Chapter 14

Humani generis pernicies, atque hominum lues.[132]

Humani generis pernicies, atque hominum lues.[132]

Humani generis pernicies, atque hominum lues.[132]

Humani generis pernicies, atque hominum lues.[132]

— Pardonnez-moi, il n’est pas exempt de reproches; il dissipe son patrimoine, appauvrit ses enfants, néglige leur éducation. Sa femme a voulu le faire interdire. Mais comme il n’a que la moitié de son cerveau attaqué, l’autre moitié conserve le reste de sa raison. Après ces propos, ce bibliothécaire s’empressa de me montrer les richesses nationales. Nous avons ici, me dit-il, cinquante mille volumes. Voilà dans ces rayons une foule deGrammaticas castellanas, qui apprennent l’anglais, l’italien,le français ou le latin; suivent les traductions en notre langue de Sénèque, Platon, Tite-Live, Salluste, faites avant la fin du quinzième siècle, époque où la France était encore barbare. — Convenez, monsieur, qu’elle a bien réparé le temps perdu? — Ici sont nos fameux historiens. A la tête est Mariana, prodige d’érudition: il a écrit l’histoire d’Espagne en latin, après quoi il la traduisit en espagnol. Son style est une corbeille de fleurs. Après lui marche Garcilasso de la Vega, Péruvien, historien fidèle de la conquête du Pérou. Voici Antonio de Solis, traduit dans toutes les langues; et le marquis San Phelippo, qui a écrit la guerre de la succession. La France n’a rien à opposer à ces grands monuments.[133]— M. l’abbé,venez faire un voyage à Paris, nous vous mènerons à la bibliothèque du Roi. — Voici, continua-t-il, nos auteurs mystiques, ascétiques. Dans ce rayon, sont les ouvrages de Tostado, évêque d’Avila; il a écrit trente volumes in-folio sur la théologie,[134]et il est mort à quarante ans. — Quel dommage que sa vie ait été si courte! — Nous voici aux six volumes de Calderon de la Barca, dédiés à la Vierge. Je pris le premier volume, et j’en lus le titre:A la mère du meilleur fils, à la fille du meilleur père, et à la reine des anges. A la fin de l’ouvrage, l’auteur se met à ses pieds. Vous voyez dans ce rayon, continua l’abbé, les ouvrages sublimes de Sainte Thérèse, qui disait qu’il ne devait y avoir dans le monde que deux sortes de prisons: celles de l’inquisition pour les mécréants, et les petites-maisons pour ceux qui croyentet qui péchent. Marie d’Agréda, qui suit, a écrit la vie de la Sainte-Vierge par son ordre même. — Ce doit être un ouvrage miraculeux; permettez-moi d’en lire quelques lignes. Alors il m’en présenta un volume. Je lus le titre de deux chapitres, le premier disait:Ce qui arriva à la Sainte-Vierge pendant neuf mois qu’elle fut dans le sein de sa mère. Chapitre second:Occupations de la Sainte-Vierge pendant les dix huit premiers mois de son enfance y et les entretiens qu’elle eut alors avec Dieu. Pendant cette lecture, je conservai ma gravité, je n’avais pas oublié Barceloneet los familiares. Ces événements, dis-je au bibliothécaire, ne peuvent avoir été dictés que par la Vierge ou par Dieu même. — Vous avez raison; aussi Marie d’Agréda affirme à la fin de son ouvrage que ce qu’il contient lui a été révélé expressément par J. C. en personne. Nous estimons beaucoup cette production et son style. — Je suis fâché qu’elle ne soit pas connue en France. — Ce rayon contient une collection de tous les sermons sur toutes les matières. Ces quatre volumes renferment toute la collection des bulles de Benoît XIV, et une foule d’observations canonico-historico-diplomatiques. Vous allez voir maintenant les fables, les contes,les nouvelles galantes, fruit d’une brillante imagination, trésors indigènes plus abondants que ceux du Pérou. Voilà les poésies de don Gonzalo Berceo, moine du treizième siècle; il n’est pas sans talent. J’en pris alors un volume, et je lus les deux strophes suivantes:

PREMIÈRE STROPHE.«Au nom du Père qui fit tout, de J. C. et de la Vierge et du Saint-Esprit qui est égal à eux, je veux faire la prose d’un saint confesseur.»DEUXIÈME STROPHE.«Je veux faire une prose en style paladin, le même dont on se sert pour parler à la ville, car je ne suis pas assez lettré pour parler d’autre latin, et un bon verre de vin me suffira pour ce style.»

PREMIÈRE STROPHE.

«Au nom du Père qui fit tout, de J. C. et de la Vierge et du Saint-Esprit qui est égal à eux, je veux faire la prose d’un saint confesseur.»

DEUXIÈME STROPHE.

«Je veux faire une prose en style paladin, le même dont on se sert pour parler à la ville, car je ne suis pas assez lettré pour parler d’autre latin, et un bon verre de vin me suffira pour ce style.»

Le bibliothécaire me demanda comment je trouvais ce poète. — Je trouve qu’il sent son antiquité. Nous parvînmes enfin aux rayons des comédies. C’est alors que mon homme triompha. Nous voilà parvenus, dit-il, d’un air radieux, aux sources où ont puisé les Anglais et les Français, souvent sans avouer leurs larcins. — Oui, quelques filets de ces sources ont couléchez nous; mais les terres qu’elles ont fertilisées ont porté des fruits plus beaux que les vôtres. Il leva les épaules et me répondit par ce proverbe:Con la agena cosa, el hombre mal se honra.[135]

Je feignis de ne pas l’entendre. Nous possédons, me dit-il, vingt-quatre mille comédies. — Vous avez en effet de quoi en fournir à toute l’Europe. — Ce sont des mines inépuisables. Lopès de Vega lui seul en a fait dix-huit cents; cet écrivain, le plus fécond, le plus infatigable qui ait existé, d’après le calcul de ses ouvrages, du jour de sa naissance, jusqu’à sa mort, à l’âge de soixante-treize ans, a écrit environ cinq feuilles d’impression par jour. Il était prêtre et d’une famille noble. Calderon, chanoine de Tolède, n’a produit que six à sept cents pièces de théâtre. — C’est une bagatelle. Ce qui m’étonne le plus c’est de voir deux prêtres, les premiers comiques de votre nation.De dios hablar, del mondo obrar,[136]ce fut sa réponse; car ce bibliographe aimait beaucoup les proverbes. — Après ces deux grands hommes,continua-t-il, nous avons Augustin Moreto: sa verve n’a pu nous donner que trente-six comédies; mais toutes excellentes. — Notre Molière n’en a pas autant. — Je le crois; il est en grande vénération chez vous; mais ici nous le trouvons froid et timide.Besogna lusciar far el mestiere a qui sa.[137]— En Espagne, vous aimez l’ail, le safran, les pimientos; en France, notre cuisine est plus douce. — Au reste, il n’est pas étonnant que vos écrits se ressentent, ainsi que vos fruits et vos légumes, de l’intempérie et de l’humidité de vos climats; mais nous qui avons le bonheur de vivre sous un ciel riant, dans une atmosphère pure, imprégnée de sel et de soufre, nous en ressentons l’influence. Les muses, nées dans les beaux climats de la Grèce, sont froides et languissantes sous un ciel triste et nébuleux. Nous vous abandonnons les sciences exactes qui ne demandent qu’un esprit lent et réfléchi; laissez-nous, avec nos vins de Malaga et d’Alicante, les fruits brillants de l’imagination. Pour réponse à ces bouffées d’orgueil national, je le régalai à mon tour de ce proverbe:El que tiene teiadosde vidro, non tire piedras al de su vezino.[138]Après quoi je le remerciai de sa complaisance avec toute l’urbanité française; et lui, pour n’être pas en arrière en fait de proverbes, me remercia avec celui-ci:Cortesia di boca multo vale, y poco costa;[139]et nous nous séparâmes, lui, très-content de lui-même, et de la supériorité de sa nation sur toutes les autres; et moi, riant de l’orgueil et de l’amour-propre national, faiblesse de tous les peuples, et pensant à ces grandes bibliothèques, que l’on pourrait appeler le dépôt des folies humaines.

Il était près de midi, et je précipitais ma marche pour me rendre auprès de mes aimables hôtes, lorsqu’au détour d’une rue, six alguasils m’arrêtèrent par ordre du corrégidor.[140]Je demandai de quel droit et pour quel crime.Nous l’ignorons, me dirent-ils; mais ne craignez rien, c’est seulement une petite formalité pour vous empêcher de partir sitôt de Valence. — Est-ce le saint-office qui veut renouveler connaissance avec moi? — Non, nous vous menons dans les prisons de la ville. Cette réponse me tranquillisa; je crus échapper à un grand danger; et supposant que c’était quelque méprise, je me laissai conduire sans murmure et sans résistance. Arrivé et claquemuré dans la prison, je demandai de l’encre et du papier pour écrire à don Inigo; mais le geolier me répondit qu’il ne pouvait m’en donner sans ordre: il fallut me résigner; mais que de tristes réflexions assiégèrent mon esprit! Pourquoi m’enfermer une seconde fois? Est-ce ainsi que les Espagnols accueillent les étrangers? Quels seront l’étonnement et l’inquiétude de mes hôtes, lorsqu’après une longue attente, ils ne sauront ce que je suis devenu? et que pensera ma chère Séraphine de ce nouveau retard, elle qui m’attend avec la plus vive impatience? Mais quel est mon crime? Ai-je offensé quelque moine? manqué de respect à laMadonne? mangé de la chair un vendredi? N’ai-je pas salué monsieur le corrégidor? monseigneur l’archevêque? Ne me suis-je pas mis à genouxquand levénérabilea passé dans les rues? Je fesais ces réflexions en me promenant dans un espace carré de six pas. Mon geolier suspendit mes réflexions en me proposant à dîner. Très-volontiers, lui dis-je;

Car, malgré leurs chagrins,Les malheureux ne font pas abstinence,

Car, malgré leurs chagrins,Les malheureux ne font pas abstinence,

Car, malgré leurs chagrins,Les malheureux ne font pas abstinence,

Car, malgré leurs chagrins,

Les malheureux ne font pas abstinence,

a dit Voltaire. Il me servit un plat de tomates et un ragoût de morue, relevé de trente gousses d’ail, et pour huilier il mit sa lampe sur ma table, en me disant de prendre l’huile que je voudrais; je refusai son huile en l’assurant quelle était détestable; il me répondit que l’on n’en servait pas de meilleure sur la table de l’archevêque. — Ni, ajoutai-je, dans les lampes de sa cuisine et de son église. Après ce méchant repas, sans livres et sans écritoire, je retombai dans mes réflexions. Si je suis enfermé, me disais-je, pour mes péchés, rien de plus injuste; car il y a des millions de coquins sur la terre qui jouissent de leur liberté et même des douceurs de la vie. Alors je me rappelai Socrate, sa tranquillité, son courage. Mais Socrate avait soixante-dix ans, il n’était pas amoureux; et moi je n’ai pas encore six lustres et j’adoreSéraphine; toule la république avait les yeux sur lui, et personne ne les jette sur moi.

On en vaut mieux quand on est regardé.

On en vaut mieux quand on est regardé.

On en vaut mieux quand on est regardé.

On en vaut mieux quand on est regardé.

La nuit heureusement amena le sommeil, que l’aurore interrompit. Dans une prison ou dans l’infortune, que le réveil est cruel! La belle Séraphine, don Pacheco, ma famille, mon pays, don Inigo, tour à tour occupèrent ma pensée, et tourmentèrent mon ame. Dans cette confusion d’idées, le jour s’avançait, mais bien lentement. Enfin, j’entends ouvrir ma porte. Le bruit, tout mouvement est agréable à l’ame d’un prisonnier qui n’est soutenu que par l’espérance. Je regarde, et je vois entrer un ecclésiastique en cheveux blancs, qui débuta par me dire:Guarda usted cavallero; je lui répondis:Viva usted muchos anos. Après quoi je lui demandai le motif de sa visite. Je suis grand-vicaire, je viens de la part de la senora dona Angelica, y Thecla, y Theresa Paular, votre légitime épouse. — Mon épouse! Ma foi, si j’étais marié, j’en saurais quelque chose; je ne connais point la senora Angelica, y Thecla, y Theresa Paular. — Pardonnez-moi, vous l’avez courtisée, vous lui avez écrit un billet. Regardez, n’est-ce pas là votre écriture? — Oui, je l’avoue. — Un gentilhomme français nesaurait mentir. — Mais ce billet insignifiant n’est dû qu’à ma politesse. Une demoiselle très-inconnue m’a écrit, j’ai regardé son billet comme une plaisanterie, et par honnêteté je lui ai répondu. — Et ne lui avez-vous pas donné un anneau, ce gage du sacrement de mariage? — J’en conviens. — Et dans quel dessein? — Parce qu’elle me l’a demandé. C’est donc la senora Angelica Paular qui vous envoie ici, qui veut m’épouser, et qui probablement m’a fait incarcérer? — Oui; vous lui avez annoncé votre départ prochain; elle vous aime; et après les relations intimes que vous avez eues ensemble, elle a cru, pour son honneur et le vôtre, devoir recourir à l’église et à la justice pour arrêter votre fuite, et pouvoir user de rigueur avec un homme qui l’abandonne après avoir affecté, pour la séduire, des sentiments de tendresse quelle a daigné recevoir. Mais elle est bonne, indulgente, elle consent à vous pardonner, et à vous donner sa main, si votre repentir expie votre faute. — Monsieur, votre discours m’étonne; mais ne me touche pas. La senora Paular, fût-elle aussi belle qu’Angélique, aussi chaste que Sainte Thècle, aussi tendre que Sainte Thérèse, ne sera jamais ma femme: vous pouvez l’en assurer. Alorsce grand-vicaire commença une espèce de sermon, dans lequel il disait, en termes ampoulés, qu’en Espagne la sévérité des mœurs, l’esprit de la religion défendait, condamnait les intrigues d’amour, avec une jeune fille d’un sang noble, sans avoir des vues honnêtes et légitimes. — Je n’avais ni bonne, ni mauvaise intention pour mademoiselle Angélique; j’ignorais si elle était fille, mariée ou veuve, laide ou jolie, noble ou non; je n’ai jamais vu son visage, et je ne connais que ses bras et ses mains qui me paraissent fort agiles; et jamais je ne lui ai rien promis.— Vous avez donné une bague, écrit un billet; et suivant nos lois et l’esprit de l’église, ces actes équivalent à une promesse de mariage; une fille bien née n’accepte ces gages de tendresse qu’avec des intentions pures et une noble confiance en celui qui les donne. — Je ne soupçonnais pas la sévérité des filles espagnoles; en tout cas, elles se dédommagent amplement lorsqu’elles sont sous les drapeaux de l’hymen. — Mon état me défend d’entrer dans ces discussions; mon devoir est de retirer les ames du péché, non de les calomnier. Refusez-vous obstinément la main de mademoiselle Angélique Paular? — Oui, monsieur; par le Père éternel, partous les saints, je ne l’épouserai jamais. — Songez que son père est très-bon gentilhomme. — Tant mieux pour lui, et je l’en félicite. — Nous verrons demain si vous serez aussi inflexible; vous paraîtrez devant le corrégidor et devant la senora Angelica. J’ose espérer que l’aspect de ce magistrat, ses remontrances, et la soumission et la tendresse de la senora, vous feront écouter la voix de la religion, de l’amour et de l’honneur. — Monsieur l’abbé, pour de l’amour, n’y comptez pas; ce sentiment est très-involontaire; quant à la religion, sa base doit être la justice; et pour mon honneur, je ne le dégraderai pas en me laissant intimider, et je braverai des lois qui troublent l’harmonie de la société et déshonorent la religion même. Ici finit notre entretien. Je le priai de faire avertir don Inigo Flores de ma réclusion; il me le promit. Mais don Inigo ne put obtenir la permission de me voir qu’après mon entrevue avec la senora Angelica devant le corrégidor. Don Inigo m’en instruisit par un billet ouvert, qu’il m’envoya avec mon dîné. L’envoi du dîné déplut beaucoup au geolier, qui ne pouvait plus se défaire de sa morue, de son ail et de son huile, et qui était aussi passionné pour mon argent que mademoiselle Angéliquepour ma personne. J’aurais désiré des livres; mais don Inigo avait plus songé à la nourriture du corps qu’à celle de l’ame. Il fallut me vouer à sainte patience, patronne des malheureux. Je me rappelai que Voltaire avait fait à la Bastille le second chant de la Henriade. Allons, me dis-je, montons Pégase; il n’aura pas sous moi l’allure qu’il a sous ce grand poète; mais Horace a dit que les mauvais poètes sont les plus heureux.Ridentur mala qui componunt carmina, verum gaudent scribentes, et se venerantur.[141]Mon imagination me transporta sur le Parnasse, comme jadis sainte Thérèse avait été transportée dans le ciel. J’allai boire à la source d’Hypocrène, et en décrivant ma prison, j’oubliai que j’y étais renfermé.

A MA PRISON.

Asile ténébreux, séjour où l’espéranceEst le seul bien qui reste à l’être infortuné,Où trop souvent la débile innocenceGémit auprès du crime, à la mort condamné,Où le mortel proscrit, couché sur la poussière,Ne voit autour de lui qu’une pâle lumière,Le calme des tombeaux, des fantômes errants!Hélas! il ne voit plus sa femme, ses enfants.Ses enfants adorés, son épouse si chère,Ni l’ami qu’il aimait dès ses plus jeunes ans!Sous le fardeau du jour, qui lentement se traîne,Il sent à chaque instant appesantir sa chaîne;Il accuse le temps, son immobilité;Il rappelle ses jours, dont l’étoile est éteinte,Où, près de sa famille et sans soins et sans crainte,Heureux, il respirait l’air de la liberté!Ah! que je voudrais bien, pour le bonheur du monde,Qu’on enfermât pendant cinq à six mois,Sous les triples verroux d’une voûte profonde,Avant de les nommer, les juges et les rois.

Asile ténébreux, séjour où l’espéranceEst le seul bien qui reste à l’être infortuné,Où trop souvent la débile innocenceGémit auprès du crime, à la mort condamné,Où le mortel proscrit, couché sur la poussière,Ne voit autour de lui qu’une pâle lumière,Le calme des tombeaux, des fantômes errants!Hélas! il ne voit plus sa femme, ses enfants.Ses enfants adorés, son épouse si chère,Ni l’ami qu’il aimait dès ses plus jeunes ans!Sous le fardeau du jour, qui lentement se traîne,Il sent à chaque instant appesantir sa chaîne;Il accuse le temps, son immobilité;Il rappelle ses jours, dont l’étoile est éteinte,Où, près de sa famille et sans soins et sans crainte,Heureux, il respirait l’air de la liberté!Ah! que je voudrais bien, pour le bonheur du monde,Qu’on enfermât pendant cinq à six mois,Sous les triples verroux d’une voûte profonde,Avant de les nommer, les juges et les rois.

Asile ténébreux, séjour où l’espéranceEst le seul bien qui reste à l’être infortuné,Où trop souvent la débile innocenceGémit auprès du crime, à la mort condamné,Où le mortel proscrit, couché sur la poussière,Ne voit autour de lui qu’une pâle lumière,Le calme des tombeaux, des fantômes errants!Hélas! il ne voit plus sa femme, ses enfants.Ses enfants adorés, son épouse si chère,Ni l’ami qu’il aimait dès ses plus jeunes ans!Sous le fardeau du jour, qui lentement se traîne,Il sent à chaque instant appesantir sa chaîne;Il accuse le temps, son immobilité;Il rappelle ses jours, dont l’étoile est éteinte,Où, près de sa famille et sans soins et sans crainte,Heureux, il respirait l’air de la liberté!

Asile ténébreux, séjour où l’espérance

Est le seul bien qui reste à l’être infortuné,

Où trop souvent la débile innocence

Gémit auprès du crime, à la mort condamné,

Où le mortel proscrit, couché sur la poussière,

Ne voit autour de lui qu’une pâle lumière,

Le calme des tombeaux, des fantômes errants!

Hélas! il ne voit plus sa femme, ses enfants.

Ses enfants adorés, son épouse si chère,

Ni l’ami qu’il aimait dès ses plus jeunes ans!

Sous le fardeau du jour, qui lentement se traîne,

Il sent à chaque instant appesantir sa chaîne;

Il accuse le temps, son immobilité;

Il rappelle ses jours, dont l’étoile est éteinte,

Où, près de sa famille et sans soins et sans crainte,

Heureux, il respirait l’air de la liberté!

Ah! que je voudrais bien, pour le bonheur du monde,Qu’on enfermât pendant cinq à six mois,Sous les triples verroux d’une voûte profonde,Avant de les nommer, les juges et les rois.

Ah! que je voudrais bien, pour le bonheur du monde,

Qu’on enfermât pendant cinq à six mois,

Sous les triples verroux d’une voûte profonde,

Avant de les nommer, les juges et les rois.

Enfin brilla le jour où je devais comparaître devant le corrégidor et la belle Angélique. Quatre alguasils m’escortèrent chez cet auguste magistrat. Il me reçut avec la même gravité que Brutus avait reçu jadis les ambassadeurs de Tarquin. — Monsieur l’officier français, me dit-il, nous avons en Espagne des principes plus sévères et d’autres mœurs qu’en France, où l’on se fait un jeu de la galanterie et de l’honneur des femmes. — Monsieur le corrégidor, en France on a moins d’hypocrisie, autant de respect pour les femmes, etplus d’égards pour les étrangers. Dans ce moment entra le grand-vicaire avec l’Angélique qui m’avait choisi pour son Médor. Elle était accompagnée de la matronne que j’avais vue à l’église. Monsieur, me dit le corrégidor, voici la victime de votre inconstance. Je la regarde; juste Ciel! je crois voir une caricature de comédie. Par saint Pierre et saint Paul, dis-je tout bas, que cette Angélique ferait bien d’emprunter l’anneau de la reine du Catai pour se rendre invisible! Pour premier agrément, elle boitait, et sa stature était de quatre pieds et demi, son teint bourgeonné, et ses deux petits yeux, pleins d’un feu voluptueux, révélaient le secret de son tempérament. Une riche parure relevait ses charmes; sur sa tête brillait une rédizilla couleur de rose, ornée de rubans bleus enlacés les uns dans les autres; une mantille, d’une mousseline très-claire, enveloppait sa tête et ses épaules, et une basquine noire me dérobait ses formes de la ceinture en bas.[142]Autourd’un bras sec et noir était un chapelet de corail en forme de bracelet, d’où pendaient une croix et deux médailles; ma bague, don fatal aussi brûlant que la robe du centaure Nessus, figurait à son doigt avec plusieurs autres bagues. Elle m’honora, en me saluant, d’un regard des plus doux: je lui répondis par une révérence très-froide. Le grand-vicaire s’approcha de moi, et me dit: Voilà celle que vous aimez, et que vous devez reconnaître pour votre épouse, après les témoignages que vous avez donnés de votre amour, et quelle a daigné agréer.

A ce discours, que l’on n’attendait pas,Robert glacé, laissa tomber ses bras:Puis fixement regardant la figure,Dans son horreur il recula trois pas.

A ce discours, que l’on n’attendait pas,Robert glacé, laissa tomber ses bras:Puis fixement regardant la figure,Dans son horreur il recula trois pas.

A ce discours, que l’on n’attendait pas,Robert glacé, laissa tomber ses bras:Puis fixement regardant la figure,Dans son horreur il recula trois pas.

A ce discours, que l’on n’attendait pas,

Robert glacé, laissa tomber ses bras:

Puis fixement regardant la figure,

Dans son horreur il recula trois pas.

Je fus plus brave que Robert: je restai immobile et muet. Enfin la parole me revint. Je répondis que je n’avais pas l’honneur de connaître mademoiselle, et que jamais je n’avais songé à l’aimer ni à l’épouser. Pardonnez-moi, vous la connaissez, répliqua le vicaire; vous l’avez vue aurefrescode la duchesse de Silva; depuis vous avez passé souvent sous son balcon, vous lui avez fait des signes, vous avez reçu d’elleun chapelet et des fleurs, vous lui avez écrit un billet, et donné un anneau. Je me rappelai, à ce discours, qu’en effet j’avais vu cette figure dansant lefandangoavec des attitudes et des mouvements très-voluptueux, qui ravissaient les spectateurs, auxquels moi-même j’avais applaudi. Je compris que c’était à cette époque que dona Angelica avait résolu de me prendre dans ses filets. Je répondis au vicaire que je me rappelais avoir vu danser mademoiselle avec beaucoup de légèreté et d’expression sans que mon cœur en fût affecté. — Et pourquoi passiez-vous si souvent dans sa rue? s’écria le corrégidor. — Parce que c’était mon chemin, et que l’on n’épouse pas toutes les demoiselles des rues où l’on passe. — Vous persistez donc dans ce refus injurieux? — Oui, je me ferai plutôt capucin, hermite, ou chantre d’Italie, que de consentir à ce mariage. — Eh bien, monsieur, vous resterez en prison jusqu’à ce que vous ayez fait des réflexions plus sages, ou que la senora dona Angelica, indignée de votre inconstance, se soit désistée de ses poursuites. Après ces mots, il fit signe au grand-vicaire de sortir, et d’emmener la belle Angélique, qui, en s’éloignant, me jeta un regard des plus tendres et des plus langoureux.Resté seul avec le corrégidor: De quel droit, lui dis-je, traitez-vous ainsi un gentilhomme français, capitaine au service de son roi; et par quelle injustice voulez-vous le forcer à un mariage aussi inconvenant que ridicule? — Monsieur le capitaine, ignorez-vous que tout voyageur ou étranger est soumis aux lois du pays qu’il habite? Cromwel fit pendre à Londres le frère d’un ambassadeur de Portugal qui avait osé les violer. — Je sais, monsieur, tout comme vous, le respect que l’on doit aux lois et aux usages d’un pays; mais quand les lois sont absurdes, injustes, qu’elles enveloppent les honnêtes gens dans des piéges, je ne les reconnais pas. — Une plus longue discussion serait inutile; je dois faire mon devoir, et non vous rendre compte de mes actions. Vous allez retourner à votre prison: c’est à vous, si ce séjour vous déplaît, à vous en faire ouvrir les portes. — Je cède à la force; mais mon gouvernement sera instruit du singulier accueil que l’on fait ici à un officier français. Le corrégidor me tourna le dos, et je fus ramené à mon gîte.

Je n’étais ni assez philosophe ni assez pieux pour supporter un pareil traitement sans dépit et avec patience; mais j’avais assez de fermetéd’ame pour braver les prêtres, les corrégidors, et tous les alguasils de l’Espagne, plutôt que d’épouser une infante aussi laide que folle, et qui, emportée par son tempérament, voulait un mari quelconque. Je gémissais, je m’agitais sous le poids de ces réflexions, lorsque don Inigo parut. Je crus voir l’ange de la paix; je cours, je me jette dans ses bras, je l’embrasse. Après ces douces étreintes, il me dit: Comment, vous vous laissez prendre au manège d’une jeune coquette? — Et qui pouvait deviner ses ruses infernales, et qu’une jeune fille bien née tendit ses filets du haut d’un balcon pour prendre un mari? Quelles mœurs! quel abus de la religion! quel pays est le vôtre! Pour avoir dit à Barcelone que la Vierge n’avait pas besoin de luminaire, et pouvait se coucher de bonne heure, on me jette dans les prisons du saint-office; à Valence, on m’enferme encore pour me forcer d’épouser une Angélique laide comme un singe, parce que j’ai passé sous son balcon, et que je lui ai donné, par galanterie, une bague qu’elle me demandait. Je ne suis plus étonné qu’avec de pareils usages, et de telles lois, l’Espagne joue un si petit rôle en Europe. Il ne me reste plus, pour compléter mes infortunes, qu’à être frappéd’excommunication. — Cela viendra peut-être. — Mais expliquez-moi, de grâce, cette manière bizarre de prendre un mari à la ligne, du haut de sa fenêtre, comme un prend un brochet ou une carpe dans une rivière. — Cette sorte de mariage s’appellesacar per el vicario(retirer par le vicaire). Une fille qui a douze ans accomplis peut réclamer pour son époux un adolescent qui a passé sa quatorzième année, si ce jeune homme lui a donné un bijou, une bague, ou écrit, un billet dans lequel le mot d’amour ne serait pas même prononcé. La jeune fille, munie de cet anneau, ou de cet écrit, présente sa requête au grand-vicaire, et demande un tel pour son époux. Si l’ecclésiastique prononce qu’il y a lieu au mariage, on arrête le jeune homme, on le conduit en prison, d’où il ne sort qu’après s’être engagé dans les liens du sacrement. C’est ainsi que s’est conduite dona Angelica Paular, qui est devenue amoureuse de vous au bal de la duchesse Silva. — Dites amoureuse des plaisirs de l’hymen: cette infante ne veut être ni vierge ni martyre.[143]Comme on abuse de tout dans votre pays!Les lois protègent les moines, leur cupidité, leur ambition; les moines, à l’ombre des lois, trompent, emmusèlent le peuple, et pour mieux l’enchaîner, chargent la religion de faux miracles, d’observances ridicules et de rites superstitieux: des messes, des rosaires, des jeûnes, des dons à l’église, tiennent lieu de mœurs, de vertus, et effacent tous les crimes. — Il y a quelque vérité dans votre diatribe, mais convenez d’un peu de légèreté française dans votre conduite: pourquoi faire le galant avec des inconnues, des filles à marier? Adressez-vous aux femmes: elles ne respirent qu’amour et volupté; vous ne courez aucun risque avec elles, sinon d’être poignardé si vous êtes infidèle; mais les filles sont sacrées: on ne peut y toucher que sous peine de mariage. Ce n’est pas qu’elles soient plus sages, car j’ai vu des filles de onze à douze ans sur le point d’être mères. — N’avez-vous pas assez de crédit pour me tirer d’ici? — Hélas! non; j’ai déjà fait quelques démarches: elles ont été infructueuses; et l’on m’a conseillé de ne pas me mêler d’uneaffaire qui regardait l’église. On dit la colère des rois terrible: les foudres de l’inquisition sont encore plus redoutables. Mais voici un moyen que je crois sur pour ravoir votre liberté. Écrivez à Madrid à monsieur le comte d’Ossun, votre ambassadeur; peignez-lui exactement votre situation, l’injustice criante que vous éprouvez: je me charge de la présentation de votre lettre, et de la faire appuyer. J’embrassai avidement cette espérance, et don Inigo retourna chez lui pour m’envoyer du papier, de l’encre et des livres, et me promit de revenir me voir chaque fois qu’il en aurait la permission; il ajouta que Rosalie, très-affligée, avait fait une neuvaine à la sainte Vierge pour obtenir ma délivrance.

Patience, patience, s’écriait Panurge en méditant sa vengeance: mais moi je ne voulais me venger de personne; je n’aspirais qu’a briser mes fers.

L’après-dînée le geolier m’apporta une lettre; je l’ouvris avec empressement: mais quelle fut ma surprise, quand je vis au bas le nom d’Angélique Paular! Dans un premier accès de colère je faillis à la déchirer; ensuite, par réflexion, et peut-être par curiosité, je me déterminai à la lire: voici son style.

«Senor, mio cavallerodon Louis, je vous ai vu aurefrescode laduquesadona Eleonora, où votre physionomie, voire air noble et spirituel me frappèrent. Vous avez applaudi lorsque j’ai dansé lefandango; depuis je n’ai songé qu’à vous la nuit et le jour. Vous avez passé sous mon balcon, où je restais des heures entières pour vous voir un moment; j’ai prié saint Nicolas, le patron des jeunes filles, de m’être propice, et de me faire aimer de vous;[144]je vous ai jeté un chapelet, des fleurs, que vous avez acceptés; je vous ai écrit un billet, vous m’avez répondu; je vous ai demandé un anneau, gage sacré du mariage, et vous me l’avez donné; ingrat!pourquoi me trompiez-vous, si vous ne m’aimez pas? Vous êtes gentilhomme, militaire et chrétien; vous devez aimer Dieu et l’honneur. Je suis aussi noble que vous, et aussi bonne chrétienne.Per el dolcissimo nombre de Jesus,[145]consentez à me donner votre main, et j’oublierai tous vos torts, et vous serez, après Dieu et la Vierge, ce que j’aimerai le plus au monde.Pido à dios guarde su vida muchos anos.[146]Angelica y Thecla y Theresa Paular.»

«Senor, mio cavallerodon Louis, je vous ai vu aurefrescode laduquesadona Eleonora, où votre physionomie, voire air noble et spirituel me frappèrent. Vous avez applaudi lorsque j’ai dansé lefandango; depuis je n’ai songé qu’à vous la nuit et le jour. Vous avez passé sous mon balcon, où je restais des heures entières pour vous voir un moment; j’ai prié saint Nicolas, le patron des jeunes filles, de m’être propice, et de me faire aimer de vous;[144]je vous ai jeté un chapelet, des fleurs, que vous avez acceptés; je vous ai écrit un billet, vous m’avez répondu; je vous ai demandé un anneau, gage sacré du mariage, et vous me l’avez donné; ingrat!pourquoi me trompiez-vous, si vous ne m’aimez pas? Vous êtes gentilhomme, militaire et chrétien; vous devez aimer Dieu et l’honneur. Je suis aussi noble que vous, et aussi bonne chrétienne.Per el dolcissimo nombre de Jesus,[145]consentez à me donner votre main, et j’oublierai tous vos torts, et vous serez, après Dieu et la Vierge, ce que j’aimerai le plus au monde.Pido à dios guarde su vida muchos anos.[146]

Angelica y Thecla y Theresa Paular.»

Je lui répondis sur-le-champ:

«Mademoiselle,»Je prie la Sainte Vierge de vous guérir de votre amour; elle vous doit cette guérison, puisque vous êtes fidèle à son culte. Il est vrai que j’ai applaudi à la légèreté de votre danse, que j’ai ramassé votre chapelet, et que je vous ai donné un anneau; mais reconnaissez à ces procédés la galanterie et la politesse françaises,et non le zèle elles désirs d’un amant. Je ne le suis, ni ne veux l’être; croyez qu’il faudrait un miracle de laMadonne, ou de votre Saint Nicolas, pour changer mon cœur, et me décider à vous épouser. Renoncez, je vous prie, à ce projet; si vous m’aimez comme vous le dites, faites-moi rendre ma liberté. Alors je prierai la Vierge de jeter un regard de bonté sur vous, et de vous donner un mari digne de vos charmes, et qui sentira, mieux que moi, le prix de vos bontés et de votre tendresse.Pido à Dios guarde su vida muchos anos.»Louis de Saint-Gervais,Capitaine au service de France.

«Mademoiselle,

»Je prie la Sainte Vierge de vous guérir de votre amour; elle vous doit cette guérison, puisque vous êtes fidèle à son culte. Il est vrai que j’ai applaudi à la légèreté de votre danse, que j’ai ramassé votre chapelet, et que je vous ai donné un anneau; mais reconnaissez à ces procédés la galanterie et la politesse françaises,et non le zèle elles désirs d’un amant. Je ne le suis, ni ne veux l’être; croyez qu’il faudrait un miracle de laMadonne, ou de votre Saint Nicolas, pour changer mon cœur, et me décider à vous épouser. Renoncez, je vous prie, à ce projet; si vous m’aimez comme vous le dites, faites-moi rendre ma liberté. Alors je prierai la Vierge de jeter un regard de bonté sur vous, et de vous donner un mari digne de vos charmes, et qui sentira, mieux que moi, le prix de vos bontés et de votre tendresse.Pido à Dios guarde su vida muchos anos.»

Louis de Saint-Gervais,

Capitaine au service de France.

J’écrivis aussi une lettre fort détaillée et fort pathétique à M. le comte d’Ossun notre ambassadeur à Madrid.

Parmi les livres que m’avait envoyés don Inigo, je trouvai un exemplaire deFray Gerondio, ouvrage plein de sel et de philosophie, d’un jésuite nommé le pèreIsla. C’est une satire très-enjouée, très-ingénieuse, contre les mauvais prédicateurs. Selon lui l’un de cesprêcheurs, comme les nomme Montaigne,fait dire à Dieu: «Les vices, les crimes des chrétiens ne sont que des bagatelles, des fautes légères; les hérétiques, les juifs, les mahométans, voilà mes vrais ennemis, ceux que j’abhorre, parce qu’ils m’attaquent dans ma réputation, dans mon honneur et dans ma gloire». Un autre sermoneur, voulant prouver à son auditoire comme quoi Dieu voyait tout sans être vu, s’enfonça dans le fond de sa chaire, et de-là cria à ses auditeurs: «Me voyez-vous? — Non, répondirent plusieurs voix. — Eh bien, moi, je vous vois tous (il regardait alors par un petit trou pratiqué dans la chaire); c’est ainsi que Dieu vous aperçoit sans être vu de vous.» Il faut convenir que ce sermon est digne d’être prêché devant les Caffres ou les Hottentots. Voici des extraits de deux sermons, tout aussi bizarres, du fameux Vincent Ferrier, le patron de Valence. Ces discours,sermones sancti, sont mêlés de fragments de latin. La Fontaine a trouvé le calendrier des vieillards dans son panégyrique de Saint Jean-Baptiste.

«Vous savez, mes frères, dit Saint Vincent, l’histoire de cette dévote qui, toutes les fois que son mari lui adressait une requête amoureuse, trouvait toujours quelqu’excuse pour le refuser. Si c’était le dimanche: Quoi! disait-elle,songer à cette drôlerie le jour de la résurrection de notre Seigneur? Si c’était le lundi: Ah! monsieur, penser aux vivants le jour où vous devez prier pour les morts! Le mardi, c’était la fête des anges; le mercredi, c’est aujourd’hui que J. C. a été vendu; le jeudi, c’est le jour que notre Seigneur est monté au Ciel; le vendredi, notre Sauveur est mort pour nous sur la croix; le samedi était un jour consacré à la Vierge. Ce pauvre mari, voyant qu’elle avait toujours quelque excuse en main, appela sa servante, et lui dit: Marie, vous viendrez ce soir passer la nuit avec moi. — Volontiers, monsieur. La femme voulut alors prendre sa place auprès de son époux. — Non pas, s’il vous plaît, madame; nous sommes, nous, de pauvres pécheurs, vous aurez la bonté de prier Dieu pour nous. Il ne voulut plus entendre parler d’elle, et continua de se damner avec sa servante.»

«Vous savez, mes frères, dit Saint Vincent, l’histoire de cette dévote qui, toutes les fois que son mari lui adressait une requête amoureuse, trouvait toujours quelqu’excuse pour le refuser. Si c’était le dimanche: Quoi! disait-elle,songer à cette drôlerie le jour de la résurrection de notre Seigneur? Si c’était le lundi: Ah! monsieur, penser aux vivants le jour où vous devez prier pour les morts! Le mardi, c’était la fête des anges; le mercredi, c’est aujourd’hui que J. C. a été vendu; le jeudi, c’est le jour que notre Seigneur est monté au Ciel; le vendredi, notre Sauveur est mort pour nous sur la croix; le samedi était un jour consacré à la Vierge. Ce pauvre mari, voyant qu’elle avait toujours quelque excuse en main, appela sa servante, et lui dit: Marie, vous viendrez ce soir passer la nuit avec moi. — Volontiers, monsieur. La femme voulut alors prendre sa place auprès de son époux. — Non pas, s’il vous plaît, madame; nous sommes, nous, de pauvres pécheurs, vous aurez la bonté de prier Dieu pour nous. Il ne voulut plus entendre parler d’elle, et continua de se damner avec sa servante.»

Voici un autre sermon sur la parure des femmes.

«N’est-ce pas faire l’œuvre du démon que de vouloir changer, comme font les femmes, en se peignant le visage, ce que Dieu a créé? Sentez-vous, mesdames, quel affront c’est pour Dieu? corrigeriez-vous le tableau d’un habilepeintre? Dieu n’a pas besoin qu’on lui montre à peindre, il en sait bien autant que vous. Il vous a donné un sein rond et volumineux, et vous voulez vous faire une petite gorge; il vous a donné de petits yeux, et vous en voulez de grands; vous êtes nées avec des cheveux noirs, et vous les changez en crins roux, comme la queue d’un bœuf. Aussi qu’arrive-t-il? quand vous priez Dieu, il détourne la tête, et prend vos figures pour des têtes de diables; et si vous lui disiez: Seigneur, je suis votre créature; il vous répondrait: vous mentez, je ne vous connais pas.»

«N’est-ce pas faire l’œuvre du démon que de vouloir changer, comme font les femmes, en se peignant le visage, ce que Dieu a créé? Sentez-vous, mesdames, quel affront c’est pour Dieu? corrigeriez-vous le tableau d’un habilepeintre? Dieu n’a pas besoin qu’on lui montre à peindre, il en sait bien autant que vous. Il vous a donné un sein rond et volumineux, et vous voulez vous faire une petite gorge; il vous a donné de petits yeux, et vous en voulez de grands; vous êtes nées avec des cheveux noirs, et vous les changez en crins roux, comme la queue d’un bœuf. Aussi qu’arrive-t-il? quand vous priez Dieu, il détourne la tête, et prend vos figures pour des têtes de diables; et si vous lui disiez: Seigneur, je suis votre créature; il vous répondrait: vous mentez, je ne vous connais pas.»

Il recommande ensuite aux dames de porter du linge blanc,ne vir sentiat malum odorem. Il appelle les moinesgrossos porcos. La lecture de cet ouvrage adoucit l’ennui de ma captivité. Cicéron, en parlant des livres, a dit:adversis solatium et perfugium præbent.[147]

Je reçus une lettre de don Pacheco qui me parlait du désir que lui et Séraphine avaient de me revoir; ils accusaient la longueur de mon voyage.

«Je trouve, me disait-il, ma fille triste etpréoccupée; sans doute votre retard en est la cause. Hâtez-vous donc, mon cher capitaine; plus de délais, plus d’excuses: le véritable amant franchit les montagnes, traverse les rivières à la nage, combat, terrasse les géants et les monstres pour jouir de la présence céleste de sa bien-aimée. Arrivez donc bien vite, et nous vous recevrons au bruit des tambours et des castagnettes. Séraphine, à votre arrivée, parerael senor San Josephd’un habit magnifique, de belles dentelles, et l’entourera de fleurs et de lumières pour le remercier de votre heureux retour.[148]Dios guarde a usted.Don Pacheco y Nunes Lasso.»

«Je trouve, me disait-il, ma fille triste etpréoccupée; sans doute votre retard en est la cause. Hâtez-vous donc, mon cher capitaine; plus de délais, plus d’excuses: le véritable amant franchit les montagnes, traverse les rivières à la nage, combat, terrasse les géants et les monstres pour jouir de la présence céleste de sa bien-aimée. Arrivez donc bien vite, et nous vous recevrons au bruit des tambours et des castagnettes. Séraphine, à votre arrivée, parerael senor San Josephd’un habit magnifique, de belles dentelles, et l’entourera de fleurs et de lumières pour le remercier de votre heureux retour.[148]Dios guarde a usted.

Don Pacheco y Nunes Lasso.»

Cette lettre aigrit ma douleur, irrita mon impatience. Quoi! disais-je, la belle Séraphinelanguit, souffre de mon retard, occasionné par le fol amour d’une laide créature qui me retient en prison, qui veut m’épouser malgré moi, m’enlever à celle que j’adore! Non, belle Séraphine, je vivrai et mourrai fidèle! Ce qui augmentait mes craintes et mon inquiétude, c’était le motif de ma détention. Séraphine croira-t-elle à mon innocence? La jalousie est incrédule. Un jaloux est comme un voyageur qui se trouve la nuit dans une forêt; son imagination change en spectres, en fantômes, tous les objets qui frappent ses yeux. Au milieu de cette agitation, je crus pourtant qu’un récit sincère me justifierait mieux que tous les subterfuges du mensonge.La verdad, dit un proverbe espagnol,come olio siempre anda en so.[149]Je répondis à don Pacheco, en lui racontant naïvement mon malheur et sa cause, et l’assurant que je braverais plutôt les foudres de l’inquisition, les tortures, la mort, que de consentir à épouser la senora Angelica.

Heureusement un bel esprit espagnol vint partager et adoucir ma captivité. Il s’appelaitdon Manuel Castillo. Il se disait de la famille de don Joseph Castillo, peintre, qui a laissé un nom en Espagne. Le besoin, la solitude nous lièrent bientôt: il me conta la cause de son emprisonnement. Un grand d’Espagne, le duc de Figueroas, l’avait surpris tête-à-tête avec sa maîtresse, et l’avait insulté vivement. Don Manuel s’était vengé en poète, par des épigrammes; et le duc, en grand seigneur, avait abusé de son crédit pour le faire enfermer.

Ce grand seigneur descendait de l’illustre famille des Figueroas, qui délivra l’Espagne d’un tribut imposé par un roi Maure. Le prince espagnol devait fournir annuellement cent jeunes filles pour le sérail du Miramolin. A leur arrivée, elles étaient renfermées dans un château près de Tolède, où les Maures venaient successivement les prendre pour les envoyer en Afrique, comme l’on choisit des volailles dans une basse-cour. En 844 des cavaliers de Galice attaquèrent et défirent les Maures qui venaient recevoir le tribut. Le champ où se passa cette affaire était couvert de figuiers, ce qui fit donner le nom de Figueroas aux libérateurs des jeunes victimes.[150]

Don Manuel était de petite stature, et avait sur son dos une proéminence qui n’embellissait pas sa taille. Mais il supportait gaîment son fardeau. Les stoïciens, disait-il, assurent que le sage, fût-il même contrefait, est le plus beau des hommes; il faut que cela soit vrai, car le sage Cratès, quoique doublement bossu, gagna le cœur de la belle Hyparchia. Des yeux noirs, pleins de feu, une physionomie ouverte, spirituelle, qui est la beauté des hommes, ainsi que l’air doux et modeste est celle des femmes, fesaient oublier la difformité du Cratès moderne, qui avait eu des succès en amour, et trouvé plus d’une Hyparchia. Doué d’une imagination vive et féconde, il était grand improvisateur: cette sorte de poètes est aussi nombreuse en Espagne qu’en Italie, surtout dans l’Andalousie et dans le royaume de Valence. Amants de la liberté et du plaisir, ils vivent dans l’insouciance et l’inaction; leur talentbrille principalement dans les petites chansons, nomméesdécimas. Je donnais quelquefois à don Manuel un dernier vers, et sur-le-champ il en composait neuf autres, adaptés pour le sens et la rime, à celui que je lui avais donné. Il prétendait que les poètes espagnols descendaient des troubadours français. Il me conta qu’en 1388, un roi d’Aragon envoya une ambassade au roi de France, pour lui demander des poètes et des feseurs de chansons. Le roi de France fit partir aussitôt une compagnie de troubadours, qui apporta la gaie science et les plaisirs à la cour d’Aragon. Si votre monarque, lui dis-je, nous fesait aujourd’hui la même demande, nous pourrions lui fournir une légion de rimeurs parmi nous plus épais que mouches en vendange.

Don Manuel n’était pas seulement un enfant d’Apollon; il était aussi un élève d’Euterpe: il chantait très agréablement et s’accompagnait de la guitare ou de la harpe. Il avait la littérature d’un bel esprit; il connaissait ses poètes latins et espagnols; il parlait mal l’idiome français, mais il comprenait parfaitement nos auteurs. Il m’avoua qu’il n’avait étudié notre langue que pour lire Voltaire et Gil-Blas, quoique ce roman soit très-bien traduit en espagnol.J’ai lu, me disait-il, votre Racine; mais son principal mérite est dans le charme de son style, perdu souvent pour un étranger. Corneille me plaît davantage: la hauteur, l’énergie de ses pensées me ravissent. Il n’a manqué à ces deux grands poètes, que la verve et la fécondité d’imagination de Lopez de Vega et de Calderon. — Et à vos fameux auteurs, répliquai-je, que la sagesse et le goût des deux poètes français. Don Manuel ne fesait aucun cas des sciences abstraites; il appelait la métaphysique un ballon de billevesées; la botanique l’étude des gens pauvres d’imagination, et la chronologie la science des pédants. Il ajoutait qu’Adam s’était piqué les doigts, pour avoir touché à l’arbre de la science. Il était grand amateur de la bonne chère; il se disait docteur en l’art de boire; il était surtout passionné pour les femmes: la laideur même, pourvu qu’elle fût jeune, était pour lui une divinité. Non, s’écriait-il souvent, ce sexe ne sort pas de la côte d’un homme; il est émané, comme les fleurs, d’un rayon céleste. Milton, l’aveugle, a mérité sa cécité pour avoir appelé les femmes un beau défaut de nature (fair defect of nature).

Ce poète jovial était né dans la célèbre ville de Toboso, capitale de la Manche. Platon, medisait-il, rendait grâces aux Dieux de ce qu’ils l’avaient fait naître dans Athènes; et moi je les remercie de m’avoir jeté dans la Manche, et deux mille quatre cents ans plus tard. Ma chère patrie est le pays de la joie, de la danse et de l’amour. Je lui demandai des nouvelles de la belle Dulcinée. — Elle est, me répondit-il, avec Don Quichotte et Sancho dans les Champs-Élysées de Virgile, ou dans la région des héros d’Ossian: mais le petit bois où le chevalier de la Triste Figure attendait sa Divinité, existe encore. Plus d’un poète y va composer sességuidillas,[151]qui sont comme notre vin, les meilleures d’Espagne.[152]C’est dans la Manche que l’imagination brillante de Miguel Cervantes Saavedro, a enfanté le premier roman du monde. Je vous raconterai, au sujet de ce roman, une anecdote qui prouve son mérite. Philippe III aperçut de son balcon, un étudiantqui, en lisant, se frappait souvent le front et riait aux éclats. Cet homme est fou, dit le roi, ou il lit Don Quichotte. Il l’envoya savoir, et en effet, l’étudiant lisait ce chef-d’œuvre.

Il n’est pas, dans mon pays, de villageois, de jolie paysanne, qui ne connaisse le chevalier de la Triste Figure et son écuyer Sancho. Nous avons encore un puits qui porte le nom de ce preux chevalier, où l’auteur prétend qu’il fit la veille des armes.[153]Je le priai de me donner quelque notice de la vie de ce grand écrivain. En France, son nom est plus connu que sa personne. — Je vais vous débiter tout ce que j’en sais. Il est né à Alcala de Henares, et, à la honte de l’Espagne, il est mort à l’hôpital en 1616, âgé de soixante-neuf ans; il avait une telle ardeur pour s’instruire, qu’il ramassait jusqu’aux morceaux de papier qu’il trouvait dans les rues, dans l’espoir d’y découvrir quelque chose; il fut poète et guerrier. Il perdit la main gauche à la bataille de Lépanthe; du moins il en perdit l’usage.Il fut prisonnier cinq ans à Alger: c’est à son retour qu’il fit des pastorales et des comédies. La première partie de son roman parut à Madrid en 1605, et eut un succès prodigieux. Elle fut traduite dans toutes les langues. La suite ne fut publiée qu’en 1615. Cet ingénieux écrivain, attaqué d’une hydropisie mortelle, répondit à un étudiant qui lui conseillait de s’abstenir de boire: D’autres m’ont donné le même conseil; mais je suis comme les plantes: tant qu’elles vivent elles aspirent les sucs de la terre. Ma vie tend à sa fin; et je trouve, par l’examen journalier de mon pouls, que dimanche prochain, au plus tard, il achèvera sa besogne, et moi, mon voyage. Après avoir reçu les sacrements le 18 avril 1616, il attendit la mort avec tranquillité. Dans cet état il disait et dictait des choses fort plaisantes; il dicta la dédicace, pour le comte de Lemos, d’un ouvrage intituléles Travaux de Percile et de Sigismonde. Il lui disait: J’ai un pied à l’étrier; en partant pour les sombres bords, je salue monseigneur de mon dernier soupir: hier on me donna l’extrême-onction, et aujourd’hui je dicte ceci. Peu de temps avant d’expirer il proféra ces dernières paroles: «Adieu, ma chère cabane, et toi, Madrid,adieu; adieu, fontaines, Prado, et vous, campagne qui produit le nectar, où coule l’ambroisie; adieu, aimables et douces sociétés; adieu, théâtre, dont nous avons banni le sens commun; adieu, pâle famine, je quitte aujourd’hui mon pays pour éviter le triste sort de mourir à ta porte.» Mais rentrons dans la Manche. Vous citez, en France, l’enjouement et la vivacité des Provençales et des Languedociennes: nos belles de la Manche sont encore plus vives et plus enjouées; elles sont grandes, sveltes et jolies. Ce qui les rend plus aimables et plus piquantes, c’est leur penchant au plaisir et à l’amour; dès quelles entendent une guitare ou une seguidille, elles accourent en foule, dansent à la voix du chanteur, et au son de la guitare d’un aveugle qui accompagne la voix; et elles dansent avec tant de justesse et de grâces, prennent des attitudes si voluptueuses, quesanAntonio ousanFrancisco sentiraient sous leur froc leur vieux sang bouillonner dans les veines. Nos villageois même, vêtus encore comme Sancho, l’estomac couvert d’une vaste ceinture de cuir, dansent très-agréablement. Enfin, si Londres et Cadix sont les pays où le commerce a le plus d’activité et d’étendue, la Manche est le pays del’Espagne où l’on chante et l’on danse le plus, ce que je préfère, car j’aime mieux rire et jouir que m’enrichir. J’aime beaucoup, lui dis-je, l’enjoûment et l’agilité de vos concitoyennes; mais votre guitare est un instrument bien triste: nous avons, dans le midi de la France, le tambourin et le galoubé, qui sont vraiment les organes de la joie et du plaisir.

Pour finir le portrait de don Manuel, au sortir de table, après un bon repas, il était sceptique ou déiste. En pleine santé, il ne songeait qu’au plaisir, se moquait des prêtres, et ne pensait non plus à la religion qu’aux habitants de la lune. Il disait alors que des trois paradis imaginés par les juifs, les chrétiens et les musulmans, c’était celui des musulmans qui le tentait le plus. «Le paradis des chrétiens me paraît sérieux et monotone; celui des juifs, selon le Talmud, est triste et ridicule; ils prétendent qu’ils mangeront d’un poisson que Dieu leur prépare depuis le commencement du monde, et qu’ils boiront du vin d’une bouteille que Dieu leur tient en réserve: je leur souhaite bon appétit; mais les houris de Mahomet sont bien séduisantes, et embellissent bien un paradis.» Ce poète n’a pas toujours pensé de même; à l’âge de quinze ans, ayant lu laViede saint Augustin, navré de repentir comme lui, sans être encore aussi coupable, embrasé d’une ferveur nouvelle, il prit l’habit de saint Dominique; mais au bout de dix-huit mois, moins heureux qu’Augustin, la grâce l’abandonna, il jeta le froc pour courir après une jeune fille, et le jacobin embrassa la secte d’Épicure; mais au moindre danger, au premier accès de fièvre, il voyait le diable prêt à le saisir. Il craignait le tonnerre, et tant que l’orage durait, il restait froid et silencieux: mais aussitôt qu’il cessait, il reprenait sa gaîté, et avouait que le seigneur Jupiter lui avait fait grande peur avec sa foudre à neuf rayons. Au reste, disait-il, je ne prétends pas être plus brave que l’empereur Auguste, qui allait se cacher quand le tonnerre grondait. Je partageai mon dîné avec ce bel esprit de la Manche, et comme Bacchus, après l’Amour, était sa seconde divinité, il avait apporté, avec une chemise, quelques livres, et sa guitare, deux bouteilles d’excellent vin.Nunc est bibendum, s’écriait-il en le versant,dissipat evius curas edaces. Je gage, ajoutait-il, que vous n’avez jamais bu d’aussi bon vin! c’est du Lagrima de Malaga, qui est le tocane, ou la mère goutte du raisin d’un des meilleurs cantons de cetteprovince. Si Horace l’avait connu, il aurait chassé de sa table et de ses vers son gros Falerne, et son vieux Cécube, pour boire et célébrer le Lagrima. — Puisque vous connaissez si bien le vin de ce canton, si cher au fils de Sémélé, apprenez-moi quelle est la quantité qu’il produit, et quels sont ceux de meilleure qualité.— On récolte, année commune, dans la banlieue de Malaga, environ soixante-dix mille arrobes de vin.[154]Les plus estimés, après le Lagrima, sont le Tierno, le Moscatel, et surtout le Pedro-Ximenès. On classe encore ces vins suivant le temps de leurs récoltes. La première se fait au mois de juin, et donne un vin qui a la consistance du miel. La seconde est en septembre, elle produit un vin sec et plus agréable: on cueille ensuite les raisins tardifs, qui produisent le véritable Malaga. Parmi les bons vins on place encore celui deGuindas, c’est du Malaga ordinaire, dans lequel on fait infuser des bourgeons de bigarreautiers, dont le fruit s’appelle iciguinda.

L’après-dînée, don Manuel, fidèle à la coutume et au sommeil, fit la sieste; je ne pus l’imiter, et je lus Don Quichotte. A son réveil nous le lûmes ensemble, et il m’en fit remarquer les beautés, l’agrément, et le sel des saillies, émoussé, disait-il, dans nos traductions françaises, ajoutant que les traductions italiennes et portugaises étaient bien supérieures à la nôtre. Nous quittâmes la prose de Cervantes pour la poésie de l’Araucana, poème de don Alonzo Ersilla que don Manuel plaçait à coté de l’Arioste, du Tasse et de Milton.[155]Vous êtes Espagnol, lui dis-je, commemonsieur Josse était orfèvre. — Je sais, me répondit-il, que Voltaire critique ce beau poème;mais l’ingénieux auteur de Don Quichotte, et vingt de nos beaux esprits l’admirent, et ontnommé ce poète le Lucain, ou l’Homère espagnol. Voltaire n’entendait pas notre idiome, le plus riche de l’univers, dont l’harmonie imite le cri des animaux, le murmure de l’onde fugitive, le bruit du tonnerre, le sifflement des vents. Charles-Quint, qui parlait alternativement italien, français, allemand et espagnol, réservait cette dernière langue pour Dieu et pour les jours de représentation. Selon la tradition orale du pays, Dieu, sur le mont Sinaï, parlait à Moïse dans le dialecte castillan. — Apparemment qu’il ne savait pas encore l’hébreu. — A propos de l’Araucana, je vous confierai que j’ai sur le métier un grand poème descriptif sur la Nature, en dix-huit chants;j’embrasse dans mon plan, les cieux, la terre et la mer, les hommes et les animaux. — Ce plan est magnifique; vous allez promener voire lecteur dans une vaste galerie, d’où il sortira les yeux et la tête fatigués. — Ce n’est pas mon affaire; pour le reposer, j’accumulerai les notes, j’en ai déjà une grande provision. Dans la première, je rappelle la mort d’Abel. — De peur qu’on ne l’oublie. — La seconde peindra le déluge universel. — Que sans doute vous prouverez? — Dans ma troisième, je conterai les amours d’Héro et de Léandre; dans la quatrième, je citerai quelques événements du siége de Troie; dans la cinquième, je vous mène à la bataille d’Actium. — Vous allez étaler une vaste érudition, et vous pouvez mettre pour épigraphe, à la tête de ces notes:


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