Chapter 13

Tout homme, en trompant un mari;Pense gagner indulgence plénière.

Tout homme, en trompant un mari;Pense gagner indulgence plénière.

Tout homme, en trompant un mari;Pense gagner indulgence plénière.

Tout homme, en trompant un mari;

Pense gagner indulgence plénière.

D’où vient donc ce plaisir malin que causent leurs disgrâces? C’est que la jalousie a toujours un côté ridicule; que nous sommes enclins à l’indulgence pour les fautes de l’amour et pour un sexe dont la faiblesse fait notre bonheur; et que la plupart des hommes voudraient être à la place de l’amant favorisé. La représentation fut terminée pa unetonadillaet unvolero. Dans latonadilla, une actrice seule chante une aventure galante et souvent scandaleuse, accompagnée de réflexions triviales. Levoleroest une danse encore plus lascive que lefandango; la femme agace et fuit son danseur, revient, feint une tendre langueur, paraît se rendre et s’échappe encore.

Et fugit ad salices et se cupit ante videri.

Et fugit ad salices et se cupit ante videri.

Et fugit ad salices et se cupit ante videri.

Et fugit ad salices et se cupit ante videri.

L’amant, par ses regards, par ses gestes,exprime la vivacité de ses désirs; la musique, tantôt lente, tantôt animée, ralentit ou réchauffe leur ardeur: le moment du bonheur paraît approcher; les amants se joignent, s’entrelacent et la toile tombe.[110]Lefandango, disent les Espagnols, enflamme; levoleroenivre; le premier peint la jouissance, et levolerola tendresse récompensée. Cependant des ecclésiastiques, de jeunes filles assistent à ce spectacle auprès de leur mère. J’ai vu depuis à Cordoue, jouer plusieurs pièces. L’une est Saint Amaro: au premier acte le saint monte en paradis, y reste deux cents ans; il va à la Chine, en enfer; enfin, un député céleste vient l’enlever au ciel.

Nec Deus intersit, nisi dignus vindice nodus.

Nec Deus intersit, nisi dignus vindice nodus.

Nec Deus intersit, nisi dignus vindice nodus.

Nec Deus intersit, nisi dignus vindice nodus.

Dans une autre comédie, un saint enchaîne le diable avec un rosaire, et le diable pousse des hurlements horribles, ce qui édifie beaucouples spectateurs. Une autrefamosa jornada, représente Saint Antoine récitant sonconfiteor; aumea culpa, les spectateurs se mettent à genoux et se donnent de grands coups sur la poitrine. A la mort du grand Gustave-Adolphe, roi de Suède, tué à la bataille de Lutzen, les Espagnols témoignèrent une joie excessive et indécente; un auteur fit à ce sujet une tragédie qui dura pendant douze représentations: le roi y assistait tous les jours.

On m’a conté qu’à Madrid, un des grands plaisirs du roi et de sa cour, au spectacle, est de jeter à la tête des dames des œufs vidés et remplis d’eau de senteur. La salle est embaumée par cette aspersion.

Comme je dois, en ma qualité de voyageur, présenter les Espagnols dans toutes leurs situations, je parlerai d’un autre spectacle auquel j’assistai le lendemain de la comédie. C’était un vendredi: don Inigo étant occupé, j’allai seul au collège duCorpus Christi, pour voir un crucifix que l’on ne découvre que ce jour de la semaine; j’y trouvai un grand concours d’hommes et de femmes. On chanta lemiserere; pendant ce chant mélancolique, on tira d’abord un des rideaux qui cachaient le crucifix: il en a trois; quelque temps après on replia lesecond; et à la fin dumiserere, quand l’attendrissement était au comble, le dernier voile tomba, et le christ fut visible. Aussitôt les pleurs, les gémissements, les sanglots retentirent dans toute l’église. Je suis persuadé que la plupart de ces dévots si tendres, si affligés, étaient la veille à la comédie, et riaient aux éclats aux scènes libidineuses de latonadilla, de lasaynèteet duvolero, ce qui prouve que cette nation, bien plus que les autres peuples, a besoin d’émotion, n’importe la cause.

Je revenais chez don Inigo fort occupé de cette scène religieuse, lorsqu’au commencement de la rue où je demeurais, j’entendis tousser sur un balcon; je levai la tête, et vis, à travers une jalousie, une femme qui avançait la main, et jouait de l’éventail. Ce jeu est un langage intelligible pour les gens du pays, mais encore très-obscur pour moi; cependant je crus devoir un signe de politesse à cette belle inconnue; je saluai de la main, suivant l’usage du pays, et je n’y pensai plus.

L’après-dînée, mon hôte et moi, nous allâmes, dans unvolante,[111]au bourg de Burjazot,situé sur une jolie colline, embellie par de charmantes maisons, dont chacune a son jardin. Le bourg est entouré d’un petit bois, au milieu duquel jadis était un chêne dont les rameaux couvraient l’espace de terre qu’une paire de bœufs peut labourer dans un jour. Ses branches avaient quarante-huit pouces de diamètre, chacune formait un gros arbre; on les avait étayées par des piliers, qui donnaient à son enceinte l’air d’un cloître agreste; cependant le tronc principal n’avait que quinze pieds de tour: il a péri en 1670. Burjazot est très-fréquenté à cause de la salubrité et de la fraîcheur de l’air. Nous entrâmes d’abord dans l’église où est le tombeau de Françoise l’Advenant, cette fameuse comédienne, la maîtresse de l’hermite du mont Serrat. Pendant que don Inigo disait unde profundispour cette belle et infortunée courtisane, je lisais son épitaphe en latin, composée par un prêtre; j’ai rimé la fin de cette inscription:

Le riche en son palais, le pauvre en sa chaumière,La pleurent tous les jours;Jadis l’idole des amours,Elle n’est aujourd’hui que cendre et que poussière.

Le riche en son palais, le pauvre en sa chaumière,La pleurent tous les jours;Jadis l’idole des amours,Elle n’est aujourd’hui que cendre et que poussière.

Le riche en son palais, le pauvre en sa chaumière,La pleurent tous les jours;Jadis l’idole des amours,Elle n’est aujourd’hui que cendre et que poussière.

Le riche en son palais, le pauvre en sa chaumière,

La pleurent tous les jours;

Jadis l’idole des amours,

Elle n’est aujourd’hui que cendre et que poussière.

Le souvenir de la tendre Cécile me poursuivitau pied de la tombe de cette moderne Aspasie:

L’une et l’autre ont vécu ce que vivent les roses,L’espace d’un matin.

L’une et l’autre ont vécu ce que vivent les roses,L’espace d’un matin.

L’une et l’autre ont vécu ce que vivent les roses,L’espace d’un matin.

L’une et l’autre ont vécu ce que vivent les roses,

L’espace d’un matin.

Mais la tendresse maternelle a tué Cécile, et l’autre n’était ni épouse, ni mère, ni peut-être amante. L’impression de la beauté et des talents de cette comédienne, me dit don Inigo, était si prodigieuse, que tous ceux qui la voyaient et l’entendaient s’enivraient de plaisir et d’amour. Elle est morte en sainte, après avoir vécu en Épicurienne.

Pour honorer ses mânes, je fis deux fois le tour du tombeau, comme jadis Alexandre avait tourné deux fois autour de celui d’Achille.[112]Enfin, après avoir jeté un dernier regard sur ce dernier asile où dormaient tant de grâces, de beauté et de talents, je dis à ses précieux restes:

Ossa quieta precor tutâ requiescite in urnâ.[113]

Ossa quieta precor tutâ requiescite in urnâ.[113]

Ossa quieta precor tutâ requiescite in urnâ.[113]

Ossa quieta precor tutâ requiescite in urnâ.[113]

Au sortir de l’église, nous montâmes sur une belle terrasse de trois cent vingt-quatre pieds carrés; elle contient trente-sept puits bâtis, en forme d’entonnoir, par les Maures, pour y tenir leurs grains en réserve. Ils conduisent à un grand magasin voûté de cent quatre-vingts à cent quatre-vingt-dix pieds carrés; il est revêtu de faïence: c’est encore le magasin le plus considérable de Valence.

De cette terrasse nous allâmes dans une petite maison, asile modeste d’un villageois. Une femme, encore jeune, accueillit don Inigo comme un père, lui baisa la main, et lui dit que son époux était à la ville. — J’aurais voulu le voir; je vais cependant vous donner votre pension, qui écheoit dans six jours. Il m’apportera le reçu à son premier voyage à Valence. Il lui compta cinquante piastres, et cette jeune femme les reçut les yeux remplis de larmes, en le nommant son bienfaiteur, son père. Adieu, ma chère Antonia, lui dit don Inigo; vous ne m’avez pas d’obligation: j’acquitte une dette sacrée. En sortant il me dit: Voulez-vous que nous marchions un peu? la voiture nous suivra. Il ajouta: Vous m’avez paru étonné de ce qui vient de se passer; vous le serez bien davantage si je révèle le secret de cette dette. J’expieune grande faute de ma jeunesse. Il en coûte à l’amour-propre de faire de pareils aveux; mais ils sont moins pénibles lorsque le repentir a suivi la faute. J’avais vingt ans; deux passions entraînaient mon ame, l’amour du plaisir et du jeu; mon père, homme très-charitable, me confiait souvent les aumônes qu’il distribuait aux indigents; plusieurs fois j’avais été chargé de porter de l’argent au père d’Antonia, bon et honnête villageois attaché depuis long-temps à ma famille, et qui même lui avait rendu des services. Mon père, apprenant qu’il était dangereusement malade, me remit cinquante piastres pour les lui porter. Ce même jour j’allai à une partie de jeu: le vent de la fortune me fut contraire, et mes fonds furent épuisés. Séduit par l’espérance, je hasardai le dépôt confié, l’argent du pauvre: il se fondit dans ce creuset infernal. Trop coupable, trop honteux pour m’en ouvrir à mon père, j’attendis le retour de la fortune, ou l’échéance de ma pension, pour m’acquitter envers le malheureux que la mort menaçait, mais que je croyais plus éloignée. J’en frémis encore après trente ans écoulés. Ce retard lui coûta la vie: privé d’argent, au lieu de faire venir un médecin de Valence, comme il le désirait, il eut recours au chirurgiende son village, le plus inepte et le plus opiniâtre des hommes, qui le saigna, resaigna jusqu’à ce qu’il le vit bien mort. Lorsque la nouvelle de cet événement parvint à mon père, et qu’il apprit que l’argent n’avait pas été remis, il me fit appeler, et me demanda si j’avais porté les cinquante piastres à Burjazot. Je rougis, et restai interdit. Répondez, je vous prie; d’où vient cet embarras? — De ma faute et de mes remords. J’ai joué cet argent, et, croyant que rien ne pressait, j’attendais d’en avoir pour remplir vos charitables intentions. — Descendez dans votre conscience; cet homme est mort faute de secours. — Ah, grands dieux! que je suis coupable! Je veux réparer mon crime — Comment? — D’abord en renonçant au jeu, et en portant demain cet argent à la fille de l’infortuné que j’ai laissé périr. Mon père me répondit froidement:Veremos(nous verrons). J’allai sur-le-champ vendre ma montre, que j’avais fait venir de Londres, et que j’aimais beaucoup, et j’en portai le produit à la jeune Antonia. Mon père le sut et ne m’en dit rien; ma mère voulut la remplacer par une autre: mon père s’y opposa, et ce ne fut que six mois après qu’il m’en présenta une du même prix, en me disant: J’aidifféré pour vous laisser le mérite d’une bonne action: se priver pour donner, voilà le vrai bienfait. Les aumônes qui ne coûtent aucun sacrifice, comme celles des grands seigneurs, ne sont que des miettes de leur table qu’ils laissent tomber. L’aumône est ordonnée par toutes les religions. Le Coran dit que l’Être-Suprême attachera, à celui qui la refuse, un effroyable serpent, qui piquera sans cesse la main avare qui repoussa les pauvres. Il ajouta: Les passions vous entraînent, vous maîtrisent; j’en serais vivement affecté, si je n’avais découvert dans le fond de votre ame de la sensibilité et des sentiments de probité et d’honneur: ces deux barrières, j’ose l’espérer, opposeront toujours une forte résistance à l’entrée du vice et de l’improbité. Cette leçon ne s’est jamais effacée de mon souvenir. A la mort de ce père tendre et vertueux, j’assurai à Antonia, par un contrat, la rente annuelle de cinquante piastres. Un négociant de Cadix associa, dit-on, la Vierge à son commerce:[114]moi, j’y ai associé les pauvres pour un sixième;et lorsque je manque à quelque observance de ma religion, je me punis par une amende à leur bénéfice. — Mon cher hôte, lui dis-je, si j’étais pape, je vous ferais canoniser après votre mort, quand même vous auriez déjeûné la veille de Noël, ou mangé une aile de poulet dans le carême.

Je me promenais souvent tout seul dans la ville avec un plaisir infini. Je voyais une foule d’hommes, de femmes, riants et animés, marchant d’un pas léger et rapide; j’entendais le chant des ouvriers, les voix des marchands d’orgeat, d’eau et de fruits; le son des orgues portatives, des tambourins et des triangles qui se mêlaient à ces voix. Le lieu de la scène ajoutait encore un charme nouveau à cet agréable mouvement des acteurs: les toits des maisons où voltigent des pavillons de soie de diverses couleurs, les orangers, les citronniers, les lauriers-rose, les plus belles fleurs qui étalent leur pompe sur les terrasses, éclairées d’un soleil pur et brillant, tout cet ensemble formait pour moi un spectacle nouveau et délicieux. Trop heureuse Valence! ô climat fortuné! où le plaisir, la gaîté et l’amour semblent animer tous les individus; où la nature, déployant ses richesses et sa fécondité, offre à nos yeux unvaste et magnifique jardin! Un jour, au retour de cette promenade charmante, en passant devant la maison de la belle inconnue qui m’avait salué de l’éventail, je jetai les yeux sur son balcon; elle y était derrière sa jalousie, et le jeu de l’éventail recommença; ensuite elle étendit ses deux bras, et ses doigts me parlèrent un langage très-obscur pour moi, mais très-usité et très-intelligible pour un Espagnol. J’ai vu depuis des enfants de sept à huit ans, des deux sexes, se parler d’amour avec cet idiome symbolique. Me trouvant dans un accès de gaîté et de contentement, je répondis à ma belle inconnue, qui cachait sa tête et ne montrait que ses bras, par des signes et de grandes salutations; alors elle me jeta un rosaire. Ah! dis-je, cette beauté s’intéresse à mon salut. Je le pris, et, curieux de la connaître, j’entrai chez un quincaillier logé vis-à-vis de chez elle, et, après avoir acheté quelque bagatelle, je lui demandai quelles étaient les personnes qui occupaient la grande maison en face de chez lui. — C’est un vieux gentilhomme qui a deux filles, l’une très-jolie, et l’autre passablement laide, mais fort éveillée, et voulant à toute force se donner un mari. Je pensai alors que c’était la jolie qui me fesait ces agaceries, ne pouvantsupposer qu’une fille laide osât méditer la conquête d’un officier français, encore moins espérer d’en faire un époux. Je rentrai chez don Inigo, qui me dit: Je vous attends, venez m’aider à consoler ma fille; elle a reçu une lettre de ce misérable, qui lui dit qu’il va s’embarquer pour l’Amérique, et qu’il l’exhorte à l’oublier entièrement. Cette lettre a rouvert sa blessure; elle veut mourir, se retirer dans un couvent: elle vous voit avec plaisir, elle a de la confiance en vous; allez calmer sa douleur; écartez le projet du couvent, qui ferait son malheur et le mien. Je montai aussitôt chez Rosalie; je la trouvai, cette fatale lettre et son mouchoir à la main pour essuyer ses pleurs. Dès qu’elle m’aperçut elle s’écria: C’en est fait, l’ingrat m’abandonne pour toujours; et j’ai pu l’aimer, lui sacrifier tout! suis-je assez malheureuse! Sans lui répondre, d’un air triste et pénétré, je m’assis auprès d’elle. Après un court silence, elle ajouta en sanglotant: Il part, il s’embarque pour les Indes! — Eh bien, qu’il parte; il vous reste un bon père, le meilleur des pères; il vous reste votre jeunesse, une figure charmante, une fortune aisée: avec tant d’avantages vous pouvez encore cueillir des fleurs dans le champ de la vie. — Mais je suistrahie, je n’ai plus d’époux, je ne puis plus aimer! Je compris à ces mots qu’une jeune Espagnole ne voit de jouissances, de bonheur que dans l’amour: elle ne respire que pour aimer. Une Française n’oublie, en aimant, ni les douceurs de la fortune, ni le soin de sa parure, ni les triomphes de la vanité. N’avez-vous pas, lui dis-je, un père digne de tout votre amour? Vous soignerez sa vieillesse, l’embellirez de vos grâces, de vos caresses, de votre tendresse. — Hélas! je l’espère: sa félicité sera ma consolation. Je lui parlai alors de son projet de couvent, qui affligeait son père. Un couvent, lui dis-je, à moins d’un délire de dévotion, est le séjour de l’ennui et des regrets et quelquefois du désespoir. Je la désabusai, et calmai même ses angoisses, en lui présentant le tableau d’un avenir plus doux, plus fortuné.

Don Inigo me fit appeler pour me mener chez une de ses parentes, qui le fesait prier de venir assister à son accouchement. Je suis bien aise, me dit-il, que vous voyiez cette cérémonie. En entrant dans la chambre de dona Pepa, travaillée des douleurs de l’enfantement, je dis avec don Inigo:Ave Maria purissima; tous les assistants répondirent:sine peccado concebida.Un moine franciscain entra immédiatement après nous, portant sous sa tunique un petit saint de bois qu’il posa sur une table, et entoura de quatre cierges allumés. Il prit ensuite une ample tasse de chocolat, dans laquelle il trempa force biscuits et de l’azucar esponjado; son estomac fortifié par cette collation, il se prosterna aux pieds de la statue, un rosaire à la main, pour lui demander la prompte délivrance de la dame; il s’interrompait souvent, en défilant ses grains, pour lui annoncer le terme prochain de ses douleurs; mais l’accouchement était lent et laborieux. Le moine suait, s’agitait et jetait sur son saint des regards d’indignation; enfin l’enfant vit la lumière, et assura le triomphe du moine et de son saint. Le révérend me dit en confidence que, sans ses prières et l’intervention du saint, lasenoraPepa aurait souffert beaucoup plus long-temps. Je lui répondis que je n’avais connu jusqu’à ce jour que sainte Lucine qui présidât aux accouchements.Ferte opes Lucina. Nous ne connaissons pas, me répondit-il, cette sainte en Espagne: elle est donc française? — Non, elle est née en Grèce, où elle a eu des autels. C’est une sainte si puissante, qu’on lui a vu empêcher un accouchementpendant vingt-quatre heures.[115]Quand lasenorafut délivrée, on éteignit les cierges, et l’on fit entrer les enfants de la maison, l’un âgé de cinq ans, l’autre de six, tous deux habillés en franciscains. Je demandai à don Inigo si c’étaient des enfants de la balle. — Non, à leur naissance les parents ont fait vœu de leur faire porter l’habit religieux pendant un certain nombre d’années. Depuis, j’ai vu souvent de ces petits moinillons polissonnant dans les rues. Ceux-ci s’emparèrent de la statue, en jouèrent, la promenèrent, tandis que le patron du saint savourait, avalait des confitures, et s’abreuvait d’un excellent vin.Passato il pericolo, gabbato il santo.

Lorsque nous eûmes quittés l’accouchée, don Inigo me demanda ce que je pensais du moine et de son saint. Je les compare, lui dis-je, à une cérémonie toute aussi singulière qui se passe à Rome. Quand un personnage distingué ou opulent est attaqué d’une maladie dangereuse,il envoie sa voiture aux pères récolets, et les fait prier d’apporter chez luiil bambino(c’est un petit Jésus de bois). Deux récolets aussitôt montent dans le carrosse, mettent entre leurs jambes lebambinoparé comme un nouveau marié. Arrivés dans la chambre du malade, ils le placent à côté de son lit, et restent dans sa maison, à ses frais, jusqu’au dénouement de lu maladie. Cebambinoest l’unique patrimoine de ces pères; mais c’est pour eux une source intarissable de richesses, car il est toujours en course: on se l’arrache, on se bat à la porte du couvent pour le posséder.

Don Inigo me proposa le jour suivant une promenade à Beninamet, charmant village à demi-lieue de Valence. Nous verrons, me dit-il, la maison de campagne que j’y veux acheter; elle est auprès de la délicieuse retraite du chanoine don Pedro Mayoral, que nous visiterons en passant. Ma fille viendra avec nous: puisque la maison que je désire avoir doit être son asile, il faut qu’elle lui convienne. J’acceptai cette partie avec plaisir. A peine avions-nous fait quelques pas dans notre voiture, que nous fûmes arrêtés par la rencontre du viatique. Il était précédé de quantité d’hommes qui portaient des cierges, de six hautbois mauresnommésdouzainas, et d’un petit tambour qui s’accorde avec ces instruments. Nous mîmes pied à terre, et don Inigo céda la voiture au porte-dieu et à ses deux acolytes, et nous allâmes à l’église attendre son retour. Mon hôte, qui soupçonnait mon étonnement, me dit que c’était l’usage en Espagne; que les plus grands seigneurs s’y soumettaient; les cochers même, ajouta-t-il, refuseraient de marcher: ils croient qu’il y a des indulgences attachées à cette cérémonie. L’Espagne, lui dis-je en souriant, est le pays des indulgences; on ne peut pas s’y damner: mais ce n’est pas le prêt de votre carrosse qui me surprend; je sais que tout homme raisonnable doit respecter les usages d’un pays, surtout ceux qui tiennent à la religion; mais ma plus grande surprise est d’avoir vu entrer le cortège du viatique dans la maison du malade: tout ce monde va-t-il aussi dans la chambre? — Oui, sans doute. — Je me flatte qu’ils n’y jouent pas du hautbois et du tambour? — Non, ils cessent en entrant; le prêtre asperge le moribond d’eau bénite, et implore pour lui la miséricorde divine. — Il devrait aussi l’implorer pour qu’elle lui accordât la force pour résister à ce fracas.

Au retour de la voiture nous partîmes pourBeninamet. Quelle charmante situation! Nous traversions des jardins, des vergers peuplés de jolies maisons; nous rencontrions de jeunes et charmantes paysannes élégamment chaussées. Leurs souliers, que l’on nommealpargates, sont une légère semelle de chanvre ou d’espartogoudronné; le quartier de la chaussure n’a qu’un pouce de hauteur; mais des rubans bleus, ou couleur de rose, se croisent, et les attachent au mollet. Les jours de fête on les orne de franges et de nœuds: une jolie jambe et une jolie chaussure sont des piéges pour la volupté. La maison du chanoine don Pedro Mayoral est bâtie sur une éminence, au milieu des bosquets d’orangers et de citronniers qui embaumaient l’air de leur parfum. Nous trouvâmes le chanoine en bonnet blanc, une serpette à la main; il nous accueillit avec aisance et bonté; sa physionomie calme et heureuse me prévint en sa faveur. Voilà, dis-je, un homme qui est bien avec sa conscience. Je croyais voir le vieillard du Galèse, peint par Virgile,[116]ou celui de la Henriade.

Un vieillard vénérable avait, loin de la cour,Cherché la douce paix dans cet obscur séjour.

Un vieillard vénérable avait, loin de la cour,Cherché la douce paix dans cet obscur séjour.

Un vieillard vénérable avait, loin de la cour,Cherché la douce paix dans cet obscur séjour.

Un vieillard vénérable avait, loin de la cour,

Cherché la douce paix dans cet obscur séjour.

Le fortuné chanoine nous fit asseoir sous un berceau d’orangers, dont les fruits colorés, mêlés aux fleurs, formaient sur notre tête un dais odoriférant. Je lui dis: Voilà les pommes du jardin des Hespérides. Oui, répondit-il; mais je ne suis point le dragon qui en défend les approches: je vous prie, au contraire, d’en accepter. Il cueillit alors les plus belles oranges, qu’il nous offrit, en commençant par la jeune Rosalie. Vous avez, lui dis-je, de grandes obligations à Hercule, qui, le premier, a transplanté ce beau fruit dans l’Ibérie, et qui sépara les montagnes qui liaient l’Espagne et l’Afrique. — J’ignore s’il a séparé les montagnes, mais je sais positivement que ce sont les Portugais qui, les premiers, nous ont apporté de la Chine ces pommes d’or si renommées; comme le citronnier nous vient de la Médie, et le grenadier de l’Afrique; d’autres disent de Chipre. Je lui parlai alors du bonheur dont il devait jouir dans son petit élysée. — Oui, grâce à la Providence, mes jours coulent en paix; j’avance dans la vie sans regret du passé, sans crainte de l’avenir. Il y a quarante ans que j’ai fait l’acquisition de ce petit jardin; je l’ai arrangé, embelli; je puis dire, comme Salomon:Feci hortos et pomaria, et consevi illos omnisgeneris arborum.[117]Cette douce occupation fait le charme de ma vie; on jouit chaque jour de son ouvrage; on chérit l’arbre que l’on a planté, comme l’enfant de ses peines, et l’objet de ses espérances. Je me réfugie dans cet hospice dès que j’ai rempli mes fonctions à l’église; mais il faudra bientôt le quitter. J’ai fait graver, sur cette petite colonne qui est à votre gauche, des vers d’Horace, qu’un Anglais m’a cités:

Nunc linquenda Tellus et domus,Neque harum quas colis arborum te,Præter invisas cupressos ullaBrevem dominum sequetur.[118]

Nunc linquenda Tellus et domus,Neque harum quas colis arborum te,Præter invisas cupressos ullaBrevem dominum sequetur.[118]

Nunc linquenda Tellus et domus,Neque harum quas colis arborum te,Præter invisas cupressos ullaBrevem dominum sequetur.[118]

Nunc linquenda Tellus et domus,

Neque harum quas colis arborum te,

Præter invisas cupressos ulla

Brevem dominum sequetur.[118]

Vous voyez que j’ai supprimé leplacens uxor(la femme chérie). J’ai épousé l’église, qui me donne de quoi vivre dans l’aisance. La pensée de la briéveté de la vie ne trouble pas mon bonheur; je n’imite pas notre roi Philippe V, qui, dans son superbe jardin de saint Ildephonse était agité des terreurs de la mort. J’ai mis ma confiancedans l’Être-Suprême; j’ai toujours tâché de concilier une vie sage et chrétienne avec les jouissances de la nature; je crois qu’il faut accorder la morale, la religion avec la fragilité de la nature humaine. A l’aspect des biens répandus sur la terre avec tant de profusion, je reconnais un Dieu bienfesant et prodigue, et non un Dieu des vengeances. Les saints anachorètes des déserts me paraissent inimitables; je n’aime point à voir des hommes atrabilaires se tourmenter, se déchirer, s’abreuver de larmes pour plaire à un Dieu bon et clément: c’est le calomnier, c’est en faire un tyran, que de supposer qu’il jouit de nos tourments, de nos douleurs. Hélas! offrons-lui nos peines quand elles arrivent, et supportons-les avec résignation et patience; il nous promet un avenir heureux. Ah! sans cette espérance, la vie ne serait qu’une longue mort. Je parlai ensuite à don Pedro de la beauté de ses orangers, et de leur extrême différence avec ceux qui viennent en France dans nos serres chaudes, qui sont toujours petits et malingres. — C’est ici leur patrie; lorsqu’ils sont bien soignés ils s’élèvent jusqu’à dix pieds de hauteur, et s’arrondissent en une circonférence de vingt pieds. Mais leur existence est rapide; tout passe vite sur la terre:vers la douzième ou quatorzième année l’arbre commence à languir, et il meurt à l’âge de vingt à vingt-cinq ans, dernier terme de sa vieillesse.[119]Chaque arbre me donne un bénéfice annuel de vingt sous.

Après quelques autres propos, l’heureux don Pedro me conseilla d’aller voir la chartreuse dePorta-Cœli, à quatre lieues de Valence. Elle est, me dit-il, sur le penchant d’une montagne; on y jouit d’une vue superbe: des rosiers tapissent les fenêtres des cellules; tout respire, dans cette retraite, le calme et le recueillement; ajoutez à cela que le terroir produit un excellent vin; enfin cette chartreuse est nommée, avec raison, Porta-Cœli (le vestibule du ciel). Quel ciel! lui dis-je; quelle existence que celle d’un homme qui paralyse sa vie, et la passe à contempler la mort! Laissons ces idées fanatiques aux dervis, aux faquirsdes Indes, ou aux caloyers du mont Athos.[120]

Don Inigo nous conta que dans sa jeunesse il allait souvent à cette chartreuse pour voir un de ses parents, et nous avoua qu’il n’en revenait jamais sans songer à la mort. L’air sombre des religieux, la maigreur, la pâleur de leurs visages, le silence, frère de la mort, qui règne dans les dortoirs, tout m’en offrait l’image; cependant la beauté du site, la majesté des arbres, éclaircissaient un peu les nuages qui pesaient sur mon ame: le cimetière orné de hauts platanes, de palmiers, de rosiers, me paraissait le séjour des ames bienheureuses. Mon parent s’y promenait souvent. J’y vais, me disait-il, interroger mes prédécesseurs: je leur demande s’ils regrettent la vie, s’ils sont fâchés de l’avoir passée dans la solitude, dans la pénitence, et au pied de la croix. J’entends alors une voix qui me répond: Non; pour le trajetpénible d’un moment, nous avons une éternité de bonheur et de gloire. Ce parent, ajouta don Inigo, a mérité la couronne des saints, et si notre famille voulait sacrifier cent mille écus, nous le ferions inscrire dans la légende; mais nous aurions un patron dans le ciel et des créanciers sur la terre.

Je marquai alors mon étonnement de voir à Valence ou dans ses environs, et dans toute l’Espagne, une telle quantité de couvents et de chartreuses avec une population si peu nombreuse. La paresse plus que la dévotion, me dit don Pedro, engendre cette immense famille de moines. Sous Philippe II, on comptait, en Espagne, cinquante-huit archevêchés, six cents quatre-vingts évêchés, onze mille quatre cents abbayes d’hommes et de femmes, trente-un mille deux cents prêtres, deux cent mille clercs, et quatre cent mille religieux ou religieuses. — Vous avez là de quoi peupler toute l’Amérique méridionale, et dépeupler l’Espagne. — Je compare, malgré ma soutane et mon aumusse, ce vaste corps religieux à un immense monstre marin, dont j’ai vu les côtes à Saint-Laurent del Réal: elles ont seize pieds de longueur. Voici l’histoire de ce nouveau Leviathan, aussi terrible, aussi vorace que celui dont Job nous a fait la description.Un vaisseau l’aperçut auprès de Gibraltar; il déployait au-dessus des eaux de grandes ailes semblables à des voiles; on lui lâcha une bordée; il traversa le détroit en poussant des hurlements affreux, et il vint expirer sur le rivage de Valence. Il avait cent cinquante palmes de long sur cent de contour.[121]Un homme à cheval pouvait entrer dans sa gueule, et sept hommes pouvaient se placer dans l’intérieur de sa tête. Au reste, je ne prétends blâmer que l’excès dans les fondations monastiques. Les religieux et les prélats pratiquent des vertus et des actes de charité que ne produiraient pas l’humanité et la plus haute philosophie. Nous avons des établissements superbes pour les insensés, les orphelins et les infirmes. Pour moi, je dois bénir la Providence, je vis de sa bonté. Mon canonicat me vaut trois mille écus annuels; notre archevêque possède trente à quarante mille ducats de revenu; cependant je ne troquerais pas ma médiocrité contre son opulence. Mais je vais vous conduire à ma modestelibrairie. Il nous mena dans une petite rotonde placée au milieu d’un bosquet de citronniers et d’orangers. Rien de sigai que ce petit bâtiment, rien de si simple que son ameublement. Il consistait dans un petit sopha de bois de noyer, avec son matelas et deux coussins couverts d’une étoffe de soie grise, et de plus une chaise et une table du même bois; entre les tablettes des livres était une assez bonne copie d’un tableau de Raphaël, qui est à l’Escurial; il représente la Vierge, l’enfant Jésus, Saint Jérôme en habit de cardinal, qui leur lit la Bible, et l’ange Gabriel qui conduit aux pieds de Marie et de son fils, le jeune Tobie qui vient leur faire hommage de son poisson. Voilà, lui dis-je, un poème bizarre, et une réunion miraculeuse. — Elle blesse la chronologie, mais elle n’en est que plus agréable. La moitié des rayons de la bibliothèque étaient vacants. J’ai très-peu de livres, me dit don Mayoral, mais je les lis: je n’aime pas les sociétés nombreuses, l’esprit y est trop distrait et ne forme aucune idée suivie. D’ailleurs j’aime mieux réfléchir en me promenant, et jouir de mes propres idées, que de surcharger ma mémoire de celles des autres. Je ne cours pas après la science, mais après la sagesse et le bonheur. Je cherche surtout dans la lecture une douce occupation. Voilà à la tête de mes livres Don Quichotte qui me préserve de l’hypocondrie;iciuna grammatica castellana, où j’apprends à parler ma langue avec pureté: cet ouvrage est,il theatro criticodu pèreFeijoo, un de nos auteurs le plus philosophe, quoique moine.

Voilà untratado de la elocution del perfecto lenguage. Il contient une courte histoire de la langue espagnole.

Ce livre-ci, intitulé: Collection deSermones espagnoles, n’offre pas toujours des morceaux d’éloquence, et peut quelquefois donner à rire aux hérétiques.

Cet autre,defensa de la religion christiana, écrit pour convertir les juifs, n’a pas opéré beaucoup de conversions.

En voici un qui sans doute a été bien plus utile:Tratado del arbol de la quina, o casanilla(quinquina).

Après vientvida de los reyes de Espanna(vie des rois d’Espagne). C’est un cours de morale pour les rois: des vices, des faiblesses, de l’ambition, et quelques vertus, tels sont les éléments de leur vie.

Suitvida del emperador Leopold III y de Gustavo III, rey de Suecia.

Voici des livres nationaux:El honor Espagnol, e diccionario historico de varones illustresen santidad, dignitades, armas, ciencias y artes, hijos de Madrid.[122]L’honneur espagnol égale pour le moins celui des autres nations, et l’Espagne a produit une foule de grands hommes qui rendront ma patrie à jamais mémorable.

Ce livre-ci est traduit de Loke,educacion de los ninnos.

Cet autre apprend l’art d’être heureux, si cet art peut s’apprendre:arte de ser feliz, en quatre épîtres morales écrites en prose, et deux autres épîtres sur la richesse, la gloire et l’ami des hommes.

Ces derniers volumes ont pour titreBiblioteca entretenida de damas(des dames). C’est la collection des meilleurs contes et des meilleures anecdotes: c’est un ouvrage que je lis toutes les fois que j’ai de la bile, ou que ma digestion se fait laborieusement. Cette revue faite, le chanoine me dit: le colombier est au-dessus de la bibliothèque. J’ai là des pigeons de Raza qui, par un instinct particulier, sont fort attachés à leur domicile; j’en ai vu souventrevenir non seulement de dix à douze lieues, mais après deux ou trois ans d’absence. Nous avons établi dans ce pays, comme dans l’orient, des postes de ces pigeons de Raza. On enveloppe la patte droite du pigeon dressé à cet usage, avec une lettre en forme de bande, et on lui donne la volée; il revient à son gîte avec une rapidité étonnante: il fait sept à huit lieues en moins de cinquante minutes.[123]Vous ne devez pas être surpris de l’instinct, ni de la vélocité de ces animaux. Un faucon, envoyé de Ténériffe au duc de Lerme à Madrid, y revint en seize heures; il avait fait deux cent cinquante lieues dans ce court espace de temps. Il fut pris en arrivant à demi-mort: on présume qu’il s’était reposé sur quelque vaisseau.

Nous prîmes congé de ce chanoine philosophe qui me dit, en me quittant: Vous êtes jeune, vous allez courir le monde, je vous souhaite un bon voyage; quant à moi, comme disait Job,in nidulo meo moriar.[124]Je lui répliquai que j’espérais un jour vivre et mourir dans mon nid, comme lui; mais que j’aurais de plus une femme. — Je souhaite qu’elle ait la beauté de Sara, la douceur de Rachel, et la fécondité de lamère des Machabées; et si vous pouvez vous en passer, ce sera encore mieux. Je le remerciai de ses souhaits, et nous nous séparâmes très-contents les uns des autres.

Nous allâmes voir la maison que don Inigo voulait acheter. Elle réunissait dans une enceinte de dix arpents tout ce que l’homme de goût peut désirer; un canal d’irrigation le traversait, il n’y manquait qu’un joli bâtiment. Je n’en suis pas fâché, me dit don Inigo: bâtir est une occupation et un amusement; beaucoup de gens voudraient recommencer quand l’édifice est achevé; de plus, je ferai bâtir selon mon goût et mes idées, et celles de Rosalie. Après votre mariage avec dona Séraphina, j’espère que vous l’amenerez ici, et que vous passerez quelque temps avec nous; n’est-ce pas ton avis, Rosalie? A ces mots, elle soupira; et après un court silence, elle me questionna sur la taille, les yeux et la beauté de Séraphine. Sans répondre à ces détails, je lui dis que celle des deux qu’on voyait la première de Rosalie ou de Séraphine était celle qui la première se fesait aimer. — Elle sera heureuse, et moi je serai condamnée à la solitude et à l’indifférence. Ah! qu’on est malheureux, lorsqu’on l’est par sa faute!

Don Inigo, en arrivant chez lui, appritqu’on allait administrer un de ses amis mourant; il y courut et je le suivis. A peine fûmes-nous arrivés, que le viatique entra. La chambre, en un clin-d’œil, fut encombrée d’assistants: leurs soupirs, leurs sanglots, leurs prières, le son des flûtes, les cris, les exhortations du prêtre, ne manquèrent pas de hâter l’agonie d’un moribond déjà tourmenté des affres de la mort. Quand la cérémonie fut achevée, on le revêtit d’un habit religieux, après quoi on le laissa mourir tranquillement.

Le lendemain, à l’heure de son dîné, don Inigo envoya deux plats de sa table à la famille du défunt. Tous les autres parents ou amis font de même, et cela pendant trois jours consécutifs: l’on suppose que l’affliction des parents leur fait oublier le soin de leur nourriture: cet usage fait honneur à l’humanité de la nation espagnole.

Pendant que don Inigo fit sa visite à la famille du mort, j’allai voir l’hôpital général, situé dans un des plus beaux quartiers de la ville. Je fus ravi de la beauté de cet édifice, qui a trois corps-de-logis, un pour les malades, l’autre pour les enfants trouvés, et le troisième pour les fous. Les malades sont très-bien traités: chacun d’eux a son alcove; chaque maladieune salle particulière. Un médecin visite les malades au moins trois fois par jour. On me dit que l’archevêque y envoyait tous les jours une quantité de glace pour rafraîchir la limonade.

En revenant au logis je passai devant la maison de la belle inconnue qui m’avait gratifié d’un chapelet. Elle était encore à son balcon, comme un astronome au haut de son observatoire. A peine avais-je jeté les yeux sur elle, qu’un bouquet tomba à mes pieds. Je le ramassai, et remerciai, par des gestes, la beauté qui me l’envoyait; mais elle disparut aussitôt. La tige du bouquet était entourée d’un ruban vert; je soupçonnai quelque mystère, je le déroulai, et j’y trouvai un petit billet, où je lus ces mots: Veuillez me donner, monsieur le Français, le petit anneau que vous portez au doigt: je serai charmée d’avoir quelque chose qui vous ait appartenu. Si vous consentez à ce léger sacrifice, allez demain, à dix heures du matin, à l’église des pères franciscains; vous trouverez, auprès du bénitier, une femme qui toussera quand vous approcherez d’elle, et vous dira:Ave Maria purissima; vous pouvez lui remettre la bague.Viva usted muchos anos. L’aventure me parut plaisante, et je fuscurieux d’en voir le dénouement. Je me rendis chez les franciscains à l’heure indiquée; je m’approchai du bénitier; j’aperçus une petite femme voûtée, sous l’enveloppe d’une grande mante à longues manches qui, par derrière, traînait jusqu’à terre.[125]Elle était à genoux, son rosaire à la main, dont les grains étaient gros comme des noisettes. Quand je fus près du bénitier elle toussa, et puis me dit d’une voix basse:Ave Maria purissima. Alors je lui remis la bague et un petit billet où je disais à cette beauté sensible, que j’allais quitter Valence, et que j’emporterais son chapelet comme un reliquaire, ou un talisman, qui me porterait bonheur. La duègne me remercia d’un signe de tête et d’unvaya usted con dios. En me quittant elle trempa ses doigts dans le bénitier, et fit quatre ou cinq signes de croix. Je me gardai de lui offrir de l’eau bénite: je savais qu’un nonce avait défendu aux hommes, sous peine d’excommunication, d’en présenter aux femmes dans l’église, parce qu’ils saisissaientce moment pour leur glisser un billet dans la main. L’amour profite de tout.

Cependant je songeais à quitter Valence; le temps que j’avais accordé à don Inigo s’était écoulé: c’est alors que je regrettai de nouveau mon cher Podagre, si traîtreusement enlevé par ce mari qui m’avait laissé sa femme en échange. Je louai uncalezino(voiture légère) à neuf francs par jour. Nous devions faire douzeleguasdans la journée, et partir le surlendemain. J’annonçai mon départ à don Inigo et à son aimable fille. Ils me témoignèrent les plus vifs regrets, et le plus tendre intérêt. Don Inigo m’offrit ses services, sa bourse, et je vis des larmes rouler dans les beaux yeux de Rosalie. Elle me jura une reconnaissance éternelle, me promit de prier tous les jours laMadonnepour moi, et me pressa d’accepter une croix d’or qu’elle portait depuis sa naissance. Ainsi je partais chargé de croix, de reliques, de chapelets, tous dons de la beauté. Que la dévotion dans une femme espagnole est aimable et touchante! elle aime sa patronne, la Vierge, Dieu et son amant avec la même componction et la même tendresse. Chez ce sexe, en Espagne, la dévotion et la volupté sont dès l’adolescence ses occupations les plusimportantes. Sa conscience lutte quelquefois contre son tempérament; mais enfin la nature l’emporte. Chaque peuple, chaque individu se fait, comme La Mothe le Vayer, une petite religion à son usage. Don Inigo me fit présent de douze livres de chocolat fabriqué avec du cacao deSoconusco;[126]mais un cadeau bien plus précieux, qu’il me fit présenter par sa fille, fut un exemplaire de don Quichotte, sorti des presses d’Ibarra, édition admirable par la beauté du papier, la netteté des caractères, la qualité de l’encre, composée par Ibarra même, et dont lui seul a le secret.[127]Je fus extrêmement touché d’un don si magnifique, et surtout de la grâce qu’y mirent don Inigo et sa fille.

Nous ne nous quittâmes pas de toute la journée. Nous allâmes nous promener au port deGrao, qui est à demi-lieue de la ville. C’est une promenade ornée de jolies maisons de campagne; la mer y forme un lac de troislieues d’étendue et d’une lieue de largeur: on le nomme l’Albufera; les Romains l’appelaientAmœnum-Stagnum.[128]

La veille de mon départ don Inigo me dit à déjeûné: Il faut passer ce dernier jour le plus agréablement possible: nous irons voir les cinq ponts bâtis sur le Quadalaviar. — Comment cinq ponts! on les a donc construits en attendant la rivière? — Ne vous en moquez pas: cette rivière, qui vous paraît si faible, si paisible, a quelquefois des colères redoutables. Hercule n’en triompherait pas aussi aisément que du fleuve Acheloüs. Je ne vous demande qu’une couple d’heures dans la matinée pour expédier quelques affaires: profitez de ce temps pour aller visiter la bibliothèque de la ville, que vous ne connaissez pas encore. Rosalie ajouta d’un son de voix touchant: Revenez promptement: songez qu’une heure de cette journée est plus précieuse pour nous qu’un mois entier dans votre absence.

La bibliothèque publique est au palais archiépiscopal; elle est ouverte tous les jours pendant six heures; le local est superbe, et l’emporte sur celui de la bibliothèque de Madrid. J’y trouvai peu de lecteurs.Rari nantes in gurgite vasto. Le bibliothécaire portait l’habit ecclésiastique; un gros in-folio ouvert reposait devant lui sur sa table; et deux petits chats, couchés sur ses genoux, paraissaient l’occuper un peu plus que l’énorme volume. Il m’accueillit avec toute la dignité et la gravité espagnoles. Je lui dis: Vous imitez le fameux cardinal de Richelieu, qui se délassait de ses grands et pénibles travaux en jouant avec de petits chats qu’il aimait beaucoup. Ce rapprochement parut le flatter. Il me demanda mon nom. Je lui répondis que j’étais un officier français curieux d’avoir quelques notions du dépôt confié à ses lumières. Il me fit compliment, en me traitant d’oussia,[129]de la facilité avec laquelle je parlais son idiome. Je lui demandai quel était ce vieillard hâve et maigre, lunettes sur le nez, les yeux fortement attachés sur sonlivre. — C’est un grand métaphysicien, un puits d’érudition. — Et trouve-t-il la vérité au fond de son puits? — Non, il est toujours à sa poursuite.Non è il peggior frutto que quello che mai si madura.[130]Il lit dans ce moment Leibnitz, son auteur favori; il ne rêve que Monades, harmonie préétablie; et moins il comprend ses rêves, et plus il s’y attache. — Rien n’est plus admirable que ce qu’on n’entend pas. — C’est un homme infatigable, qui ne connaît de plaisir, de bonheur que dans l’étude de sa chère métaphysique. Il se lève au point du jour, lit, écrit, extrait, compulse toute la journée; lorsqu’il est fatigué il ouvre sa fenêtre, respire l’air, s’amuse un quart-d’heure à regarder les passants, après quoi il se rattache à sa charrue. A huit heures du soir il prend son chocolat, joue ensuite d’une méchante guitare jusqu’à ce que le sommeil la lui fasse tomber des mains. Alors il se couche, et je suis persuadé qu’il rêve à ses problèmes métaphysiques. Il a déjà fait imprimer, à ses dépens, un épais in-folio, qui traite du siége de l’ame, dessensations, de l’origine des perceptions, des idées innées, intellectuelles; il croit que nous pensons sans y songer; il est grand idéaliste; il prétend que les corps n’existent pas; que la matière que nous croyons voir n’est qu’un rêve de notre imagination. Je crains bien qu’il ne devienne fou comme votre Mallebranche, qui nous apprend que nous existons dans Dieu, et que nous voyons tout en lui. Ma foi, lui dis-je, de toutes ces folies j’aime mieux celle de l’insensé qui rêve qu’il est le Père éternel. — L’impression de son livre a beaucoup altéré sa fortune; mais il se console en le regardant; et il jouit d’avance de son immortalité. — Gardons-nous de troubler son bonheur; il a le même genre de folie que les moines du mont Athos, qui croient voir la lumière du Thabor en fixant leurs yeux sur leurs nombrils. — Voulez-vous bien me dire quel est son voisin, en habit noir, et caché sous un vaste feutre rabattu sur les yeux? — C’est un ancien docteur de Salamanque, qui s’est adonné à l’histoire naturelle; il étudie, depuis quarante ans, les mœurs, les métamorphoses, la vie des chenilles et des papillons. Il a déjà enrichi le public d’un in-quarto de ses observations, de ses découvertes dans cette importante matière, et il en promet unsecond volume pour l’année prochaine. Il a un cabinet rempli de papillons, de chenilles, d’insectes, et de reptiles.[131]— Du moins si cet homme est inutile a la société, il n’est pas, comme on peut le dire de tant d’autres:


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