Chapter 9

La table où l’on servit ce champêtre repas,Fut d’ais non façonnés à l’aide du compas.

La table où l’on servit ce champêtre repas,Fut d’ais non façonnés à l’aide du compas.

La table où l’on servit ce champêtre repas,Fut d’ais non façonnés à l’aide du compas.

La table où l’on servit ce champêtre repas,

Fut d’ais non façonnés à l’aide du compas.

Mais c’était l’agile Hébé, non la vieille Baucis, qui nous servait. Le père nous demanda la permission de retourner à sa vigne, en nous disant que sa fille ferait mieux que lui les honneurs de sa maison. C’était un vigneron aisé. Nous voulûmes engager le jeune Charlot à partager notre goûté; mais il n’osa jamais. Charlot est timide devant le monde, nous dit Suzette; mais c’est un lion quand il s’agit de me défendre. Je lui demandai si c’était son frère. —Non, c’est mon amoureux; nous devons nous marier après la moisson. Il a un an de plus que moi, qui aurai dix-sept ans dans huit jours. Depuis deux ans nous fesons l’amour. — Et sans doute vous aimez Charlot bien tendrement? — Oui, parce que je suis certaine qu’il m’aime de tout son cœur, et il y a du plaisir à être aimée. — Et pourquoi avez-vous tant différé voire mariage? — Oh! dame, il faut se connaître avant d’en venir là; c’est pour toujours que l’on se marie. Dans les villes on n’y regarde pas de si près; on se connaît toujours assez après le mariage. Oh! vraiment, vous autres vous vous mariez pour être riches, et nous pour nous aider et nous aimer. — Et pour être heureux, ajoutai-je. La naïveté de ce récit m’intéressait beaucoup; j’étais fâché que Séraphine ne le comprît pas; mais sa physionomie riante exprimait le plaisir que lui fesait cette scène champêtre. La sensible Suzette me demanda la grâce du grenadier. Il faut qu’il soit puni, lui dis-je; mais, à votre considération, au lieu de rester six mois dans un cachot, il n’y restera que six semaines.

J’oubliais auprès de Séraphine et de ces bonnes gens l’heure qui s’écoulait; mais le vigilant Antonio me tira plusieurs fois par la manche,en me disant:Senor, la noche viene(Monsieur, la nuit vient). Il fallut se rendre à cet avis. Nous fîmes nos adieux et nos remercîments à l’aimable Suzette; je lui souhaitai tout le bonheur qu’elle méritait. Et moi, dit-elle, je vous souhaite pour femme cette belle Espagnole: Séraphine l’embrassa. Je sollicitai la même faveur. Volontiers, dit-elle; les messieurs sont sans conséquence.

Nous retournâmes à grands pas à la ville. Je tenais la main de Séraphine dans la mienne, parfois je la pressais légèrement; Séraphine ne me répondait pas, mais elle ne retirait pas sa main. J’étais désolé de ne pouvoir épancher mon ame dans la sienne, et je pardonnais aux Romains leur ambition et leurs conquêtes, puisqu’ils avaient propagé leur idiome dans une grande partie du globe, et facilité le moyen de s’entendre et faire l’amour dans tous les climats. Je trouvai don Pacheco qui, après avoir récité son rosaire, chantait une romance en s’accompagnant de la guitare; je l’en félicitai: preuve, lui dis-je, que la goutte déloge? — Oui, j’espère que dans huit jours je serai en état de partir. — Quoi! sitôt? Je vais prier le chirurgien-major de rappeler la goutte.Diavolo, non; j’ai fait une assez rude pénitencede mes vieux péchés. Quand je sortis, Séraphine m’accompagna jusqu’à la porte, et me dit tout bas:Adios, corazon mio. Ces douces paroles, prononcées d’une voix tendre et mélodieuse, firent le complément du bonheur de cette journée.

Pendant la nuit je pensai à l’aimable Suzette, à cette union de deux époux, qui, satisfaits d’un toit rustique, de quelques arpents de terre, bornent leurs désirs, leur ambition à s’aimer, à partager leurs travaux, à cultiver leur modeste héritage. Mais il y a des hivers, des orages, de mauvaises récoltes, des querelles domestiques, des maladies;

Point de pain quelquefois, et jamais de repos.Les femmes, les enfants, les soldats, les impôts,Le créancier, la corvée,

Point de pain quelquefois, et jamais de repos.Les femmes, les enfants, les soldats, les impôts,Le créancier, la corvée,

Point de pain quelquefois, et jamais de repos.Les femmes, les enfants, les soldats, les impôts,Le créancier, la corvée,

Point de pain quelquefois, et jamais de repos.

Les femmes, les enfants, les soldats, les impôts,

Le créancier, la corvée,

sont des fléaux qui désolent les habitants des campagnes; où donc est le bonheur? Rousseau a dit que l’homme le plus ennuyé d’un royaume était son roi. L’orgueil a dicté ce paradoxe; il y a des jouissances pour les rois comme pour les simples laboureurs: il est vrai que celles du laboureur tiennent plus à la nature.

Le chirurgien-major entra dans ma chambre à mon réveil, et me dit que don Pacheco l’avait prié de lui faire avoir du bon chocolat. J’en fais mon affaire, lui dis-je; mais il songe à son départ, ne pouvez-vous pas le retarder? — Je ne puis lui rendre la goutte; mais, si vous le désirez, je lui donnerai la fièvre? — Non, je ne suis pas assez barbare ni assez égoïste: je vais lui chercher du chocolat. Je courus aussitôt chez un négociant qui en fesait venir de Barcelone; il m’en céda douze livres, que je fis porter chez don Pacheco. Il voulut me le payer; mais je l’assurai que je l’avais reçu en présent, et qu’il n’était pas honnête de vendre ce que l’on nous avait donné. Il fut si sensible à ce procédé, à mes attentions pour lui, qu’il s’écria: J’accepte votre chocolat, à condition que vous viendrez boire du mien à Cordoue: voilà ma fille qui en sera bien aise. Séraphine rougit, jeta un regard charmant sur moi, et sembla me confirmer cet aveu. Don Pacheco ajouta: Les Espagnols ne sont point ingrats; vous êtes gentilhomme, capitaine d’infanterie; vous avez fait six campagnes, reçu deux blessures glorieuses; vous êtes jeune, sage, généreux, plein de probité; vous jouez aux échecs; votre fortune est médiocre, la mienne est assezconsidérable; venez me voir à Cordoue: je n’en dis pas davantage; mais si ce que je pense est écrit là haut, ma reconnaissance sera acquittée. Je le remerciai vivement, et lui promis qu’en septembre, à l’arrivée des semestres, je me ferais un vrai bonheur d’aller lui rendre mes devoirs. Ah! comme l’espérance soutient et réchauffe l’amour! A ce discours, je fus embrasé d’un nouveau feu. J’aimai cette belle Séraphine: je l’idolâtrai de ce moment. Je vis enfin que j’allais avoir une amante, une épouse, unique besoin de mon cœur.

La surveille de leur départ, Séraphine me fit demander par son père si mon confesseur entendait l’espagnol. Je lui dis que j’avais eu le malheur de le perdre depuis quelque temps, mais que je trouverais facilement dans la ville un religieux qui saurait cette langue. Je m’adressai, pour déterrer cet homme, à une vieille dévote, qui m’indiqua un capucin. J’allai soudain lui proposer cette confession; il accepta sans peine le doux plaisir d’entendre les péchés d’une jeune et charmantesenorita. Séraphine me proposa de l’accompagner au tribunal de la pénitence; j’en fus étonné: mais depuis j’ai su qu’en Espagne lescortejossuivaientleurs maîtresses à la comédie et à l’église.

Nous partîmes à huit heures du matin, escortés du fidèle Antonio. Le couvent des capucins est au-delà du faubourg de la ville. La belle Séraphine avait un air de componction et de recueillement qui respirait la dévotion et l’amour; ce sont deux sœurs qui se tiennent par la main: cependant, en chemin, elle me jetait les regards les plus tendres, m’appelaitmi corazon, mi querido, mi amado. En me quittant, pour entrer dans le confessionnal où l’attendait le moine à longue barbe, elle me serra tendrement la main. La séance fut longue; le capucin, sans doute, y prenait plaisir. Cependant je réfléchissais, et me disais: Comment cette jeune colombe peut-elle avoir offensé la divinité? Que peut-elle confier à ce vieux derviche? ses pensées, ses désirs naissants, ses tendres inquiétudes, quelques légères omissions? Quel confident pour une fille si jeune, si intéressante![25]Pour m’occuper, je lus dans sesHeures, qu’elle m’avait donnéesà garder, lemisererede David. Qu’avec raison il pleurait ses péchés! Bayle l’a traité un peu durement, ce qui lui a valu bien des injures; mais Bayle parlait en sage. David était criminel; et les rois sont justiciables de leur conduite au tribunal de la postérité. Pendant cette confession, Antonio, à genoux, récitait son rosaire, fesait cent signes de croix; entendait deux ou trois messes, se prosternait, se frappait la poitrine, poussait des soupirs, et donnait la comédie à tous les assistants.

Enfin Séraphine sortit du confessionnal, le teint coloré, les yeux baissés, l’air humble et contrit; mais elle me sourit, et se mit à genoux auprès de moi, pour faire sa pénitence. A merveille! dis-je: son confesseur ne l’a pas brouillée avec l’amour! On croirait qu’une Espagnole lutte continuellement entre la crainte de Dieu et son ardeur pour le plaisir. La lutte n’est pas pénible; la nature triomphe toujours; et une messe, un rosaire, ou une prière à laMadonne, appaisent bientôt les reproches de la conscience.

La pénitence de Séraphine consistait à dire trois rosaires dans vingt-quatre heures, à jeûner quatre vendredis de suite, et à baiser, pendant huit jours, trois fois la terre, en fesantses prières du soir, et à mettre un écu d’aumône dans le tronc de l’église. Cette pénitence me rappela celle qui fut imposée à Henri IV, pour avoir son absolution. Il fut condamné, par le pape Clément VIII, de turbulente mémoire, à réciter le chapelet tous les jours, les litanies le mercredi; le rosaire le samedi; à entendre tous les jours la messe; à se confesser et communier en public quatre fois l’an, et à faire bâtir un couvent dans chaque province. Je doute que ce grand homme, ce vieux guerrier, se soit soumis à une pénitence aussi puérile. Séraphine entendit la messe très-dévotement, récita son rosaire; après quoi, il ne fut plus question de cet acte de piété, et notre amour alla son train, et n’en fut que plus animé.

Je pressentis que don Pacheco pouvait avoir besoin d’argent; je lui en offris. Je l’accepte, dit-il, quoique je pense en avoir suffisamment; mais, en voyage, on se trompe souvent dans ses calculs, car on ne compte pas souvent sans son hôte, mais très-souvent avec son hôte. Cependant je n’emprunte qu’à condition que vous viendrez chercher votre argent dans la superbe ville de Cordoue. Je promis de nouveau d’aller lui faire cette visite.

Hélas! le jour du départ arriva. Debout avec l’aurore, je courus chez mes aimables hôtes. La voiture était déjà à la porte. Pendant que don Pacheco s’occupait de ses paquets, dona Séraphina, les yeux en larmes, me dit d’une voix touchante:A Dio, querido esposo; et moitié français et espagnol: Je vous aimeraisiempre(toujours),si carochevalier!siempre. En me parlant ainsi, elle me glissa dans la main un petite boîte en écaille qui contenait une relique: elle me fit entendre qu’elle me porterait bonheur, et me garantirait de tout danger. Oui, lui dis-je, un gage de l’amour est un talisman sacré qui doit écarter les soucis et les dangers. Son père, en me serrant dans ses bras, me dit: Je vous aime comme mon enfant; mais, si vous me manquez de parole, je reviens à Perpignan pour vous rendre votre argent, et me battre avec vous. — Si vous veniez, je mettrais mon épée à vos pieds; mais Cordoue est aujourd’hui la ville où tendent tous mes vœux. Je lui demandai la permission d’agir à la française, et d’embrasser sa fille: ce qui me fut accordé. Ce doux baiser est resté long-temps imprimé dans ma mémoire, ou plutôt dans mon cœur. Ce qui me le rendit encore plus précieux, c’est que ma bouche recueillit une deslarmes que versaient ses beaux yeux. Ce fut le dernier moment de ma félicité; mes regards suivirent long-temps la voiture qui enlevait Séraphine; et, triste, accablé, je lui disais, du cœur: Adieu, belle Séraphine, idole de mon ame, doux charme de ma vie; adieu, pour six mois.

Son absence sembla couvrir la terre d’un crêpe lugubre; la campagne n’avait plus d’attraits; le printemps, plus de beaux jours: mon ame semblait retomber dans le néant, et ne tenir à l’existence par aucun lien. Ah! quels honneurs, quelles richesses, quels plaisirs peuvent remplacer le doux sentiment de l’amour, ses tendres anxiétés, et les heures délicieuses dont il nous fait jouir?

Je fus, pendant huit jours, triste, solitaire, rêveur; mais enfin l’espérance éclairant l’avenir de la magie de ses couleurs, le rêve du bonheur calma les peines présentes.

Avant de poursuivre ma narration, je dois achever ici de développer le caractère de don Pacheco, et de son aimable fille.

Don Pacheco y Nunes y Garcie Lasso, comte de Montijo, était dans son automne, doué d’un tempérament sec; il jouissait d’une santé robuste; sa taille était médiocre, et son teint olivâtre:c’est la couleur des Andalous. Au premier coup d’œil sa figure repoussait; au second, on s’accoutumait à sa laideur; et, au troisième, on était séduit par l’esprit et la vivacité de sa physionomie. Le sang de l’illustre famille des Lasso, qui circulait dans ses veines, enflait son orgueil; mais il était adouci par la générosité et la bonté de son cœur. Il prouvait sa descendance par un arbre généalogique, de papier vélin, qui le suivait partout. Il descendait, par sa mère, de François de Borgia, duc de Candie, vice-roi de Catalogne, et puis jésuite, ensuite leur général, et, après sa mort, couronné de l’auréole des saints. Dans une famille espagnole, un saint est un beau titre de gloire; mais je doute que le fier don Pacheco eût avoué saint Borgia pour l’un de ses aïeux, s’il n’avait été un saint de bonne compagnie; certainement, malgré sa haute vénération pour les élus de Rome, il n’aurait pas voulu être le cousin de saint François d’Assise, né dans une étable, et fils d’un petit marchand.[26]Il répétaitsouvent que sa famille était delos christianos viejos.[27]Mais une chose manquait à sa gloire; il n’était pas de ces premières familles qui se tutoient entr’elles, ne se donnent aucun titre, mais en reçoivent de leurs inférieurs, et les leur rendent quand ils en ont.[28]Don Pacheco avait aspiré long-temps à l’honneur du tutoiement, et n’avait pu l’obtenir: cerefus troublait le bonheur de sa vie. Citons ces vers de Métastase:

« Voi cola giu ridete» D’un fanciullin che piange.» Che la cagion vedete» Del folle suo dolor.» Quassu di voi si ride» Che dell’ eta sull’ fine» Tutti canuti il crine» Siette fanciullin encor.[29]

« Voi cola giu ridete» D’un fanciullin che piange.» Che la cagion vedete» Del folle suo dolor.» Quassu di voi si ride» Che dell’ eta sull’ fine» Tutti canuti il crine» Siette fanciullin encor.[29]

« Voi cola giu ridete» D’un fanciullin che piange.» Che la cagion vedete» Del folle suo dolor.

« Voi cola giu ridete

» D’un fanciullin che piange.

» Che la cagion vedete

» Del folle suo dolor.

» Quassu di voi si ride» Che dell’ eta sull’ fine» Tutti canuti il crine» Siette fanciullin encor.[29]

» Quassu di voi si ride

» Che dell’ eta sull’ fine

» Tutti canuti il crine

» Siette fanciullin encor.[29]

Don Pacheco, en qualité de gentilhomme, avait passé sa vie dans les églises, dans les intrigues d’amour, et dans l’oisiveté. Il lisait peu; mais écoutait et réfléchissait beaucoup. Sa mémoire était fidèle; il avait dans la tête tout Don Quichotte, les généalogies des grandes maisons d’Espagne, une connaissance assez étendue de la Bible, et des miracles et de la viedes saints. Il n’attachait de gloire qu’aux exploits militaires; aussi il citait souvent ses campagnes d’Italie. Il avait la fierté d’un Castillan du seizième siècle, lorsque sa nation était la première de l’Europe. Un jour, il répondit à son confesseur, qui le menaçait de l’enfer, que Dieu y penserait à deux fois avant de damner un homme comme lui. Quand il voulait louer le courage d’un Français, il disait:Valientecomme un Espagnol. Cet orgueil national était la source de plus d’une vertu. Il était généreux, brave, discret, fidèle à sa parole; et, quoique prévenu pour son rang et sa naissance, il méprisait les flatteurs. La bassesse, disait-il, donne l’encens, la sottise le respire. Il avait un goût très-vif pour le jeu; un jour, après une perte considérable, il donna sa parole à la sainte Vierge d’y renoncer pendant une année; et il la tint très-exactement. Sa physionomie était grave; mais cette gravité n’était pas chez lui un mystère du corps pour cacher les défauts de l’esprit, comme dit Larochefoucault; c’était en lui l’amour de la décence, le sentiment de sa dignité.[30]Cette gravité nationale donnaitsouvent à ses phrases de l’expression et de l’énergie. Je lui demandai un jour s’il avait été souvent amoureux:Siempre(toujours); s’il avait été jaloux: De ma femme, jamais; de mes maîtresses, souvent. Malgré ce caractère de gravité et de fierté, il avait de l’enjouement dans la conversation; il aimait les bons mots et les plaisanteries, surtout à table. Il était également assidu aux farces, aux comédies, aux sermons et aux cérémonies de l’église. Enthousiaste de la religion, il aurait, comme Polieucte, renversé les idoles, et, comme Ignace de Loyola, mis l’épée à la main pour soutenir la virginité de la Madonne. S’il rencontrait le viatique, il se précipitait aussitôt à genoux, même dans la boue, et le suivait ensuite jusqu’à ce qu’il fut rentré dans l’église. Il regardait comme un grand péchél’inobservance des jeûnes et des jours maigres; cependant, le samedi, il mangeait les ailerons, le foie, les pieds et les abattis d’une volaille. Un jour, je lui en marquai mon étonnement. Une bulle du pape, me dit-il, nous permet ces aliments, en donnant huit sous à l’église.[31]Il se confessait tous les mois, fesait le signe de la croix sur la bouche avec son pouce, à chaque fois qu’il bâillait. Il était plastronné d’un large scapulaire, et il prétendait que la Vierge avaitfait deux beaux présents à l’humanité, le rosaire et le scapulaire. Il portait des reliques; et, par une inconséquence qui n’étonne plus quand on connaît la nation espagnole, à côté des reliques, il avait des cheveux de ses maîtresses. Né glorieux et vindicatif, à la plus légère insulte il mettait l’épée à la main. Dans une maladie grave, son confesseur l’exhortait à pardonner, sous peine de damnation, à un homme qui l’avait offensé. Par saint Jacques, s’écria-t-il, puisque Dieu se venge, pourquoi la vengeance serait-elle défendue à un gentilhomme? Son confesseur aurait dû lui répondre:

Et le vrai Dieu, mon fils, est le Dieu qui pardonne.

Et le vrai Dieu, mon fils, est le Dieu qui pardonne.

Et le vrai Dieu, mon fils, est le Dieu qui pardonne.

Et le vrai Dieu, mon fils, est le Dieu qui pardonne.

Il était très-attaché à son roi et à sa patrie. De toutes les nations, après la sienne, il n’estimait que les Français, à cause que son prince était français, et de la maison de Bourbon. Il improuvait beaucoup le roman de don Quichotte, quoique le caractère et les bons mots de Sancho lui fissent grand plaisir. Il prétendait que Cervantes, en jetant un ridicule indélébile sur la générosité et la vaillance des chevaliers, avait affaibli le courage de la nation. Il n’aimait pas le séjour de la campagne; iln’y voyait que des mouches et des moutons. Il citait souvent ce proverbe:Donde esta Madrid, calle el mondo.[32]Il avait, dans sa maison, une chapelle, où était une petite statue de la Vierge, qu’il appelait sa dame, sa souveraine. Tous les samedis, il la parait, la couvrait de fleurs, allumait quatre bougies; et, le jour de la fête de Marie, il doublait les bougies et les fleurs. CetteMadonneétait sa déesse pénate. Les Romains avaient leur génie et leur petite Junon.

Ipse Deus absit genius visurus honoresCui decorent sanctas florea serta comas.[33]

Ipse Deus absit genius visurus honoresCui decorent sanctas florea serta comas.[33]

Ipse Deus absit genius visurus honoresCui decorent sanctas florea serta comas.[33]

Ipse Deus absit genius visurus honores

Cui decorent sanctas florea serta comas.[33]

Mais, par une dévotion bizarre, sa Vierge était le portrait de l’une de ses maîtresses.[34]On assure que Raphaël nous a transmis le portraitde la sienne dans saMadonna della sedia.[35]Il donnait beaucoup aux pauvres, fesait dire quantité de messes pour l’ame de ses aïeux, nourrissait dans sa maison tous les vieux domestiques de son père et de sa femme, morte depuis trois ans. Un Anglais ou un Parisien aurait regardé sa sobriété comme un régime monacal et rigoureux; mais la sobriété est une vertu indigène de l’Espagne, et le soutien de leur constitution. Une jolie femme était pour don Pacheco un être céleste. Il voyait, comme jadis les Gaulois, dans ce sexe, une émanation de la divinité. En effet, l’objet dont nous sommes épris a pour nous quelque chose de divin. Il croyait, d’une foi robuste, à l’infaillibilité du pape, aux sorciers, à la vertu des reliques, aux miracles de saint Vincent Ferrier, de la Vierge, et de saint Jacques; et il ne pouvait se persuader que l’on pût mesurer le diamètre des planètes, et leur distance du soleil. Il avait pour les Juifs une haine implacable. Je lui disais souvent que J. C. était derace juive, ce qui l’embarrassait un peu. Il jouait fort bien de la guitare, instrument apporté en Espagne par les Maures; il savait quantité de romances, qui roulaient sur les miracles de la Vierge, ou sur des aventures galantes et chevaleresques. Il avait un usage dégoûtant: il portait son tabac, sans boîte, dans le gousset de sa culotte. Le grand Frédéric de Prusse n’avait d’autre tabatière que la poche de sa veste. Don Pacheco regardait le vendredi comme un jour sinistre: un vendredi, il avait été blessé à l’armée; un vendredi, sa femme était morte; on lui avait enlevé sa maîtresse un vendredi; et c’était à pareil jour qu’il avait eu son attaque de goutte à Perpignan; un vendredi, il avait refusé un premier rendez-vous d’une femme qu’il aimait passionnément. Je lui disais cependant que Sixte-Quint regardait ce jour-là comme très-heureux, parce qu’un vendredi avait été celui de sa naissance, de sa promotion au cardinalat et à la papauté, et de son couronnement. Tel était don Pacheco, dont je me suis plu à crayonner le portrait, parce que je l’ai trouvé, dans son moral et dans son physique, le vrai modèle des nouveaux Ibères: assemblage d’esprit, de crédulité, de défauts, de vertus, de grandeur d’ame, de superstition et de galanterie;enfin, un composé d’éléments si discordants, que l’on ne pourrait trouver sa copie dans aucune autre nation.

Je ne dois pas oublier le portrait de celle qui m’enivrait d’amour. Si je voulais peindre la volupté, je lui donnerais de grands yeux noirs pleins de feu, et de longs cils qui en adouciraient l’éclat; une physionomie expressive, animée; de beaux cheveux noirs, flottant sans ordre autour de ses épaules, ou renfermés dans un réseau; sa taille serait élevée, svelte, flexible; elle aurait la légèreté d’une biche, un pied charmant, une voix tendre et mélodieuse. Tel serait le portrait que j’aurais imaginé, ou telle plutôt était Séraphine. Pour une femme douée du don céleste de la beauté, chaque jour est un jour de triomphe: partout où Séraphine paraissait, les regards, l’admiration, les applaudissements la suivaient. Elle avait peu d’embonpoint, la poitrine peu élevée, défaut ordinaire aux Espagnoles, qui peut naître de l’indifférence que les Espagnols ont pour les charmes d’un beau sein. Séraphine aimait beaucoup la danse, passion des ames voluptueuses, et la parure, passion de la vanité et de la coquetterie, sa fille. Elle chargeait ses doigts debagues.[36]Quant aux qualités de son esprit, elle en avait, comme disent les Anglais, des parties: de la finesse, de la pénétration, des pensées plus brillantes que justes, fruits d’une imagination active, mais peu cultivée. L’éducation des femmes est, en Espagne, encore plus négligée que celle des hommes; la nature leur prodigue ses bienfaits, mais rarement l’art seconde la nature. Les jeunes personnes du sexe bornent leur lecture à la Vie des Saints, à celle de Don Quichotte et de quelques comédies. Les mères occupées de plaisirs et d’intrigues, confient leurs filles à descamaristes(femmes-de-chambre), ou à des duègnes; mais la vivacité, les agréments de leur esprit, couvrent les ombres de leur ignorance; du moins on ne trouve pas dans cette nation, comme en France, des femmes qui lisent par air, parlent de ce qu’elles ignorent ou savent très-imparfaitement, ont la manie de juger des ouvrages comme Dandin avait celle de juger les procès, et dont les doctes entretiens fatiguent les gensinstruits et ennuient les ignorants. Séraphine, sans prétention, ainsi que toutes ses compatriotes, plaisait par un esprit vif et naturel; elle avait une sensibilité si douce, si touchante, quand elle aimait, qu’elle aurait pénétré d’amour l’ame la plus froide; rien n’est si séduisant qu’une femme espagnole qui vous aime. Séraphine était plus superstitieuse que douée d’une véritable piété. On inspire à une Espagnole, dès son enfance, un enthousiasme mystique, une tendre vénération pour la Madonne et pour les moines. La dévotion et l’amour deviennent l’occupation de toute sa vie. Les miracles n’étonnaient pas Séraphine, mais elle s’étonnait que Dieu eût défendu l’amour. C’était, disait-elle, demander l’impossible. D’après ce portrait, exempt de flatterie, mon lecteur ne sera pas surpris de mon voyage à Cordoue, où m’attendaient l’hymen, l’amour et la fortune.

Avant l’arrivée de don Pacheco, je voyais souvent une jeune dame plutôt par désœuvrement, ou esprit de galanterie, que par aucun mouvement du cœur; car, autant par principe que par délicatesse de goût, je n’ai jamais voulu suivre en volontaire le char de l’hymen. Tout absorbé dans une nouvelle passion, j’avaisnégligé cette beauté; sa coquetterie, bien plu que sa tendresse, en fut blessée: je crus devoir lui faire une visite; je craignais la froideur de son accueil, mais je fus rassuré par la sérénité de son visage. «L’Espagnole est donc partie, me dit-elle d’un air aisé? — Oui, madame, et j’ai été obligé de donner des soins à son père, attaqué de la goutte; — Et à sa fille qui se portait bien? On ne saurait être plus charitable. Allez, monsieur le protestant, retournez à confesse, et si le confesseur vous refuse l’absolution, moi je vous absous sans exiger un acte de contrition. — Ma confession se bornera à vous dire qu’un Français doit accueillir tout honnête étranger qui a besoin de secours et de protection; quant à sa fille, c’est un enfant. — Eh bien, qu’on lui donne le fouet et qu’on ne m’en parle plus. — Est-ce un arrêt de proscription? Me défendez-vous de venir vous faire ma cour? — Oui; à moins que vous ne me donniez votre parole que vous oublierez cette petite fille. — Les souvenirs, madame, ne dépendent pas de nous; et si par hasard je l’oubliais pendant le jour, la nuit, un songe pourrait me la rappeler. — Il suffit; j’ai ma toilette à faire, je vous prie de me laisser. Ainsi finirent notre entretien et nos liaisons.Ah! bien loin d’oublier Séraphine, elle était toujours présente à ma pensée; je ne vivais que par elle et avec elle; je lui parlais, je l’entendais encore. Je pris un maître de langue espagnole, et comme je savais un peu d’italien et assez bien le latin, je fis des progrès qui étonnèrent mon maître; mais j’étais aiguillonné par l’amour, aiguillon plus actif que l’ardeur du savoir, ou l’attrait de la gloire. Il me fit lire l’histoire d’Espagne de Ferreras, de Mariana, écrivain qui me plaisait par l’éloquence et la noblesse de son style, quoiqu’il maltraitât les Français, surtout les protestants; mais il était Espagnol, et il écrivait dans le seizième siècle. L’été s’écoulait dans cette étude, non assez vite au gré de mon impatience; car tel est l’homme, la vie lui paraît très-rapide et les journées bien longues.

Je reçus, dans le mois de juin, une lettre de don Pacheco, qui disait: «Par la grâce de Dieu et de la Madonne nous sommes arrivés en bonne santé à Cordoue; je vous attends, mon cher capitaine, dans le plus beau pays de l’Europe, sur les bords du Betis (le Quadalquivir), avec de bon chocolat et d’excellent vin de Xérès et de Malaga, qui vous sera versé par la main d’Hébé: elle ne vous oublieni dans ses prières, ni à table avec moi, où nous parlons toujours de vous, et buvons bien souvent à votre santé. Quand vous partirez, elle fera dire trois messes à la Sainte-Vierge, pour le succès de votre voyage. Allons, partez, vaillant chevalier, sous les auspices de l’amour et de la vierge Marie.Viva usted mil anos.» Dans ma réponse, j’annonçai mon départ aux premiers jours de septembre.

Le père de l’intéressante Suzette vint me prier à la noce de sa fille. Je m’y rendis; j’aime beaucoup les fêtes champêtres. Je vis revenir de l’église les deux époux. Charlot portait un gros bouquet à sa boutonnière, et Suzette était couronnée de fleurs et vêtue en blanc; elle était suivie de jeunes gens de l’un et l’autre sexe; les filles avaient de grands bouquets, et les garçons, des rubans à la boutonnière; ils marchaient en sautant et en dansant au son du tambourin. Le père de Suzette, le père, le grand-père et la mère de Charlot, fermaient la marche, se tenaient par la main, se rappelant leurs noces et leurs plaisirs,

Racontant ce qu’ils ont été,Oubliant qu’ils vont cesser d’être.

Racontant ce qu’ils ont été,Oubliant qu’ils vont cesser d’être.

Racontant ce qu’ils ont été,Oubliant qu’ils vont cesser d’être.

Racontant ce qu’ils ont été,

Oubliant qu’ils vont cesser d’être.

On se mit à table en arrivant; le couvertétait dressé devant la maison; la mariée me fit asseoir à ses côtés: je lui trouvai l’air grave; je lui en parlai. C’est, me dit-elle, que le bonheur est recueilli; et vous, monsieur le chevalier, quand épousez-vous cette belle Espagnole? — J’espère que ce sera l’hiver prochain. — Si elle vous aime autant que j’aime Charlot, vous ne serez pas à plaindre. Les cris de joie, les éclats de rire interrompaient souvent notre, conversation. On chanta, on but en chœur à la santé des nouveaux époux; on me fit l’honneur de boire à la mienne, en me qualifiant de commandant; je remplis mon verre, je me levai, et bus à la santé des bienfaiteurs de la patrie, des honnêtes laboureurs. Le vin coulait à grands flots; un jeune homme se glissa sous la table et enleva le soulier de la nouvelle mariée. A la vue de ce trophée, la joie et les éclats redoublèrent, et l’on acheva d’épuiser les flacons. Après le dîné, on dansa au son du galoubet et du tambourin. J’ouvris le bal par le menuet avec la nouvelle épouse; le menuet fini, je l’embrassai, aux applaudissements de la joyeuse assemblée: mon exemple l’enhardit, et chacun voulut embrasser l’aimable Suzette; mais elle se déroba à leurs empressements et courut se cacher. On voulut faire payer lesjeunes filles pour la fugitive; elles prévirent le complot et se mirent à courir comme des perdreaux devant le chasseur; mais les jeunes gens plus lestes, les poursuivent, les atteignent, les amènent dans le cercle, et toutes, tour-à-tour, sont embrassées, non sans de bruyantes clameurs et des battements de main. On m’invita d’en faire autant; ce fut très-volontiers; j’embrassai même les vieilles femmes, ce qui redoubla les éclats de rire. Enfin, la nuit approchant, je m’éclipsai tout doucement et regagnai la ville, satisfait de ma journée et de la joie que j’avais vue régner au milieu de ces bonnes gens. Mais chaque heure nouvelle amène de nouveaux événements. Je trouvai, en rentrant, une lettre du vicomte de Beaupré, cachetée en noir. Mon cœur palpita d’effroi: j’hésitai à l’ouvrir; je voulais attendre au lendemain, pour éviter une mauvaise nuit; mais la curiosité, ou plutôt l’amitié l’emporta: j’ouvre la lettre d’une main tremblante, et je lis:

«Mon cher ami, vous avez envié mon bonheur, aujourd’hui vous pleurerez sur moi. Cécile, la sensible Cécile, la vertueuse Cécile, si digne d’une vie immortelle, le Ciel me l’a ravie: depuis trois jours elle n’est plus. La mort a enlevé à la terre un de sesplus beaux ornements. Elle était accouchée heureusement d’une fille. Elle a d’abord demandé des nouvelles de son enfant: on l’a assurée qu’il se portait très-bien. Quelques moments après elle a entendu ses vagissements; ce cri a produit une émotion si vive dans l’ame de cette tendre mère, qu’elle a expiré sur-le-champ. L’amour maternel, l’excès de sensibilité, l’ont suffoquée. Nos vœux, nos soins, tous les secours prodigués n’ont pu la rappeler à la vie. Chère Cécile, épouse adorée, que vais-je devenir sans toi? La main me tremble, des larmes remplissent mes yeux; et vous, mon cher chevalier, vous perdez une excellente amie: parents, amis, voisins, tous les domestiques la pleurent. Le deuil est dans le château et dans les environs. Vous la pleurerez aussi. Dès que ma santé, un peu altérée, sera rétablie, j’irai à Nancy, rejoindre mon régiment. Je brûle de quitter un séjour où, du faîte de la félicité, je suis tombé dans l’abîme du malheur. J’y vois partout l’ombre errante de ma chère Cécile. L’enfant se porte bien. Adieu, mon cher ami, je vous quitte pour la pleurer.»

«Mon cher ami, vous avez envié mon bonheur, aujourd’hui vous pleurerez sur moi. Cécile, la sensible Cécile, la vertueuse Cécile, si digne d’une vie immortelle, le Ciel me l’a ravie: depuis trois jours elle n’est plus. La mort a enlevé à la terre un de sesplus beaux ornements. Elle était accouchée heureusement d’une fille. Elle a d’abord demandé des nouvelles de son enfant: on l’a assurée qu’il se portait très-bien. Quelques moments après elle a entendu ses vagissements; ce cri a produit une émotion si vive dans l’ame de cette tendre mère, qu’elle a expiré sur-le-champ. L’amour maternel, l’excès de sensibilité, l’ont suffoquée. Nos vœux, nos soins, tous les secours prodigués n’ont pu la rappeler à la vie. Chère Cécile, épouse adorée, que vais-je devenir sans toi? La main me tremble, des larmes remplissent mes yeux; et vous, mon cher chevalier, vous perdez une excellente amie: parents, amis, voisins, tous les domestiques la pleurent. Le deuil est dans le château et dans les environs. Vous la pleurerez aussi. Dès que ma santé, un peu altérée, sera rétablie, j’irai à Nancy, rejoindre mon régiment. Je brûle de quitter un séjour où, du faîte de la félicité, je suis tombé dans l’abîme du malheur. J’y vois partout l’ombre errante de ma chère Cécile. L’enfant se porte bien. Adieu, mon cher ami, je vous quitte pour la pleurer.»

Quel coup de foudre, au sortir d’une scènebruyante, des transports de la joie, d’une fête d’hymen aussi gaie que touchante! Cécile avait célébré sa noce avec la même joie, au milieu des plaisirs et des félicitations. Hélas! en signant son contrat de mariage, elle avait signé l’arrêt de sa mort. Quel excès d’allégresse quand elle se vit enceinte! et ce bonheur devait la précipiter dans la tombe! Pauvres humains! formez des vœux! Tendre amie, m’écriai-je en m’inondant de larmes, douce image de la divinité, la terre n’était pas digne de te posséder! Ta beauté, ton printemps, tes plaisirs, tes espérances sont ensevelis dans la nuit éternelle. Ta jeune ame s’ouvrait à peine aux rayons de la vie. C’est au Ciel que ta place était marquée, et que les anges t’attendaient! Je passai une partie de la nuit à verser des larmes, et à répondre au vicomte. Pendant un mois je pleurai tous les jours cette aimable et malheureuse amie. Cicéron, à la mort de sa fille, ne trouva quelque allégement à sa douleur que lorsqu’il put reprendre ses livres et sa plume: j’en trouvai dans l’étude de la langue espagnole, et dans les promenades où j’allais, le cœur malade, rêver, parler à ma chère Cécile, et tromper mon affliction par de tendres souvenirs.

Cependant septembre approchait, non au gréde mon impatience. Le temps nous cache ses ailes, ce n’est qu’après sa fuite qu’on les aperçoit. Enfin ce mois parut, et je demandai à mon colonel la permission de partir avant l’arrivée des semestres. Vous voulez donc, me dit-il en riant, aller passer quelque temps dans les prisons du saint-office. Vous êtes enfant de Calvin, quelquefois mauvais plaisant, et les inquisiteurs n’entendent pas raillerie. J’adopterai, lui dis-je, avec le manteau espagnol, la gravité d’un docteur de Salamanque. — Partez, j’y consens; mais recommandez-vous à laMadonneet à saint Jacques de Compostelle.

Comme j’avais lu dans Don Quichotte que son hôte lui avait recommandé de ne jamais voyager sans argent, j’avais amassé un petit viatique; ma mère informée de mon voyage, m’envoya cent écus. C’était, me disait-elle, le denier de la veuve, le fruit de ses économies. Je les refusai, et lui écrivis que ses bontés et ses prières m’étaient plus pré et plus utiles que son argent; d’ailleurs j’avais pour principe de régler ma dépense sur ma fortune. Si j’avais voyagé en Mésopotamie, du temps des patriarches, ou en Grèce, dans le beau siècle de Ménélas et d’Alcinoüs, partout on m’aurait accueilli, hébergé;de jeunes filles m’auraient mis dans les bains; mais le monde, en vieillissant, s’endurcit: le temple de l’hospitalité s’est fermé. Au commencement de l’été j’avais acheté, pour me promener et pour mon voyage, un petit cheval alezan, que je nommaisPodagre, par antiphrase, comme par la même figure de rhétorique les furies portent le nom d’Euménides. Je m’attachai beaucoup à ce cheval. Il n’était pas beaud’orgueiletd’amour, n’appelait pas la guerre; on ne voyait pas bondir les flots de son épaisse crinière; mais il était doux, modeste et robuste:Qualem me decebat. Je ne l’aimais pas autant que Caligula chérissait le sien,[37]ou que la marquise de ... aimait son chat, dont elle a porté le deuil pendant trois jours. Peu de femmes ont eu autant de tendresse pour leurs maris, que cette marquise en avait pour cet animal-tigre, selon Buffon. Ayant donc rempli monporte-manteau de quelques effets, de plusieurs livres, et ma bourse de quelques pièces d’or, vêtu d’un uniforme, décoré de l’épaulette de capitaine, jargonnant assez bien l’espagnol, je montai sur Podagre le 3 septembre 1766. Annibal était parti de Saragosse, pour marcher à Rome, dix-neuf cent quatre-vingt trois ans avant mon entrée en Espagne.

Je sortis de Perpignan par la porte de Saint-Martin, autrement ditela porte d’Espagne, laissant mes habitudes et mes préjugés au faubourg de la ville, me promettant surtout de me dépouiller de ce caractère léger et irréfléchi d’un Français de mon âge. Solon disait que personne ne peut être réputé heureux avant sa mort.

La vita al fin, e ’l di loda la sera,[38]

La vita al fin, e ’l di loda la sera,[38]

La vita al fin, e ’l di loda la sera,[38]

La vita al fin, e ’l di loda la sera,[38]

a dit Pétrarque. On peut dire avec autant de justesse, qu’il faut attendre la fin d’un voyage pour savoir s’il a été heureux.

Les amants qui courent après leurs maîtresses ne sont ni des Anacharsis, ni des Strabon; ils veulent arriver; tout retard irrite leur impatience; ils aiment mieux faire du chemin que de s’arrêter pour voir des tableaux, ou desdébris d’antiques monuments. Mais ils ont un avantage sur les doctes voyageurs: s’ils ne font pas comme eux des descriptions brillantes des sites pittoresques, des beautés de la nature, ils en jouissent beaucoup mieux. Un amant sera plus ému, plus attendri par les charmes de la campagne, par la vue d’un troupeau, le son d’une musette, le chant des oiseaux, que le savant qui voyage pour voir des décombres, des tableaux et examiner la qualité des terres. Je renvoie mes lecteurs avides de connoître ces objets scientifiques, aux nombreux voyages d’Espagne, qui seront, pour ainsi dire, les appendices du mien. Mais je m’attacherai spécialement à la description des usages et des mœurs générales et particulières; je parlerai de ce qui m’a frappé et de ce qui m’est arrivé.

Une médaille de l’empereur Adrien représente l’Espagne assise, appuyée sur une montagne (les Pyrénées) placée à sa gauche, tenant une branche d’olivier à sa main; à ses pieds est un lapin.[39]

A Gironne je notai sur mon album, que les miquelets ouvrirent mon porte-manteau, le tournèrent, le retournèrent, et quand ils l’eurent visité pièce à pièce, ils me demandèrent si je n’avais point d’effets prohibés. Comme l’Avare de Molière, ils auraient voulu voir l’autre main après avoir vu les deux. Je me flattais de sortir sain et sauf de leurs serres; mais ils s’étaient emparés de mes livres, et me dirent que, pour les retirer, il me fallait aller chez le seigneur Théologal, qui déciderait s’ils pouvaient entrer en Espagne. Je suivis donc mes livres chez le seigneur Théologal, non sans donner au diable les miquelets et lui. Il fesait la sieste quand j’arrivai. Sa servante n’aurait pas troublé son repos pour un roi de France. Je me rappelai, pour me consoler, que le prince de Condé, assassiné à Jarnac par Montesquiou, avait attendu à une porte, assis sur un banc de pierre, qu’un procureur eût dîné. Après quelques moments d’attente, je priai cette fille d’aller voir si son maître dormait encore; je la suivis, et, fatigué de ces délais, je donnai un grand coup de pied à la porte, qui s’ouvrit, et ce bruit éveilla le chanoine, qui s’écria effrayé:Kesus, Kesus(Jésus),que demonio e aquel! Je lui fis mille excuses, et tâchai dele rassurer, en lui disant le motif de ma visite. Alors il se leva, quitta son bonnet de coton, et se fit apporter les livres. Je lui dis en espagnol que c’étaient des ouvrages de littérature qui ne pouvaient être prohibés. Monsieur, répondit-il, vous pouvez vous servir de votre langue, je la parle fort mal, mais je l’entends très-bien; ce qui me surprit. Vous autres, Français, continua-t-il, vous êtes un peu ariens. — Qu’entendez-vous par-là? — Que vous avez du jansénisme dans la tête. — Le jansénisme est passé de mode, et nous ne connaissons pas plus Jansenius, que vous Arius.[40]— C’est fort bien; mais voyons vos livres. Horace! j’en ai ouï parler. La Fontaine n’a-t-il pas fait des contes fort gais? — Oui, et des fables bien supérieures. — Ici nous préférons ses contes: ils sont plaisants, un peu libertins; mais il n’y a rien contre la religion. Virgile! celui-là je le connais;procumbit humi bos... Vous n’avez sans doute rien de Voltaire? — Pardonnez-moi, j’ai la Henriade. — A coup sûr elle n’entrera pas. Vousvoulez infecter notre pays du poison que distille cet auteur venimeux. — Mais, monsieur, c’est un poëme où la morale et la religion sont très-respectées. Écoutez ces beaux vers sur la transsubstantiation:

Le Christ, de nos péchés, victime renaissante,De ces élus, nourriture vivante,Descend sur ses autels à ses yeux éperdus,Et lui découvre un Dieu, sous un pain qui n’est plus.

Le Christ, de nos péchés, victime renaissante,De ces élus, nourriture vivante,Descend sur ses autels à ses yeux éperdus,Et lui découvre un Dieu, sous un pain qui n’est plus.

Le Christ, de nos péchés, victime renaissante,De ces élus, nourriture vivante,Descend sur ses autels à ses yeux éperdus,Et lui découvre un Dieu, sous un pain qui n’est plus.

Le Christ, de nos péchés, victime renaissante,

De ces élus, nourriture vivante,

Descend sur ses autels à ses yeux éperdus,

Et lui découvre un Dieu, sous un pain qui n’est plus.

— Les vers seront beaux tant que vous voudrez, mais le sens n’est pas clair. — De plus, sachez, monsieur, que le général des capucins l’a affilié à l’ordre de Saint-François. — Dites, affilié au diable. J’en suis fâché, monsieur l’officier, mais pas un seul feuillet de Voltaire ne passera Gironne. Messieurs les Français, vous critiquez notre sévérité et notre inquisition, mais nous n’avons ni Saint-Barthélemi, ni guerres de religion. A l’égard de vos autres livres, je vais voir s’ils sont sur la liste des livres prohibés. Il prit alors son index, et, après l’avoir parcouru, Horace, Virgile, la Fontaine eurent la permission d’être mes compagnons de voyage, et Voltaire resta dans les plains de M. le Théologal.

De Canet à Mattaro la route est charmante;on traverse des villages entourés d’arbres, de jardins; on jouit de la vue de la mer, d’une infinité de barques de pêcheurs. La figure aimable des femmes répondait à l’aménité du pays. Elles sont la plupart occupées à faire des dentelles. Le travail des hommes est la pêche. Ce sont des hiboux au milieu des colombes. Mattaro est une ville très-agréable. Ses environs produisent d’excellent vin. De cette ville à Barcelone, on côtoie la mer par un chemin bordé de mûriers, qui vivifient le paysage. Je marchais souvent à pied, soit pour soulager mon cher Podagre, soit pour me délasser d’une même position. Je m’assis un matin, après une assez longue marche, auprès d’un vignoble, à l’ombre de plusieurs caroubiers. J’achetai la permission de manger du raisin; on m’apporta un morceau de pain un peu dur, mais très-blanc. Pendant ce repas délicieux, des tourterelles roucoulaient sur ma tête, et sans doute se parlaient d’amour: Un ruisseau roulait à mes pieds sur des petits cailloux, et mêlait son murmure au gémissement des tourterelles. J’étais si enchanté de cette situation, que je m’écriai: Ma chère Séraphine, où es-tu? Pourquoi n’es-tu pas avec moi dans cette riante solitude? Le souvenir de l’infortunée Cécile vint mêler auxsonges riants de l’amour et de l’espérance, la mélancolie et les regrets. Chère Cécile, ton amitié eut fait le charme de ma vie! Hélas! et tu n’es plus! Il fallut quitter cet asile, car le soleil ne s’arrêtait pas pour moi, comme pour Amphytrion ou pour Josué. Après quelques heures de marche, j’aperçus les clochers, les tours, et bientôt les remparts de Barcelone. Je jouis alors d’un tableau magnifique. Je voyais cette ville élever sa tête au milieu d’une campagne riante; à sa gauche, une vaste mer, et l’horizon éclatant de lumière; la splendeur de cet astre, la richesse de la campagne, l’aspect de la ville, tout annonçait la puissance et la prodigalité du Créateur de l’univers.


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