transportée de joye, se prépare à profiter de la nuit pour sévader avec lui. Une échelle de soye, des draps attachés à la fenêtre, une corde avec un panier, que sçais-je? On trouve dans ces occasions mille expédiens, qui ne manquent jamais de réussir. O! Que le dey fera le lendemain un beau bruit dans son sérail! Que de têtes deunuques tomberont sous le cimeterre du furieux Achmet! Mais les deux amans le laissant exhaler toute sa fureur à loisir, auront trouvé au port un petit bâtiment qui les attendoit, et ils sont déja bien loin. Au reste, ne croyez pas que ces avantures soient bien singulieres; car pour peu que vous ayez lû les annales romanciennes, vous devez avoir vû quil ny a rien de si commun. En voulez-vous dune autre espéce, ajoûta- t-il? Lamoureux cavalier a la nuit dans le jardin de sa belle un rendez-vous secret; mais en tout honneur, dans un bosquet sombre, où de la lumiere seroit dangereuse. La petite porte du jardin est demeurée entrouverte. Or le frere ou le pere de la princesse voulant par hazard entrer par la petite porte, et la trouvant ouverte, se doute de quelque chose. On devine aisément tout le reste: grand bruit; on attaque, on se défend, on apporte des flambeaux, le cavalier ne se bat quen retraite; mais il a beau faire, il faut de nécessité, et cest encore là une régle capitale, que le frere ou le pere de celle quil adore, senferre lui-même dans lépée de linfortuné cavalier. Or jugez combien il faut dannées pour raccommoder une pareille avanture. Il faut en attendant aller servir en Flandre ou en Hongrie. Autre inconvenient; car en Flandre il est crû mort dans une bataille, et la désolée Leonore après sêtre arraché tous les cheveux de la tête pendant six mois, prend enfin quelque parti funeste à son amant. En Hongrie on est fait prisonnier et envoyé esclave en Turquie pour y travailler au jardin, ou à entretenir la propreté des appartemens.
Je vous avouë prince, dis-je, au grand paladin, que de toutes les épreuves, cette derniere est celle que jaimerois le mieux: car jai remarqué que de tous ceux qui partent de la Romancie pour aller être esclaves en Turquie, à Tripoli ou à Alger, il ny en a aucun qui ne fasse fortune.
Cela est vrai, repliqua-t-il; mais remarquez aussi quavant que de partir, il ny en a pas un qui ne prenne la précaution de sçavoir bien danser, davoir une belle voix, de joüer des instrumens dans la perfection, et dêtre aimable et bien-fait. Cest par-là que tout leur réussit. On fait voir lesclave étranger à la sultane favorite pour la réjoüir. Or lesclave est un homme si admirable, et toutes ces sultanes ont le coeur si tendre, quen moins de rien voilà une intrigue toute faite, et un pauvre sultan fort peu respecté. La condition leur plairoit assez, si elle pouvoit durer; mais il ny a pas moyen: les loix de la Romancie sont extrêmement séveres sur ce chapitre; il faut que le sultan, averti ou non, entre dans le sérail et menace de tout tuer. Quel tintamare! Ce ne sera pourtant que du bruit. On la entendu venir: la sultane craignant pour sa vie, trouve le moyen de senfuir avec son charmant Bezibezu (cest le nom de lesclave), et ils sont déja bien loin. En quatre jours la belle maroquine arrive à Marseille ou à Barcelone; et le lendemain elle est présentée au baptême. La seule chose qui me déplaît dans cette avanture, cest que les loix veulent encore que le coffre de pierreries que la belle maure a emporté avec elle soit jetté à la mer, ce qui la réduit à laumône.
Ces épreuves, repris-je à mon tour, me paroissent très-peu agréables; mais jen ai vû dautres qui ne le sont guéres davantage. Que dites-vous, par exemple, ajoûtai-je, dun pauvre amant, qui lorsquil est à la veille dépouser tout ce quil aime, voit sa princesse enlevée par des inconnus, et transportée dans un lieu inconnu, sans quaprès mille recherches il puisse en apprendre la moindre nouvelle? Vous mavoüerez que voilà une des situations les plus favorables pour les sentimens tragiques et les beaux désespoirs.
Ah! Cher prince, sécria le Prince Zazaraph, quel souvenir me rappellez-vous? Je lai essuyée cette cruelle épreuve, et vous pouvez demander à tous les echos de nos forêts tout ce quelle ma coûté de regrets douloureux, de sanglots pathétiques, et dhélas touchants. Oüi, je me serois donné mille fois la mort, si on navoit eu la précaution, comme cest lordinaire en ces occasions, de môter épée, poignard, pistolets, et tout instrument qui tuë. Cest pour éviter les funestes effets dun pareil désespoir, quau dernier enlévement de ma princesse jai été condamné à dormir dun si long sommeil, parce quon na pas crû que je pûsse soûtenir sans mourir une seconde épreuve de cette nature. Vous auriez du moins pû, lui dis-je, dans un si triste accident vous munir dun portrait de votre princesse, ou du moins de quelques petits meubles qui auroient été à son usage. Cela est dune ressource infinie; car jai connu un cavalier appellé le Marquis De Rosemont, qui ayant ainsi trouvé le moyen davoir jusquaux chemises, aux bas et aux cotillons de sa défunte Donna Diana, passoit une bonne partie du tems à se les mettre sur le corps, à les contempler et à les baiser lun après lautre avec une douceur inexprimable. Il est vrai, me répondit le prince, aussi ne trouvai-je alors de consolation quà contempler et à baiser mille fois par jour le portrait de ladorable Anemone. Le prince tira en même tems le portrait, et me le montra.
Dieux! Quel fût mon étonnement? Ami lecteur, je ne vous ai pas trop préparé à cet incident; mais il est vrai qualors je ne my attendois pas non plus moi-même; ainsi votre surprise ne sera pas plus grande que la mienne. Je crûs reconnoître dans le portrait ma soeur, linfante Fan-Férédine. Il est vrai quelle me paroissoit extraordinairement embellie; mais enfin cétoient ses traits et toute sa physionomie: de sorte que je naurois pas balancé un moment à croire que cétoit elle-même, si je nen avois vû clairement limpossibilité. Car jétois bien sûr quen partant pour la Romancie, javois laissé ma soeur linfante à la cour de Fan- Férédia, auprès de la Reine Fan-Férédine ma mere. Ma soeur ne sétoit jamais dailleurs appellée la Princesse Anemone; ainsi je crûs devoir regarder cette ressemblance comme un effet tout simple du hazard. Je ne pus cependant mempêcher de dire au grand paladin la pensée qui métoit venuë à lesprit à la vûë du portrait.
Cela est admirable, me répondit-il; car dans ce même moment vous observant aussi moi-même de plus près, jai crû appercevoir en vous des traits de ressemblance très-frappants avec le frere de ma princesse: de sorte que si elle ressemble à votre soeur, je puis vous assûrer que vous ressemblez aussi beaucoup à son frere, à cela près, que vous êtes beaucoup mieux fait, et que vous avez lair plus noble et plus aimable.
Oh! Pour le coup, lui dis-je, je suis donc tenté de croire quil y a ici de lenchantement, ou quelque mystere caché; car je trouve aussi quen vous regardant de certain côté, vous ressemblez si bien à un jeune homme de ma connoissance, qui est amoureux de ma soeur, que je vous prendrois volontiers pour lui, si vous nétiez incomparablement plus beau, mieux fait de votre personne, et outre cela grand paladin, au lieu quil nest quun simple cavalier. Mais, lui ajoûtai-je en interrompant cet entretien, il me semble que japperçois une espece de ville ou de grande habitation, à deux ou trois lieuës dici. Oüi, me dit-il, et cest où nous allons descendre: vous y verrez des choses assez curieuses.
Des ouvriers, métiers et manufactures de la Romancie.
Nous arrivâmes donc à lentrée dune grande et magnifique avenuë qui étoit plantée dorangers, de grenadiers et de myrthes, entremêlés de buissons charmans darbrisseaux fleuris. Là nous descendîmes de nos sauterelles que nous congédiâmes, et nous avançâmes en suivant lavenuë jusquà lhabitation. Le lieu où nous allons entrer, me dit le Prince Zazaraph, nest pas proprement une ville, puisquil ny a que des ouvriers et des boutiques; mais vous aurez sans doute de la satisfaction à en parcourir les divers quartiers, et cest un objet digne de la curiosité des nouveaux venus. Eh! De quelle espece sont- ils, lui dis-je, ces ouvriers? Vous lallez voir par vous-même, me répondit-il; mais je veux cependant bien vous en donner auparavant une idée générale.
Comme tous ceux qui habitent la Romancie se trouvent toûjours pourvûs de tout ce qui est nécessaire pour leur subsistance, sans quils se donnent seulement la peine dy penser, vous devez juger que les ouvriers de ce pays-ci ne samusent pas à faire des étoffes, de la toile, des meubles, du pain, ou de la farine. Leur occupation est beaucoup plus douce; et il y en a différentes especes, les enfileurs, les souffleurs, les brodeurs, les ravaudeurs, les enlumineurs, les faiseurs de lanternes magiques, les montreurs de curiosité, et quelques autres encore.
Vous me dites là, lui dis-je, des noms de métiers dont je ne conçois pas bien lusage en ce pays-ci. Je vais vous lexpliquer, me répartit-il.
Nous appellons ici enfileurs des ouvriers qui y sont assez communs depuis un tems. Ces gens-là assemblent de divers endroits une vingtaine ou une trentaine de petits riens, quils ont ladresse denfiler et de coudre ensemble, et voilà leur ouvrage fait. Les souffleurs au contraire ne prennent quun de ces petits riens; mais ils ont lart de lenfler, et de létendre en le soufflant, à peu près comme les enfans font des bouteilles de savon, en sorte que dune matiere qui delle-même nest presque rien, ils en font un gros ouvrage. Ces ouvrages comme on voit ne peuvent pas être fort solides; mais ils ne laissent pas damuser des esprits oisifs. Les femmes sur tout et les enfans aiment à voir voltiger en lair ces petites bouteilles enflées. Mais il est vrai que ce nest quun éclat dun moment, et quon ne sen ressouvient pas le lendemain.
Louvrage des brodeurs est dune autre espece. Ils font venir de quelque pays etranger quelques morceaux rares et curieux, dont ils ornent le fond dune broderie de dessein courant, qui ne laisse presque plus distinguer le fond de la broderie même. Les ravaudeurs sont moins ingénieux. Tout leur art consiste à donner quelque air de nouveauté à des choses déja vieilles et usées; cest pourtant aujourdhui lespece douvriers qui est en plus grand nombre.
Les vrais peintres sont ici fort rares; mais en récompense nous avons des enlumineurs admirables, qui sont employés à enluminer des couleurs les plus brillantes, soit les portraits, soit les figures, ou les tableaux dimagination. Il ne faut pas demander à ces gens-là des portraits ressemblans, ni des tableaux dans le vrai; ce nest pas leur métier. Mais personne nentend comme eux, lart de charger un tableau de rouge et de blanc, à peu près comme les poupées dAllemagne; et la seule chose quon puisse leur reprocher, cest que tous leurs portraits se ressemblent.
Les lanterniers ou faiseurs de lanternes magiques, sont encore des ouvriers fort estimés. On les a ainsi nommés, parce que les ouvrages quils font ressemblent à des especes de lanternes magiques, où lon voit les choses du monde les plus incroyables, des tours dairain, des colonnes de diamant, des rivieres de feu, des chariots attelés doiseaux ou de poissons, des géants monstrueux.
Les montreurs de curiosité font une espece douvrage assez amusant. Cest un amas de diverses choses curieuses quils font venir de loin. Cest pour cela quon leur a donné ce nom. Quand la matiere sur laquelle ils travaillent est trop ingrate par elle-même, ils trouvent lart daugmenter et dorner leur tableau de divers objets plus intéressans quils présentent lun après lautre, comme le plan de Londres, la cour de Portugal, le gouvernement de Venise, les temples de Rome, à peu près comme un montreur de curiosité vous fait voir dans sa boëte la ville de Constantinople, limpératrice de Russie, la cour de Peking, le port dAmsterdam. Voilà, me dit le Prince Zazaraph, à peu près les différentes especes douvriers qui travaillent en ce pays-ci; mais entrons dans leur habitation pour les voir de plus près, car je suis sûr que cette vuë vous amusera.
Effectivement je fus charmé de la propreté et de lordre admirable que je vis dans la distribution des boutiques. Les différentes especes douvriers sont partagées en différentes ruës, et chaque ruë est formée par de petites boutiques rangées des deux côtés, les unes auprès des autres, à peu près comme on le pratique dans les foires célébres de lEurope: cela fait un spectacle fort agréable, et si lon veut, un lieu de promenade fort amusant. Jadmirai sur tout la variété et la singularité des enseignes; jen ai même retenu quelques-unes, comme à la barbe bleuë, au chat amoureux, aux bottes de sept lieuës, au portrait qui parle, à la bonne petite souris, au serpentin vert, à linfortuné napolitain, et quelques autres dans le même goût. Tous les ouvriers sont dailleurs extrêmement polis et prévenans, pour attirer chez eux les curieux et les marchands; et il ny a rien quils ne mettent en usage pour faire valoir leur marchandise. à les en croire, leur ouvrage est toûjours admirable, singulier, curieux. Cest, dit lun, le fruit dun long et pénible travail. Cest, dit lautre, un reste précieux dun tel ouvrier qui a laissé en mourant une si grande réputation. Cest, dit un autre, une imitation dun ouvrage chinois ou indien, ouvrage extrêmement recherché. Pour moi, dit un marchand plus désintéressé en apparence, je navois nulle envie de communiquer mon ouvrage; mais mes amis et des personnes de bon goût layant vû, mont tellement pressé den faire part au public, que je nai pû résister à leurs sollicitations. Ils accompagnent en même tems ces discours de manieres si honnêtes et si polies, quon ne peut guéres se défendre de leur acheter quelque chose, au hazard de payer cher de mauvaise marchandise, comme il arrive le plus souvent.
Le hazard nous ayant dabord adressés au quartier des enfileurs, jeus la curiosité de parcourir avec le Prince Zazaraph quelques- unes des boutiques; car il faudroit une année entiere pour les parcourir toutes. Jadmirai véritablement ladresse avec laquelle je vis ces ouvriers enfiler ensemble mille petites babioles. Un petit fil très-mince leur suffit pour cela, et lhabileté consiste à faire durer ce fil jusquà la fin sans le rompre: car sil faut le renoüer, ou en ajoûter un autre, louvrage na plus le même prix; la boutique qui me parut la plus achalandée, avoit pour enseigne, aux mille et une nuits. Louvrier, dit-on, est un des plus célébres du quartier. Comme son enseigne a eu succès, quelques-autres ouvriers nont pas manqué de limiter, dans lespérance de réüssir également. Lun a pris les mille et un jours; lautre a pris les mille et une heures: un autre, les mille et un quarts dheure. Leur fil en effet est à peu près le même. Mais il faut quils nayent pas été aussi heureux que le premier dans le choix des babioles.
Jy remarquai encore quelques enseignes des plus distinguées, comme aux soirées bretonnes, aux veillées de Thessalie, aux contes chinois, etc.. Mais ces ouvriers, dit-on, ont plus de fécondité que de force dimagination. Trop foibles pour entreprendre un ouvrage dun seul sujet, ils nont de ressource que dans la multitude, à peu près comme un homme qui nayant point assez détoffe pour faire un habit, le compose de diverses piéces rapportées; bigarrure qui ne peut jamais faire à louvrier quun honneur médiocre. Le quartier des souffleurs est presque désert depuis long-tems, parce quil se trouve peu douvriers qui ayent lhaleine assez forte pour fournir à ce travail. Il semble que Cyrus soit leur enseigne favorite, du moins plusieurs se la sont appropriée, et chacun la retournée à sa façon. Quelques-uns même de ces messieurs trouvant que ce prince étoit un sujet propre à achalander leur boutique, lont obligé, sans trop consulter son inclination, à courir le monde comme un avanturier, pour leur apporter de tous les pays étrangers des matériaux curieux, propres à être mis en oeuvre. Il nest pas bien décidé sil en est revenu plus homme de bien; mais on ne peut pas douter quaprès de si longues courses il neut besoin de se mettre quelque tems en retraite; et il a heureusement trouvé un nouveau maître, homme desprit et charitable, qui a retiré le pauvre prince chez lui, uniquement pour lui faire prendre du repos.
Il y a quelque tems, me dit le prince Zazaraph, quil parut dans ces quartiers-ci un de ces génies rares et sublimes, tels que la nature en produit à peine un dans chaque siécle. Il conçut que le travail que vous voyez faire à ces ouvriers pourroit être de quelque secours pour former le coeur et lesprit des jeunes princes, sil étoit bien fait et manié avec art et avec sagesse. Il entreprit den donner un modéle. Son enseigne étoit au Prince DIthaque, et ce lieu que vous voyez quil semble que lon ait voulu consacrer par respect pour sa mémoire, étoit le lieu où il travailloit. Il est vrai quil fit un chef-doeuvre quon ne pouvoit se lasser de voir, et où il trouva lart de mêler ensemble tout ce quil y a de plus riant et de plus gracieux, avec tout ce que la sagesse et la religion ont de plus parfait et de plus sublime. Cest cet ouvrage qui devroit aujourdhui servir de modéle à tous les ouvriers, et quelques-uns en effet se sont efforcés de limiter; mais on est réduit à loüer leurs efforts, et toûjours forcé de plaindre leur foiblesse.
Le prince me fit pourtant remarquer dans le même quartier quelques boutiques qui étoient assez accréditées. Je me souviens sur-tout de deux. La premiere avoit pour enseigne le Prince Sethos; et à juger de ce prince par son portrait, cétoit un homme desprit, à qui on ne pouvoit reprocher quune trop forte application à létude de lantiquité. La seconde étoit occupée par une ouvriere dun esprit fin et solide qui sétoit fait depuis peu de tems beaucoup de réputation. Elle avoit pour enseigne la cour de Philippe Auguste, et lempressement du public à acheter ses ouvrages, ayant déja épuisé sa boutique, elle en travailloit de nouveaux quon attendoit avec impatience. Je ne trouvai rien dans la ruë des brodeurs qui me frappât beaucoup. Ces ouvriers, me dit le Prince Zazaraph, nayant point assez de talent pour créer eux-mêmes quelque chose de neuf, gagnent leur vie à enjoliver des choses déja connuës, et qui paroissent trop simples par elles-mêmes. Ainsi ils travaillent sur un fond étranger, et ils ont lart de le charger tellement de leur broderie, quon ne distingue plus le fond de ce qui nen est que lornement; mais il est assez rare que leur ouvrage fasse fortune. Voilà une boutique qui a pour enseigne Dom Carlos, et dont louvrier est estimé; mais en voilà un autre, qui na pas à beaucoup près si bien réüssi dans le dessein damuser, quoique son enseigne promette des amusemens h. Mais quoi! Dis-je au prince, ne vois-je pas-là cet ouvrier des pays étrangers, quon nomme le p. L. Eh! Que fait-il ici? Ce quil y fait, me répondit-il; il y figure très-bien parmi nos brodeurs, et cest aujourdhui un des plus accrédités. Il est vrai quil sembloit dabord vouloir sétablir dans le pays dHistorie; et en effet il y a levé boutique; mais il a mieux trouvé son compte à faire de fréquentes excursions dans la Romancie; il y est effectivement si souvent, quon ne sçait jamais de quel pays sont ses ouvrages, et je crois quon en peut dire, avec vérité, que cest marchandise mêlée. Mais joubliois, ajoûta-t-il, de vous faire remarquer une de nos plus belles boutiques. La voici, continua-t-il, en me la montrant; elle a, comme vous voyez, pour enseigne la Princesse De Cleves; et louvrier joüit à juste titre dune grande réputation pour navoir jamais perdu de vûë dans un travail extrêmement délicat les régles du devoir et de la plus austere bienséance.
De-là nous passâmes au quartier des ravaudeurs. Ce sont, comme jai déja dit, les ouvriers les moins estimés de la Romancie. Quel mérite y a-t-il en effet, à rhabiller par exemple à la françoise un ouvrage fait par un anglois ou un espagnol; ou à réduire à un prétendu goût moderne des ouvrages faits dans le goût antique? Aussi est-il assez rare que de tels ouvrages fassent quelque réputation à leurs auteurs. Mais ce nest pourtant pas pour cette raison que leur quartier est presque désert; cest que faute de police dans la Romancie pour fixer chacun dans les bornes de son mêtier, tous les ouvriers se mêlent dêtre ravaudeurs, ensorte quil ny en a presque pas un seul qui dans la marchandise quil vous donne pour toute neuve, ny mêle quelques vieux morceaux quil a rhabillés et retournés à sa façon; cest ce qui fait que les ravaudeurs en titre nont presque point de pratique, et cest précisément le cas où se trouvent aussi les enlumineurs. Trop de monde se mêle de leur mêtier, jusquaux ouvriers même du pays dHistorie.
Les lanterniers, ou faiseurs de lanternes magiques, nous amuserent quelque temps. Ces ouvriers ont limagination extrêmement féconde: il ne leur manque que de lavoir réglée par le bon sens et la vrai- semblance; car il ny a point dinvention si bizarre, dont ils ne savisent et quils nexécutent, ou ne paroissent exécuter avec une facilité surprenante. Demandez-leur des chariots volans, des palais dargent, des armes qui rendent invulnérable, des secrets pour sçavoir tout ce qui se fait, et tout ce qui se dit à mille lieuës à la ronde, des charmes pour se faire aimer, des statuës qui saniment, des ponts, des vaisseaux, des jardins impromptus, des géans, des bêtes qui parlent, des montagnes dor, dargent et de pierreries; rien ne leur coûte; de sorte quen un clin doeil leur boutique est pleine de merveilles. Il est vrai que lorsquon considere leurs ouvrages de plus près, il est aisé de sappercevoir que ce ne sont que des colifichets qui nont rien de solide ni destimable; et je ne pûs mempêcher de témoigner au Prince Zazaraph que je ne comprenois pas comment ces ouvriers pouvoient trouver le débit de pareilles marchandises. Mais il me détrompa. Si les marchands dEurope, me dit-il, qui étalent des boutiques de poupées, de sifflets, de petits moulinets, de petites sonnettes, de marmousets, et de mille autres especes de semblables colifichets que lon achete pour les enfans, gagnent leur vie à ce négoce, pourquoi ne voulez-vous pas que ceux-ci fassent aussi quelque fortune? Car vous voyez que leurs boutiques et leurs marchandises se ressemblent parfaitement. Il faut même observer que la plûpart des personnes qui soccupent douvrages de Romancie, sont des esprits oisifs et paresseux, qui veulent être amusés comme des enfans, parce quils nont pas la force de soccuper eux-mêmes de leurs propres pensées, ni même de donner une application suffisante aux pensées dautrui. Proposez-leur quelque chose à méditer, un raisonnement à approfondir, seulement une réflexion à faire, vous les accablez, vous les ennuyez, comme des enfans à qui on propose une leçon à étudier; au lieu quune suite de jolis colifichets quon leur fait passer successivement sous les yeux, les divertit et les amuse sans les fatiguer. Voilà ce qui fait le grand débit de cette marchandise; à peine les ouvriers peuvent-ils en fournir assez; et dès quil paroît quelque nouvelle lanterne magique, ou colifichet nouveau, on se larrache des mains. Il faut pourtant avoüer une chose; cest que du moment que la premiere curiosité est satisfaite, il arrive de ces ouvrages comme des colifichets denfans qui sont défaits, ou démontés; on les laisse traîner dans un appartement, sans que personne songe à les conserver, et leur sort ordinaire est dêtre enfin jettés dehors pêle mêle avec les ordures.
Nous voici, ajoûta le Prince Zazaraph, arrivés au quartier des montreurs de curiosité. Leurs boutiques sont assez belles, comme vous voyez, et même fort riches. Il est vrai aussi quils ne manquent pas de pratique, mais avec tout cela, ils sont peu considérés, parce quils ne travaillent quen subalternes selon que dautres ouvriers leur commandent, tantôt un plan de ville, tantôt un portrait, une description, une bataille, un tournois, ou quelque événement singulier pour remplir les vuides de leurs ouvrages ou pour les grossir.
Mais tandis que nous considerions les diverses curiosités dont les boutiques de ce quartier sont garnies, nous fûmes détournés par une troupe comique de bouffons et de baladins de toute espece, qui vinrent dans la grande place joüer une espéce de comédie. Ce spectacle me divertit, et je trouvai de lesprit dans linvention, dans la conduite et lexécution de la piece. Un certain ragotin y faisoit un des principaux rôles avec un nommé la rancune, et il ne parut jamais sur le théâtre sans faire beaucoup rire les spectateurs, autant par son air ridicule et comique, que par les traits de plaisanterie qui lui échappoient. Toute la piece en général me parût louvrage dun homme desprit, et on me dit que cétoit aussi ce que cet auteur avoit fait de meilleur. Ce spectacle fût suivi dune petite piece intitulée le diable boiteux, qui eût aussi beaucoup dapplaudissement. Elle étoit en un acte, apparemment quelle nen demandoit pas davantage; car jai oüi dire que lauteur ne lavoit pas embellie en voulant lallonger. On promit pour le lendemain une autre piece du même auteur, qui a pour titre, Gilblas De Santillane, mais jentendis dire à ceux qui étoient auprès de moi, que quoiquil y eut de lesprit et dassez bonnes choses dans cette piece, elle ne valoit pas la premiere. Enfin je vis paroître ensuite une mascarade maussade, composée de gens déguisés en gueux et en avanturiers que jentendis nommer, Lazarille De Tormes, Dom Guzman DAlfarache, lavanturier Buscon, et dautres noms semblables; mais le Prince Zazaraph mavertit quil ne restoit ordinairement à ce dernier spectacle que de la populace et des gens de mauvais goût. Je remarquai en effet, que tous les honnêtes gens se retiroient, et jen fis autant avec mon fidéle interpréte. Ce ne fût cependant pas sans difficulté; car pendant que nous nous retirions, il survint une si grande multitude dautres masques, quon nomme la bande bleuë, et qui ont à leur tête un Gargantua, un Robert Le Diable, Pierre De Provence, Richard Sans Peur, et dautres héros de même étoffe, que nous eumes de la peine à percer la foule pour nous sauver dune si mauvaise compagnie.
Allons-nous-en au port, me dit le prince, nous y verrons sûrement arriver quelques vaisseaux, et ce spectacle est toûjours assez curieux: jai aussi-bien un grand interêt de ne men pas éloigner, puisque jattends, comme vous sçavez, la Princesse Anemone qui doit arriver incessamment.
Je veux vous y accompagner, répondis-je au prince, et je sens quil nest plus en mon pouvoir de me séparer de vous; mais de grace expliquez-moi auparavant ce que cest que ce bâtiment singulier que japperçois dans cette place publique. Cest, me répondit-il, un bâtiment où lon garde les archives de la Romancie; assez mauvais ouvrage, comme vous voyez. Le portail qui est aussi grand que le corps même du bâtiment, nest quun assemblage bizarre où lon ne voit ni méthode, ni principes, et qui choque le bon sens: aussi a-t- il révolté tous les esprits sensez. Le corps du bâtiment ne vaut guéres mieux; cest un amas de pierres entassées les unes sur les autres sans goût, sans ordre ni liaison; mais on ne devoit après tout rien attendre de mieux de la part de lentrepreneur. Cest un homme qui se donnoit auparavant dans le pays dHistorie pour un grand ouvrier, jusques-là quil faisoit la leçon à tous les autres, et quil sétoit érigé en censeur général; mais la forfanterie lui ayant mal réussi, il sest jetté de désespoir dans la Romancie, où il na pû trouver dautre moyen de subsister, que de sy donner pour architecte. Cest sur ce pied-là quil a été employé à construire le bâtiment dont nous parlons; mais vous voyez par lexécution, que le prétendu architecte nest quun médiocre maçon.
O dieux! Mécriai-je dans ce moment; quelle affreuse vapeur! Grand paladin, quelle peste est-ceci? Ah! Dit-il, fuyons au plus vîte, et sauvons-nous de linfection. Nous courumes en effet, et quand nous nous fûmes assez éloignés: javois oublié, me dit le prince, quil faut éviter le chemin par où nous venons de passer, à moins quon ne veüille sexposer à être empesté: cest, ajoûta-t-il, un jeune lanternier magique qui nous cause cette infection. On le nomme Tancrebsaï. Fils dun pere célébre par de beaux ouvrages, il na pas rougi dembrasser le métier de lanternier; et comme il est jeune et sans expérience, en voulant faire une nouvelle composition pour peindre sa lanterne magique, il a fait une drogue si puante, quon a été obligé de fermer son laboratoire; et après lui avoir fait faire la quarantaine, on lui a défendu de travailler dans ce genre. Mais, dit-il ensuite, nous voici tout près du port, et je crois voir déja quelques vaisseaux qui arrivent; approchons-nous pour les considérer de plus près, et être témoins du débarquement.
Arrivée dune grande flotte. Jugement des nouveaux débarqués.
A peine fûmes-nous arrivés, que nous vîmes le port se remplir dun grand nombre de vaisseaux qui sempressoient dy entrer. Les uns étoient munis de passeports, les autres nen avoient pas, parce que sans doute ils étoient de contrebande; mais on ny regardoit pas de fort près, et je les vis entrer pêle mêle sans quon fit presque dattention à cette différence, pourvû que dailleurs ils ne portassent rien de pernicieux. Il y en avoit de petits, de grands et de toutes les tailles. Ils étoient tous distingués par leurs pavillons comme les vaisseaux dEurope, et sur-tout par leurs devises et leurs noms différens. Jaurois de la peine à me les rappeller tous: cétoient les quatre facardins, fleur depine, les contes mogols, les contes tartares, Madame Barnevelt, la constance des promptes amours, Aurore et Phébus, et plusieurs autres, ce qui faisoit un spectacle fort varié.
Hélas, me dit le Prince Zazaraph, je napperçois pas encore là ma chere Anemone; mais un doux pressentiment me fait toûjours espérer quelle arrivera incessamment; et ce retardement me laisse du moins le loisir de vous donner des éclaircissemens sur tout ce que vous voyez.
Cette belle flotte, lui dis-je, me ravit dadmiration; et je doute que celle des grecs qui venoient arracher Hélene dentre les bras de lamoureux Paris, fût plus belle. Mais je ne sçais que penser dun autre spectacle que je vois qui se prépare à lentrée du port. Que prétend faire cette grave matrone que je vois affecter un air de magistrat et sasséoir dans une espece de tribunal, accompagnée dhommes et de femmes qui semblent lui tenir lieu dassesseurs ou de conseillers?
Cest en effet, me répondit-il, un vrai tribunal, et peut-être le plus éclairé et le plus équitable de tous les tribunaux. Voici quelle est sa fonction. Nous avons ici des armateurs qui entreprennent des voyages de long cours pour faire courir le monde à nos héros et à nos héroïnes. Ils choisissent ceux qui leur conviennent, et on les laisse diriger leur course comme il leur plaît. Les uns la font longue, les autres la font plus courte: lun va à lorient et lautre à loccident. Mais il faut revenir enfin, et rendre compte du voyage: or ce compte est toûjours très- rigoureux. Le juge que vous voyez est incorruptible, et son conseil composé dhommes et de femmes est très-éclairé. Il nest cependant pas impossible de lui en imposer pour un tems, mais il revient bien- tôt de son erreur, et il réforme lui-même son jugement. Je suis charmé, repris-je, que du moins dans la Romancie on rende justice aux femmes en les admettant au conseil public; car cest une honte quelles en soient excluës dans tous les autres pays du monde. Mais expliquez-moi de grace en quoi consistent les jugemens de ce tribunal. Ils consistent, me répondit-il, en ce que tous les armateurs sont obligés à leur retour de se présenter à la présidente du conseil pour lui rendre compte de tout ce qui leur est arrivé. Elle les écoute, et après leur rapport, elle les punit ou les récompense selon la bonne ou la mauvaise conduite quils ont tenuë dans le cours du voyage. Sils ont conduit et gouverné leur monde avec art et avec sagesse, on leur donne dans la Romancie un des premiers rangs; si au contraire ils ont fait faire à leurs passagers un voyage désagréable, ennuyeux, trop dangereux; sils les ont fait échoüer, sils les ont traités avec trop de rigueur, en un mot sils leur ont donné de justes sujets de plainte, le juge les punit en les condamnant les uns à la prison, les autres au bannissement, ou à quelque peine plus rigoureuse.