Chapter 16

[1]Le bateau à vapeur du Rhin.

[1]Le bateau à vapeur du Rhin.

Je vous préviens qu'une fois passé sur le pont de Kehl, qui balance sur le Rhin son chapelet immense de bateaux, après avoir payé le passage du pont aux douaniers badois et échangé mes gros sous français contre des kreutzers légèrement argentés, voilà que j'entre en pleine forêt Noire. Est-ce moi qui ai à redouter les voleurs? est-ce moi que les voyageurs ont à redouter?

Cette forêt n'a rien de bien terrible au premier abord; du haut des remparts de Strasbourg, on aperçoit sa verte lisière qui cerne des monts violets; des villages riants se montrent dans les éclaircies; les charbonneries fument de loin en loin. Les maisons n'ont pas un air trop sauvage; les cabarets présentent cette particularité locale, que, quand vous demandez un verre d'eau-de-vie, on vous sert un verre de kirsch. Du moment qu'on s'est bien entendu sur ces deux mots, l'on vit avec eux en parfaite intelligence.

Mon voyage à pied à travers celte contrée ne tiendra donc pas ce qu'il semble promettre; et, d'ailleurs, la route est peuplée de piétons comme moi, et, si ce n'était la grande traite que j'ai à faire, justement à la tombée du jour, avec le risque de ne plus reconnaître les routes, je n'aurais nulle inquiétude sur ma position. Mais il est dur de songer, en regardant les poteaux dressés de lieue en lieue, et qui indiquent en même temps les heures de marche, que je ne puis arriver à Bade avant trois heures du matin. De plus, une fois la nuit tombée, je ne verrai plus les poteaux.

Depuis Bichoffsheim, j'étais accompagné obstinément d'un grand particulier chargé d'un havresac, et qui semblait tenir beaucoup à régler son pas sur le mien. Malgré le vide de mes poches, mon extérieur était assez soigné pour annoncer ... que je ne voyageais à pied que parce que ma voiture était brisée, ou que, habitant quelque château, je me promenais dans les environs, cherchant des végétaux ou des minéraux, égaré peut-être. Mon compagnon de route, qui était Français, commença par m'ouvrir ces diverses suppositions.

—Monsieur, lui dis-je pour lui ôter tout espoir de bourse ou de portefeuille, je suis un artiste, voyageant pour mon instruction, et je vous avouerai que je n'ai plus qu'une vingtaine de kreutzers pour aller à Bade ce soir. Si je trouvais un cabaret où je pusse souper pour ce prix, cela me donnerait des jambes pour arriver.

—Comment, monsieur, ce soir à Bade? Mais ce sera demain matin; vous ne pouvez pas marcher toute la nuit.

—J'aimerais mieux dormir en effet dans un bon lit; mais j'ai toujours vu que, dans les auberges les plus misérables, on payait le coucher an moins le double de ce que je possède. Alors, il faut bien que je marche jusqu'à ce que j'arrive.

—Moi, me dit-il, je couche à Schœndorf, dans deux heures d'ici. Pourquoi n'y couchez vous pas? Vous ferez demain le reste de la roule.

—Mais je vous dis que je n'ai que vingt kreutzers!

—Eh bien, monsieur, avec cela, on soupe, on dort et on déjeune; je ne dépenserai pas davantage, moi.

Je le priai de m'expliquer sa théorie, n'ayant jamais rencontré de pareils gîtes, et pourtant j'ai couché dans de bien affreuses auberges, en Italie surtout. Il m'apprit alors une chose que je soupçonnais déjà, c'est qu'il y avait partout deux prix très-différents pour les voyageurs en voiture et pour les voyageurs à pied.

—Par exemple, me dit-il, moi, je vais à Constantinople, et j'ai emporté cinquante francs, avec quoi je ferai la route.

Cette confiance m'étonna tellement, que je lui fis expliquer en détail toutes ses dépenses; il est clair qu'il ne pouvait y aller ainsi par le paquebot du Danube.

—Combien dépensez-vous par jour? lui dis je.

—Vingt sous de France par jour, au plus. Je vous ai dit ce que coûtait la dépense d'auberge; le reste est pour les petits vers de rack, et un bon morceau de pain vers midi.

Il m'assura qu'il avait déjà fait la route de Strasbourg à Vienne pour seize francs. Les auberges les plus chères étaient dans les pays avoisinant la France. En Bavière, le lit ne coûte plus que trois kreutzers (deux sous). En Autriche et en Hongrie, il n'y a plus de lits; on couche sur la paille, dans la salle du cabaret; on n'a à payer que le souper et le déjeuner, qui sont deux fois moins chers qu'ailleurs. Une fois la frontière hongroise passée, l'hospitalité commence. A partir de Semlin, les lieues de poste s'appellent lieues de chameau; pour quelques sous par jour, on peut monter sur ces animaux, et chevaucher fort noblement; mais c'est plus fatigant que la marche.

La profession de ce brave homme était de travailler dans les cartonnages; je ne sais trop ce qui le poussait à l'aller exercer à Stamboul. Il me dit seulement qu'il s'ennuyait en France. La conquête d'Alger a développé chez beaucoup de nos ouvriers le désir de connaître l'Orient; mais on va à Constantinople par terre, et, pour se rendre à Alger, il faut payer le passage; ceux donc qui ont de bonnes jambes préfèrent ce dernier voyage.

Je laissai mon compagnon s'arrêter à Schœndorf, et je continuai à marcher; mais, à mesure que j'avançais, la nuit devenait plus noire, et une pluie fine ne tarda pas à tomber. Dans la crainte qu'elle ne devînt plus grosse, et, malgré tout mon courage, je n'avais pas prévu ce désagrément, je résolus de m'arrêter au premier village, et de réclamer pour moi le tarif des compagnons, étudiants et autres piétons.

J'arrive enfin à une auberge d'une apparence fort médiocre et dont la salle était déjà remplie de voyageurs du même ordre que celui que j'avais rencontré; les uns soupaient, les autres jouaient aux cartes. Je me mêle le plus possible à leur société, je hasarde des manières simples, et je demande à souper en même temps que l'un d'eux.

—Faut-il tuer un poulet? me dit l'hôte.

—Non; je veux manger, comme ce garçon qui est là, de la soupe et un morceau de rôti.

—De quel vin désire monsieur?

—Un pot de bière, comme à tous ces messieurs.

—Monsieur couche-t-il ici?

—Oui, comme tous les autres; mettez-moi où vous voudrez.

On me sert, en effet, le même souper qu'à mon vis-à-vis; seulement, l'hôte était allé chercher une nappe, de l'argenterie, et avait couvert la table autour de moi de hors-d'œuvre auxquels prudemment je ne touchai pas.

Ce brillant service me parut de mauvais augure, et je vis tout de suite que le monsieur perçait sous le piéton; c'était à la fois flatteur et inquiétant. Ma redingote n'avait rien de merveilleux; en somme, plusieurs des jeunes gens qui étaient là en portaient d'aussi propres; ma chemise fine peut-être m'avait trahi. Je suis sûr que ces gens me prenaient pour un prince d'opéra-comique, qui se découvrirait plus tard, montrerait son cordon, et les couvrirait de bienfaits. Autrement, je m'expliquerais mal les cérémonies qui se firent pour mon coucher. On commença par m'apporter des pantoufles dans la salle même dugasthaus(cabaret); puis la maîtresse de la maison avec unflambeau, et l'hôte avec les pantoufles, que je n'avais pas voulu chausser devant tout le monde, m'accompagnèrent par un escalier tortueux, dont ces gens paraissaient honteux, à une chambre, la plus belle de la maison, qui était à la fois la chambre nuptiale et celle des enfants; on avait déplacé à la hâte ces malheureux petits, traîné leurs lits dans le corridor, et rassemblé dans la chambre, ainsi débarrassée, toutes les richesses de la famille: deux miroirs, des flambeaux de plaqué, une timbale, une gravure de Napoléon, un petit Jésus en cire orné de clinquant sous un verre, des pots de fleurs, une table à ouvrage, et un châle ronge pour parer le lit.

Voyant tout ce remue-ménage, je pris décidément mon parti, je me confiai à Dieu et à la fortune, et je dormis profondément dans ce lit qui était fort dur et d'une propreté médiocre sous toutes ces magnificences.

Le lendemain, je demandai mon compte sans oser déjeuner. On m'apporta une carte fort lien rédigée par articles, dont le total était de deux florins (près de deux francs cinquante centimes). L'hôte fut bien étonné quand je tirai ma bourse, ou plutôt mes vingt kreutzers. Je ne voulus pas discuter, et les offris au garçon pour m'accompagner jusqu'à Bade. Là, grâce à mon bagage, l'hôte duSoleilprit assez de confiance en moi pour acquitter ma dette, et, huit jours après, ayant vécu fort bien chez ce brave homme, toujours sur la foi du même bagage, je reçus enfin de Francfort tout l'argent de la lettre de change, cette fois par lespackwagan(messageries), et en beaux frédérics d'or collés sur une carte avec de la cire. Ceci me parut valoir beaucoup mieux que lepapier de commercequi m'avait été adressé d'abord, et mon hôte fut du même avis.

Ne va-t-on pas me dire, comme Alphonse Royer, que je trahis mon compagnon de route, et que je tends à luicouper l'impression de voyage sous le pied!Dieu merci, je n'ai pastant d'ambition, et ce que j'écris ici ne deviendra peut-être jamais un chapitre de livre; il passait à Strasbourg, en effet, le voyageur lointain et sérieux, qui nous abandonne l'Europe, parce qu'il a choisi l'Orient, quand il m'a lancé cette phrase dédaigneuse. Et, certes, nous sommes bien hardis de parler de voyage, nous autres Parisiens craintifs, qui flânons tout au plus sur un rayon de deux cents lieues; autant vaudrait recommencer encore leVoyage à Saint-Cloud par terre et par mer, ce beau chef-d'œuvre humoristique du temps passé, dont l'auteur n'avait pas prévu que ce même trajet pourrait un jour s'accomplir aussipar fer, d'une façon non moins périlleuse. Bade est le Saint-Cloud de Strasbourg. Le samedi, les Strasbourgeois ferment leurs boutiques et s'en vont passer le dimanche à Bade; c'est aussi simple que cela. Cette circonstance n'ôte-t-elle pas quelque chose à l'auréole aristocratique des eaux de Baden-Baden? Les grisettes dujardin Lipscoudoient, au bal du samedi, les comtesses de l'Allemagne et les princesses de la Russie, car laprésentationauCercle des étrangers, dont on fait si grand bruit à Bade, n'exclut guère que les femmes en bonnet, les ouvriers en veste elles militaires non gradés.

Me voilà donc partant un samedi, comme un simple Strasbourgeois, mais partant en poste à une heure, sur une route encombrée de voitures. Il s'agit seulement d'arriver le soir même et de pouvoir s'habiller pour le bal. Nous traversons les marchés, nous brûlons ce qui sert depavéà Strasbourg, simple cailloutage, que le polonceau menace d'envahir; nous longeons l'arsenal et ses six cents canons, empilés dans les cours comme des saumons de plomb; nous suivons l'Ille aux eaux verdâtres, bordée de militaires qui pêchent toute la journée, amorçant leurs lignes avec des sauterelles, moyen économique, qui leur réussit rarement; nous laissons à droite le monument de Desaix, sculpté en pierre rouge, au milieu des saules pleureurs, nous laissons derrière nous encore la douane française, les deux bras du Rhin, et nous nous trouvons enfin face à face avec la douane de Kehl.

La douane de Kehl est fort bonne personne et fort expéditive. Et que pourrions-nous, en effet, introduire en Allemagne? Des gants de Paris; du damassé de coton; de la dentelle de blonde; des cigares de la régie; des cachemires Ternaux? Ce serait un commerce peu lucratif. Nous avons, il est vrai, la prétention d'y introduire des idées, mais cela n'est encore qu'une prétention.

Le postillon remonte à cheval, et nous repartons fièrement; car nous jouissons d'un postillon à cheval. Et savez-vous bien, vous autres Français, nés malins, qui avez crééle Postillon de Longjumeauetle Postillon de mam'Ablou, savez-vous qu'il n'existe plus en France un seul postillon, un postillon pur sang, à l'heure qu'il est? Chantez donc à pleine gorge: «Ah! ah! ah! qu'il était beau!...» Je vous défie de me trouver despostillons, ailleurs qu'au bal Musard ou à l'Opéra-Comique. Les administrations de toutes les postes françaises se sont entendues pour dépouiller le postillon de son uniforme et le faire asseoir sur le siège. A présent, ce postillon si avenant, si fringant, si français, n'est plus qu'un mauvais paysan revêtu d'une blouse usée, qui ronfle auprès du conducteur, ou se mêle à la conversation des voyageurs de la banquette. Ainsi s'en est allé encore ce reste d'une couleur oubliée, ce dernier des costumes français, débris surnageant à peine, auquel s'étaient repris un instant la poésie et la chanson!

Le postillon de Bade, autrefois méprisé, fait cliquer son fouet et sonner ses grelots en passant devant nos diligences; il a toujours la culotte de peau, lui, le chapeau ciré, la trompette entourée de torsades éclatantes; malheureusement, son habit est forcément jaune, avec des revers cramoisis, ce sont les couleurs du grand-duc de Bade:d'or et de gueules. Le seul moyen d'échapper héraldiquement à ce drap jaune serait de porter du drap d'or. Le gouvernement n'a pas les moyens d'en faire les frais, toutefois, ses postillons sont encore fort présentables. Rougis de ta blouse, postillon français!... Tu n'es plusbeau!

La route est droite comme un chemin de fer; dans la singulière contrée que nous traversons, tout est montagne ou plat pays, point de collines ni d'accidents de terrain; les prés sont magnifiques, les chemins vicinaux, bordés d'arbres fruitiers, ont de quoi exciter l'enthousiasme du général Bugeaud; de temps en temps, nous suivons le Rhin, qui serpente à gauche, et, vers le milieu du voyage, le fort Louis nous apparaît à l'horizon. D'un autre côté, l'on nous indique le vieux noyer près duquel fut tué Turenne. Est-ce bien le même? En tout cas, on fait voir le boulet dont il fut frappé. La route traverse encore plusieurs villages assez laids; puis nous nous rapprochons enfin de ces montagnes violettes qui semblent si voisines quand on les regarde du haut des remparts de Strasbourg. Ce sont les vraies montagnes de la forêt Noire, et pourtant leur aspect n'a rien de bien effrayant. Mais quand apercevrons-nous Bade, cette ville d'hôtelleries, assise au flanc d'une montagne que ses maisons gravissent peu à peu comme un troupeau à qui l'herbe manque dans la plaine? Son amphithéâtre célèbre de riches bâtiments ne nous apparaîtra-t-il pas avant l'arrivée? Non; nous ne verrons rien de Bade avant d'y entrer; une longue allée de peupliers d'Italie ferme ainsi qu'un rideau de théâtre, cette décoration merveilleuse, qui semble être la scène arrangée d'une pastorale d'opéra. C'est ailleurs qu'il faut se placer pour jouir de ce grand spectacle. Prenez vos billets d'entrée au salon de conversation, payez votre abonnement, retenez votre stalle, et alors, du milieu des galeries de Chabert, aux accords d'un orchestre qui joue en plein air toute la journée, vous pourrez jouir de l'aspect complet de Bade, de sa vallée et de ses montagnes, si le bon Dieu prend soin d'allumer convenablement le lustre et d'illuminer les coulisses avec ses beaux rayons d'été.

Car, à vrai dire, et c'est là l'impression dont on est saisi tout d'abord, toute cette nature a l'air artificiel; ces arbres sont découpés, ces maisons sont peintes, ces montagnes sont de vastes toiles tendues sur châssis, le long desquelles lesvillageoisdescendent par despraticables; et l'on cherche sur leciel de fondsi quelque tache d'huile ne va pas trahir enfin la main humaine et dissiper l'illusion. On ajouterait foi, là surtout, à cette rêverie d'Henri Heine qui, étant enfant, s'imaginait que, tous les soirs, il y avait des domestiques qui venaient rouler les prairies comme des tapis, décrochaient le soleil, et serraient les arbres dans un magasin; puis, le lendemain matin, avant qu'on fût levé dans la nature, remettaient toutes choses en place, brossaient les prés, époussetaient les arbres, et rallumaient la lampe universelle.

Et, d'ailleurs, rien qui vienne déranger ce petit monde romanesque; vous arrivez, non pas par une route pavée et boueuse, mais par les chemins sablés d'un jardin anglais; à droite des bosquets, des grottes taillées, des ermitages et même une petite pièce d'eau, ornement sans prix, vu la rareté de ce liquide, qui se vendau verredans tout le pays de Bade; à gauche, une rivière (sans eau) chargée de ponts splendides, et bordée de saules verts, qui ne demanderaient pas mieux que d'y plonger leurs rameaux. Avant de traverser le dernier pont, qui conduit, à la postegrand-ducale, on aperçoit la rue commerçante de Bade, qui n'est autre chose qu'une vaste allée de chênes, le long de laquelle s'étendent des étalages magnifiques: des toiles de Saxe, des dentelles d'Angleterre, des verreries de Bohême, des porcelaines, des marchandises des Indes, etc.; toutes magnificences prohibées chez nous, dont l'attrait porte les dames de Strasbourg à des crimes politiques que nos douaniers répriment avec ardeur.

L'hôtel d'Angleterreest le plus bel hôtel de Bade, et la salle de son restaurant est plus magnifique qu'aucune des salles à manger parisiennes; malheureusement, la grande table d'hôte est servie à une heure (c'est l'heure où l'on dîne dans toute l'Allemagne), et, quand on arrive plus tard, on ne peut faire mieux que d'aller dîner chez Chabert. Chabert, alors l'adjudicataire des jeux, qui depuis a cédé sa place à M. Bénazet, tenait à Bade l'un des meilleurs restaurants de l'Europe; aussi lespersonnes de la plus haute société ne faisaient-elles pas de difficulté de dîner là dans le salon public. En général, la cuisine est fort bonne à Bade; les truites de la Mourgue sont dignes de leur réputation; on y mange le gibier frais et non faisandé, c'est un système de cuisine qui donne lieu à diverses luttes d'opinion; les côtelettes se servent frites, les gros poissons grillés. La pâtisserie est médiocre, les puddings se font admirablement. Pardon de tous ces détails, qui rappellent la célèbre relation duVoyage à Coblencede Louis XVIII; mais je sais que cette littérature ne manque pas de charmes pour vous.

La nuit est tombée, des groupes mystérieux errent sous les ombrages et parcourent furtivement les pentes de gazon des collines; au milieu d'un vaste parterre entouré d'orangers, la maison de conversation s'illumine, et ses blanches galeries se détachent sur le fond splendide de ses salons. A gauche est le café, à droite le théâtre, au centre l'immense salle de bal dont le principal lustre est grand comme celui de notre Opéra. La décoration intérieure est d'un stylepompéiun peu classique, les statues sentent l'Académie, les draperies rappellent le goût de l'Empire; mais l'ensemble est éblouissant et la cohue qui s'y presse est du meilleur ton. L'orchestre exécute des valses et des symphonies allemandes auxquelles la voix des croupiers ne craint pas de mêler quelques notes discordantes. Ces messieurs ont fait choix de la langue française, bien que leurspontesappartiennent en général à l'Allemagne et à l'Angleterre. «Le jeu est fait, messieurs! rien ne va plus!—Rouge gagne, couleur perd! Treize, noir, impair et manque!» Voilà les phrases obligées qui se répondent du bord des trois tapis verts, dont le plus entouré est celui dutrente-et-quarante. On ne peut trop s'étonner du nombre de belles dames et de personnes distinguées qui se livrent à ces jeux publics. J'ai vu des mères de famille qui apprenaient à leurs petits enfants à jouer sur lescouleurs; aux plus grands, elles permettaient de s'essayer sur lesnuméros. Tout le monde sait que le grand-duc de Hesse est l'habitué le plus exact des jeux de Bade. Ce prince, qui possèdede fort belles moustaches grises, apporte, dit-on, tous les matins douze mille florins, qu'il perd ou quadruple dans la journée. Une sorte d'estafier le suit partout lorsqu'il change de table, et reste debout derrière lui, afin de surveiller ses voisins. A quiconque s'approche trop, ce commissaire adresse des observations: «Monsieur, vous gênez le prince; monsieur, vous faites ombre sur le jeu du prince.» Le prince ne se détourne pas, ne bouge pas, ne voit personne. Ce serait bien lui qu'on pourrait frapper par derrière sans que son visage en sût rien. Seulement, l'estafier vous dirait du même ton glacé: «Votre pied vient de toucher le prince!... prenez-y garde, monsieur! »

Le samedi, le jour du grand bal, une cloison divise la salle en deux parties inégales, dont la plus considérable est livrée aux danseurs. Les abonnés seuls sont reçus dans cette dernière. Vous ne pouvez vous faire une idée de la quantité de blanches épaules russes, allemandes et anglaises que j'ai vues dans cette soirée. Je doute qu'aucune ville soit mieux située que Bade pour cette exhibition de beautés européennes, où l'Angleterre et la Russie luttent d'éclat et de blancheur, tandis que les formes et l'animation appartiennent davantage à la France et à l'Allemagne. Là, Joconde trouverait de quoisoupirersanscourir le monde au hasard; là, don Giovanni ferait sa liste en une heure, comme une carte de restaurant, quitte à séduire ensuite tout ce qu'il aurait inscrit. Seulement, il aurait à regretter l'Espagne, avec son chiffre demille être. L'Espagne n'est pas représentée dans ce congrès féminin; et, pour tout dire, la femme brune, letigre, l'Andalouse, n'y existe que pour mémoire. Dites à Théophile Gautier, qui, après notre voyage en Flandre, niait obstinément l'existence de la femme blonde, dites à ce feuilletoniste paradoxal que la femme blonde existe, que la femme blonde est trouvée! Non! ce n'était pas un rêve d'artiste et de poëte; non! la chevelure blonde nuancée de reflets rougeâtres des beautés duXVIesiècle ne s'est pas réfugiée et perdue aux toiles de Rubens et d'Albane, comme lachevelure de Bérénice, qui ne rayonne plus qu'au ciel! Qu'il vienne en Allemagne, et leblondflamand, leblondvénitien éclateront partout autour de lui, sur des fronts et sur des épaules dignes d'une telle auréole. LaMadeleined'Anvers, laJudithde Naples et l'Anna Boleynndu Musée de Paris, ont d'innombrables sœurs dans cette belle contrée, qu'il a dédaigné de parcourir.

Que vous dirais-je, d'ailleurs, de ce bal, sinon que ce sont là d'heureux pays, où l'on danse l'été, pendant que les fenêtres sont ouvertes à la brise parfumée, que la lune luit sur les gazons et veloute au loin le flanc bleuâtre des collines, quand on peut s'en aller de temps en temps respirer sous les noires allées et qu'on voit les femmes parées garnir au loin les galeries et les balcons. Ces trois choses, beauté, lumière, harmonie, ont tant besoin de l'air du ciel, des eaux et des feuillages et de la sérénité de la nuit! Nos bals d'hiver de Paris, avec la chaleur étouffée des salles, l'aspect des rues boueuses au dehors, la pluie qui bât les fenêtres et le froid impitoyable qui veille à la sortie, sont quelque chose d'assez funèbre, et nos mascarades dansantes de février ne nous préparent pas mieux au carême qu'à la mort.

Il n'y a donc jamais eu un homme riche à Paris qui ait conçu cette idée assez naturelle: un bal masqué au printemps? un bal qui commence aux splendides lueurs du soir, qui finisse aux teintes bleuâtres du matin; un bal où l'on entre gaiement, d'où l'on sorte gaiement, admirant la nature et bénissant Dieu? Des masques sur les gazons le long des terrasses, venant et disparaissant par les routes ombragées, des salles ouvertes à tous les parfums de la nuit, des rideaux qui flottent au vent, des danses où l'haleine ne manque pas, où la peau garde sa fraîcheur? Tout cela n'est-il qu'un rêve de jeune homme, que la mode refusera de prendre au sérieux? L'hiver n'a-t-il pas assez des concerts et des théâtres, sans prendre encore les bals et les mascarades à l'été?

Mais que feront à tout cela nos plaintes et nos regrets? Lafoule s'amuse bien suffisamment de la danse et du bruit, sans chercher à compléter l'harmonie de ses fêtes par le costume et par la nature. Quant à moi, sans avoir trouvé là encore mon idéal complet, j'avouerai que Bade m'a gâté d'avance tous les bals de l'hiver prochain.

Ne trouvez-vous pas ma journée du samedi fort complète et suffisamment remplie d'impressionsvariées? Eh bien, le dimanche qui vient ne le cédera pas au samedi. Demain, je vais entendre la messe au couvent des Dames-Augustines de Lichtenthal; demain, j'irai visiter le vieux château de Bade sur sa montagne de sapins, et je serai redescendu assez tôt pour prendre part aux réjouissances qui ont lieu dans le pays à l'occasion de la fête du grand-duc. C'est une journée qui mérite bien encore un chapitre tout entier.

Imaginez un peu le bonheur de s'éveiller à Bade, je veux dire d'y être réveillé, par une charmante musique d'orchestre, qui, avant d'aller prendre place dans son pavillon de la promenade, parcourt toutes les rues de la ville et donne une sérénade sous la fenêtre de chaque hôte; cela n'est-il pas d'un usage et d'un goût charmants? Notez que la musique est bonne et que ces modestes exécutants d'Allemagne, qui n'ont pas la prétention de nos seigneurs les grands artistes de l'orchestre de l'Opéra, nous régalent cependant d'ouvertures et de symphonies du meilleur choix et de la plus grande difficulté! C'est le cas ou jamais de se débarrasser de toute cette menue monnaie française, qui n'a plus cours dans le duché de Bade, mais dont ces braves gens sauront bien tirer parti. Tout en exécutant cette heureuse idée, avec la bonne humeur d'un homme éveillé à point, éveillé le matin d'un beau jour d'automne, dans le plus délicieux pays du monde, éveillé noblement par des musiciens, comme M. de Turenne, on a pris place à la fenêtre, et l'on admire longuement cette vallée paisible, qui changerad'aspect dix fois dans la journée, sous les fantasques variations de la lumière et des brouillards.

Vous décrirai-je tout cela? C'est inutile. Ouvrez Gessner, ce tableau se lit à toutes les pages; mais il faut le voir en effet pour imaginer qu'il existe et qu'il n'a point été rêvé. Après cela, transformez les habitants en bergers de l'idylle, et vous n'aurez pas fort à faire, un dimanche surtout. Tenez, quelque plaisir que nous ayons à dépoétiser toutes choses, nous n'échapperons pas aux impressions du livre et du théâtre, et toute notre consolation sera de croire que nous n'avons ici que de la pastorale arrangée après coup, que le grand-duc de Bade est un habile directeur qui amachinétout son pays, comme nous disions hier, dans le but d'une illusion scénique, et qui s'est formé, en outre, une population de comparses pour animer la ville et la contrée. Voyez déjà la campagne se garnir d'une foule riante et bigarrée; ces costumes ne sortent-ils pas des magasins de l'Opéra-Comique? Est-il vraisemblable qu'on porte naturellement ces habits français à larges boutons miroitants, ces gilets rouges, ces tricornes, ces culottes, ces bas chinés? Ne voilà-t-il pas là M. le bailli, qui rêve à sa fameuse harangue:

Ainsi qu'Alexandre le Grand, à son entrée à Babylone, etc.

Ces paysannes aux vêtements coquets qui courent sur la route en se tenant par la main, ne les reconnaissons-nous pas pour les avoir vuesfolâtrer dans la prairie fraîche et fleurie, oùdame jolie viendra s'asseoir?

Mais justement n'est-ce pas aujourd'hui la fête du grand-duc de Bade (der Gross-Herzog von Baden)? Hâtons-nous de descendre et d'aller prendre part à la joie publique.

Quelles réjouissances imaginer dans une ville perpétuellement en fête? Le seul moyen de distinguer ce jour serait de n'en faire aucune, de supprimer les orchestres, les danses, les théâtres, les illuminations de tous les soirs. Mais peut-êtreaurons-nous des parades, des revues, des messes solennelles? C'est de quoi il est bon de s'informer.

En effet, la ville fait grandement les choses: à dix heures, grand'messe etTe Deum, tant à Bade qu'à Lichtenthal; à midi, revue, parade, marches militaires; le soir, une pièce féerie au Théâtre-Allemand, composée en l'honneur du grand-duc de Bade. Toute la journée, des coups de canon de quart d'heure en quart d'heure; mais, la ville ne possédant aucun canon, nous soupçonnons qu'on a recours à tout autre procédé pour obtenir ces détonations qui se multiplient le long des montagnes.

La route de Lichtenthal se couvre d'équipages, de promeneurs, de cavaliers; c'est tout le mouvement, tout le luxe, tout l'éclat d'une promenade parisienne. Lichtenthal est le Longchamps de Bade.Lichtenthal(vallée de lumière) est un couvent de religieuses augustines qui chantent admirablement: leurs prières sont des cantates, leurs messes sont des opéras. Lavallée de lumièren'est point une vallée de larmes: les religieuses n'y font des vœux que pour trois ans. Cette retraite romanesque, cette chartreuse riante, est, dit-on, l'hospice des cœurs souffrants. On y vient guérir des grands amours; on y passe un bail de trois, six, neuf avec la douleur: mais qui sait combien de temps le traitement peut survivre à la guérison!

En vérité, c'est bien là un cloître d'héroïnes de petits romans; un monastère dans les idées de madame Cottin et de madame Riccoboni; les bâtiments sont adossés à une montagne qui, à de certaines heures, projette dans les cœurs l'ombre ténébreuse des sapins. La rivière de Bade coule au pied des murs, mais n'offre nulle part assez de profondeur pour devenir le tombeau d'un désespoir tragique; son éternelle voix se plaint dans les rochers rougeâtres; mais, une fois dans la plaine unie, ce n'est plus qu'un ruisseau du Lignon, un paisible courant de la carte du Tendre, le long duquel s'en vont errer les moutons du village bien peignés et enrubannés dans le goût deVatteau. Vous comprenez que les troupeaux, font partie du matériel du pays et sont entretenus par le gouvernement comme les colombes de Saint-Marc à Venise. Toute cette prairie qui compose la moitié du paysage ressemble à la petite Suisse de Trianon, comme en effet le pays entier de Bade est l'image de la Suisse en petit; la Suisse, moins ses glaciers et ses lacs, moins ses froids, ses brouillards et ses rudes montées. Il faut aller voir la Suisse, mais il faut vivre à Bade.

L'église du couvent est située au fond de la grande cour, ayant à droite la maison du cloître, et, à gauche, en retour d'équerre, une chapelle gothique neuve, où sont les tombeaux des margraves et tout ce qu'on a pu recueillir de vitraux historiques et de légendes inscrites sur les marbres. Maintenant, représentez-vous une décoration intérieure d'église d'un Pompadour exorbitant; des saintes en costumes mythologiques, dans les attitudes les plus maniérées du monde, portées, soutenues, caressées par des petits démons d'anges, nus comme des petits Amours. Les chapelles sont des boudoirs; la rocaille s'enlace autour de charmants médaillons et de peintures exquises de Vanloo. Deux autels seulement ramènent l'esprit à des idées lugubres, en exposant aux yeux les reliques trop bien conservées de saint Pius et de saint Bénédictus. Mais, là encore, on a cherché le moyen de rendre la mort présentable et presque coquette. Les deux squelettes, bien nettoyés, vernis, chevillés en argent, sont couchés sur un lit de fleurs artificielles, de mousses et de coquillages, dans une sorte demontreen glaces. Ils sont couronnés d'or et de feuillages; une collerette de dentelle entoure les vertèbres de leur cou, et chacune de leurs côtes est garnie d'une bande de velours rouge brodé d'or; ce qui leur compose une sorte de pourpoint tailladé à jour, du plus bizarre effet. Bien plus, leurs tibias sortent d'une espèce de haut de chausses du même velours, à crevés de soie blanche. L'aspect ridicule et pénible à la fois de cette mascarade d'ossements ne peut se comparer qu'à celui des momies d'un duc de Nassau et de sa fille, que l'on fait voir à Strasbourg, dansl'église Saint-Thomas; il est impossible de mieux dépoétiser la mort et de railler plus amèrement l'éternité.

Maintenant, résonnez, notes sévères du chant d'église, notes larges et carrées qui traduisez en langue du ciel l'idiome sacré de Rome! Orgue majestueux, répands tes sons comme des flots autour de cette nef à demi profane! Voix inspirées des saintes filles, élancez-vous au ciel, entre le chant de l'ange et le chant de l'oiseau! La foule est grande et digne sans doute d'assister au saint sacrifice; les étrangers ont la place d'honneur; ils occupent le chœur et les chapelles latérales; les habitants du pays remplissent modestement le fond de l'église agenouillés sur la pierre, ou rangés sur leurs bancs de bois.

Ici commença la plus singulière messe que j'aie jamais entendue, moi qui connais les messes italiennes pourtant. C'était une messe d'un goût rococo, comme toute l'église; une messe accompagnée de violons et fort gaiement exécutée. Bientôt les exécutants du chœur s'interrompirent et les voix des sœurs augustines descendirent d'une sorte de grande soupente établie derrière l'orgue et masquée d'une grille épaisse. Ensuite on n'entendit plus qu'une seule voix qui chanta une sorte de grand air selon l'ancienne manière italienne: c'étaient des traits, des fioritures incroyables, des broderies à faire perdre la tête à madame Damoreau, et la voix à mademoiselle Grisi; cela, sur une musique du temps de Pergolèse tout au moins. Vous comprenez mon plaisir! je ne veux cacher à personne que cette musique et ce chant m'ont ravi au troisième ciel.

Après la messe, je suis monté au parloir. Le parloir ne faisait nulle disparate avec le reste; un vrai parloir de nouvelle galante; le parloir deMarianne, deMélanieet, si vous voulez même, le parloir deVert-Vert. Quel bonheur de se trouver en pleinXVIIIesiècle tout à coup et tout à fait! Malheureusement, je n'avais aucune religieuse à y faire venir, et je me suis contenté de voir passer deux jeunes novices bleues, qui portaient du café à la crème à madame la supérieure. Là s'est arrêté mon roman.

On revient à Bade en suivant le cours de la rivière; et quelle rivière! Elle n'est guère navigable que pour les canards; les oies y ont pied presque partout. Pourtant des ponts orgueilleux la traversent de tous cotés; des ponts de pierre, des ponts de bois et jusqu'à des ponts suspendus en fil de fer. Vous n'imaginez pas à quel point on tourmente ce pauvre filet d'eau limpide, qui ne demanderait pas mieux que d'être un simple ruisseau. On a construit des barrages de l'autre côté de la ville, afin que, pendant qu'il y passe, il présente plus de surface. Lorsqu'on annonçait à Bade l'arrivée de l'empereur de Russie, on parla de jeter quelques seaux d'eau dans la rivière pour la faire passer à l'état de fleuve.

Mais laissons en paix cette pauvre rivière de Baden-Baden, le pays le moins lymphatique du monde. Toute la ville est en rumeur; qu'arrive-t-il? C'est l'armée du grand-duc qui passe par la promenade: cinquante hommes de cavalerie, cent hommes d'infanterie, huit tambours et vingt-cinq musiciens. Cette revue majestueuse me donne une assez pauvre idée de l'éducation militaire des troupes badoises. Mais, plus tard, j'appris que presque tous ces soldats n'étaient que d'honnêtes cultivateurs du pays, qui s'en vont, les jours de parade, se faire habiller au château, et y reportent ensuite fidèlement cette défroque empruntée. Les forces militaires de la ville de Bade ne se composent, en réalité, que de deux cents uniformes un peu piqués, avec équipement complet, qu'il est loisible à la ville de faire remplir par des figurants quelconques, quand elle veut donner aux étrangers une idée de sa puissance.

Les divertissements du reste de la fête se réduisaient à ceux de tous les jours. Nous allons passer à lapièce de circonstance, jouée au Théâtre-Allemand en l'honneur du grand-duc et de sa famille. Là surtout, il faut louer l'intention; des guirlandes de fleurs et de feuillage véritables ornaient le devant des loges, dont les belles spectatrices décoraient mieux l'intérieur. Le rideau levé, une actrice s'est avancée, dans le costume de Thalie, et a prononcé, en quelques centaines de vers, l'élogedu grand-duc régnant. Nous pensions que la pièce se réduisait à un monologue, lorsqu'une autre actrice, vêtue en Melpomène, est venue reprocher à l'autre de ne parler que du souverain actuel, et d'oublier son prédécesseur. Alors, ces deux muses ont conversé en strophes alternées, comme les bergers de l'églogue, chacune produisant les divers mérites du souverain et de son père. Puis un buste s'est élevé par une trappe, au fond de la scène, et toutes deux y sont venues déposer des guirlandes, une Gloire a couronné le tout, et des flammes bleues et rouges accompagnaient ce tableau final. Cela n'était pas plus ridicule que la cérémonie de la fête de Molière au Théâtre-Français, mais cela l'était tout autant. Une forte pluie, qui a tombé toute la soirée, aurait empêché le feu d'artifice, s'il y en avait eu un sur le programme; ce qui aura fait regretter sans doute aux ordonnateurs de la fête de ne pas l'avoir annoncé.

Alexandre Dumas avait donc fait honneur à ma lettre en vers datée de Strasbourg. Il m'avait envoyé une forte somme qui me permit de sortir avec éclat de l'hôtel duSoleil.

Me voilà enfin à Francfort, reçu, choyé, fêté, au sein de ma famille littéraire; je raconte mes peines, mes travaux, mes dangers; les terreurs de la forêt Noire (sylva Hercynia), le Rhin orageux pendant toute unetraverséede Bade à Mayence; et, de là à Francfort, les ennuis d'une route de six heures, côtoyée par un chemin de fer en construction, ce qui veut dire une contrée fort plate, et qu'on a le désagrément de parcourir quelques mois trop tôt. Enfin les flèches gothiques de la vieille ville impériale se développent et croissent, le cours du Mein devient parallèle à la route, et Francfort apparaît de loin dans sa ceinture de bosquets fleuris. Francfort doit à la paix de 1815 cette parure nouvelle qui a remplacé ses vieux remparts; c'est un labyrinthe de lilas, d'acacias et de rosiers qui, entourantla ville, touche au fleuve par ses deux côtés. Le soir, ces ombrages parfumés, ces allée mystérieuses s'emplissent de rires, d'harmonies et de danses; des barques pavoisées sillonnent le Mein paisible, et s'en vont aboutir souvent à l'îlot deMeinlust. Rien n'égale cet aspect de Francfort, entourée d'une ceinture de promenades qui remplacent ses antiques fortifications. Quand on a parcouru ces allées riantes, qui aboutissent de tous côtés aux bords du Mein, on peut s'aller reposer dans l'île verte et fleurie du Meinlust. C'est là le centre des plaisirs de la population, et aussi le rendez-vous des belles compagnies. Du pavillon élégant qui domine ce jardin, on admire une des plus belles perspectives du monde, la vue de Francfort s'étendant sur la rive gauche, avec ses quais bordés d'une forêt de mâts, et du faubourg de Sachsenhausen situé à droite, qu'un pont immense joint à la ville; des palais aux riantes terrasses, de longues suites de jardins et des restes de vieilles tours embellissent les bords du fleuve, où le soleil couchant se plonge comme dans la mer, tandis que la chaîne du Taunus ferme au loin l'horizon de ses dentelures bleuâtres. C'est une de ces belles et complètes impressions dont le souvenir est éternel; une vieille ville, une magnifique contrée, une vaste étendue d'eau: spectacle qui réunit dans une harmonie merveilleuse toutes les œuvres de Dieu, de l'homme et de la nature.

Dès qu'on pénètre dans les rues, on retrouve avec plaisir cette physionomie de ville gothique qu'on a rêvée pour Francfort, et que le goût moderne a presque partout altérée dans les cités allemandes. Il y a encore des rues tortueuses, des maisons noires, des devantures sculptées, des étages qui surplombent, des puits surmontés d'une cage de serrurerie, des fontaines aux attributs bizarres, des chapelles et des églises d'une architecture merveilleuse, mais qui malheureusement, catholiques au dehors, sont protestantes à l'intérieur, c'est-à-dire nues et dégradées. L'esprit a été tué dans ces superbes enveloppes de pierre, et elles ressemblent aujourd'hui auxcoquillages de nos musées, où l'oreille attentive croit distinguer un vent sonore, mais que la vie n'habite plus.

Les rues de Francfort sont très-animées, et les étalages encombrés partout de marchandises; les fourrures et les cristaux de Bohême font maudire à chaque pas nos douanes françaises, et excitent le voyageur aux projets de contrebande les plus immoraux. Je ne veux point cacher que nous rêvâmes pendant plusieurs jours aux moyens d'introduire frauduleusement dans notre patrie un certain nombre de verres, de fioles, de carafes, et autres ravissantes bagatelles dont nos dames étaient folles et que la douane ne laisse entrerà aucun prix. N'est-ce pas là une cruelle raillerie de l'industrie française? Mais la question est trop sérieuse pour que je veuille l'entamer ici.

L'hôtel de ville de Francfort, qu'on appelle leRœmer, est d'un gothique peu ouvragé, surtout pour qui a vu les hôtels de ville de Flandre. Les salles basses sont remplies de boutiques et d'étalages, comme l'était notre Palais de justice de Paris, et la décoration des salles conservées est plus curieuse que brillante. La plupart ont été décorées, dans le courant des deux siècles derniers, avec des plafonds, des panneaux et des sculptures d'un rococo allemand fort bizarre. Les salles des sénateurs, des bourgmestres, des conseillers, etc., appartiennent à ce goût suranné qui par toute l'Allemagne a fleuri si hardiment dans l'intérieur des édifices gothiques. Une seule salle, la fameusesalle des Empereurs, conserve encore sa configuration primitive; mais on l'a si singulièrement peinte, qu'elle a maintenant tout l'effet d'un décormoyen âgede l'Ambigu.

Cette salle n'a nullement, du reste, le caractère imposant qu'on pourrait lui attribuer. LesGuides du voyageurannoncent qu'elle contient les statues et les armures de trente-deux empereurs d'Allemagne; mais il faut bien dire que tout cela n'existe qu'en peinture. Les trente-deux niches, qui répondent à autant de nervures partant de la voûte et que relient des arcs-boutants de bois sculpté, sont peintes uniformément encouleur de marbre blanc et noir, et sur la muraille même les statues des empereurs sont figurées en trompe-l'œil, à dater, je crois, du grand Witikind jusqu'à feu l'empereur François, que pourtant Napoléon a réduit à n'être plus qu'empereur d'Autriche, et non d'Allemagne. Ce qu'il y a de merveilleux, c'est que la salle ne contenant, en effet, que trente-deux niches, l'empire a fini juste au trente-deuxième empereur. On parle de gagner sur l'épaisseur de mur une trente-troisième niche pour le César actuel; mais nous sommes certains que l'empereur d'Autriche se refusera à cette plaisanterie de mauvais goût. Il n'y a plus de César au monde, et Napoléon lui-même n'en a été que le fantôme éblouissant!

La Diète germanique ne se tient pas à l'hôtel de ville, mais dans le palais du prince de la Tour et Taxis, le souverain des postes féodales de la Confédération, et de plusieurs journaux également féodaux; le président perpétuel de la Diète est, en ce moment, M. de Bellinghausen. Nous rencontrâmes souvent ce personnage considérable, soit dans les fêtes où il accompagne souvent une jeune personne charmante, qui, je crois, est sa fille, soit au théâtre, où l'on représentait alors une tragédie composée par son neveu le baron de Bellinghausen, connu dans la littérature sous le nom plébéien de Frédéric Hahn.

Cette pièce, intituléeGriseldis, obtenait, d'ailleurs, un succès immense sur tous les théâtres d'Allemagne, et nous eûmes beaucoup de peine à nous procurer une loge, car toutes appartiennent à des souscripteurs assidus, et ce fut la famille Rothschild qui nous permit d'occuper l'une des siennes. Je me tais, du reste, sur l'accueil qui fut fait partout à mon compagnon de voyage et à moi par contre-coup, ayant l'habitude prudente de ne point parler des relations de société, si bienveillantes et si charmantes pour les Français dans toute l'Allemagne. Je dois cette précaution à un mot que j'ai entendu dire à une grande dame de Vienne qui parlait du prince Puckler-Muskau: «C'est un homme très-dangereux, disait-elle, c'est un hommequinous met dans ses livres.» J, désire que le lecteur se contente de cette explication.

D'ailleurs, qui pourrait se vanter de connaître les mœurs d'un pays sans y être resté plusieurs années; ce n'est qu'à l'imperturbabletourysmedes Anglais qu'il appartient de se prononcer au hasard sur les personnes comme sur les choses. La bienveillance universelle de mistress Trolloppe n'a guère moins déplu en Allemagne que les révélations épigrammatiques du prince Puckler-Muskau.

On me permettra donc de ne point dire en quelle compagnie nous fîmes un jour une excursion dans la principauté de Hesse-Hombourg, ni à quelle charmante fête nous prîmes part dans un châteaugothiquetout moderne, an milieu d'une épaisse forêt de chênes et de sapins. Je croyais faire un de ces romanesques voyages deWilhelm Meister, où la vie réelle prend des airs de féerie, grâce à l'esprit, aux charmes et aux sympathies aventureuses de quelques personnes choisies. Le but de l'expédition était d'aller àDornshausen, mot qui, dans la prononciation allemande, se dit à peu prèsTournesauce. Or, savez-vous ce que c'est que ce lieu, dont le nom est si franchement allemand et si bizarrement français à la fois? C'est un village où l'on ne parle que notre langue, bien que l'allemand règne à cinquante lieues à la ronde, même en dépassant de beaucoup la frontière française. Ce village est habité par les descendants des familles protestantes exilées par Louis XIV. Dornshausen leur fut donné à cette époque, m'a-t-on dit, par le prince électeur de Nassau, et ils sont restés, eux et leur lignée, dans cet asile austère et calme comme leur résignation et leur piété.

Cette population est toute française encore, car les habitants ne se sont jamais mariés qu'entre eux, et le beau langage duXVIIesiècle s'est transmis à ceux d'aujourd'hui dans toute sa pureté. Vous peindrez-vous toute notre surprise en entendant de petits enfants, jouant sur la place de l'Église, qui parlaient la langue de Saint-Simon et se servaient sans le savoir des tours surannés du grand siècle? Nous en fûmes tellement ravis,que, voulant mieux les entendre parler, nous arrêtâmes une marchande de gâteaux pour leur distribuer toute sa provision. Après le partage, ils se mirent à jouer bruyamment sur la place, et la marchande nous dit:

—Vous leur avezfait tant de joye, que les voilà qui courentprésentementcomme desharlequins.

Il faut remarquer que le nom d'Arlequin s'écrivait ainsi du temps de Louis XIV, avec unhaspiré, comme on peut le voir notamment dans la comédie desComédiensde Scudéri.

N'est-ce pas là une merveilleuse rencontre, et qui valait tout le voyage? Je dois ajouter, malheureusement, que cette population française de Dornshausen n'est pas physiquement brillante, bien qu'elle ait, nous a-t-on dit, donné le jour à M. Ancillon, le ministre de Berlin. Les Allemands que nous rencontrions en nous y rendant nous disaient:

—Vous allez entrer dans le pays des bossus.

Il est vrai que jamais nous ne vîmes plus de bossus que dans ce canton; cette race, qui ne s'est jamais mélangée, est grêle et rachitique, comme la noblesse espagnole, qui de même ne se marie qu'entre elle. Les familles de Francfort prennent des servantes à Dornshausen, afin d'apprendre le français à leurs enfants. Le grand souvenir de la révocation de l'édit de Nantes et d'une si noble transmission d'héritage aboutit à cette vulgaire spécialité.

Après un mois de séjour, nous avons quitté Francfort, dont j'aurai à reparler plus tard.

Nous venions de remonter le Rhin, de Mayence à Mannheim, toute une longue journée; nous avions passé lentement devant Spire, éclairée des derniers rayons du jour, et nous regrettions d'arriver en pleine nuit à Mannheim, qui présente, le soir, comme Mayence, l'aspect d'une ville orientale. Ses édifices de pierre rouge, ses coupoles, ses tours nombreuses aux flèchesbizarres, confirment cette illusion, qui serait beaucoup plus complète encore si le soleil ne se couchait pas sur la rive opposée du fleuve. Mais un clair de lune très-pur nous rendit une partie de l'effet que nous espérions. Mon illustre compagnon de voyage put emporter de ce spectacle uneimpressionassez complète pour que je doive me dispenser d en rendre compte au public avant ou après lui.

La même raison m'interdirait la description intérieure de Mannheim, si je n'étais habitué à traverser les villes en flâneur plutôt qu'en touriste, content de respirer l'air d'un lieu étranger, de me mêler à cette foule que je ne verrai plus, de hanter ses bals, ses tavernes et ses théâtres, et de rencontrer par hasard quelque église, quelque fontaine, quelque statue qu'on ne m'a pas indiquée et qui souvent manque en effet sur le livret du voyageur. J'aurai donc fini ma description en deux mots. Cette ville est fort jolie, fort propre, et toute bâtie en damier. Les grands-ducs de Bade ont été de tout temps fanatiques de la ligne droite ou de la courbe régulière; ainsi Carlsruhe est bâtie en éventail; du centre de la ville, où est situé le palais, on peut regarder à la fois dans toute les rues; le souverain, en se mettant à sa fenêtre, est sûr que personne ne peut entrer ou sortir des maisons, circuler dans les rues ou sur les places, sans être vu de lui. Une ville ainsi construite peut épargner bien des frais de police et de surveillance de tout genre. Mannheim, cette seconde capitale du duché, ne le cède guère à Carlsruhe sous ce rapport. Il suffit d'une douzaine de factionnaires postés aux carrefours à angle droit pour tenir en respect toute la cité. C'est pourtant à Mannheim que fut commis l'assassinat de Kotzebue par Carl Sand; mais aussi faut-il dire qu'à peine sorti de la maison de sa victime, Sand se trouva saisi par les pacifiques soldats du grand-duc.

Cette lugubre tragédie nous préoccupait avant tout dans le court séjour que nous fîmes à Mannheim; aussi nous fûmes heureux d'apprendre que le célèbre acteur tragique Jerrmann se trouvait alors dans la ville. Nous l'allâmes demander authéâtre, sûrs qu'il serait charmé de nous servir de cicérone et d'obliger à la fois un poëte dramatique et un feuilletoniste français, lui qui, quoique Allemand, a joué les tragédies de Corneille à la Comédie-Française. M. Jerrmann était à la répétition. Dès que nous apprîmes que c'étaitle Roi Learqu'on répétait, nous demandâmes à être introduits; ce qu'on nous accorda facilement, toujours en raison de nos qualités.

L'intérieur des théâtres allemands est complètement semblable à celui des nôtres; nos habitudes de coulisses nous servirent donc merveilleusement à gagner sans bruit une place au parterre, et, là, nous entendîmes deux beaux actes, joués en redingotes et paletots, mais avec cette intelligence et cette harmonie d'ensemble que l'on admire sur les plus petites scènes de l'Allemagne.

Toutefois, cette épithète ne peut être donnée à celle de Mannheim. Nous songions avec un saint respect, auquel aidait du reste l'obscurité du lieu, que ce fut à ce théâtre même que l'on représenta les premiers drames de Schiller. La répétition qui avait lieu devant nous montrait que ce noble théâtre n'avait pas dégénéré.

Dès que M. Jerrmann fut averti de notre présence, il vint à nous, se félicita surtout de faire la connaissance d'un auteur dont il avait traduit plusieurs ouvrages, et voulut bien nous montrer la ville en détail. Nous visitâmes la résidence tout à fait royale, les vastes jardins qui côtoient le Necker, prêt à se jeter dans le Rhin; nous admirâmes la disposition des massifs de verdure, les longs chemins sablés qui vont se perdre au bord du fleuve, les pelouses touffues, et ce cercle d'eaux vives qui partout encadre l'horizon; mais nous fûmes distraits facilement de cette admiration, lorsque M. Jerrmann nous apprit que, dans ces jardins mêmes, le long d'une de ces allées, Carl Sand s'était rencontré avec Kotzebue, qu'il devait frapper trois heures plus tard, et, sans le connaître, avait croisé sa marche plusieurs fois.

Je ne prétends pas raconter cette histoire si connue, quel'autre plume, plus sûre et plus dramatique, a nouvellement retracée dans tous ses détails; je glane seulement quelques souvenirs échappés ou négligés comme de peu d'importance; d'ailleurs, Carl Sand obtiendra toujours un privilège d'intérêt.

En sortant de la résidence par une galerie latérale, nous rencontrâmes l'église des Jésuites, bâtie en stylerococo, et dont la grille est un chef-d'œuvre de serrurerie du temps. Je n'oserais affirmer que le portail ne soit pas orné de divinités mythologiques; peut-être aussi sont-ce de simples allégories chrétiennes; mais alors laFoiressemblerait bien à Minerve, et laCharitéà Vénus. Du reste, le théâtre est situé tout en face, et ses muses classiques paraissent être de la même époque et des mêmes sculpteurs. C'est un magnifique bâtiment qui tient la moitié de la place. Deux rues plus loin, nous arrivâmes à la maison de Kotzebue, qui n'a rien de remarquable à l'extérieur. On sait tout ce qui s'y passa. Carl Sand, arrivé le matin même, vint demander à parler à l'écrivain célèbre, qui était soupçonné d'avoir vendu sa plume à la Russie. On fit entrer le jeune homme dans une pièce du rez-de-chaussée. Ce jour-là même (c'était dans la soirée), Kotzebue recevait du monde, plusieurs dames venaient d'arriver. A peine Kotzebue fut-il entré dans la chambre où Sand l'attendait, que ce dernier se jeta sur lui et le frappa d'un poignard. La fille de Kotzebue entra la première et se précipita en criant sur le corps de son père. Sand, vivement ému de ce spectacle, sortit rapidement de la maison, et, près d'être saisi par des soldats qui passaient, il se frappa lui-même en criant:

—Vive l'Allemagne!

La blessure qu'il se fit alors fut si grave, qu'il en souffrit continuellement pendant les dix mois que dura son procès et qu'il en serait mort sans doute dans le cas même où sa liberté lui aurait été rendue.

Plus loin, l'on nous montra l'auberge où il était descendu et où il avait dîné à table d'hôte le jour même de l'assassinat. Aprèsle repas, il était resté une demi-heure encore à causer sur la théologie avec un ecclésiastique. Toute la ville est remplie de ce drame, et les habitants n'ont guère d'autres récits à faire aux étrangers. On nous conduisit encore au cimetière, où la victime et l'assassin reposent dans la même enceinte. Seulement, Carl Sand est enterré dans un coin, et la place où furent déposés son corps et sa tête n'a d'autre ornement qu'un prunier sauvage. Pendant longtemps, ce fut, nous dit-on, un lieu de pèlerinage, où l'on venait de toute l'Allemagne; le prunier était dépouillé de toutes ses feuilles et de toutes ses branches à chaque saison.

La tombe de Kotzebue avait eu aussi ses fidèles moins nombreux. C'est un monument de pierre grise d'une apparence bizarre. Une pierre carrée qui le surmonte, posée sur un de ses angles, est soutenue par deux masques antiques qui expriment la douleur. Le tout a un aspect de tombeau païen, qui convient assez aux mânes philosophiques du voltairien Kotzebue. On ne peut douter qu'il n'y ait eu dans l'action de Carl Sand beaucoup de fanatisme religieux.

Nous remontâmes en voiture à la porte du cimetière pour nous diriger vers Heidelberg, où nous devions coucher. La soirée était charmante après une belle journée d'automne; la foule bigarrée rentrait déjà dans la ville, abandonnant les jolies maisons de campagne, les jardins publics, les cafés et les brasseries; la plupart nous saluaient sans nous connaître, comme c'est l'usage dans le pays de Bade, et ce tableau du retour en ville d'une population calme et bienveillante, qui avait assurément bien employé sa journée, nous faisait penser à Auguste Lafontaine et à Gessner. Pourtant mon compagnon ne pouvait s'arracher au souvenir sanglant de Carl Sand. Il venait de voir le cimetière, il voulait encore voir le lieu de l'exécution, tant c'est un fidèle voyageur et un fidèle historien. On nous avait bien dit que nous rencontrerions, au sortir de Mannheim, une grande prairie verte, à gauche, et que c'était là; mais rien n'indiquait le lieu particulier du sacrifice. Nous n'osionstrop arrêter les paysans pour nous le montrer, de peur d'inquiéter la police du pays; mais on nous apprit, depuis, qu'il était aussi simple de parler de cela, dans le duché, que de la pluie et du beau temps. Un vénérable monsieur, nous voyant arrêtés sur la route, se douta de l'objet de notre attention, et nous indiqua tout dans le plus grand détail. Ici était l'échafaud, là les troupes rangées dès la pointe du jour; par là, on attendait les étudiants d'Heidelberg; mais ils arrivèrent trop tard, l'heure ayant été avancée; ils ne purent que tremper leurs mouchoirs dans le sang et se partager les reliques de celui qu'ils appelaient le martyr.

Notre interlocuteur voulut bien nous donner une foule d'autres détails, tant sur cette fatale journée de l'exécution que sur le caractère, les habitudes et les conversations de Sand pendant les dix mois de captivité qui précédèrent sa mort; il nous offrit de nous conduire chez lui pour nous faire voir un portrait unique qu'il avait fait faire lui-même à cette époque; mais il était trop tard pour que nous pussions nous arrêter encore à Mannheim. Lorsque nous remerciâmes cet obligeant inconnu en prenant congé de lui, il nous dit:

—Vous venez de causer avec le directeur de la prison de Mannheim, qui a gardé Sand pendant dix mois.

Il n'eût pas été moins étonné s'il eût su à qui il venait de parler lui-même; mais mon compagnon ne jugea pas à propos de compléter le coup de théâtre.

Je croyais, pour ma part, en avoir fini avec Sand, dont je n'ai jamais beaucoup affectionné l'héroïsme, sans nier toutefois l'espèce de grandeur qui s'attache à le souvenir; mais un écrivain consciencieux a des curiosités qui sont aussi des devoirs, et c'est ce qui va expliquer jusqu'à quelles profondeurs d'investigation nous dûmes descendre, mon compagnon de route et moi, lui pour les charges de sa renommée, et moi pour l'agrément de sa société.

Le directeur de la prison nous avait parlé beaucoup de l'exécuteur qui avait tranché la tête de Sand. Un crime est unechose si rare dans le duché de Bade, que cette profession est presque une sinécure. Toutefois, elle rapporte près de trois mille florins, sans compter une foule de bénéfices accessoires. L'exécution de Sand fut une fortune pour cet homme, qui vendit tous les cheveux du jeune homme un à un, à la moitié de l'Allemagne. Je vous dirai que ce serait là un terrible peuple, si ce n'était bien évidemment le plus heureux des peuples et le mieux gouverné peut-être. Je vais citer un trait qui montre que ce fanatisme alla jusqu'au ridicule le plus violent. Le même exécuteur, connu pour l'un des plus grands admirateurs deson héros, fit construire, en découpant le bois de l'échafaud, une tonnelle égayée de vignes grimpantes, où l'on venait pieusement boire de la bière à la mémoire de Sand.

Puisque j'en dis tant déjà, il faut tout dire. Nous apprîmes que, le bourreau de Sand étant mort, son fils continuait le même état, et demeurait à Heidelberg. On nous conseilla de l'aller voir. Sur notre premier mouvement de répugnance, on nous répondit qu'en Allemagne les exécuteurs n'étaient pas précisément entourés du même préjugé que chez nous. Le bourreau est ordinairement, dit-on, d'une famille noble déchue. Dans les cérémonies du siècle passé, il marchait à la suite du cortége de la noblesse, et en tête, par conséquent, de celui des bourgeois. En outre, il est tenu d'avoir pris le grade de docteur en chirurgie. C'est donc une sorte de médecin, qui coupe la tête comme les autres couperaient une jambe: peut-on dire que ses opérations aient seules le privilège de donner la mort?

C'était au bout de la ville d'Heidelberg, riante et brumeuse, encaissée par les montagnes, baignée par le Necker, pleine d'étudiants, de cafés et de brasseries avec son beau château de la Renaissance à demi ruiné. Quel dommage! un château de Touraine dans une forteresse de Souabe! Mais la description sera pour une autre fois: au bout de la ville, dis-je,la dernière maison à gauche.... Comme tout cela est allemand et romantique! et tout cela est vrai pourtant.... C'est la maisondu docteur Widmann, c'est lasienne.

Nous n'étions pas sans émotion en touchant le marteau de ce logis d'une apparence particulièrement propre et gaie. Des enfants de la ville s'assemblaient derrière nous, mais sans mauvaise intention; à Paris, l'on eût jeté des pierres. Une seule idée nous fit rire: ce fut le souvenir d'un monsieur, dégoûté de la vie, qui avait fait une visite pareille à M. Samson, et lui avait dit, en le saluant poliment:

—Monsieur, je désirerais que vous meguillotinassiez.

Je crois avoir lu le fait dans lesContesdu lycanthrope Pétrus Borel.

Cet imparfait du subjonctif d'un pareil verbe m'a toujours paru fort plaisant.

Nous voilà donc toujours frappant à la porte du bourreau, car on n'ouvre pas. Quel épisode pour un de ces romans qu'on faisait il y a quelques années! Mais le temps n'était plus de ces ogreries littéraires, et notre démarche était bien naïve et toute dans l'intérêt de l'art et de la vérité.

Au bout de dix minutes, nous entendîmes un bruit de talons éperonnés, puis on ouvrit la porte en tirant beaucoup de verrous. Un homme fort jeune, un peu trapu dans sa taille, à la figure romantique, nous demanda ce que nous voulions, sans nous prier d'entrer. Nous lui dîmes que nous étions écrivains et cherchions à réunir des renseignements sur Carl Sand. Alors, il nous ouvrit entièrement la porte et nous indiqua une salle de rez-de-chaussée fort claire, nous priant d'attendre qu'il eût refermé la lourde porte, ce qu'il fit avec soin.

La chambre où il nous rejoignit après un instant, et qui semblait être son cabinet de travail, était ornée de gravures et d'oiseaux empaillés.

—Vous êtes chasseur? lui dit mon compagnon en frappant sur un fusil à deux coups suspendu au mur.

Il répondit par un signe.

Pendant l'instant que nous étions restés seuls, j'avais pu jeter les yeux sur une bibliothèque où se trouvaient des livres d'histoire et de poésie. La table placée au milieu de la chambre était couverte de livres et de feuilles manuscrites; sur la cheminée, il y avait des bocaux d'animaux conservés dans l'esprit-de-vin; il nous apprit lui-même qu'il s'occupait beaucoup d'histoire naturelle. On comprend que notre conversation ne pouvait rester longtemps dans le vague; nos préoccupations historiques pouvaient seules donner quelque convenance à notre visite, surtout vis-à-vis d'un homme auquel il paraissait impossible d'offrir quelque rémunération. Le docteur Widmann nous donna encore beaucoup de détails, dont plusieurs répétaient ceux que nos passants de la veille nous avaient racontés déjà; il nous fit voir même, après quelque hésitation, le sabre dont son père s'était servi: la forme nous étonna.

Nous nous étions imaginé jusque-là que l'on enlevait la tête fort simplement d'un bon coup de sabre de dragon ou de cimeterre à la turque. L'instrument que nous avions sous les yeux confondait toutes nos idées. Le tranchant était en dedans comme celui d'une serpette; de plus, la lame était creuse et contenait du vif-argent, afin que, l'élan étant donné au sabre, ce métal, se portant vers la pointe, rendît le coup plus assuré. Ainsi toute l'adresse du ... docteur consiste à combiner un mouvement de rotation autour du col, qui, avant de toucher l'os, enlève presque toute la chair; on ne tranche donc pas la tête, on lacueillepour ainsi dire. Nous nous contentâmes de l'explication sans demander aucune expérience.

D'ailleurs, notre pauvre exécuteur de Bade n'a jamais exercé le terrible état de son père. Il nous a confié même qu'il tremblait tous les jours qu'il ne se commît un crime dans le duché, ce qui est heureusement fort rare, et qu'il ne savait trop à quoi il se résoudrait dans ce cas. Curieux comme des Anglais, nous demandâmes encore à voir latonnelledont on nous avait parlé à Heidelberg. Le docteur Widmann, n'ayant pas le temps de nous accompagner au jardin de son père où elle se trouve,appela sondomestique, qui nous y conduisit à travers les champs.

Ce jardin est situé au sommet d'une colline chargée de vignes. Un joli pavillon, autrefois ouvert aux buveurs et maintenant fermé, depuis que l'enthousiasme s'est refroidi par le temps, s'élève au centre de cette petite propriété, et, des deux côtés de ce pavillon, il y a une tonnelle dont le bois disparaît sous les pampres. Mais laquelle des deux est la tonnelle sacrée aux fidèles de Cari Sand? Notre scrupule historique allait à ce point que nous voulions pouvoir dire si c'était celle de gauche ou de droite. Le valet l'ignorait lui-même, mais il nous dit:

—Avez-vous un couteau?

—Oui; pour quoi faire?

—Pour faire une entaille dans le bois. Les échafauds se font en sapin.

En effet, l'un des berceaux était en chêne, l'autre en sapin.

Tout ce que je raconte a déjà plus d'un an de date (1840); il y a quelques mois, j'ai traversé de nouveau ce beau duché de Bade, qui est le plus charmant pays de l'Allemagne, je le sais à présent; l'hiver ne lui avait pas enlevé tout son charme; sous un ciel un peu pâle, l'horizon se teignait toujours de la verdure éternelle des sapins; les monts couronnés de châteaux s'élançaient toujours du sein de cette forêt Noire qui règne sur une étendue de cent lieues, et la pierre rouge des édifices, des églises et des palais semblait toujours chauffée des rayons d'un soleil ardent. Quand j'arrivai à Carlsruhe, on ne parlait que d'une séance orageuse de la chambre des députés (de Bade), qui venait d'avoir lieu la veille. Des membres de l'opposition avaient demandé l'abolition de la peine de mort; le parti conservateur s'était vivement prononcé contre cette proposition. Enfin, des esprits modérés avaient proposé un amendement qui devait concilier les partisans des coutumes féodales et les propagateurs des idées nouvelles. Ces philanthropes demandaient l'introduction de la guillotine, pour remplacer le vieux système d'exécution.

Cette motion révolutionnaire a été au moment de triompher. Seulement, les conservateurs ont exprimé leurs craintes que l'introduction de la guillotine ne fût un acheminement vers les idées libérales, et ne provoquât la sympathie du peuple pour les autres institutions progressives de la France. La question en est encore là, je crois. Notre connaissance d'Heidelberg, le docteur Widmann, attend sans doute avec impatience la décision représentative qui, probablement, fixera son sort et ses attributions futures. Je doute que ce jeune homme, qui paraissait effrayé de sa condition, terrible et noble à la fois, de chirurgien de gens bien portants, se résigne à l'humble emploi que nos mœurs ont fait à ses pareils, et qui ressemble terriblement à un service de portier.

J'ai mis le pied une fois encore sur lesteamboatdu Rhin.—C'est toujours la Lorely qui m'appelait. À partir de Mayence, lorsqu'on voit décroître et plonger les six tours derrière les bois et les montagnes que traverse le Mein, qui vient apporter ses eaux paisibles au grand fleuve; lorsqu'on a vu l'immense dôme, et tout ce bel édifice en pierre rouge disparaître sous les derniers versants du Taunus,—on s'engage dans une sorte de rue obscure que bordent, comme de gigantesques maisons, les vieux châteaux qu'ont détruits tour à tour Barberousse et Turenne. Goëtz de Berlichingen fut le don Quichotte de cette chevalerie, abritée dans les tours rougeâtres et dans l'ombre des forêts de pins toujours vertes qui montent jusqu'au pied des murs.

La vigne étend ses longues lignes vertes sur les coteaux inférieurs, et, de temps en temps, les vieilles villes commerçantes du moyen âge sont indiquées par le coup de cloche du bateau.

Près de Bieberich, à droite, j'ai vu le pèlerinage des fidèles du dernier Bourbon légitime.—C'est plus tard, à gauche, Coblence avec son monument de Hoche, qui appartient au Rhin,comme celui de Kléber, près de Strasbourg. La ville est bien une ville d'émigrés, unepetite Provencepolitique comprise dans l'angle que forment le Rhin et la Moselle, sa sœur rivale.

Le vin de Moselle ne se conserve pas dans d'immenses tonnes, comme celles d'Heidelberg et d'autres lieux; mais certains crus rivalisent avec les meilleurs des coteaux du Rhin,—en exceptant toujours ceux du Johannisberg, lesquels justifient les honneurs que l'on a rendus à la famille de Metternich, dans la cathédrale de Mayence.

La nuit vient. On se lasse peu à peu d'admirer au clair de lune cette double série de montagnes vertes que la brume argente.

Lacajuteest garnie suffisamment de tabourets en forme d'X. La question pour chaque voyageur est d'en amasser au moins trois avec lesquels on se fait un lit dont l'oreiller est formé par les coussins du divan qui règne autour de la salle. J'ai dormi ainsi à deux pieds d'une charmante comtesse qui venait de rendre au prétendant l'hommage dû par ses ancêtres. Elle a ouvert ses beaux yeux le matin,—ne sentant plus la secousse des machines qui avait bercé son sommeil, a passé ses mains dans ses cheveux dénoués et a dit:


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