Le jour au jour la révèle;La nuit l’annonce à la nuit.
Le jour au jour la révèle;La nuit l’annonce à la nuit.
Le jour au jour la révèle;La nuit l’annonce à la nuit.
Le jour au jour la révèle;
La nuit l’annonce à la nuit.
J’allais au pas pour jouir de l’enchantement de cette superbe perspective.
J’arrivai avec la nuit à Barcelone. Je comptais n’y séjourner qu’un jour, quoique ce soit une des plus belles villes de l’Europe. On dit qu’elle a été fondée deux cent cinquante ans avant notre ère, par Amilcar Barca, père d’Annibal le borgne. Je veux bien croire àl’époque de cette fondation; mais je pensais avec plus de plaisir au lord Peterborough, qui, ayant pris cette ville, la sauva du pillage, ne toucha point aux trésors immenses de sa cathédrale, et arracha une belle duchesse des mains des soldats. Barwick la reprit pour Philippe V, et la punit sévèrement de sa rébellion, ou de sa résistance. J’allai loger à la Fontaine-d’Or.
Le lendemain, les chanoines avaient déjà chanté matines, plus d’un poète trouvé trente rimes, les barbiers abattu bien des toisons, lorsque je m’éveillai. Je demandai aussitôt à mon hôte du chocolat et un barbier. Je voulais aller voir M. Aubert, consul de France, pour qui j’avais une lettre de recommandation.
Pendant que je déjeûnais, un moine, à la mine hypocrite, entra dans ma chambre, en me disant d’un ton mielleux:Ave maria purissima. Je lui répondis: Très humble serviteur. J’ai su depuis qu’il fallait repondre:Sine peccado concebida(conçue sans péché), ce qui résout une question qui a causé bien des disputes et de haines entre les cordeliers et les dominicains. Après son compliment, le moine me présenta une bourse, en me demandant quelque argent pour le luminaire de la Vierge. Mon Père, luidis-je en riant, la Vierge n’a pas besoin de luminaire: elle n’a qu’à se coucher de bonne heure. Le révérend s’enfuit à ces mots, en fesant le signe de la croix, et marmottant:Kesus!Kesus! J’en riais encore, lorsque je vis entrer une jeune femme grande et bien faite. Je lui demandai ce qu’il y avait pour son service. Je viens, me répondit-elle dans son dialecte catalan,[41]pour vous faire la barbe. — Vous,senora? —Si, senor; n’avez-vous pas demandé un barbier? Mon père est à l’assemblée de la confrérie des pénitents, et je viens à sa place. — J’en suis enchanté, pourvu que vous ne laissiez pas sur mon visage des traces de votre rasoir, et de vos études. Je craignais en effet qu’elle ne voulût faire son apprentissage sur le visage d’un vil Français: mais elle m’assura que je n’avais rien à craindre; qu’elle fesait tous les jours dix à douze barbes de matelots. Je livrai donc ma tête avec confiance à cette jeuneartiste. Je sentis avec plaisir sa main douce et légère se promener sur mon visageen le savonnant, et son rasoir semblait plutôt me caresser, qu’enlever une épaisse toison. L’opération finie, je lui demandai combien son père prenait pour une barbe. — Un réal (dix sous). Eh bien, en voilà quatre pour votre talent et le plaisir que vous m’avez fait. Elle me remercia par un doux sourire, en me disant:Viva usted mil anos(vivez mille ans). Cette formule de compliment est si usitée en Espagne, qu’un jeune homme, entendant lire le testament de son père décédé, touché des marques de tendresse qu’il lui donnait, répétait à chaque article: Cher père,viva usted mil anos. Au reste, j’appris bientôt qu’en Espagne nombre de femmes maniaient le rasoir avec la même dextérité que l’aiguille.[42]
Je demandai à mon hôte ce qu’il y avait à voir dans la ville? — Quatre-vingt deux églises, vingt-sept couvents d’hommes et dix-huit defemmes. — Grand Dieu! quelle pépinière d’élus et de saints! Avant de commencer ma tournée, j’allai chez notre consul qui me reçut avec toute l’urbanité et la grâce françaises; il me présenta à sa femme, qui me parut aussi aimable que jolie; elle me pria à dîner pour le lendemain, désolée d’être invitée ce jour-là chez don Velasco, gouverneur de la place. Je refusai d’abord l’invitation, m’excusant sur mon départ fixé au jour suivant; mais lui et sa femme me pressèrent avec tant de bonté et de chaleur, et madame Aubert surtout y mit tant de grâce, que je n’osai refuser. Il était écrit dans le grand livre des destinées que je ne partirais pas de sitôt. En quittant M. Aubert, j’allai parcourir la ville: ce que j’y admirai le plus, c’est la propreté des rues pavées de superbes dalles. L’affluence des habitants, des voitures, des ânes, annoncent l’activité des Catalans et de leur commerce. Je me promenai dans la place Saint-Michel, qui est fort belle, et à laquelle toutes les grandes rues viennent aboutir; j’y achetai des ciseaux et des rasoirs, qui sont fort estimés en Espagne et en France. Mon dîné fini, après avoir lu quelques fables de La Fontaine pour laisser tomber la chaleur, j’allai me promener sur labelle terrasse qui règne le long du port, dans le quartier nomméBarcelonette; les bords de cette promenade, qu’on appelle laLonja, sont embellis par de beaux édifices. Je jouissais tranquillement de ce lieu agréable et du soir d’un beau jour, rêvant à mes projets, à mon avenir, à la belle Séraphine. La lumière douce et mélancolique du crépuscule commençait à se répandre, quand tout-à-coup six hommes m’entourent et m’ordonnent de les suivre. Je leur réponds que je n’en ferai rien: l’un d’eux alors me saisit au collet; je lui ripostai par un vigoureux coup de poing sur la face; il crie, il beugle; et soudain les autres me serrent de si près, que je ne pus tirer mon épée. Je me débattis entre leurs bras; mais je n’avais pas la force d’Anthée ou d’Hercule. Ces coquins cherchèrent à m’imposer le respect et la crainte en disant qu’ils étaientlos familiaresdu saint-office, et ils m’invitèrent à la soumission pour éviter le scandale et le mauvais traitement. Je cédai à la force, et je fus mené dans les prisons de l’inquisition. Quand je me vis dans les serres de ces oiseaux de proie, moi officier français, simple voyageur, je me demandai quel était mon crime, ce que j’avaisà démêler avec ce tribunal odieux.[43]Ces prêtres jacobins, disais-je, ont-ils succédé àces druides qui se disaient les agents de la Divinité, et qui s’étaient arrogé le droit d’excommunier et de condamner à mort leurs concitoyens? Mais mes plaintes, mes imprécations se perdirent dans les airs.
Le lendemain, un Dominicain voilé d’hypocrisie, au langage fallacieux, vint me conjurer, par les entrailles de J. C., de confesser mes fautes pour obtenir ma liberté. Confessez les vôtres, lui dis-je; demandez pardon à Dieu de votre hypocrisie et de vos injustices. Dequel droit arrêtez-vous un gentilhomme français, qui n’est point soumis à votre infernale juridiction, et qui d’ailleurs n’a point manqué aux lois du pays? — Vierge sainte, vous me faites frémir! Je vais prier Dieu pour vous; j’espère qu’il vous ouvrira les yeux, et vous touchera le cœur. Vas prier le diable, dis-je tout bas; c’est ta divinité.
Cependant ce jour-là M. Aubert m’ayant attendu vainement pour dîner, envoya à mon auberge. On lui répondit que j’avais disparu depuis la veille, que j’avais laissé mes hardes, et que l’on ignorait ce que j’étais devenu. Cet obligeant consul, très-inquiet de mon sort, fit des perquisitions dans toute la ville; mais rien ne transpirait, et ne découvrait la trace de mes pas. Étonné de ce silence, il soupçonna qu’une indiscrétion de ma part avait pu m’attirer la vengeance du saint-office, dont il connaissait parfaitement l’esprit et les manœuvres. Il pria le capitaine-général de me réclamer. Les inquisiteurs nièrent ma détention avec le sang-froid de la fausseté et de la scélératesse; mais M. Aubert ne pouvant attribuer ma disparition à une autre cause raisonnable, persista à me croire dans les repaires du saint-office.
Le jour suivant, des familiers vinrent me chercher pour me conduire devant les trois inquisiteurs: on me présenta une casaque jaune pour l’endosser; je repoussai avec dédain cette livrée de satan. Mais on me fit entendre que je n’obtiendrais ma liberté que par ma soumission. Je comparus donc vêtu de jaune, un cierge vert à la main, devant les trois prêtres de Pluton. Dans la salle était déployé le drapeau du saint-office y où étaient peints un gril, des tenailles et un bûcher, avec ces mots:justice, charité, miséricorde. Quelle atroce ironie! Je fus tenté plus d’une fois de brûler avec mon cierge la face hideuse de l’un de ces jacobins; mon bon génie m’arrêta. L’un d’eux m’exhorta, avec l’air de la douceur, à faire l’aveu de ma faute. Ma grande faute, lui dis-je, est d’être venu dans un pays où des prêtres foulent aux pieds l’humanité, et se couvrent du manteau de la religion pour persécuter la vertu et l’innocence. — Est-ce tout ce que vous avez à nous dire? — Oui; ma conscience est sans crainte et sans remords. Tremblez; si le régiment où je sers apprend mon emprisonnement, il passera sur le ventre à dix régiments espagnols pour venir m’arracher à votre barbarie. — Dieu est lemaître; notre devoir est de veiller sur son troupeau en fidèles pasteurs: notre cœur en est affligé; mais vous retournerez en prison, jusqu’à ce que vous ayez reconnu votre faute. Je sortis en jetant sur eux un regard de mépris et d’indignation.
Rentré dans ma geole, je cherchai dans ma conscience la cause d’un pareil traitement; j’étais loin de penser que je le devais à ma réponse au moine quêteur sur la Vierge et son luminaire. Cependant M. Aubert, toujours persuadé que l’inquisition seule avait pu m’enlever, veillait sur ses démarches, et l’entourait d’espions. L’un d’eux lui apprend que trois des grands colliers de l’ordre de Saint-Dominique allaient partir pour Rome, députés à l’assemblée conventuelle qui devait s’y tenir. Il écrivit aussitôt à M. de Cholet, commandant de Perpignan, pour l’informer de ma disparition, de ses soupçons sur les auteurs de cette violence, et du passage à Perpignan des trois jacobins, l’invitant à les faire arrêter, et à ne les relâcher que lorsque le saint-office m’aurait mis en liberté.
M. de Cholet saisit avec joie l’occasion de la vengeance; l’ordre est donné à la porte de la ville d’arrêter les trois révérends. Ils arriventsur le midi, joyeux et avec un grand appétit; ils demandent à la sentinelle quelle est la meilleure auberge. L’officier de garde se présente, et leur annonce qu’on va les conduire chez le commandant de la place qui veut se charger de leur logement et de leur nourriture. Les révérends, ravis d’une si bonne aubaine, s’épuisent en remercîments, disent qu’ils ne veulent pas incommoder M. le commandant. — Allez, mes pères; M. de Cholet veut absolument vous faire les honneurs de la ville. En même temps il les fait escorter par quatre soldats et un sergent. Les pères marchaient tout joyeux, se félicitant entre eux et enchantés de la politesse française. Mes pères, leur dit M. de Cholet, je suis charmé de vous tenir dans cette ville; je vous attendais avec impatience. Je vous ai fait préparer votre logement. — Ah! M. le commandant, c’est trop de bonté; nous ne méritons pas... — Pardonnez-moi. N’avez-vous pas dans vos prisons, à Barcelone, un officier français, le chevalier de Saint-Gervais? — Non, M. le commandant; nous n’en avons jamais ouï parler. — J’en suis fâché pour vous; car je vais vous faire conduire en prison, où vous resterez au pain et à l’eau pour toute nourriture, jusqu’à ce quecet officier soit retrouvé. Les révérends, fort dépités, se récrient sur cette violation du droit des gens; ensuite disent qu’ils se résignaient à la volonté du Ciel, et que M. le commandant répondrait devant Dieu et devant le pape de la persécution qu’il fesait essuyer à des gens d’église. Oui, j’en fais mon affaire, leur dit le commandant; en attendant, vous allez vous rendre à la citadelle. Voilà mes trois papelards, à face rubiconde et fleurie, enfermés dans une étroite prison, condamnés au régime des Paul et des Hilaire, mais en pure perte pour leur salut; car ils se déchaînaient contre le jeûne et contre le commandant. Tous les jours le pourvoyeur, en leur apportant une cruche d’eau et leur ration de pain, leur demandait s’ils n’avaient rien à déclarer sur l’enlèvement de l’officier français. Pendant trois jours ils persistèrent dans leur dénégation; mais enfin le cri, non de leur conscience, mais de leur estomac, l’ennui de leur séjour fléchirent leur opiniâtreté. Ils demandèrent à parler à M. le commandant, qui se rendit aussitôt auprès d’eux. Ils avouèrent qu’un jeune officier français était dans les prisons du saint-office pour des propos impies qu’il avait tenus contre la Vierge. Sans doute, il a eu tort, leur dit M. deCholet; mais laissez à la Vierge le soin de sa vengeance. Écrivez à Barcelone qu’on le remette en liberté. En attendant, je vous garde en ôtage; mais j’adoucirai votre pénitence, et votre table ne sera plus aussi frugale. Les jacobins se hâtèrent d’écrire qu’on relachât bien vite ce damné de Français.
Pendant ce laps de temps, le dépit, l’impatitence, l’ennui, agitaient mon ame et l’accablaient du poids de la vie. Enfin, les inquisiteurs, sur la lettre de leurs confrères, se virent obligés de relâcher leur proie. L’un d’eux vint me dire que par égard pour ma jeunesse et ma qualité de Français, le saint-office avait délibéré de m’ouvrir les portes de ma prison, et que j’étais libre, mais qu’ils m’engageaient à avoir désormais plus de respect pour la Madonne, la mère de J. C. — Mon révérend père, lui dis-je, les Français ont toujours eu beaucoup de respect pour les dames. En prononçant ces mots, je m’élançai vers la porte, et quand je fus dans la rue, je crus sortir du tombeau pour renaître à la vie. Je courus aussitôt chez M. Aubert, qui m’embrassa avec transport, et m’apprit par quels moyens on m’avait arraché aux serres du saint-office. Il écrivit sur-le-champ à M. de Cholet, pour faireouvrir leur cage aux trois corbeaux voyageurs qui étaient venus se prendre dans les filets. Je dînai chez cet estimable consul. Sa femme me combla de bontés, m’invitant à rester un où deux jours à Barcelone. Madame, lui dis-je, j’en serais bien tenté, mais je suis un pigeon trop effrayé du voisinage des éperviers pour séjourner plus long-temps dans cette ville; je compte partir demain. Je passai le reste de la journée avec ces aimables époux: l’après-dînée des négociants français, instruits de cette aventure, vinrent me féliciter de ma délivrance, et l’on rit beaucoup du tour joué aux dominicains. L’un de ces négociants, nommé M.Duprat, homme d’esprit, me dit: Je vous conseille pourtant de payer à l’avenir le luminaire de la Vierge, plutôt que de vous brouiller avec l’inquisition, qui est le génie malfesant et tout-puissant de l’Espagne. Il a autant d’oreilles que d’yeux, et il est muni de serres très-fortes. Sachez que la mère de Saint-Dominique étant grosse de lui, rêva qu’elle accouchait d’un chien, qui tenait dans sa gueule un flambeau allumé. Ce présage s’est vérifié. — Comme celui d’Hécube, lui dis-je, qui rêva, enceinte de Pâris, qu’elle accouchait d’un tison ardent. — Je vais vous donner une idée, reprit M. Duprat,de la puissance et des manœuvres de ce terrible tribunal. Naguère à Cordoue, un nègre, esclave du trésorier de l’inquisition, pénétra, pendant la nuit, dans une maison voisine pour aller trouver une esclave dont il était fort épris. La maîtresse de cette femme, avertie par le bruit, s’avance vers la chambre; le nègre la rencontre et la poignarde. Le mari et quelques personnes accourent aux cris de cette infortunée. L’assassin est saisi, livré à la justice, jugé et condamné à mort. Il allait subir son jugement, lorsque le saint-office intervint et réclama le criminel. Le magistral répond qu’il a été jugé selon la loi. L’inquisition le menace de ses foudres, et le juge effrayé lui remet le nègre. Le conseil de Castille, alarmé de cet abus de pouvoir, porta ses plaintes au pied du trône. Le roi fit donner l’ordre, par le grand-inquisiteur, de rendre le coupable. Cet ordre fut réitéré jusqu’à trois fois; enfin les inquisiteurs de Cordoue, forcés d’obéir, aimèrent mieux faire évader l’esclave que de fléchir sous l’autorité civile. Vous voyez, monsieur le chevalier, jusqu’où s’étend le crédit et le despotisme de cette puissance religieuse. — Oui, lui dis-je, et j’ajoutai,crimine ab uno disce omnes.[44]— Ce qui est peut-être aussi étonnant qu’impie, nous dit M. Aubert, c’est que le souverain pontife accorde des indulgences à tous ceux qui assistent à des auto-da-fé. J’ai lu une relation très-curieuse de l’un de ces auto-da-fé célébré en 1680. L’écrivain commence ainsi sa narration: «Votre Majesté ne sera pas dégoûtée de voir décrire ce qu’elle a vu exécuter. Lorsque Jupiter fulmina les Titans, l’antiquité le nomma le roi des Dieux et le plaça dans les astres. Que sera-ce d’un protecteur de l’église? Les éléments et les astres ne seront-ils pas touchés de l’éclat de ce Jupiter chrétien?» Ensuite, après avoir célébré la Croix-Verte qui sert de blason et d’étendard au saint-office, le narrateur ajoute: «Comme les païens ne dédièrent à leurs dieux que des arbres verts, le myrte à Vénus, l’olivier à Pallas et le laurier à Apollon, ainsi nous dédions à votre Majesté les triomphes de la Croix-Verte.» — Un trait qui fait honneur à la mémoire de Cromwel, reprit M. Duprat, c’est d’avoir offert à l’Espagne toutes les forces de l’Angleterre contre la France, à condition que l’on supprimerait le tribunal du saint-office. Il est vrai qu’il demandait aussi la liberté du commerce de l’Amérique pour la nationanglaise. Une partie de reversi avec madame Aubert, termina cette conversation. Je passai ainsi une journée très-agréable. Cet aimable consul, au moment de nous séparer, me dit: «Monsieur le chevalier, respectez l’inquisition comme les Romains respectaient leur mauvais génie. On peut, en Espagne, jouir d’une grande liberté, être fripon, voleur, athée même, pourvu que l’on fléchisse le genou devant l’idole. Je lui promis de la respecter désormais, comme le voyageur dans la Lybie respecte le sommeil du lion. J’ai renoncé, ajoutais-je, à la décoration dusan Benito, comme à celle de la Toison-d’Or. Il me conseilla d’aller voir le mont Serrat, qui n’est qu’à huit lieues de Barcelone; il m’offrit une lettre pour un des pères avec lequel il avait quelque liaison; je l’acceptai, en le remerciant vivement de toutes ses bontés et de ses bons avis. J’eus le plaisir d’embrasser madame Aubert, qui me dit en souriant: Si vous étiez resté plus long-temps avec nous, vous auriez été le chevalier de la Vierge et le mien. — Et beaucoup plus fidèle à l’une qu’a l’autre, lui répondis-je en riant.
Je partis pour le mont Serrat au jour naissant, monté sur le fidèle Podagre, pressant son allure, car il me semblait que j’avais encore àma poursuite tous les familiers de l’inquisition. Le chemin fut praticable jusqu’à Molinos del Reys, où je dînai; je traversai ensuite un pont de cinq cents pieds de long sur la rivière de Lobregat; de là je gravis une montagne escarpée. Je trouvai sur ma route une jeune femme chargée d’un petit enfant; elle se traînait avec peine et versait un torrent de larmes. Je lui demandai le sujet de ses pleurs et le but de son voyage. Je viens, dit-elle, de Gironne: je vais au mont Serrat, prier laMadonnede me rendre mon mari, esclave à Alger. Je suis à jeûn depuis douze heures, et je ne puis donner du lait à mon enfant. J’ai perdu une piastre forte (cinq livres) qui me restait, ou plutôt je crois qu’on me l’a volée: je ne puis plus me soutenir. Je descendis de cheval. Je lui fis manger un morceau de chocolat, et boire d’un vin de la Selva que j’avais dans un flacon d’osier. Ce vin balsamique et le chocolat restaurèrent ses forces. Je la fis monter sur mon cheval, malgré sa résistance, et je la suivis à pied, chargé de son enfant. Cette bonne femme ne doutait pas que laMadonnene brisât les fers de son mari. Je lui laissai cette douce illusion: l’espérance est la divinité des malheureux. Nous arrivâmes au mont Serrat audéclin du jour. Je rendis à cette femme la piastre qu’on lui avait volée: elle en pleura de reconnaissance, et me promit de dire quatre rosaires pour moi. Je demandai don Pedro, l’ami de M. Aubert, et, sur sa recommandation, je fus très-bien accueilli. Il me dit que je pouvais rester trois jours dans le monastère, qui accordait l’hospitalité pendant ce temps à tout étranger, riche ou pauvre.[45]Je lui répondis que je me proposais de repartir le lendemain, après que j’aurais vu la maison. Je fus très-bien traité à soupé, et les révérends me firent boire d’un excellent vin de Malvoisie des coteaux de Sitgis;[46]et je vis que si ces bons pères étaient fort attachés au culte de laMadonne, ils ne négligeaient pas celui de Bacchus. Ces cénobites étaient au nombre desoixante-seize, de l’ordre de Saint-Benoît.[47]A mon lever, don Pedro me proposa de commencer notre tournée par l’église. J’y comptai quatre-vingts lampes d’argent, et quantité de chandeliers du même métal. La chapelle de la Vierge est derrière l’autel, séparée du chœur par une superbe grille. La Vierge est très-brune: elle tient l’enfant Jésus entre ses bras. Quatre cierges, dans de grands chandeliers donnés par un duc de Medina Cœli, brûlent devant elle. Un amas d’ex-voto, de jambes, de cuisses, de bras, et d’autres membres tapissent les murailles. Je me croyais en Grèce, au temple d’Esculape. Don Pedro me raconta que cetteMadonneavait été trouvée par des bergers, en 880. La nouvelle s’en étant aussitôt répandue, l’évêque de Barcelone, suivi de son clergé, vint la prendre pour la transporter ailleurs. La procession se mit en marche; mais, après une centaine de pas, la Vierge s’arrêta d’elle-même, sans qu’on pût la faire avancer:et c’est au lieu de sa station que, depuis, on a bâti le couvent. Je trouvai, comme de raison, le miracle fort beau. Don Pedro m’ouvrit l’armoire des reliques. Vous avez là, lui dis-je, une précieuse et abondante collection. — Elle n’est pas si riche que celle de la cathédrale de Burgos, où l’on possède une cassette qui contient un morceau de la verge de Moïse, un os du prophête Zacharie, un soulier de la Vierge, une pierre du Calvaire, un peu de sable du Jourdain, et une boite de plomb remplie du sang des innocents. Ce sont là, lui dis-je, des richesses inappréciables. Il me montra deux couronnes chargées de pierreries, l’une pour la Vierge, l’autre four l’enfant Jésus. J’aperçus, au fond d’une armoire, une longue épée couverte de rouille. C’est, me dit don Pedro, l’épée dont s’arma Ignace de Loyola, pour aller combattre le Maure qui niait la virginité de Marie. Pour se préparer au combat, il fit la veille des armes, et se déclara chevalier de la Vierge. Le Maure avant refusé de se battre, Ignace vint ici déposer son épée aux pieds de laMadonne. On a publié que c’est dans ce couvent qu’il avait conçu le plan de sa société; mais il est impossible, à moins d’un miracle, qu’un homme aussi ignorant ait imaginé unouvrage si admirable; voici la vérité. Nous avons, dans notre bibliothèque, un livre intitulé,Exercices de la Vie spirituelle, composé par le vénérable Père Cisneros, notre abbé, cousin du cardinal Ximenès; le successeur de don Cisneros le prêta à Loyola; Ignace le copia mot à mot, et lui et ses disciples répandirent le bruit qu’il le tenait de la Vierge.[48]Les Loyolistes ont fait peindre à Rome, sur le plafond de l’église de Saint-Louis de Gonzague, saint Ignace, dans le ciel, aux pieds de Jésus, et entouré d’une foule de disciples conduits par les anges. Ils ont pratiqué, dans cette même église, une ouverture devant l’autel, où leurs pénitents, leurs affidés viennent jeter les lettres adressées à ce saint; et ces pères leur font accroire qu’elles parviennent à leur adresse.C’est par ces moyens frauduleux qu’ils pénètrent les secrets des familles. Ils prétendent encore que la Vierge apparut à saint Ignace, lui recommanda son fils, et lui dit que sa société devait s’appeler la compagnie de Jésus. Je compris à ce récit que ce bon Père n’aimait pas les jésuites. L’inscription de cette pierre, ajouta don Pedro, a été gravée en son honneur.[49]J’en pris une copie. Il me conduisit ensuite aux quinze hermitages disséminés sur la montagne, dans un espace de deux lieues. A quelques pas de l’église, j’aperçus un immense rocher incliné, qui menaçait d’écraser le couvent. Je demandai au Père si la chute de cette lourde masse ne les effrayait pas. — Non; tous les matins nous disons une messe pour prier la Vierge de la tenir enchaînée. Mais dernièrement, pour nous punir de nos fautes, et réchauffer notre tiédeur, elle permit à une partie de cette roche de se détacher; et dans sa chute elle écrasa l’infirmerie et plusieurs malades. — Ce n’étaient cependant pasles malades qui avaient péché? — Non, mais c’est le secret du couvent. Nous montâmes environ six cents marches presque perpendiculaires, et nous nous reposions de temps en temps sur des sièges placés exprès pour la commodité des voyageurs. Au milieu de ces déserts et de leur aspect sauvage, j’apercevais, dans les intervalles, des tapis de verdure dont le contraste souriait à l’imagination. C’est dans ces petites vallées qu’on a bâti quinze hermitages, ou cellules, qu’habitent quinze hermites, la plupart gentilshommes, occupés de leur salut, oublieux des vanités et des folies du monde. Chaque hermitage a une chapelle, un puits creusé dans le roc, et un petit jardin; leur vêtement est brun, et leur menton couvert d’une longue barbe. Dans la première cellule, nous trouvâmes un sexagénaire.
Jam senior, sed nuda Deo viridisque senectus.[50]
Jam senior, sed nuda Deo viridisque senectus.[50]
Jam senior, sed nuda Deo viridisque senectus.[50]
Jam senior, sed nuda Deo viridisque senectus.[50]
Je lui fis compliment sur sa santé, et le bonheur dont il paraissait jouir. — Oui, grâce à Dieu, je ne troquerais pas ma cellule, que j’habite depuis ma première jeunesse, pour le trône d’Espagne. J’y vis depuis quarante anssans infirmités et sans regrets. Lorsqu’on est bien avec Dieu, le calme et la confiance régnent dans notre ame. — Permettez-moi de vous demander quel motif vous a décidé, à la fleur de votre âge, à vous ensevelir dans cette solitude? — C’est un sermon sur le jugement dernier. J’aimais le monde et ses délices; l’amour et le plaisir filaient toutes mes journées: je vivais dans le bourbier du péché, et dans l’oubli de Dieu et de mon ame. Un jour, à Valence, un grand prédicateur annonça un sermon sur le jugement dernier, honoré de la présence d’un cardinal. La curiosité, bien plus que la dévotion, m’y entraîna avec la foule. L’éloquent prédicateur commença à répandre la terreur par le tableau effrayant des supplices de l’enfer; et tout-à-coup il s’écria d’une voix tonnante: La trompette qui doit réveiller les morts, et les citer au tribunal de la justice divine, peut sonner dans huit jours, peut-être demain. Que dis-je? tremblez, misérables pécheurs! peut-être aujourd’hui, tout-à-l’heure, dans ce moment même. A ces mots, l’église retentit du son éclatant de plusieurs trompettes; l’effroi s’empare de l’assemblée; on se lève, on se précipite les uns sur les autres pour sortir; les femmes jettent les hautscris; et moi, froissé, moulu, échappé avec peine à travers la foule, je fuis, la frayeur, le trouble et le remords dans l’ame, croyant toujours entendre la trompette du jugement dernier. Rentré dans ma chambre, je me jette au pied du crucifix, et je promets à Dieu de sortir de l’abîme du péché, et de me retirer dans son temple avec ses saints et ses lévites. Le lendemain, je quittai la maison paternelle sans voir ni prévenir ma mère. Mon père n’existait plus; et je me réfugiai dans le monastère où l’on voulut bien me recevoir.[51]— Sans doute, votre vie est austère et pénible? — Non, rien ne coûte, quand c’est pour Dieuet pour son salut que l’on se mortifie. Nous nous levons à deux heures du matin pour prier dans nos cellules; au point du jour, une cloche nous appelle à la messe de la paroisse, qui est au centre de nos hermitages. — Quelle est votre nourriture? — Le couvent nous fournit du pain, du vin, de l’huile, du sel; et, tous les trois ans, il nous donne un habit, des bas, une paire de souliers, et une somme de 90 francs pour subvenir à nos autres besoins. — Et cela peut vous suffire? — Oui, Saint Pacôme et Saint Antoine n’en avaient pas autant. J’ai pourtant encore une petite ressource: je cultive des fleurs que j’envoie aux habitants des environs, et l’on me donne en échange des légumes, du chocolat, des nippes et de la Malvoisie. Vous voyez que la manne du Ciel tombe parfois dans mon hermitage. Le temps le plus pénible est celui du noviciat. Nous servons un an comme frères lais: nous en remplissons toutes les fonctions; nous passons six autres années dans les différents emplois de la maison; ensuite, on nous donne l’hermitage le plus élevé; et, par succession de temps et à la mort de nos frères, nous descendons à la cellule la plus voisine. Je lui aurais cité volontiers ce beau vers de Corneille, s’il avait pu me comprendre:
Et monté sur le faîte, il aspire à descendre.
Et monté sur le faîte, il aspire à descendre.
Et monté sur le faîte, il aspire à descendre.
Et monté sur le faîte, il aspire à descendre.
Il ajouta: nous fesons les mêmes vœux que les pères bénédictins; nous ne mangeons jamais de viande, toute conversation entre nous nous est défendue; et de plus, nous ne pouvons jamais quitter le monastère. Je trouvai ce dernier vœu bien cruel et bien peu raisonnable.
Nous prîmes congé de cet heureux anachorète, et nous continuâmes notre ascension. Don Pedro me montra la cellule nomméeMaureza, où avait vécu, ou plutôtdéliréIgnace de Loyola, et où il s’était fait armer chevalier. Nous entrâmes pour déjeuner dans un petit hermitage nommé laTrinidad; il est proprement arrangé: Horace y aurait volontiers chanté sa Lalagen, et Tibulle sa Délie. Dans la belle saison, c’est le rendez-vous des moines; les jours despaciment, ils y viennentindulgere genio, et savourer la Malvoisie de Sitgis. Après le déjeuner, nous continuâmes notre route, et nous parvînmes, après trois quarts-d’heure de marche, à l’hermitage de Saint-Jérôme, le plus élevé de tous. De cette hauteur, la vue embrasse un horizon de soixante lieues. Je voyais des villes, des rivières,dont l’œil suit le cours, les îles Baléares, les flots azurés de la mer, et, dans le lointain, des vaisseaux dont le balancement animait ce vaste et magnifique tableau. Je demandai à don Pedro, qui paraissait froid et indifférent, s’il n’était pas ému de cette belle perspective. — J’y fais peu d’attention: je ne regarde que le ciel. Nous entrâmes dans cette cellule de saint Jérôme, dont la porte était ouverte. Nous y trouvâmes un jeune hermite à genoux devant l’image de la Vierge. Il nous entendit, et tourna la tête; nous le saluâmes d’unave Maria purissima, il nous répondit:Sine peccado concebida, et il continua sa prière. Cet hermitage contenait pour tout meuble, une table, une chaise de bois, une paillasse étendue sur des planches, un grand crucifix, l’image de la Vierge, et une urne cinéraire, au bas de laquelle je lus cette inscription en vers espagnols, que j’ai traduits en vers français:
Oui j’espère que Dieu, ce Dieu de la clémence,Aura pris en pitié ses écarts malheureux;Il n’aura pas formé ce chef-d’œuvre des cieuxPour l’accabler un jour du poids de sa vengeance.
Oui j’espère que Dieu, ce Dieu de la clémence,Aura pris en pitié ses écarts malheureux;Il n’aura pas formé ce chef-d’œuvre des cieuxPour l’accabler un jour du poids de sa vengeance.
Oui j’espère que Dieu, ce Dieu de la clémence,Aura pris en pitié ses écarts malheureux;Il n’aura pas formé ce chef-d’œuvre des cieuxPour l’accabler un jour du poids de sa vengeance.
Oui j’espère que Dieu, ce Dieu de la clémence,
Aura pris en pitié ses écarts malheureux;
Il n’aura pas formé ce chef-d’œuvre des cieux
Pour l’accabler un jour du poids de sa vengeance.
Nous sortîmes au plutôt de cette cellule,pour ne pas distraire l’hermite; mais, curieux de le connaître, et de savoir quels étaient les restes précieux renfermés dans l’urne, je priai don Pedro de m’éclaircir ce mystère. Descendons, me dit-il, dans une vallée où vous serez plus au frais et plus commodément, et je satisferai votre curiosité. Nous nous assîmes sous un bouquet de vieux sapins, et don Pedro me conta l’histoire de ce jeune anachorète.
Cet hermite, qui n’a pas trente ans, est fils d’un grand d’Espagne de la première classe.[52]Nous l’appelons ici don Juan. A l’âge de vingt ans il devint amoureux de la comédienne la plus célèbre qu’ait eue l’Espagne, nomméeFrançoise l’Advenant, femme dont les talents, la beauté, l’esprit, formaient un des êtres les plus séduisants qui aient embelli le monde. Don Juan allait l’épouser, quand son père, averti de son délire, obtint un ordre pour lefaire enfermer. Il était depuis six mois en prison, respirant l’amour et la vengeance, lorsqu’il trouva le moyen de s’évader. Il courut à Valence, où était sa divinité, et la trouva dans les bras de la mort. Il appela tous les médecins, fit dire des messes dans toutes les églises; lui-même allait deux fois par jour aux pieds de la Vierge, prier, pleurer pour la conservation de celle qu’il adorait; il fit même le vœu solennel d’aller à pied à Notre-Dame de Lorette, d’y faire dire vingt messes, et de réciter le rosaire trois fois par jour. Mais Dieu avait fixé le terme de la vie de cette infortunée. Elle donna, en mourant, des preuves touchantes de son repentir: elle tenait un crucifix dans ses mains, le baisait à chaque instant, le baignait de ses larmes. Deux heures avant sa mort, elle prit un cierge allumé pour faire amende honorable de ses péchés; elle demanda pardon à Dieu et aux assistants du scandale de sa vie. Son confesseur, les médecins, tous les témoins fondaient en larmes. Don Juan n’en versait plus: il était muet, stupide de douleur; il regardait tout le monde avec des yeux égarés. Dès que son amante rendit le dernier soupir, il se précipita sur le cadavre en poussant des cris de rage; mais on l’emporta dans sa chambre,froid, inanimé, et mourant. Cette comédienne avait ordonné, par son testament, qu’on l’enterrât en habit de carmelite.[53]Elle a légué une somme considérable pour des messes, quoiqu’elle ne laissât que des dettes.[54]Dieu la retira de ce monde à la fleur de son âge: elle n’avait que vingt-deux ans. Comme les médecins n’avaient pas connu sa maladie, un bruit vague se répandit que le poison avait causé sa mort; mais le poison qui l’a tuée est un amour immodéré pour le plaisir, et pour son art, qu’elle cultivait par des études forcées pendant le jour; et ses nuits étaient toutes consacrées aux bals et aux festins. Don Juan,éperdu, et la tête aliénée, s’imagina que son père était l’auteur de cette mort, et, dans son désespoir, altéré de vengeance, il osa méditer le parricide. Avant son départ, il alla au tombeau de son amante, inhumée près de Valence, viola cet asile sacré, se jeta sur le cadavre, l’arrosa de ses pleurs, lui coupa les cheveux, lui arracha le cœur, et s’enfuit, emportant ces reliques si chères, qu’il a, depuis, déposées dans l’urne qui est dans sa cellule, et desquelles, malgré son retour à Dieu, il n’a jamais voulu se séparer. Il partit ensuite pour Madrid, en habit de franciscain, défiguré par une barbe épaisse, par l’impression d’une longue douleur, et armé d’un poignard caché sous sa robe. Arrivé à Madrid, il se présente à son père, qui, pénétré d’une grande vénération pour l’habit religieux, se lève à son aspect, l’accueille d’un air riant, et veut baiser la main parricide qui va le frapper; don Juan la retire brusquement, fixe sur son père des yeux égarés, et reste immobile. L’affreux parricide, le remords, la pitié, bouleversent et brisent son ame. Le duc, étonné de son immobilité, le regarde plus attentivement, et croit le reconnaître; il s’écrie: Ah! mon fils, est-ce vous? A cette voix si connue, jadis sichère, don Juan s’enfuit épouvanté, poursuivi par les remords et les furies. Il sort de Madrid, se défait de son habit monacal, vient à Tolède sans s’arrêter, passe une nuit terrible dans une auberge, en proie à la terreur du suicide qu’il méditait. L’eau et le pain, seuls aliments, soutenaient depuis plusieurs jours ses forces défaillantes; sa tête en était affectée. Il se lève aux premiers rayons du jour, va sur les bords du Tage, s’y arrête, le regarde, s’en éloigne, y revient, et, après quelques instants d’effroi et d’incertitude, il lève les yeux au ciel, et s’écrie: Grand Dieu, aie pitié de mon ame; si je m’ôte la vie, elle est criminelle, affreuse: retiens-moi dans le purgatoire; mais ne me prive pas à jamais de ta présence et de ton saint paradis. Après cette prière, il se précipite dans le fleuve. Des blanchisseuses, qui l’observaient, jettent aussitôt les hauts cris; soudain deux hommes vigoureux plongent dans la rivière, trouvent bientôt l’infortuné don Juan, et le ramènent sur le rivage, sans mouvement, sans respiration, le corps froid, le visage livide. Un père hyeronimite survint, et le fit transporter chez un chirurgien, qui, par un sage traitement, par des frictions, et le secours de l’alkali fluor, luirendit le mouvement et la vie. Quand le religieux charitable le vit en état de l’entendre, il chercha, par des paroles affectueuses et consolantes, à rassurer son ame, à pénétrer la cause de son désespoir; il lui parla avec tant d’onction et de douceur au nom du ciel et de la religion, que don Juan, vivement ému, lui fit le pénible aveu du désordre de sa vie, et de son projet épouvantable contre son père, disant que Dieu ne lui pardonnerait jamais ses crimes. Don Jeronimo, c’était le nom du religieux, persuadé de la miséricorde de Dieu, et animé de l’éloquence des saints, versa dans cette ame ulcérée l’espérance et les trésors de la grâce; lui fit voir la clémence et le pardon au pied du trône de l’Éternel; et, pour appaiser ses remords et ses terreurs, il écrivit au père de cet infortuné pour l’informer de son état, de son désespoir, et implorer en sa faveur quelque signe de tendresse et de bonté; mais sans lui révéler la cause de l’égarement de son fils. Le duc de ***, que la fuite soudaine de don Juan avait jeté dans le plus grand étonnement, accourut à Tolède, descendit au couvent des hyeronimites, vit le Père don Jeronimo et lui demanda le motif du désespoir de son fils. C’est l’implacable remords, lui répond lepère, qui trouble sa raison et déchire son ame; mais, avant de vous en confier la cause, promettez-moi, monsieur le duc, un entier et généreux pardon de ses fautes. Le duc lui donna sa parole; alors don Jeronimo lui avoua que don Juan, le croyant l’auteur de la mort prématurée de Françoise l’Advenant, avait voulu, dans son égarement, la venger par un parricide; mais votre aspect, l’horreur de son crime, et Dieu, sans doute, ont retenu sa main: épouvanté, glacé d’effroi, accablé de son repentir, il s’est enfui, et il est venu se précipiter dans les eaux du Tage, d’où la bonté céleste a permis qu’on le retirât. Le duc, saisi, étonné d’un tel forfait, garde quelques instants le silence, et puis il s’écrie: Quoi, don Juan voulait assassiner son père! — Il n’était plus à lui, l’esprit infernal s’était emparé de son ame; mais il s’est puni d’un crime involontaire: lui pardonnerez-vous? J. C. mourant a pardonné à ses bourreaux. Si vous êtes inflexible, à votre tour vous assassinez votre fils; car le remords consumera sa vie. Le duc promit le pardon, et consentit même à voir le malheureux don Juan. Je vais le prévenir, lui dit le hyeronimite; une surprise trop vive, dans son état de débilité, pourraitlui causer une révolution trop dangereuse. Don Juan, préparé à la visite de son père, l’attendit avec terreur et attendrissement; dès qu’il l’aperçut, il tomba à ses pieds, sans prononcer, d’une voix étouffée, d’autres mots que, Pardon, pardon, je suis un misérable! Il était pâle, hideux, méconnaissable par sa longue barbe et le délabrement de ses habits. Le duc, touché, ému jusqu’aux larmes, lui tendit la main, le fit relever, le serra dans ses bras. Don Jeronimo dit alors au duc que son fils lui demandait la permission d’aller expier dans un couvent les égarements de sa vie. Le duc y consentit, et lui conseilla même de se retirer dans notre monastère. Il y est depuis sept ans; il a passé la première année dans une agitation violente. Un jour il vint me trouver: Mon Père, me dit-il en pleurant, secourez-moi, priez pour moi, engagez tous vos Pères à joindre leurs prières aux vôtres; presque toutes les nuits je vois en songe Françoise l’Advenant parée de fleurs, le visage riant, plus belle que jamais; c’est son regard, ses beaux yeux, sa taille céleste; j’entends sa voix enchanteresse; mon cœur palpite, mes sens se troublent, je brûle d’amour. Cette nuit elle m’a dit: Pourquoi m’as-tu abandonnée, moi quit’aime si tendrement? Viens, mon ami, viens dans mes bras caressants. Alors j’ai cru la voir s’approcher, s’incliner sur mon lit. Je m’éveille en sursaut, couvert d’une sueur froide, et, troublé, éperdu, j’ai couru me jeter au pied du crucifix, où j’ai répandu un torrent de larmes. Je le tranquillisai, et lui promis mes secours spirituels et ceux de la communauté. Il ajouta ensuite: Pensez-vous que cette fille si généreuse, si sensible, le chef-d’œuvre de la nature, soit en paradis avec les anges, auxquels elle ressemblait, ou condamnée aux flammes éternelles de l’enfer? — Nous devons espérer que son repentir sincère, sa piété touchante à l’heure de sa mort, auront fléchi la miséricorde du Père des humains; et qu’aujourd’hui Françoise de l’Advenant jouit, comme Magdeleine, de la gloire et du bonheur des saints; et qu’en ce moment elle prie Dieu pour vous. Cet espoir a rétabli le calme dans cette ame sensible et souffrante. Depuis, il mène une vie sainte, édifiante et moins agitée. La cloche alors nous avertit que c’était l’heure du réfectoire. Je me mis à table avec la communauté, et, après le dîné, je pris congé de don Pedro et de ces bons pères, qui me firent présent d’une médaille bénite, et me demandèrentune inscription latine pour la porte de leur couvent. Je leur proposai ce passage que Pline applique aux Therapeutes:[55]Gens æterna, in quâ nemo nascitur.[56]Il me parut qu’elle ne leur plaisait pas. Je pris dans ce couvent une idée des moines espagnols; je vis qu’ils avaient adopté les principes de l’abbé de Rancé, supérieur de la Trappe, qui interdit à ses moines la science, et toute lecture, hors celle de la Bible, affirmant que la science ne convient pas aux religieux.[57]
Je partis pour Tarragone. Ce qui me frappa dans cette route, ce fut de voir des femmes travailler la terre, le hoyau ou la bêche à la main. La nature, sans doute, s’indignait deleurs travaux; leur visage noir et flétri repoussait le regard du voyageur.
Tarragone est située sur une éminence hérissée de rochers. Cette ville, peu populeuse aujourd’hui, fut jadis une colonie de Scipion, et le siège du gouvernement romain. Ses pauvres et tristes habitants foulent la cendre des maîtres du monde. Les vainqueurs, les vaincus, sont confondus dans la même poussière.
Les anciens Tarragonois furent les premiers qui élevèrent un temple à Auguste, et brûlèrent de l’encens devant sa statue. Est-ce la reconnaissance ou la vile adulation qui fit un dieu de l’auteur des proscriptions? Mais ce dieu prétendu paya leur flatterie d’une ironie piquante. Les députés de cette ville lui disaient qu’un palmier avait germé sur son autel; cela prouve, répond Auguste, que vous y sacrifiez souvent. C’est à Tarragone, au milieu du dix-septième siècle, qu’un concile indigné de l’usage immodéré du tabac, défendit, sous peine d’excommunication, aux ecclésiastiques d’en prendre en poudre lorsqu’ils officiaient au chœur; et en pipe, avant la communion, et même une heure après.
Je quittai Tarragone, après un fort mauvais repas, car je n’avais trouvé à laventaquelacama è el fuego(la chambre et le feu). Ce sont souvent les seules ressources des auberges d’Espagne.
On arrive à Tortose par un chemin pénible, à travers des dunes et des terres incultes. Mon cheval suait, fatiguait.Macte animo(courage), lui disais-je, mon cher Podagre; ce soir nous serons à Tortose, tu te reposeras dans une belle écurie, et je te donnerai l’avoine de ma main; et si tu meurs avant moi, je te ferai bâtir, comme l’empereur Adrien fit pour son cheval, un beau sépulcre orné de ta statue. On ne doit pas être surpris de cette petite harangue que j’adresse à mon cher Podagre; Mézence, dans l’Énéide, tient à son cheval Rhæbé un discours fort touchant. Dans Homère, Achille et Hector parlent aussi à leurs chevaux; ceux d’Achille pleurèrent sa mort. Virgile dit la même chose du cheval de Pallas.[58]J’avais une grande tante qui s’entretenait avec son épagneul, comme elle aurait fait avec un savant. Et pourquoi non? Malgré Descartes et Buffon, les bêtes diffèrent des automates; elles ne sont point bornées à une seule impulsion mécanique, qu’on appelle instinct;elles ont de la mémoire, et même de l’imagination, car il en faut pour construire un nid, inventer des ruses pour surprendre sa proie, ou éviter des piéges; et quand la philosophie aura connu et défini l’ame des hommes, elle pourra définir celle des bêtes.
Les heures, en voyage, coulent aussi lentement que celles qu’on passe dans l’antichambre des grands, ou dans leurs cercles pompeux. Toutes les fois que je demandais à quelle distance j’étais de tel endroit, on me répondait: Vous en avez encore pour une heure, pour deux. C’est ainsi que les Espagnols évaluent les distances. Mais les heures étaient de cent vingt minutes; les chemins, les auberges, tout était détestable.Sed levius fit patientiâ, quidquid corrigere est nefas.[59]D’ailleurs l’espérance m’aiguillonnait, et chaque lieue faite, chaque heure de ma vie consumée, me rapprochait de ma chère Séraphine. On dit: Le mieux, l’ennemi du bien; et moi je dis: Le mal, l’ami du bien. Parvenu dans la plaine de Tortose, j’en goûtais mieux l’aspect charmant. Que l’automne est beau dansce pays! Il lève sa tête, comme le dit Horace, couronnée de pampres et de fruits.[60]Quelle sérénité dans l’air! Quelle douce température! Je croyais me promener dans un jardin entrecoupé de plants d’oliviers, de figuiers, de caroubiers et de vignes. Les vendanges étaient ouvertes; les chants d’allégresse retentissaient; hommes, femmes et enfants coupaient, en chantant, les longues grappes d’un raisin noir, en chargeaient les mulets. Les vendangeurs m’en offraient de bonne grâce, et j’acceptais de même. Je ne connais pas de fête de ville aussi agréable, aussi intéressante que cette fête champêtre, dont la nature fait tous les frais.
J’arrivai le samedi soir à Tortose; mon cheval était fatigué, et mon hôte me pressa beaucoup de le laisser reposer le dimanche. Il y a, me dit-il, dans cette ville cent choses à voir, entr’autres une belle relique que la sainte Vierge a donnée à la cathédrale. Sa digne moitié joignit ses instances aux siennes.
C’était une femme d’un puissant embonpoint, qui aimait bien trois choses, l’argent,laMadonneet les hommes. Elle m’apprit que les femmes de Tortose, dans les cérémonies du mariage, prenaient le pas sur les hommes, parce qu’elles avaient fait des prodiges de valeur en défendant la ville contre les Maures. L’on avait fondé pour elles un ordre militaire, dont la décoration était un scapulaire sur lequel était peinte une hache de couleur écarlate.
Pour me reposer de mes fatigues, je comptais donner au sommeil une partie de la matinée; mais à peine le soleil pointait sur l’horizon, que mon hôte frappa à ma porte, en criant:Senor capitano, la misa. Je le donnai au diable avec sa messe; mais, si j’avais refusé de l’entendre, j’aurais été réputéJudeoouMoro, et l’on m’aurait peut-être lapidé comme saint Paul et saint Étienne le furent jadis; et, depuis la leçon reçue à Barcelone, je ne marchais plus que sous les ailes de la Prudence. J’allai donc à lamisa, et, quand elle fut dite, mon hôte me conduisit à la sacristie, pour me faire voir la fameuse relique dont laMadonneavait gratifié cette église. La sacristie était pleine d’hommes et de femmes à genoux. Un prêtre, revêtu de son étole, debout au milieu d’eux, leur appliquait sur les tempes, sur le front et sur la bouche un rubanenchâssé clans une boîte enrichie de diamants. Monposadero(hôte) s’agenouilla en entrant, et me tira par la manche pour m’engager à l’imiter; je fléchis le genou, et le prêtre, à mon tour, promena le saint ruban sur mon visage, cérémonie que j’essuyai avec de grands sentiments de componction. Mon dévot aubergiste, dont le nom n’a pu rester dans ma mémoire, m’assura que toutes les fois qu’il avait été frotté du saint ruban, il lui était arrivé quelque chose d’heureux dans la journée. Il était vêtu de l’habit du dimanche, et traînait une longue rapière, qui, sans doute, avait appartenu à quelqueVisigoth. Je lui demandai si, en Espagne, il était permis aux hôteliers de porter l’épée.Si senor, a mi, répondit-il fièrement;sono nobile come el re(je suis noble comme le roi).[61]— On le voit à votreair. — Je suis Biscayen; et tout le monde sait que les Biscayens descendent de l’ancienne noblesse cantabre, qui s’est conservée pure et sans mélange avec le sang maure ou juif; de plus, Philippe II, notre grand roi, a anobli toute la Biscaye. — C’est un beau privilége, qu’avait ce monarque, d’anoblir dans un jour, et d’un seul mot, les cordonniers, les barbiers, les paysans de toute une province.[62]On raconte qu’un Biscayen vint à Madrid; il était grand, sec, costumé à l’antique, et traînant à son côté une longue épée; il rencontre sur l’escalier Charles III, bon prince, qui marchait sans pompe;