Chapter 15

On m'avait cru mort de ce naufrage, et l'amitié, d'abord inquiète, m'a conféré d'avance des honneurs que je ne me rappelle qu'en rougissant, mais dont plus tard peut-être je me croirai plus digne.

Voici ce que vous écriviez, il y a environ dix ans,—et cela n'est pas sans rapport avec certaines parties du livre que je publie aujourd'hui. Permettez-moi donc de citer quelques lignes de cette biographie anticipée, que j'ai eu le bonheur de lire autrement que desyeux de l'âme.

Alas! poor Yorick!...

«Ceux qui l'ont connu pourraient dire au besoin toute la grâce et toute l'innocence de ce gentil esprit qui tenait si bien sa place parmi les beaux esprits contemporains. Il avait à peine trente ans, et il s'était fait, en grand silence, une renommée honnête et loyale, qui ne pouvait que grandir. C'était tout simplement, mais dans la plus loyale acception de ce mot-là,la poésie, un poëte, un rêveur, un de ces jeunes gens sans fiel, sans ambition, sans envie, à qui pas un bourgeois ne voudrait donner en mariage même sa fille borgne et bossue; en le voyant passer le nez au vent, le sourire sur la lèvre, l'imaginationéveillée, l'œil à demi fermé, l'homme sage, ce qu'on appelle un homme sage, se dit à lui-même:

»—Quel bonheur que je ne sois pas fait ainsi!

»Il vivait an jour le jour, acceptant avec reconnaissance, avec amour, chacune des belles heures de la jeunesse, tombées du sein de Dieu. Il avait été riche un instant; mais, par goût, par passion, par instinct, il n'avait pas cessé de mener la vie des plus pauvres diables. Seulement, il avait obéi plus que jamais au caprice, à la fantaisie, à ce merveilleux vagabondage dont ceux-là qui l'ignorent disent tant de mal. Au lieu d'acheter avec son argent de la terre, une maison, un impôt à payer, des droits et des devoirs, des soucis, des peines et l'estime de ses voisins les électeurs[1], il avait acheté des morceaux de toile peinte, des fragments de bois vermoulu, toute sorte de souvenirs des temps passés, un grand lit de chêne sculpté de haut en bas; mais, le lit acheté et payé, il n'avait plus eu assez d'argent pour acheter de quoi le garnir, et il s'était couché, non pas dans son lit, mais à côté de son lit, sur un matelas d'emprunt. Après quoi, toute sa fortune s'en était allée pièce à pièce, comme s'en allait son esprit, causerie par causerie, bons mots par bons mots; mais une causerie innocente, mais des bons mots sans malice et qui ne blessaient personne. Il se réveillait en causant le matin, comme l'oiseau se réveille en chantant, et en voilà pour jusqu'au soir. Chante donc, pauvre oiseau sur la branche; chante et ne songe pas à l'hiver;—laisse les soucis de l'hiver à la fourmi qui rampe à tes pieds.

»Il serait impossible d'expliquer comment cet enfant, car, à tout prendre, c'était un enfant, savait tant de choses sans avoir rien étudié, sinon au hasard, par les temps pluvieux, quand il était seul, l'hiver, au coin du feu. Toujours est-il qu'il était très-versé dans les sciences littéraires. Il avait devinél'antiquité, pour ainsi dire, et jamais il ne s'est permis de blasphème contre les vieux dieux du vieil Olympe; au contraire, il les glorifiait en mainte circonstance, les reconnaissait tout haut pour les vrais dieux, et disant sonmeâ culpâde toutes ses hérésies poétiques. Car, en même temps qu'il célébrait Homère et Virgile, comme on raconte ses visions dans la nuit, comme on raconte un beau songe d'été, il allait tout droit à Shakspeare, à Gœthe surtout; si bien qu'un beau matin, en se frottant les yeux, il découvrit qu'il savait la langue allemande dans tous ses mystères, et qu'il lisait couramment le drame du docteur Faust. Vous jugez de son étonnement et du nôtre. Il s'était couché la veille presque Athénien, il se relevait le lendemain un Allemand de la vieille roche. Il acceptait non-seulement le premier, mais encore le secondFaust; et cependant, nous autres, nous lui disions que c'était bien assez du premier. Bien plus, il a traduit les deuxFaust, il les a commentés; il les a expliqués à sa manière; il voulait en faire un livre classique, disait-il. Souvent il s'arrêtait en pleine campagne, prêtant l'oreille, et, dans ces lointains lumineux que, lui seul, il pouvait découvrir, vous eussiez dit qu'il allait dominer tous les bruits, tous les murmures, toutes les imprécations, toutes les prières venus à travers les bouillonnements du fleuve, de l'autre côté du Pihin.

»Si jeune encore, comme vous voyez, il avait eu toutes les fantaisies, il avait obéi à tous les caprices. Vous lui pouviez appliquer toutes les douces et folles histoires qui se passent, dit-on, dans l'atelier et dans la mansarde, tous les joyeux petits drames du grenier où l'on est si bien à vingt ans, et encore c'eût été vous tenir un peu en deçà de la vérité. Pas un jeune homme, plus que lui, n'a été facile à se lier avec ce qui était jeune, beau et poétique; l'amitié lui poussait comme à d'autres l'amour, par folles bouffées; il s'enivrait du génie de ses amis comme on s'enivre de la beauté de sa maîtresse! Silence! ne l'interrogez pas! où va-t-il? Dieu le sait. A quoi? que veut-il? quelle est la grande idée qui l'occupe à cette heure? Respectezsa méditation, je vous prie; il est tout occupé du roman ou du poëme et des rêves de ses amis de la veille. Il arrange dans sa tête ces turbulentes amours; il dispose tous ces événements amoncelés; il donne à chacun son rêve, son langage, sa joie ou sa douleur. «Eh bien, Ernest, qu'as-tu fait? Moi, j'ai tué cette nuit cette pauvre enfant de quinze ans, dont tu m'as conté l'histoire. Mon cœur saigne encore, mon ami, mais il le fallait; cette enfant n'avait plus qu'à mourir!... Et toi, cher Auguste, qu'as-tu fait de ton jeune héros que nous avons laissé dans la bataille philosophique? Si j'étais à ta place, je le rappellerais de l'Université, et je lui donnerais une maîtresse.» Telles étaient les grandes occupations de sa vie: marier, élever, accorder entre eux toute sorte de beaux jeunes gens, tous frais éclos de l'imagination de ses voisins; il se passionnait pour les livres d'autrui bien plus que pour ses propres livres; quoiqu'il fît, il était tout prêt à tout quitter pour vous suivre. «Tu as une fantaisie, je vais me promener avec elle, bras dessus, bras dessous, pendant que tu resteras à la maison à te réjouir.» Et, quand il avait bien promené votre poésie, çà et là, dans les sentiers que, lui seul, il connaissait, au bout de huit jours, il vous la ramenait calme, reposée, la tête couronnée de fleurs, le cœur bien épris, les pieds lavés dans la rosée du matin, la joue animée au soleil du midi. Cela fait, il revenait tranquillement à sa propre fantaisie qu'il avait abandonnée, sans trop de façon, sur le bord du chemin. Cher et doux bohémien de la prose et des vers! admirable vagabond dans le royaume de la poésie! braconnier sur les terres d'autrui! Mais il abandonnait à qui les voulait prendre les beaux faisans dorés qu'il avait tués!

»Une fois, il voulut voir l'Allemagne, qui a toujours été son grand rêve. Il part; il arrive à Vienne par un beau jour pour la science, par le carnaval officiel et gigantesque qui se fait là-bas. Lui alors, il fut tout étonné et tout émerveille de sa découverte. Quoi! une ville en Europe où l'on danse toute la nuit, où l'on boit tout le jour, où l'on fume le reste du tempsde l'excellent tabac. Quoi! une ville que rien n'agite, ni les regrets du passé, ni l'ambition du jour présent, ni les inquiétudes du lendemain! une ville où les femmes sont belles sans art, où les philosophes parlent comme des poëtes, où les poëtes pensent comme des philosophes, où personne n'est insulté, pas même l'empereur, où chacun se découvre devant la gloire, où rien n'est bruyant, excepté la joie et le bonheur! Voilà une merveilleuse découverte. Notre ami ne chercha pas autre chose. Il disait que son voyage avait assez rapporté. Son enthousiasme fut si grand et si calme, qu'il en fut parlé à M. de Metternich. M. de Metternich voulut le voir et le fit inviter à sa maison pour tel jour. Il répondit à l'envoyé de Son Altesse qu'il était bien fâché, mais que justement, ce jour-là, il allait entendre Strauss, qui jouait avec tout son orchestre une valse formidable de Liszt, et que, le lendemain, il devait se trouver au concert de madame Pleyel, qu'il devait conduire lui-même au piano, mais que, le surlendemain, il serait tout entier aux ordres de Son Altesse. En conséquence, il ne fut qu'au bout d'un mois chez le prince. Il entra doucement, sans se faire annoncer; il se plaça dans un angle obscur, regardant toutes choses et surtout les belles dames; il prêta l'oreille sans mot dire à l'élégante et spirituelle conversation qui se faisait autour de lui; il n'eut de contradiction pour personne,—il ne se vanta ni des chevaux qu'il n'avait pas,—ni de ses maisons imaginaires, —ni de son blason,—ni de ses amitiés illustres; il se donna bien de garde de mal parler de quelques hommes d'élite dont la France s'honore encore à bon droit.—Bref, il en dit si peu et il écouta si bien, que M. de Metternich demandait à la fin de la soirée quel était ce jeune homme blond, bien élevé, si calme, au sourire si intelligent et si bienveillant à la fois; et, quand on lui eut répondu: «C'est un homme de lettres français, monseigneur!» M. de Metternich, tout étonné, ne pouvait pas revenir d'une admiration qui allait jusqu'à la stupeur.

»Ainsi il serait resté à Vienne toute sa vie peut-être; maisles circonstances changèrent, et il revint après quelques mois de l'Allemagne en donnant toute sorte de louanges à cette vie paisible, studieuse et cependant enthousiaste et amoureuse, qu'il avait partagée. Le sentiment de l'ordre, uni à la passion, lui était venu en voyant réunis tout à la fois tant de calme et tant de poésie. Il avait bien mieux fait que de découvrir dans la poussière des bibliothèques quelques vieux livres tout moisis qui n'intéressent personne; il avait découvert comment la jeune Allemagne, si fougueuse et si terrible, initiée à toutes les sociétés secrètes, qui s'en va le poignard à la main, marchant incessamment sur les traces sanglantes du jeune Sand, quand elle a enfin jeté au dehors toute sa fougue révolutionnaire, s'en revient docilement à l'obéissance, à l'autorité, à la famille.—Double phénomène qui a sauvé l'Allemagne et qui la sauve encore aujourd'hui.

»Toujours est-il que notre ami se mit à songer sérieusement à ce curieux miracle, dont pas une nation moderne ne lui offrait l'analogie, à toute cette turbulence et à tout ce sang-froid, et que, de cette pensée-là, longtemps méditée, résulta un drame, un beau drame sérieux, solennel, complet. Mais vous ne sauriez croire quel fut l'étonnement universel quand on apprit que ce rêveur, ce vagabond charmant, cet amoureux sans fin et sans cesse, écrivait quoi? Un drame!—Lui, un drame, un drame où l'on parle tout haut, un drame tout rempli de trahisons, de sang, de vengeances, de révoltes? Allons donc, vous êtes dans une grave erreur, mon pauvre homme! Moi qui vous parle, pas plus tard qu'hier, j'ai rencontré Gérard dans la forêt de Saint-Germain, à cheval sur un âne qui allait au pas. Il ne songeait guère à arranger des coups de théâtre, je vous jure; il regardait tout à la fois le soleil qui se couchait et la lune qui se levait, et il disait à celui-là: «Bonjour, monsieur!» à celle-là: «Bonne nuit, madame!» Pendant ce temps, l'âne heureux broutait le cytise en fleurs.

»Et, comme il avait dit, il devait faire. Tout en souriant à son aise, tout en vagabondant selon sa coutume, et sans quitterles frais sentiers non frayés qu'il savait découvrir, même au milieu des turbulences contemporaines, il vint à bout de son drame. Rien ne lui coûta pour arriver à son but solennel. Il avait disposé sa fable d'une main ferme; il avait écrit son dialogue d'un style éloquent et passionné; il n'avait reculé devant pas un des mystères du carbonarisme allemand; seulement, il les avait expliqués et commentés avec sa bienveillance accoutumée.—Voilà tout son drame tout fait. Alors, il se met à le lire, il se met à pleurer, il se met à trembler, tout comme fera le parterre plus tard. Il se passionne pour l'héroïne qu'il a faite si belle et si touchante; il prend en main la défense de son jeune homme, condamné à l'assassinat par le fanatisme; il prête l'oreille au fond de toutes ces émotions souterraines pour savoir s'il n'entendra pas retentir quelques accents égarés de la muse belliqueuse de Kœrner. Si bien qu'il recula le premier devant son œuvre. Une fois achevée, il la laissa là parmi ses vieilles lames ébréchées, ses vieux fauteuils sans dossier, ses vieilles tables boiteuses, tous ces vieux lambeaux entassés çà et là avec tant d'amour, et que déjà recouvrait l'araignée de son transparent et frêle linceul. Ce ne fut qu'à force de sollicitations et de prières, que le théâtre put obtenir ce drame, intituléLéo Burckart. Il ne voulait pas qu'on le jouât. Il disait que cela lui brisait le cœur, de voir les enfants de sa création exposés sur un théâtre, et il se lamentait sur la perte de l'idéal. «De l'huile, disait-il, pour remplacer le soleil! Des paravents pour remplacer la verdure; la première venue, qui usurpe le nom de ma chaste jeune fille, et, pour mon héros, un grand gaillard en chapeau gris qu'il faut aller chercher à l'estaminet voisin!» Bref, toutes les peines que se donnent les inventeurs ordinaires pour mettre leurs inventions an grand jour, il se les donnait, lui, pour garder les siennes en réserve. Le jour de la première représentation deLéo Burckart, il a pleuré.

»—Au moins, disait-il, si j'avais été sifflé, j'aurais emporté ces pauvres êtres dans mon manteau; eux et moi, nous serionspartis à pied pour l'Allemagne, et, une fois là, nous aurions récité en chœur leSuper flumina Babylonis!

»Il avait ainsi à son service toute sorte de paraboles et de consolations; il savait ainsi animer toutes choses, et leur prêter mille discours pleins de grâce et de charme; mais il faudrait avoir dans l'esprit un peu de la poésie qu'il avait dans le cœur, pour vous les raconter.

»Je vous demande pardon si je vous écris, un peu au hasard, cette heureuse et modeste biographie; mais je vous l'écris comme elle s'est faite, au jour le jour, sans art, sans préparation aucune, sans une mauvaise passion, sans un seul instant d'ambition ou d'envie. Un enfant bien né, naturellement bien élevé, qui serait enfermé dans quelque beau jardin des hauteurs de Florence, au milieu des fleurs, et tenant sous ses yeux tous les chefs-d'œuvre amoncelés, n'aurait pas de plus honnêtes émotions et de plus saints ravissements que le jeune homme dont je vous parle. Seulement, il faisait naître les fleurs sur son passage, c'est-à-dire qu'il en voyait partout; et, quant aux chefs-d'œuvre, il avait la vue perçante, il en savait découvrir sur la terre et dans le ciel. Il devinait leur profil imposant dans les nuages, il s'asseyait à leur ombre; il savait si bien les décrire, qu'il vous les montrait lui-même souvent plus beaux que vous ne les eussiez vus de vos yeux. Tel il était; et si bien que pas un de ceux qui l'ont connu ne se refuserait à ajouter quelque parole amie à cet éloge. »

Cet éloge, qui traversa l'Europe et ma chère Allemagne,—jusqu'en cette froide Silésie, où reposent les cendres de ma mère, jusqu'à cette Bérésina glacée où mon père lutta contre la mort, voyant périr autour de lui les braves soldats ses compagnons, —m'avait rempli tour à tour de joie et de mélancolie. Quand j'ai traversé de nouveau les vieilles forêts de pins et de chênes et les cités bienveillantes où m'attendaient des amis inconnus, je ne pouvais parvenir à leur persuader que j'étais moi-même. On disait: «Il est mort, quel dommage! une viveintelligence, bonne surtout, sympathique à notre Allemagne, comme à une seconde mère,—et que nous apprécions seulement depuis son dernier instant illustré par Jules Janin.... Et vous qui passez parmi nous, pourquoi dérobez-vous la seule chose qu'il ait laissée après lui, un peu de gloire autour d'un nom. Nous les connaissons trop, ces aventuriers de France, qui se font passer pour des poëtes, vivants ou morts, et s'introduisent ainsi dans nos cercles et dans nos salons!» Voilà ce que m'avaient valu les douze colonnes duJournal des Débats, seul toléré par les chancelleries;—et, dans les villes où j'étais connu personnellement, on ne m'accueillait pas sans quelque crainte en songeant aux vieilles légendes germaniques de vampires et de morts fiancés. Vous jugez s'il était possible que, là même, quelquebourgeoism'accordât sa filleborgneoubossue. C'est la conviction de cette impossibilité qui m'a poussé vers l'Orient.

Je serais toutefois plus Allemand encore que vous ne pensez si j'avais intitulé la présente épître:Lettre d'un mort, ouExtrait des papiers d'un défunt, d'après l'exemple du prince Puckler-Muskau.

C'est pourtant ce prince fantasque et désormaismédiatisé, qui m'avait donné l'idée de parcourir l'Afrique et l'Asie. Je l'ai vu un jour passer à Vienne, dans une calèche que le monde suivait. Lui aussi, avait été cru mort, ce qui donna sujet à une foule de panégyriques et commença sa réputation;—par le fait, il avait traversé deux fois le lac funeste deKaron, dans la province égyptienne du Fayoum. Il ramenait d'Égypte une Abyssinienne cuivrée qu'on voyait assise sur le siège de sa voiture, à côté du cocher. La pauvre enfant frissonnait dans sonhabbarahquadrillé, en traversant la foule élégante, sur les glacis et les boulevards de la porte de Carinthie, et contemplait avec tristesse le drap de neige qui couvrait les gazons et les longues allées d'ormes poudrés à blanc.

Cette promenade a été un des grands divertissements de la société viennoise, et je ne sais si le regard éclatant de l'Abyssinienne ne fut pas encore pour moi un des coups d'œil vainqueursde la trompeuse Lorely. Depuis ce jour, je ne fis que rêver à l'Orient, comme vous l'avez dit dans la suite de votre article, et je me promenais tous les soirs pensif le long de ce Danube orageux qui touche au Rhin par ses sources et par ses bouches vaseuses aux flots qui vont vers le Bosphore.

Alors, j'ai tout quitté, Vienne et ses délices, et cette société qui vivait encore en pleinXVIIIesiècle, et qui ne prévoyait ni sa révolution sanglante,—ni les révoltes de ces magyars chamarrés de velours et d'or, avec leurs boutons d'opale et leurs ordres de diamants, qui vivaient si familièrement avec nous, artistes ou poëtes,—adorant madame Pleyel, admirant Liszt et Bériot. Je vous adressais alors les récits de nos fêtes, de nos amitiés, de nos amours, et certaines considérations sur le tokay et le johannisberg, qui vous ont fait croire que j'étais dans l'intimité de M. de Metternich. Ici se trouve une erreur dans votre article biographique. J'ai rencontré bien des fois ce diplomate célèbre, mais je ne me suis jamais rendu chez lui. Peut-être m'a-t-il adressé quelque phrase polie, peut-être l'ai-je complimenté sur ses vignes du Danube et du Rhin, voilà tout. Il est des instants où les extrêmes se rapprochent sur le terrain banal des convenances....

Finissons ce bavardage, et louons encore une fois ce joyeux Rhin, qui touche maintenant à Paris, et qui sépare, en les embrassant, ses deux rives amies. Oublions la mort, oublions le passé, et ne nous méfions pas désormais de cette belleaux regards irrésistiblesque nous n'admirons plus avec les yeux de la première jeunesse!

[1]Électeur en 1830,—électeur denaissance, et il ne s'en est jamais vanté ...; mais il ne s'est guère permis la vie des pauvres diables qu'à ses moments de loisir. (Note des Éditeurs.)

[1]Électeur en 1830,—électeur denaissance, et il ne s'en est jamais vanté ...; mais il ne s'est guère permis la vie des pauvres diables qu'à ses moments de loisir. (Note des Éditeurs.)

Pourquoi le public supporte-t-il les feuilletons de théâtre les plus insipides, les analyses les plus nues, les chroniques théâtrales les plus minutieuses? C'est que, d'après l'article, il ira voir la pièce, ou bien qu'il en saura assez pour se dispenser de la voir. Le goût des voyages n'est pas aujourd'hui moins répandu que le goût du spectacle, et l'on tient à recueillir plusieurs avis, car chacun voit à sa manière;, et les impressions sont plus diverses encore entre les voyageurs qu'entre les critiques.

Cela est tellement vrai, qu'il y a eu des temps où l'impression de voyage n'existait pas. Chapelle et Bachaumont n'ont vu que des tables plus ou moins bien servies dans les diverses provinces de France; ajoutez-y comme couleur locale leSuisse avec sa hallebarde, peint sur la porte deNotre-Dame de la Garde, et, comme poésie, toutes les rimes duChâteau d'If, etvous n'avez point d'autre idée de la France pendant tout un siècle. Les voyages de Casanova ne sont que le commentaire de la liste de don Juan; Dupaty ne s'occupe que des statues et des tableaux; le spirituelErmite, l'auteur des paroles deGuillaume Tell, M. de Jouy, ne voit sur toute la surface de la France que des opprimés, des philanthropes, des galériens vertueux, des soldas laboureurs et des tabatières-Touquet, que les commis voyageurs propagent avec courage et précaution.

Jusque-là, on ne sait pas même qu'il existe une cathédrale en France; on n'a pas dit un mot des richesses que le moyen âge et la renaissance ont semées sur le sol, et qui sont comme les glorieux ossements de notre gloire nationale. Voltaire a rempli leXVIIIesiècle et n'en a pas dit un mot, à part quelques allusions vagues à l'art des Velches et des Vandales. Bien plus, Rousseau, si coloré, si habile à retracer les grands spectacles de la nature, Rousseau a vu Gênes et Milan, et Venise, et n'a pas une ligne d'étonnement ou d'admiration touchant l'aspect des cités.

Il est donc possible qu'on voyage sans regarder, ou bien qu'on regarde sans voir. Il a fallu que Bernardin de Saint-Pierre vît les étranges paysages de l'Amérique et des Indes, pour créer en quelque sorte lacouleur locale, dont on a tant abusé depuis. Eh bien, Bernardin de Saint-Pierre lui-même ne trouve d'admiration que pour les arbres et pour les fleurs; il a vu l'Italie, et la Flandre, et l'Allemagne, sans y remarquer autre chose que des villes bien ou mal bâties, et Dieu sait celles qu'on appelait alorsbien bâties! il a trouvé Venise malsaine, et leclocherd'Anvers bizarrement tailladé; il a vu l'Espagne, et n'en a pas conçu d'autres idées que celles qui avaient pu naître dans le cerveau de M. de Florian! La Révolution arrive, échauffe toutes les idées, laboure toutes les cervelles, change l'axe de tous les systèmes et de toutes les opinions, et il en sort, comme poëtes didactiques, l'abbé Delille, Esmenard, Roucher et vingt autres qui ont décrit tout l'univers, sans laisser une impression vraie et sentie, une peinture, une image.

On comprend que je ne parle pas ici des voyageurs spéciaux qui se bornent à dire: «Ce pays est agréablement varié et coupé de rivières, qui y répandent l'abondance et la fertilité, etc. La ville est grande et bien bâtie, et les rues sont suffisamment aérées; ses habitants sont actifs et industrieux; le commerce des cuirs y fleurit particulièrement,» A la fin duXVIIIesiècle déjà, l'on s'apercevait que ces froides nomenclatures avaient peu d'intérêt pour le lecteur; aussi quelques écrivains avaient-ils imaginé de mêler à leurs tableaux une certaine dose d'idées sentimentales; Raynal, par exemple, l'encyclopédiste, s'écriait en décrivant un pays des rives du Gange: «O rivage d'Ayauba! tu n'es rien, mais tu possèdes le tombeau d'Élisa!» suivait une méditation à la façon desNuitsd'Young, sur la mort d'Élisa, amie du voyageur, dont le destin se trouvait singulièrement mêlé à l'Histoire philosophique des deux Indes.

Vous comprenez que je ne prétends pas ici sacrifier l'intelligence des écrivains d'autrefois à celle des modernes, mais constater seulement ce fait singulier, que lespaysagisteslittéraires sont presque tous de notre siècle.

Il semble ainsi que cette faculté soit un appendice à des qualités de peinture et de poésie beaucoup plus élevées encore. Il y a dans tout grand poëte un voyageur sublime; mais plusieurs, comme Walter Scott, comme Chateaubriand et comme Victor Hugo, ne se servent des impressions qu'ils ont recueillies, recomposées ou devinées à l'aspect des villes et des pays, que pour poser la scène de leurs vastes compositions; d'autres, comme Byron et Lamartine, font des poésies et des poëmes avec la partie idéale et majestueuse de leur voyage; ceux-là parcourent la terre comme les anges de Thomas Moore, en la frôlant à peine du pied. Il est vrai que leur génie les met au-dessus des impressions vulgaires et triviales, et que leur fortune les défend également des bizarres traverses qui peuvent émouvoir la fantaisie humoristique d'un touriste ordinaire. En effet, leVoyagede Sterne, lesFeuilles éparses d'un voyageur enthousiasted'Hoffmann, lesImpressions de voyaged'AlexandreDumas, lesReisebilderde Henri Heine, lesTournées flamandesde Royer et de Roger de Beauvoir, appartiennent tous à une façon particulière et fantastique de voir et de sentir, dont l'expression paraît avoir un grand attrait pour le public. Il est tels poëtes aussi, qui, sans sortir de Paris, devinent complètement la couleur et l'effet des régions étrangères, et qui ne trouvent plus rien à dire quand la réalité succède à cette sorte de mirage intellectuel et magique. Tels sont, par exemple, Balzac, Janin, de Musset et Eugène Sue, et je me fierais plus volontiers à de pareils voyageurs d'imagination et d'intention qu'à bien d'autres qui ont traîné leurs semelles sur tous les chemins des deux mondes. On pourrait leur appliquer la magnifique pensée d'un sonnet de Schiller sur Christophe Colomb. «Va devant toi, et, si ce monde que tu cherches n'a pas été créé encore, il jaillira des ondes exprès pour justifier ton audace; car il existe un Éternel entre la nature et le génie, qui fait que l'une tient toujours ce que l'autre promet.» N'allez pas croire maintenant que toutes ces généralités tendent à fournir une préface à mes impressions personnelles. Je pensais plutôt, en les écrivant, au travail que prépare en ce moment mon illustre compagnon de voyage[1], qui s'est déjà acquis en Allemagne, comme voyageur, la popularité de Pierre Schlemild. Je dis mon compagnon de voyage sans savoir encore seulement si je le rejoindrai ailleurs qu'au bout du monde, ou, pour mieux dire, à Paris. Jusqu'ici, nous avançons parallèlement vers l'Allemagne, à cinquante lieues l'un de l'autre, et les journaux seulement des villes qu'il traverse m'apportent tous les matins de ses nouvelles; pour moi qui ne jouis pas du même privilège de célébrité, j'ai besoin de ces lignes pour lui faire savoir des miennes, et je n'aurais, d'ailleurs, à écrire aujourd'hui qu'une causerie de route seulement, et tout au plus, ensuite, une chronique des eaux de Bade, comme celles d'Aix ou de Bagnères, pointscardinauxoù l'on rencontrerait la plus grande partie dela société parisienne, éparse et rayonnant partout loin du centre, comme larose des vents.

D'ailleurs, on sait comment je voyage, et que je n'ai aucune des habitudes et des qualités du touriste littéraire; j'ai déjà parcouru autant de pays que Joconde, et je suis sorti ou rentré par toutes les portes de la France; mais, quant à voir les points de vue et les curiosités selon l'ordre des itinéraires, c'est de quoi je me suis toujours soigneusement défendu. Je suis rarement préoccupé des monuments et des objets d'art, et, une fois dans une ville, je m'abandonne au hasard, sûr d'en rencontrer assez toujours pour ma consommation de flâneur. J'ai perdu beaucoup sans doute à cette indifférence; mais je lui dois aussi beaucoup de rencontres et d'admirations imprévues que le guide officiel ne m'eût pas fait connaître ou qu'il m'aurait gâtées. Ce que j'aime surtout en voyage, c'est à respirer l'air des forêts et des plaines, c'est à suivre rapidement les longues prairies brumeuses de la Flandre, ou lentement les campagnes joyeuses de l'Italie, pleines d'or et de soleil; c'est à parcourir au hasard les rues tortueuses des villes, à me mêler inconnu à cette foule bigarrée qui bruit d'un langage étrange, à prendre part, pour un jour, à sa vie éternelle; curieuse épreuve, isolement salutaire pour l'homme qui sait échapper quelquefois aux molles contraintes de l'habitude, et qui, après une âpre montée, se retourne et parvient à regarder sa vie d'un point unique et sublime, comme on parcourt de ses yeux, du haut du clocher de Strasbourg, le chemin qu'on vient de faire péniblement durant une longue journée.

[1]Alexandre Dumas.

[1]Alexandre Dumas.

Vous comprenez que la première idée du Parisien qui descend de voiture à Strasbourg est de demander à voir le Rhin; il s'informe, il se hâte, il fredonne avec ardeur le refrain semi-germaniqued'Alphonse Karr: «Au Rhin! au Rhin! c'est là que sont nos vignes!» Mais bientôt il apprend avec stupeur que le Rhin est encore à une lieue de la ville. Quoi! le Rhin ne baigne pas les murs de Strasbourg, le pied de sa vieille cathédrale?... Hélas! non. Le Rhin à Strasbourg et la mer à Bordeaux sont deux grandes erreurs du Parisien sédentaire. Mais, tout moulu qu'on est du voyage, le moyen de rester une heure à Strasbourg sans avoir vu le Rhin? Alors, on traverse la moitié de la ville, et l'on s'aperçoit à peine que son pavé de cailloux est plus rude et plus raboteux encore que l'inégal pavé du Mans, qui cahotait si durement la charrette duRoman comique. On marche longtemps encore à travers les diverses fortifications, puis on suit une chaussée d'une demi-lieue, et, quand on a vu disparaître enfin derrière soi la ville tout entière, qui n'est plus indiquée à l'horizon que par le doigt de pierre de son clocher, quand on a traversé un premier bras du Rhin, large comme la Seine, et une île verte de peupliers et de bouleaux, alors on voit couler à ses pieds le grand fleuve, rapide et frémissant, et portant dans ses larmes grisâtres une tempête éternelle. Mais, de l'autre côté, là-bas à l'horizon, au bout du pont mouvant de soixante bateaux, savez-vous ce qu'il y a?... Il y a l'Allemagne! la terre de Gœthe et de Schiller, le pays d'Hoffmann; la vieille Allemagne, notre mère à tous!... Teutonia!...

N'est-ce pas là de quoi hésiter avant de poser le pied sur ce pont qui serpente, et dont chaque barque est un anneau; l'Allemagne au bout? Et voilà encore une illusion, encore un rêve, encore une vision lumineuse qui va disparaître sans retour de ce bel univers magique que nous avait créé la poésie!... Là, tout se trouvait réuni, et tout plus beau, tout plus grand, plus riche et plus vrai peut-être que les œuvres de la nature et de l'art. Le microcosmos du docteur Faust nous apparaît à tous au sortir du berceau; mais, à chaque pas que nous faisons dans le monde réel, ce monde fantastique perd un de ses astres, une de ses couleurs, une de ses régions fabuleuses.Ainsi, pour moi, déjà bien des contrées du monde se sont réalisées, et le souvenir qu'elles m'ont laissé est loin d'égaler les splendeurs du rêve qu'elles m'ont fait perdre. Mais qui pourrait se retenir pourtant de briser encore une de ces portes enchantées, derrière lesquelles il n'y a souvent qu'une prosaïque nature, un horizon décoloré? N'imagine-t-on pas, quand on va passer la frontière d'un pays, qu'il va tout à coup éclater devant vous dans toute la splendeur de son sol, de ses arts et de son génie!... Il n'en est pas ainsi, et chaque nation ne se découvre à l'étranger qu'avec lenteur et réserve, laissant tomber ses voiles un à un comme une pudique épousée.

Tout en songeant à cela, nous avons traversé le Rhin; nous voici sur le rivage et sur la frontière germaniques. Rien ne change encore; nous avons laissé des douaniers là-bas, et nous en retrouvons ici; seulement, ceux de France parlaient allemand, ceux de Bade parlent français; c'est naturel. Kehl est aussi une petite ville toute française, comme toutes les villes étrangères qui avoisinent nos frontières. Si nous voulons observer une ville allemande, retournons à Strasbourg.

Aussi bien il n'existe à Kehl que des débitants de tabac. Vous avez là du tabac de tous les pays, et même du tabac françaisvraie régie, façon de Paris, passé en contrebande sans doute, et beaucoup meilleur que tous les autres; les étiquettes sont très-variées et très-séduisantes, mais les boîtes ne recèlent que de ce mêmecaporal, autrement nomméchiffonnier.

Il n'y a donc point de contrebande à faire, et il faut bien repasser, pur de tout crime, devant les douanes des deux pays.

Mais, pour votre retour, les douaniers vous demandent deux kreutzers (prononcezkritch); vous donnez deux sous, et l'on vous rend une charmante petite médaille ornée du portrait du grand-duc de Bade, et représentant la valeur d'un kreutzer. Vous avez donc fait une première fois connaissance avec la monnaie allemande; puissiez-vous vous en tenir là!

La seconde idée du Parisien, après avoir vu le Rhin et foulé la terre allemande, se formule tout d'abord devant ses yeuxquand il se retourne vers la France; car les rocs dentelés du clocher de Strasbourg, comme dit Victor Hugo, n'ont pas un instant quitte l'horizon. Seulement, les jambes du voyageur frémissent quand il songe qu'il a bien une lieue à faire en ligne horizontale, mais que, du pied de l'église, il aura presque une lieue encore en ligne perpendiculaire. A l'aspect d'un clocher pareil, on peut dire que Strasbourg est une ville plus haute que large; en revanche, ce clocher est le seul qui s'élance de l'uniforme dentelure des toits; nul autre édifice n'ose même monter plus haut que le premier étage de la cathédrale, dont le vaisseau, surmonté de son mât sublime, semble flotter paisiblement sur une mer peu agitée.

En rentrant dans la ville, on traverse la citadelle aux portes sculptées, où luit encore le soleil de Louis XIV,nec pluribus impar. La place contient un village complet, à moitié militaire, à moitié civil. Dans Strasbourg, après avoir passé la seconde porte, on suit longtemps les grilles de l'arsenal, qui déploie une ostentation de canons vraiment formidable pour l'étranger qui entre en France. Il y a là peut-être six cents pièces de toutes dimensions, écurées comme des chaudrons, et des amas de boulets à paver toute la ville. Mais hâtons-nous vers la cathédrale, car le jour commence à baisser.

Je fais ici une tournée de flâneur et non des descriptions régulières. Pardonnez-moi de rendre compte de Strasbourg comme d'un vaudeville. Je n'ai ici nulle mission artistique ou littéraire, je n'inspecte pas les monuments, je n'étudie aucun système pénitentiaire, je ne me livre à aucune considération d'histoire ni de statistique, et je regrette seulement de n'être pas arrivé à Strasbourg dans la saison du jambon, de lasauercrautet du foie gras. Quant à la bière de Strasbourg, elle est jugée partout; où l'eau est mauvaise, la bière est mauvaise, et l'eau de Strasbourg n'est bonne qu'à faire débiter son vin. Je me refuse donc à toute description de la cathédrale: chacun en connaît les gravures, et, quant à moi, jamais un monument dont j'ai vu la gravure ne me surprend à voir; mais ce que lagravure ne peut rendre, c'est la couleur étrange de cet édifice, bâti de cette pierre rouge et dure dont sont faites les plus belles maisons de l'Alsace. En vieillissant, cette pierre prend une teinte noirâtre, qui domine aujourd'hui dans toutes les parties saillantes et découpées de la cathédrale.

Je ne vous dirai ni l'âge ni la taille de cette église, que vous trouverez dans tous les itinéraires possibles; mais j'ai vu le clocher de Rouen et celui d'Anvers avant celui de Strasbourg, et je trouve sans préférence que ce sont trois beaux clochers. Que dis-je! celui de la cathédrale de Rouen n'est qu'une flèche, encore est-elle démolie, et figurée seulement aujourd'hui en fer creux; le parallèle ne peut donc s'établir qu'avec le clocher d'Anvers. Ce dernier est d'un gothique plus grandiose, plus hardi, plus efflorescent. On distingue dans le clocher de Strasbourg une minutie de détails fatigante. Toutes ces aiguilles et ces dentelures régulières semblent appartenir à une cristallisation gigantesque. Quatre escaliers déroulent leurs banderoles le long du cône principal, et l'ascension dans cette cage de pierre, dont les rampes, les arêtes et les découpures à jour n'ont guère, en général, que la grosseur du bras, veut une certaine hardiesse que tous les curieux n'ont pas. Pourtant la pierre est dure comme du fer, et l'escalier de la plus haute flèche ne tremble point, comme celui d'Anvers, où les pierres mal scellées font jouer leurs crampons de fer d'une manière inquiétante.

De la dernière plate-forme, le panorama qui se déroule est fort beau; d'un côté les Vosges, de l'autre les montagnes de la forêt Noire, les unes et les autres boisées de chênes et de pins; au milieu, le Rhin dans un cours de vingt lieues, les premières masses touffues de la forêt des Ardennes, et puis un damier de plaines les plus vertes et les plus fraîches du monde, où serpente l'Ille, petite rivière qui traverse deux fois Strasbourg. A vos pieds, la ville répand inégalement ses masses de maisons dans l'enceinte régulière de ses fosses et de ses murs. L'aspect est monotone et ne rappelle nullement les villes de Flandre,dont les maisons peintes, sculptées et quelquefois dorées, dentellent l'horizon avec une fantaisie tout orientale. Les grands carrés des casernes, des arsenaux, et des places principales, jettent seuls un peu de variété dans ces fouillis de toits revêtus d'une brique terreuse et troués presque tous de trois ou quatre étages de lucarnes. On ne rencontre, d'ailleurs, aucune ville remarquable sur cette immense étendue de pays; mais, comme il y a dans les belvéders quelque chose qu'on n'aperçoit jamais que quand le temps est très-pur, le cicérone prétend qu'on peut voir, à de certains beaux jours, le vieux château de Bade sur sa montagne de pins.

A Fourvières, de même, on prétend qu'il est possible de distinguer les Alpes; à Anvers, Rotterdam; au phare d'Ostende, les côtes d'Angleterre. Tout cela n'est rien: à Rome, on vous jure que vous pourrez, du haut de la boule d'or de Saint-Pierre, voir à l'horizon les deux mers qui baignent les États romains. Il y a partout des nuages complaisants qui se prêtent, d'ailleurs, à de pareilles illusions.

Tout l'extérieur de l'église est restauré avec un soin extrême; chaque statue est à sa place; pas une arête n'est ébréchée, pas une côte n'est rompue; les deux portes latérales sont des chefs-d'œuvre de sculpture et d'architecture; l'une est moresque, l'autre est byzantine, et chacune est bien préférable à l'immense façade, plus imposante par sa masse qu'originale par les détails. Quant à l'intérieur, le badigeon y règne avec ferveur, comme vous pensez bien, tout clergé possible tenant à habiter avant tout une église bien propre et bien close. Les vitraux sont, en général, réparés selon ce principe, et répandent çà et là de grandes plaques de clarté qui sont les marques de cette intelligente restauration; leXVIIIesiècle avait commencé l'œuvre en taisant disparaître l'abside gothique sous une décoration en style pompadour, que l'on doit, ainsi que le bâtiments de l'archevêché, au cardinal de Rohan.

Mais j'ai promis de ne point décrire, et je vais me replonger en liberté dans les rues tortueuses de la ville. Le premier aspecten est assez triste, puis on s'y accoutume, et l'on découvre des points de vue charmants à certaines heures du jour. Les quais de l'Ille surtout en fournissent de fort agréables. L'Ille, avec ses eaux vertes et calmes, embarrassées partout de ponts, de moulins, de charpentes soutenant des maisons qui surplombent, ressemble, dans les beaux jours d'été, à cette partie du Tibre qui traverse les plus pauvres quartiers de Rome. Le faubourg de Saverne fait surtout l'effet du quartier des Transtevères. Pour si haute que soit ma comparaison, je sais qu'elle n'est pas à l'éloge de l'administration municipale; mais, pourquoi le cacher? Strasbourg est une ville mal tenue; elle a, dans ce sens même, un parfum de moyen âge beaucoup trop prononcé. Le marché à la viande, qui se recommandait jadis à la plume de Théophile Gautier, a été reconstruit et assaini depuis quelques années; mais on rencontre encore, derrière, de vastes espaces pleins de mares et de gravois, où les animaux indépendants trouvent à vivre sans rien faire. Près de là, il y a toute une rue de juifs, comme au moyen âge; puis les plus infâmes complications de ruelles, de passages, d'impasses, serpentent, fourmillent, croupissent, dans l'espace contenu entre la place d'Armes et le quai des Tanneurs, qui est une rue. Du reste, en accusant la ville de sa négligence à l'égard de tout ce quartier, nous devons dire qu'elle apporte des soins particuliers à l'embellissement des rues qui avoisinent la résidence des autorités: la place d'Armes est fort belle, et l'on s'y promène entre deux allées d'orangers. La rue Brûlée, où siège le gouvernement, ne manque que de largeur, et la rue du Dôme est devenue la rue Vivienne de Strasbourg; à l'heure qu'il est, on l'a pavée en asphalte, et ses trottoirs, déjà terminés, portent partout la signature ineffaçable de la société Lobsann. Le bitume envahit peu à peu Strasbourg, et ce n'est pas malheureux, vu l'imperfection du pavage actuel; dans une ville pavée en cailloux, le bitume est roi. Toutefois, les dames prétendent ici que la boue qu'on emporte d'un pavé de bitume tache les vêtements d'une manière indélébile; en revanche,elle est excellentepour marquer le linge. N'y a-t-il pas là matière à quelque spéculation?

Si vous êtes déjà las de la ville, je ne le suis pas moins que vous; nous n'y laissons plus rien de remarquable que le tombeau du maréchal de Saxe, énorme catafalque de marbre noir et blanc, sculpté par Pigalle, et d'un rococo remarquable, bien que présentant de belles parties de sculpture. Le héros, fièrement cambré dans son armure et dans ses draperies, produit exactement l'effet du commandeur deDon Juan. On est tenté de l'inviter à souper.

Pour sortir de Strasbourg et se rendre aux promenades publiques, il faut traverser de nouveau l'Ille, qui coule de ce côte entre le théâtre et les remparts. Lorsqu'il s'est agi d'établir des bateaux à vapeur devant naviguer de Strasbourg à Bâle, par le canal intérieur, la ville a dû faire couper la plupart des ponts pour les rendre mobiles. Alors, ses architectes y ont construit des ponts-levis qui rappellent l'enfance de la mécanique. Imaginez un énorme cadre en charpente, équivalent juste à la pesanteur du pont et suspendu sur la tête du promeneur; l'idée de ce système doit dater des premières invasions des Saxons; depuis l'obélisque et M. Lebas, la mécanique n'ayant plus de progrès à faire, elle remonte à son origine.

Quand on a traversé les fossés, les tranchées, les bastions, partout revêtus de verdure, on trouve une charmante promenade, des allées silencieuses, une rivière où traîne mollement le feuillage des saules. A droite et à gauche, sont des jardins publics, les Tivoli et les Mabille de l'endroit. Au jardin Lips, on donne tous les dimanches des fêtes et des feux d'artifice; sa décoration serait pour nous un peu passée: des temples de l'Amour, des ermitages, des rochers à cascades, dans le goût bourgeois des pendules et des assiettes montées; puis un moulin d'eau et un pont en fil de fer qui conduit dans un îlot. Tout cela devient fort bruyant et fort animé le dimanche, ce qui me conduit à vous parler de la population.

Il faut bien l'avouer, on parle moins français à Strasbourgqu'à Francfort ou à Vienne, et de plus mauvais français, quand on le parle. Il est difficile de se faire comprendre des gens du peuple, et nous en sommes à nous demander ce qu'apprennent les enfants aux écoles mutuelles qu'on dit si fréquentées dans ce département. Peut-être savent-ils le latin. Cependant, il y a peu d'Allemands réels à Strasbourg, et cette ville a donné des preuves de patriotisme incontestables. Pourquoi ne se fait-elle pas un point d'honneur de parler sa langue maternelle? Le type allemand se retrouve, sans être absolu pourtant, dans les traits gracieux des dames de la société: leur tournure n'a rien de provincial, et elles se mettent fort bien. Nous ne pouvons faire le même éloge des hommes, qui manquent en général d'élégance dans les manières et de distinction dans les traits. La garnison a beau jeu près des dames, si les dames ne sont pas, comme leur ville, imprenables. On ne rencontre plus à Strasbourg ces vêtements pittoresques des paysans de l'Alsace, qui nous étonnent encore le long de la route; mais un grand nombre de femmes du peuple portent, le dimanche, des ajustements très-brillants et très-variés: les uns se rapprochent du costume suisse, les autres même du costume napolitain. Des broderies d'or et d'argent éclatent surtout sur la tête et sur la poitrine. L'harmonie et la vivacité des couleurs, la bizarrerie de la coupe, rendraient ces costumes dignes de figurer dans les opéras. Recommandons-les au directeur de l'Académie royale de musique.

C'est dans les brasseries, le dimanche, qu'il faut observer la partie la plus grouillante de la population. Là, point de sergents de ville, point de gendarmes. Le cancan règne en maître au militaire et au civil; les tourlourous s'y rendent fort agréables; les canonniers sont d'une force supérieure, et les femmes en remontreraient aux Espagnols et aux bayadères pour la grâce et la liberté des mouvements. Il existe pourtant des brasseries qui se rapprochent davantage de nos cafés; mais la musique y élit domicile, soit que l'on danse on non. Strasbourg est parcouru à toute heure par des bandes de violons, qui viennentmême accompagner les repas de table d'hôte. On dîne de midi à une heure. A peine êtes-vous admis à consommer une soupe aux boulettes ou un bouilli aux betteraves, que vous voyez six individus qui viennent s'asseoir derrière vous, à une table ronde, où ils étalent leur partition, et se mettent à exécuter avec verve une ouverture, une valse, ou même une symphonie. La musique doit se joindre à tous les assaisonnements bizarres dont s'accompagne forcément la cuisine allemande, qui est encore aujourd'hui la cuisine de Strasbourg.

Maintenant, connaissez-vous assez Strasbourg, et voulez-vous connaître Bade? Nous partirons quand vous voudrez.

J'entame ce chapitre sur un point bien délicat, que nul touriste n'a encore osé toucher, ce me semble, hormis, peut-être, notre vieux d'Assoucy, le joueur, le bretteur, le goinfre, enfin le plus aventureux compagnon du monde. C'est à savoir le cas plus ou moins rare où un voyageur se trouve manquer d'argent.

Faute d'argent, c'est douleur sans pareil.

comme disait François Villon.

En général, lesimpressionsles plus déshabillées se taisent à cet endroit; ces livres véridiques ressemblent aux romans de chevalerie, qui n'oseraient nous apprendre quel a été tel jour le gîte et le souper de leur héros, et si le linge du chevalier n'avait pas besoin de temps en temps d'être rafraîchi dans la rivière.

George Sand nous donne bien quelques détails parfois sur sa blouse deforestière, sur sa chaussure éculée ou sur ses maigres soupers, assaisonnés de commis voyageurs ou de larrons présumés dans mainte auberge suspecte. Le prince Puckler-Muskau lui-même nous avoue qu'il vendit un jour sa voiture, congédia son valet de chambre, et daigna traverser deux ou trois principautés allemandes pédestrement, en costumed'artiste. Mais tout cela est drapé, arrangé, coloré d'une façon charmante. Le vieux Cid avouait bien qu'il manqua de courage un jour; mais qui donc oserait compromettre son crédit et ses prétentions à un honorable établissement en avouant qu'un jour il a manqué d'argent?

Mais, puisque enfin j'ai cette audace, et que mon récit peut apprendre quelque chose d'utile aux voyageurs futurs, j'en dois donner aussi les détails et les circonstances. J'avais formé le projet de mon voyage à Francfort avec un de nos plus célèbres écrivains touristes, qui a déjà, je crois, écrit de son côté nosimpressionscommunes ou distinctes; aussi me tairai-je sur les choses qu'il a décrites, mais je puis bien parler de ce qui m'a été personnel.

Mon compagnon était parti par la Belgique, et moi par la Suisse; c'est à Francfort seulement que nous devions nous rencontrer, pour y résider quelque temps et revenir ensemble. Mais, comme sa tournée était plus longue que la mienne, vu qu'on lui faisait fête partout, queles rois le voulaient voir, et qu'on avait besoin de sa présence aujubilé de Malines, qui se célébrait à cette époque, je crus prudent d'attendre à Bade que les journaux vinssent m'avertir de son arrivée à Francfort. Une lettrechargéedevait nous parvenir à tous deux dans cette dernière ville. Je lui écrivis de m'en envoyer ma part à Bade, où je restais encore. Ici, vous allez voir un coin des tribulations de voyage. Les banquiers ne veulent pas se charger d'envoyer une somme au-dessous de cinq cents francs en pays étranger, à moins d'arrangements pris d'avance. A quoi vous direz qu'il est fort simple de se faire ouvrir un crédit sur tous les correspondants de son banquier; à quoi je répondrai que cela n'est pas toujours si simple qu'il le paraît. Le prince Puckler-Muskau dirait comme moi, qui ne suis que littérateur, s'il osait avoir cette franchise. Aussi bien je pourrais inventer mille excuses; j'étais alors à Baden-Baden, et l'année justement de l'ouverture des jeux Bénazet; je pourrais avoir risquéquelques centaines de louisà la table où l'électeur de Hesse jetait tous les joursvingt-cinq mille francs; je pourrais, ayant gagné, avoir été dévalisé dans la forêt Noire par quelque ancien habitué de Frascati, transplanté à la maison de conversation de Bade et s'étiolant au pied de son humide colline. En effet, vous êtes là entre deux dangers: la forêt Noire entoure lamaison de jeu; lespontesmalheureux peuventse refaireà deux pas du bâtiment. Vous entrez riche, et vous perdez tout par la rouge et la noire, ou par les trois coquins de zéros; vous sortez gagnant, et l'on vous met à sec à l'ombre du sapin le plus voisin: c'est uncercle vicieuxdont il est impossible de se tirer.

Eh bien, je ne veux avoir recours à aucun de ces faux-fuyants. Je n'avais été dépouillé ni par le jeu, ni par les voleurs, ni par aucune de ces ravissantes baronnes allemandes, princesses russes ou ladies anglaises, qui se pressent dans le salon réservé, séparé des jeux par une cloison, ou qui même viennent s'asseoir en si grand nombre autour des tables vertes, avec leurs blanches épaules, leurs blonds cheveux et leurs étincelantes parures: j'avais vidé ma bourse de poëte et de voyageur, voilà tout. J'avais bien vécu à Strasbourg et à Bade; ici, à l'hôtel duCorbeau, et, là, à l'hôtel duSoleil; maintenant, j'attendais la lettrechargéede mon ami, et la voici enfin qui m'arrive à Bade, contenant une lettre de change, tirée par un M. Éloi fils, négociant à Francfort, sur un M. Elgé, également négociant à Strasbourg.

Bade est à quinze lieues de Strasbourg, la voiture coûte cinq francs, et, mon compte payé à l'hôtel duSoleil, il me restait la valeur d'un écu de six livres d'autrefois. La lettre chargée arrivait bien. Vous allez voir que c'était justement le billet de la Châtre. Je descends, en arrivant, à l'hôtel duCorbeau, (j'avais laissé mon bagage à Bade, puisqu'il fallait toujours y repasser); je cours de là chez M. Elgé, lequel déploie proprement le billet Éloi, l'examine avec tranquillité, et me dit:

—Monsieur, avant de payer le billet Éloi fils, vous trouverez bon que je consulte M. Éloi père.

—Monsieur, avec plaisir.

—Monsieur, à tantôt.

Je me promène impatiemment dans la bonne ville de Strasbourg. Je rencontre Alphonse Royer, qui arrivait de Paris, et partait pour Munich à quatre heures. Il me témoigna son ennui de ne pouvoir dîner avec moi et aller ensuite entendre la belle madame Janick dansAnna Bolena(c'était la troupe allemande qui jouait alors à Strasbourg). J'embarque enfin mon ami Royer, en me promettant de le rencontrer quelque part sur cette bonne terre allemande que nous avons tant de fois sillonnée tous deux; puis, avant six heures, je me dirige posément, sans trop me presser, chez M. Elgé, songeant seulement qu'il est l'heure de dîner, si je veux arriver de bonne heure au spectacle. C'est alors que M. Elgé me dit ces mots mémorables derrière un grillage:

—Monsieur, M. Éloi père vient de me dire ... que M. Éloi fils était unpolisson.

—Pardon; cette opinion m'est indifférente; mais payez-vous le billet?

—D'après cela, monsieur, nullement.... Je suis fâché....

Vous avez bien compris déjà qu'il s'agissait de dîner à l'hôtel duCorbeauet de retourner coucher à Bade à l'hôtel duSoleil, où était mon bagage, le tout avec environ un franc, monnaie de France; mais, avant tout, il fallait écrire à mon correspondant de Francfort qu'il n'avait pas pris un moyen assez sûr pour m'envoyer l'argent.

Je demandai une feuille de papier à lettre, et j'écrivis couramment l'épitre suivante:

A M. Alexandre Dumas, à Francfort(En réponse à sa lettre du *** octobre).En partant de Baden, j'avais d'abord songé Que par monsieur Éloi, que par monsieur Elgé,Je pourrais, attendant des fortunes meilleures, Aller prendre ma place au bateau de six heures[1]; Ce qui m'avait conduit, plein d'un espoir si beau, De l'hôtel duSoleilà l'hôtel duCorbeau;Mais, à Strasbourg, le sort ne me fut point prospère: Éloi fils avait trop compté sur Éloi père ... Et je repars, pleurant mon destin nonpareil, De l'hôtel duCorbeaupour l'hôtel duSoleil!

A M. Alexandre Dumas, à Francfort

(En réponse à sa lettre du *** octobre).

En partant de Baden, j'avais d'abord songé Que par monsieur Éloi, que par monsieur Elgé,Je pourrais, attendant des fortunes meilleures, Aller prendre ma place au bateau de six heures[1]; Ce qui m'avait conduit, plein d'un espoir si beau, De l'hôtel duSoleilà l'hôtel duCorbeau;Mais, à Strasbourg, le sort ne me fut point prospère: Éloi fils avait trop compté sur Éloi père ... Et je repars, pleurant mon destin nonpareil, De l'hôtel duCorbeaupour l'hôtel duSoleil!

Ayant écrit ce billet, versifié dans le goût Louis XIII, et qui fait preuve, je crois, de quelque philosophie, je pris un simple potage à l'hôtel duCorbeau, où l'on, m'avait accueilli en prince russe. Je prétextai, comme les beaux duCafé de Paris, mon mauvais estomac qui m'empêchait de faire un dîner plus solide, et je repartis bravement pour Bade, aux rayons du soleil couchant.


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