Chapter 4

[1]Salomon, fils de David.

[1]Salomon, fils de David.

—Plusieurs siècles avant la captivité des Hébreux en Égypte, Saba, l'illustre descendant d'Abraham et de Kétura, vint s'établir dans les heureuses contrées que nous appelons l'Iémen, où il fonda une cité qui d'abord a porté son nom, et que l'on connaît aujourd'hui sous le nom de Mahreb. Saba avait un frère nommé Iarab, qui légua son nom à la pierreuse Arabie. Ses descendants transportent çà et là leurs tentes, tandis que la postérité de Saba continue de régner sur l'Iémen, riche empire qui obéit maintenant aux lois de la reine Balkis, héritière directe de Saba, de Jochtan, du patriarche Héber, ... dont le père eut pour trisaïeul Sem, père commun des Hébreux et des Arabes.

—Tu préludes comme un livre égyptien, interrompit l'impatient Adoniram, et tu poursuis sur le ton monotone de Moussa-Ben-Amran (Moïse), le prolixe libérateur de la race de Iacoub. Les hommes à paroles succèdent aux gens d'action.

—Comme les donneurs de maximes aux poëtes sacrés. En un mot, maître, la reine du Midi, la princesse d'Iémen, la divine Balkis, venant visiter la sagesse du seigneur Soliman, et admirer les merveilles de nos mains, entre aujourd'hui même à Solime. Nos ouvriers ont couru à sa rencontre à la suite du roi, les campagnes sont jonchées de monde et les ateliers sont vides. J'ai couru des premiers, j'ai vu le cortége, et je suis rentré près de toi.

—Annoncez-leur des maîtres, ils voleront à leurs pieds.... Désœuvrement, servitude....

—Curiosité, surtout, et vous le comprendriez, si.... Les étoiles du ciel sont moins nombreuses que les guerriers qui suivent la reine. Derrière elle apparaissent soixante éléphants blancs chargés de tours où brillent l'or et la soie: mille Sabéens à la peau dorée par le soleil s'avancent, conduisant des chameaux qui ploient les genoux sous le poids des bagages et des présents de la princesse. Puis surviennent les Abyssiniens, armés à la légère, et dont le teint vermeil ressemble au cuivre battu. Une nuée d'Éthiopiens noirs comme l'ébène circulent çà et là, conduisant les chevaux et les chariots, obéissant à tous et veillant à tout. Puis.... Mais à quoi bon ce récit? Vous ne daignez pas l'écouter.

—La reine des Sabéens, murmurait Adoniram rêveur; race dégénérée, mais d'un sang pur et sans mélange.... Et que vient-elle faire à cette cour?

—Ne vous l'ai-je pas dit, Adoniram? Voir un grand roi, mettre à l'épreuve une sagesse tant célébrée, et ... peut-être la battre en brèche. Elle songe, dit-on, à épouser Soliman-Ben-Daoud, dans l'espoir d'obtenir des héritiers dignes de sa race.

—Folie! s'écrie l'artiste avec impétuosité; folie!... du sang d'esclave, du sang des plus viles créatures.... Il y en a plein les veines de Soliman! La lionne s'unit-elle au chien banal et domestique? Depuis tant de siècles que ce peuple sacrifie sur les hauts lieux et s'abandonne aux femmes étrangères, les générations abâtardies ont perdu la vigueur et l'énergie des aïeux. Qu'est-ce que ce pacifique Soliman? L'enfant d'une fille de guerre et du vieux berger Daoud; et lui même, Daoud, provenait de Ruth, une coureuse tombée jadis du pays de Moab aux pieds d'un cultivateur d'Ephrata. Tu admires ce grand peuple, mon enfant: ce n'est plus qu'une ombre, et la race guerrière est éteinte. Cette nation, à son zénith, approche de sa chute. La paix les a énervés, le luxe, la volupté leur fontpréférer l'or au fer, et ces rusés disciples d'un roi subtil et sensuel ne sont bons désormais qu'à colporter des marchandises ou à répandre l'usure à travers le monde. Et Balkis descendrait à ce comble d'ignominie, elle, la fille des patriarches! Et dis-moi, Benoni, elle vient, n'est-ce pas?... Ce soir même, elle franchit les murs de Jérusalem?

—Demain est le jour du sabbat[1]. Fidèle à ses croyances, elle s'est refusée à pénétrer ce soir, et en l'absence du soleil, dans la ville étrangère. Elle a donc fait dresser des tentes au bord du Cédron, et, malgré les instances du roi, qui s'est rendu auprès d'elle, environné d'une pompe magnifique, elle prétend passer la nuit dans la campagne.

—Sa prudence en soit louée! Elle est jeune encore?...

—A peine peut-on dire qu'elle se puisse sitôt encore dire jeune. Sa beauté éblouit. Je l'ai entrevue comme on voit le soleil levant, qui bientôt vous brûle et vous fait baisser la paupière. Chacun, à son aspect, est tombé prosterné; moi comme les autres. Et, en me relevant, j'emportai son image. Mais, ô Adoniram! la nuit tombe, et j'entends les ouvriers qui reviennent en foule chercher leur salaire; car demain est le jour du sabbat.

Alors survinrent les chefs nombreux des artisans. Adoniram, plaça des gardiens à l'entrée des ateliers, et, ouvrant ses vastes coffres-forts, il commença à payer les ouvriers, qui s'y présentaient un à un en lui glissant à l'oreille un mot mystérieux; car ils étaient si nombreux, qu'il eut été difficile de discerner le salaire auquel chacun avait droit.

Or, le jour où on les enrôlait, ils recevaient un mot de passe qu'ils ne devaient communiquer à personne sous peine de la vie, et ils rendaient en échange un serment solennel. Les maîtres avaient un mot de passe; les compagnons avaient aussi un mot de passe, qui n'était pas le même que celui des apprentis.

Donc, à mesure qu'ils passaient devant Adoniram et ses intendants,ils prononçaient à voix basse le mot sacramentel, et Adoniram leur distribuait un salaire différent, suivant la hiérarchie de leurs fonctions.

La cérémonie achevée à la lueur des flambeaux de résine, Adoniram, résolu à passer la nuit dans le secret de ses travaux, congédia le jeune Benoni, éteignit sa torche, et, gagnant ses usines souterraines, il se perdit dans les profondeurs des ténèbres.

Au lever du jour suivant, Balkis, la reine du matin, franchit en même temps que le premier rayon du soleil la porte orientale de Jérusalem. Réveillés par le fracas des gens de sa suite, les Hébreux accouraient sur leur porte, et les ouvriers suivaient le cortége avec de bruyantes acclamations. Jamais on n'avait vu tant de chevaux, tant de chameaux, ni si riche légion d'éléphants blancs conduits par un si nombreux essaim d'Éthiopiens noirs.

Attardé par l'interminable cérémonial d'étiquette, le grand roi Soliman achevait de revêtir un costume éblouissant et s'arrachait avec peine aux mains des officiers de sa garde-robe, lorsque Balkis, touchant terre au vestibule du palais, y pénétra après avoir salué le soleil, qui déjà s'élevait radieux sur les montagnes de Galilée.

Des chambellans, coiffés de bonnets en forme de tour, et la main armée de longs bâtons dorés, accueillirent la reine et l'introduisirent enfin dans la salle où Soliman-Ben-Daoud était assis, au milieu de sa cour, sur un trône élevé dont il se hâta de descendre, avec une sage lenteur, pour aller au-devant de l'auguste visiteuse.

Les deux souverains se saluèrent mutuellement avec toute la vénération que les rois professent et se plaisent à inspirer envers la majesté royale; puis ils s'assirent côte à côte, tandis que défilaient les esclaves chargés des présents de la reine de Saba: de l'or, du cinnomomo, de la myrrhe, de l'encens surtout, dont l'Iémen faisait un grand commerce; puis des dents d'éléphant, des sachets d'aromates et des pierresprécieuses. Elle offrit aussi au monarque cent vingt talents d'or fin.

Soliman était alors au retour de l'âge; mais le bonheur, en gardant ses traits dans une perpétuelle sérénité, avait éloigné de son visage les rides et les tristes empreintes des passions profondes; ses lèvres luisantes, ses yeux à fleur de tête, séparés par un nez comme une tour d'ivoire, ainsi qu'il l'avait dit lui-même par la bouche de la Sulamite, son front placide, comme celui de Sérapis, dénotaient la paix immuable et l'ineffable quiétude d'un monarque satisfait de sa propre grandeur. Soliman ressemblait à une statue d'or, avec des mains et un masque d'ivoire.

Sa couronne était d'or et sa robe était d'or; la pourpre de son manteau, présent d'Hiram, prince de Tyr, était tissée sur une chaîne en fil d'or; l'or brillait sur son ceinturon et reluisait à la poignée de son glaive; sa chaussure d'or posait sur un tapis passementé de dorures; son trône était fait en cèdre doré.

Assise à ses côtés, la blanche fille du matin, enveloppée d'un nuage de tissus de lin et de gazes diaphanes, avait l'air d'un lis égaré dans une touffe de jonquilles. Coquetterie prévoyante, qu'elle fit ressortir davantage encore en s'excusant de la simplicité de son costume du matin.

—La simplicité des vêtements, dit-elle, convient à l'opulence et ne messied pas à la grandeur.

—Il sied à la beauté divine, repartit Soliman, de se confier dans sa force, et à l'homme défiant de sa propre faiblesse, de ne rien négliger.

—Modestie charmante, et qui rehausse encore l'éclat dont brille l'invincible Soliman ... l'Ecclésiaste, le sage, l'arbitre des rois, l'immortel auteur des sentences duSir-Hasirim, ce cantique d'amour si tendre ... et de tant d'autres fleurs de poésie.

—Eh quoi! belle reine, repartit Soliman en rougissant de plaisir, quoi! vous auriez daigné jeter les yeux sur ... ces faibles essais!

—Vous êtes un grand poëte! s'écria la reine de Saba.

Soliman gonfla sa poitrine dorée, souleva son bras doré, et passa la main avec complaisance sur sa barbe d'ébène, divisée en plusieurs tresses et nattée avec des cordelettes d'or.

—Un grand poëte! répéta Balkis. Ce qui ait qu'en vous l'on pardonne en souriant aux erreurs du moraliste.

Cette conclusion, peu attendue, allongea les lignes de l'auguste face de Soliman, et produisit un mouvement dans la foule des courtisans les plus rapprochés. C'étaient: Zabud, favori du prince, tout chargé de pierreries; Sadoc le grand prêtre, avec son fils Azarias, intendant du palais, et très-hautain avec ses inférieurs; puis Ahia, Elioreph, grand chancelier, Josaphat, maître des archives ... et un peu sourd. Debout, vêtu d'une robe sombre, se tenait Ahias de Silo, homme intègre, redouté à cause de son génie prophétique; du reste, railleur froid et taciturne. Tout proche du souverain, on voyait accroupi, au centre de trois coussins empilés, le vieux Banaïas, général en chef pacifique des tranquilles armées du placide Soliman. Harnaché de chaînes d'or et de soleils en pierreries, courbé sous le faix des honneurs, Banaïas était le demi-dieu de la guerre. Jadis, le roi l'avait chargé de tuer Joab et le grand prêtre Abiathar, et Banaïas les avait poignardés. Dès ce jour, il parut digne de la plus grande confiance au sage Soliman, qui le chargea d'assassiner son frère cadet, le prince Adonias, fils du roi Daoud, ... et Banaïas égorgea le frère du sage Soliman.

Maintenant, endormi dans sa gloire, appesanti par les années, Banaïas, presque idiot, suit partout la cour, n'entend plus rien, ne comprend rien, et ranime les restes d'une vie défaillante en réchauffant son cœur aux souriantes lueurs que son roi laisse rayonner sur lui. Ses yeux décolorés cherchent incessamment le regard royal: l'ancien loup-cervier s'est fait chien sur ses vieux jours.

Quand Balkis eut laissé tomber de ses lèvres adorables ces mots piquants, dont la cour resta consternée, Banaïas, qui n'avait rien comprise, et qui accompagnait d'un cri d'admirationchaque parole du roi ou de son hôtesse, Banaïas, seul, au milieu du silence général, s'écria avec un sourire bénin:

—Charmant! divin!

Soliman se mordit les lèvres et murmura d'une façon assez directe:

—Quel sot!

—Parole mémorable! poursuivit Banaïas voyant que son maître avait parlé.

Or, la reine de Saba partit d'en éclat de rire.

Puis, avec un esprit d'à-propos dont chacun fut frappé, elle choisit ce moment pour présenter coup sur coup trois énigmes à la sagacité si célèbre de Soliman, le plus habile des mortels dans l'art de deviner les rébus et de débrouiller des charades. Telle était alors la coutume: les cours s'occupaient de science ... elles y ont renoncé à bon escient, et la pénétration des énigmes était une affaire d'État. C'est là-dessus qu'un prince ou un sage était jugé. Balkis avait fait deux cent soixante lieues pour faire subir à Soliman cette épreuve.

Soliman interpréta sans broncher les trois énigmes, grâce au grand prêtre Sadoc, qui, la veille, en avait payé comptant la solution au grand prêtre des Sabéens.

—La sagesse parle par votre bouche, dit la reine avec un peu d'emphase.

—C'est du moins ce que plusieurs supposent....

—Cependant, noble Soliman, la culture de l'arbre de sapience n'est pas sans péril: à la longue, on risque de se passionner pour la louange, de flatter les hommes pour leur plaire, et d'incliner au matérialisme pour enlever le suffrage de la foule....

—Auriez-vous donc remarqué dans mes ouvrages ...?

-Ah! seigneur, je vous ai lu avec beaucoup d'attention, et, comme je veux m'instruire, le dessein de vous soumettre certaines obscurités, certaines contradictions, certains ... sophismes, tels à mes yeux, sans doute, à cause de mon ignorance, ce désir n'est point étranger au but d'un si long voyage.

—Nous ferons de notre mieux, articula Soliman, non sanssuffisance, pour soutenir thèse contre un si redoutable adversaire.

Au fond, il eût donné beaucoup pour aller tout seul faire un tour de promenade sous les sycomores de sa villa de Mello. Affriandés d'un spectacle si piquant, les courtisans allongeaient le cou et ouvraient de grands yeux. Quoi de pire que de risquer, en présence de ses sujets, de cesser d'être infaillible? Sadoc semblait alarmé; le prophète Ahias de Silo réprimait à peine un vague et froid sourire, et Banaïas, jouant avec ses décorations, manifestait une stupide allégresse qui projetait un ridicule anticipé sur le parti du roi. Quant à la suite de Balkis, elle était muette et imperturbable: des sphinx. Ajoutez aux avantages de la reine de Saba la majesté d'une déesse et les attraits de la plus enivrante beauté, un profil d'une adorable pureté où rayonne un œil noir comme ceux des gazelles, et si bien fendu, si allongé, qu'il apparaît toujours de face à ceux qu'il perce de ses traits; une bouche incertaine entre le rire et la volupté; un corps souple et d'une magnificence qui se devine au travers de la gaze; imaginez aussi cette expression fine, railleuse et hautaine avec enjouement des personnes de très-grande lignée habituées à la domination, et vous concevrez l'embarras du seigneur Soliman, à la fois interdit et charmé, désireux de vaincre par l'esprit, et déjà à demi vaincu par le cœur. Ces grands yeux noirs et blancs, mystérieux et doux, calmes et pénétrants, se jouant sur un visage ardent et clair comme le bronze nouvellement fondu, le troublaient malgré lui. Il voyait s'animer à ses côtés l'idéale et mystique figure de la déesse Isis....

La secondepauseétait terminée. La politesse naturelle aux Orientaux arrêtait encore les observations critiques. On renouvela le tabac et le feu des pipes; on demanda des rafraîchissements.

Alors, reprit le conteur, s'entamèrent, vives et puissantes,suivant l'usage du temps, ces discussions philosophiques signalées dans les livres des Hébreux.

—Ne conseillez-vous pas, reprit la reine, l'égoïsme et la dureté du cœur quand vous dites: «Si vous savez répondre pour votre ami, vous vous êtes mis dans le piége; ôtez le vêtement à celui qui s'est engagé pour autrui....» Dans un autre proverbe, vous vantez la richesse et la puissance de l'or....

—Mais ailleurs je célèbre la pauvreté.

—Contradiction. L'Ecclésiaste excite l'homme au travail, fait honte au paresseux, et il s'écrie plus loin: «Que retirera l'homme de tous ses travaux? Ne vaut-il pas mieux manger et boire?...» Dans les Sentences, vous flétrissez la débauche, et vous la louez dans l'Ecclésiaste....

—Vous raillez, je crois....

—Non, je cite. «J'ai reconnu qu'il n'y a rien de mieux que de se réjouir et de boire; que l'industrie est une inquiétude inutile, parce que les hommes meurent comme les bêtes, et leur sort est égal.» Telle est votre morale, ô sage!

—Ce sont là des figures, et le fond de ma doctrine....

—Le voici, et d'autres, hélas! l'avaient déjà trouvé: «Jouissez de la vie avec les femmes pendant tous les jours de votre vie; car c'est là votre partage dans le travail ... etc.... » Vous y revenez souvent. D'où j'ai conclu qu'il vous sied de matérialiser votre peuple pour commander plus sûrement à des esclaves.

Soliman se fût justifié, mais par des arguments qu'il ne voulait point exposer devant son peuple, et il s'agitait impatient sur son trône.

—Enfin, poursuivit Balkis avec un sourire assaisonné d'une œillade languissante, enfin, vous êtes cruel à notre sexe, et quelle est la femme qui oserait aimer l'austère Soliman?

—O reine! mon cœur s'est étendu comme la rosée du printemps sur les fleurs des passions amoureuses dans le Cantique de l'époux!...

—Exception dont la Sulamite doit être glorieuse; mais vous êtes devenu rigide en subissant le poids des années....

Soliman réprima une grimace assez maussade.

—Je prévois, dit la reine, quelque parole galante et polie. Prenez garde! l'Ecclésiaste va vous entendre, et vous savez ce qu'il dit: «La femme est plus amère que la mort; son cœur est un piège et ses mains sont des chaînes. Le serviteur de Dieu la fuira, et l'insensé y sera pris.» Eh quoi! suivrez-vous de si austères maximes, et sera-ce pour le malheur des filles de Sion que vous aurez reçu des cieux cette beauté par vous-même sincèrement décrite en ces termes: «Je suis la fleur des champs et le lis des vallées! »

—Reine, voilà encore une figure....

—O roi! c'est mon avis. Daignez méditer sur mes objections et éclairer l'obscurité de mon jugement; car l'erreur est de mon coté, et vous avez félicité la sagesse d'habiter en vous «On reconnaîtra, vous l'avez écrit, la pénétration de mon esprit; les plus puissants seront surpris lorsqu'ils me verront, et les princes témoigneront leur admiration sur leur visage. Quand je me tairai, ils attendront que je parle; quand je parlerai, ils me regarderont attentifs; et, quand je discourrai, ils mettront leurs mains sur leur bouche.» Grand roi, j'ai déjà éprouvé une partie de ces vérités: votre esprit m'a charmée, votre aspect m'a surprise, et je ne doute pas que mon visage ne témoigne à vos yeux de mon admiration. J'attends vos paroles; elles me verront attentive, et, durant vos discours, votre servante mettra sa main sur sa bouche.

—Madame, dit Soliman avec un profond soupir, que devient le sage auprès de vous? Depuis qu'il vous écoule, l'Ecclésiaste n'oserait plus soutenir qu'une seule de ses pensées, dont il ressent le poids: «Vanité des vanités! tout n'est que vanité! »

Chacun admira la réponse du roi.

—A pédant, pédant et demi, se disait la reine. Si pourtant on pouvait le guérir de la manie d'être auteur.... Il ne laisse pas que d'être doux, affable et assez bien conservé.

Quant à Soliman, après avoir ajourné ses répliques, il s'efforça de détourner de sa personne l'entretien qu'il y avait si souvent amené.

—Votre sérénité, dit-il à la reine Balkis, possède là un bien bel oiseau, dont l'espèce m'est inconnue.

En effet, six négrillons vêtus d'écarlate, placés aux pieds de la reine, étaient commis aux soins de cet oiseau, qui ne quittait jamais sa maîtresse. Un de ses pages le tenait sur son poing, et la princesse de Saba le regardait souvent.

—Nous l'appelonsHud-Hud[2], répondit-elle. Le trisaïeul de cet oiseau, qui vit longtemps, a été autrefois, dit-on, rapporté par des Malais, d'une contrée lointaine qu'ils ont seuls entrevue et que nous ne connaissons plus. C'est un animal très-utile pour diverses commissions aux habitants et aux esprits de l'air.

Soliman, sans comprendre parfaitement une explication si simple, s'inclina comme un roi qui a dû tout concevoir à merveille, et avança le pouce et l'index pour jouer avec l'oiseau Hud-Hud; mais l'oiseau, tout en répondant à ses avances, ne se prêtait pas aux efforts de Soliman pour s'emparer de lui.

—Hud-Hud est poëte, ... dit la reine, et, à ce titre, digne de vos sympathies.... Toutefois, elle est comme moi un peu sévère, et souvent elle moralise aussi. Croiriez-vous qu'elle s'est avisée de douter de la sincérité de votre passion pour la Sulamite?

—Divin oiseau, que vous me surprenez! répliqua Soliman.

—«Cette pastorale du Cantique est bien tendre assurément, disait un jour Hud-Hud, en grignotant un scarabée doré; mais le grand roi qui adressait de si plaintives élégies à la fille du pharaon sa femme, ne lui aurait-il pas montré plus d'amour en vivant avec elle, qu'il ne l'a fait en la contraignant d'habiter loin de lui dans la ville de Daoud, réduite à charmer les joursde sa jeunesse délaissée avec des strophes ... à la vérité les plus belles du monde? »

—Que de peines vous retracez à ma mémoire! Hélas! cette fille de la nuit suivait le culte d'Isis.... Pouvais-je, sans crime, lui ouvrir l'accès de la ville sainte, la donner pour voisine à l'arche d'Adonaï, et la rapprocher de ce temple auguste que j'élève au Dieu de mes pères?...

—Un tel sujet est délicat, fit observer judicieusement Balkis; excusez Hud-Hud; les oiseaux sont quelquefois légers; le mien se pique d'être connaisseur, en poésie surtout.

—Vraiment! repartit Soliman-Ben-Daoud; je serais curieux de savoir....

—De méchantes querelles, seigneur, méchantes, sur ma foi! Hud-Hud s'avise de blâmer que vous compariez la beauté de votre amante à celle des chevaux du char des pharaons, son nom à une huile répandue, ses cheveux à des troupeaux de chèvres, ses dents à des brebis tondues et portant fruit, ses joues à la moitié d'une grenade, ses mamelles à deux biquets, sa tête au mont Carmel, son nombril à une coupe où il y a toujours quelque liqueur à boire, son ventre à un monceau de froment, et son nez à la tour du Liban qui regarde vers Damas.

Soliman, blessé, laissait choir avec découragement ses bras dorés sur ceux de son fauteuil également dorés, tandis que l'oiseau, se rengorgeant, battait l'air de ses ailes de sinople et d'or.

—Je répondrai à l'oiseau qui sert si bien votre penchant à la raillerie, que le goût oriental permet ces licences, que la vraie poésie recherche les images, que mon peuple trouve mes vers excellents, et goûte de préférence les plus riches métaphores....

—Rien de plus dangereux pour les nations que les métaphores des rois, reprit la reine de Saba: échappées à un style auguste, ces figures, trop hardies peut-être, trouveront plus d'imitateurs que de critiques, et vos sublimes fantaisies risquerontde fourvoyer le goût des poëtes pendant dix mille ans. Instruite à vos leçons, la Sulamite ne comparait-elle pas votre chevelure à des branches de palmier, vos lèvres à des lis qui distillent de la myrrhe, votre taille à celle du cèdre, vos jambes à des colonnes de marbre, et vos joues, seigneur, à de petits parterres de fleurs aromatiques, plantés par les parfumeurs? De telle sorte que le roi Soliman m'apparaissait sans cesse comme un péristyle, avec un jardin botanique suspendu sur un entablement ombragé de palmiers.

Soliman sourit avec un peu d'amertume; il eût avec satisfaction tordu le cou de la huppe, qui lui becquetait la poitrine à l'endroit du cœur avec une persistance étrange.

—Hud-Hud s'efforce de vous faire entendre que la source de la poésie est là, dit la reine.

—Je ne le sens que trop, répondit le roi, depuis que j'ai le bonheur de vous contempler. Laissons ce discours; ma reine fera-t-elle à son serviteur indigne l'honneur de visiter Jérusalem, mon palais, et surtout le temple que j'élève à Jéhovah sur la montagne de Sion?

—Le monde a retenti du bruit de ces merveilles; mon impatience en égale les splendeurs, et c'est la servir à souhait que de ne point retarder le plaisir que je m'en suis promis.

A la tête du cortége, qui parcourait lentement les rues de Jérusalem, il y avait quarante-deux tympanons faisant entendre le roulement du tonnerre; derrière eux venaient les musiciens vêtus de robes blanches et dirigés par Asaph et Iditimie; cinquante-six cymbaliers, vingt-huit flûtistes, autant de psaltérions, et des joueurs de cithare, sans oublier les trompettes, instrument que Gédéon avait mis jadis à la mode sous les remparts de Jéricho. Arrivaient ensuite, sur un triple rang, les thuriféraires, qui, marchant à reculons, balançaient dans les airs leurs encensoirs, où fumaient les parfums de l'Iémen. Soliman et Balkis se prélassaient dans un vaste palanquin porté par soixante et dix Philistins conquis à la guerre....

Laséanceétait terminée. On se sépara en causant des diverses péripéties du conte, et nous nous donnâmes rendez-vous pour le lendemain.

[1]Saba ou sabbat,—matin.

[1]Saba ou sabbat,—matin.

[2]La huppe, oiseau augural chez les Arabes.

[2]La huppe, oiseau augural chez les Arabes.

Le conteur reprit:

Nouvellement rebâtie par le magnifique Soliman, la ville était édifiée sur un plan irréprochable: des rues tirées au cordeau, des maisons carrées toutes semblables, véritables ruches d'un aspect monotone.

—Dans ces belles et larges rues, dit la reine, la bise de mer que rien n'arrête doit balayer les passants comme des brins de paille, et, durant les fortes chaleurs, le soleil, y pénétrant sans obstacle, doit les échauffer à la température des fours. A Mahreb, les rues sont étroites, et, d'une maison à l'autre, des pièces d'étoffe tendues en travers de la voie publique appellent la brise, répandent les ombres sur le sol et entretiennent la fraîcheur.

—C'est au détriment de la symétrie, répondit Soliman. Nous voici arrivés au péristyle de mon nouveau palais: on a employé treize ans à le construire.

Le palais fut visité et obtint le suffrage de la reine de Saba, qui le trouva riche, commode, original et d'un goût exquis.

—Le plan est sublime, dit-elle, l'ordonnance admirable, et, j'en conviens, le palais de mes aïeux, les Hémiarites, élevé dans le style indien, avec des piliers carrés ornés de figures en guise de chapiteaux, n'approche pas de cette hardiesse ni de cette élégance: votre architecte est un grand artiste.

—C'est moi qui ai tout ordonné et qui défraye les ouvriers, s'écria le roi avec orgueil.

—Mais les devis, qui les a tracés? quel est le génie qui a si noblement accompli vos desseins?

—Un certain Adoniram, personnage bizarre et à demi sauvage, qui m'a été envoyé par mon ami le roi des Tyriens.

—Ne le verrai-je point, seigneur?

—Il fuit le monde et se dérobe aux louanges. Mais que direz-vous, reine, quand vous aurez parcouru le temple d'Adonaï? Ce n'est plus l'œuvre d'un artisan: c'est moi qui ai dicté les plans et qui ai indiqué les matières que l'on devait employer. Les vues d'Adoniram étaient bornées au prix de mes poétiques imaginations. On y travaille depuis cinq ans; il en faut deux encore pour amener l'ouvrage à la perfection.

—Sept années vous auront donc suffi pour héberger dignement votre Dieu; il en a fallu treize pour établir convenablement son serviteur.

—Le temps ne fait rien à l'affaire, objecta Soliman.

Autant Balkis avait admiré le palais, autant elle critiqua le temple.

—Vous avez voulu trop bien faire, dit-elle, et l'artiste a eu moins de liberté. L'ensemble est un peu lourd, quoique fort chargé de détails.... Trop de bois, du cèdre partout, des poutres saillantes.... Vos bas côtés planchéiés semblent porter les assises supérieures des pierres, ce qui manque à l'œil de solidité.

—Mon but, objecta le prince, a été de préparer, par un piquant contraste, aux splendeurs du dedans.

—Grand Dieu! s'écria la reine arrivée dans l'enceinte, que de sculptures! Voilà des statues merveilleuses, des animaux étranges et d'un imposant aspect. Qui a fondu, qui a ciselé ces merveilles?

—Adoniram: la statuaire est son principal talent.

—Son génie est universel. Seulement, voici des chérubins trop lourds, trop dorés et trop grands pour cette salle qu'ils écrasent.

—J'ai voulu qu'il en fut ainsi: chacun d'eux coûte six vingt talents. Vous le voyez, ô reine! tout ici est d'or, et l'or est ce qu'il y a de plus précieux. Les chérubins sont en or; les colonnes de cèdre, dons du roi Hiram, mon ami, sont revêtuesde lames d'or; il y a de l'or sur toutes les parois; sur ces murailles d'or, il y aura des palmes d'or et une frise avec des grenades en or massif, et, le long des cloisons dorées, je fais appendre deux cents boucliers d'or pur. Les autels, les tables, les chandeliers, les vases, les parquets et les plafonds, tout sera revêtu de lames d'or....

—Il me semble que c'est beaucoup d'or, objecta la reine avec modestie.

Le roi Soliman reprit:

—Est-il rien de trop splendide pour le roi des hommes? Je tiens à étonner la postérité.... Mais pénétrons dans le sanctuaire, dont la toiture est encore à élever, et où déjà sont posées les fondations de l'autel, en face de mon trône à peu près terminé. Comme vous le voyez, il y a six degrés; le siège est en ivoire, porté par deux lions, aux pieds desquels sont accroupis douze lionceaux. La dorure est à brunir, et l'on attend que le dais soit érigé. Daignez, noble princesse, vous asseoir la première sur ce trône vierge encore; de là, vous inspecterez les travaux dans leur ensemble. Seulement, vous serez en butte aux traits du soleil, car le pavillon est encore à jour.

La princesse sourit, et prit sur son poing l'oiseau Hud-Hud, que les courtisans contemplèrent avec une vive curiosité.

Il n'est pas d'oiseau plus illustre ni plus respecté dans tout l'Orient. Ce n'est point pour la finesse de son bec noir, ni pour ses joues écarlates; ce n'est pas pour la douceur de ses yeux gris de noisette, ni pour la superbe huppe en menus plumages d'or qui couronnent sa jolie tête; ce n'est pas non plus pour sa longue queue noire comme du jais, ni pour l'éclat de ses ailes d'un vert doré, rehaussé de stries et de franges d'or vif, ni pour ses ergots d'un rose tendre, ni pour ses pattes empourprées, que la sémillante Hud-Hud était l'objet des prédilections de la reine et de ses sujets. Belle sans le savoir, fidèle à sa maîtresse, bonne pour tous ceux qui l'aimaient, la huppe brillait d'une grâce ingénue sans chercher à éblouir. Lareine, on l'a vu, consultait cet oiseau dans les circonstances difficiles.

Soliman, qui voulait se mettre dans les bonnes grâces de Hud-Hud, chercha en ce moment à la prendre sur son poing; mais elle ne se prêta point à cette intention. Balkis, souriant avec finesse, appela à elle sa favorite et sembla lui glisser quelques mots à voix basse.... Prompte comme une flèche, Hud-Hud disparut dans l'azur de l'air.

Puis la reine s'assit; chacun se rangea autour d'elle; on devisa quelques instants; le prince expliqua à son hôtesse le projet de la mer d'airain conçu par Adoniram, et la reine de Saba, frappée d'admiration, exigea de nouveau que cet homme lui fut présenté. Sur l'ordre du roi, on se mit à chercher partout le sombre Adoniram.

Tandis que l'on courait aux forges et à travers les bâtisses, Balkis, qui avait fait asseoir le roi de Jérusalem auprès d'elle, lui demanda comment serait décoré le pavillon de son trône.

—Il sera décoré comme tout le reste, répondit Soliman.

—Ne craignez-vous point, par cette prédilection exclusive pour l'or, de paraître critiquer les autres matières qu'Adonaï a créées? et pensez-vous que rien au monde n'est plus beau que ce métal? Permettez-moi d'apporter à votre plan une diversion ... dont vous serez juge.

Soudain les airs sont obscurcis, le ciel se couvre de points noirs qui grossissent en se rapprochant; des nuées d'oiseaux s'abattent sur le temple, se groupent, descendent en rond, se pressent les uns uns contre les autres, se distribuent en feuillage tremblant et splendide; leurs ailes déployées forment de riches bouquets de verdure, d'écarlate, de jais et d'azur. Ce pavillon vivant se déploie sous la direction habile de la huppe, qui voltige à travers la foule emplumée.... Un arbre charmant s'est formé sur la tête des deux princes, et chaque oiseau devient une feuille. Soliman, éperdu, charmé, se voit à l'abri du soleil sous cette toiture animée, qui frémit, se soutient en battant des ailes, et projette sur le trône une ombre épaisse d'oùs'échappe un suave et doux concert de chants d'oiseaux. Après quoi, la huppe, à qui le roi gardait un reste de rancune, s'en vient, soumise, se poser aux pieds de la reine.

—Qu'en pense monseigneur? demanda Balkis.

—Admirable! s'écria Soliman en s'efforçant d'attirer la huppe, qui lui échappait avec obstination, intention qui ne laissait pas que de rendre la reine attentive.

—Si cette fantaisie vous agrée, reprit-elle, je vous fais hommage avec plaisir de ce petit pavillon d'oiseaux, à la condition que vous me dispenserez de les faire dorer. Il vous suffira de tourner vers le soleil le chaton de cet anneau quand il vous plaira de les appeler.... Cette bague est précieuse. Je la tiens de mes pères, et Sarahil, ma nourrice, me grondera de vous l'avoir donnée.

—Ah! grande reine, s'écria Soliman en s'agenouillant devant elle, vous êtes digne de commander aux hommes, aux rois et aux éléments. Fasse le ciel et votre bonté que vous acceptiez la moitié d'un trône où vous ne trouverez à vos pieds que le plus soumis de vos sujets!

—Votre proposition me flatte, dit Balkis, et nous en parlerons plus tard.

Tous deux descendirent du trône, suivis de leur cortége d'oiseaux, qui les suivait comme un dais en dessinant sur leurs têtes diverses figures d'ornement.

Lorsqu'on se trouva près de l'emplacement où l'on avait assis les fondations de l'autel, la reine avisa un énorme pied de vigne déraciné et jeté à l'écart. Son visage devint pensif, elle fit un geste de surprise, la huppe jeta des cris plaintifs, et la nuée d'oiseaux s'enfuit à tire-d'aile.

L'œil de Balkis était devenu sévère; sa taille majestueuse parut se hausser, et, d'une voix grave et prophétique:

—Ignorance et légèreté des hommes? s'écria-t-elle; vanité de l'orgueil!... tu as élevé ta gloire sur le tombeau de tes pères. Ce cep de vigne, ce bois vénérable....

—Reine, il nous gênait; on l'a arraché pour faire place àl'autel de porphyre et de bois d'olivier que doivent décorer quatre séraphins d'or.

—Tu as profané, tu as détruit le premier plant de vigne ... qui fut planté jadis de la main du père de la race de Sem, du patriarche Noé.

—Est-il possible? répondit Soliman profondément humilié; et comment savez-vous ...?

—Au lieu de croire que la grandeur est la source de la science, j'ai pensé le contraire, ô roi! et je me suis fait de l'étude une religion fervente.... Écoute encore, homme aveuglé de ta vaine splendeur: ce bois que ton impiété condamne à périr, sais-tu quel destin lui réservent les puissances immortelles?

—Parlez.

—Il est réservé pour être l'instrument du supplice où sera cloue le dernier prince de ta race.

—Qu'il soit donc scié par morceaux, ce bois impie, et réduit en cendres!

—Insensé! qui peut effacer ce qui est écrit au livre de Dieu? Et quel serait le succès de ta sagesse substituée à la volonté suprême? Prosterne-toi devant les décrets que ne peut pénétrer ton esprit matériel: ce supplice sauvera seul ton nom de l'oubli, et fera luire sur ta maison l'auréole d'une gloire immortelle....

Le grand Soliman s'efforçait en vain de dissimuler son trouble sous une apparence enjouée et railleuse, lorsque des gens survinrent, annonçant que l'on avait enfin découvert le sculpteur Adoniram.

Bientôt Adoniram, annoncé par les clameurs de la foule, apparut à l'entrée du temple. Benoni accompagnait son maître et son ami, qui s'avança l'œil ardent, le front soucieux, tout en désordre, comme un artiste brusquement arraché à ses inspirations et à ses travaux. Nulle trace de curiosité n'affaiblissait l'expression puissante et noble des traits de cet homme, moins imposant encore par sa stature élevée que par le caractèregrave, audacieux et dominateur de sa belle physionomie.

Il s'arrêta avec aisance et fierté, sans familiarité comme sans dédain, à quelques pas de Balkis, qui ne put recevoir les traits incisifs de ce regard d'aigle sans éprouver un sentiment de timidité confuse.

Mais elle triompha bien vite d'un embarras involontaire; une réflexion rapide sur la condition de ce maître ouvrier, debout, les bras nus et la poitrine découverte, la rendit à elle-même; elle sourit de son propre embarras, presque flattée de de s'être sentie si jeune, et daigna parler à l'artisan.

Il répondit, et sa voix frappa la reine comme l'écho d'un fugitif souvenir; cependant, elle ne le connaissait point et ne l'avait jamais vu.

Telle est la puissance du génie, cette beauté des âmes; les âmes s'y attachent et ne s'en peuvent distraire. L'entretien d'Adoniram fit oublier à la princesse des Sabéens tout ce qui l'environnait; et, tandis que l'artiste montrait en cheminant à petits pas les constructions entreprises, Balkis suivait à son insu l'impulsion donnée, comme le roi et les courtisans suivaient les traces de la divine princesse.

Cette dernière ne se lassait pas de questionner Adoniram sur ses œuvres, sur son pays, sur sa naissance.

—Madame, répondit-il avec un certain embarras et en fixant sur elle des regards perçants, j'ai parcouru bien des contrées; ma patrie est partout où le soleil éclaire; mes premières années se sont écoulées le long de ces vastes pentes du Liban, d'où l'on découvre au loin Damas dans la plaine. La nature et aussi les hommes ont sculpté ces contrées montagneuses, hérissées de roches menaçantes et de ruines.

—Ce n'est point, fit observer la reine, dans ces déserts que l'on apprend les secrets des arts où vous excellez.

—C'est là du moins que la pensée s'élève, que l'imagination s'éveille, et qu'à force de méditer, l'on s'instruit a concevoir. Mou premier maître fut la solitude; dans mes voyages, depuis,j'en ai utilisé les leçons. J'ai tourné mes regards sur les souvenirs du passé; j'ai contemplé les monuments, et j'ai fui la société des humains....

—Et pourquoi, maître?

—On ne se plaît guère dans la compagnie de ses semblables ... et je me sentais seul.

Ce mélange de tristesse et de grandeur émut la reine, qui baissa les yeux et se recueillit.

—Vous le voyez, poursuivit Adoniram, je n'ai pas beaucoup de mérite à pratiquer les arts, car l'apprentissage ne m'a point donné de peine. Mes modèles, je les ai rencontrés parmi les déserts; je reproduis les impressions que j'ai reçues de ces débris ignorés et des figures terribles et grandioses des dieux du monde ancien.

—Plus d'une fois déjà, interrompit Soliman avec une fermeté que la reine ne lui avait point vue jusque-là, plus d'une fois, maître, j'ai réprimé en vous, comme une tendance idolâtre, ce culte fervent des monuments d'une théogonie impure. Gardez vos pensées en vous, et que le bronze ou les pierres n'en retracent rien au roi.

Adoniram, en s'inclinant, réprimait un sourire amer.

—Seigneur, dit la reine pour le consoler, la pensée du maître s'élève sans doute au-dessus des considérations susceptibles d'inquiéter la conscience des lévites.... Dans son âme d'artiste, il se dit que le beau glorifie Dieu, et il cherche le beau avec une piété naïve.

—Sais-je d'ailleurs, moi, dit Adoniram, ce qu'ils furent en leur temps, ces dieux éteints et pétrifiés pas les génies d'autrefois? Qui pourrait s'en inquiéter? Soliman, roi des rois, m'a demandé des prodiges, et il a fallu me souvenir que les aïeux du monde ont laissé des merveilles.

—Si votre œuvre est belle et sublime, ajouta la reine avec entraînement, elle sera orthodoxe, et, pour être orthodoxe à son tour, la postérité vous copiera.

—Grande reine, vraiment grande, votre intelligence est pure comme votre beauté.

—Ces débris, se hâta d'interrompre Balkis, étaient donc bien nombreux sur le versant du Liban?

—Des villes entières ensevelies dans un linceul de sable que le vent soulève et rabat tour à tour; puis des hypogées d'un travail surhumain connus de moi seul.... Travaillant pour les oiseaux de l'air et les étoiles du ciel, j'errais au hasard, ébauchant des figures sur les rochers et les taillant sur place à grands coups. Un jour.... Mais n'est-ce pas abuser de la patience de si augustes auditeurs?

—Non; ces récits me captivent.

—Ébranlée par mon marteau, qui enfonçait le ciseau dans les entrailles du roc, la terre retentissait, sous mes pas, sonore et creuse. Armé d'un levier, je fais rouler le bloc ..., qui démasque l'entrée d'une caverne où je me précipite. Elle était percée dans la pierre vive, et soutenue par d'énormes piliers chargés de moulures, de dessins bizarres, et dont les chapiteaux servaient de racines aux nervures des voûtes les plus hardies. A travers les arcades de cette forêt de pierres, se tenaient dispersées, immobiles et souriantes depuis des millions d'années, des légions de figures colossales, diverses, et dont l'aspect me pénétra d'une terreur enivrante; des hommes, des géants disparus de notre monde, des animaux symboliques appartenant à des espèces évanouies; en un mot, tout ce que le rêve de l'imagination en délire oserait à peine concevoir de magnificences!... J'ai vécu là des mois, des années, interrogeant ces spectres d'une société morte, et c'est là que j'ai reçu la tradition de mon art, au milieu de ces merveilles du génie primitif.

—La renommée de ces œuvres sans nom est venue jusqu'à nous, dit Soliman pensif: là, dit-on, dans les contrées maudites, on voit surgir les débris de la ville impie submergée par les eaux du déluge, les vestiges de la criminelle Hénochia ... construite par la gigantesque lignée de Tubal; la cité des enfants de Kaïn. Anathème sur cet art d'impiété et de ténèbres! Notre nouveau temple réfléchit les clartés du soleil; les lignes en sont simples et pures, et l'ordre, l'unité du plan, traduisentla droiture de notre foi jusque dans le style de ces demeures que j'élève à l'Éternel. Telle est notre volonté; c'est celle d'Adonaï, qui l'a transmise à mon père.

—Roi, s'écria d'un ton farouche Adoniram, tes plans ont été suivis dans leur ensemble: Dieu reconnaîtra ta docilité; j'ai voulu qu'en outre le monde fût frappé de ta grandeur.

—Homme industrieux et subtil, tu ne tenteras point le seigneur ton roi. C'est dans ce but que tu as coulé en fonte ces monstres, objet d'admiration et d'effroi; ces idoles géantes qui sont en rébellion contre les types consacrés par le rite hébraïque. Mais prends garde: la force d'Adonaï est avec moi, et ma puissance offensée réduira Baal en poudre.

—Soyez clément, ô roi! repartit avec douceur la reine de Saba, envers l'artisan du monument de votre gloire. Les siècles marchent, la destinée humaine accomplit ses progrès selon le vœu du Créateur. Est-ce le méconnaître que d'interpréter plus noblement ses ouvrages, et doit-on éternellement reproduire la froide immobilité des figures hiératiques transmises par les Égyptiens, laisser comme eux la statue à demi enfouie dans le sépulcre de granit dont elle ne peut se dégager, et représenter des génies esclaves enchaînés dans la pierre? Redoutons, grand prince, comme une négation dangereuse l'idolâtrie de la routine.

Offensé par la contradiction, mais subjugué par un charmant sourire de la reine, Soliman la laissa complimenter avec chaleur l'homme de génie qu'il admirait lui-même, non sans quelque dépit, et qui, d'ordinaire indifférent à la louange, la recevait avec une ivresse toute nouvelle.

Les trois grands personnages se trouvaient alors au péristyle extérieur du temple,—situé sur un plateau élevé et quadrangulaire,— d'où l'on découvrait de vastes campagnes inégales et montueuses. Une foule épaisse couvrait au loin les campagnes et les abords de la ville bâtie par Daoub (David). Pour contempler la reine de Saba de près ou de loin, le peuple entier avait envahi les abords du palais et du temple; les maçons avaientquitté les carrières de Gelboé, les charpentiers avaient déserté les chantiers lointains, les mineurs avaient remonté à la surface du sol. Le cri de la renommée, en passant sur les contrées voisines, avait mis en mouvement ces populations ouvrières et les avait acheminées vers le centre de leurs travaux. Ils étaient donc là, pêle-mêle, femmes, enfants, soldats, marchands, ouvriers, esclaves et citoyens paisibles de Jérusalem; plaines et vallons suffisaient à peine à contenir cette immense cohue, et, à plus d'un mille de distance, l'œil de la reine se posait, étonné, sur une mosaïque de têtes humaines qui s'échelonnaient en amphithéâtre jusqu'au sommet de l'horizon. Quelques nuages, interceptant çà et là le soleil qui inondait cette scène, projetaient sur cette mer vivante quelques plaques d'ombre.

—Vos peuples, dit la reine Balkis, sont plus nombreux que les grains de sable de la mer....

—Il y a des gens de tous pays, accourus pour vous voir; et, ce qui m'étonne, c'est que le monde entier n'assiège pas Jérusalem en ce jour! Grâce à vous, les campagnes sont désertes; la ville est abandonnée, et jusqu'aux infatigables ouvriers de maître Adoniram....

—Vraiment! interrompit la princesse de Saba, qui cherchait dans son esprit un moyen de faire honneur à l'artiste: des ouvriers comme ceux d'Adoniram seraient ailleurs des maîtres. Ce sont les soldats de ce chef d'une milice artistique.... Maître Adoniram, nous désirons passer en revue vos ouvriers, les féliciter, et vous complimenter en leur présence.

Le sage Soliman, à ces mots, élève ses deux bras au-dessus de sa tête avec stupeur.

—Comment, s'écrie-t-il, rassembler les ouvriers du temple, dispersés dans la fête, errant sur les collines et confondus dans la foule? Ils sont fort nombreux, et l'on s'ingénierait en vain à grouper en quelques heures tant d'hommes de tous les pays et qui parlent diverses langues, depuis l'idiome sanscrit de l'Himalaya, jusqu'aux jargons obscurs et gutturaux de la sauvage Libye.

—Qu'à cela ne tienne, seigneur, dit avec simplicité Adoniram; la reine ne saurait demander rien d'impossible, et quelques minutes suffiront.

A ces mots, Adoniram, s'adossant au portique extérieur et se faisant un piédestal d'un bloc de granit qui se trouvait auprès, se tourne vers cette foule innombrable, sur laquelle il promène ses regards. Il fait un signe, et tous les flots de cette mer pâlissent, car tous ont levé et dirigé vers lui leurs clairs visages.

La foule est attentive et curieuse.... Adoniram lève le bras droit, et, de sa main ouverte, trace dans l'air une ligne horizontale, du milieu de laquelle il fait retomber une perpendiculaire, figurant ainsi deux angles droits en équerre comme les produit un fil à plomb suspendu à une règle, signe sous lequel les Syriens peignent la lettre T, transmise aux Phéniciens par les peuples de l'Inde, qui l'avaient dénomméetha, et enseignée depuis aux Grecs, qui l'appellenttau.

Désignant dans ces anciens idiomes, à raison de l'analogie hiéroglyphique, certains outils de la profession maçonnique, la figure T était un signe de ralliement.

Aussi, à peine Adoniram l'a-t-il tracée dans les airs, qu'un mouvement régulier se manifeste dans la foule du peuple. Cette mer humaine se trouble, s'agite, des flots surgissent en sens divers, comme si une trombe de vent l'avait tout à coup bouleversée. Ce n'est d'abord qu'une confusion générale; chacune court en sens opposé. Bientôt des groupes se dessinent, se grossissent, se séparent; des vides sont ménagés; des légions se disposent carrément; une partie de la multitude est refoulée; des milliers d'hommes, dirigés par des chefs inconnus, se rangent comme une armée qui se partage en trois corps principaux subdivisés en cohortes distinctes, épaisses et profondes.

Alors, et tandis que Soliman cherche à se rendre compte du magique pouvoir de maître Adoniram, alors tout s'ébranle; cent mille hommes, alignés en quelques instants, s'avancent silencieux de trois côtés à la fois. Leurs pas lourds et réguliersfont retentir la campagne. Au centre, on reconnaît les maçons et tout ce qui travaille à la pierre: les maîtres en première ligne, puis les compagnons, et derrière eux les apprentis. A leur droite, et suivant la même hiérarchie, ce sont les charpentiers, les menuisiers, les scieurs, les équarrisseurs. A gauche, les fondeurs, les ciseleurs, les forgerons, les mineurs et tous ceux qui s'adonnent à l'industrie des métaux.

Ils sont plus de cent mille artisans, et ils approchent, tels que de hautes vagues qui envahissent un rivage....

Troublé, Soliman recule de deux ou trois pas; il se détourne et ne voit derrière lui que le faible et brillant cortège de ses prêtres et de ses courtisans.

Tranquille et serein, Adoniram est debout près des deux monarques. Il étend le bras; tout s'arrête, et il s'incline humblement devant la reine, en disant:

—Vos ordres sont exécutés.

Peu s'en fallut qu'elle ne se prosternât devant cette puissance occulte et formidable, tant Adoniram lui apparut sublime dans sa force et dans sa simplicité.

Elle se remit cependant, et du geste salua la milice des corporations réunies. Puis, détachant de son cou un magnifique collier de perles où s'attachait un soleil en pierreries encadré d'un triangle d'or, ornement symbolique, elle parut l'offrir aux corps de métiers et s'avança vers Adoniram, qui, penché devant elle, sentit en frémissant ce don précieux tomber sur ses épaules et sa poitrine à demi nue.

A l'instant même, une immense acclamation répondit des profondeurs de la foule à l'acte généreux de la reine de Saba. Tandis que la tête de l'artiste était rapprochée du visage radieux et du sein palpitant de la princesse, elle lui dit à voix basse:

—Maître, veillez sur vous, et soyez prudent!

Adoniram leva sur elle ses grands yeux éblouis, et Balkis s'étonna de la douceur pénétrante de ce regard si fier.

—Quel est donc, se demandait Soliman rêveur, ce mortel qui soumet les hommes comme la reine commande aux habitantsde l'air?... Un signe de sa main fait naître des armées; mon peuple est à lui, et ma domination se voit réduite à un misérable troupeau de courtisans et de prêtres. Un mouvement de ses sourcils le ferait roi d'Israël.

Ces préoccupations l'empêchèrent d'observer la contenance de Balkis, qui suivait des yeux le véritable chef de cette nation, roi de l'intelligence et du génie, pacifique et patient arbitre des destinées de l'élu du Seigneur.

Le retour au palais fut silencieux; l'existence du peuple venait d'être révélée au sage Soliman, ... qui croyait tout savoir et ne l'avait point soupçonnée. Battu sur le terrain de ses doctrines; vaincu par la reine de Saba, qui commandait aux animaux de l'air; vaincu par un artisan qui commandait aux hommes, l'Ecclésiaste, entrevoyant l'avenir, méditait sur la destinée des rois, et il disait:

—Ces prêtres, jadis mes précepteurs, mes conseillers aujourd'hui, chargés de la mission de tout m'enseigner, m'ont déguisé tout et m'ont caché mon ignorance. O confiance aveugle des rois! ô vanité de la sagesse!... Vanité! vanité!

Tandis que la reine aussi s'abandonnait à ses rêveries, Adoniram retournait dans son atelier, appuyé familièrement sur son élève Benoni, tout enivré d'enthousiasme, et qui célébrait les grâces et l'esprit non pareils de la reine Balkis.

Mais, plus tacitement que jamais, le maître gardait le silence. Pâle et la respiration haletante, il étreignait parfois de sa main crispée sa large poitrine. Rentré dans le sanctuaire de ses travaux, il s'enferma seul, jeta les yeux sur une statue ébauchée, la trouva mauvaise et la brisa. Enfin, il tomba terrassé sur un banc de chêne; et, voilant son visage de ses deux mains, il s'écria d'une voix étouffée:

—Déesse adorable et funeste!... Hélas! pourquoi faut-il que mes yeux aient vu cette perle de l'Arabie!

Pendant le premier repos de cetteséance, on s'entretint des diverses émotions qu'avait causées le récit. Un des assistants, qu'à ses bras colorés de bleu, on pouvait reconnaître pour un teinturier, paraissait ne pas s'unir au sentiment d'approbation qui avait accueilli la scène précédente. Il s'approcha du conteur et lui dit:

—Frère, tu avais annoncé que cette histoire concernait toutes les classes d'ouvriers, et cependant je vois que, jusqu'à présent, elle est toute à la gloire des ouvriers en métaux, des charpentiers et des tailleurs de pierre.... Si cela ne m'intéresse pas davantage, je ne reviendrai pas dans ce café, et plusieurs autres en feront autant.

Le cafetier fronça le sourcil et regarda son conteur avec un sentiment de reproche.

—Frère, répondit le conteur, il y aura quelque chose aussi pour les teinturiers.... Nous aurons occasion de parler du bon Hiram de Tyr, qui répandait dans le monde de si belles étoffes de pourpre et qui avait été le protecteur d'Adoniram....

Le teinturier se rassit, la narration recommença.

C'est à Mello, ville située au sommet d'une colline d'où l'on découvrait dans sa plus grande largeur la vallée de Josaphat, que le roi Soliman s'était proposé de fêter la reine des Sabéens. L'hospitalité des champs est plus cordiale: la fraîcheur des eaux, la splendeur des jardins, l'ombre favorable des sycomores, des tamarins, des lauriers, des cyprès, des acacias et des térébinthes éveille dans les cœurs les sentiments tendres. Soliman aussi était bien aise de se faire honneur de son habitation rustique; puis, en général, les souverains aiment mieux tenir leurs pareils à l'écart, et les garder pour eux-mêmes, que de s'offrir avec leurs rivaux aux commentaires des peuples de leur capitale.

La vallée verdoyante est parsemée de tombes blanches protégées par des pins et des palmiers: là se trouvent les premières pentes de la vallée de Josaphat. Soliman dit à Balkis:

—Quel plus digne sujet de méditation pour un roi, que le spectacle de notre fin commune! Ici, près de vous, reine, les plaisirs, le bonheur peut-être; là-bas, le néant et l'oubli.

—On se repose des fatigues de la vie dans la contemplation de la mort.

—A cette heure, madame, je la redoute; elle sépare.... Puissé-je ne point apprendre trop tôt qu'elle console!

Balkis jeta un coup d'œil furtif sur son hôte, et le vit réellement ému. Estompé des lueurs du soir, Soliman lui parut beau.

Avant de pénétrer dans la salle du festin, ces hôtes augustes contemplèrent la maison aux reflets du crépuscule, en respirant les voluptueux parfums des orangers qui embaumaient la couche de la nuit.

Cette demeure aérienne est construite suivant le goût syrien. Portée sur une forêt de colonnettes grêles, elle dessine sur le ciel ses tourelles découpées à jour, ses pavillons de cèdre, revêtus de boiseries éclatantes. Les portes, ouvertes, laissaient entrevoir des rideaux de pourpre tyrienne, des divans soyeux tissés dans l'Inde, des rosaces incrustées de pierres de couleur, des meubles en bois de citronnier et de santal, des vases de Thèbes, des vasques en porphyre ou en lapis, chargés de fleurs, des trépieds d'argent où fument l'aloès, la myrrhe et le benjoin, des lianes qui embrassent les piliers et se jouent à travers les murailles: ce lieu charmant semble consacré aux amours. Mais Balkis est sage et prudente: sa raison la rassure contre les séductions du séjour enchanté de Mello.

—Ce n'est pas sans timidité que je parcours avec vous ce petit château, dit Soliman: depuis que votre présence l'honore, il me paraît mesquin. Les villes des Hémiarites sont plus riches, sans doute.

—Non, vraiment; mais, dans notre pays, les colonnettes lesplus frêles, les moulures à jour, les figurines, les campanilles dentelées, se construisent en marbre. Nous exécutons avec la pierre ce que vous ne taillez qu'en bois. Au surplus, ce n'est pas à de si vaines fantaisies que nos ancêtres ont demandé la gloire. Ils ont accompli une œuvre qui rendra leur souvenir éternellement béni.

—Cette œuvre, quelle est-elle? Le récit des grandes entreprises exalte la pensée.

—Il faut confesser tout d'abord que l'heureuse, la fertile contrée de l'Iémen était jadis aride et stérile. Ce pays n'a reçu du ciel ni fleuves ni rivières. Mes aïeux ont triomphé de la nature et créé un Éden au milieu des déserts.

—Reine, retracez-moi ces prodiges.

—Au cœur des hautes chaînes de montagnes qui s'élèvent à l'orient de mes États, et sur le versant desquelles est située la ville de Mahreb, serpentaient çà et là des torrents, des ruisseaux qui s'évaporaient dans l'air, se perdaient dans des abîmes et au fond des vallons avant d'arriver à la plaine complètement desséchée. Par un travail de deux siècles, nos anciens rois sont parvenus à concentrer tous ces cours d'eau sur un plateau de plusieurs lieues d'étendue, où ils ont creusé le bassin d'un lac sur lequel on navigue aujourd'hui comme dans un golfe. Il a fallu étayer la montagne escarpée sur des contre-forts de granit plus liants que les pyramides de Gizèh, arc-boutés par des voûtes cyclopéennes sous lesquelles des armées de cavaliers et d'éléphants circulent facilement. Cet immense et intarissable réservoir s'élance en cascades argentées dans des aqueducs, dans de larges canaux qui, subdivisés en plusieurs biez, transportent les eaux à travers la plaine et arrosent la moitié de nos provinces. Je dois à cette œuvre sublime les cultures opulentes, les industries fécondes, les prairies nombreuses, les arbres séculaires et les forêts profondes qui font la richesse et le charme du doux pays de l'Iémen. Telle est, seigneur, notre mer d'airain, sans déprécier la vôtre, qui est une charmante invention.

—Noble conception! s'écria Soliman, et que je serais fierd'imiter, si Dieu, dans sa clémence, ne nous eût réparti les eaux abondantes et bénies du Jourdain.

—Je l'ai traversé hier à gué, ajouta la reine; mes chameaux en avaient presque jusqu'aux genoux.

—Il est dangereux de renverser l'ordre de la nature, prononça le sage, et de créer, en dépit de Jéhovah, une civilisation artificielle, un commerce, des industries, des populations subordonnées à la durée d'un ouvrage des hommes. Notre Judée est aride; elle n'a pas plus d'habitants qu'elle n'en peut nourrir, et les arts qui les soutiennent sont le produit régulier du sol et du climat. Que votre lac, cette coupe ciselée dans les montagnes, se brise, que ces constructions cyclopéennes s'écroulent,—et un jour verra ce malheur!—vos peuples, frustrés du tribut des eaux, expirent consumés par le soleil, dévorés par la famine au milieu de ces campagnes artificielles.

Saisie de la profondeur apparente de cette réflexion, Balkis demeura pensive.

—Déjà, poursuivit le roi, déjà, j'en ai la certitude, les ruisseaux tributaires de la montagne creusent des ravines et cherchent à s'affranchir de leurs prisons de pierre, qu'ils minent incessamment. La terre est sujette à des tremblements, le temps déracine les rochers, l'eau s'infiltre et fuit comme les couleuvres. En outre, chargé d'un pareil amas d'eau, votre magnifique bassin, que l'on a réussi à établir à sec, serait impossible à réparer. O reine! vos ancêtres ont assigné aux peuples l'avenir limité d'un échafaudage de pierre. La stérilité les aurait rendus industrieux; ils eussent tiré parti d'un sol où ils périront oisifs et consternés avec les premières feuilles des arbres, dont les canaux cesseront un jour d'aviver les racines. Il ne faut point tenter Dieu, ni corriger ses œuvres. Ce qu'il fait est bien.

—Cette maxime, repartit la reine, provient de votre religion, amoindrie par les doctrines ombrageuses de vos prêtres. Ils ne vont pas à moins qu'à tout immobiliser, qu'à tenir la société dans les langes et l'indépendance humaine en tutelle. Dieu a-t-il labouré et semé des champs? Dieu a-t-il fondé desvilles, édifié des palais? A-t-il placé à notre portée le fer, l'or, le cuivre et tous ces métaux qui étincellent à travers le temple de Soliman? Non. Il a transmis à ses créatures le génie, l'activité; il sourit à nos efforts, et, dans nos créations bornées, il reconnaît le rayon de son âme, dont il a éclairé la nôtre. En le croyant jaloux, ce Dieu, vous limitez sa toute-puissance, vous déifiez vos facultés, et vous matérialisez les siennes. O roi! les préjugés de votre culte entraveront un jour le progrès des sciences, l'élan du génie, et, quand les hommes seront rapetissés, ils rapetisseront Dieu à leur taille et finiront par le nier.

—Subtil, dit Soliman avec un sourire amer; subtil, mais spécieux....

La reine reprit:

—Alors, ne soupirez pas quand mon doigt se pose sur votre secrète blessure. Vous êtes seul, dans ce royaume, et vous souffrez: vos vues sont nobles, audacieuses, et la constitution hiérarchique de cette nation s'appesantit sur vos ailes; vous vous dites, et c'est peu pour vous: «Je laisserai à la postérité la statue du roi trop grand d'un peuple si petit!» Quant à ce qui regarde mon empire, c'est autre chose.... Mes aïeux se sont effacés pour grandir leurs sujets. Trente-huit monarques successifs ont ajouté quelques pierres au lac et aux aqueducs de Mahreb: les âges futurs auront oublié leurs noms, que ce travail continuera de glorifier les Sabéens; et, si jamais il s'écroule, si la terre, avare, reprend ses fleuves et ses rivières, le sol de ma patrie, fertilisé par mille années de culture, continuera de produire; les grands arbres dont nos plaines sont ombragées retiendront l'humidité, conserveront la fraîcheur, protégeront les étangs, les fontaines, et l'Iémen, conquis jadis sur le désert, gardera jusqu'à la fin des âges le doux nom d'Arabie Heureuse.... Plus libre, vous auriez été grand pour la gloire de vos peuples et le bonheur des hommes.

—Je vois à quelles aspirations vous appelez mon âme.... Il est trop tard; mon peuple est riche: la conquête ou l'or luiprocure ce que la Judée ne fournit pas; et, pour ce qui est des bois de construction, ma prudence a conclu des traités avec le roi de Tyr; les cèdres, les pins du Liban encombrent mes chantiers; nos vaisseaux rivalisent sur les mers avec ceux des Phéniciens.

—Vous vous consolez de votre grandeur dans la paternelle sollicitude de votre administration, dit la princesse avec une tristesse bienveillante.

Cette réflexion fut suivie d'un moment de silence; les ténèbres épaissies dissimulèrent l'émotion empreinte sur les traits de Soliman, qui murmura d'une voix douce:

—Mon âme a passé dans la vôtre et mon cœur la suit.

A demi troublée, Balkis jeta autour d'elle un regard furtif; les courtisans s'étaient mis à l'écart. Les étoiles brillaient sur leur tête au travers du feuillage, qu'elles semaient de fleurs d'or. Chargée du parfum des lis, des tubéreuses, des glycines et des mandragores, la brise nocturne chantait dans les rameaux touffus des myrtes; l'encens des fleurs avait pris une voix; le vent avait l'haleine embaumée; au loin gémissaient des colombes; le bruit des eaux accompagnait le concert de la nature; des mouches luisantes, papillons enflammés, promenaient dans l'atmosphère tiède et pleine d'émotions voluptueuses leurs verdoyantes clartés. La reine se sentit prise d'une langueur enivrante; la voix tendre de Soliman pénétrait dans son cœur et le tenait sous le charme.

Soliman lui plaisait-il, ou bien le rêvait-elle comme elle l'eût aimé?... Depuis qu'elle l'avait rendu modeste, elle s'intéressait à lui. Mais cette sympathie éclose dans le calme du raisonnement, mêlée d'une pitié douce et succédant à la victoire de la femme, n'était ni spontanée, ni enthousiaste. Maîtresse d'elle-même comme elle l'avait été des pensées et des impressions de son hôte, elle s'acheminait à l'amour, si toutefois elle y songeait, par l'amitié, et cette route est si longue!

Quant à lui, subjugué, ébloui, entraîné tour à tour du dépità l'admiration, du découragement à l'espoir, et de la colère au désir, il avait déjà reçu plus d'une blessure, et, pour un homme, aimer trop tôt, c'est risquer d'aimer seul. D'ailleurs, la reine de Saba était réservée; son ascendant avait constamment dominé tout le monde, et même le magnifique Soliman. Le sculpteur Adoniram[1]l'avait seul un instant rendue attentive; elle ne l'avait point pénétré: son imagination avait entrevu là un mystère; mais cette vive curiosité d'un moment était sans nul doute évanouie. Cependant, à son aspect, pour la première fois, cette femme forte s'était dit:

—Voilà un homme!

Il se peut donc faire que cette vision effacée, mais récente, eût rabaissé pour elle le prestige du roi Soliman. Ce qui le prouverait, c'est qu'une ou deux fois, sur le point de parler de l'artiste, elle se retint et changea de propos.

Quoi qu'il en soit, le fils de Daoud prit feu promptement: la reine avait l'habitude qu'il en fût ainsi; il se hâta de le dire, c'était suivre l'exemple de tout le monde; mais il sut l'exprimer avec grâce, l'heure était propice, Balkis en âge d'aimer, et, par la vertu des ténèbres, curieuse et attendrie.


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