Chapter 8

Il n’est pas de degré du médiocre au pire.

Il n’est pas de degré du médiocre au pire.

Il n’est pas de degré du médiocre au pire.

Il n’est pas de degré du médiocre au pire.

Cette leçon me désenchanta; je donnai son congé à Pégase; je le rappelai pourtant à la sourdine, pour finir ma tragédie de Tarquin-le-Superbe, dont je parlerai bientôt.

Au lieu de faire la description de Bordeaux, qui est partout, je citerai deux anecdotes arrivées pendant mon séjour. La première peint les mœurs du maréchal de Richelieu, l’autre celles des femmes de sa cour. Le maréchal, frappé de la beauté de madame de ..., femme d’un président au parlement, chercha tous les moyens de s’assurer cette belle proie. Cette dame, ainsi que les autres femmes de son état, paraissait rarement chez lui, et n’y allait que par bienséance et par devoir. Le galant maréchal l’invita à un grand souper, où devait se tirer une loterie, inventée par sa munificence, pour faire tomber un lot considérable à l’objet de ses vœux; mais elle n’y parut point. Le maréchal, quoiqu’un peu déconcerté, continua sa loterie, et voulut que, malgré son absence, la présidente eût un billet.Le sort, comme on s’y attendait, lui fut favorable, et elle gagna une très-belle boîte d’or.

Le lendemain, le capitaine des gardes du maréchal, son proxénète, quoique qualifié de comte, porta ce beau présent à son adresse; mais la présidente le refusa, en disant qu’elle ne recevait de présents de personne. Mais, madame, lui dit ce messager, Louis XIV fesait souvent de ces loteries pour les dames de sa cour. Il n’appartient, répond fièrement la présidente, qu’à Louis XV de l’imiter. Cette réponse fit cesser toutes les poursuites.

L’autre anecdote regarde un capitaine du régiment de Clermont, cavalerie, et une dame d’Alp..., femme très-galante: elle avait reçu les hommages, et bientôt fait le bonheur de ce militaire. Le régiment eut un démêlé avec le directeur de la comédie; et les officiers assemblés donnèrent tous leur parole d’honneur de ne pas y mettre les pieds, et de plus condamnèrent à une amende de dix louis celui qui manquerait à sa parole. L’amant de madame d’Alp... se rendit chez elle l’après-dînée, et la trouva qui se préparait à aller au spectacle. Chevalier, lui dit-elle, vous me donnerez la main. Celui-ci allégua les motifs qui lui défendaient de l’accompagner. Plaisant motif, dit-elle,pour un amant! Eh bien! au pis aller, vous donnerez dix louis; songez que je le veux. Le chevalier obéit. Après la comédie, il se rendit au souper de ses camarades, et jeta en entrant dix louis sur la table, en avouant qu’il sortait de la comédie. Votre argent ne vous absout pas, s’écria un de ses camarades; il n’y a qu’un lâche qui manque à sa parole. Une affaire fut inévitable: ils allèrent se battre le lendemain à la pointe du jour; le malheureux amant reçut un coup d’épée dans la poitrine et expira sur le champ de bataille. Il fut vivement regretté de tout son régiment. Deux jours après, madame d’Alp... était fort tranquillement dans sa loge à la comédie. A sa vue, mon sang bouillonna dans mes veines; et sans un de mes camarades, je crois que j’allais l’insulter.

Je reçus à cette époque une lettre du vicomte de Beaupré, qui m’annonçait, avec des transports d’allégresse, qu’il aurait bientôt le bonheur d’être père. Il ajoutait que sa femme était dans l’ivresse de la joie, qu’elle s’écriait vingt fois par jour: Bientôt je serai mère! j’aurai un enfant. Ah! comme je vais l’aimer, le caresser, le soigner! Elle m’écrivait dans une apostille: Mon cher chevalier, ma grossesse me jette dans un terrible embarras: monmari veut un garçon, et moi je désire une fille. A quoi me décider? Il y a beaucoup de raisons pour et contre. Que me conseillez-vous? Je lui conseillai de faire deux jumeaux d’un sexe différent.

Je me plaisais beaucoup à Bordeaux, où je voyais très-bonne compagnie, où je cultivais à la fois les plaisirs et les lettres. Mais les militaires, comme les moines, sont errants sur la terre: un ordre envoya le régiment à Perpignan. Il fallut quitter ses liaisons, ses maîtresses; il y eut des pleurs répandus, des promesses de revenir bientôt; promesses qui furent gravées sur le sable. Pour moi, je pense que le souvenir encore récent de la tendre Cécile, me sauva d’un attachement. La personne que je regrettai le plus à Bordeaux, fut M. de Secondat. J’allai prendre congé de lui; il me dit en m’embrassant: Mon jeune ami, vous allez passer votre vie dans les garnisons; elles sont tristes, leurs sociétés insipides: mais celui qui pense, qui sait s’occuper, est bien partout, dans un grand bal, dans la solitude: l’ennui, comme le vice, est enfant de l’oisiveté. Je lui promis de ne point oublier ses leçons, ni son exemple. Arrivé à Perpignan, je me rappelai le sage de Bordeaux; et, pour remplir le videde mes journées, je repris ma tragédie. Tarquin-le-Superbe était encore vivant dans mon porte-feuille; je prononçai l’arrêt de sa mort sous la dictée de Melpomène. J’entassai vers sur vers; et de rime en rime, je parvins au dénouement, et Tarquin périt assassiné.

Ma pièce était dans toute sa perfection, lorsque le maréchal de ..., gouverneur du Roussillon, arriva à Perpignan. On lui parla de mon œuvre tragique, et il me témoigna le désir de l’entendre. Un simple capitaine n’oserait refuser un maréchal de France; peut-être mon amour-propre obéissait avec plaisir. Le maréchal composa l’aréopage qui devait me juger, des personnages de la ville les plus distingués et les plus éclairés, de l’état-major du régiment, du major et du commandant de la place; de deux récolets, lumière de l’ordre; de deux avocats; de six belles dames, engouées du bel esprit; de trois abbés, dont l’un fesait des couplets, le second les chantait, et le troisième les mettait en musique, de plus composait des romans et prêchait des panégyriques de saints dans les couvents de religieuses.

Après que l’on eut pris des glaces, mangé des biscuits et des confitures, on apporta unepetite table et deux bougies. Je m’assis, armé de mon manuscrit. L’aspect de cette brillante et savante assemblée troubla un peu ma confiance; mais, après avoir balbutié une vingtaine de vers, mon amour-propre se rassura. L’enthousiasme me saisit, et je récitai chaque acte presque tout d’une haleine. Je fus d’autant plus rassuré et enhardi, qu’à la fin du premier acte les applaudissements retentirent, et éveillèrent le major de la place et le lieutenant-colonel du régiment, qui aussitôt s’empressèrent de mêler leurs louanges et leurs battements de mains, à ceux de l’assemblée.

Parmi les aréopagistes femelles qui me jugeaient, brillait la marquise de Saint-Hilaire. La maturité de son âge ayant donné la chasse aux amours, son ame flottait entre la dévotion et l’amour du bel esprit. Dans son indécision, tantôt elle lisait Bourdaloue, Massillon, et tantôt la nouvelle Héloïse, Voltaire et la Pucelle. Les rayons de la grâce n’avaient pas encore agi assez vivement sur son cœur, et elle était trop âgée pour suffoquer de l’amour divin. Un jour elle avait à sa table des philosophes, des déistes, des poètes; le lendemain son confesseur, son curé et des moines: et cette marquise qui passait ses hivers à Toulouse, au milieu desérudits et des poètes de cette belle contrée, qui se trouvait à toutes les séances académiques des jeux floraux, qui, dans un assez long séjour à Paris avait soupé avec Dorat, dîné avec l’abbé de Voisenon, déjeûné à l’anglaise chez l’abbé Raynal, et qui avait reçu plusieurs lettres et des vers de Voltaire, qui l’appelait Sapho, vers qu’elle montrait à tout le monde; qui de plus était abonnée au Mercure, était l’oracle de cette assemblée. La lecture finie, on attendit son jugement; personne n’osait parler avant elle: enfin elle s’expliqua. La protase était lumineuse, l’intrigue se développait avec art, l’intérêt était bien gradué, les caractères étaient soutenus, la péripétie lui avait arraché des larmes, elle qui n’avait pas pleuré depuis vingt ans. Elle me reprocha cependant des négligences de style, des longueurs au second acte, et surtout au quatrième, où l’action doit courir. Ce jugement fut adopté par le maréchal et l’état-major de la place, et par les belles dames. Les abbés trouvèrent que j’avais des vers raciniens; les récolets en avaient remarqué dignes de Corneille; mais ils ajoutèrent que c’était un dangereux exemple que de faire assassiner un roi par un républicain; que d’ailleurs j’avais quelques maximes insidieusesque la Sorbonne ne passerait pas. On se passera de la Sorbonne, s’écria le major de la place; enfin le résultat de toutes les opinions fut qu’après les corrections indiquées par madame la marquise, ma tragédie aurait à Paris le succès le plus brillant. Alors le maréchal m’invita à remettre l’ouvrage sur le métier. Oui, s’écria l’abbé romancier et prédicateur:Nocturnâ versate manu, versate diurnâ. Le maréchal ajouta: Je retourne bientôt à Paris; je me charge de présenter votre pièce aux Français, qui me remercieront d’un si beau présent. J’hésitai quelque temps; mon amour-propre disait oui et non; ce qui m’encourageait, c’est que toutes les femmes et les abbés avaient pleuré. L’état-major seul et les récolets m’avaient refusé des larmes. Mais les moines ne pleurent pas aisément; et les militaires, après une guerre de sept ans, ont l’ame endurcie, et les canaux des pleurs ossifiés. Enfin les instances, les éloges de la marquise fixèrent mon incertitude, et je me décidai de faire présent à la capitale d’un drame qui avait eu un si grand succès à Perpignan. Le maréchal devant partir dans trois semaines, je me hâtai d’élaguer mes deux actes, ce qui était aisé, et de remettre mes vers sous la lime,ce qui était plus pénible. Quand l’ouvrage eut passé sous le polissoir, je le portai à la marquise qui fut enchantée de mes corrections, et surtout de ma docilité et de ma déférence à ses avis. Elle fit partager son engouement au maréchal, qui emporta mon œuvre tragique pour la faire couronner dans le temple de la gloire.

Ma vie coulait assez tranquillement dans cette garnison; c’est tout ce que l’on peut désirer sur la terre, surtout avec l’espérance du mieux. Mon titre de bel esprit m’avait attiré les regards et la bienveillance des femmes; elles aiment la gloire. La marquise de Saint-Hilaire s’était emparée de moi, et j’aurais pu, je crois, contrarier la grâce et la réconcilier avec les amours; mais je ne voulus pas lui fermer les portes du Ciel. Mes camarades me chérissaient; quelques-uns étaient travaillés d’un levain de jalousie, mais si ma gloire les affligeait, mes attentions, mon caractère les désarmaient. Ce qui acheva d’adoucir l’envie, c’est l’affront que reçut ma muse au tribunal de la comédie française; on lui refusa l’entrée du temple à l’unanimité. Le maréchal, étonné de cette disgrâce; m’en donna la nouvelle, et ajouta, sans doute pour consolermon amour-propre, qu’un militaire n’avait pas besoin d’un vain laurier du Parnasse; que ceux de Mars étaient les véritables lauriers de la gloire. La marquise de Saint-Hilaire, outrée d’un refus qui contrariait son jugement, traita les comédiens français d’ignorants, d’allobroges et de béotiens; mais, me dit-elle, je pars dans une semaine pour Toulouse, nous y avons de bons acteurs; je vous ferai jouer; j’ai des amis, une grande influence, et je vous promets un triomphe éclatant. Je la remerciai et ne jugeai pas à propos de faire poignarder mon Tarquin par les Brutus de Toulouse. Je me consolai de mon infortune en me rappelant qu’Auguste avait aussi composé une mauvaise tragédie d’Ajax, qu’il avait étouffée courageusement.[12]Avec la même intrépidité, je condamnai la mienne aux flammes dévorantes; j’allumai un fagot dans ma cheminée, je saisis mon manuscrit d’une main assurée, et, nouveau Jephté, j’offris mon enfant chéri en holocausteau génie malfesant de la poésie. Une femme, à qui l’on racontait le sacrifice d’Isaac, commandé par Dieu même à son père, répondit: Dieu ne l’aurait pas ordonné à une mère; et moi j’ajoute que Dieu n’aurait pas commandé à un véritable auteur le sacrifice de son ouvrage.

Mais je devais payer un tribut de douleur plus vrai et plus cruel. Une lettre de ma mère m’apporta la nouvelle de la mort de mon père, frappé d’apoplexie au sortir de table, au milieu de ses amis et de la joie d’un festin qu’il leur donnait pour célébrer l’anniversaire de sa naissance.

La plus courte mort est la meilleure, a dit Montaigne; oui, pour celui qui meurt subitement: mais les parents, les amis sont plus attristés, plus effrayés d’une mort si imprévue. Mourir dans un festin, entouré de ses amis, le jour de sa naissance! Cette réunion de circonstances rendait l’événement plus terrible: j’en fus accablé. Ma mère, en m’annonçant cette perte cruelle, me mandait que mon héritage, les dettes et la légitime de ma sœur payées, n’excéderait pas deux mille livres de revenu, que pourrait rapporter la terre que mon père me laissait avec la gloire de sa vie. Je la priai,en réponse, de garder pour elle la moitié de ce revenu, l’assurant que mille livres et ma compagnie me donnaient une aisance très-honnête. J’obtins une permission de deux mois pour aller mettre ordre à mes affaires, et verser quelques consolations dans le cœur de ma mère. En arrivant, je courus au tombeau de mon père, situé au milieu d’un petit bois; je lui dis en versant des larmes: Adieu, adieu, le meilleur des pères; que l’Être-Suprême couronne tes vertus, et nous réunisse un jour dans la demeure céleste! Quel homme sensible, auprès de l’urne de l’objet aimé, pourrait douter de l’immortalité de l’ame? Je fis planter des rosiers et des lauriers autour de la tombe, et j’y gravai cette épitaphe:

Ici gît un guerrier, bon père et bon époux;Brave et fier aux combats; chez lui, doux et paisible;O vous! ami passant, à la vertu sensible,Venez baiser sa tombe et pleurer avec nous.

Ici gît un guerrier, bon père et bon époux;Brave et fier aux combats; chez lui, doux et paisible;O vous! ami passant, à la vertu sensible,Venez baiser sa tombe et pleurer avec nous.

Ici gît un guerrier, bon père et bon époux;Brave et fier aux combats; chez lui, doux et paisible;O vous! ami passant, à la vertu sensible,Venez baiser sa tombe et pleurer avec nous.

Ici gît un guerrier, bon père et bon époux;

Brave et fier aux combats; chez lui, doux et paisible;

O vous! ami passant, à la vertu sensible,

Venez baiser sa tombe et pleurer avec nous.

Mes affaires terminées, je retournai à Perpignan. Bien des lecteurs me diront ici que mon titre leur promet un voyage en Espagne, et que je suis toujours en France, parlant beaucoup de moi et de mes aventures qui leur sont indifférentes: leur plainte est juste. J’ai crud’abord que deux ou trois pages suffiraient pour me faire connaître; insensiblement je me suis laissé entraîner au plaisir de parler de moi, des événements de ma jeunesse: pardonnez, messieurs, cette petite faiblesse; bientôt nous entrerons en Espagne.

L’hiver finissait; le printemps,gioventù del anno, si hâtif, si beau à Perpignan, s’avançait couronné de verdure et de fleurs; je renaissais avec lui; mon ame s’épanouissait, s’ouvrait aux rayons des beaux jours, à l’espoir des jouissances. Un dimanche, 10 avril, jour mémorable dans mes annales, j’allai à la messe du régiment. O destinée! si je n’avais pas entendu cette messe, je n’aurais pas voyagé en Espagne, et par conséquent je n’aurais jamais fait un livre; l’imprimeur n’eût pas fait gémir la presse, le marchand de papier reçu mon argent; les journalistes n’auraient pas exercé leur talent pour la critique; je n’aurais pas charmé les loisirs des habitants des châteaux et des dames de provinces; mon nom n’aurait pas franchi les frontières de ma terre. Ce que c’est qu’une messe entendue à propos! Si l’on n’eût pas enlevé à Virgile son petit héritage, il ne serait pas allé à Rome, et sans doute ses Églogues et l’Énéide n’existeraient pas. Si Villars n’eût pas rencontréun curé, il n’eût pas gagné la bataille de Denain, et sauvé la France. Ainsi tout se tient, tout est enchaîné.

Pendant cette messe, mes jeunes camarades, gens peu dévots, étaient moins occupés du prêtre officiant que des jeunes beautés qui paraient l’église. L’un d’eux me dit tout bas: Regarde cette jeune Espagnole couverte de sa mantille, c’est un ange ou une divinité. A ces mots je tournai mes regards sur elle, et je vis une figure céleste, les plus beaux yeux... Elle me regarda: leurs éclairs m’éblouirent. Non, Jean-Jacques, à l’aspect de sa chère pervenche, n’éprouva pas autant de joie et de surprise. Je n’ai jamais oublié ce premier coup d’œil. On dit que les Turcs craignent l’influence des regards; les Romains pensaient de même, témoin ce vers de Virgile:

Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos.[13]

Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos.[13]

Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos.[13]

Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos.[13]

Étonné, ému, je me rapprochai de cette beauté. Je la vis fort à mon aise; son voile, ouvert avec art, ne me dérobait aucun trait de son visage, et son rosaire, qu’elle récitait, ne l’empêchait pas de promener de temps entemps ses regards sur les personnes qui l’entouraient; mais, à l’élévation, elle se prosterna, son front touchait la terre, et elle se donnait de grands coups de poing sur la poitrine. Ce profond recueillement me ravit. Est-ce un ange, me disais-je, envoyé sur la terre pour faire aimer la religion et la vertu? Mes yeux ne la quittaient plus, et j’eus le bonheur de rencontrer quelquefois les siens. La messe finie, elle se leva et déploya une taille de déesse. Ce n’était plus un ange, c’était Vénus ou Junon. Elle sortit accompagnée d’un homme d’un certain âge. Je la suivis. Quand elle fut près du bénitier, elle prit de l’eau bénite, fit le signe de la croix, en me jetant un dernier regard, comme pour me faire ses adieux, car sans doute elle avait lu dans mes yeux l’impression que me fesait sa beauté. Je marchai sur ses pas d’un peu loin, et je la vis entrer dans l’auberge de Notre-Dame. J’allai aussitôt demander à l’aubergiste quels étaient ces étrangers. Des Espagnols, me dit-il, qui reviennent de Montpellier, et retournent dans leur patrie. La fille s’appelle dona Séraphina, et le père, don Pacheco y Nunes y Garcie de Lasso. C’est un homme de qualité: ils partent demain. Si vous êtes curieux de les voir, vous n’avez qu’à venir dîner aveceux: ils mangent à table d’hôte. — Oui, je reviendrai; mettez un couvert pour moi. Je fus exact. Je ne sais quel pressentiment m’entraînait. Nous n’étions que quatre à table, le père, la fille, un Anglais et moi. La belle Séraphine sourit à mon aspect. Elle reconnaissait celui qui l’avait beaucoup regardée à l’église. Je me plaçai vis-à-vis d’elle; mais elle n’entendait pas le français, du moins fort peu; son père possédait assez cet idiome pour soutenir une conversation; et l’Anglais, qui venait de Cadix, s’était formé un jargon mêlé de français, d’espagnol et d’anglais. Il s’occupa très-peu de Séraphine, encore moins de son père, parla de son pays, se plaignit du vin de l’auberge, des chemins, et des exécrablesposada(auberge) de l’Espagne, où il n’avait trouvé de bon, de raisonnable, que les chevaux, les mules et le vin. Vous aviez sans doute, en voyageant, le spleen, lui dit don Pacheco? — God dem, ce pays est bien fait pour le donner. Ne me parlez pas de l’Espagne: je l’ai traversée de Cadix ici; je n’ai vu que des moines, des reliques et des haillons. —Valga me dios, s’écria don Pacheco enflammé de colère, que voit-on à Londres? des marchands, des Juifs, des corsaires, des filles publiques, des hérétiqueset des ivrognes: sachez, monsieur God dem, que je suis Espagnol. — Tant mieux pour vous; je vous croyais Italien. Êtes-vous négociant, bachelier de Salamanque, homme de loi? — Non, dit-il fièrement, je suis don Pacheco y Nunes y Garcie de Lasso, conde de Montijo, cavallero della orden de San-Jago (chevalier de l’ordre de Saint-Jacques), et gentilhomme de la chambre du roi mon maître, où j’entre quand je veux.[14]— Et moi, senor don Pacheco, conde de Montijo, je suis Charles Smith, capitaine de frégate, et très-humble serviteur du roi George, qui n’est pas mon maître, et je n’entre jamais dans sa chambre, parce que je n’y ai rien à faire. Eh, messieurs, leur dis-je, il y a de braves gens partout. Pour la bravoure, répliqua l’Espagnol, ma nation ne le cède à aucune autre, et je vous le prouverai, monsieur Charles Smith, l’épée à la main, à présent si vous voulez. Dînons d’abord, répartitl’Anglais, nous nous battrons après tant qu’il vous plaira. Messieurs, dis-je à mon tour, laissons pour un moment ces débats qui effraient mademoiselle; dînons gaîment: le vin de l’auberge est mauvais, permettez-moi de vous offrir quelques bouteilles de vin de Grenache que j’ai chez moi. Volontiers, répond l’Anglais; il est bon de se battre pour l’honneur, et bien meilleur de boire pour le plaisir. J’envoyai chercher aussitôt quatre bouteilles de ce vin et des liqueurs. Pour changer la conversation, je demandai à don Pacheco s’il était allé à Montpellier pour cause de santé. — Oui, monsieur l’officier. Vous y possédez le plus grand médecin de l’Europe, M. Fize. Oh, l’habile homme! J’étais malade à Cordoue, je dépérissais comme un poisson hors de l’eau, l’appétit m’avait quitté, je ne mangeais plus, on m’accablait de remèdes, qui achevaient de me tuer. Enfin on me conseilla le voyage à Montpellier; je profitai de l’avis; je m’adressai, en arrivant, au docteur Fize, qui me dit que ma maladie s’appelaitinappétence. Soit, lui dis-je; peu m’importe le nom, pourvu que vous me guérissiez, car je m’ennuie de vivre de l’air. — Tranquillisez-vous; nous essayerons de ranimer vos sucs gastriques. Il m’ordonne aussitôt des tisanes,des bols, le diable; mais l’appétit ne revenait pas. Le docteur voyant l’inefficacité de ses remèdes, me demanda à dîner pour huit personnes. J’y consentis; je commandai un bon repas pour le jour suivant. Le docteur arriva tout seul. Où sont les convives, lui dis-je? — Ils m’ont manqué de parole; nous nous en passerons. Faites servir; j’ai de l’appétit pour huit. Il disait vrai; car cet Esculape, avec le génie d’Hippocrate, a l’estomac d’une autruche. Nous nous mettons à table, lui, ma fille et moi; il attaque tous les plats du premier service: tout disparaissait sur son assiette. Triste et dolent, je le regardais avec des yeux d’envie; et lui m’observait du coin de l’œil. — Eh quoi! me disait-il, rien ne vous tente? — Non; mon estomac est sans vie. — Tant pis. Au rôti, l’on sert un levraut d’une odeur irritante: le docteur s’en empare; il commençait à le disséquer, lorsque, par un mouvement rapide, je me jette sur le levraut, l’enlève, en m’écriant: «Non, vous ne le mangerez pas tout seul!» En même temps, je le porte à ma bouche; je le déchire avec les dents, et j’en dévore les deux rables. Le docteur, enchanté, riait de tout son cœur: Courage! me criait-il; nous y voilà. Vous êtessauvé, et l’inappétence est finie. Il m’avoua alors qu’il ne m’avait demandé ce repas que pour tâcher de réveiller mon appétit par la vue du sien, l’odeur active des mets, et pour deviner les caprices de mon estomac. Voilà ce qu’on appelle un trait de génie! Ah! le grand homme! Depuis, mes sucs gastriques, comme dit le docteur, ont repris leur activité. Pendant ce récit, mes yeux cherchaient souvent la belle Séraphine, qui alternativement baissait et relevait les siens. Enfin, le grenache arriva, et sa vue dérida le front de Charles Smith, qui mangeait sans rien dire. Je lui en versai un plein verre; il l’avala d’un trait, en s’écriant:Veri Good! que les Dieux sont heureux, s’ils ont toujours d’un pareil vin dans leur cave! Don Pacheco but d’abord très-modérément; mais, pour l’exciter, je lui proposai la santé du roi don Carlos, ensuite celle de l’auguste princesse sa femme, puis celle du prince des Asturies; après quoi, celle de toute la nation espagnole; ensuite, la santé de celle qu’il aimait. Charles Smith, qui trouvait le vin bon, et dont la tête s’échauffait, choquait le verre avec nous, tostait aux mêmes santés. Je proposai ensuite de boire au roi George, à la brave nation anglaise; ce qui fut accepté avecjoie. Charles Smith, à son tour, voulut boire au vaillant peuple français. Et moi, leur dis-je, je bois à mes aimables convives; ce que je prononçai en regardant la belle Séraphine, qui me remercia d’un doux sourire. Ces tostes et le vin ramenèrent la gaîté; et, à sa suite, la confiance et l’amitié. C’était un chef-d’œuvre de politique d’avoir ainsi établi la concorde entre les deux nations. La querelle de commencement du repas fut totalement oubliée: le vin avait la vertu des eaux du Léthé. Après le café, on vint avertir l’Anglais que les chevaux étaient mis. Il se leva, embrassa tendrement don Pacheco et moi, en nous appelant ses chers amis et ses chers camarades. Sans-doute, en arrivant à Londres, il aura voté, s’il est membre du parlement, la guerre contre la France et l’Espagne. Étrange effet de l’orgueil et du préjugé qui sème la haine parmi des hommes tous également faibles et malheureux!

Dès que Charles Smith fut parti, don Pacheco me dit qu’il allait faire la sieste, et qu’après il irait à la promenade avec sa fille. J’offris de les accompagner et de leur faire voir la ville; ce qu’il accepta avec plaisir. Je sortis déjà très-occupé de la belle Séraphine. Ah! quel dommage, disais-je, que cet astre, nebrille qu’un instant à mes yeux! Mais je ne suis pas heureux dans mes amours.

Quand je revins à l’auberge, don Pacheco était éveillé, et les fumées du vin étaient dissipées; il me demanda des nouvelles de l’Anglais, me dit qu’il voulait le voir l’épée à la main, pour lui apprendre à respecter sa nation. Je lui répondis qu’il était déjà bien loin, que d’ailleurs ils avaient choqué le verre ensemble, bu l’un et l’autre à la santé de leur nation, et qu’ils s’étaient embrassés en se séparant, qu’ainsi la paix était faite. — Par saint Jacques! je ne me souviens pas de l’avoir embrassé. Au reste, je ne crois pas qu’il soit gentilhomme, et je me serais compromis en me battant avec lui. Il me proposa une partie d’échecs; j’acceptai. Il était passionné pour ce jeu. Je m’aperçus bientôt de ma supériorité; mais je me gardai bien de l’en accabler, d’autant qu’il avait une haute opinion de son savoir. Je lui abandonnai toujours l’attaque; et, me tenant sur la défensive, je le laissai pénétrer dans mon camp et détruire mon armée. Ah! le fourbe! s’écrierait Jean-Jacques, s’il m’entendait. D’accord, monsieur Rousseau; mais vous auriez été tout aussi politique, tout aussi fourbe que moi, si vous aviez joué avec le père deSéraphine, et que vous l’eussiez aimée. Rien n’est si séduisant qu’une belle Espagnole; une Française est plus aimable, plus enjouée, mais elle n’a pas ces grands yeux noirs, expressifs, voluptueux; cette physionomie animée, piquante, où respirent en même temps l’amour, la volupté et la mélancolie. En France, l’autel de la coquetterie et de la vanité est à coté de celui de l’amour. Une amante française ne renonce jamais à sa parure, à ses plaisirs, à ses conquêtes. Une Espagnole n’a d’autre culte que l’amour, d’autre parure que sa tendresse, d’autre plaisir que celui d’aimer, et, pour ainsi dire, d’autre Dieu que son amant.

Tandis que Séraphine occupait toutes les facultés de mon ame, celle de son père était toute au jeu. L’espoir de la victoire l’excitait, l’enflammait; enfin il triompha, et s’écria avec transport:Échec et mat! Et en même temps je le vis tomber à genoux, faire le signe de la croix, et murmurer des paroles. Je le regardais avec étonnement: Eh! quoi, me disais-je, il remercie le ciel de son triomphe! Y a-t-il un Dieu des échecs, comme un Dieu des armées, auquel on rend des grâces solennelles après une victoire? J’appris bientôt la cause de cet acte de piété. Vous autres Français, medit don Pacheco, vous êtes les troupes légères de la religion; tous ne priez jamais à l’Angelus. — Il est vrai; cette prière, ordonnée par notre roi Louis XI, est tombée en désuétude; mais les Français n’en sont pas moins attachés à leur culte. —Possibile!possibile! dit-il en secouant la tête. J’éternuai dans ce moment, et lui et sa fille s’écrièrent:Kesus(Jésus)! Ils m’apprirent qu’on prononçait, en Espagne, ce mot sacré à chaque éternuement d’un homme. Depuis je l’ai employé bien souvent, et l’ai entendu répéter en chœur par vingt personnes.

Le soleil descendait à l’horizon; une belle soirée nous invitait à la promenade. Don Pacheco prit son épée, la baisa, et fit le signe de la croix, cérémonie qui me parut bizarre, et à laquelle je me suis accoutumé dans mon voyage. Nous commençâmes nos courses par la citadelle. Je donnais le bras à Séraphine; je ne pouvais lui parler que des yeux, langage quelle paraissait entendre. Je fis voir à don Pacheco les souterrains, la citerne, et un puits très-profond. Lorsque nous fûmes sur le donjon, je lui racontai qu’un jour Charles-Quint, en y fesant sa ronde, avait trouvé la sentinelle endormie. Qu’auriez-vous fait, senor, à sa place? — Je crois que je l’aurais tuée. — Eh bien, cet empereurla jeta dans le fossé et se mit en faction, y resta jusqu’à l’heure où l’on relevait les sentinelles. — Je n’en suis pas surpris; c’était un grand homme, et le plus grand roi de l’Europe; lorsque le soleil se levait dans une partie de ses États, il se couchait dans l’autre. Il avait plus de quarante titres, et il ne les oubliait pas. Les anciens rois de Perse, lui dis-je, outre le titre de roi des rois, prenaient celui de frère du soleil et de la lune, et d’habitants des astres. On prétend que Charles-Quint ayant écrit à notre roi, François Ier, une lettre où tous ses titres étaient étalés, François, dans sa réponse, ne prit que celui de roi de France, seigneur de Vanne et de Gonesse.[15]Don Pacheco sourit à ce propos, mais d’un rire sardonique. Il me demanda si la ville de Perpignan avait été bâtie par les Espagnols. — Non; c’est un comte de Roussillon qui la fonda en 1068, et qui la nommaPerpignan, du nom deBernard Perpignan, qui vendit les deux maisons sur l’emplacement desquelles la ville fut bâtie. Au sortir de la citadelle, nous allâmes nous promener dans la campagne. J’avaistoujours la belle Séraphine sous mon bras, et sa main qui touchait mon cœur, le fesait palpiter; cependant il fallait soutenir la conversation avec son père. Il me demanda mon grade dans le service. — Capitaine. — Si jeune!bravo; avez-vous fait quelque campagne? — Oui; toute la guerre de sept ans. —Guapo, valiente(courageux, vaillant); et avez-vous été blessé? — Deux fois: une au visage et l’autre à la cuisse. — C’est superbe, je vous en félicite; vous êtes un valeureux chevalier; j’aime les braves gens: et moi aussi j’ai fait deux campagnes en Italie, sous l’Infant don Philippe; je fus pareillement blessé dans une affaire des plus brillantes. Quatre mille cinq cents Espagnols, sous les ordres du duc de la Vieuville, nous escaladâmes et prîmes Plaisance en plein jour: je ne l’oublierai jamais, c’était le 9 septembre 1746. Je fus blessé dans cette affaire; on m’envoya à Milan, où les beaux yeux d’une comtesse firent à mon cœur une blessure plus difficile à guérir. Nous parlâmes ensuite d’une maîtresse que Louis XV avait renvoyée; il me demanda ce qu’elle allait devenir. — Ce qu’elle voudra; elle ira faire l’amour à Paris ou dans ses terres. —Valgame dios,[16]s’écria-t-il, unroi d’Espagne ne le souffrirait pas; la maîtresse qu’il congédie doit se retirer dans un couvent;[17]de même lorsqu’il a monté un cheval, personne ne le peut monter après lui. L’étiquette de notre cour est plus grave, plus respectueuse que celle de la cour de France. Nous servons notre roi à genoux; si la reine fesait une chute, ou si son carrosse versait, le roi seul ou les femmes pourraient la secourir. Notre dernière reine, Marie-Louise d’Orléans, tombée de cheval et ayant son pied engagé dans l’étrier, était traînée; personne n’allait à son secours. Enfin deux gentilshommes de sa suite s’enhardirent, arrêtèrent le cheval, dégagèrent le pied de sa majesté, et coururent aussitôt chez eux pour faire leur paquet et quitter l’Espagne; mais la reine obtint leur grâce. — Cette étiquette me paraît plus fière, plus dure que raisonnable. — Je vais vous raconter une anecdote encore plus étonnante. Asseyons-nous sur ce banc de pierre qui fait face à la rivière (le Tel), la lune se lève et y réfléchit ses rayons; j’aitoujours beaucoup aimé cet astre, surtout quand j’étais amoureux; c’est la planète des amants.

Philippe III fesait ses dépêches dans son cabinet; comme le temps était froid, on avait mis un grand brasier à côté de lui. La réverbération, la chaleur de ce feu échauffaient tellement le visage du roi, que la sueur en découlait à grosses gouttes. Il était si bon, si débonnaire, qu’il ne se plaignait pas. Le marquis de Pobar s’aperçut de sa situation, mais il n’osait toucher au brasier de peur d’excéder le pouvoir de sa charge. Il avertit le duc d’Albe, qui répondit qu’il n’en avait pas le droit, et qu’il fallait le faire dire au duc d’Useda. Ce seigneur malheureusement était allé à unsitio(maison de campagne) qu’il fesait bâtir auprès de Madrid. Alors le marquis de Pobar proposa de nouveau au duc d’Albe l’enlèvement du brasier. Le duc, toujours inflexible, préféra d’envoyer chercher le duc d’Useda. Il accourut, mais le roi était presque consumé; il eut une fièvre violente et un érysipèle dont l’inflammation dégénéra en pourpre, et la mort s’ensuivit. — Si j’avais été le successeur de Philippe III, lui dis-je, j’aurais chassé de mon palais ces trois fanatiques de l’étiquette. — Je conviens qu’ilsl’observèrent avec trop de sévérité; mais à cette époque elle régnait à la cour avec un sceptre de fer; son pouvoir s’étendait jusque sur leurs majestés. La reine était obligée de se coucher à neuf heures en hiver, à dix en été. Lorsque le roi allait la trouver pendant la nuit, il devait avoir ses souliers en pantoufles, un manteau noir sur les épaules, une bouteille de cuir passée dans le bras gauche, pour servir de vase de nuit, une lanterne sourde d’une main et son épée de l’autre. — Ce n’est pas dans cet équipage que François Ieret Henri IV allaient en bonne fortune. — Mais la nuit s’avance, dit don Pacheco en se levant, nous devons partir au point du jour, il est temps de nous retirer. Hélas! nous regagnâmes la ville; je marchais tristement sans mot dire, accablé de l’idée d’être séparé à jamais de la plus belle personne des deux royaumes, pour qui je me sentais déjà la plus vive inclination et qui paraissait trouver du plaisir à me voir. Arrivés à la porte de l’auberge, don Pacheco m’embrassa en me disant: M. le capitaine, je vous estime autant que le plus brave gentilhomme espagnol; si je puis vous être de quelqu’utilité, si vous venez jamais en Espagne, souvenez-vous de don Pachecoy Nunes, yGarcie de Lasso, conde de Montijo, domicilié à Cordoue. Je le remerciai et lui offris aussi mes bons offices en France. En quittant Séraphine, je pris sa main, je la serrai un peu, puis un peu plus, et je sentis que la sienne me répondait par une pression légère, ce qu’elle fesait en me disant,senor capitano, viva usted mill’ anos.[18]Je me retirai la tristesse dans l’ame, en répétant, c’en est fait, je ne la verrai plus!

Je ne voulus point souper avec mes camarades: entraîné par la mélancolie et invité par les rayons de la lune, j’allai rêver à cette brillante Séraphine. Non, me disais-je, la Grèce n’a jamais rien produit de si beau; les vieillards qui furent ravis de la beauté d’Hélène, tomberaient à ses pieds. Appelle n’aurait besoin que de ce modèle pour peindre sa Vénus: déjà je l’aimais; déjà ses beaux yeux m’assuraient d’un tendre retour, et je la perds; oui, le bonheur n’est pas fait pour moi, c’est une ombre que je poursuis. Ainsi je promenais mes tristes pensées, les confiant à la lune, dont le jour faibleet douteux nourrissait ma mélancolie. Rentré chez moi, je crus que le sommeil calmerait les agitations de mon ame, mais il me refusa ses pavots. J’avais beau vouloir oublier cette belle Séraphine, hélas!

Une si douce fantaisieToujours revient;En songeant qu’il faut qu’on l’oublie,On s’en souvient.

Une si douce fantaisieToujours revient;En songeant qu’il faut qu’on l’oublie,On s’en souvient.

Une si douce fantaisieToujours revient;En songeant qu’il faut qu’on l’oublie,On s’en souvient.

Une si douce fantaisie

Toujours revient;

En songeant qu’il faut qu’on l’oublie,

On s’en souvient.

A mon lever, un peu plus tranquille, j’allai visiter ma compagnie, faire ma cour à mes supérieurs, et de là, à onze heures, à la parade. J’étais au milieu de mes camarades, qui me plaisantaient sur ma belle nymphe des bords du Tage ou de l’Èbre, que j’avais si galamment promenée la veille, lorsqu’à deux pas de distance, j’aperçus un homme en cape, coiffé d’une montère, qui me fesait de grandes salutations. Sa figure grotesque provoquait le rire de tous ces jeunes officiers; mais lui, imperturbable, s’approcha de moi avec gravité, et me dit tout bas:Senor capitano, venid à la venta.[19]Je n’entendais point son langage;mais, après avoir bien considéré cet original, je compris par ses gestes qu’il m’invitait à le suivre. Je lui fis signe, à mon tour, d’attendre la fin de la parade.

Dès que la garde fut montée, je marchai sur ses pas, ne sachant qu’imaginer d’un pareil message. Il me conduisit à l’auberge de Notre-Dame. Quelle fut ma surprise et l’excès de ma joie, lorsque l’aubergiste m’apprit que don Pacheco n’était point parti, et que c’était lui qui m’avait envoyé chercher. Je montai précipitamment à sa chambre. Je le trouvai étendu sur une chaise longue; dès qu’il m’aperçut, il s’écria d’une voix lamentable:Senor capitano, je souffre comme undemonio, j’ai la goutte; c’est le vin, la liqueur, c’est le diable qui l’a réveillée. Je le plaignis, je l’exhortai à la patience.Per Christo, s’écria-t-il, j’en ai beaucoup;diavolo que dolor!Jesus piedad! Dans ce moment entra Séraphine, que je cherchais des yeux.

Un simple réseau vert, nomméresidilla, enveloppait ses beaux cheveux noirs. La négligence de sa parure semblait ajouter à ses charmes; sans la couleur de ses cheveux, j’aurais cru voir Vénus sortant du bain... A son aspect, j’oubliai bien vite les souffrances dupère; je sentais que je n’étais pas fâché que la goutte eût retardé son départ. Je blâmai ce mouvement de joie; mais tel est le cœur humain; l’égoïsme le domine: il se préfère à tout. Cependant ce tort involontaire me rendit plus empressé, plus généreux. Comme l’excès de la douleur donnait la fièvre à don Pacheco, je courus chercher le chirurgien-major du régiment. Je l’amenai tout de suite. Il ordonna une tisane. Don Pacheco lui demanda d’où provenait la goutte. Ma foi, répondit-il, nous n’en savons rien; on dit que c’est la fille du plaisir. — Dites, monsieur le major, la fille des enfers: encore si j’étais à Cordoue, chez moi! non, dans une maudite auberge! Je lui offris mon logement, plus commode, plus agréable, d’où l’on découvrait la campagne; j’ajoutai qu’il y avait un grand cabinet pour sa fille, qui donnait dans la chambre; et, sur le même palier, un logement pour Antonio, son valet. Don Pacheco refusait avec de grands remercîments; mais je fis signe au docteur de m’appuyer, ce qu’il fit avec tant d’éloquence, que ses conseils et mes prières fléchirent la résistance du comte de Montijo. Mais, capitaine, me dit-il, où logerez-vous? — Chez un de mes camarades... Lorsque j’eus son consentement,j’allai chercher quatre grenadiers, qui l’emportèrent sur un brancard, et je suivis avec Séraphine, Antonio, et le bagage.

Si j’avais pu prévoir cet événement, j’aurais passé une meilleure nuit. Don Pacheco trouva mon logement fort joli, et la jeune Séraphine fut enchantée de son cabinet, qui était orné de vases de fleurs, et d’une volière remplie de serins, et d’où elle jouissait de la perspective riante des champs et de la verdure.

L’attaque de goutte de don Pacheco fut vive et de longue durée. Je passais auprès de lui tout le temps que me laissait mon service. La chambre d’un malade qui souffre et se plaint n’est pas l’asile du plaisir; mais je voyais Séraphine, et le bonheur auprès d’elle. Une chaumière et cette divinité, me disais-je, suffiraient à mes vœux. Il est vrai qu’avec le temps cette divinité devient une simple mortelle, et la chaumière une triste demeure; mais on ne fait pas ces réflexions dans le paroxisme de la passion. Cependant la douleur de la goutte se calma par degrés, et laissa des intervalles de repos. Alors nous reprîmes les échecs, et les fréquents triomphes de don Pacheco lui fesaient oublier quelquefois les nouvelles atteintes de son ennemie. Cependant de temps en tempsil s’écriait: Diavolo! Jésus, Santiago, piedad! Il n’avait pas la philosophie de ce Grec[20]qui disait, déchiré par la goutte: O douleur! tu as beau faire, je n’avouerai jamais que tu es un mal!

L’après-dînée, lorsque don Pacheco s’assoupissait, j’apprenais à sa fille quelques mots français; je lui fesais dire:J’aime, j’aimerai toujours. A son tour, elle m’enseignait les mêmes termes en espagnol, que je lui répétais.La quero(je vous aime),la quere siempre(je vous aimerai toujours),todo es amor cerca de usted(tout est amour auprès de vous). Ce peu de mots suffisaient pour rendre nos entretiens délicieux. Les amants n’ont pas besoin d’une savante rhétorique pour converser entre eux; au milieu d’un grand cercle, ou devant des témoins importuns, leurs regards se parlent, et leurs ames s’entendent: cependant je trouvai quelquefois bien triste de ne pouvoir communiquer à cette belle et tendre Séraphine la foulede mes pensées, et cette abondance de sentiments qui m’oppressaient.

Don Pacheco me demanda un bénitier et de l’eau bénite; je fus tenté de lui donner de l’eau de puits; mais je réfléchis que, même dans une bagatelle, une tromperie est un tort. Il récitait tous les jours son rosaire, et priait Dieu soir et matin.

Enfin les accès de goutte cessèrent entièrement; mais il ne pouvait appuyer à terre ses pieds enflés et ramollis. Alors, après quelques parties d’échecs, je lui lisais laVie des Saints, ou lesContes de La Fontaine, qui l’amusaient beaucoup. Lorsque la lecture cessait, il me contait les exploits de ses ancêtres.

En 1340, me dit-il un jour, deux frères, don Gonzale et don Garcie Lasso, mes aïeux, servaient dans l’armée d’Alphonse, roi d’Espagne, qui combattait les Maures du Portugal. Ces deux frères passèrent, seuls, à la nage, le fleuve Salado qui séparait les deux armées, en présence de deux mille chevaux ennemis. Le reste de l’armée, enhardi par l’exemple de ces deux chevaliers, les suivit, traversa le fleuve. La bataille se donna; les Maures perdirent 250 mille hommes, et les Espagnols vingt-cinq seulement. J’admirai ce haut fait d’arme, auquel la critiquetrouvera quelque exagération.[21]Je lui citai à mon tour le chevalier Bayard, qui avait défendu le passage d’un pont contre deux cents ennemis, je n’osai pas dire, espagnols. Je lui parlai aussi de notre Henri IV, qui se battit, lui cinquième dans la ville d’Euse, contre deux cents soldats et une bourgeoisie armée, qu’il força à lui demander grâce.[22]A ce récit, piqué d’honneur, don Pacheco, pour soutenir lagloire de sa nation et de ses ancêtres, me dit: Un des aïeux de ma grand-mère, nommé don Garcie Perès de Vega, rencontra, lui second, sept Maures; son compagnon l’abandonna lâchement: don Garcie resté seul, brave ses ennemis. Il avait une telle réputation de vaillance, que les Maures n’osèrent l’attaquer. Ce vaillant chevalier, après les avoir attendus quelque temps, reprit le chemin du camp à petits pas; mais, s’apercevant qu’il avait laissé tomber l’agrafe de son casque, il revient, la ramasse, et s’en retourne avec la même tranquillité. De retour au camp, il ne voulut jamais nommer le chevalier qui l’avait traîtreusement délaissé. — Cette générosité est plus rare que la bravoure.

Don Pacheco aimait beaucoup à me parler de sa galanterie et de ses amours. Il avait donné 100pesos duros(500 liv.) pour avoir du sang d’une femme qu’il aimait, au chirurgien qui devait la saigner. Un jour, me disait-il encore, un rival m’enleva ma maîtresse et la mena à Séville. A cette nouvelle, je fais une neuvaine aux ames du purgatoire pour le succès de ma vengeance;[23]je monte à cheval,cours à Séville; je cherche mon rival, je me bats avec lui, je lui donne deux coups d’épée, et je repars pour Cordoue, sans voir la perfide qui m’avait trahi.

Je m’enivrais insensiblement du filtre de l’amour. Ma première passion pour Adélaïde n’avait été que la chaleur de tête d’un jeune écolier; j’avais aimé éperdument Cécile, mais je n’étais payé que par l’amitié, et l’amour veut de l’amour. Aussi je croyais, en aimant Séraphine, brûler d’un feu nouveau, et goûter un bonheur jusqu’alors inconnu. Mais, me disais-je, à quoi me conduira cette passion? Comment aspirer à sa main, moi qui sais que les Espagnols regardent les enfants de Calvin comme les enfants du Diable, et Calvin comme l’Ante-Christ? Dirais-je, comme Henri IV disait de son royaume, Séraphine vaut bien une messe? Ces réflexions m’attristaient, me jetaient dans l’incertitude; mais la beauté de Séraphine, ses regards, dissipaient ces brouillards qui troublaient la sérénité du jour. Le philosophe Horace nous conseille de jouir du présent, d’abandonner notre destinée aux Dieux:Permitte divis cœtera. Je suivis ce conseil, et me laissai aller au courant du fleuve.

Je m’aperçus bientôt de la force des préjugés de mon hôte, qui, m’ayant demandé quels livres contenait ma bibliothèque, je nommai, Virgile, Horace, La Fontaine, Montaigne et Voltaire.Valgame dios! s’écria-t-il, Voltaire! unpagano(un païen), unmahometano, undemonio! Je lui répondis que je lisais ses belles tragédies, ses épîtres, où souvent les plus sages maximes, la morale la plus pure sont exprimées en vers harmonieux. Est-ce qu’en Espagne on ne permet pas cette lecture? — Non, par saint Jacques! le saint office la défend sous peine d’excommunication; non seulement de tout ce qu’il a écrit jusqu’à présent, mais de tout ce qu’il écrira encore. — D’après cela, je ne lui conseille pas de voyager dans votre pays. — Non; car il serait brûlé tout vif, dans un auto-da-fé, comme un juif, ou comme un renégat.

Séraphine n’était sortie, depuis quinze jours, que pour aller à la messe; son père me pria de profiter de cette belle soirée pour la mener à la promenade, et lui faire respirer l’air pur de la campagne. Escortés du fidèle Antonio, je la conduisis sur les bords de la rivière. Qu’il est doux d’être tête à tête avec ce que l’on aime, vers le soir d’un beau jour, au milieud’une campagne que le printemps commence d’embellir, où l’on respire l’esprit des fleurs et des végétaux, où l’air, une douce chaleur semblent renouveler la vie! Séraphine était coiffée d’un réseau auquel étaient attachés des rubans et des paillettes; un voile noir tombait négligemment sur ses épaules, et cachait à demi cette charmante figure.Quanto si monstra men, tanto è più bella.[24]Mais rien ne voilait l’élégance, la souplesse de sa taille. Souvent j’entendais dire aux passants: Ah! la belle Espagnole! Je le lui répétais, et elle souriait. Mais être seuls, s’aimer, et ne pouvoir laisser échapper de son ame la plénitude des sentiments qui la suffoquent, c’est un tourment égal à celui de Tantale. Des regards étaient presque notre seul entretien. J’avais pourtant appris quelques mots que je lui répétais;querida(ma chère),corazon(mon cœur),hermosa(belle); à son tour elle m’appelaitmi cortejo(mon amant). Je pris sa main, je la mis sur mon cœur; elle la retira bien vite, et la plaça sur mon front, pour me faire entendre que le cœur des Français était dans la tête. Dans ce moment nous entendîmes les cris perçants d’une femme,les aboiements d’un chien; nous avançâmes vers le lieu d’où partaient ces clameurs, et j’aperçus un grenadier du régiment, le sabre à la main, contre deux paysans armés de bâtons; une jeune fille auprès d’eux, qui criait et se désolait, et un gros chien aboyant, hurlant contre le grenadier. Je courus vers le champ de bataille, laissant Séraphine avec Antonio. A mon aspect, le grenadier voulut s’évader; mais je l’atteignis, le désarmai, et lui ordonnai de se rendre en prison. La jeune fille, encore tremblante, me remercia de tout son cœur. Heureusement personne n’était blessé; je demandai la cause de cette rixe, et de la brutalité du soldat. Il est venu, y répond la jeune fille, déjà sans doute échauffé de vin, et m’a dit en m’abordant: Je boirais volontiers à la santé d’une jolie fille comme vous. Nous ne refusons jamais, lui ai-je répondu, un verre de vin à un brave homme. Je lui ai apporté aussitôt une bouteille de vin, et lui ai dit: Monsieur le grenadier, buvez à la santé de mon père, qui vous régale de bon cœur. — Et où est-il, ce père? — Il travaille dans les vignes. — J’en suis bien aise, car je m’embarrasse fort peu des pères. Il y en avait un autrefois dans ma famille, qui m’a donné plus de coups de piedque de pièces de six liards; mais il est mort, et je n’ai trouvé dans sa cave que des bouteilles vides et un sabre: j’ai pris le sabre, et ai donné les bouteilles à ses créanciers. Allons, à votre santé, mon cher cœur: ce vin est fort bon; il est digne de vos beaux yeux. A chaque verre qu’il versait, il se levait, et, me nommant d’un nom bizarre, il me disait: Je bois à Cipris. — Monsieur le grenadier, je vous remercie; mais mon nom est Suzette, et non pas Cipris. — Suzette ou Cipris, n’importe, c’est la même chose; vous êtes la reine de mon cœur, plus fraîche qu’une rose, plus dangereuse qu’une bombe. Alors il est venu vers moi pour m’embrasser; je l’ai repoussé: il a voulu prendre ce baiser de force. Charlot, qui était dans la maison, et qui le guettait de l’œil, est accouru, s’est opposé à ses brutalités; alors le grenadier a tiré son sabre, Charlot a saisi un gros bâton; j’ai jeté les hauts cris; mon père, qui n’était pas éloigné, m’a entendue; il a couru de toutes ses forces, armé d’un échalas; et si le Ciel ne vous eût envoyé à notre secours, il serait arrivé un grand malheur.

Pendant ce récit, Séraphine, rouge, tout essoufflée, inquiète, arriva avec Antonio. Notre tranquillité la rassura. La jeune Suzette allachercher de vieilles chaises de paille, nous fit asseoir devant la maison, située sur une hauteur. La soirée était superbe: à l’occident, le ciel étincelait des feux du soleil couchant; à l’opposite, la lune se levait majestueusement et sans nuage. Nous étions environnés de poulets, de poules, de canards, de deux chèvres et d’un gros chien qui avait sonné l’alarme pendant le combat. Le père de Suzette nous offrit une petite collation: nous refusâmes d’abord; mais Suzette nous pria avec tant de grâce et d’intérêt, que nous acceptâmes. Elle courut soudain, nous apporta du lait chaud, des fraises, et une bouteille de vin de Grenache.


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