Chapter 2

[22]Ebn el Khatîb (ms. de M. de Gayangos, fol. 125. rect.) consacre un article à cette femme sous le titre deHamdah,fille de Zyâd el Mokaitab: «Elle habitait le Wâdy'l djommah, dans le village de Bâdy, dépendant de Wâdy Ach. Abou'l Qâsem a dit d'elle qu'elle était très belle, poète et écrivain. Voici un fragment célèbre de ses poésies (les cinq vers ci-dessus et un sixième). Abou'l Hasan ebn Sa'ïd a dit, à propos de Hamzah (lisez Hamdah) et de sa sœur Zaynab: C'étaient deux femmes poètes très versées dans la littérature, belles, riches, instruites, chastes; toutefois l'amour des belles-lettres les portait à fréquenter les littérateurs, mais elles conservèrent une chasteté reconnue et une pureté incontestée.»

[22]Ebn el Khatîb (ms. de M. de Gayangos, fol. 125. rect.) consacre un article à cette femme sous le titre deHamdah,fille de Zyâd el Mokaitab: «Elle habitait le Wâdy'l djommah, dans le village de Bâdy, dépendant de Wâdy Ach. Abou'l Qâsem a dit d'elle qu'elle était très belle, poète et écrivain. Voici un fragment célèbre de ses poésies (les cinq vers ci-dessus et un sixième). Abou'l Hasan ebn Sa'ïd a dit, à propos de Hamzah (lisez Hamdah) et de sa sœur Zaynab: C'étaient deux femmes poètes très versées dans la littérature, belles, riches, instruites, chastes; toutefois l'amour des belles-lettres les portait à fréquenter les littérateurs, mais elles conservèrent une chasteté reconnue et une pureté incontestée.»

«Mes larmes ont dévoilé mes secrets sur un Wâdy qui porte des traces visibles de beauté.

«Quel fleuve circule dans chaque jardin! De quel jardin est bordé chaque fleuve!

«Au milieu des jeunes faons, une antilope des sables a captivé mon âme; elle avait déjà ravi mon cœur.

«Elle a un regard qu'elle assoupit pour quelque chose, et ce quelque chose m'empêche de dormir.

«Lorsqu'elle laisse flotter sur elle sa chevelure, je vois la pleine lune au milieu de noirs nuages[23].»

[23]Ebn-el-Khatîb ajoute à ces vers qui contiennent quelques variantes, celui-ci: «On dirait que le matin a perdu un frère et que, dans sa douleur, il éclaire lentement sa marche solitaire.»

[23]Ebn-el-Khatîb ajoute à ces vers qui contiennent quelques variantes, celui-ci: «On dirait que le matin a perdu un frère et que, dans sa douleur, il éclaire lentement sa marche solitaire.»

Cette Hamdah est une des poétesses de l'ʽAndalos; sa biographie est connue et tient sa place parmi celles des poètes et des poétesses del'ʽAdouah. C'est elle qui a composé ces vers:

«Et quand les intrigants ont tout refusé, à l'exception de notre mort, car ils n'ont à redouter ni ma vengeance, ni la tienne;

«Qu'ils ont lancé leurs bandes pour saisir nos entretiens, et que mes défenseurs et mes soutiens se sont alors trouvés en trop petit nombre;

«Je les ai vaincus avec mon regard par les larmes, et de moi-même avec le sabre, le carnage et l'incendie[24].»

[24]Ces vers sont également donnés par Ebn el Khatîb avec des variantes.

[24]Ces vers sont également donnés par Ebn el Khatîb avec des variantes.

Témoin de la beauté de cette ville et de son magnifique panorama, j'ai ajouté aux deux vers d'El Djazîry, qui m'ont servi de modèle, deux autres vers de ma composition:

«J'ai juré, quand j'ai vu les beautés de cette ville, que l'imagination ne pouvait s'en représenter une pareille.

«On dirait un firmament dont les astres se meuvent tout autour. Elle s'élève au milieu de la terre habitée par les nomades et par les peuples policés.

«Que Dieu la délivre, afin que la religion du Gardien par excellence (Dieu), l'objet des désirs les plus élevés, y soit pratiquée,

«(Qu'il la délivre) par la main de quelqu'un qui répartit exactement les récompenses, est agréable à Dieu et tire son origine de la plus éminente des créatures[25].»

[25]L'ambassadeur exprime ce vœu en faveur du sultan du Maroc, descendant d'El Hosayn, fils d'ʽAly et de Fâtémah, fille de Mahomet.

[25]L'ambassadeur exprime ce vœu en faveur du sultan du Maroc, descendant d'El Hosayn, fils d'ʽAly et de Fâtémah, fille de Mahomet.

Quand nous nous trouvâmes près de la ville, le gouverneur sortit dans une voiture[26], accompagné de ses fils et de quelques-uns des officiers, montés sur de petits chevaux lui appartenant et qu'ilprétendait—prétention bien contraire à la vérité—être des meilleurs et des plus rapides de l'Andalos. Il vint à notre rencontre hors de la ville et nous souhaita la bienvenue avec infiniment de courtoisie et d'amabilité. Nous ayant conduits en ville, il nous promena à travers ses marchés, ses places et ses rues. C'est une ville civilisée, ni petite ni grande; elle est très propre et les habitants sont doués de bonté et de beauté. Au milieu se dresse la mosquée-cathédrale qu'elle renferme. Ce monument, de moyenne dimension, admirable de formes, solidement construit et dont le parvis est complanté d'orangers, remonte au temps des Musulmans et est encore tel qu'il était. Le gouverneur de la ville nous conduisit ensuite à sa demeure, grande et vaste maison, où il nous reçut très bien et nous prodigua les marques de considération, ne manquant à aucune de ses obligations soit dans sa conduite correcte, soit dans son langage. Nous passâmes cette nuit chez lui.

[26]Kodcheh, c'est le mot espagnolcoche.

[26]Kodcheh, c'est le mot espagnolcoche.

Le lendemain nous quittâmes la villeet, à son extrémité, nous trouvâmes un pont merveilleux sur lequel s'élève la porte de cette ville. Sous le pont l'on voit des moulins et des constructions en grand nombre. De cette ville nous arrivâmes à Cordoue.

Cordoue est une grande cité, une des capitales de l'Espagne. Elle était autrefois une résidence royale. C'est là que résidaient les gouverneurs de l'Andalos, avant l'entrée d'ʽAbd er-Rahman[27], fils de Moʽâwiah. En l'année 168, ʽAbd er-Rahman se transporta d'Er-Résâfah[28], où il habitait, à Cordoue, et fit de cette dernière ville le siège de son empire et la capitale de sa souveraineté et de son khalifat; elle fut la résidence des princes Omayyades depuis le règne d'ʽAbd er-Rahmaned dâkhelet d'autres parmi ses prédécesseurs et sessuccesseurs. La ville est située au pied d'une montagne qui s'appelleSierra Morenaet sur la rive du fleuve nommé leWâdy'l Kabîr(Guadalquivir) qui descend des montagnes deBayâsa(Baeça), des montagnes deDjayân(Jaen) et d'autres. Les chrétiens donnent au fleuve le même nom qu'il portait pendant la domination musulmane. C'est le plus grand de l'Andalos entière; tous s'y réunissent. Il passe à Séville et se jette dans la mer à San Lucar. Au dehors de la ville de Cordoue, on voit un nombre incalculable de vergers, de jardins et de toutes sortes de vignobles.

[27]ʽAbd er-Rahman Ierrégna de l'année 138 à l'année 172 de l'hégire (756-788 J. C.)

[27]ʽAbd er-Rahman Ierrégna de l'année 138 à l'année 172 de l'hégire (756-788 J. C.)

[28]LeMarâsedorthographie ce nomEr-Rosâfah. Plusieurs localités ont été ainsi appelées, entre autres la Rosâfah de Cordoue, ville que construisit ʽAbd er-Rahman ebn Moʽâwiah ebn Héchâm à Cordoue.

[28]LeMarâsedorthographie ce nomEr-Rosâfah. Plusieurs localités ont été ainsi appelées, entre autres la Rosâfah de Cordoue, ville que construisit ʽAbd er-Rahman ebn Moʽâwiah ebn Héchâm à Cordoue.

Quand nous fûmes près de la ville, les habitants sortirent à notre rencontre, ainsi que tous les prisonniers qu'elle renfermait et qui proclamaient à haute voix la profession de foi musulmane et faisaient des vœux de victoire pour notre maître El Mansoûr billah. Les enfants des Chrétiens répétaient les mêmes cris que les Musulmans. Lorsque nous eûmes pénétré dans l'intérieur, nous trouvâmesune cité grande, populeuse et où s'exerçaient toutes sortes d'arts et de métiers. La plupart des marchands sont des femmes. Nous logeâmes dans la maison du gouverneur.

Le lendemain nous quittâmes Cordoue après avoir examiné en détail sa grande mosquée-cathédrale si célèbre et dont la renommée s'étend au loin. C'est une mosquée immense, très solidement bâtie et dont la construction est d'une grande beauté. Elle contient trois cent soixante colonnes, toutes en marbre blanc; entre chaque deux colonnes est un arc surmonté d'un autre arc. Elle a actuellement quatorze portes; beaucoup d'autres ont été bouchées. Sonmehráb[29]est resté tel quel, sans changement; rien n'y a été changécomme construction par les Chrétiens, si ce n'est qu'au-dessus ils ont établi une fenêtre grillée en cuivre et que devant ils ont placé une croix. Personne n'y pénètre que ceux chargés du soin de cette croix. Rien, soit peu, soit beaucoup, n'y a été ajouté tant dans l'intérieur qu'à son mur. Cette mosquée a une très grande cour avec un bassin au milieu; tout autour de la cour sont plantés cent dix-sept orangers. A l'emplacement dumehrábfait face, dans la cour, le minaret de la mosquée. C'est un grand minaret tout bâti en pierres; il n'est pas aussi haut cependant que ceux de Tolède et de Séville. Il est construit au-dessus de l'une des portes de la mosquée qui fait face à l'emplacementde la chèvre(ʽanzah). Le plafond et les portes de cette mosquée sont restés dans leur état primitif, sans autres constructions nouvelles que celles commandées par la nécessité telles que les réparations ayant pour but d'empêcher le plafond de s'écrouler et autres du même genre. Les Chrétiens ont fait une innovation au milieude la mosquée. A l'opposite dumehráb, ils ont construit une grande pièce carrée surmontée d'une coupole et ornée de fenêtres grillagées en cuivre jaune. A l'intérieur de cette salle, ils ont placé une de leurs croix et les livres de leurs prières qu'ils chantent avec accompagnement de musique, et autres (objets) semblables. Les portes de la mosquée sont telles qu'elles étaient, avec leur construction primitive et leurs inscriptions arabes sculptées. En face de cette mosquée s'élève la grandeqasbah, qui servait de palais au roi de Cordoue et du reste du royaume del'ʽadouah, alors que celui-ci était réuni sous un même sceptre et avant l'avénement des petits dynastes (moloûk et-tawâïf). Nous demandons à Dieu, qu'il soit exalté! d'en faire de nouveau une demeure de l'islâm par les mérites de son prophète, sur qui soit le salut! Les murs de laqasbahse sont conservés aussi beaux que par le passé; ils sont aussi élevés et se dressent dans les airs à la hauteur de la mosquée. La construction de cette mosquée est si élancéeet ses murailles montent si haut dans l'espace qu'on a étayé l'extérieur des murs au moyen de piliers construits en pierres et placés en dehors du mur même. Entre chaque deux piliers est un intervalle (plein) de dix coudées, destiné à consolider les murailles de la mosquée et à les soutenir. Tout autour de la mosquée s'élève une construction à hauteur d'homme faisant saillie comme un balcon et préservant le mur. Cette mosquée est une des plus belles de l'islamisme; la célébrité dont elle jouit nous dispense de nous étendre sur sa description. Elle a, a-t-on dit, les dimensions duMesdjed el aqsa[30]. J'ai copié dans le livre intituléNozhat el mouchtâq fî dekr el amsâr wa'l beuldân wa'l madáïn wa'l afâq[31]le passage dans lequel l'auteur fait mention duMesdjed el aqsaet où ildécrit ce monument, jusqu'à ces mots: «Il n'y a pas dans l'univers entier de mosquée aussi grande, si ce n'est la mosquée-cathédrale qui se trouve à Cordoue, dans l'Andalos. A ce qu'on rapporte, le plafond de la mosquée de Cordoue dépasse dans ses dimensions celui de la mosquéeel aqsa; et la cour duMesdjed el aqsaoccupe en superficie deux cents brasses de long sur cent quatre-vingts brasses de large[32].»

[29]On sait que lemehráb(de la racineharaba) est la niche vers laquelle se tournent les Musulmans quand ils disent la prière dans les mosquées; il indique la direction de la Mekke. Dans leGuide en Espagne, M. de Lavergne, peu versé dans la religion et la langue des Mahométans, dit que ce mot «est une corruption du vocable arabemin Ruhhqui signifie à peu près, la demeure de l'esprit de Dieu ou du Prophète»!

[29]On sait que lemehráb(de la racineharaba) est la niche vers laquelle se tournent les Musulmans quand ils disent la prière dans les mosquées; il indique la direction de la Mekke. Dans leGuide en Espagne, M. de Lavergne, peu versé dans la religion et la langue des Mahométans, dit que ce mot «est une corruption du vocable arabemin Ruhhqui signifie à peu près, la demeure de l'esprit de Dieu ou du Prophète»!

[30]A Jérusalem. Cf. ma traduction de Moudjîr ed-dîn:Histoire de Jérusalem et d'Hébron. Paris, Leroux, 1876.

[30]A Jérusalem. Cf. ma traduction de Moudjîr ed-dîn:Histoire de Jérusalem et d'Hébron. Paris, Leroux, 1876.

[31]Hâdji Khalîfah donne à cet ouvrage, qui est sans doute celui que nous connaissons sous le nom deGéographie d'Edrisi, le titre deNozhat el mouchtâq fî ekhtérâq el afâq.

[31]Hâdji Khalîfah donne à cet ouvrage, qui est sans doute celui que nous connaissons sous le nom deGéographie d'Edrisi, le titre deNozhat el mouchtâq fî ekhtérâq el afâq.

[32]Cette citation ne se trouve pas dans la traduction d'Edrisi par Jaubert.

[32]Cette citation ne se trouve pas dans la traduction d'Edrisi par Jaubert.

Dans les environs de la ville de Cordoue, sur la rive du fleuve, existent en nombre incalculable, des champs de culture et des pâtures (ʽazâïb) pour l'élève des chevaux; car les chevaux du territoire de Cordoue et de ses environs dans la contrée andalousienne sont, aux yeux des Chrétiens, les plus beaux de l'Espagne entière avec toute son étendue. C'est pour ce motif que le monarque espagnol défend d'y faire couvrir les juments par des ânes, et un châtiment sévère attend celui qui contreviendraità cette défense: ses biens seraient confisqués ou bien il serait emprisonné ou subirait une autre peine. La production des mulets a lieu chez eux dans une contrée connue sous le nom de Manche, ce qui veut dire signe (ʽalâmah). La Manche est un très vaste pays, de six jours de marche. Le sol en est rude, pierreux; il ne produit que l'absinthe (Chîh) et autres plantes sèches. Cette contrée sépare l'Andalousie de la Nouvelle-Castille. Les mulets y ressemblent ou à peu près à ceux de la Syrie.

La population de Cordoue est adonnée au labourage et à l'agriculture. Le pays andalousien tout entier est peu fourni d'eau à l'exception des fleuves susmentionnés qui le traversent. Les habitants ne se donnent pas la peine d'établir dessâqiah[33]et de tirer l'eau, toutes leurs cultures se faisant en terrains qui n'exigentpas l'irrigation artificielle. Nous entendons dire toutefois qu'à Grenade et dans ses environs les eaux abondent et courent de tous côtés.

[33]Roue mue par une bête de somme et qui, munie de godets, fournit en tournant l'eau pour arroser. Il en existe un grand nombre en Egypte.

[33]Roue mue par une bête de somme et qui, munie de godets, fournit en tournant l'eau pour arroser. Il en existe un grand nombre en Egypte.

Le fleuve est traversé par un grand nombre de ponts très bien construits. A la porte de la ville de Cordoue il en est un grand au-dessous duquel on voit des vestiges d'un autre pont. On prétend que le plus bas est celui qu'établirent les Musulmans; détruit par le courant, il y a environ dix ans aujourd'hui, les chrétiens ont élevé un peu au-dessus un autre pont nouveau, composé de dix-sept arches.

De Cordoue à une ville qu'on appelle El Carpio, on compte quinze milles. C'est une petite ville située sur une élévation du terrain, également à proximité du Guadalquivir. Sur le fleuve sont installées des machines à irrigation (dawâlîb) et des norias (nawáʽîr) qui font monter l'eau du fleuve jusqu'à des jardins groupés au-dessous de la ville. Les habitants sont laboureurs et agriculteurs; ce sont presque des nomades. Sur les deuxrives du fleuve on aperçoit un très grand nombre de hameaux et de villages.

De cette ville d'El Carpio à celle qu'on appelle Andujar, il y a vingt et un milles[34]. Andujar est une ville ancienne où l'on trouve des traces de civilisation. Elle est également située sur la rive du Guadalquivir. Ce fleuve est traversé, près de la ville, par un grand pont de l'époque des Musulmans. La plaine (fahs) est couverte d'un nombre infini de champs d'oliviers, de plantations, de jardins et de terres labourées. Ses habitants sont laboureurs et agriculteurs. Selon toute probabilité, la population d'Andujar est issue des Musulmans d'Espagne (Andalos), et le plus grand nombre descend desOulâd es-Sarrâdj(Abencérages) qui avaient embrassé le christianisme sous le règne du sultan Hasan, dernier roi de Grenade. A ce que prétendent les chrétiens et d'après ce qu'ils rapportent dans leurs chroniques, un desOulâd ebn Zekry, les Grenadins, à Grenade, avait dénoncé au roi un des Oulâd es-Sarrâdj en l'accusant d'entretenir des conversations et des relations avec la femme du fils du roi. Le roi étant entré dans une violente colère contre les Oulâd es-Sarrâdj qui étaient avec lui à Grenade en fit mettre à mort plusieurs d'entre les chefs. Les Abencérages formaient jusqu'à cette époque la plus forte armée des Musulmans. Andujar, leur ville, resta en leur possession après la conquête de Grenade et de son territoire par les infidèles: ils luttaient pour la défendre et repoussaient les envahisseurs. Aussitôt qu'ils eurent reçu la nouvelle des meurtres commis sur leurs frères à Grenade, poussés par le sentiment de leur honneur outragé, par la honte, la colère et la fureur, ils montèrent à l'instant même à cheval et se rendirent auprès du prince (chrétien) alors régnant. Après avoir embrassé le christianisme entre ses mains, ils sortirent de son palais, se dirigeant vers Grenade qu'ils attaquèrent. Ils assistèrent ensuite avec leroi aux batailles qui se livrèrent à Grenade et sur son territoire. Que Dieu nous préserve de l'erreur après la croyance véritable et de l'égarement après la vraie direction!

[34]On compte par le chemin de fer quarante-neuf kilomètres.

[34]On compte par le chemin de fer quarante-neuf kilomètres.

La plupart des descendants de ces (Musulmans) christianisés qui sont à Andujar comptent parmi les nobles de la ville; toutefois leur noblesse n'est pas considérée l'égale de celle qui passe en héritage aux chrétiens de père en fils, comme les titres de duc, de comte et autres semblables. Toute la noblesse dont ils jouissent aujourd'hui consiste pour les descendants des Abencérages devenus chrétiens à se transmettre par héritage le privilège de porter sur l'épaule une croix dessinée sur le vêtement dont ils s'enveloppent. Tel est le signe auquel se distinguent les nobles parmi eux. Les fonctions dont sont investis les restes de cette famille sont la secrétairerie, le gouvernement des villes, la police et autres n'ayant ni une grande importance ni une puissante autorité, telles que le commandement des armées et le gouvernementdes grandes provinces ou des villes capitales comme Séville et autres du même rang. Quoi qu'il en soit, ces gens-là sont très nombreux, dans ces districts: leur nombre est incalculable. Parmi eux, les uns revendiquent cette généalogie et d'autres, non. Il en est même qui ont horreur d'en entendre parler. Ceux qui répudient cette descendance et se refusent à la reconnaître se prétendent originaires des montagnes de la Navarre, montagnes éloignées de la Castille et où s'étaient réfugiés les débris des chrétiens lors de la conquête de l'Andalos par les Musulmans. Ils s'enorgueillissent de rapporter leur origine à ces montagnes et au territoire limitrophe. Les descendants de ces anciens Musulmans actuellement investis d'une fonction gouvernementale ne repoussent pas leur généalogie.

J'ai rencontré un jour à Madrid un personnage dont le nom m'échappe en ce moment: il était dans une voiture lui appartenant et plusieurs dames, les unes jeunes, les autres âgées, mais toutes d'unegrande distinction et d'une beauté remarquable, l'accompagnaient. Il s'arrêta et, après nous avoir salués à plusieurs reprises, il nous témoigna, ainsi que les dames qui étaient avec lui, beaucoup d'affabilité et de prévenances. Nous répondîmes comme nous le devions à sa courtoisie. Lorsqu'il voulut partir, il se fit connaître, en disant: «Nous sommes de la race des Musulmans, de la descendance des Oulâd es-Sarrâdj.» Dans la suite je m'informai de lui et il me fut répondu qu'attaché au ministère d'État en qualité de secrétaire, c'était lui qui était chargé de lire les requêtes, les pétitions et autres pièces du même genre.

De même un certain nombre d'habitants de Grenade, investis dans cette ville de charges et de fonctions, avaient leur résidence à Madrid. Ils venaient nous voir en compagnie de don Alonso, un des descendants du roi de Grenade; ils faisaient remonter leur origine à la race qui était à Grenade. La perversité s'est emparée d'eux. Que Dieu nous en préserve!Parfois ils nous posaient des questions sur la religion de l'islâm et sur des points s'y rattachant. Quand ils entendaient nos réponses, relativement aux dogmes religieux, aux lois de la purification, base de l'islamisme, etc., ils étaient émerveillés de ce qu'ils entendaient, y prêtaient la plus grande attention et en faisaient l'éloge en présence des chrétiens, sans se préoccuper de l'assistance. Ils ne cessèrent, durant notre séjour dans la ville de Madrid, de nous faire de fréquentes visites et de venir régulièrement nous voir. Ils nous montraient beaucoup d'amitié et d'affection. Nous demandons à Dieu, qu'il soit exalté! de les conduire dans la droite voie et de les guider vers la religion solide.

De cette ville d'Andujar à une ville qu'on appelle Linarès, il y a vingt-quatre milles. A une distance de trois ou quatre milles de la ville d'Andujar, on se sépare du Guadalquivir, qu'on laisse sur sa droite, au point où l'on descend des montagnes. Linarès est une ville moyenne, ayant conservé des vestiges d'une ancienne civilisation.La majeure partie de ses habitants se compose des descendants des Andalos. En dehors de la ville existent de nombreuses mines de plomb[35]; ce métal est transporté dans beaucoup de villes d'Espagne.

[35]Les importantes mines de sulfure de plomb et de cuivre de Linarès appartiennent actuellement à l'Etat, qui les fait exploiter.

[35]Les importantes mines de sulfure de plomb et de cuivre de Linarès appartiennent actuellement à l'Etat, qui les fait exploiter.

Quand nous arrivâmes à Linarès, les habitants vinrent au-devant de nous, suivant la coutume, pour nous saluer. Nous vîmes aussi venir plusieurs moines qui nous présentèrent leurs salutations et nous demandèrent, au nom des religieuses, d'aller les visiter. Nous leur promîmes notre visite pour le lendemain. Etant sortis de la ville, dans la matinée, nous allâmes frapper au couvent où elles étaient enfermées. Nous fûmes introduits: nous les trouvâmes dans une maison contiguë à une église et séparée d'elle par un grillage en cuivre, d'où elles pouvaient voir l'église et entendre la messe. Cesreligieuses sont extrêmement gardées et enfermées. On y rencontre depuis la jeune fille de sept ans jusqu'aux vieilles les plus âgées; toutes sont vierges. Leur coutume à cet égard est que toute personne ayant envie de se faire religieuse et d'embrasser la vie dévote entre dans le couvent installé dans ce but, qu'elle soit jeune ou vieille, après avoir juré et rendu témoignage qu'elle n'a choisi l'entrée dans cet établissement qu'une fois éteints en elle tous désirs et besoins mondains, et qu'elle n'éprouve aucune passion pour un homme, ni velléité de voir, d'entrer ou de sortir. Elle est alors admise au couvent et revêt un habillement grossier. Celles qui ont de la fortune touchent leurs revenus par acompte; celles qui en sont dépourvues servent les autres et vivent avec elles, ou bien elles sont entretenues sur la dotation qui leur est affectée. Dans ce couvent destiné aux religieuses, appelées en langue européennemonkâs[36], il ne pénètre absolumentaucun homme. Elles ont des vieilles chargées de les garder. Ainsi, l'une d'elles est-elle atteinte d'une maladie qui nécessite la présence du médecin, celui-ci est appelé et il n'arrive auprès de la malade qu'escorté de quatre vieilles, l'une à sa droite, l'autre à sa gauche, la troisième derrière et la quatrième devant lui. Elles l'entourent aussitôt qu'il franchit la porte du couvent et ne le quittent qu'à sa sortie. L'entrée d'une femme au couvent équivaut à sa mort, attendu qu'elle n'a plus besoin de rien. Toutefois celle d'entre elles qui entre encore jeune, avant la puberté, y reste jusqu'à l'approche de l'âge pubère. Elle est alors consultée et entièrement libre de choisir. Si elle préfère cet établissement, qu'elle l'aime mieux et dise: «Je n'ai aucun désir de sortir ni de me marier,» après qu'elle a été laissée seule pour réfléchir, sa décision est constatée par témoins et on prend d'elle des promesses et des engagements attestant qu'elle demeure là de son propre gré et qu'il ne lui reste plus ni attachementni sympathie pour aucune des choses du monde. Aime-t-elle mieux sortir et se marier, il n'est mis aucun empêchement à son choix et sa demande est accueillie. Il en est qui préfèrent rester au couvent à cause de l'habitude qu'elles en ont prise; d'autres, en agissant ainsi, s'imaginent suivre la meilleure voie; d'autres encore redoutent d'être blâmées et honnies pour être sorties après avoir été considérées comme religieuses. Le motif le plus fort de leur entrée au couvent est le manque de dot à donner à un mari. Il est, en effet, dans la coutume des chrétiens que la femme fournit la dot de chez elle. Il s'est établi sur ce point une telle rivalité que, par suite, nombre de personnes ne peuvent la donner, à l'exception de celles qui jouissent d'une grande opulence ou acquièrent une grande succession, et elles entrent dans cet établissement, fondé dans ce but, lorsqu'elles ne se trouvent pas suffisamment riches. Parmi ces religieuses on rencontre aussi des personnes appartenant à la plus haute noblesse et possédantune fortune considérable: elles prétendent se consacrer à la vie dévote et abandonner les biens de ce monde, leur rang, leurs titres, qu'elles laissent à d'autres de leurs sœurs ou de leurs parentes, pour entrer au couvent. La plupart d'entre elles sont vierges. Il en est que leur père ou leur mère désire garder à l'abri des dangers du monde et de l'opprobre des passions: on les enferme donc dans ce couvent à l'effet de les sauvegarder et de les préserver jusqu'au moment de leur mariage, et on les fait alors sortir. C'est ainsi que j'ai vu dans une maison de religieuses de la ville de Séville, une jeune fille remarquable par son extrême beauté, sa taille bien proportionnée et son gracieux et frais visage: elle avait quatorze ans ou à peu près. Son costume différait de celui des religieuses. Comme je m'enquis d'elle et dû motif de la différence de son costume, qui n'était pas le même que celui des autres religieuses, elles me répondirent qu'elle avait été mise là pour être gardée et préservée jusqu'à son mariage.Son père la leur avait confiée pendant qu'elle était encore à la mamelle, âgée de vingt mois. Ces religieuses ont des opinions et des pratiques qui s'éloignent de celles des moines. Il existe parmi elles un ordre appeléAl Amakâlsoûs. Leur règle monacale est de ne gagner et thésauriser ni une pièce de cuivre, ni une monnaie d'or. Elles vivent d'aumônes que les chrétiens prétendent être la (véritable) aumône.

[36]C'est l'espagnolmonjas.

[36]C'est l'espagnolmonjas.

De même, il existe un ordre de femmes ayant une règle de vie ascétique très rigoureuse; elle consiste en ce que, dès son entrée dans le couvent connu pour appartenir à cet ordre, la femme prend les engagements les plus formels et jure qu'elle renonce absolument au monde et à tout intérêt terrestre, et qu'elle ne regardera plus personne autre que ses compagnes du couvent, au point que, si son père ou sa mère désire la voir, elle doit se couvrir le visage d'un voile qui l'empêche de les regarder. Contrairement à ce qui se passe dans les autres ordres, cesreligieuses sont méprisées et vivent dans la misère. Même les fenêtres grillées qui les séparent de l'église et d'où elles entendent l'impiété, sont excessivement étroites et dans un lieu obscur; en outre, la fenêtre est garnie extérieurement, du côté de l'église, de fers crochus, de pointes acérées et de nombreux clous qui empêchent d'en approcher, quoique le grillage soit très serré, de peur que personne ne s'avance jusque-là. La fenêtre est petite et placée dans un endroit obscur afin que de là elles ne voient rien et ne soient point vues. Les religieuses de cet ordre établies dans la ville de Carmona demandèrent à nous voir et le gouverneur nous pria de nous rendre auprès d'elles. Nous les trouvâmes dans l'état que je viens de décrire, plongées dans la malpropreté et la misère. Quand la conversation se fut établie entre nous et que nous voulûmes partir, l'une d'elles dit: «Que signifie cette phrase:Que Dieu nous conduise ainsi que vous dans la voie du salut? Ne savons-nous pas certes où l'on nous conduit[37]?»A la géhenne, lui répondis-je? Quel détestable dénouement!»

[37]Qor'ân, surate LVIII, verset 9.

[37]Qor'ân, surate LVIII, verset 9.

Cet ordre vit dans la malpropreté et est voué à la vie monacale la plus sévère. Quant aux autres religieuses, elles passent leur vie, il est vrai, emprisonnées, ne sortent jamais ni ne se marient, sont réglées dans leur costume et subissent d'autres privations mondaines. Néanmoins il y a loin de ces ordres à l'ordre rigide dont nous parlons. Les autres religieuses suivent les pratiques des moines en ce qui regarde la malpropreté et la richesse. Il est tel moine, en effet, que tu trouves ayant embrassé cet état comme un moyen d'arriver aux biens de ce monde et de les amasser; car, s'il a quelque influence auprès du gouvernement, il touche sur les revenus de la dotation des milliers (d'écus) destinés, suivant lui, à le faire vivre. Il en est qui ont pris l'habit pour se reposer des peines et des fatigues du monde; le repos leur suffit. D'autres s'en servent enguise de bouclier qui les cache et les protège, en même temps qu'il les met à l'abri des propos des gens, attendu que personne ne peut dire quoique ce soit d'un moine, ni l'accuser d'une vilaine action, en eût-il été le témoin et l'eût-il constatée. Ces hommes sont les égarés, les pauvres, les dévoyés du chemin de la vérité. Ils se sont égarés et ont égaré les autres. Que Dieu en débarrasse la terre et la remplisse de l'invocation perpétuelle de son nom! Les circonstances nous ont entraîné à ces réflexions.

Revenons maintenant à la description de la ville de Linarès où nous avons vu ces religieuses. Ainsi que nous l'avons dit, c'est une ville de moyenne grandeur et conservant des vestiges de civilisation. Ses habitants sont affables. Par suite de leur affabilité et de leurs habitudes hospitalières, tous, hommes et femmes, se rassemblèrent et apportèrent des instruments de musique. Ils ont coutume de danser, homme et femme ensemble. Ainsi, l'homme qui désire danser se lève etchoisit sa danseuse, jeune ou âgée; il la salue en ôtant le chapeau qu'il a sur la tête et lui donne la main en signe d'accord; elle ne peut absolument refuser. Les habitants de cette ville sont pour le plus grand nombre adonnés au labourage et à l'agriculture. Il n'y existe aucune maison de commerce, ni aucun objet de trafic, car elle n'est pas comptée parmi les cités civilisées.

De cette ville de Linarès (nous nous dirigeâmes) vers le hameau deTorry Kouân Abân(Torre Juan Abad), qui est un grand hameau dont les habitants sont plutôt nomades. Leur genre de vie est semblable à celui de nos Berbers qui habitent les montagnes de Fahs et leurs environs. Ils sortirent à notre rencontre le jour de notre arrivée chez eux; une bande de leurs femmes tenaient à la main des espèces de guitares (mazâhîr) et des tambours de basque, suivant la coutume des Berbers de notre pays. Leur chant diffère de celui des chrétiens qui habitent les villes civilisées. Nous fîmes notre entrée dans cehameau le jour de notre départ de Linarès, jour où nous quittâmes la contrée appelée Andalousie pour entrer dans la Manche, dont nous avons déjà parlé et qui est un pays rude, montagneux, plein de pierres et de sentiers raboteux, de marais aux épais fourrés, d'arbres et de rivières desséchées; car cette région nommée Manche est une contrée très sèche où il ne pousse que de l'absinthe. C'est surtout un pays sec relativement à l'Andalousie; il est presque entièrement dépourvu d'eaux, sa terre est rouge et ses villes sont dans un état primitif, contrairement à ce qu'on trouve dans l'Andalousie.

Du hameau de Torre Juan Abad, le mottorreveut dire «tour,» nous arrivâmes à une maison disposée pour recevoir les voyageurs, près d'une ville qu'on appelleChokalânah(Socalana); car celle-ci est située au pied d'une montagne et écartée de la route. Telles sont les coutumes espagnoles dans toute cette province d'Andalousie et autres lieux du pays de l'ʽadouah: à chaque deux ou trois étapes,ils établissent unfondoq(hôtellerie) ou une maison propre à loger les hôtes et les voyageurs. Quand le voyageur arrive dans l'un de ces établissements, il y descend et trouve telle nourriture qu'il désire, à des prix variés, suivant ses moyens de fortune; il trouve aussi du fourrage pour ses montures et un lit pour lui. Il mange, se repose et nourrit ses bêtes, si c'est pendant le jour. Si la nuit est venue, il n'a qu'à parler et à faire connaître ce qu'il préfère et désire. Quand il veut partir, la femme ou la fille de celui qui est chargé dufondoqou de la maison installée pour les voyageurs vient à lui tenant à la main une note sur laquelle elle a calculé le prix de sa nourriture et de l'entretien des bêtes de somme, le loyer de la chambre et du lit. Il ne peut refuser de donner tout ce qu'on lui a compté, sans éplucher la note, le maître de l'hôtellerie ou de l'établissement payant au roi pour cette installation une redevance déterminée. Aussi ne rencontre-t-on aucun voyageur en ce pays, son trajet soit-il court ou long, qui passe la nuit en pleinecampagne ou qui fasse la sieste là où l'envie l'en prend. Le voyage ne s'accomplit que dans un temps donné, pour un parcours fixé, attendu qu'en partant il sait qu'il fera la sieste dans tel endroit et passera la nuit dans tel autre. Le voyageur ne porte avec lui, pendant la durée de son voyage, ni provisions, ni aliments quelconques; il n'a besoin que de se munir d'argent pour ses dépenses. Ces dépenses sont très fortes à cause des prix toujours élevés. Ainsi tu rencontres en Espagne tel homme désirant vivre sans aucun excès dans le boire ni le manger et recherchant l'économie sans prodigalité. Eh bien! malgré tous ses efforts, un écu ne lui suffit pas. Quant à ceux qui aiment à faire bonne chère, leurs dépenses sont très grandes, et ils ont besoin de beaucoup d'argent.

En dépit de cette prospérité et du grand nombre de hameaux, villages et villes qui existent en Espagne, personne ne peut voyager seul pendant la durée des travaux agricoles dans la Sierra Morena et dans toute la province de la Manche, tant estgrande la crainte qui y règne, tant il y a de brigands. Les chrétiens qui étaient chargés du soin de nous conduire prenaient leurs précautions et se tenaient prêts, dès que nous parvînmes dans cette région. Ils n'aimaient pas qu'aucun de nos compagnons et de nos gens allât en avant ou restât en arrière, de peur des accidents. Rencontrions-nous trois ou quatre individus, nous leur demandions pourquoi ils passaient par petits groupes. «C'est que, disaient-ils, de pareilles gens sont à redouter, car quand ils en trouvent l'occasion, dans ces régions peu sûres, ils agissent comme les brigands et il est impossible de découvrir même leur trace. Quant aux brigands, il n'y en a là que rarement.»

Je rencontrai à Torre Juan Abad, pendant que je revenais de Madrid, un homme d'un village appelé Qousara, distant de quelques milles dudit Torre. M'ayant salué et souhaité la bienvenue, il me dit qu'il était lié de grande amitié avec don Alonso, le petit-neveu du roi de Grenade,et prétendit qu'il lui avait écrit de Madrid une lettre dans laquelle il lui imposait l'obligation de nous accompagner dans cet endroit dangereux, et le pressait de ne pas nous quitter pendant notre trajet à travers ce pays, où l'on s'attend constamment à quelque attaque. Cet homme était du nombre des brigands de cette montagne. Il était très fort et très courageux. On raconte qu'à l'époque où il se livrait au brigandage, le roi d'Espagne envoya un jour un détachement de trois cents archers pour le saisir. Il se cacha dans un coin de ces montagnes, et les hommes s'en retournèrent sans avoir pu mettre la main sur lui. Il revint alors dans sa maison à Qousara et, aujourd'hui, il y habite sans rien craindre ni pour sa personne, ni pour ses biens. Cependant il désirerait obtenir du roi un sauf-conduit au moyen duquel il serait en sûreté et qu'il garderait en signe de réhabilitation et de grâce. Quant à lui, pour sa personne, il n'a peur de rien. Nous avons vu ses pâturages (ʽazâïb) et ses chevaux paissant librement sur unegrande étendue de terrain, près de la ville. Ils étaient laissés en liberté au milieu des pâturages. Lui-même nous a cité les actes de brigandage qu'il a commis dans cette montagne; mais actuellement il en témoigne du repentir. «Si j'étais prêt pour le voyage, me dit-il, je me rendrais avec toi chez Mouley Ismaʽïl[38]et lui demanderais une lettre de recommandation pour le roi d'Espagne afin qu'il m'accorde ma grâce et que mon esprit soit tranquille. Si, dans la suite, quelqu'un arrivait dans ce pays, je l'accompagnerais et viendrais avec lui.» Lorsqu'il voulut mettre à exécution le projet pour lequel il était venu, c'est-à-dire nous accompagner, nous lui dîmes: «Nous n'avons pas besoin que tu nousaccompagnes; il vaut mieux que tu t'en retournes chez toi.» Nous insistâmes pour le renvoyer; mais il refusa et voulut absolument venir avec nous et nous tenir compagnie. Nous le laissâmes donc faire, tant pour qu'il satisfît son désir qu'à cause de l'amitié de don Alonso dont il se prévalait. Il nous accompagna une journée ainsi qu'un de ses amis, et nous quitta après avoir pris de nous l'engagement de retourner à sa demeure.

[38]Mouley Ismâʽîl, que l'ambassadeur désigne plus généralement sous le titre honorifique d'El Mansoûr billah, est le deuxième sultan de la seconde dynastie (Filély) des Chérifs du Maroc, encore régnante. Ce prince, dont le long règne dura de 1672 à 1727, chassa les Anglais de Tanger en 1684. Aidé par Louis XIV, il reprit en 1689 Larache aux Espagnols, auxquels il avait déjà enlevé Mahdiyah huit ans auparavant. Mais il assiégea vainement Ceuta.

[38]Mouley Ismâʽîl, que l'ambassadeur désigne plus généralement sous le titre honorifique d'El Mansoûr billah, est le deuxième sultan de la seconde dynastie (Filély) des Chérifs du Maroc, encore régnante. Ce prince, dont le long règne dura de 1672 à 1727, chassa les Anglais de Tanger en 1684. Aidé par Louis XIV, il reprit en 1689 Larache aux Espagnols, auxquels il avait déjà enlevé Mahdiyah huit ans auparavant. Mais il assiégea vainement Ceuta.

Dans ces hôtelleries (fanâdeq) disposées pour les voyageurs se trouvent des chevaux préparés pour les agents en mission et les courriers du gouvernement qui, en une heure, parcourent une grande distance. Voici ce qui a lieu: A peine un courrier approche-t-il dudit établissement, qu'ils appellent dans leur languebentah[39], qu'on fait sortir un cheval tout sellé et on le lui amène à la porte de l'hôtellerie. On lui présente un verre de vin et deuxœufs de poule. Après avoir bu, le courrier échange son cheval contre celui qu'on lui a amené. Le chef de l'établissement le fait accompagner par un autre homme, également à cheval, de telle sorte que, quand il se trouve à proximité de l'hôtellerie suivante, il sonne de la trompette qu'il porte avec lui et qui lui sert à donner le signal. Le courrier, à peine arrivé, trouve le cheval préparé ainsi que le vin et le reste qu'il a l'habitude de prendre. Il remet à son compagnon de route le cheval sur lequel il est venu, pour qu'il le rende à son propriétaire, et en prend un autre en emmenant également un autre homme. Il agit de même à chaque deux ou trois étapes. C'est pourquoi il franchit en un seul jour une distance considérable.


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