Chapter 12

Le paradis est fait pour un cœur tendre:Et les damnés sont ceux qui n’aiment rien.

Le paradis est fait pour un cœur tendre:Et les damnés sont ceux qui n’aiment rien.

Le paradis est fait pour un cœur tendre:Et les damnés sont ceux qui n’aiment rien.

Le paradis est fait pour un cœur tendre:

Et les damnés sont ceux qui n’aiment rien.

Quand le convoi fut passé, je continuai mon chemin, et j’allai descendre dans une auberge de la place San Domingo. J’envoyai aussitôt chercher un barbier: quel barbier! Je crois que lorsqu’il me rasait d’un côté, la barbe repoussait de l’autre; maisfestina lenteest l’adage des Espagnols. Cependant ce flegmatique Figaro m’apprit qu’il devait jouer le soir sur un théâtre de la ville, dans la tragédie de Zaïre, traduiteen espagnol; qu’on lui donnait unduro(cinq francs) par représentation. — Et quel rôle faites-vous? lui dis-je. — Je suis Orosmane. Et soudain il quitte ma barbe, et me débite vingt vers de suite. Seigneur Orosmane, c’est fort bien; mais par l’ame de Zaïre, expédiez l’autre côté de ma barbe. — Encore ce bout de scène, et je suis à vous. Et le voilà qui me hurle cette longue tirade:Madame, il fut un temps où mon ame charmée... Ses gestes, ses contorsions, répondaient à sa déclamation emphatique. Je fus obligé d’attendre patiemment la fin de la tirade. — Eh bien! me dit-il, enchanté de lui-même, monsieur le Français, êtes-vous content? — Oui, très-content; mais je le serais davantage, si vous finissiez ma barbe. — M’y voilà. A Paris, joue-t-on ce rôle comme moi? — Pas tout à fait, mais on rase plus vite. Enfin, à l’aide du rasoir et du temps, ma barbe fut achevée. Cependant il fallut encore essuyer le coup de poignard qu’il devait donner à Zaïre; il entre en fureur, écume en beuglant:Ce mot me rend toute ma rage. Mais à ce vers,

C’est moi que tu trahis; tombe à mes pieds, parjure;

C’est moi que tu trahis; tombe à mes pieds, parjure;

C’est moi que tu trahis; tombe à mes pieds, parjure;

C’est moi que tu trahis; tombe à mes pieds, parjure;

forcené, les yeux hors de la tête, je crus qu’il allait immoler un taureau. Après ce coup depoignard il se calma, rentra dans lui-même, et me demanda si c’était là jouer la tragédie? — Oui, ma foi, j’ai cru entendre un vrai Scythe, un sauvage de la Tartarie: il faut récompenser vos talents; voilà deux pecettes (quarante sous), êtes-vous satisfait? —Senor, si, rien si vous voulez: je fais des barbes pour mon plaisir. Enfin, poudré, rasé, lavé, je me rendis chez don Inigo Flores, père de l’infortunée Rosalie. Il fesait la sieste, et son domestique, n’osant l’éveiller, me pria de revenir dans deux heures. Toute l’Espagne dort l’après-midi; Valence jouit alors du calme et du silence de la nuit; fenêtres, portes, jalousies, tout est hermétiquement fermé: chaque maison devient le palais du Sommeil.

Ignavi domus, penetralia somni.

Ignavi domus, penetralia somni.

Ignavi domus, penetralia somni.

Ignavi domus, penetralia somni.

On conte que Turenne, voulant faire passer un convoi de vivres dans une ville assiégée par les Espagnols, attendit l’après-dînée, parce que, dit-il, c’est le temps où les commandants font la méridienne; et en effet son convoi parvint heureusement.[89]Entre cinq et six heures on prend le chocolat et l’eau glacée.

Je retournai à mon auberge, où, après mon dîné, j’écrivis au père de Séraphine pour lui annoncer mon arrivée à Valence, et le motif qui m’obligeait d’y séjourner quelques jours.

A l’heure prescrite je retournai chez don Inigo Flores; je fus ravi de voir, dans les rues, des jeunes filles, des femmes, la plupart d’une jolie figure, assises devant leurs portes, les unes filant ou dévidant de la soie, les autres préparant des feuilles de mûriers. Celles-ci coiffées d’une rédizilla, les autres d’un chapeau de paille qui couvrait les tresses de leurs beaux cheveux noirs; nombre d’elles avaient des mules pour chaussures, et portaient un jupon court, quilaissait voir la finesse de leurs jambes.[90]La décoration des maisons donne un nouveau charme à ce tableau. Les toits sont en terrasse, et la plupart sont de jolis jardins garnis d’arbustes et de fleurs; on y voit aussi de petites tourelles, qui servent de colombiers.[91]Les balcons même ressemblent à de petits parterres; ajoutez à cette riante peinture un cordon de jolies femmes respirant, dans un climat voluptueux, la gaîté, le plaisir, l’amour et la fraîcheur d’une belle soirée des premiers jours d’automne. Je trouvai que les habitants avaient raison d’appeler leur ville labelle Valence; il n’est point de ville en France, excepté Marseille, qui ait un air si riant et si animé; mais Marseille est bien loin d’avoir un si beau terroir. Je me rappelle qu’à Paris je ne voyais que des figures tristes, des hommes courantdans les rues, l’air inquiet, affairé, comme si l’ennemi les poursuivait; et des femmes mal chaussées, barbotant dans les rues, avec des physionomies aussi froides que si elles allaient à confesse. Mais me voici à la porte du père de dona Rosalia. On m’introduisit dans son cabinet. Je vois un homme d’une taille médiocre, âgé d’environ cinquante ans, l’œil vif, le teint brun, porteur d’une physionomie douce et sereine. Il prenait son chocolat; il me fit asseoir, et m’en offrit: j’acceptai. Un vieux domestique, couleur d’olive, en veste et en papillotes,[92]l’apporta avec un verre d’eau très-fraîche, et des bâtonsd’azucar esponjado.[93]Je ne connaissais pas encore ces bâtons de sucre; don Inigo me dit qu’il fallait les tremper dans l’eau, et les manger avant de boire le chocolat. Pendant que je le savourais il ne me fit aucune question; mais il me regardait attentivement, très-étonné sans doute de voir un visage si nouveaupour lui. Quand j’eus rendu ma tasse: Monsieur, me dit-il en français, avez-vous quelque lettre de crédit sur moi; puis-je vous être bon à quelque chose? — Non, monsieur; c’est un motif plus intéressant qui me procure l’honneur de vous voir. Vous avez une fille aimable et malheureuse. — Ma fille! je n’en ai plus: elle a fui ma maison, sa patrie; elle a quitté son père! — Je vois avec douleur le ressentiment qui vous anime contre elle. Il est juste; dona Rosalia a blessé votre tendresse, oublié son devoir, vos bontés; mais le malheur l’accable, et la pitié doit réveiller dans l’ame d’un père l’indulgence et l’amour. — Vous m’étonnez beaucoup; d’où la connaissez-vous? comment savez-vous ses malheurs? Je lui contai alors l’abandon, la perfidie de son gendre; les pleurs, le désespoir, la maladie de sa fille: ce bon père m’écoutait, attentif, immobile, tantôt ses yeux attachés sur moi, et tantôt à la terre. Lorsque j’eus fini, il s’écria: Ainsi Dieu punit les enfants ingrats! — Mais Dieu pardonna à ses ennemis. — Où avez-vous laissé cette infortunée? — A Lyria, dans son lit, en proie à une fièvre violente, et à ses remords. — Je vais lui envoyer un médecin. — Votre présence sera le spécifique le plusefficace; le siège de la maladie est dans l’ame: vous seul pouvez y verser un baume salutaire, et l’arracher à la mort. Elle implore son pardon, vous supplie d’écouter son repentir, et de lui tendre une main paternelle: si je retourne sans vous, c’en est fait, vous n’aurez plus de fille. — Allons, Dieu l’a assez punie; j’irai la chercher; et si son repentir est sincère, j’oublierai sa conduite, et lui rendrai ma tendresse: nous partirons au point du jour. Il m’offrit alors un logement chez lui: je le refusai d’abord, parce que le refus, je ne sais trop pourquoi, est toujours le premier mouvement dans pareilles circonstances; mais il insista, et j’acceptai. Il me proposa, en attendant l’heure du souper, de me faire voir la ville. En la parcourant il me demanda comment je la trouvais. Elle mériterait, lui dis-je, l’épithète debellequ’elle porte, si ses rues étaient moins étroites et moins tortueuses. — Ce sont les Maures qui l’ont ainsi bâtie. Cette ville, comme tant d’autres, a éprouvé bien des révolutions: Scipion l’enleva aux Carthaginois; Pompée la détruisit, Sertorius la réédifia; les Goths et les Maures se la disputèrent, et l’inondèrent de leur sang; Rodrigue, surnommé le Cid, chassa ces derniers en 1025;mais ils la reprirent après sa mort, et la gardèrent jusqu’en 1238, époque où Jacques, roi d’Aragon, la reconquit pour toujours. Je lui demandai quelle était sa population. De quatre-vingt-dix à cent mille hommes, me dit-il; l’heureuse température du climat, la beauté et la richesse de la campagne, attirent bien du monde, et surtout beaucoup de noblesse. Jadis elle était plus populeuse; mais Philippe III, par un faux esprit de religion, en chassa cinquante mille Maures. On leur permit d’emporter leurs meubles; mais on retint leurs enfants pour les élever dans la religion chrétienne. Cette cruelle proscription a coûté, à l’Espagne, neuf cent mille citoyens très-industrieux et très-actifs, et cette plaie profonde n’a jamais pu se fermer.[94]

Valence, dit-il encore, a donné deux papes de la maison de Borgia, Célestin III et Alexandre VI. — Vous devriez rayer ce dernier de vos fastes. Les couronnes, les tiares n’effacent jamais les crimes aux yeux de la postérité. Vantez-moi plutôt votre climat, la magnificence de votre terroir. — Vous avez raison; nous vivons peut-être sous la température la plus heureuse de l’Europe. Pendant les trois mois d’été, la chaleur serait très-vive si elle n’était tempérée par les vents de la mer.[95]Le reste de l’année est un printemps continuel, non le printemps froid et nébuleux de Paris et de Rouen, où j’ai voyagé pour mon commerce, mais le printemps chanté par les poètes, et qui nous rappellerait l’âge d’or, si nous avions des ruisseaux de lait, des bergers poètes, et les mœurs pures et simples de ces heureux pasteurs. Mais la nuit s’avance, allons souper; nous devons nous lever matin pour aller au secours de cette infortunée. Ilm’en parla pendant tout le repas. Je voyais que l’amour paternel se réveillait, agitait son ame pure et sensible. Qu’il est facile et doux de pardonner à l’homme malheureux! «Ma fille, me disait-il, n’avait que douze ans lorsque j’eus le malheur de perdre sa mère. Le vide que cette mort fatale laissa dans mon ame, fut remplacé par ma tendresse pour ma fille. Je l’en aimai davantage; je lui prodiguai mes soins et mes caresses; je lui confiai mon bonheur pré et avenir. Je voyais avec transport cette plante si chère naître et s’embellir de jour en jour; je remerciais le Ciel du présent qu’il m’avait fait. Une passion fatale, fruit de nos climats, autorisée par l’exemple, protégée par la religion et la loi, a perverti cette ame si pure. Une faute a flétri sa jeunesse et son innocence. Souvent je lui disais: Ma chère Rosalie, dans mes pensées, dans mes désirs, c’est ton bonheur seul qui m’occupe: prends garde d’écouter la voix de la séduction, de suivre l’exemple contagieux des enfants aveugles et dénaturés, qui profitent de l’erreur de la loi, et de l’appui blâmable de la religion, pour braver l’autorité des parents, et contracter des nœuds mal assortis. Fais choix d’un homme honnête et bien né, et je ne calculerai pas sa fortune. Pendantque je lui répétais ces discours, elle aimait déjà un misérable commis, que je chassai bientôt de chez moi, parce que je suspectais sa probité et ses mœurs. La passion de ma fille s’en irrita. Le traître employa tous les moyens de séduction pour se venger de moi et pervertir une fille très-jeune et sans expérience. L’église, par un abus et une extension de pouvoir contraire aux bonnes mœurs et à l’harmonie de la société, les a unis sans mon consentement. Le malheur ou le libertinage sont les fruits ordinaires de ces mariages illicites.» Ce bon père, en me parlant ainsi, laissait échapper des larmes. J’étais surpris de ses principes et de la pureté avec laquelle il s’exprimait dans la langue française. Je lui laissai entrevoir ma surprise. «Vous êtes étonné, me dit-il, de voir un Espagnol exempt des préjugés de la superstition, et parlant votre idiome avec quelque facilité. Mais sachez que je suis une espèce de métis; ma mère était française, et son plus grand plaisir dans mon enfance, était de me faire bégayer sa langue. De plus, à l’âge de vingt-quatre ans, mon père m’envoya en France, à Londres, en Hollande, soit pour achever mon éducation, soit pour m’instruire dans la théorie du commerce. Mais j’abuse de votre complaisance; oncroit trop aisément intéresser les autres en leur parlant de soi. Nous devons abréger notre sommeil, et vous avez besoin de repos.» Il me conduisit à ma chambre. Je fus surpris de son élégance, de sa propreté; les murs et le parquet étaient revêtus de carreaux de faïence; les meubles de bois d’aloès et de palmier, présentaient une forme agréable; mon lit était de fils de sparte et d’aloès, et d’une élasticité délicieuse. Il était sans rideaux et la chambre sans cheminée; elles sont très-rares à Valence. En revanche il y avait une fontaine dans la cuisine, ainsi que dans toutes les maisons de la ville.

Nous partîmes à l’aube matinale, et arrivâmes à Lyria sur les onze heures. On sonnait une messe. Je vais l’entendre, me dit don Inigo; pendant ce temps allez prévenir ma fille de mon arrivée; mon apparition subite pourrait aggraver sa maladie. Dès que Rosalie m’aperçut, elle s’écria: Eh quoi! sans mon père! Il m’abandonne; il est inexorable. — Non; c’est le meilleur des pères, et il viendra, vous le verrez. — Et quand? — Aujourd’hui... tout à l’heure; il entend la messe. — Ah! je respire! — Comment vous trouvez-vous? — J’ai pleuré hier toute la journée; j’ai prié Dieu; cependantj’ai un peu dormi cette nuit; et si je revois mon père, s’il me rend son amour et ses caresses, sans doute ma santé reviendra. — Eh bien, préparez-vous à le recevoir; je vais le chercher à l’église. La messe finie, don Inigo me demanda des nouvelles de sa fille. — Votre présence et vos bontés vont lui rendre les forces et la vie.

Quand nous entrâmes dans la chambre, son air était grave et peut-être sévère, mais son cœur palpitait et sa main tremblait dans la mienne. Dona Rosalia était assise sur une chaise: le désordre de sa parure, de ses cheveux épars; ses beaux yeux pleins des pleurs du repentir, de la tristesse, de la douleur; son visage décoloré, rappelaient le fameux tableau de Le Brun, où, sous les traits de la Valière, il a peint Magdeleine adressant au ciel sa prière et ses remords.

Dès que Rosalie aperçut son père, elle courut pour se jeter à ses pieds; mais, débile, tremblante, prête à tomber, je la soutins et la fis asseoir. Elle voulait parler, mais les larmes, les sanglots, étouffaient sa voix. Son père ému, la prit, la pressa dans ses bras, en l’appelant ma fille, ma chère fille! Embrassez votre père, lui dis-je; il vous rend ses bontés, il vous pardonne.A ces mots, elle se lève, l’embrasse, le serre par de douces étreintes, et leurs larmes et leurs caresses se confondirent. Pour terminer cette scène si touchante, je dis à don Inigo qu’il fallait penser au dîné, et à notre retour; il me pria de m’en charger, et d’y songer pour eux. Après un léger repas, nous montâmes en voiture. Rosalie voulut dire un mot en faveur de son époux: Ne m’en parle jamais, s’écria son père, si tu crains de m’offenser; c’est un misérable qu’il faut oublier, et qui périra d’une mort funeste. Prions Dieu seulement qu’il lui fasse miséricorde, et que sa mort soit plus sainte que sa vie.

Don Inigo voulut non seulement que je logeasse chez lui, mais il me pria instamment de séjourner huit à dix jours à Valence pour qu’il pût jouir du plaisir de me voir et de me témoigner sa reconnaissance. Veuillez m’aider, me disait-il, à consoler ma fille. Vous l’avez sauvée, achevez votre ouvrage; la présence de son bienfaiteur effacera le souvenir du misérable qui l’a séduite et outragée: vous lui ferez aimer l’existence, comme un beau jour fait aimer la nature. Dona Rosalia, d’un ton plein d’intérêt, joignit ses instances à celles de son père; elle me disait: Je vous dois mon père et la vie; ajoutez à cebienfait celui de votre présence, du moins pour quelque temps. J’hésitai; l’amour m’appelait à Cordoue, pressait mon départ; mais enfin l’amitié, les prières de deux êtres intéressants fixèrent mon irrésolution; je promis de rester huit jours. Rosalie m’en remercia avec ce son de voix, ces paroles douces et pénétrantes qui sortent du fond d’une ame sensible et vivement émue.

Le lendemain de notre arrivée était un dimanche; don Inigo me mena à la cathédrale pour entendre la messe; quoique protestant, j’allai avec plaisir adorer, dans son temple, le Père, le Créateur de tous les hommes, si bien peint dans cette expression:celui qui est. Cependant j’avais quelques peines à dissimuler ma croyance, à emprunter le voile de l’hypocrisie; à la vérité j’étais obligé de feindre, et non de mentir. Henri IV disait que la religion ne se dépouille pas comme une chemise, car elle tient au cœur.

Je vis sur la porte de la cathédrale la liste des livres défendus par le saint-office; en première ligne étaient Rousseau, Voltaire, Raynal et l’Encyclopédie. Quelques livres espagnols avaient aussi les honneurs de l’index. Cette cathédrale est une des plus riches de l’Espagne:le maître-autel est d’argent; une vierge de six pieds, du même métal, occupe une niche couverte de bas-reliefs représentant divers incidens de la vie de J. C. L’autel a trente pieds de haut et dix-huit de large, et les peintures qui décorent les portes de cet autel sont d’un prix inappréciable. Philippe IV disait que si l’autel était d’argent, les portes étaient d’or. Cependant l’affluence qui remplissait l’église fixait mon attention. Les femmes étaient assises sur leurs jambes, et sur un tapis de sparterie qui couvrait le pavé de l’église; elles avaient un éventail et un rosaire à la main; tour-à-tour elles s’éventaient, récitaient unavé, promenaient leurs regards sur tous les jeunes gens, et leur parlaient des yeux, ou par signes. Je marquai à don Inigo mon étonnement de ce mélange de dévotion et de coquetterie. Le chapelet, me dit-il, est un hochet pour nos femmes; elles le portent à leur ceinture, le laissant traîner jusqu’à terre; elles le récitent dans les rues, parfois en jouant ou en médisant du prochain, et elles ne font l’amour qu’avec un scapulaire sur la poitrine, et le rosaire à la main. Les hommes l’attachent à leur cou. — C’est apparemment, lui dis-je, un talisman qui gagne le cœur de l’objet aimé? — Les Espagnols prétendent que le scapulaire etle rosaire sont deux des plus beaux présents que leur ait fait la Vierge. Lorsque l’on éleva levénérable,[96]la scène changea. Un grand bruit se propagea dans l’église: c’était le roulement des coups de poings que les femmes se donnaient sur la poitrine, ou plutôt sur des corps de baleines, espèce de cuirasse qui réfléchit les sons, mais qui ne garantit pas des traits de l’amour. Ce bruit, mêlé à un silence profond, l’attitude de tous les assistants courbés vers la terre, leurs longs soupirs rendaient cette scène auguste et touchante. Mais l’élévation finie, tout le monde se redressa, les femmes s’assirent de nouveau sur leurs jambes, et le jeu des prunelles recommença. On peut comparer cette manière d’entendre la messe, si l’on peut comparer le profane au sacré, à la conduite des Italiens à l’opéra, qui causent, promènent leurs yeux de tous cotés pendant le récitatif, et se taisent et se recueillent pour écouter l’ariette.

Après la messe, don Inigo me conduisit dans la chapelle de Saint-Pierre, ornée debeaux tableaux; de là dans la sacristie, où est le riche dépôt des vases d’or et d’argent, et des reliques. Parmi celles-ci on me montra un calice d’agate, qui avait, dit-on, servi à J. C. lorsqu’il fit la scène avec ses disciples; une chemise d’enfant, sans coutures, faite par la sainte Vierge même; des gouttes de son lait; un peigne auquel étaient encore attachés quelques-uns de ses cheveux, et une dent de Saint-Chrysostôme, de quatre doigts de long et de trois de large. Quelle terrible dent! dis-je tout bas à don Inigo. — Taisez-vous, reprit-il, elle n’est pas aussi dangereuse que celle de l’inquisition. Deux hommes petits, maigres, le teint olivâtre, l’un vêtu d’un habit couleur de rose, et l’autre d’un bleu céleste, s’approchèrent pour baiser les reliques. Je demandai à don Inigo quels étaient ces seigneurs, dont la couleur et l’élégance des habits contrastaient si bizarrement avec leurs tristes figures; je crois voir des singes revêtus des vêtemens d’Adonis. — Ces prétendus seigneurs sont de simples artisans. Ici chacun se costume à sa guise; en fait d’habillement, on n’admet aucune distinction: l’homme du peuple vit de pain et d’oignons, et porte sur lui, le dimanche, les économies de l’année.

En sortant de la cathédrale, il me dit: Vousn’avez point en France d’églises si belles et si riches; mais vous avez des chemins, des ponts, des canaux, des manufactures. — Je m’aperçois à ce discours qu’il y a du sang français dans vos veines; ou plutôt que vos lumières, la justesse de votre esprit, vous font démêler les abus de la superstition d’avec le vrai culte, et la solide piété. En effet don Inigo était un sage pieux sans ostentation, et attaché à la religion de ses pères en homme éclairé, sans adopter les momeries des moines, et le respect ridicule que l’on rendait à leur robe. Je n’en reçois point chez moi, me disait-il, je ne baise jamais leurs mains crasseuses; mais, comme je ne veux point me brouiller avec l’inquisition, je les salue du plus loin que je les aperçois; et comme les petits présens réchauffent l’amitié, j’envoie de temps en temps du café et du chocolat aux pères dominicains, les premiers de l’ordre: d’ailleurs je remplis tous mes devoirs, j’observe les préceptes de l’église, je me garde bien de fronder les opinions, les abus; en Espagne on n’en demande pas davantage. Mais pour vous prouver quelle vénération les Espagnols portent à un ministre de la religion, je vais vous raconter un crime horrible commis en Andalousie par un carme déchaussé;crime qui méritait la mort. Il aimait éperdument une jeune fille, sa pénitente; sans doute il n’avait pas expliqué sa passion. Cette jeune personne, au moment de se marier, vint se confesser à lui. Il entendit sa confession, lui dit la messe et la communia de sa main; ensuite ce monstre alla l’attendre à la porte de l’église, et l’assassina de trois coups de poignards, dans les bras de sa mère. Il fut pris; mais le roi apprenant qu’il était prêtre, n’osa le condamner à la peine de mort, et l’envoya aux présides de Porto-Ricco.

Nous revînmes au logis; nous trouvâmes dona Rosalia presque sans fièvre; je l’en félicitai. Ah! s’écria-t-elle, je n’en serai pas plus heureuse! — Vous vous trompez: vous avez devant vous un long avenir. Tout change: la douleur s’éteint, le plaisir renaît; le Ciel vous combla de trop d’agréments, vous donna une ame trop belle, trop sensible, pour vous refuser le bonheur. — Hélas! où le trouver? Aujourd’hui, je ne puis plus aimer. Don Inigo rentra pour nous annoncer le dîné.

On nous servit uneoilla podrida. C’est un pot au feu composé de mouton, de saucisses, de lard; d’une poule, et de légumes,Cetteoilla podridamérite un rang distingué dans la hiérarchie des mets. On nous servit aussi un plat de morue à l’ail. Voilà, me dit mon hôte, un poisson qui coûte à l’Espagne trois millions de piastres par an, tribut que nous payons aux Anglais; et ce qui est bien plus singulier, c’est que nous fournissons le sel qui va saler le poisson à Terre-Neuve.

Après le dîné don Inigo m’engagea d’aller faire la sieste, et ajouta: Je vous mènerai ce soir aurefrescode la duchesse Éléonore Silva, dont le mari est grand d’Espagne de la première classe, et gentilhomme de la chambre de Sa Majesté catholique, actuellement de service à Madrid; c’est lui qui donne à boire au roi, à genoux: lerefrescosera très-brillant. — Je vous suivrai volontiers chez cette belle duchesse; quant à la méridienne, je m’en dispenserai: la vie est trop rapide pour l’user dans le sommeil. Je sais que l’empereur Auguste dormait l’après-dînée; mais l’aurore le trouvait souvent éveillé, et la tête encore embarrassée des vapeurs du vin. — Ici nos médecins nous ordonnent la sieste, et nous assurent qu’Hippocrate et Galien dormaient une heure ou deux après leur dîné. Nous avons hérité cette coutume des Maures; j’ai contracté l’habitudede ce sommeil, et vous savez qu’elle se change en besoin.

Le soir nous partîmes pour lerefresco. Il était annoncé depuis quinze jours. C’est le grand festin des Espagnols. Don Inigo me présenta à laduquesa; elle était nonchalamment couchée sur un canapé appeléestrade; au-dessus de cette estrade était un dais et une image de la Vierge. La duchesse m’accueillit d’un sourire gracieux, et me dit:Senor cavallero, me alegro di ver que su merced sta bueno.[97]A quoi je répondis:Viva, Su Excellenza mill’ anos. Et là finirent nos compliments et notre conversation.

J’examinai cette excellence des pieds jusqu’à la tête. C’était une femme de trente ans, d’une taille au-dessous de la médiocre, elle avait une physionomie vive et spirituelle, des yeux noirs pleins de feu et de volupté; son pied, qui me parut mignon, était renfermé dans un soulier de brocart d’or, dont les talons avaient quatre pouces de hauteur, ce qui la fesait marcher de mauvaise grâce et avecpeine; on voyait alors, à travers les longues franges de sa basquine, jusqu’au mollet de sa jambe; son cou, ses oreilles, ses bras étaient chargés de diamants; une couche épaisse de rouge enluminait son visage et ses épaules très-découvertes; dix ou douze jupons de velours et de satin enveloppaient son corps; un long cordon de laine blanche, attaché à sa ceinture, descendait jusqu’à terre; il avait plusieurs nœuds, à chacun desquels brillait un bouton de pierres précieuses. Je demandai à don Inigo ce que signifiait ce cordon. Les dames, me dit-il, le portent en l’honneur de leurs patrones; ce sont des vœux qu’elles font ou dans leurs couches, ou dans d’autres maladies; souvent ces vœux sont formés en faveur de l’amour, car les Espagnols s’adressent à la Vierge et aux saints pour les prier de favoriser leurs inclinations, comme les païens invoquaient Vénus et son fils. Nous étions dans une grande salle destinée à ces fêtes; je vis arriver successivement quatre-vingts personnes des deux sexes. Les hommes se plaçaient à la gauche, et les femmes à la droite; chacune d’elles, après une profonde révérence, allait embrasser lasenora duquesa, et ensuite saluait et embrassait les autres femmes, rangées endemi-cercle; les embrassades terminées, elle occupait la chaise vacante après la dernière venue. Je remarquai un grand Espagnol enveloppé dans sa cape jusqu’au nez, ayant sur sa tête un vaste chapeau orné d’un large ruban d’or, assis en face de la duchesse, et fixant sur elle des regards fréquents et langoureux. On m’apprit que c’était un de ses soupirants, mais qui n’était pas encore au nombre des heureux. Il fait, me dit-on, son purgatoire, en attendant son admission dans le paradis. Ce spectacle m’amusait beaucoup; cependant j’étais fâché de me voir éloigné du cercle des femmes qui, la plupart, me paraissaient jolies.

Que fesons-nous ici, me disais-je tout bas, séparés des brebis comme des moutons attaqués de la clavelée? ne nous reçoit-on que pour faire nombre, et pour pouvoir dire: Nos numeri sumus fruges consumere nati?[98]Quand l’assemblée fut complète, le gouverneur des pages, en habit blanc, armé d’un grand flambeau, entra, mit un genou en terre, et dit à voix haute: Vive lesaint-sacrement; et l’assembléerépondit en chœur:A jamais. Après lui vinrent les pages, chacun muni d’un flambeau; ils fléchirent le genou, posèrent les flambeaux sur une table, et se retirèrent; ils revinrent bientôt, les uns apportant du chocolat chaud ou à la glace, fait à l’eau ou avec du lait; d’autres étaient chargés de plats de confitures, d’azucar esponjado, de gâteaux et de grands verres d’eau à la glace. A cette vue, la conversation qui languissait, se ranima; on s’abreuva de chocolat; je vis des femmes qui en prenaient jusqu’à six tasses. J’étais auprès d’un père franciscain, qui avait les formes athlétiques, et qui jouissait d’une brillante réputation auprès du sexe; lorsqu’il eut fait passer par son œsophage sept à huit tasses de chocolat, quantité de confitures et de biscuits, il me demanda si les dames françaises étaient aussi jolies que celles d’Espagne. A Valence, lui dis-je, j’oublie les dames françaises; et si vous étiez en France, vous ne songeriez pas aux dames espagnoles. Il me demanda ensuite des nouvelles de Voltaire; je lui répondis qu’il jouissait d’une bonne santé. — On dit qu’il craint terriblement la mort; il prêche l’athéisme, et il a peur du diable; il mériterait d’être brûlé à petit feu comme un certain Vanini. — Quel est,mon Père, ce Vanini? — C’est un athée, un anabaptiste, un antechrist, qui fut condamné au feu par les pères du Concile de Constance.[99]Je félicitai le révérend de sa vaste érudition. J’ai brillé, me dit-il, sur les bancs; j’ai dans ma tête tous les miracles qui se sont opérés et qui s’opèrent tous les jours; je connais toutes les reliques de l’Espagne, et les vertus de chacune; je suis prieur de l’ordre, et je disputerais à tous les prieurs du monde, à tous les évêques, l’art d’arranger une procession, et de célébrer une fête solennelle avec magnificence. Dans ce moment on fit repasser des plats de confitures, et le révérend, en ayant fait sa provision, s’enfonça dans un large fauteuil pour achever la collation tout à son aise.

A table hier, par un triste hasard,J’étais assis près d’un moine cafard.

A table hier, par un triste hasard,J’étais assis près d’un moine cafard.

A table hier, par un triste hasard,J’étais assis près d’un moine cafard.

A table hier, par un triste hasard,

J’étais assis près d’un moine cafard.

Ce qui m’étonna dans cerefresco, autant que la science du franciscain, ce fut de voir les hommes et les femmes remplir de confitures leurs poches, leurs mouchoirs, ou des cornets de papier. Don Inigo m’invita à faire de même, en m’assurant que c’était l’usage. Je me contenterai, lui dis-je, d’en mettre dans un petit cornet pour l’offrir à votre aimable fille. Jadis les Grecs envoyaient à leurs amis ou à leurs maîtresses des plats du festin; mais je n’étais ni Grec, ni Espagnol, et l’usage ne me parut pas assez noble pour l’adopter.

En France, quatre-vingts personnes assemblées, et animées par une excellente collation, parleraient à peu près toutes à la fois, et produiraient un bruit pareil à celui d’un torrent un peu éloigné; en Espagne, le silence n’est interrompu que par des entretiens particuliers. Savez-vous, me dit à voix basse un hidalgo qui était à mes côtés, quel est ce père de Saint-François avec qui vous causiez? — Non, mais il a l’air d’un élu, d’un enfant de la Grâce. — Il l’est aussi; vous voyez cette jeune femme qui porte un long rosaire de corail, auquel est attachée une croix de diamants et qui a un reliquaire en pierreries sur la poitrine: c’est sa bien-aimée; et de plus, il est le confesseur du mari. — Jevois, lui dis-je, que les moines ont ici le paradis sur la terre, et les clefs de celui de l’autre monde. — C’est ce même moine qui a fait le mariage de la fille de don Inigo Flores. — Comment cela. — Dona Rosalia aimait un commis de la maison de son père, qui, s’étant aperçu de cette inclination, ou par d’autres motifs, chassa cet homme de chez lui. Les amants, irrités, enflammés par les obstacles, s’écrivirent, se donnèrent des rendez-vous. Don Sanche passait une partie de la nuit sous le balcon de sa maîtresse; il profita de la faiblesse et de l’inexpérience de cette jeune personne pour la déterminer à se réfugier dans les bras de l’église, et à l’épouser sans l’aveu de son père. Cet homme était lié avec ce franciscain, de Saragosse comme lui; après avoir combiné, arrêté leur plan, ils l’exécutèrent ainsi. Un soir don Inigo donnait unemerienda(un goûter) à quelques amis; dona Rosalia descendit furtivement dans une salle basse, ouvrit la porte de la maison à son amant et au père don Raphaël, qui, après quelques formalités d’usage, leur donna la bénédiction nuptiale; ensuite dona Rosalia rentra dans l’assemblée, s’efforçant de dissimuler, sous un air de sérénité, le trouble et l’agitation de son ame. Le lendemain, deux députés du couventvinrent chez don Inigo, réclamer sa fille au nom de son époux don Sanche; don Inigo, fort étonné, la fit appeler; elle vint pâle et tremblante; mais rassurée, encouragée par la présence des deux franciscains, elle avoua son mariage. Don Inigo, irrité, opposa la plus vive résistance; mais il fallut fléchir sous la toute-puissance de l’église. Les moines lui dirent, pour le consoler, que c’était la volonté de Dieu, que les mariages étaient écrits dans le ciel. — Non pas les mauvais, répondit-il. Je compris alors pourquoi ce mariage avait été si malheureux. Ils le sont presque tous en Espagne; mais les maris se consolent avec leurs maîtresses, et les femmes avec leurscortejos.Quæ fuerunt vitia, mores sunt.[100]

Après la colation, on annonça le bal. Lebastonero[101]nomma les danseurs du menuet; les bals commencent toujours par cette danse,qui s’exécute avec plus de gravité que de grâce. Les femmes dansent les yeux baissés comme les villageoises des environs de Paris. Ces graves menuets élevaient déjà les vapeurs de l’ennui, lorsqu’une guitare, unie à deux violons, fit entendre le riantfandango. Cet air national, comme une étincelle électrique, frappa, anima tous les cœurs: femmes, filles, jeunes gens, vieillards, tout parut ressusciter, tous répétaient cet air si puissant sur les oreilles et l’ame d’un Espagnol. Aussitôt les danseurs s’élancent dans la carrière; les uns armés de castagnettes, les autres fesant claquer leurs doigts pour en imiter le son: les femmes surtout se signalèrent par la mollesse, la légèreté, la flexibilité de leurs mouvements et la volupté de leurs attitudes; elles marquent la mesure avec beaucoup de justesse, en frappant le plancher de leurs talons: les deux danseurs s’agacent, se fuyent, se poursuivent tour-à-tour; souvent la femme, par son air de langueur, par des regards pleins du feu du désir, semble annoncer sa défaite. Les amants paraissent prêts à tomber dans les bras l’un de l’autre; mais tout-à-coup la musique cesse, et l’art du danseur est de rester immobile: quand elle recommence, lefandangorenaît aussi. Enfin la guitare, les violons, les coups de talons, le cliquetisdes castagnettes et des doigts, les mouvements souples et voluptueux des danseurs, les cris, les applaudissements des spectateurs, remplirent l’assemblée du délire de la joie et de l’ivresse du plaisir.[102]Le vainqueur de Goliath sautant, dansant devant l’arche sainte; les douze prêtres Saliens de Rome dansant et s’agitant dans leurs promenades religieuses, auraient paru froids, inanimés devant le voluptueuxfandango. Mon cher hôte me demanda ce que j’en pensais. C’est une danse, lui dis-je, très-agréable, et digne d’être exécutée à Paphos où à Gnide, dans le temple de Vénus. — Elle nous vient des Maures. Quelques-uns prétendent qu’elle nous a été apportée de la Havane, et nos Esculapes nous l’ordonnent pour le maintien de la santé. C’est un des aphorismes de l’hygiène. Les docteurs arabes assurent que cet exercice prévient les maladies inflammatoires;les Grecs le recommandaient aussi comme utile à la santé; mais leurs danses étaient plus brillantes que les nôtres, et moins lascives. — Il me paraît que l’on vous ordonne ici lefandango, comme certains docteurs prétendent que l’on ordonne la danse aux gens piqués de la tarantule. — On raconte sur lefandangoune anecdote singulière. On prétend que la cour de Rome, scandalisée de son indécence, résolut de le proscrire sous peine d’excommunication. Un consistoire fut convoqué pour lui faire son procès; on allait prononcer la sentence de mort, lorsqu’un cardinal dit qu’il ne fallait pas condamner un coupable sans l’entendre, et qu’il votait pour que lefandangoparût devant ses juges: la raison, l’équité avaient inspiré cet avis. L’on manda deux danseurs espagnols des deux sexes; ils dansèrent devant cette auguste assemblée: la grâce, la vivacité, la volupté de ce duo commença par dérider le front des pères; une vive émotion, un plaisir inconnu pénètrent leurs ames; ils battent la mesure des pieds, des mains: la salle du consistoire devient une salle de bal; chaque éminence se lève, danse en imitant les gestes, les mouvements des danseurs: et d’après cette épreuve, lefandangoobtint sa grâce, et fut rétabli dans tous ses honneurs.— Ce conte est plaisant, il faut le mettre à coté de celui du concile de Trente, où dansèrent, dit-on, les pères de l’église, dans un bal que leur donnait Philippe II.

Après lefandango, vinrent lességuidillas, espèce de contredanse où les acteurs sont au nombre de huit, et dans laquelle on figure quelques mouvements dufandango. Mais tout-à-coup la contredanse fut interrompue par un quart de conversion générale; toute l’assemblée se tourna en même temps vers la porte de la maison, et s’agenouilla dans un profond silence; plusieurs même se prosternèrent, leurs fronts touchaient la terre. Je ne savais si c’était l’étoile de Vénus, ou la lune naissante que l’on adorait: je fléchis cependant mes genoux comme les autres; au bout de cinq minutes, chacun se releva, et la joie et la danse recommencèrent. Surpris de cette cérémonie, j’en demandai l’explication à mon voisin. Quoi! me répondit-il, n’avez-vous pas entendu la sonnette qui passait dans la rue? — Pardonnez-moi; on sonnait donc pour vous faire mettre à genoux. — Oui, levénérabile(le viatique) passait dans ce moment devant la maison. Avec le temps, je me suis habitué à cet acte religieux. J’ai vu au spectacle, au bruit de la sonnette,tous les spectateurs, tous les acteurs, soit maures ou païens, ou jouant les démons, se précipiter à genoux, et y rester jusqu’à ce que le viatique se fût éloigné; et dans une tragédie sanglante où trois hommes étaient étendus morts sur le théâtre, je les vis se relever subitement, s’agenouiller au son de la bienheureuse clochette, et refaire les morts quand levénérabileeut passé.

La fête finit à une heure du matin. J’avoue que le reste de la nuit, j’eus lefandangodans la tête, et surtout une jeune personne qui avait effacé ses compagnes par la grâce et la légèreté de sa danse.

Le lendemain, je pris le chocolat avec don Inigo et sa fille, dans un cabinet retiré, qu’il nommait sa librairie; je fus étonné d’y trouver les ouvrages de Voltaire et de Rousseau. — Vous êtes là, lui dis-je, en compagnie peu orthodoxe, et qui pourrait vous envoyer dans les geoles du saint-office. — J’ai prévenu le danger. Il est des accommodements avec les saints inquisiteurs: une somme d’argent donnée adroitement et à propos, endort la vigilance de ces argus; ainsi ne craignez rien pour moi. — J’avoue que depuis ma réclusion à Barcelone, je tremble au nom de l’inquisition, ou à la vued’un dominicain, comme Jacques premier, roi d’Angleterre, tremblait à l’aspect d’une épée nue. Je crois voir l’ombre de Torquemada ou de Saint Dominique me poursuivant la torche à la main. — Vous haïrez bien plus cet ordre, quand vous saurez qu’ils avaient jadis à Valladolid, dans leurs cloîtres, la statue de votre célèbre Bourgoing, prieur des Jacobins,[103]panégyriste du régicide Clément, et selon ses confrères martyr de J. C.; mais enfin cette statue a disparu.[104]— Je désirerais savoir quels sont les cas ou les crimes qui ressortissent du tribunal de l’inquisition; car il est bon de connaître les écueils, les rescifs de la mer sur laquelle on navigue. — Ce sont les soupçons d’hérésie, ce qui va très-loin; la magie, les maléfices et les enchantements, les injures au saint-office, ou à quelqu’un de ses membres, et les propos scandaleux;leur juridiction s’étend sur ceux qui lisent des livres défendus, ou qui les prêtent; sur ceux qui passent une année sans se confesser et communier; et sur ceux qui n’entendent pas la messe les jours d’obligation. — Vous m’effrayez; car dans cette caverne, comme dans celle du lion, on voit bien comment on y entre, on ne voit pas par où l’on peut en sortir.

L’amitié, les caresses de don Inigo raffermissaient la santé de sa fille; mais la mélancolie était encore sur son visage et dans le fond de son cœur. Après le déjeûné son père la renvoya pour me confier ses projets et sa situation. Il y a trente ans, me dit-il, que je suis dans le commerce, qui était aussi l’état de mon père. Il ne m’avait laissé que les débris d’une fortune considérable, détruite par la guerre avec les Anglais. Il est cruel, pour des particuliers, d’être sacrifiés à l’ambition et au délire des rois. Après la mort de mon père j’ai continué son commerce; j’ai établi une manufacture de soie et d’eau-de-vie: vous savez que la soie et l’eau-de-vie sont deux des principales productions du royaume de Valence.[105]Par mon travail, et surtout par monéconomie, j’ai élevé ma fortune jusqu’à la somme de cent mille piastres; je pourrais l’accroître et devenir millionnaire: mais un million n’ajouterait rien à mon bonheur. Une grande fortune n’est qu’un grand esclavage, a dit je ne sais quel auteur;[106]qui ne sait pas être heureux avec une honnête et douce aisance, ne le sera jamais avec tous les trésors du Mexique et du Pérou. J’ambitionne aujourd’hui une jolie maison de campagne. Mon goût diffère beaucoup de celui de mes compatriotes, presque insensibles aux charmes d’une belle nature, et aux douceurs d’une vie paisible et solitaire: aussi généralement, en Espagne,los sitios(les maisons de campagne) sont abandonnées. La situation de ma fille me confirme dans mon plan de retraite. Déplacée dans la société, le cœur flétri par l’infortune, elle n’a plus d’autre asile qu’un couvent ou la campagne. Je n’aime pas les entraves; un couvent me priverait d’elle; et cetisolement absolu, cette retraite forcée, en aigrissant sa douleur, feraient de sa vie un supplice continuel. Je ne suis pas fâché de l’abandon de son indigne époux; je ne le hais pas, mais je le méprise: on peut pactiser avec la haine, mais jamais avec le mépris. J’ai toujours lu son ame dans sa physionomie. Je ne puis concevoir par quelle fatalité ma fille, bien élevée, pensant noblement, ayant du goût, de la délicatesse, a pu aimer un être si dissemblable. Mais elle n’avait pas seize ans, et son active sensibilité a saisi le premier objet qui a pu l’occuper; elle est tombée dans les filets de la séduction le bandeau sur les yeux. Il règne dans ces climats une dissolution de mœurs étonnante; c’est pourtant le pays où la religion semble avoir fixé son trône inébranlable: mais on croit effacer par des observances minutieuses, par le bavardage des prières, des chapelets, les infractions à la morale, à la religion, et les crimes même. J’ai pardonné à ma fille; je ne lui reprocherai jamais sa faute; je voudrais que le divorce fût autorisé; mais l’église romaine, trop rigoureuse, le défend, et ne se prête pas assez à la faiblesse et à la fragilité des hommes. Le divorce est de toute antiquité; la loi des Hébreux l’a toujours permis;et les protestants, plus sages que nous, l’ont adopté. J’aurais été trop heureux si j’avais eu un gendre de votre mérite. Mais où voit-on un climat sans nuages? dans quelle île, dans quel coin de la terre trouve-t-on ce souverain bien, cherché si long-temps par les anciens philosophes, et qu’ils découvriront lorsqu’ils auront découvert la pierre philosophale? Je passerai dans mon asile champêtre le règne de la chaleur, que tempèrent les vents de la mer. Dans ce climat, chaque saison a son caractère: l’hiver a deux mois d’existence; mais sans neige et sans frimas. On prétend qu’on n’a vu ici de la gelée et des brouillards que deux fois en cinq siècles. Notre printemps s’annonce dès le mois de février. C’est le vrai printemps chanté par les poètes. Alors les amandiers se parent de fleurs, les champs se couvrent de légumes, les orangers parfument l’air. Mars fait éclore toutes les richesses promises; les oiseaux préparent leurs nids; tandis qu’en France, à cette même époque, vous n’avez encore que l’espérance des beaux jours, et que le printemps arrive escorté des vents du nord, de la pluie et souvent de la gelée. Dans les équinoxes, le vent d’ouest nous apporte quelques ondées; à peine avons-nousdans l’année dix-huit à vingt jours de pluie. Je vais acquérir un petite maison de campagne, avec un jardin de dix arpents; c’est assez pour me contenir. Le monde ne pouvait suffire à Alexandre, et la plus petite urne contiendrait aujourd’hui sa cendre. J’espère ne pas me repentir dans ma retraite, comme jadis Charles-Quint dans celle du monastère de Saint-Just:[107]c’est par inquiétude qu’il avait désiré le repos, si fatigant pour l’activité de son ame. J’y cultiverai mon jardin, ma fille, et je m’occuperai de mon salut. Je suis bien éloigné d’adopter cet amas de superstitions qui dégrade notre nation aux yeux de l’étranger, ni ces austérités monacales, inspirées par le fanatisme, et non par un Dieu de bonté et de clémence; mais je suis soumis de cœur et d’ame à la religion romaine. Si parfois le doute vient inquiéter ma raison, je l’ecarte bien vite,et prie Dieu de soutenir ma foi. Le scepticisme est un état pénible: il fatigue l’ame, la laisse sans consolation et sans appui. Pour dissiper les nuages qui troublent mon esprit, je songe aux Augustin, aux Chrysostôme, aux Saint Bernard, qui, après de mûres réflexions et de longues études, étaient convaincus des vérités du christianisme. Le premier bienfait de la religion est de consoler des peines présentes par l’espérance d’un bonheur à venir; le second est de nous faire envisager avec indifférence et pitié les succès des méchants et les caprices de la fortune; le troisième bienfait est de nous attacher à la morale, à la vertu par un lien plus serré et plus solide: j’ai renoncé pour jamais à un second mariage; je vivrai comme notre bon roi, sans femme et sans maîtresse.[108]Je ne pourrais être amoureux d’une femme âgée, et une jeune femme ne m’aimerait pas; d’ailleurs, par un second hymen je blesserais les intérêts de ma fille. J’écoutai ce discours avec étonnement et admiration; don Inigo m’y développait la sagesse et la beauté de son ame.

Je lui confiai, à mon tour, mes engagements avec don Pacheco, mon amour pour sa fille, et l’embarras où me jetait ma religion, dont je leur avais fait mystère. Il convint que cet obstacle était difficile à surmonter. Jacques Ier, roi d’Angleterre, ajouta-t-il, ayant demandé une infante d’Espagne pour son fils Charles, l’infante déclara qu’elle se ferait religieuse, plutôt que d’épouser un hérétique. Je vous exhorte pourtant à ne pas vous décourager; l’amour et la raison ont dénoué de plus grandes difficultés: mais je vous ai retenu assez long-temps pour vous parler de moi; allons voir la tour de la cathédrale, leMicalet, qui tire son nom de Saint Michael. Cette tour est octogone; elle a cent cinquante pieds de hauteur, et vous serez ravi de la beauté de la perspective dont on jouit à cette élévation. Nous y allâmes. La vue est superbe; mon regard embrassait toute laHuertade Valence, arrosée par le Quadalaviar, et une infinité de canaux; je voyais des montagnes verdoyantes, les flots azurés de la mer, les vaisseaux luttant contre les ondes,l’albufera; et, sous mes pieds, une ville vaste et populeuse, et pleine de mouvements. Je ne pouvais me lasser d’admirer ce brillant tableau; mais je m’aperçus que donInigo, qui avait tant vu le soleil, attendait la fin de mon ravissement, et je ne voulus point abuser de sa complaisance. En revenant je lus l’affiche de la comédie, qui méritait quelque attention.A l’impératrice du Ciel, mère du Verbe éternel, nord de toute l’Espagne, consolation, fidèle sentinelle, et rempart de tous les Espagnols, la très-sainte Marie; c’est à son profit, et pour l’augmentation de son culte, que les comédiens de cette ville joueront la comédie héroïque des Rois maures en guerre avec les Espagnols. Je serais curieux, dis-je à don Inigo, d’assister à cette représentation au bénéfice de là Vierge; en France, les comédiens ne sont ni aussi généreux, ni aussi galants. — La Vierge aura bien petite part de la recette, mais elle s’en contentera. A côté de cette affiche j’en lus plusieurs autres.Aujourd’hui il y a prône et musique chez les franciscains. —Après demain on vendra à l’enchère un mulet, une image de la Vierge, et une naissance(une crêche). —Ce soir, à huit heures, la procession des rosaires. —On a volé une petite boîte d’or, qui contient les cheveux d’une dame; si celui qui l’a prise veut la faire rendre par son confesseur, on lui donnera la valeur de la boîte. Je dis à don Inigo: C’estsans doute un amant qui a fait cette perte. — Oui, c’est lecortejode la femme de notre corrégidor. Mais allons dîner; ce soir je vous mènerai au théâtre.

La table de don Inigo n’était pas somptueuse; mais les mets étaient bons et salubres: le poisson, les légumes, les oranges, les melons, les figues et laoilla podridacomposaient son dîné. — La plupart de ces mets, me disait-il, seraient un grand luxe à Paris; mais à Valence ils sont à très-bas prix. Pour deux liards l’on a une grande assiette de figues; ce plat de légumes me revient à quatre sous; le poisson n’est guère plus coûteux; et, ce qui est inappréciable, c’est que l’on peut se livrer sans crainte à son appétit: la pureté et l’élasticité de l’air, le vin stomachique d’Alicante, la légèreté des aliments et surtout des légumes, facilitent la digestion; aussi nous jouissons en général d’une santé et d’une longévité peu communes. Vous trouverez dans ce royaume quantité de vieillards de quatre-vingts ans qui ont encore toute la vigueur de la virilité. On en a vu pousser leur carrière jusqu’à cent vingt ans, et même jusqu’à cent quarante.

J’ai connu à Candie une femme qui a vécu vingt-quatre lustres avec l’usage de tous ses sens,excepté l’ouïe; mais un phénomène plus étonnant, c’est qu’à l’âge de quatre-vingt dix-sept ans, ayant été obligée de faire couper ses beaux cheveux, à cause d’une blessure à la tête, ils repoussèrent en très-peu de temps, aussi beaux, aussi touffus qu’auparavant. On cite une femme d’une longévité plus extraordinaire, morte à l’âge de cent quarante-deux ans, et qui n’a perdu l’ouïe et la vue que deux jours avant sa mort. Jusqu’à l’âge de cent onze ans, elle fesait, toutes les semaines, un chemin d’environ cinq lieues; son aliment favori était le lait de chèvre. Toutes ces longévités vous prouvent l’excellence de notre climat. — Je vois qu’ici sont les Champs-Élysées et le séjour des bienheureux. La présence de Rosalie, son air timide et touchant où se peignaient la douleur, le repentir de sa faute, la négligence même de sa parure, répandaient le charme le plus doux sur ces repas de famille. Dona Rosalia n’avait ni la taille majestueuse, ni l’éclat de beauté de Séraphine; mais elle portait une de ces physionomies où se réfléchissaient la sensibilité, la grâce, la candeur et toute la beauté de son ame. Séraphine était Vénus ou Junon, et Rosalie Psyché, ou plutôt elle ressemblait à cette aimable Cécile que j’avais tant aimée, etque mon amitié regrettait encore aussi vivement qu’aurait pu faire l’amour heureux.

Vers le soir, après la méridienne, don Inigo me mena au spectacle; la salle n’avait qu’un amphithéâtre et unpatio(parterre)[109]encombrés d’une tourbe oisive, dont la plus grande partie était en bonnets de nuit et en manteaux, et qui, aspirant leurscigaros, remplissaient la salle de fumée et d’odeur de tabac; c’est pourtant à cette lie nationale que les acteurs cherchent à plaire. Souvent ils lui adressent la parole en lui donnant des épithètes flatteuses. Le sujet de la pièce qui attirait tout Valence, était une comédie héroïque, dont les acteurs sont les Maures et les Espagnols qui se font la guerre, où, dans un dialogue vif, ils s’accablent de sarcasmes et d’injures. Les spectateurs riaient d’un rire inextinguible et la salle retentissait de leurs applaudissements. Il faut, dit-on, hurler avec les loups, j’ajoute qu’il faut rire avec les fous; mais le rire m’était impossible, j’aurais plutôt hurlé. Ce qui fatiguait mes oreilles encore plus que la déclamation des acteurset les éclats de rire dupatio, c’était la voix du souffleur qui répétait la pièce presque aussi haut que les comédiens. Ceux-ci, plus occupés du public que de leurs rôles, promenaient leurs regards sur les loges: je m’aperçus que lagraciosame souriait tendrement; je crus un moment que c’était une distinction particulière, et je lui répondais d’un aimable sourire et par des battements de mains: mais mon amour-propre fut bientôt détrompé. Je vis que les regards et le sourire de cette nymphe s’adressaient encore plus souvent aux membres dupatio: lorsqu’il applaudissait, l’acteur le remerciait par un profond salut. Mais voici ce qui enivra de joie tous les spectateurs: un roi Maure entra à cheval dans le parterre, qui s’ouvrit, fit place; et ce prince, du haut de son coursier, débita une belle harangue à ses ennemis (les acteurs Espagnols); cette scène fit beaucoup plus d’effet sur ces bons Ibériens, que le cinquième acte de Rodogune, ou le quatrième de Mahomet n’en font à Paris. Les pièces Espagnoles sont divisées en trois journées; après la première, on joue unesaigneteou unintermès; c’est un véritable intermède. C’est Thalie en goguettes; on joue dans ces pièces tous les états de la société: médecins,juges, et surtout les maris dont la jalousie, les infortunes amusent singulièrement le parterre et échauffent la verve des auteurs comiques: Bocace, Molière, La Fontaine jettent le sel à pleines mains sur les accidents du mariage. L’auteur des fables nous dit:


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