Chapter 3

[39]C'est le terme espagnolventa, hôtellerie isolée pour les voyageurs.

[39]C'est le terme espagnolventa, hôtellerie isolée pour les voyageurs.

Pendant que nous nous trouvions dans la ville de San Lucar, sur l'Océan[40], il nous arrivait de Madrid des lettres du cardinal et des ministres d'Espagne, qui avaienttrois jours de date. Nous en étions émerveillés, la distance entre les deux villes étant de plus de trois cents milles.

[40]Litt., la grande mer.

[40]Litt., la grande mer.

C'est de cette manière que les choses se passent dans les autres pays d'Europe. Toutefois le courrier est obligé, à la première étape, de produire une pièce signée par celui qui l'expédie, attestant qu'il est envoyé dans tel pays, pour que l'hôtelier lui donne le cheval et l'homme qui doit l'accompagner. Une fois qu'il a remis ce certificat au premier hôtelier, ce que lui donne celui-ci est comme une garantie et une caution, dans la crainte qu'on n'ait affaire à quelqu'un qui s'enfuit à cause d'une mauvaise action qu'il aurait commise ou d'un acte quelconque du même genre, et contre lequel il est nécessaire de se prémunir. Dans ce cas les hôteliers encourraient une peine ou seraient taxés d'inexpérience. Le courrier n'a donc plus besoin, après la première étape, ni de certificat, ni de constatation. Le loyer du cheval et du domestique qui l'accompagne est fixé chez eux pour chaque heure.L'hôtelier est tenu de pourvoir à tout le nécessaire. Il acquitte une redevance déterminée entre les mains de l'agent préposé aux perceptions de ce genre, lesquelles font partie des droits d'octroi et revenus du roi. Le courrier paye ce qu'il doit et l'hôtelier donne ce à quoi il est tenu pour ce service particulier, qu'il afferme au commencement de chaque année. La plupart des revenus des (gouvernements) européens proviennent des droits d'octroi et autres semblables.

De cette maison située près de Socolana (nous nous dirigeâmes) vers une autre hôtellerie disposée également pour le logement des voyageurs et qu'on appelleVenta de San Andrès. Les voyageurs y descendent suivant la coutume. Elle est située à proximité de villages attenant les uns aux autres et de hameaux très peuplés. Les habitants de ces hameaux, hommes et femmes, vinrent nous trouver, et aussi leur gouverneur, père de grandes filles, très belles et de fils en bas âge. Il les amena d'une distance de trois milles. Cesgens sont plutôt nomades que civilisés, par suite de leur éloignement des grandes cités, foyers de la civilisation.

A quatre milles de cette hôtellerie, on trouve un endroit où il y a un petit fleuve, et une autre hôtellerie pour loger les voyageurs, ainsi qu'une église à laquelle accourent les chrétiens de toutes les localités, villages ou villes. Cette église possède un merveilleux jardin contenant une source d'eau douce et occupant un vaste espace à perte de vue. Dans cet espace se tient une fois l'an un marché, le premier jour du mois de...[41]. Les voyageurs, les commerçants et les trafiquants s'y rendent de tous côtés et s'y réunissent de tous les points. Pendant quinze jours, le centre de cette contrée est habité sans qu'on élève aucune construction; puis on se disperse et il n'est de nouveau repeuplé que l'année suivante au jour fixé du même mois. Ils appellent cela, dans leur langue,une foire[42]; ce qui signifie «un marché.»

[41]Le nom du mois est resté en blanc dans les deux mss.

[41]Le nom du mois est resté en blanc dans les deux mss.

[42]En espagnolferia.

[42]En espagnolferia.

De l'endroit de ce marché (nous arrivâmes) à une ville nommée Almenbrilla. C'est une ville qui témoigne d'une ancienne civilisation. La plupart de ces villes portent aujourd'hui le nom de village, parce que les habitants sont devenus nomades et qu'elles ont perdu la signification attachée au mot de ville; en effet, comme les chrétiens, que Dieu les extermine! ne prennent aucun soin de construire des remparts et ne les réparent point lorsqu'ils tombent en ruines, il n'est plus resté aux villes que le nom de village. Le territoire d'Almenbrilla se compose de terres labourables et cultivables. Elle a très peu d'eau, à l'exception dessâqiahqui se trouvent dans ses jardins.

A un mille de cette ville on en rencontre une autre qu'on appelle Manzanarès. Ses jardins touchent ceux d'Almenbrilla. Elle est plus civilisée que cette dernière. Quand nous en fûmes proche, il arrivaà notre rencontre des gens d'entre les habitants notables d'une ville nommée Almagro, située à neuf milles de Manzanarès. C'étaient les gendres du chrétien Alépin, l'interprète venu de la part du roi d'Espagne en qualité d'ambassadeur. Ils arrivèrent de leur susdite ville et descendirent dans la maison d'un clerc, leur cousin. Le clerc chez les chrétiens est l'étudiant qui a lu leurs sciences, mais qui n'est pas moine. Toutefois le clerc est aussi assimilé au moine en ce qu'il ne se marie pas. Son costume diffère de celui des moines et des autres chrétiens. Ce sont ces clercs qui disent les messes, ce qui signifie les prières, jouent de l'instrument de musique dans les églises[43]et récitent les livres de leurs prières en chantant. Il en est parmi eux qu'on a mutilés pour rendre leur voix plus belle et plus douce. J'ai vu à Madrid, chez le roi, deux jeunes étudiants qu'on avait soumis à la mutilation: ils étaient attachés au palaispour chanter les prières avec accompagnement de musique, ce que les Espagnols aiment beaucoup. Ces gens qui arrivèrent d'Almagro étaient des notables de la ville, où ils jouissaient d'une grande considération. Ils venaient à notre rencontre. Après nous avoir salués et nous avoir souhaité la bienvenue, ils nous emmenèrent à la maison de leur cousin. Ils avaient préparé un autre logis pour les chrétiens qui nous accompagnaient. Ils dépensèrent pour la circonstance une somme considérable. A notre arrivée dans la ville, nous trouvâmes celle-ci jolie. A son extrémité est une petiteqasbahfortifiée et munie d'un mur élevé et de tours; ce mur est entouré d'une seconde muraille, et le tout, d'un fossé servant de défense et habilement creusé. La ville elle-même n'a pas de muraille.

[43]Litt., dans les mosquées.

[43]Litt., dans les mosquées.

Nous entrâmes donc dans la maison du clerc, qui nous témoigna une grande joie et nous montra tous les tableaux et autres objets du même genre qu'il avait et dont il était grand amateur. Il nous pria et nous supplia de boire avec lui duvin dont il nous fit un pompeux éloge, nous assurant qu'il était chez lui depuis longtemps et vieux de nombre d'années. Nous lui répondîmes: «Dans notre religion il ne nous est pas licite de boire du vin et notre doctrine religieuse ne nous le permet pas.» Il se mit alors à s'apitoyer sur ce que nous buvions de l'eau froide toute pure. Nous passâmes la nuit chez lui: il avait fait venir ses parentes telles que ses cousines et ses sœurs, attendu qu'il était célibataire. Le lendemain ses cousins sortirent avec nous pour nous reconduire. Après être parvenus jusqu'au dehors de la ville, ils retournèrent dans leurs maisons et leur pays.

De cette ville appelée Manzanarès (nous nous dirigeâmes) vers une autre ville qu'on nomme Mora, c'est-à-dire «Musulmane.» Le motif de cette appellation est, si je ne me trompe, que peut-être elle embrassa le christianisme plus tard que les villes de son voisinage. L'espace compris entre les deux villes est complanté d'un nombre incalculable devignes; nous voyageâmes, en effet, la majeure partie de cette journée au milieu de vignobles, car dans la plupart de ces districts il n'y a d'autres arbres que les vignes, et cela à cause de la proximité où les habitants de cette contrée se trouvent de Madrid. Ils en ont multiplié la plantation parce que les habitants de la capitale en font une consommation constante, de tous les moments, et quand ils prennent leurs repas. Le vin est leur principale boisson. Tu trouves dans ce pays bien peu de gens buvant de l'eau. Et cependant, malgré la quantité de vin qu'ils absorbent, tu ne rencontres aucun d'eux pris de vin, ou ivre, ou ayant perdu la raison. Celui qui en boit beaucoup au point de s'enivrer est méprisé et n'est compté chez eux absolument pour rien. Ce vin qu'ils boivent, les uns le mélangent avec de l'eau; d'autres le boivent pur en petite quantité. A cause de la prodigieuse consommation qu'ils en font et de la population considérable que renferme Madrid, population composée tantdes habitants que de ceux qui y viennent pour séjourner, se fixer ou faire le commerce, le vin s'y vend à un prix très élevé. Il est frappé, à la porte de la ville, d'un droit égal aux deux tiers de sa valeur, mais les gens n'y font pas attention, parce qu'ils ne peuvent en aucun temps se passer de vin, habitués qu'ils sont tous à en faire usage, hommes, femmes et enfants des deux sexes, grands et gens du peuple, religieux, prêtres, diacres, moines, etc. Tout le monde en boit; personne ne s'en prive.

Mora est une ville de moyenne grandeur, plutôt petite. Les habitants sont au même degré de civilisation que ceux de Manzanarès et leur ressemblent. Quand nous eûmes quitté la ville de Mora, après y avoir passé une nuit, et que nous eûmes fait environ quinze milles, nous arrivâmes sur les bords d'un grand fleuve qu'on appelle leWâdy Takho(Tajo, le Tage); c'est celui qui passe devant la ville de Tolède, située à environ six milles sur la gauche du chemin que nous suivons.La ville s'aperçoit de ce point, à l'horizon, étant située sur une colline qui domine ce fleuve. En cet endroit du fleuve, par lequel nous passâmes, est un grand palais appartenant au roi et où il descend quand il vient chasser sur les bords du fleuve et aux alentours. En effet en passant on a à sa droite, des deux côtés du fleuve, des marais et des fourrés d'arbres. L'accès en est prohibé et ils sont gardés pour la chasse du roi; c'est pourquoi personne ne peut y pénétrer, ni y chasser. Comme ce chemin est celui que l'on suit pour aller à Madrid, dans la Castille et ailleurs, et qu'il n'y a pas de pont sur le fleuve pour le franchir, on a placé de grandes poutres reliées les unes aux autres et on y a attaché des cordes aux deux rives. Lorsqu'il arrive une caravane, une troupe de gens, une voiture ou un convoi de charrettes[44], le bac est approché du rivage du fleuve et les bêtes de somme y descendent sans peine ni fatigue. Unseul homme tire le bac de l'autre bord. Pendant qu'on est dans sa voiture ou sur sa monture, on n'a pas le temps de s'apercevoir (de rien) qu'on a déjà traversé le fleuve et atteint la rive opposée avec la plus grande facilité. On paye pour le passage un prix minime, sans importance. Ce fleuve est d'un aspect grandiose; il occupe un grand espace et coule à larges bords. Ses rives sont occupées par des constructions, des hameaux, des moulins en grand nombre, des métairies en quantité incalculable. On y pêche du poisson, en très petite quantité toutefois.

[44]El ghalayrah men el qarârît.

[44]El ghalayrah men el qarârît.

A la distance de six milles de ce fleuve est un village nomade, sans civilisation, que l'on appelleBentas. Les habitants portent sur eux pour la plupart le cachet de leur état nomade. C'est là que nous passâmes la nuit, lorsque nous eûmes traversé le fleuve, et c'est de ce village que nous nous mîmes en route le jour qui fut celui de notre entrée à Madrid, cette dernière n'en étant séparée que par une distance de vingt milles. En deçà dela ville de Madrid, à six milles, est une grande ville qu'on appelle Getafé; elle est très grande; néanmoins à cause de sa proximité de la capitale Madrid, c'est celle-ci qui est actuellement la capitale. Là demeurent jusqu'à présent les rois d'Espagne. La civilisation de cette ville de Getafé et d'autres parmi toutes les grandes cités de l'Espagne s'est transportée à Madrid.

Nous arrivâmes à Getafé au milieu du jour. Nous y trouvâmes un des principaux serviteurs du roi, nommé Carlos del Castillo[45]et portant le titre de comte. Il était dans une voiture du roi lui-même, qui l'avait envoyé au-devant de nous, ce comte étant le fonctionnaire chargé par lui d'aller à la rencontre des ambassades qui lui sont adressées des États musulmans et autres. Tel est l'office de ce comte; il n'en a pas d'autre. Cette charge lui vaut trois mille écus par an. Lorsqu'il nous rencontra, il mit pied à terre, nous saluaau nom de son souverain et nous fit monter dans la voiture qui l'avait amené, après nous avoir souhaité la bienvenue et témoigné la plus grande politesse. Il voyagea avec nous dans la direction de Madrid. Quand nous en fûmes à un mille environ, nous aperçûmes une foule nombreuse de gens accourus à notre rencontre, les uns en voiture, les autres à pied ou à cheval, etc. Nous arrivâmes à la ville. Elle est située sur une élévation, au bord d'un grand fleuve qui descend de montagnes couvertes de neige; ces montagnes sont celles qui séparent cette région de la Castille appelée Vieille Castille. Madrid se trouve dans la Castille qui porte le nom de Nouvelle-Castille. Le fleuve a beaucoup d'eau pendant l'hiver à cause des neiges qui tombent sur ces montagnes; on l'appelle Manzanarès. Il est traversé par deux grands ponts dont l'un est admirablement construit. L'autre avait été détruit par le courant: on est en train de réunir les matériaux pour sa reconstruction. Les piliers sont déjà achevés, etl'on a établi par-dessus des poutres solides sur lesquelles peuvent passer les voitures, les charrettes et autres véhicules, ainsi que les gens. Nous entrâmes donc dans la ville. C'est une ville grande, bien bâtie, vaste, spacieuse et renfermant une population considérable. Nous y trouvâmes des prisonniers (musulmans) joyeux et contents, proclamant à haute voix la profession de foi et la bénédiction sur le prophète, que Dieu le bénisse et le salue! et faisant des vœux de victoire pour notre maître El Mansoûr billah. Les enfants chrétiens répétaient leurs cris. Nous passâmes, en entrant, devant le palais du roi. Nous l'aperçûmes debout à une fenêtre et regardant de derrière la vitre. «C'est celui-là (le roi),» nous dit-on. Les prisonniers nous accompagnaient, continuant à pousser leurs cris de joie. On nous fit passer par de larges rues, toutes dallées en pierres, jusqu'à ce que nous arrivâmes à une maison située près de celle du roi. C'est une grande maison qu'il réserve pour y loger(les ambassadeurs) qui arrivent des États éloignés et d'une nation autre que les chrétiens. Pour ceux-ci, en effet, la coutume est qu'ils descendent chez le roi durant trois jours et se pourvoient eux-mêmes d'une maison d'habitation, s'ils viennent avec l'intention de résider et d'habiter; car il est dans les habitudes des souverains européens de s'adresser des envoyés qu'on appelle ambassadeurs et qui servent là d'intermédiaires entre eux et les souverains pour la correspondance et les autres affaires qu'ils ont les uns avec les autres. Ceux qui arrivent sans appartenir à ces nations descendent dans cette maison jusqu'à ce qu'ils s'en aillent, comme l'ambassade des Turcs qui vint en Espagne il y a quarante ans. On a prétendu qu'elle arrivait de Constantinople, mais la vérité est qu'elle avait été envoyée par un de ces fous qui voudraient créer des embarras au sultan de Constantinople. Il y a trois ans, il en est venu une de la Moscovie, pays éloigné, situé du côté du pôle nord. Ces ambassadeursarrivèrent auprès du roi d'Espagne pour demander à sa mère la main d'une de ses nièces[46]qui se trouvait en Allemagne; le roi de Moscovie voulait l'épouser. Mais comme les parents de la jeune fille ne désiraient pas ce mariage, on le fit dépendre de la décision que prendrait sa tante maternelle et on fit partir les ambassadeurs pour l'Espagne. Telle est la cause de la venue de l'ambassade moscovite auprès du roi, d'après ce que l'on a raconté.

[45]Introducteur des ambassadeurs.

[45]Introducteur des ambassadeurs.

[46]Fille de sa sœur.—La mère de Charles II, Marie-Anne d'Autriche, fille de l'empereur Ferdinand III, mourut le 16 mai 1696.

[46]Fille de sa sœur.—La mère de Charles II, Marie-Anne d'Autriche, fille de l'empereur Ferdinand III, mourut le 16 mai 1696.

En entrant dans ce logis, nous trouvâmes une maison très grande; elle avait été garnie de tapis, de tableaux et de tous les approvisionnements. Nous y trouvâmes aussi un serviteur qui veillait à son entretien; c'était un des serviteurs chargés du lit du roi. Il nous transmit les salutations de son souverain, après nous avoir souhaité la bienvenue à plusieurs reprises.Nous demeurâmes là douze jours. Notre entrée à Madrid eut lieu le samedi, septième jour du mois derabiʽde notre prophète. Durant ces douze jours, nous recevions la visite du comte qui était chargé de nous, du serviteur de la maison et d'autres personnages de distinction. Ils venaient matin et soir nous saluer de la part de leur maître. «Le roi, nous disaient-ils, désire que vous vous reposiez des fatigues du voyage; il se prépare à vous donner audience et fait les plus grands apprêts pour que votre réception ait lieu en grande pompe.» Aussitôt que les douze jours furent écoulés, le comte chargé de nous vint nous informer que son souverain était prêt à nous recevoir.

Il se mit à nous questionner sur la manière dont nous saluerions, afin d'en donner avis au roi avant notre entrée, attendu que nous étions les premiers de notre nation, que Dieu l'exalte! à être reçus par lui. Nous lui fîmes connaître quel était notre salut entre coreligionnaires et celui que nous donnions auxpersonnes n'appartenant pas à notre religion. Celui-ci était ainsi conçu: «Que le salut soit sur celui qui suit la droite voie,» sans une parole de plus. Il s'en alla informer son maître de notre réponse. Le roi fut tout étonné de cette formule de salutation à laquelle il n'était pas habitué et qu'il ne pouvait qu'accepter, sachant bien que nous étions fermement résolus à ne pas y ajouter un mot. Le comte revint tenant à la main un papier sur lequel on avait écrit la manière dont nous entrerions, quels personnages étaient désignés pour nous rencontrer à la porte et qui était leur chef, afin que nous fissions attention à l'étiquette les concernant. Il ajouta que le majordome,—ce qui signifiewakîl(préposé),—serait à telle porte accompagné de tels et tels hauts dignitaires et ayant avec lui tels et tels soldats de la garde; qu'à telle porte, il y en aurait tant et tant. «Et à telle porte, nous dit-il, les principaux seigneurs de la noblesse, ducs et autres, viendront au-devant de vous.»

Le lendemain, il arriva chez nous à l'heure fixée; son souverain s'était préparé pour la réception. Il nous conduisit vers le palais. Nous trouvâmes les gens de la ville tous rassemblés, femmes et hommes, et ce ne fut qu'avec de grands efforts et beaucoup de peine que nous pûmes y atteindre, tant la foule était considérable. Quand nous fûmes à proximité de la porte, nous rencontrâmes le majordome,wakîl, accompagné des grands personnages et des soldats. Il salua et nous souhaita la bienvenue. Étant entrés dans la maison qu'ils appellent en leur langue «palacio,» mot qui signifiemechouar, nous commençâmes à défiler devant les groupes de hauts personnages et de grands seigneurs qui nous saluaient. Chacun d'eux se tenait debout à la place qui lui avait été assignée. Puis nous pénétrâmes dans une grande salle surmontée d'une coupole et à la porte de laquelle nous rencontrâmes le secrétaire du grand Conseil. C'est un homme âgé, que la vieillesse a voûté. Il nous fit le meilleuraccueil. Il était entouré de plusieurs ducs et comtes. Il nous introduisit dans une autre salle à coupole. Nous trouvâmes alors le roi debout, le cou orné d'une chaîne d'or. Telles sont les coutumes des rois européens. Cette chaîne, chez eux, tient lieu de couronne. A sa droite était une table d'or incrustée de pierreries. Il l'avait fait disposer et placer, pendant notre séjour, après notre arrivée, pour y déposer la lettre du sultan, par respect pour celui qui l'avait envoyée, que Dieu l'exalte! A la droite de la table se tenait un de ses ministres appelé lecondestable(connétable); c'est son ministre qui a en mains les revenus et les dépenses ainsi que l'intendance du palais et de tout ce qui regarde particulièrement le roi, sa famille et sa maison. C'est un des hauts fonctionnaires du Conseil. Ce ministre avait à sa droite la reine, qu'entouraient en grand nombre les femmes et les filles des grands seigneurs. A la gauche du roi se tenaient d'autres ministres. Quand nous fûmes entrés dans l'appartement où il se trouvait,il nous souhaita la bienvenue et se montra gai et de bonne humeur, nous témoignant beaucoup de politesse et d'égards. Il nous demanda à plusieurs reprises des nouvelles de notre maître El Mansoûr billah et, en prononçant son nom, il ôta, en signe de respect et d'honneur, le chapeau qu'il avait sur la tête. «Il va très bien, grâce à Dieu,» lui dîmes-nous, et nous lui présentâmes la lettre du sultan, après l'avoir baisée et mise sur notre tête. Il la prit de sa main, la baisa et la déposa sur la table préparée à cet effet; il s'était de nouveau découvert. Ensuite il se mit à nous adresser des questions sur notre voyage et sur la fatigue et les ennuis que nous avions éprouvés en route. Nous lui répondîmes: «(Nous avons accompli le voyage) très bien.» Nous le remerciâmes de ce qu'il avait fait et de ce qu'avaient fait ses serviteurs qui nous avaient escortés pendant la route. Il en fut content et satisfait, et, après que nous eûmes échangé encore quelques paroles, il ajouta: «Louange àDieu qui vous a fait arriver en bonne santé! Nous reparlerons de l'objet de votre voyage une autre fois.» Et nous sortîmes de chez lui accompagnés par ceux qui l'entouraient et qui vinrent nous reconduire jusqu'à notre demeure.

Ce roi est un homme encore jeune; il est âgé d'environ trente ans[47]. Son teint est blanc; sa taille, petite; son visage est allongé et son front large. Il se nomme Carloschecondo, ce qui signifie «second». Les Espagnols entendent par là qu'il est le second de sa famille portant ce nom. Originaire de la Flandre, en Hollande, il n'est pas de la race des rois d'Espagne qui firent la guerre aux musulmans et s'emparèrent de l'Andalousie, de la Castille et d'autres provinces de ce pays. En effet, le premier de ces rois-là portait le nom de Saint-Ferdinand[48]et c'est celui quis'empara de Grenade et de tous les musulmans qui restèrent sur le territoire de cette ville. Il avait fixé sa résidence à Séville, que Dieu en fasse de nouveau une cité musulmane! Lorsqu'il mourut, il laissa un fils appelé Ferdinand comme son père et surnommé le Catholique[49]. Il occupa le trône, après son père, durant peu d'années, et mourut sans laisser d'enfant mâle. A sa mort, la royauté fut exercée par sa femmeZábîl(Isabelle), fille du roi d'Aragon. Aragon est une des capitales de cetteʽadouahet une résidence royale.

[47]Charles II naquit le 6 novembre 1661.

[47]Charles II naquit le 6 novembre 1661.

[48]C'est Ferdinand III, roi de Castille et de Léon, qui porte le titre de saint. Il mourut le 30 mai 1252. Il s'empara de Cordoue en 1236, de Séville en 1248, de Xérès, de Cadix, de San Lucar, etc., en 1250. Le roi de Grenade Abou Saïd se rendit son vassal et lui abandonna Jaën. Ferdinand III fut canonisé l'an 1671.

[48]C'est Ferdinand III, roi de Castille et de Léon, qui porte le titre de saint. Il mourut le 30 mai 1252. Il s'empara de Cordoue en 1236, de Séville en 1248, de Xérès, de Cadix, de San Lucar, etc., en 1250. Le roi de Grenade Abou Saïd se rendit son vassal et lui abandonna Jaën. Ferdinand III fut canonisé l'an 1671.

[49]Ferdinand V le Catholique était fils de Jean II, roi de Navarre et d'Aragon; il épousa en 1469 Isabelle de Castille, qui mourut en 1504; lui-même ne mourut qu'en 1516; mais en 1505, Philippe Ier, dit leBeau, et mari de l'infante Jeanne, prit le titre de roi de Castille.

[49]Ferdinand V le Catholique était fils de Jean II, roi de Navarre et d'Aragon; il épousa en 1469 Isabelle de Castille, qui mourut en 1504; lui-même ne mourut qu'en 1516; mais en 1505, Philippe Ier, dit leBeau, et mari de l'infante Jeanne, prit le titre de roi de Castille.

Isabelle resta sur le trône des années; elle sortait, rentrait, montait à cheval, galopait et se livrait à tous les exercices pratiqués par les hommes. De son temps unamiral espagnol découvrit le pays des Indiens actuellement en leur possession. Il vit que les habitants vivaient dans l'anarchie et comme des bêtes de somme. Ils n'avaient aucun équipement militaire; celui-ci consistait en morceaux de bois dans lesquels ils mettaient une pierre à briquet, et ils combattaient ainsi. S'étant donc aperçu de l'état de ces gens et ayant reconnu combien ils étaient simples et ignorants, il revint en Espagne en informer la reine Isabelle. La reine lui fit équiper trois vaisseaux et envoya avec lui de la cavalerie et des canons. Ayant regagné le pays qu'il avait vu, il y débarqua. Les naturels le combattirent; mais il les vainquit, se rendit maître d'eux et se saisit de leur roi. Les Espagnols continuent à posséder dans l'Inde de nombreux territoires et de vastes régions d'où ils tirent chaque année de quoi les enrichir. Par suite de la conquête de ces pays indiens, des profits qu'ils rapportent et des richesses considérables qui en sont tirées, la nation espagnole est devenue aujourd'hui la plusriche et celle qui a les plus grands revenus de la chrétienté. Toutefois l'amour du bien-être et les douceurs de la civilisation dominent chez elle, et c'est à peine si l'on trouve un individu de cette nation qui fasse le commerce ou voyage à l'étranger dans un but de trafic, comme c'est l'habitude d'autres peuples chrétiens, tels que les Hollandais, les Anglais, les Français, les Génois, etc. De même ces vils métiers auxquels se livrent les gens de la basse classe et la lie du peuple sont repoussés par cette nation, qui se regarde comme supérieure aux autres nations chrétiennes[50]. Le plus grand nombre deceux qui s'occupent de ces basses professions en Espagne sont les Français, et cela parce que leur pays n'offre que très difficilement des moyens d'existence et des ressources. Ils envahissent l'Espagne pour y servir et pour acquérir et amasser de l'argent. En peu de temps ils arrivent à une grande fortune. Il en est parmi eux qui abandonnent leur pays et se fixent dans celui-ci. Bien qu'il y fasse cher vivre, les bénéfices y sont considérables.

[50]Il y a aussi une chose qui contribue fort à laisser les Espagnols sans argent, c'est un nombre prodigieux de Français et de Flamans qui les viennent servir, soit qu'ils travaillent à la culture des terres, ou aux bâtiments, ou aux choses les plus serviles, que les dons Diègues et les dons Rodriguez tiennent si fort au-dessous d'eux soit par vanité ou par paresse, qu'ils aimeraient mieux mourir de faim, que de se résoudre à les faire. Les étrangers ne sont pas si délicats; ils y viennent, et lorsqu'ils ont amassé quelque argent, ils se retirent en leur pays, pendant qu'il en revient d'autres à leur place, qui s'employent aux mêmes choses. L'on en compte jusqu'à quatre-vingt mille qui entrent et qui sortent du royaume de cette manière. (Mémoires de la cour d'Espagne, t. II, p. 395, Paris, 1692.)

[50]Il y a aussi une chose qui contribue fort à laisser les Espagnols sans argent, c'est un nombre prodigieux de Français et de Flamans qui les viennent servir, soit qu'ils travaillent à la culture des terres, ou aux bâtiments, ou aux choses les plus serviles, que les dons Diègues et les dons Rodriguez tiennent si fort au-dessous d'eux soit par vanité ou par paresse, qu'ils aimeraient mieux mourir de faim, que de se résoudre à les faire. Les étrangers ne sont pas si délicats; ils y viennent, et lorsqu'ils ont amassé quelque argent, ils se retirent en leur pays, pendant qu'il en revient d'autres à leur place, qui s'employent aux mêmes choses. L'on en compte jusqu'à quatre-vingt mille qui entrent et qui sortent du royaume de cette manière. (Mémoires de la cour d'Espagne, t. II, p. 395, Paris, 1692.)

Les Espagnols se considèrent pour la plupart comme employés du gouvernement ou faisant partie de l'armée, et regardent comme au-dessous d'eux de s'occuper d'un métier ou de se livrer au trafic et au commerce, dans l'espoir qu'ils seront comptés parmi les nobles ou que, s'ils n'arrivent pas eux-mêmes à la noblesse, ils la lègueront à leurs descendants. C'est une de leurs habitudes que tous lesartisans, gens de métiers et commerçants ne peuvent monter en voiture dans la capitale où est le roi. Lorsque l'un d'eux désire obtenir la noblesse ou approcher du gouvernement pour être mis au nombre de ses employés, il abandonne ces professions qu'il regarde comme déshonorantes, avec l'espoir que sa descendance obtiendra après lui un titre nobiliaire.

Quant à lui, en ce qui le concerne, il n'y parviendra pas, quelques efforts qu'il fasse, à moins qu'il ne soit un de ces riches commerçants qui ne tiennent pas la balance ni ne s'asseyent dans une boutique, tels que les grands négociants ayant un vaste commerce et d'immenses richesses grâce auxquels ils n'ont pas besoin de vendre et d'acheter dans les magasins et les marchés. Celui-là, en effet, arrive à la noblesse en quittant le négoce et ne s'en occupant plus du tout.

La noblesse chez eux consiste à porter sur l'épaule, sur le vêtement dont ils s'enveloppent, une croix dessinée d'une manière déterminée. C'est là un degré denoblesse qu'atteint seul celui qui jouit d'une certaine influence dans la chrétienté. Il faut qu'il compte sept aïeux chrétiens d'après des témoignages de chrétiens de toute époque et qui déclarent connaître son père et son aïeul et avoir entendu d'autres et de plus âgés qu'eux certifier qu'un tel, de telle descendance, est chrétien, fils de chrétien, jusqu'au septième de ses aïeux et que parmi ceux-ci il n'y en a eu aucun auquel on puisse reprocher une tache ni même un soupçon de judaïsme ou de toute autre religion non chrétienne. Il reçoit alors l'autorisation de faire dessiner cette croix sur son épaule, après avoir donné dans ce but de fortes sommes aux membres du Conseil et ensuite aux moines qui lui octroient aussi la permission de la porter. C'est là une de leurs croyances et de leurs pratiques erronées. Ce signe de la croix n'est obtenu, ainsi que nous venons de le dire, que par ceux dont l'origine est chrétienne, pure, et par ceux qui, descendant des Andalos (Maures) et appartenant aux grands deleur nation se sont ensuite faits chrétiens pour leurs intérêts: on leur a alors donné ce signe qui indique qu'ils appartenaient dans l'origine à l'islamisme; ce signe est celui de leur noblesse dans cette mauvaise religion, dont Dieu nous préserve!

Mais revenons à notre récit qui avait pour objet de faire connaître ce roi. Nous mentionnerons ses ancêtres et dirons comment lui est échu le trône d'Espagne et d'autres pays tels que la Flandre, le royaume de Naples et les autres états placés sous son sceptre. Voici sa généalogie, que Dieu le jette dans l'abaissement: Charles II, fils de Philippe IV, fils de Philippe III, fils de Philippe II, fils de Charles Quint, fils de Philippe leBeau(hermoso). Ce Philippe le Beau était un grand comte des habitants de la Flandre, où il s'est fait un renom et une réputation et dont il avait le gouvernement. A la mort de Ferdinand le Catholique, qui résidait à Séville, ainsi que nous l'avons dit, et ne laissa pas d'enfant mâle à qui léguer après lui le gouvernement des gens de sa nation,sa femme Isabelle monta sur le trône. Cette reine avait une fille nommée Jeanne qu'elle avait mariée au comte de Flandre nommé Philippeelmoso[51], mot qui chez les Espagnols, signifie «beau jeune homme;» car ce prince était passé en proverbe chez eux, à son époque, pour sa beauté, ce qui lui valut le surnom d'elmoso. Quand la reine Isabelle mourut, sa fille qu'elle avait eue du roi Ferdinand était mariée en Flandre; on envoya quérir cette princesse pour qu'elle héritât du trône de ses ancêtres. Elle arriva avec son mari Philippe le Beau, dont elle avait un fils en bas âge appelé Carlosquinto;quintosignifie «cinquième.» Les Espagnols entendent par là qu'il fut le cinquième souverain du nom de Carlos (Charles) par rapport à ses ancêtres du même nom qui avaient régné avant lui. Toutefois il fut le premier à porter ce nom parmi les rois d'Espagne de cette détestable race, que Dieu en purgela terre! En considération de ce qu'il fut le premier, le petit-fils de son petit-fils porte celui dechekondo, ce qui signifie «second.» La fille de Ferdinand monta donc sur le trône d'Espagne avec son époux; et ce Charles-Quint, son fils, grandit et devint un roi redoutable d'entre les souverains chrétiens, que Dieu les anéantisse! Il était plein de bravoure, de ruse, d'astuce et de méchanceté; il ne resta pas un moment tranquille depuis le jour où il fut devenu grand. Il n'eut ni trêve ni repos qu'il n'étendît les bornes de son empire et de sa domination: il se mit à parcourir les contrées et à les subjuguer dans toutes les régions des polythéistes chrétiens; voyagea, se donna du mouvement, fit marcher des troupes et des armées sur terre et sur mer. On a fait le calcul de ses voyages par mer: ils ont atteint le chiffre de plus de vingt. C'est lui qui vint attaquer Alger avec une flotte nombreuse, composée de vaisseaux et de galères, et qui comprenait plus de trois cents navires. Il avait porté avec luidans ses navires des instruments de construction et tout ce qui lui était nécessaire comme chaux, pierres, ouvriers, manœuvres. Il jeta l'ancre devant la ville pendant la nuit: les habitants ne s'étaient aperçus de rien, lorsque, à la pointe du jour, ils virent une tour qui les dominait et qui était très forte. Il y avait placé des canons et des mortiers (anfâd). De là il se mit à démolir leurs murailles et à ruiner les remparts, les maisons, les fortifications. Les Algériens serrés de près se trouvaient réduits à la dernière extrémité, et Charles-Quint était sur le point de s'emparer d'eux. Mais Dieu, qu'il soit glorifié! ne le voulut pas et vint au secours de sa religion inébranlable,pour l'élever au-dessus de toutes les religions[52]: il fit gonfler la mer et soulever les vagues, et tous les navires qu'avait amenés Charles-Quint furent engloutis. Le roi ne se sauva qu'avec sept navires et les troupes qu'ils portaient. Il essuya en mer une violentetempête. On a raconté à ce propos qu'ayant arraché de sa tête la couronne qu'il portait, il la jeta à la mer en s'écriant: «Que celui qui veut porter la couronne vienne à Alger la prendre». Il échappa au naufrage, lui et ceux que transportaient les sept navires qui furent sauvés.

[51]Hermoso, en espagnol.

[51]Hermoso, en espagnol.

[52]Qor'ân XLVIII, 8.

[52]Qor'ân XLVIII, 8.

C'est ce Charles-Quint qui assiégea également Tunis durant son règne et même dans cette expédition dirigée contre Alger. La tour qu'il construisit à Alger est celle connue aujourd'hui sous le nom detour de Mouley Hasan. Elle subsiste encore actuellement et est très solide: elle domine la ville et en est très proche, à une portée de canon. On la voit à droite en sortant par la porte d'ʽAzzoûn.

Charles-Quint soumit, pendant son règne, des provinces de l'Espagne et d'autres du pays de France, d'Allemagne, de Venise[53], etc. C'est de lui que nous avons parlé précédemment comme ayantfait la guerre au roi de France: il l'amena prisonnier à Madrid, puis le relâcha moyennant une rançon.

[53]Le ms. porte Valence.

[53]Le ms. porte Valence.

Entre autres faits concernant l'histoire de ce roi est celui-ci: quand il eut conquis l'Allemagne et qu'il fut devenu vieux, comme il avait un fils nommé Philippechekondo, ce qui veut dire «deuxième» de ce nom par rapport à son aïeul le comte venu de Flandre, il l'investit du gouvernement de l'Espagne, de la Flandre et de Milan. Charles avait aussi un frère appelé Ferdinand; il lui donna le gouvernement de l'Allemagne avec le titre d'empereur. C'est de sa race scélérate qu'est issu celui qui règne aujourd'hui, que Dieu le fasse périr et en purge la terre! Après avoir abdiqué en faveur de son fils et de son frère, il se fit moine et, étant entré dans un couvent de religieux, il fit partie de leur communauté. On prétend qu'il embrassa la vie dévote et prit l'habit monacal dans une ville appelée Placencia, dans la province de Castille, à cinquante milles de Madrid. La femme qu'il avait avant de sefaire moine était Isabelle, fille du roi de Portugal et sœur de Sébastien qui conduisit une désastreuse expédition dans notre pays en compagnie du fils de Mouley ʽAbd Allah.

Quand ce Philippe II fut monté sur le trône[54], il fut un des rois les plus scélérats de son temps. Il porta aussi la guerre en différents pays et assiégea une des métropoles de la France[55]. Il l'attaqua avec les canons et les mortiers (anfâd), espérant la renverser.

[54]En 1556.

[54]En 1556.

[55]Saint-Quentin, 1557.

[55]Saint-Quentin, 1557.

On a raconté que dans la ville qu'il assiégea il y avait une église dédiée à Lorenzoer-riâl(saint Laurent)[56]et placée entre la ville et les projectiles lancés par les canons, de telle sorte que les assiégés ne pouvaient être atteints. Or le siège avait traîné en longueur. Comme il n'existaitpas d'autre moyen que celui de raser l'église qui empêchait d'atteindre la ville, Philippe fit vœu de construire une autre église plus grande et de la dédier à ce Laurent[57]. Il plaça en conséquence les canons en face de la ville, détruisit l'église et de là atteignit la ville. A son retour, il bâtit l'église qu'il avait fait vœu d'élever. C'est celle qu'on appelle l'Escurial. L'Escurial est situé au pied de la montagne qui est près de Madrid. C'est une construction gigantesque; nous la décrirons en son lieu, s'il plaît à Dieu. Ce Philippe II s'était rendu, à ce qu'on prétend, auprès de son oncle maternel Sébastien, le roi de Portugal qui fit une expédition contre le pays des Arabes, sous le règne du sultan Mouley ʽAbd el Malek, fils du sultan Mouley Mohammad ech-Chaikh, pour soutenir les prétentions du fils de Mouley ʽAbd Allah. Ce Philippe, aussitôt qu'il apprit la nouvelle du (prochain) départ de son oncle pour lepays des musulmans, accourut auprès de lui et, s'étant entretenu avec lui à ce sujet, lui conseilla de demeurer tranquille et de ne pas s'exposer lui-même dans le pays des Arabes, en employant tels moyens d'attaque qu'il pourrait, sans aller en personne au secours de son protégé, attendu qu'il ne connaissait pas cette contrée, qu'il ne lui convenait pas de quitter ses propres états et qu'il n'était pas de force à lutter contre les musulmans en ce moment où le roi se trouvait dans le Maghreb. On a prétendu que son protégé lui montrait des lettres de quelques tribus du Gharb témoignant qu'elles étaient pour lui et prêtes à soutenir son parti. Le roi de Portugal, persistant dans son projet et restant sourd aux conseils de son neveu, ne tint aucun compte des paroles de celui-ci. Dieu voulut que dans cette expédition les musulmans remportassent une grande victoire, comme on n'en avait pas vu depuis longtemps. Le jour de cette expédition bénie, le sultan succomba à une maladie dont il avait été atteint pendantla route, lorsqu'il se mit en marche pour aller au-devant des chrétiens, à la nouvelle de leur départ. Les chrétiens citent sa bravoure et son énergie et disent que, tout malade qu'il était, il combattit avec son sabre jusqu'à ce que la maladie l'ayant terrassé, elle lui enlevât la force qui le poussait au combat. Il mourut donc, que Dieu lui fasse miséricorde! En ce même jour, mourut le fils de son frère, Mohammad ebn ʽAbd Allah, qui fut tué ainsi que Sébastien. Tous les chrétiens qui l'accompagnaient périrent; il ne s'en sauva qu'un petit nombre, si petit qu'il n'y a pas à en tenir compte. Le nombre des chrétiens s'élevait, comme on le sait chez nous, à quatre-vingt mille. Les chrétiens prétendent que l'armée commandée par Sébastien dans cette campagne se composait de dix-huit mille hommes, savoir: douze mille Portugais, trois mille Anglais, qu'il avait reçus comme secours en vertu du traité de paix et d'alliance conclu avec l'Angleterre, et trois mille Espagnols que son neveu Philippe II luiavait fournis. Le premier chiffre mentionné, qui est celui établi chez les musulmans, est le vrai. Pour ne pas avoir accueilli le conseil de son neveu et s'être exposé en pays arabe, le roi de Portugal est traité d'imbécile, et on l'accuse de légèreté d'esprit. Cette expédition bénie est la cause de l'affaiblissement de la nation portugaise jusqu'à ce jour. Que Dieu l'anéantisse!


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