Chapter 11

Par l’amour de son peuple, il se croyait gardé.

Par l’amour de son peuple, il se croyait gardé.

Par l’amour de son peuple, il se croyait gardé.

Par l’amour de son peuple, il se croyait gardé.

Le Biscayen s’arrête devant lui sans mot dire;le roi le regarde, comprenant qu’il voulait lui parler. Le Biscayen alors lui dit: «Sois Carlo tercero, mi amo è mi senor? (Êtes-vous Charles III, mon maître et mon seigneur?) —Soi.(Je le suis.) Alors, le Biscayen lui présentant un placet, ajoute:Leed e hazed justicia.(Lisez et faites justice.) Le roi prit le placet, et répondit:lo hare.(Je le ferai.) Et en effet une justice prompte lui fut rendue.

La noblesse et la dévotion de mon hôte le Biscayen n’altéraient point son penchant à la friponnerie. Il avait devant moi donné lacelada(l’orge) à mon cheval;[63]et comme mon attachement pour ce camarade de voyage m’inspirait pour lui une attention fraternelle, je revins bientôt après à l’écurie pour voir s’il mangeait avec appétit; je trouvai mon gentilhomme qui remportait la ration du pauvre Podagre. «SenorHidalgo, lui dis-je, ce n’est pas aujourd’hui jour de jeûne pour mon cheval.» Il me répondit froidement que, par erreur, il lui avait donné double mesure; et pour mieux me prouver sa méprise, il me la porta en compte. Il me fit assez bonnechère en poisson, que l’Èbre, qui baigne les remparts de la ville, fournit en abondance. Mais sonpescado(poisson) était assaisonné avec une huile détestable, qu’il soutenait être délicieuse: en Espagne, la force et le piquant de l’huile en constituent la bonté. Mon cherposaderos’était établi à table avec moi; il daigna boire à la santé du roi de France, le premier roi de l’Europe après Sa Majesté catholique, qui est, disait-il, notre seigneur. — Dites votre roi. — Non, il n’est que notre seigneur; les Biscayens sont libres et nobles: voilà pourquoi nous sommes riches et gais; au lieu que les Castillans sont froids, silencieux, pauvres et paresseux. Allons, monsieur le Français, de la joie, et buvons libéralement. Il remplissait mon verre et le sien du vin qu’il me fesait payer. Il me fit ensuite l’éloge de chaque plat apprêté par sa femme. A propos d’elle, s’écria-t-il, l’avez-vous remarquée? c’est un beau morceau de femme; et de plus, sa vertu égale sa beauté. Elle ne voit personne que le père don Ambrosio, qui nous fait l’amitié de venir tous les jours, et qui l’entretient dans les bons principes: cependant malgré les vertus de cette moderne Lucrèce, et les bons principes que lui inspirait le révérend père Ambrosio, il n’a tenu qu’amoi de terminer, cette journée par une fête d’amour. A l’heure où toute l’Espagne fait la méridienne, dame Catalina pénétra dans ma chambre,tacito pede, rouge comme du corail, et parée de tous les attraits d’une Vénus de quarante ans. En me voyant un livre à la main, elle s’écria:que santo! Elle s’imaginait qu’on n’ouvrait un livre que pour dire ses prières. Elle s’assit à mes côtés, en me déclarant qu’elle aimait beaucoup les Français, qu’ils avaient un air, une tournure bien agréable et bien piquante, et que son mari dormait en attendant l’heure d’aller à l’église. C’est un très-galant homme, lui dis-je, que votre mari. —Senor, si e un hombre di Dios(c’est un homme de Dieu). — Il est bien heureux d’avoir une femme aussi honnête, aussi vertueuse que vous; vous devez bien l’aimer.—Senor si, muchissino(infiniment). — Continuez,las almas christianas le ayudaran en todas sus empressas.[64]Ces mots et mon air grave glacèrent son imagination, et éteignirent son goût pour les Français; elle se retira plus rouge que la pleinelune à l’horizon, en me disant qu’elle allait à l’église, et qu’elle était venue pour voir si je n’avais besoin de rien. — Non,senora, que de vos prières. Je ne fus pas obligé de faire de grands efforts pour faire le petit Joseph devant cette grosse Putiphar.

Au coucher du soleil, mon Biscayen, l’épée au côté, la tête haute, fier comme un Romain montant au Capitole, me conduisit à la promenade. Les environs de Tortose sont charmants. Nous nous promenâmes en bateau sur l’Èbre, au milieu d’une foule de petits bâtiments qui animent cette scène, et annoncent l’activité du commerce. Mon cherposaderome demanda si Paris était beaucoup plus grand que Tortose? — Oui, un peu plus. — Si le roi de France se confessait souvent? — Plus souvent que Frédéric II, roi de Prusse. — Si les Françaises étaient fidèles à leurs maris? — Oui, tout autant que la vôtre. — Si elles aimaient et respectaient les moines? — Oui, comme à Rome on respecte les imans et les derviches. — Je ne le croyais pas; je n’avais pas si bonne opinion des Français. Il me parla ensuite de la cérémonie religieuse du matin, du ruban de laMadonne, qui portait bonheur à ceux qui le touchaient. Il était en ce moment si content de sa situation et de lui-même,qu’il s’écria tout joyeux:Espagna es el mejor pays del mundo.[65]Mais au retour de notre promenade, son hilarité se changea en tribulation. Sa femme accourut au-devant de lui tout éplorée, et lui annonça que leur valet d’écurie avait enfoncé l’armoire, et emporté leur argent et leur vaisselle. A cette nouvelle foudroyante, le dévot Biscayen s’écrie, écumant de rage:A los diablos san francesco, san Joseph. Il s’arrache son scapulaire, le déchire, le foule aux pieds en criant:All inferno nuestra senora d’astocha, di Tortosa, del carmen e su cinta(son ruban). A ces imprécations, je m’échappe en riant, et en songeant à quoi tenait la dévotion d’un Espagnol. Le lendemain je me levai avec l’aurore pour aller coucher a Morviedro. Mon Biscayen, qui n’avait pas dormi, et n’avait pas encore pardonné à laMadonnele vol de son cher trésor, me présenta, dans sa mauvaise humeur, un compte fort exagéré. J’osai me permettre quelqu’objection; mais il me répondit qu’unhidalgon’avait qu’une parole; d’après cela, il me fallut payer. Cependant il me recommanda d’entendre la messe avantmon départ, et de prendre une escorte parce que la route de Morviedro était infestée de brigands. Mon cher hôte, lui dis-je, je n’en prendrai point, j’ai, pour moi, Dieu et mon épée.Vaya usted con Dios, fut sa réponse.

Le chemin de cette ville était au milieu des montagnes élevées, couvertes de pins, de caroubiers, de divers arbustes et de nombreux troupeaux. A l’opposite, mes regards se promenaient sur une mer vaste et tranquille. Cet ensemble m’offrait souvent des tableaux intéressants, et je m’arrêtais pour les contempler et en jouir. Que le tableau le plus parfait est faible, mesquin, auprès de ces magnifiques paysages de la nature!

Le midi brûlait la terre; Podagre et moi étions haletants. J’entendis le murmure d’un ruisseau qui descendait de la montagne; j’y courus, je mis pied à terre. J’enviai le bonheur de mon cheval, qui se désaltérait en buvant cette eau limpide, tandis que je n’avais pas même, comme Diogène, une tasse de bois; je m’en passai comme lui, et je bus dans le creux de ma main: ce qui, n’en déplaise à ce fameux cinique, me fesait regretter le superflu,chose si nécessaire. Je m’assis au bord de ce ruisseau qui courait d’un pas si rapide, et je lui adressai ces vers de madame Deshoulières:

Ruisseau, nous paraissons avoir un même sort;D’un pas précipité nous courons l’un et l’autre;Vous à la mer, nous à la mort.

Ruisseau, nous paraissons avoir un même sort;D’un pas précipité nous courons l’un et l’autre;Vous à la mer, nous à la mort.

Ruisseau, nous paraissons avoir un même sort;D’un pas précipité nous courons l’un et l’autre;Vous à la mer, nous à la mort.

Ruisseau, nous paraissons avoir un même sort;

D’un pas précipité nous courons l’un et l’autre;

Vous à la mer, nous à la mort.

J’étais assis à l’ombre de quelques caroubiers; la mer était devant moi, le ruisseau coulait à ma gauche; non loin, et à ma droite, un troupeau de moutons dormait à l’ombre des rochers; le chien, le berger dormaient également,comme aussi sa musette. Enchanté de la beauté de ce paysage, ému, attendri du calme, du silence de la nature, et du souvenir de ma chère Séraphine, je me mis à traduire deux vers touchants d’une églogue de Virgile:

Là, des bosquets, une prairie;Là, d’un ruisseau l’aimable cours;Là, je voudrais, belle Délie,Auprès de toi finir mes jours.[66]

Là, des bosquets, une prairie;Là, d’un ruisseau l’aimable cours;Là, je voudrais, belle Délie,Auprès de toi finir mes jours.[66]

Là, des bosquets, une prairie;Là, d’un ruisseau l’aimable cours;Là, je voudrais, belle Délie,Auprès de toi finir mes jours.[66]

Là, des bosquets, une prairie;

Là, d’un ruisseau l’aimable cours;

Là, je voudrais, belle Délie,

Auprès de toi finir mes jours.[66]

Mais un souvenir douloureux versa la tristesse dans mon ame; je me rappelai la tendre et malheureuse Cécile. Chère amie, m’écriai-je,où es-tu? Dans le ciel. Vois-tu mes regrets, entends-tu ma voix? Pourquoi, si jeune, as-tu quitté la terre, dont tu étais l’ornement? Et des larmes abondantes coulaient de mes jeux. Le cœur soulagé par cette effusion, je continuai ma route. Le soleil était au bord de l’horizon, je gravissais les montagnes à pied, lorsque j’aperçus trois hommes sur la hauteur, qui paraissaient m’attendre. A mon approche, l’un d’eux passa de l’autre côté du chemin, sans doute pour m’envelopper; je ne pouvais ni reculer, ni courir; la montée était rude, escarpée. Je passai dans le bras la bride de mon cheval, et je tirai un pistolet de ma poche, tins mon épée nue à la main, et m’avançai d’un pas ferme, les jeux toujours attachés sur ces hommes, les détournant cependant parfois à droite et à gauche, pour voir si le ciel ne m’enverrait aucun secours; mais le silence, la solitude, l’ombre et la terreur régnaient autour de moi. Alors, comme Henri IV, je recommande mon ame à Dieu, et laisse mon cœur à Séraphine, après quoi je hâte mon pas, et marche vers l’homme qui était seul. Quand je fus près de lui, il tendit son chapeau, en me disant:dad(donne). Passe de l’autre côté, lui criai-je, ou je te tue;dadfut sa réponse. Soudain je fonds sur lui l’épée à la main. Effrayé, il s’enfuit vers ses complices, et, tous les trois réunis, ils viennent sur moi, je décharge mon pistolet sur le plus avancé; et sans doute je lui cassai la cuisse, car il tomba en criant:Jesus, santa Maria, piedad, son muerto. A cet aspect, ses deux compagnons restèrent immobiles, et je les attendis: mais voyant qu’ils ne bougeaient pas, et qu’ils étaient occupés auprès du blessé, je continuai mon chemin, non sans tourner la tête à chaque pas pour observer leurs mouvements; mais ils n’osèrent me suivre. Ils relevèrent leur camarade en m’adressant un torrent d’injures; lesdemonio, lesdiavolosifflaient à mes oreilles. Lorsque je fus à cent pas d’eux, je remontai à cheval, car j’avoue que je me sentais affaibli. J’aurais payé bien cher un verre d’eau-de-vie. J’arrivai nuit close à Morviedro, accablé de fatigue; je demandai, en entrant à l’auberge, un verre de vin, ce qui rétablit mes forces. Je ne voulus point parler de mon aventure, pour ne point comparaître devant la justice, qui, en Espagne, a les mains agiles, et la démarche lente et tortueuse.

Mon hôte me promit à souperhuevos estrellados(des œufs brouillés), et un plat délicieuxd’escargots; je ne connaissais point ce ragoût, très-commun dans cette contrée. On les mit dans un poêlon hermétiquement fermé. Ces malheureux animaux, cuits vivants, produisirent, par leurs sifflements, le même bruit que l’eau bouillante. Je souffrais de leur supplice, et ne pus me résoudre à en manger; et je soupai légèrement avec deshuevos estrellados.

Je résolus de sacrifier quelques heures de la matinée pour parcourir Morviedro, jadis la fameuse Sagonte, que Tite-Live nous peint si riche, si puissante, si fidèle aux Romains. Lorsque je vis ses habitants tranquilles occupés de leurs affaires et de leurs plaisirs, je songeai au terrible Annibal, qui la prit, après huit mois de siège, l’an de Rome 526. Les malheureux Sagontins, après s’être nourris de la chair de leurs enfants, formèrent l’affreuse résolution de mourir tous ensemble, et de laisser leur cendre confondue avec celle de la ville. Ils dressent un vaste bûcher au milieu de son enceinte, y portent leurs meubles, leurs trésors, y mettent le feu, et s’y précipitent, hommes, femmes, enfants et les esclaves même. Annibal, au lieu de richesses, n’y trouva que cendres et débris. C’est par cette scène sanglante que commença la seconde guerre punique.[67]O malheurs de la guerre! «Si l’on vous contait, dit la Bruyère, que tous les chats d’un grand pays se sont assemblés dans une plaine, et qu’après avoir miaulé tout leur saoul, ils se sont jetés les uns sur les autres, et ont joué ensemble de la dent et de la griffe, et qu’il est demeuré, de part et d’autre, dix mille chats sur la place, qui ont infecté l’air à dix lieues à la ronde, ne diriez-vous pas: Voilà le plus abominable sabat dont on ait jamais ouï parler?» Ce sabat dure en Espagne depuis trente siècles. Phéniciens, Carthaginois, Romains, Vandales, Goths, Maures, Espagnols, Français, Allemands, se sont disputé cette riche proie, ont inondé de leur sang cette terre riante et fertile, pour en jouir pendant quelques jours, et la transmettre ensuite de main en main à la postérité leur héritière. Aujourd’hui je marche sur leurs cadavres, je foule leur poussière sous mes pieds; les tombeaux, les monumentsmême de leur orgueil n’existent plus.

Quando quidem data sunt ipsis quoque fata sepulchris.[68]

Quando quidem data sunt ipsis quoque fata sepulchris.[68]

Quando quidem data sunt ipsis quoque fata sepulchris.[68]

Quando quidem data sunt ipsis quoque fata sepulchris.[68]

En réfléchissant ainsi, j’arrivai près d’un couvent de trinitaires, bâti sur les ruines du temple de Diane, et avec ses matériaux.

Des prêtres fortunés foulent d’un pied tranquilleLe tombeau de Caton et la cendre d’Émile.

Des prêtres fortunés foulent d’un pied tranquilleLe tombeau de Caton et la cendre d’Émile.

Des prêtres fortunés foulent d’un pied tranquilleLe tombeau de Caton et la cendre d’Émile.

Des prêtres fortunés foulent d’un pied tranquille

Le tombeau de Caton et la cendre d’Émile.

Ici ont passé, me disais-je, les Émile, les Fabius, les Acilius, ce Caton, qui gouvernait l’Espagne, et ce grand Scipion, qui, n’ayant pu lui enlever son gouvernement, renonça aux affaires publiques. J’aperçus des inscriptions latines gravées sur des pierres tombales; pendant que je cherchais à les déchiffrer, je vis auprès de moi l’un de ces trinitaires: je l’abordai pour lui demander quelques éclaircissements sur ces inscriptions. Le révérend me répondit qu’il n’entendait pas l’arabe, et qu’il ne s’occupait pas de ces bagatelles écrites par les Maures, qui étaient des chiens, et dontMahomet était le dieu. Emerveillé de cette réponse, je lui demandai ce qu’il pensait des anciens Romains. Ils adoraient, me dit-il, des statues de pierre et de bois, des serpents et des crocodiles. J’admirai la vaste érudition du révérend, et, pour m’égayer, je lui demandai si Luther était mahométan? — Non, c’était un apostat né du commerce de sa mère avec un incube; il avait renoncé à sa part de paradis pour vivre cent ans dans le bourbier du libertinage: à sa mort, le diable, qui se tenait auprès de son lit, a emporté son ame.

Auprès du lit se tapit le mâtinOuvrant la griffe; et lorsque l’ame échappeDu corps chétif, au passage il la happe.

Auprès du lit se tapit le mâtinOuvrant la griffe; et lorsque l’ame échappeDu corps chétif, au passage il la happe.

Auprès du lit se tapit le mâtinOuvrant la griffe; et lorsque l’ame échappeDu corps chétif, au passage il la happe.

Auprès du lit se tapit le mâtin

Ouvrant la griffe; et lorsque l’ame échappe

Du corps chétif, au passage il la happe.

Cependant ce bon moine avait certain savoir: il m’apprit que les vignes de Morviedro produisaient unvino generoso; que l’on n’en buvait pas d’autre dans le couvent; que le pays était couvert de caroubiers, arbres très-agréables, toujours verts, dont les fleurs sont rouges; que la carrouge est un fruit long et plat, dont la pulpe est fade et douceâtre; et qu’on en nourrissait les chevaux et les bestiaux.[69]

Je voulus aller visiter les ruines d’un amphithéâtre, monument des Romains. Le trinitaire offrit de m’y accompagner. Il me fit remarquer, à la porte de la ville, la tête d’Annibal gravée sur une pierre. A l’aspect de cet auguste visage, je me rappelai Trébie, Trasimène, Cannes, et Rome, cette fière Rome, vaincue, humiliée, tremblant au seul nom d’Annibal, selon moi, le plus grand, le plus habile, le plus intrépide des capitaines, parce qu’il fit de grandes choses avec de faibles moyens. Lorsqu’il descendit en Italie il n’avait plus que vingt mille hommes d’infanterie, et six mille chevaux; et c’était Rome qu’il allait attaquer. Pendant treize ans il a lutté contre cette puissance formidable, loin de sa patrie, abandonné par elle, avec une armée composée d’un ramas de toutes les nations, qu’il sut enflammer par l’enthousiasme de la gloire, et enchaîner par la sévérité de la discipline. Ce héros était hardi dans ses plans, intrépide et calme au milieu des plus grands dangers, et doué d’une présence d’esprit admirable; presque impassible, comme Charles XII, il bravait l’inclémence de l’air; il dormait sur la terre, lorsqu’il en avait le temps; l’aliment le plus grossier était sa nourriture; il marchait le premier au combat, et se retirait le dernier.Les Romains l’ont accusé de perfidie, de cruauté, d’irréligion; mais c’est la haine et la vengeance qui ont colorié ce portrait: j’aurais volontiers gravé, sur l’effigie de ce grand capitaine, ce vers qu’Horace fit pour Auguste:

Nil oriturum alias, nil ortum tale fatentes.[70]

Nil oriturum alias, nil ortum tale fatentes.[70]

Nil oriturum alias, nil ortum tale fatentes.[70]

Nil oriturum alias, nil ortum tale fatentes.[70]

Mais après celui-là j’aurais voulu y inscrire ce vers philosophique de Juvénal:

Expende Annibalem, quot libras in duce summo invenies.[71]

Expende Annibalem, quot libras in duce summo invenies.[71]

Expende Annibalem, quot libras in duce summo invenies.[71]

Expende Annibalem, quot libras in duce summo invenies.[71]

Je vis dans notre promenade la vénération que l’on avait pour mon trinitaire; tous ceux que nous rencontrions lui cédaient le haut du pavé. Deux jeunes villageoises charmantes, vinrent appliquer leurs lèvres de rose sur sa main crasseuse et tannée.[72]Je ne trouvai àcet amphithéâtre que des décombres qui attestent son antique magnificence, des arcades presque entières, d’autres dégradées, et une citerne bien conservée; il pouvait contenir neuf mille spectateurs. Mon imagination me représentait sur ces sièges déserts, silencieux, ces fiers Romains assistant aux jeux scéniques. Le trinitaire me reprocha mon admiration pour ces vieux monuments, disant que c’était l’ouvrage des païens, que la religion devait anéantir.[73]

Nous retournâmes à son église, sur laquelle je lus cette inscription:oy se sacca las animas.[74]J’en demandai l’interprétation au révérendpère: cela signifie, me dit-il, que ceux qui viendront aujourd’hui dans notre église, et réciteront quatre fois le rosaire, retireront une ame du purgatoire: il y avait déjà cent personnes. Voilà donc, dis-je au père, cent ames qui sortiront aujourd’hui du purgatoire. —Senor si, répondit-il gravement: dans ce moment je vis entrer une jeune fille très-jolie, mais pâle, les yeux baissés et baignés de larmes; elle s’approcha du bénitier, remplit une petite tasse d’eau bénite, alla se mettre à genoux auprès d’un tombeau, et après avoir récité quelques prières, l’arrosa de cette eau religieuse, et se retira ensuite à pas lents, et traînant sa douleur. Le moine m’apprit que la mère de cette fille reposait depuis un mois dans ce tombeau, et que chaque goutte d’eau bénite qu’elle y avait versée, avait éteint quelque flamme du purgatoire. — Il est fâcheux, répliquai-je, que cette eau miraculeuse n’éteigne pas les incendies de la terre. Ce cénobite, en me quittant, m’offrit sa main à baiser. — Les Français, lui dis-je, ne baisent que la main des jolies femmes. — Oh! s’écria-t-il, je sais que les Français sont un peu manichéens. — Qu’est-ce, mon père, qu’un manichéen? — C’étoient des hommes qui ne croyaient pasen Dieu, et qui croyaient au diable.[75]Mais sachez que les papes ont attaché des indulgences à ces marques de respect pour les religieux. — Mon père, les nègres d’Afrique ont des prêtres qu’ils appellentmarbutsoumarabous, auxquels ils baisent le pied par respect. Lorsqu’un nègre s’est acquitté de ce devoir, le marabou lui prend la main, l’ouvre, crache dedans, et avec sa salive, lui frotte le nez, la bouche, le front et les yeux. Ce récit fit froncer les sourcils épais du révérend; mais pour l’adoucir, je lui donnai quelqu’argent pour les ames du purgatoire. Alors il me dit, que lesanimas beneditas(les ames bienheureuses) prieraient Dieu pour moi.

Le lendemain, au point du jour, mon hôte me conduisit à un hermitage peu éloigné dela ville, et situé sur une haute montagne. C’était une petite hutte de terre couverte d’esparto, environnée de caroubiers, de figuiers, d’amandiers, et de quelques orangers. Au milieu de ce petit verger, une source d’eau vive arrosait quelques plantes potagères. Pendant que je parcourais cette retraite agréable, qui paraissait être l’asile du repos et de la piété, que je respirais un air pur et salubre, je vis descendre l’hermite du haut de la montagne; il marchait d’un pas ferme, quoiqu’il comptât un siècle de vie. Il vint à nous; je le félicitai sur sa bonne constitution, et sa longévité. Oui, me dit-il, je suis centenaire; il y a quarante ans que je vis dans cet hermitage que j’ai créé et embelli. — Et vous pouvez être heureux loin de la société des hommes et de leurs secours? — Oui, beaucoup plus que lorsque j’étais au milieu d’eux, investi de besoins, et agité de passions. Je vis ici avec Dieu et la nature; mes occupations sont la prière et mon jardin; et mes plaisirs, la promenade et le repos. Mes fruits, mes légumes me nourrissent; je reçois quelquefois un peu d’huile et du pain de la générosité des habitants de Morviedro, et ces secours suffisent à mon existence. Je lui offris de l’argent, et il me refusa.Réservez, me dit-il, cette aumône pour les pauvres: le surperflu m’embarrasserait. Il aurait pu dire, comme le Rat de La Fontaine:

J’ai, dans mon hermitage,Le vivre et le couvert; que faut-il davantage?

J’ai, dans mon hermitage,Le vivre et le couvert; que faut-il davantage?

J’ai, dans mon hermitage,Le vivre et le couvert; que faut-il davantage?

J’ai, dans mon hermitage,

Le vivre et le couvert; que faut-il davantage?

C’est la réflexion que je fis en le quittant. Ah! dis-je, toutes les ames sensibles et vertueuses, froissées, contristées par les crimes, la méchanceté et l’orgueil des hommes, iraient, comme ce bon hermite, se réfugier dans les montagnes, dans les déserts, si les vertus et la sensibilité de quelques individus ne les consolaient, ne les retenaient au milieu d’eux par les liens de l’amitié.

De Morviedro à Valence la route est tantôt sur des montagnes, et tantôt dans des vallées très-agréables. Elle était couverte de moines, de femmes sur des mulets, conduites par desarrieros(des muletiers), et escortées de troupeaux deborricos(ânes). Je m’arrêtai pour dîner dans la fameuse chapelle de Notre-Dame de laCueva-Santa(de la Sainte-Grotte), située au milieu des montagnes. Quelques prêtres desservent cette chapelle, et, en même temps, tiennent auberge. Si vous étiez venu,me dit l’un d’eux, le 28 septembre, jour de la fête de la Vierge, vous auriez vu une foule immense, et vous auriez joui d’un spectacle touchant; des malades accouraient chercher la santé, des mères venaient prier la Vierge pour celle de leurs enfants, des épouses, pour en avoir. Je lui demandai si laMadonnefesait beaucoup de miracles. — Sans doute; mais ils sont plus rares depuis quelques années: les hommes sont trop dépravés; la foi s’affaiblit. Il me proposa, en attendant le dîné, de me mener à laCueva-Santa. Je le suivis; il y entra le premier ventre à terre, et y pénétra en rampant. Je fus obligé de ramper aussi; mais ce n’était pas devant des hommes. L’obscurité, favorable à la dévotion et à l’amour, m’empêcha de voir cetteMadonne. Au sortir de la grotte j’allai dîner. Ces bons pères me régalèrent d’unguisado, qu’ils me vantèrent beaucoup; celait une fricassée de poulets, cuite à la poêle, dans l’huile, avec des tomates, et force poivre. L’appétit seul me força de manger de ce ragoût détestable pour un Français. Quand je payai ce repas, on me demanda pour la Vierge, et je donnai pour la Vierge.

Je ne pus aller coucher qu’à Segorbe, éloignéseulement dedos leguasde laCueva-Santa. Cette ville est assise sur le penchant d’une colline, entre deux montagnes, au bord de la rivière deToro; elle est environnée de jardins bien cultivés, et contient cinq à six mille habitants. Le séjour m’en parut agréable; un philosophe et un amant doivent s’y plaire: en qualité d’amant, je disais à la belle Séraphine:Hic tecum vivere amem.[76]

Le lendemain j’arrivai de nuit àBexis; leposaderome demanda en entrant à l’auberge, si j’étaischristiano. Sur ma réponse affirmative, son visage s’épanouit, et il me dit, en me touchant la main:Los almas christianas se allegran de ver à un hermano.[77]Je lui demandai pour mon souper des truites que nourrit la rivière deToro, que l’on m’assurait être excellentes. Il me promit d’en chercher, en m’assurant que j’aurais un souper de roi. Je m’assis, en attendant le festin, devant le foyer de la cuisine, au milieu d’une troupe de chats et de chiens. Crébillon le Tragique se serait délecté dans cette société; mais je n’aipas le même attachement pour mes frères les animaux, malgré le pacte que Dieu a daigné faire avec eux. La conversation de mon hôtesse vint égayer mon loisir; je sus bientôt quelle était de Saragosse; qu’elle en était à son troisième mari; qu’elle avait aimé le premier, détesté le second, et avait de l’amitié pour le troisième. Elle me raconta un miracle de son pays, arrivé du temps de son aïeule. Un gentilhomme très-jaloux surprit sa femme avec son amant qui sauta par la fenêtre, et échappa au fer vengeur de l’époux; dans sa fureur, il fond, l’épée à la main, sur sa femme, qui, épouvantée, tombe à genoux, en implorant le secours de la Vierge. A peine eut-elle commencé sa prière, que le mari reste sans pensée, sans mouvement; l’épée lui tombe des mains; ensuite, revenant à lui comme d’un songe, il demande à sa femme à quel saint elle s’était recommandée. A Notre-Dame d’Atocha, dit-elle; et j’ai fait vœu d’aller, à Madrid, visiter son église,[78]si elledaignait me sauver de votre courroux. — Allez accomplir votre vœu, madame; je ne m’y oppose pas. Aussitôt lasenorapartit pour Madrid, remercia laMadonne, et fit ensuite exécuter un tableau qui représentait son aventure, qu’elle appendit dans la chapelle de la Vierge. C’est un très-beau miracle, lui dis-je; on voit que la Vierge d’Atocha protège les ames tendres. L’hôte vint m’annoncer le souper. Quel souper! Don Quichotte n’en a jamais fait de si mauvais! On me servit despimientostrès-piquants, des tomates assaisonnées à l’huile de la lampe, et une soupe ou pâtée d’ail.[79]Cependant il fallait manger, sous peine de mourir d’inanition: je me décidai à vivre encore. Solon prétend que la nourriture est, comme les autres drogues, une médecine contre la maladie de la faim. Mon hôte vint au milieudu repas m’assurer que je devais être content, qu’il m’avait donné un souper de cardinal.Voire, même d’un pape, lui répondis-je. J’expédiai bien vite ce festin de cardinal, pour aller oublier mes fatigues dans les bras de Morphée. Sancho Pança s’écrie: Béni soit le sommeil! il enveloppe un homme comme un manteau. Mais ma chambre était semblable à celle que décrit Gresset:

Près d’une gouttière livréeA d’interminables sabats,Où l’université des chats,A minuit, en robe fourrée,Vient tenir ses bruyants états.

Près d’une gouttière livréeA d’interminables sabats,Où l’université des chats,A minuit, en robe fourrée,Vient tenir ses bruyants états.

Près d’une gouttière livréeA d’interminables sabats,Où l’université des chats,A minuit, en robe fourrée,Vient tenir ses bruyants états.

Près d’une gouttière livrée

A d’interminables sabats,

Où l’université des chats,

A minuit, en robe fourrée,

Vient tenir ses bruyants états.

J’eus beau invoquer le sommeil, il me refusa ses pavots. D’ailleurs, l’âcreté de l’huile, la force de l’ail et des pimientos, avaient prodigieusement irrité mon gosier. Par bonheur, je m’étais pourvu d’une cruche d’eau aularge ventre: je l’épuisai pendant la nuit. Qu’elle fut lente! Je craignais qu’un nouveau Josué n’eût arrêté la marche du soleil. Enfin, un rayon de lumière m’annonça le jour; je me levai, et j’allai compter avec mon hôte, qui me fit payer chèrement son souper de cardinal.Je demandai à déjeûner avant de partir, mais ce pieux Posadero voulut qu’auparavant j’allasse entendre la messe, parce que c’était la fête de je ne sais quel saint: j’aimai mieux me passer de l’un et de l’autre.

Les agréments de la route me dédommagèrent de ce mauvais gîte. Après avoir traversé des montagnes couvertes de plantes aromatiques, de pins et de verdure, je descendis dans une vallée: le soleil était ardent, et la marche pénible: j’arrivai enfin à la rivière de Canales qui promène ses eaux limpides sous des berceaux charmants, entre des bords parés de fleurs. A cet aspect, je m’écriai:o qui me gelidis in vallibus Hœmi sistat![80]mais je préférai la vallée où j’étais, à celle de l’Hémus.[81]Je mis pied à terre, et m’assis à l’ombre de deux beaux arbres. J’y respirai la fraîcheur de l’eau et de l’ombrage. Quand je suis seul, disait Cardan, je suis plus que jamais avec les personnes quej’aime,[82]et moi j’étais aussi avec la belle Séraphine. Je la voyais, je lui parlais, je lui jurais l’amour le plus tendre. J’entendais sa voix douce et touchante; elle pénétra dans mon cœur. Mon rêve fut interrompu par la présence d’un homme dont le vêlement bizarre m’inspira quelque méfiance; je me levai, et je l’attendis. Une barbe noire et épaisse ombrageait son menton; il avait la tête rasée; sa robe était de bure; un rosaire à gros grains pendait à sa ceinture, et il tenait dans sa main une figure de bois qu’il appelait laMadonne: il m’invita à la baiser. Je lui dis que je ne baisais pas du bois. Alors il me demanda de l’argent. Quel est votre métier? lui dis-je. — Je n’ai point de métier; je suis hermite, et je vis de ce que l’on me donne. — Et pourquoi vivez-vous d’aumônes, puisque vous êtes sain et robuste? — Pour gagner le Ciel. Nous jeûnons, nous nous mortifions, nous prions pour les autres. — Vos prières ne sont pas entendues; je ne vous crois pas plus de crédit dans l’autre monde que dans celui-ci: n’avez-vous jamais exercé d’autreprofession? — J’ai été soldat, puis déserteur; je me suis marié, j’ai quitté ma femme; j’ai eu des enfants, je les ai envoyés à l’hôpital. — Et pourquoi cette barbarie? — Pour m’en débarrasser, et en faire des gentilshommes. — Comment cela? — Tous les enfants trouvés sont nobles.[83]Aujourd’hui, libre de tout lien, de toute affection, je ne suis plus occupé que de mon salut. — Et du soin de vivre aux dépens des autres. Et votre métier est-il bon? — Jadis il était meilleur; mais la religion s’affaiblit tous les jours, les charités diminuent; et sans quelques bonnes femmes, nous ferions de longs jeûnes. Dans ce moment, mon cheval s’étant détaché, je courus après lui; à mon retour, je vis cet orang-outang s’éloigner à grands pas, je lui criai: Bon voyage, seigneur hermite! Mais je m’aperçus qu’il m’emportait un mouchoir que j’avais laissé sur l’herbe. Je montai à cheval, et je l’atteignis bientôt: il nia effrontément son vol; mais, lui ayant appliqué deux coups defouet sur les épaules, il jeta le mouchoir, et se sauva à toutes jambes. En réfléchissant sur cette aventure, je me disais: Si un musulman ou un chinois, désirant embrasser la religion chrétienne, venait en Espagne pour la connaître, quelle idée pourrait-il en avoir? La barbarie de l’inquisition, l’ignorance et la vie scandaleuse ou mondaine de la plupart des moines, la superstition, la dévotion des habitants, associée à la galanterie, à la dissolution des mœurs, une foule deMadonnesde bois ou de métal, arrivées miraculeusement par les airs, fesant tous les jours des miracles, couvertes de pierreries, habillées, endimanchées dans leurs niches; ensuite les indulgences de l’église, les bulles des papes pour lever des impositions sur le peuple, le brigandage des hermites; sans doute tout éloignerait cet aspirant d’une religion dont il ne pourrait démêler la sainteté à travers les abus et les momeries qui la défigurent.

Je reviens aux hermites. Ils fourmillent en Espagne, et mettent à contribution la piété des habitants et des voyageurs, et volent quand l’occasion se présente.

Pendant que je me livrais à ces réflexions, des nuages s’amassaient sur ma tête; j’encourageai Podagre de la main et de la voix à doublerle pas; mais il n’aimait pas à presser son allure. J’ai connu beaucoup d’hommes, qui, sous ce rapport, ressemblaient à mon cheval. Cependant l’éclair brille, le tonnerre roule et gronde, un vaste et noir nuage s’entr’ouvre, et un torrent d’eau fond sur moi et mon cheval,ruit arduus aether. Je n’apercevais pas une chaumière où me réfugier. La foudre, avec un fracas horrible, traverse le chemin à dix pas de moi, et va briser un chêne, vieux enfant de la terre. Podagre, effrayé, se cabre et me désarçonne. J’étais,sub dio, sous le poids de la pluie, enveloppé de ténèbres et d’une odeur sulfureuse; les nuages, poussés par les vents, se heurtaient, se déchiraient: le spectacle était grand, sublime; si j’avais été poète ou peintre, j’aurais pu l’admirer, en jouir; mais j’étais plus tenté de maudire l’orage que de l’admirer, je ne songeais qu’à rassurer mon bucéphale et à presser son pas. La pluie ne cessa que lorsqu’elle eut pénétré mon manteau et mon habit. Alors parut l’arc-en-ciel, ce gage éternel de la promesse du Tout-Puissant; un rayon pâle perça les nuages. A son heureuse clarté, au silence des éléments, je crus voir la nature sortir du chaos; insensiblement une douce sérénité remplaça les ténèbres, et bientôt le soleil déployatoute sa magnificence. Alors Podagre et moi, bien trempés, bien mouillés, poursuivîmes notre route d’un pas tranquille et d’un cœur plus joyeux.

Arrivé à laventad’un village près de Lyria, j’entrai dans le vestibule, où des muletiers déchargeaient leur marchandise. Cette pièce servait de magasin, de salon et de chambre à coucher; de-là, j’allai dans la cuisine où ces messieurs apprêtaient leur souper; j’aidai l’hôte à préparer le mien, qui consistait en un plat de morue et des œufs aux tomates, que je mangeai au bout de la table, avec cette brillante compagnie. Je jouis de leur aimable conversation, dans laquelle les jurements, l’orage du jour et les miracles des saints ne furent pas oubliés.

Peu soucieux de passer la nuit avec mes convives, je demandai une chambre à mon hôte. Je n’en ai qu’une seule à vous offrir, me dit-il; elle est au haut de la maison; mais personne n’oserait y coucher, toules les nuits elle est occupée par un revenant. — Et quel est ce revenant? — Nous croyons que c’est ma grand’mère qui y est morte depuis deux ans, et je serai obligé de vendre ma maison à mon voisin, qui en a grande envie. — Eh bien,mon cher hôte, donnez-moi cette chambre; j’y coucherai, je ne crains pas les esprits féminins. — Oh! d’aussi braves que vous ont eu peur. — J’en suis persuadé; mais j’ai un secret pour chasser les esprits. Mon hôte consentit à me céder la chambre, en plaignant mon entêtement. Je savais cependant que Pline le jeune, Plutarque, Tacite, l’église et mon aïeule croyaient aux revenants; on m’avait appris au collège que l’ombre de Samuël, évoquée par la sorcière d’Enden, avait apparu à Saül, qui le reconnut à son manteau. J’avais lu depuis, dans des historiens très-véridiques, que Brutus avait vu, dans sa tente, un spectre, grand et hideux, qui venait lui annoncer sa mort; qu’un fantôme, sur les bords du Rubicon, s’était présenté à Jules César, et avait traversé le fleuve en sonnant de la trompette. Je me rappelai aussi que le génie de Rome, pâle et triste, avait apparu devant Julien, dit l’Apostat, la nuit dans sa tente, pendant qu’il écrivait. Mais tant d’exemples fameux et attestés ne pouvaient vaincre mon incrédulité, en fait de revenants et de fantômes. Cependant leposadero, par pitié pour moi, me donna un petit vase d’eau bénite, en me disant: lorsque le revenant oul’esprit paraîtra, couvrez-lui la face de cette eau sacrée, et il s’enfuira aussitôt.

Cette chambre ensorcelée était jadis un colombier; je voulus en fermer la porte; mais elle n’avait ni verroux, ni serrure, ce qui m’embarrassa un peu, car je soupçonnais que le lutin était un être matériel et vivant; mais apercevant une table boiteuse et une chaise de bois, j’imaginai d’en faire une barrière: j’adossai la table contre la porte, mis sur cette table la chaise en équilibre, de sorte qu’au premier mouvement, elle devait culbuter et m’avertir de l’approche du revenant. Je me couchai ensuite tout habillé sur un matelas étendu par terre, mon épée auprès de moi. Bientôt un paisible sommeil s’empara de mes sens et de mon ame qui extravagua tout à son aise.

Vers l’heure où le coq commence à chanter, je fus éveillé en sursaut par le fracas de la chaise tombante; je crie: qui va là? Personne ne me répond; je me lève l’épée à la main, je cours à la porte; elle était entrouverte. Je compris alors que le revenant s’était enfui, et avait eu peur des vivants. Je replaçai ma table, et dormis tranquillement le reste de la nuit. Le lutin n’osa plus revenir. Dès que le jour parut, je n’eus qu’à secouer mes oreilles pour me trouverprêt à partir. L’hôtelier me demanda des nouvelles de l’esprit; je lui répondis que c’était un bon diable, qui avait eu plus de frayeur que moi, ce qui l’étonna beaucoup. Il admira mon prétendu courage, et attribua la fuite de l’esprit à la vertu de l’eau bénite.

J’allai coucher, sans encombre, à Lyria, petite ville située entre deux montagnes. Je demandai en arrivant des nouvelles du château de Lyria, habité par le seigneur Gil-Blas de Santillane; mais il n’était pas sur la carte topographique du pays, non plus que la belle maison de plaisance de M. de Volmar est sur la carte de Clarens. Je trouvai dans laposada[84]deux jeunes époux qui venaient de Valence. La femme était très-jolie, quoique pâle et un peu maigre.

Un dix avec un septComposait l’âge heureux de ce divin objet.

Un dix avec un septComposait l’âge heureux de ce divin objet.

Un dix avec un septComposait l’âge heureux de ce divin objet.

Un dix avec un sept

Composait l’âge heureux de ce divin objet.

Le mari était de petite stature, sec etcouleur de bronze; il avait une physionomie sournoise qui repoussait, et son esprit me parut aussi peu aimable que sa figure. Il damnait impitoyablement l’antiquité, tous les philosophes anciens et modernes, tous les protestants; mais il ouvrait la porte du paradis aux papes Alexandre VI, Boniface VIII, et au roi Philippe II, morts dans le giron de l’église. Ces jeunes gens étaient mariés depuis quatre mois, sans l’aveu du père dedona Rosalia(ainsi s’appelait la jeune femme); mariages si fréquents en Espagne, et presque toujours si malheureux. Son époux, don Sanche, la menait à Saragosse pour la présenter à ses parents. Comme la jeune femme me parut très-agréable, je lui proposai de réunir nos mets, et de souper ensemble. Ils avaient apporté une volaille de Valence, et moi j’allai chercher des côtelettes de mouton. Je me chargeai de l’apprêt de ces viandes. Jadis Achille prépara, de ses mains victorieuses, le souper qu’il donna aux députés d’Agamemnon. Je mis les côtelettes sur des tuiles, et les tuiles sur la braise; je suspendis la volaille à une ficelle, je la fis tourner devant le feu, en présentant tantôt une face, et tantôt l’autre: c’est ainsi que l’on rôtit encore les viandes dans la plupart desventade l’Espagne. Pendant ce temps-là,les époux se caressaient, le mari me paraissait fort empressé, fort tendre; j’enviai leur bonheur, et pensai que bientôt la même félicité m’attendait à Cordoue. Le souper préparé, nous nous mîmes à table où nous appelait l’appétit.

Leposaderonous apporta deux bouteilles de vinrancio, que produit un vignoble peu distant d’une chartreuse qui est à six milles de Lyria.[85]Pendant le repas, dona Rosalia sembla dérider son front, qu’obscurcissait une teinte de mélancolie; elle eut des saillies heureuses, un enjouement aimable, et surtout des expressions de sensibilité qui annonçaient celle de son ame. Je ne sais quel auteur prétend[86]que, pour rendre un repas agréable, il faut au moins être trois, comme les Grâces, ou neuf, comme les Muses. Nous étions le nombre des Grâces; mais ce que cet écrivain n’ajoute pas, c’est qu’il faut avoir voyagé, fatigué tout le jour, souper à côté d’une jolie femme, et boire du vin rancio, pour trouver le festin délicieux. Dansnotre conversation, nous ne traitâmes ni des sujets de philosophie, ni d’histoire; mais don Sanche me parla de la vierge de son pays, de ses miracles; me conta qu’il avait vu à Madrid Notre-Dame d’Atocha, et la magnifique procession de la Fête-Dieu. Voici sa description.

«Toutes les paroisses, tous les religieux y assistent; les rues par où elle doit passer sont ornées des plus belles tapisseries du Roi et des riches particuliers; les balcons, dont on a enlevé les jalousies, sont couverts de tapis, de superbes carreaux et de dais magnifiques; sur les rues sablées et jonchées de fleurs, on étend des voiles: l’eau dont on les arrose y maintient la fraîcheur. Les reposoirs sont décorés avec la plus grande magnificence. Le roi, un cierge à la main, marche après le Saint-Sacrement, vêtu d’un habit de taffetas noir, brodé sur toutes les tailles d’une soie bleue et blanche; il porte son manteau autour de son bras, à son cou un collier d’or garni de pierreries, d’où pend un petit mouton en diamants; il a des boucles de diamants à ses souliers et à ses jarretières; un large cordon qui entoure son chapeau jette un très-grand éclat. Le chapeau est retroussé, et orné d’une perle de la grosseur d’une petite poire. On assure que c’est la plus belle de l’Europe.Le monarque est suivi de toute sa cour, de tous ses conseils, de ses trois compagnies des gardes en uniformes. Les dames remplissent les balcons, parées de leurs plus beaux habits et de toutes leurs pierreries; elles tiennent dans les mains des corbeilles de fleurs ou des flacons d’eau de senteur qu’elles répandent sur la procession.»

Ce récit et nos réflexions à ce sujet nous fesaient oublier l’heure du sommeil; mais l’hôte vigilant vint nous avertir que tout dormait déjà dans laposada, et qu’il fallait nous retirer dans nos chambres. Je fis mes adieux à dona Rosalia, qui me témoigna tout le plaisir que lui avait fait ma rencontre, et le regret qu’elle avait de notre séparation éternelle.

Je n’avais, le lendemain, que six lieues à faire pour me rendre à Valence: j’attendis dans mon lit que l’aurore eût séché ses pleurs, et je résolus de profiler d’une belle matinée pour aller me promener à une grange nommée laTorre, où croît le fameux rancio.

Je trouvai devant cette grange deux sœurs, jeunes filles, l’une âgée de quatorze ans, et l’autre d’un an de plus. Celle-ci tricotait des bas, l’autre épluchait des herbes: je croyais voir deux jeunes Grecques, telles que l’histoireou la poésie nous les dépeint: un modeste habit de bure noire enveloppait leur taille légère et flexible; une rédizilla verte renfermait leurs beaux cheveux noirs. Sous cette humble coiffure, brillait un visage ovale, une peau blanche et de grands yeux noirs et pleins de feu; leur physionomie respirait la gaîté de leur âge, et la sérénité de leur ame: elles se levèrent à mon approche, et je leur dis en les abordant: «je ne croyais pas trouver deux anges dans cette solitude.» Elles rougirent, et ce charmant coloris de la pudeur les embellit encore; elles appelèrent leur mère, qui accourut et me demanda ce que je désirais. — Je suis un étranger, lui dis-je, curieux de voir ce pays, et je déjeûnerais volontiers avec des figues et du raisin, si je ne vous incommodais pas. Elle envoya aussitôt ses deux filles chercher ces fruits, du pain et une bouteille de vin. Ces mets furent servis sur une table de pierre. La mère s’assit auprès de moi, ses deux filles se tenaient à l’écart; mais la maman leur dit: allons, approchez-vous; monsieur l’étranger a l’air d’un brave homme, je le vois à sa mine, elle ne me trompe jamais: quand j’épousai le pauvre défunt votre père, je le regardai avant toutentre les deux yeux, et je dis à part moi: c’est un homme de bien, c’est celui qu’il me faut, et j’ai bien deviné. Elle me demanda mon pays, et lorsque j’eus répondu que j’étais Français, les deux sœurs ouvrirent leurs grands yeux, et me considérèrent comme un être d’une nature étrange. Après m’avoir assez regardé, elles me demandèrent si les Français étaientchristianos, s’ils étaient baptisés, s’ils allaient en paradis. Je leur répondis que nous étionsbuenos christianos, et que le paradis étoit peuplé de Français, ce qui parut leur faire plaisir, et leur inspirer plus d’intérêt pour moi; mais, me dit la mère, vous avez beaucoup de huguenots en France. Pourquoi ne les chassez-vous pas? — Où voudriez-vous les envoyer? Les recevriez-vous en Espagne? —Valgame dios, s’écria-t-elle! cette peste en Espagne!All inferno!All inferno! Je me vis damné sans rémission, mais j’en appelai au futur concile. Le déjeûné fini, j’offris de l’argent à la mère; elle le refusa en me disant:somos Espagnoles(nous sommes Espagnoles); elle entendait par ces mots que les Espagnols accordaient l’hospitalité sans aucune vue d’intérêt. En effet, cette nation est hospitalière et généreuse, surtout dans les contrées méridionales:vertu qu’elle a sans doute héritée des Maures. J’avais un petit étui d’ivoire, garni de deux viroles d’or; je le présentai à la sœur aînée, qui le refusa avec embarras, et en regardant sa mère; je vis bien que l’offrande lui plaisait, et pour la décider, je lui dis que l’étui avait touché le corps de la Vierge du Mont-Serrat; à ces mots, la mère lui conseilla d’accepter, ajoutant que cette relique lui porterait bonheur. Je quittai ce charmant trio, fort satisfait de mes promenades, et enchanté d’avoir vu ces deux sœurs, qui, sans exagération poétique, étoient deux roses brillantes que le hasard avait fait naître dans un désert. Au surplus, ces figures célestes ne sont pas rares en Espagne.

Je fus témoin en rentrant à Lyria, d’une cérémonie bizarre. Unarriero(muletier) avait un mulet malade, qui depuis vingt-quatre heures ne mangeait pas; cetarriero, après avoir essayé tous les remèdes possibles pour réveiller son appétit, le crut ensorcelé; et pour détruire le charme, il le conduisit à la porte de l’église, où on le chargea de rosaires, d’images de saints: une vieille édentée prononça une kyrielle depateret d’avé, et l’aspergea d’eau bénite, de la tête aux pieds. Le soir,l’animal mangea, et l’on ne douta plus de son ensorcellement.

La journée avançoit, et je me hâtai d’aller à mon auberge pour monter à cheval et me rendre à Valence. Leposaderom’attendait à la porte, pour me dire que la senora avec laquelle j’avais soupé la veille, me priait de monter dans sa chambre. Je fus étonné du message; je la croyais déjà bien loin: je la trouvai les cheveux épars, les yeux rouges et chargés de pleurs. Le plus grand désordre régnait dans son habillement; cet abandon, sa douleur, ses larmes l’auraient défigurée, si la jeunesse et la beauté ne lui eussent imprimé un charme difficile à obscurcir. En me voyant elle s’écria: Jésus, Jésus, quedesdicha(quel malheur)! Surpris, ému, je lui demandai le motif de ses larmes. — Ah! le malheureux m’a quittée, s’est enfui, s’écria-t-elle en sanglotant; il a emporté mon argent, mes bijoux; je suis perdue; senor, tuez-moi, tuez-moi. — De qui parlez-vous? — D’un traître, de mon époux, d’un lâche qui m’abandonne... J’essayai de la consoler, et lui dis que don Sanche était sans doute dans le voisinage, qu’il reviendrait, et que j’allais prendre des informations de l’aubergiste et des voisins. L’hôte me dit qu’il était retourné àValence, qu’il reviendrait dans la journée, et me ramènerait le cheval que je lui avais prêté. «Ah! m’écriai-je, mon cheval, mon fidèle compagnon! c’en est fait, je ne le reverrai plus! Mon cher Podagre, tu perds un bon maître, qui t’affectionnait, qui le chérissait! Je désespérais avec raison de le revoir: le cheval, les bijoux, l’argent emportés prouvaient que ce malheureux avait pris congé de nous pour long-temps. Je retournai versdona Rosalia; et pour adoucir sa douleur, je lui donnai l’espérance que je n’avais pas; je lui dis que son mari était allé à Valence, et que sans doute il reviendrait dans la journée; je lui promis de plus de ne pas l’abandonner. Croyez-vous qu’il revienne, s’écriait-elle souvent? Hélas! non, je l’ai perdu pour jamais! — Et moi mon cheval, ajoutais-je tout bas! — Jésus, Jésus, quedesdicha! c’était le refrain de cette infortunée. — S’il ne revient pas, lui répliquai-je, vous serez trop heureuse d’être débarrassée d’un pareil monstre. — Ah! le Ciel me punit d’avoir désobéi à mon père, le meilleur des pères; de m’être mariée malgré lui. Mon père, Sainte Vierge, pardonnez-moi, ayez pitié de moi! En exhalant ses plaintes, un ruisseau de larmescoulait de ses beaux yeux, et je la laissai pleurer. Lorsque je crus que cette effusion l’avait un peu soulagée, je lui proposai de dîner. — Non, non, je veux mourir. — Pour qui? Pour un ingrat, un misérable, vous renoncez à votre père que vous aimez, et qui sans doute vous regrette? Voulez-vous ajouter au chagrin que lui a causé votre mariage, la douleur éternelle de votre mort? Croyez qu’un père aime toujours son enfant, et qu’il vous recevra avec plus de tendresse et de bonté, que si vous étiez heureuse: ces paroles parurent rattacher son ame à la vie. Dînez, me dit-elle, je prendrai un bouillon. On me servit dans sa chambre; le repas de la veille avait été si gai, si agréable; mais l’heure de la joie amène celle de la douleur, comme le jour amène la nuit.

L’après-dînée elle voulut aller à l’église pour prier laMadonnede lui rendre son époux. Je l’y accompagnai. Elle s’agenouilla, récita son rosaire. Chaqueave Mariaétait interrompu par des sanglots. J’étais touché de sa dévotion. Quel consolant refuge que le sein de la divinité! Ses prières, sa confiance en laMadonneayant ranimé son espoir, elle me proposa d’aller sur le chemin de Valence, au-devant deson époux. Hélas! ajouta-t-elle en soupirant, peut-être la bonne Vierge me le rendra. Elle prit mon bras; elle était si faible, que je la traînais; ses yeux cherchaient au loin si elle n’apercevait pas l’objet de ses pleurs; le pas d’un cheval, d’un mulet la fesait tressaillir; mais bientôt, désabusée, elle retombait dans ses angoisses. La voyant si débile, je lui proposai de s’asseoir sur une petite éminence couverte de gazon; nous étions au milieu d’une prairie où paissait un troupeau de moutons; l’air retentissait de leur bêlement et du murmure des tourterelles perchées sur nos têtes. Ce moment m’aurait paru délicieux sans la tristesse et les pleurs de cette jeune femme; mais, pour elle, la nature était morte. Les objets qui nous environnent prennent la teinte de notre ame: le plus beau jour est sombre et nébuleux pour l’homme infortuné. Cette jeune épouse tomba dans une profonde rêverie, qui se termina par une effusion de larmes. Sa tristesse passa dans mon ame; je sentais cette tendre mélancolie qui nous attache au sentiment de la douleur; je partageais celle de cette infortunée, ensuite je songeais à cette aimable Cécile, objet éternel de mes regrets. Tout-à-coup le hennissement d’un cheval fait tressaillirdona Rosalia. Ah! s’écrie-t-elle, c’est lui! c’est lui! Elle se lève précipitamment, fait quelques pas, regarde, et, ne voyant qu’un inconnu, ses genoux fléchirent; je la soutins, et elle me dit: Non, ce n’est pas lui; il ne reviendra pas; je me rappelle à présent qu’hier, en se couchant, il me dit: Demain tu peux te reposer; nous partirons tard; la journée est fort courte: pendant que tu dormiras, je préparerai tout pour notre voyage. Oui, l’ingrat me trompait! c’en est fait! Oh, sainte Vierge!piedad!piedad(pitié)!

La nuit approchant, je lui proposai de retourner à Lyria, ce qui redoubla ses peines. Il n’est donc plus d’espoir, disait-elle; je ne le reverrai plus! Sainte Vierge, pourquoi ne me le rendez-vous pas? La Vierge, lui dis-je, vous le refuse par bonté, par pitié pour vous: cet homme, si lâche, si cruel, vous aurait rendue la plus malheureuse des femmes. Elle m’apprit que, depuis son mariage, son père n’avait jamais voulu la voir; que don Sanche lui avant proposé de venir à Saragosse, dans sa nouvelle famille, elle y avait consenti. Elle ajouta: Avant mon départ j’écrivis à mon père pour le supplier de me permettre d’aller recevoir sa bénédiction; il est resté inflexible:seulement il m’envoya mille piastres, qui, sans doute, ont tenté l’avarice de don Sanche. Hélas! je suis seule sur la terre; je n’ai plus ni père ni époux! Je lui offris de la ramener chez son père; je lui représentai qu’elle n’avait pas d’autre asile, d’autre appui. — Et s’il me rejette, malheureuse! que vais-je devenir? — Un père punit une fille coupable; mais il ne l’abandonne jamais. Si la justice et la sévérité prononcent le châtiment, la tendresse paternelle parle, et l’adoucit. Vous n’avez donc plus de mère? — Hélas! non; je l’ai perdue depuis trois ans. Enfin, fixant son incertitude, calmant son anxiété, je la décidai à aller se jeter aux pieds de son père; je promis de l’accompagner, et de négocier son pardon; ensuite je l’invitai à se coucher: et moi, privé de mon cher Podagre, j’allai louer deux mules pour notre voyage.

La jeune Rosalie, livrée à elle-même dans le silence et les ténèbres de la nuit, ne put jouir des douceurs du sommeil; sa vive imagination, lui représentant ses malheurs, mit le désespoir dans cette ame faible et sensible. Au point du jour l’hôte vint m’éveiller et me dire que lasenorame demandait. Dès quelle m’aperçut elle s’écria: Je n’en puis plus, je suis morte!Son visage était enflammé, et sa main brûlante. Vous avez la fièvre, lui dis-je; mais ne vous alarmez pas, ce n’est qu’une fièvre éphémère. — Comme Dieu voudra: appelez-moi, je vous prie, un confesseur et un médecin. — Je vais chercher le médecin; et quant au confesseur, attendez que la fièvre soit calmée. L’aubergiste se chargea d’amener le docteur don Alphonse, son parent; il fait, me disait-il, des cures admirables; il guérit la fièvre en trois jours, le mal aux dents en cinq minutes, la sciatique en trois semaines, la goutte dans un mois;valga me Dios! il ressusciterait un mort. — Allons, courez bien vite chercher ce grand médecin. J’aurais désiré de m’en passer; je n’avais pas grande opinion d’un Esculape de Lyria; mais le spécifique le plus puissant pour toutes les maladies, c’est de complaire au malade, et de lui inspirer de la confiance. Le docteur Alphonse arriva bientôt; il entra dans la chambre de Rosalie avec la gravité d’un muphti, ou d’un docteur de Salamanque, en disant:Dios vos bendiga(Dieu vous bénisse). C’était un petit homme d’environ soixante ans; le visage long, maigre et couleur de cuivre; son nez, très-saillant, étaitchargé du signe doctoral, de larges lunettes; une vaste cape enveloppait son corps chétif; et un grand feutre, à bords rabattus, couvrait la moitié de son visage. Cette figure grotesque appelait le rire. Il tâta silencieusement, pendant près d’un quart-d’heure, le pouls de la malade; après quoi il dit qu’avec l’aide de laMadonneet de ses remèdes, elle guérirait promptement. Il ordonna un vomitif, et une saignée sur la main; car c’est ainsi qu’on saigne en Espagne. Mais je lui dis: Mon cher docteur, épargnez le sang humain; attendez encore. Eh quoi, me répondit-il avec humeur, qu’elle soit morte? — Au contraire, pour l’empêcher de mourir. — De quoi vous mêlez-vous? — D’empêcher les bévues; voilà une piastre pour votre peine. L’aspect de l’argent produisit sur lui le même effet que le gâteau d’Énée sur le dogue des enfers. Notre docteur sourit, tendit la main, reçut la piastre, et se retira en disant:Dios guarde a usted(que Dieu vous garde); à quoi je répondis:Va usted con dios, mais ne reviens pas. Un Spartiate, à qui l’on demandait d’où venait la cause de sa bonne santé, répondit, de mon ignorance en médecine. J’étais précisément dans ce cas-là; le bon sens me disait qu’il ne fallaità dona Rosalia que du repos, de la limonade et des bains de pieds, et surtout il fallait calmer sa tête et lui rendre l’espérance; je lui parlai de son père, du plaisir qu’il aurait à la revoir, à lui pardonner; et, pour appuyer mon discours de l’influence de l’imagination, je lui prêtai mon reliquaire, doux présent de Séraphine. Appliquez-le, lui dis-je, sur votre poitrine; il a guéri plus de fièvres que tous les médecins du royaume de Valence.An virtus, an dolus? Je crois cette petite supercherie très-permise: la relique, la limonade, les bains de pieds appaisèrent par degrés l’ardeur de la fièvre; si je l’avais abandonnée au charlatanisme de ce prétendu docteur, elle aurait eu la même destinée qu’un Français eut à Valence; son médecin lui fit rendre l’ame à force de vomitifs. Il est vrai qu’il fut aidé, dans cette expédition, par cinq à six moines, qui tourmentèrent le malade à tel point, qu’il succomba autant par leur importunité, leurs exhortations, que par la secousse des vomitifs; mais à sa mort ils s’écrièrent:A quel ès in Cielo(Oh! pour celui-là, il est dans le Ciel).

Lorsque je vis dona Rosalia dans une situation plus tranquille, j’offris d’aller le lendemain chez son père pour lui peindre son état, sadouleur et son repentir, et je la flattai de l’espérance de le toucher et de l’amener à Lyria. — Dieu le fasse! Donnez-moi mon rosaire, je vais prier laMadonned’avoir pitié de moi, et de me rendre la tendresse de mon père. Je ne la quittai point du reste de la journée; je lui servis de garde, de médecin. Elle m’inspirait l’intérêt le plus tendre. Je la voyais abandonnée de l’univers, couchée sur un méchant grabat, dans une chambre sans meubles; elle-même sans coiffe, les cheveux épars, mais parée de ses attraits, de sa jeunesse, de sa douleur. Je l’entendis soupirer, réciter son chapelet, prononcer le nom de son époux, invoquer laMadonne. Pour moi, je lisais auprès de son lit, et de temps en temps je lui donnais de la limonade. J’avais chargé leposaderode me trouver une garde pour la nuit et pour le lendemain. Il m’amena une vieille femme qui d’abord, pour m’inspirer de la confiance, me montra une attestation signé de son confesseur, qui la certifiaitesclava de la santissima Trinidad(esclave de la Sainte Trinité). Par cette affiliation elle est obligée de réciter tous les jours un certain nombre de prières, de parer de fleurs l’image de laMadonne; d’allumer des cierges devant elle, et de donner telle somme à son confesseur, chargé de larecette pour laTrinidad. D’après la lecture de ce certificat, je la félicitai de cette aggrégation, et lui dis que j’espérais qu’une femme de laSanta Trinidadserait aussi charitable que pieuse. A deux heures de nuit, je quittai la malade, et recommandai à la garde de la faire boire souvent. Je dormis peu, dona Rosalia encore moins; mais la garde l’amusa par des contes de sorciers et de revenants. Au point du jour j’entrai dans sa chambre, et lui annonçai que j’allais partir pour Valence. Ah! s’écria-t-elle, que la Vierge et votre bon ange vous accompagnent! Dites à mon père que s’il m’abandonne, je mourrai; il me tuera. L’hôtelier vint m’avertir quela mula è el moço(le muletier) m’attendaient à la porte. Je fis mes adieux à Rosalie, en la conjurant de se tranquilliser, de se livrer à l’espérance. Je montai la mule, et je partis. C’est alors que je regrettai encore plus mon cheval; j’étais accoutumé à la douceur de son allure, à sa société. Pauvre Podagre, disais-je, qu’es-tu devenu? es-tu bien nourri, bien soigné? Ah! sans doute tu me regrettes!

Cependant lahuerta de Valencia(le jardin de Valence) (c’est ainsi que les habitans nomment leur pays), fixa toute mon attention.Je ne voyageais pas, je me promenais dans une plaine verdoyante, entrecoupée de ruisseaux limpides, qui y répandaient la fraîcheur; je respirais l’air pur et frais d’une belle matinée, j’admirais la richesse de la végétation, la variété de la culture; je traversais, au chant harmonieux des oiseaux, des champs de vignes, d’oliviers, des villages et des hameaux. O charme ineffable d’un beau ciel, du luxe de la campagne, quelle ame à votre aspect n’est ravie, enchantée, ne remonte, par reconnaissance, au Créateur de ces merveilles!El moço de mulas, bavard infatigable, interrompait souvent mes jouissances, ma douce rêverie, par ses questions et ses récits. Il croyait m’obliger, car cette espèce d’hommes croit le silence un état de souffrance, et met le bonheur dans le parlage. Il me vanta beaucoup lahuertade Valence, m’assurant que c’était le plus beau royaume de l’Espagne et de toute la terre; que la sainte Vierge l’aimait beaucoup, que l’on y jouissait de tout ce que l’on peut désirer, que les femmes étaient les plus belles du monde, et que, grâces à Dieu, elles aimaient le plaisir, et n’étaient pas sauvages. Il me conta ensuite que l’année précédente, il régnait dans le pays une sécheresse calamiteuse; que les plantes, les arbres périssaient;que l’on n’aurait pas trouvé dix gobelets d’eau dans leGuadalaviar; mais qu’enfin les prêtres s’étaient décidés à faire sortir sainte Thècle, et à la promener dans la ville; qu’à son apparition, les nuages s’étaient assemblés et avaient versé une pluie abondante. — Ce miracle est fort beau, lui dis-je; il paraît que cette sainte a beaucoup de crédit dans le ciel. — Il n’en faut pas douter, c’est une des plus grandes saintes du paradis. Elle a été vierge et martyre; son père la fit jeter dans une chaudière bouillante, elle en sortit sans la moindre brûlure; on l’enferma avec un lion, et le lion ne lui fit pas la moindre égratignure; enfin le bourreau lui coupa la tête... — Ce bourreau, lui dis-je, était donc plus puissant que le lion? — Non; mais Dieu a voulu donner à sa bien-aimée la palme du martyre. Nous avons encore à Valence un très-grand saint qui a fait des miracles étonnans; c’est Saint-Vincent Ferrier, le pasteur de la ville. Depuis qu’il a habité Valence, le tonnerre n’y tombe plus. — Pourquoi cela? — C’est que le bon saint le lui a défendu. — Il est plus heureux que les rois, il est obéi après sa mort. — Voici un autre miracle qu’il opéra dans la ville. Une femme avait envoyé son fils, âgé de douze ans, chercher un plat de riz au safran qui cuisaitau four. Des camarades de l’enfant voulurent le lui enlever; l’enfant le défendit avec courage, mais en se déballant le plat lui échappa des mains, et le riz fut perdu; de-là les cris, les pleurs, le désespoir. Enfin, ce petit bon homme, qui avait souvent ouï parler à sa mère de Saint-Vincent, de ses miracles, plia ses deux petits genoux, invoqua le saint, qui lui envoya sur-le-champ un plat de riz, assaisonné comme le premier; il y avait la même quantité, la même dose de safran. Toute la ville fut témoin de ce miracle. — Ce saint, lui dis-je, serait fort utile dans une ville assiégée, ou dans une longue navigation.[87]Cet homme passa du récit des miracles à celui de sa vie. Il m’apprit qu’il avait été palfrenier du marquis de Las Minas, vice-roi de Catalogne; qu’il aimait beaucoup le vin de ce pays; qu’il avait épousé la fille d’un cabaretier: avant le mariage, me dit-il, elle me paraissait douce, bonne et jolie; un an après, elle devint jalouse,acariâtre et laide; mais je la quittai bientôt et je revins à mes mulets. Cependant lorsqu’elle partit pour l’autre monde, je fis dire trois messes pour le repos de son ame, si elle peut se reposer. La loquacité de cet homme m’étonnait encore moins que la vigueur de ses jambes; j’avais beau presser le pas de sa mule, il la suivait d’un pas aussi rapide, sans cesser de parler. Il fesait ainsi, toujours trottant et parlant, jusqu’à vingt lieues par jour. Il avait déjà commencé une histoire de voleurs; heureusement nous étions à la porte de la ville, nommée Del Réal; nous entrions dans le magnifique Alhameda.[88]Je fus frappé d’étonnement. C’est une des plus belles promenades de l’Europe. Quelles superbes allées! quel luxe de végétation! J’étais environné de platanes, d’orangers, de grenadiers, de cinnamomes, et de quantité d’autres arbustes exotiques aussi beaux, aussi magnifiques que dans leur patrie. L’Alhameda est divisé en cinq grandes allées: celle du centre est pour les voitures; les quatre autres latérales, entrecoupées de canaux bordés de fleurs, sontdestinées aux gens de pied. Des bancs, des pelouses, des gazons, y offrent tous les agréments et toutes les commodités possibles; des chanteurs, des joueurs d’instruments animaient ce tableau ravissant, et le parfum des fleurs achevait d’enivrer mes sens d’une volupté nouvelle. Dans mon erreur, je m’oubliais, j’habitais un monde nouveau. Mais l’approche d’un convoi funèbre suspendit cet enchantement. Je mis pied à terre pour le voir défiler. Cinq cents flambeaux allumés s’avançaient, suivis de quatre cent moines qui psalmodiaient des cantiques; bientôt parut un cercueil découvert, où était une jeune femme en habit de carmelite, et couverte de croix et de reliques; un nombre infini de pages, de valets, de carrosses, suivaient ce superbe convoi. Cependant trente cloches à l’envi retentissaient dans les airs. Curieux de savoir quelle était cette jeune carmelite, conduite si pompeusement à son dernier asile, je m’approchai d’un homme âgé, et je lui demandai le nom de cette religieuse. — Ce n’est point une religieuse, me dit-il, c’est la marquise de Florida: son amant a été tué en duel; elle n’a pu survivre à sa perte, et elle a ordonné par son testament qu’on l’enterrât dans cet habit religieux. — Cette marquise était donc veuve? —Point du tout. Son mari vient de passer en grand deuil dans le premier carrosse; il la regrette infiniment; car c’était une aimable dame qui avait beaucoup de religion, et pas la moindre fierté; elle était si charitable, que plusieurs fois elle a vendu ses diamants pour venir au secours des pauvres. La vie n’a été pour elle que le songe d’un moment; et, pour comble de malheur, c’est son frère qui a tué le comte del Rio son amant. Cependant cette tendre sœur l’a vu à l’article de la mort, lui a pardonné, et lui a laissé un legs considérable. J’espère que Dieu l’aura reçue dans son saint paradis. — Oui, je l’espère aussi; et j’ajoutai, en le quittant:


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