Soudain des torches projettent des rayons rouges sur les buissons, et l'on annonce le souper.
—Fâcheux contre-temps! pensa le roi.
—Diversion salutaire! pensait la reine.
On avait servi le repas dans un pavillon construit dans le goût sémillant et fantasque des peuples de la rive du Gange. La salle octogone était illuminée de cierges de couleur et de lampes où brûlait le naphte mêlé de parfums; la lumière ombrée jaillissait au milieu des gerbes de fleurs. Sur le seuil, Soliman offre la main à son hôtesse, qui avance son petit pied et le retire vivement avec surprise. La salle est couverte d'une napped'eau dans laquelle la table, les divans et les cierges se reflètent.
—Qui vous arrête? demande Soliman d'un air étonné.
Balkis veut se montrer supérieure à la crainte; d'un geste charmant, elle relève sa robe et plonge avec fermeté. Mais le pied est refoulé par une surface solide.
—O reine! vous le voyez, dit le sage, le plus prudent se trompe en jugeant sur l'apparence; j'ai voulu vous étonner et j'y ai enfin réussi.... Vous marchez sur un parquet de cristal.
Elle sourit, en faisant un mouvement d'épaules plus gracieux qu'admiratif, et regretta peut-être que l'on n'eût pas su l'étonner autrement.
Pendant le festin, le roi fut galant et empressé; ses courtisans l'entouraient, et il régnait au milieu d'eux avec une si incomparable majesté, que la reine se sentit gagnée par le respect. L'étiquette s'observait rigide et solennelle à la table de Soliman.
Les mets étaient exquis, variés, mais fort chargés de sel et d'épices: jamais Balkis n'avait affronté de si hautes salaisons. Elle supposa que tel était le goût des Hébreux: elle ne fut donc pas médiocrement surprise de s'apercevoir que ces peuples qui bravaient des assaisonnements si relevés s'abstenaient de boire. Point d'échansons; pas une goutte de vin ni d'hydromel; pas une coupe sur la table.
Balkis avait les lèvres brûlantes, le palais desséché, et, comme le roi ne buvait pas, elle n'osa demander à boire: la dignité du prince lui imposait.
Le repas terminé, les courtisans se dispersèrent peu à peu et disparurent dans les profondeurs d'une galerie à demi éclairée. Bientôt, la belle reine des Sabéens se vit seule avec Soliman plus galant que jamais, dont les yeux étaient tendres et qui, d'empressé, devint presque pressant.
Surmontant son embarras, la reine, souriante et les yeux baissés, se leva, annonçant l'intention de se retirer.
—Eh quoi! s'écria Soliman, laisserez-vous ainsi votre humble esclave sans un mot, sans un espoir, sans un gage de votre compassion? Cette union que j'ai rêvée, ce bonheur sans lequel je ne puis désormais plus vivre, cet amour ardent et soumis qui implore sa récompense, les foulerez-vous à vos pieds?
Il avait saisi une main qu'on lui abandonnait en la retirant sans effort; mais on résistait. Certes, Balkis avait songé plus d'une fois à cette alliance; mais elle tenait à conserver sa liberté et son pouvoir. Elle insista donc pour se retirer, et Soliman se vit contraint de céder.
—Soit, dit-il, quittez-moi; mais je mets deux conditions à votre retraite.
—Parlez.
—La nuit est douce et votre conversation plus douce encore. Vous m'accorderez bien une heure?
—J'y consens.
—Secondement, vous n'emporterez avec vous, en sortant d'ici, rien qui m'appartienne.
—Accordé, et de grand cœur! répondit Balkis en riant aux éclats.
—Riez, ma reine! on a vu des gens très-riches céder aux tentations les plus bizarres....
—A merveille! vous êtes ingénieux à sauver votre amour-propre. Point de feinte; un traité de paix.
—Un armistice, je l'espère encore....
On reprit l'entretien, et Soliman s'étudia, en seigneur bien appris, à faire parler la reine autant qu'il put. Un jet d'eau, qui babillait aussi dans le fond de la salle, lui servait d'accompagnement.
Or, si trop parler cuit, c'est assurément quand on a mangé sans boire et fait honneur à un souper trop salé. La jolie reine de Saba mourait de soif; elle eût donné une de ses provinces pour une patère d'eau vive.
Elle n'osait pourtant trahir ce souhait ardent. Et la fontaineclaire, fraîche, argentine et narquoise grésillait toujours à côté d'elle, lançant des perles qui retombaient dans la vasque avec un bruit très-gai. Et la soif croissait: la reine, haletante, n'y résistait plus.
Tout en poursuivant son discours, voyant Soliman distrait et comme appesanti, elle se mit à se promener en divers sens à travers la salle, et par deux, fois, passant bien près de la fontaine, elle n'osa....
Le désir devint irrésistible. Elle y retourna, ralentit le pas, s'affermit d'un coup d'œil, plongea furtivement dans l'eau sa jolie main ployée en creux; puis, se détournant, elle avala vivement cette gorgée d'eau pure.
Soliman se lève, s'approche, s'empare de la main luisante et mouillée, et, d'un ton aussi enjoué que résolu:
—Une reine n'a qu'une parole, et, aux termes de la vôtre, vous m'appartenez.
—Qu'est-ce à dire?
—Vous m'avez dérobé de l'eau ... et, comme vous l'avez judicieusement constaté vous-même, l'eau est très-rare dans mes États.
—Ah! seigneur, c'est un piége, et je ne veux point d'un époux si rusé!
—Il ne lui reste qu'à vous prouver qu'il est encore plus généreux. S'il vous rend la liberté, si malgré cet engagement formel....
—Seigneur, interrompit Balkis en baissant la tête, nous devons à nos sujets l'exemple de la loyauté.
—Madame, répondit, en tombant à ses genoux, Soliman, le prince le plus courtois des temps passés et futurs, cette parole est votre rançon.
Se relevant très-vite, il frappa sur un timbre: vingt serviteurs accoururent, munis de rafraîchissements divers, et accompagnés de courtisans. Soliman articula ces mots avec majesté:
—Présentez à boire à votre reine
A ces mots, les courtisans tombèrent prosternés devant la reine de Saba et l'adorèrent.
Mais elle, palpitante et confuse, craignait de s'être engagée plus avant qu'elle ne l'aurait voulu....
Pendant la pause qui suivit cette partie du récit, un incident assez singulier occupa l'attention de l'assemblée. Un jeune homme, qu'à la teinte de sa peau, de la couleur d'un sou neuf, on pouvait reconnaître pour Abyssinien (Habesch), se précipita au milieu du cercle et se mit à danser une sorte debamboula, en s'accompagnant d'une chanson en mauvais arabe dont je n'ai retenu que le refrain. Ce chant partait en fusée avec les mots:Iaman! Iamanî!accentués de ces répétitions de syllabes traînantes particulières aux Arabes du Midi.Iaman! Iaman! Iamanî!... Sélam-Aleik Belkiss-Mahéda!... Iamanî! Iamanî!...Cela voulait dire: «Iémen! ô pays de l'Iémen!... Salut à toi, Balkis la grande!.., O pays d'Iémen! »
Cette crise de nostalgie ne pouvait s'expliquer que par le rapport qui a existé autrefois entre les peuples de Saba et les Abyssiniens, placés sur le bord occidental de la mer Rouge, et qui faisaient aussi partie de l'empire des Hémiarites. Sans doute, l'admiration de cet auditeur, jusque-là silencieux, tenait au récit précédent, qui faisait partie des traditions de son pays. Peut-être aussi était-il heureux de voir que la grande reine avait pu échapper an piége tendu par le sage roi Salomon.
Comme son chant monotone durait assez longtemps pour importuner les habitués, quelques-uns d'entre eux s'écrièrent qu'il étaitmelbous(fanatisé), et on l'entraîna doucement vers la porte. Le cafetier, inquiet des cinq ou six paras (trois centimes) que lui devait ce consommateur, se hâta de le suivre au dehors. Tout se termina bien sans doute, car le conteur reprit bientôt sa narration au milieu du plus religieux silence.
[1]Adoniram s'appelle autrement Hiram, nom qui lui a été conservé par la tradition des associations mystique.Adonin'est qu'un terme d'excellence, qui veut dire maître ou seigneur. Il ne faut pas confondre cet Hiram avec le roi de Tyr, qui portait par hasard le même nom.
[1]Adoniram s'appelle autrement Hiram, nom qui lui a été conservé par la tradition des associations mystique.Adonin'est qu'un terme d'excellence, qui veut dire maître ou seigneur. Il ne faut pas confondre cet Hiram avec le roi de Tyr, qui portait par hasard le même nom.
A force de travaux et de veilles, maître Adoniram avait achevé ses modèles, et creusé dans le sable les moules de ses figures colossales. Profondément fouillé et percé avec art, le plateau de Sion avait reçu l'empreinte de la mer d'airain destinée à être coulée sur place, et solidement étayée par des contre-forts de maçonnerie, auxquels, plus tard, on devait substituer les lions, les sphinx gigantesques destinés à servir de supports. C'est sur des barres d'or massif, rebelles à la fusion particulière au bronze, et disséminées çà et là, que portait le recouvrement du moule de cette vasque énorme. La fonte liquide, envahissant par plusieurs rigoles le vide compris entre les deux plans, devait emprisonner ces fiches d'or et faire corps avec ces jalons réfractaires et précieux.
Sept fois le soleil avait fait le tour de la terre depuis que le minerai avait commencé de bouillir dans la fournaise couverte d'une haute et massive tour de briques, qui se terminait à soixante coudées du sol par un cône ouvert, d'où s'échappaient des tourbillons de fumée rouge et de flammes bleues pailletées d'étincelles.
Une excavation, pratiquée entre les moules et la base du haut fourneau, devait servir de lit au fleuve de feu lorsque viendrait le moment d'ouvrir avec des barres de fer les entrailles du volcan.
Pour procéder au grand œuvre du coulage des métaux, on choisit la nuit: c'est le moment où l'on peut suivre l'opération, où le bronze, lumineux et blanc, éclaire sa propre marche; et, si le métal éclatant prépare quelque piège, s'il s'enfuit par une fissure ou perce une mine quelque part, il est démasqué par les ténèbres.
Dans l'attente de la solennelle épreuve qui devait immortaliser ou discréditer le nom d'Adoniram, chacun dans Jérusalem était en émoi. De tous les points du royaume, abandonnantleurs occupations, les ouvriers étaient accourus, et, le soir qui précéda la nuit fatale, dès le coucher du soleil, les collines et les montagnes d'alentour s'étaient couvertes de curieux.
Jamais fondeur n'avait, de son chef, et en dépit des contradictions, engagé si redoutable partie. En toute occasion, l'appareil de la fonte offre un intérêt vif, et souvent, lorsqu'on moulait des pièces importantes, le roi Soliman avait daigné passer la nuit aux forges avec ses courtisans, qui se disputaient l'honneur de l'accompagner.
Mais la fonte de la mer d'airain était une œuvre gigantesque, un défi du génie aux préjugés humains, à la nature, à l'opinion des plus experts, qui tous avaient déclaré le succès impossible.
Aussi des gens de tout âge et de tout pays, attirés par le spectacle de cette lutte, envahirent-ils de bonne heure la colline de Sion, dont les abords étaient gardés par des légions ouvrières. Des patrouilles muettes parcouraient la foule pour y maintenir l'ordre, et empêcher le bruit.... Tâche facile, car, par ordre du roi, on avait, à son de trompe, prescrit le silence le plus absolu sous peine de la vie; précaution indispensable pour que les commandements pussent être transmis avec certitude et rapidité.
Déjà l'étoile du soir s'abaissait sur la mer; la nuit profonde, épaissie des nuages roussis par les effets du fourneau, annonçait que le moment était proche. Suivi des chefs ouvriers, Adoniram, à la clarté des torches, jetait un dernier coup d'œil sur les préparatifs et courait çà et là. Sous le vaste appentis adossé à la fournaise, on entrevoyait les forgerons, coiffés de casques de cuir à larges ailes rabattues et vêtus de longues robes blanches à manches courtes, occupés à arracher de la gueule béante du four, à l'aide de longs crochets de fer, des masses pâteuses d'écume à demi vitrifiées, scories qu'ils entraînaient au loin; d'autres, juchés sur des échafaudages portés par de massives charpentes, lançaient, du sommet de l'édifice, des paniers de charbon dans le foyer, qui rugissait au souffleimpétueux des appareils de ventilation. De tous côtés, des nuées de compagnons armés de pioches, de pieux, de pinces, erraient, projetant derrière eux de longues traînées d'ombre. Ils étaient presque nus: des ceintures d'étoffe rayée voilaient leurs flancs; leurs têtes étaient enveloppées de coiffes de laine et leurs jambes étaient protégées par des armures de bois recouvert de lanières de cuir. Noircis par la poussière charbonneuse, ils paraissaient rouges aux reflets de la braise; on les voyait çà et là comme des démons ou des spectres.
Une fanfare annonça l'arrivée de la cour: Soliman parut avec la reine de Saba, et fut reçu par Adoniram, qui le conduisit au trône improvisé pour ses nobles hôtes. L'artiste avait endossé un plastron de buffle; un tablier de laine blanche lui descendait jusqu'aux genoux; ses jambes nerveuses étaient garanties par des guêtres en peau de tigre, et son pied était nu, car il foulait impunément le métal rougi.
—Vous m'apparaissez dans votre puissance, dit Balkis au roi des ouvriers, comme la divinité du feu. Si votre entreprise réussit, nul ne se pourra dire, celte nuit, plus grand que maître Adoniram!...
L'artiste, malgré ses préoccupations, allait répondre, lorsque Soliman, toujours sage et quelquefois jaloux, l'arrêta.
—Maître, dit-il d'un ton impératif, ne perdez pas un temps précieux; retournez à vos labeurs, et que votre présence ici ne nous rende point responsables de quelque accident.
La reine le salua d'un geste, et il disparut.
—S'il accomplit sa tâche, pensait Soliman, de quel monument magnifique il honore le temple d'Adonaï! mais quel éclat il ajoute à une puissance déjà redoutable!
Quelques moments après, ils revirent Adoniram devant la fournaise. Le brasier, qui l'éclairait d'en bas, rehaussait sa stature et faisait grimper son ombre contre le mur, où était accrochée une grande feuille de bronze sur laquelle le maître frappa vingt coups avec un marteau de fer. Les vibrations du métal résonnèrent au loin, et le silence se fit plus profondqu'auparavant. Soudain, armés de leviers et de pics, dix fantômes se précipitent dans l'excavation pratiquée sous le foyer du fourneau et placée en regard du trône. Les soufflets râlent, expirent, et l'on n'entend plus que le bruit sourd des pointes de fer pénétrant dans la glaise calcinée qui lute l'orifice par où va s'élancer la fonte liquide. Bientôt l'endroit attaqué devient violet, s'empourpre, rougit, s'éclaire, prend une couleur orangée; un point blanc se dessine au centre, et tous les manœuvres, sauf deux, se retirent. Ces derniers, sous la surveillance d'Adoniram, s'étudient à amincir la croûte autour du point lumineux, en évitant de le trouer.... Le maître les observe avec anxiété.
Durant ces préparatifs, le compagnon fidèle d'Adoniram, ce jeune Benoni qui lui était dévoué, parcourait les groupes d'ouvriers, sondant le zèle de chacun, observant si les ordres étaient suivis, et jugeant tout par lui-même.
Et il advint que ce jeune homme, accourant, effaré, aux pieds de Soliman, se prosterna et dit:
—Seigneur, faites suspendre la coulée, tout est perdu, nous sommes trahis!
L'usage n'était point que l'on abordât ainsi le prince sans y être autorisé; déjà les gardes s'approchaient de ce téméraire; Soliman les fit éloigner, et, se penchant sur Benoni agenouillé, il lui dit à demi-voix:
—Explique-toi en peu de mots.
—Je faisais le tour du fourneau: derrière le mur, il y avait un homme immobile, et qui semblait attendre; un second survint, qui dit à demi-voix au premier:Vehmamiah!On lui répondit:Eliael!Il en arriva un troisième qui prononça aussi:Vehmamiah!et à qui l'on répliqua de même:Eliel! ensuite l'un s'écria:
»—Il a asservi les charpentiers aux mineurs.
»Le second:—Il a subordonné les maçons aux mineurs.
»Le troisième:—Il a voulu régner sur les mineurs.
»Le premier reprit:—Il donne sa force à des étrangers.
»Le second:—Il n'a pas de patrie.
»Le troisième ajoute:—C'est bien.
»—Les compagnons sont frères, ... recommença le premier.
»—Les corporations ont des droits égaux, continua le second.
»Le troisième ajouta:—C'est bien.
»J'ai reconnu que le premier est maçon, parce qu'il a dit ensuite:—J'ai mêlé le calcaire à la brique, et la chaux tombera en poussière. Le second est charpentier; il a dit:—J'ai prolongé les traverses des poutres, et la flamme les visitera. Quant au troisième, il travaille les métaux. Voici quelles étaient ses paroles:—J'ai pris dans le lac empoisonné de Gomorrhe des laves de bitume et de souffre; je les ai mêlées à la fonte.
»En ce moment, une pluie d'étincelles a éclairé leurs visages. Le maçon est Syrien et se nomme Phanor; le charpentier est Phénicien, on l'appelle Amrou; le mineur est Juif de la tribu de Ruben, son nom est Méthousaël. Grand roi, j'ai volé à vos pieds: étendez votre sceptre et arrêtez les travaux!
—Il est trop tard, dit Soliman pensif; voilà le cratère qui s'entr'ouvre; garde le silence, ne trouble point Adoniram, et redis-moi ces trois noms.
—Phanor, Amrou, Méthousaël.
—Qu'il soit fait selon la volonté de Dieu.
Benoni regarda fixement le roi et prit la fuite avec la rapidité de l'éclair. Pendant ce temps-là, la terre cuite tombait autour de l'embouchure bâillonnée du fourneau, sous les coups redoublés des mineurs, et la couche amincie devenait si lumineuse, qu'il semblait qu'on fût sur le point de surprendre le soleil dans sa retraite nocturne et profonde.... Sur un signe d'Adoniram, les manœuvres s'écartent, et le maître, tandis que les marteaux font retentir l'airain, soulevant une massue de fer, l'enfonce dans la paroi diaphane, la tourne dans la plaie et l'arrache avec violence. A l'instant, un torrent de liquide, rapide et blanc, s'élance dans le chenal et s'avance comme un serpentd'or strié de cristal et d'argent, jusqu'à un bassin creusé dans le sable, à l'issue duquel la fonte se disperse et suit son cours le long de plusieurs rigoles.
Soudain une lumière pourpre et sanglante illumine, sur les coteaux, les visages des spectateurs innombrables; ces lueurs pénètrent l'obscurité des nuages et rougissent la crête des rochers lointains. Jérusalem, émergeant des ténèbres, semble la proie d'un incendie. Un silence profond donne à ce spectacle solennel le fantastique aspect d'un rêve.
Comme la coulée commençait, on entrevît une ombre qui voltigeait aux entours du lit que la fonte allait envahir. Un homme s'était élancé, et, en dépit des défenses d'Adoniram, il osait traverser ce canal destiné au feu. Comme il y posait le pied, le métal en fusion l'atteignit, le renversa, et il disparut en une seconde.
Adoniram ne voit que son œuvre; bouleversé par l'idée d'une imminente explosion, il s'élance, au péril de sa vie, armé d'un crochet de fer; il le plonge dans le sein de la victime, l'accroche, l'enlève, et, avec une vigueur surhumaine, la lance comme un bloc de scories sur la berge, où ce corps lumineux va s'éteindre en expirant.... Il n'avait pas même eu le temps de reconnaître son compagnon, le fidèle Benoni.
Tandis que la fonte s'en va, ruisselante, remplir les cavités de la mer d'airain, dont le vaste contour déjà se trace comme un diadème d'or sur la terre assombrie, des nuées d'ouvriers portant de larges pots à feu, des poches profondes emmanchées de longues tiges de fer, les plongent tour à tour dans le bassin de feu liquide, et courent çà et là verser le métal dans les moules destinés aux lions, aux bœufs, aux palmes, aux chérubins aux figures géantes qui supportent la mer d'airain. On s'étonne de la quantité de feu qu'ils font boire à la terre; couchés sur le sol, les bas-reliefs retracent les silhouettes claires et vermeilles des chevaux, des taureaux ailés, des cynocéphales, des chimères monstrueuses enfantées par le génie d'Adoniram.
—Spectacle sublime! s'écrie la reine de Saba. O grandeur! ô puissance du génie de ce mortel, qui soumet les éléments et dompte la nature!
—Il n'est pas encore vainqueur, repartit Soliman avec amertume; Adonaï seul est tout-puissant!
Tout à coup Adoniram s'aperçoit que le fleuve de fonte déborde; la source béante vomit des torrents; le sable trop chargé s'écroule: il jette les yeux sur la mer d'airain; le moule regorge; une fissure se dégage au sommet; la lave ruisselle de tous côtés. Il exhale un cri si terrible que l'air en est rempli et que les échos le répètent sur les montagnes. Pensant que la terre, trop chauffée, se vitrifie, Adoniram saisit un tuyau flexible aboutissant à un réservoir d'eau, et, d'une main précipitée, dirige cette colonne d'eau sur la base des contre-forts ébranlés du moule de la vasque. Mais la fonte, ayant pris l'essor, dévale jusque-là: les deux liquides se combattent; une masse de métal enveloppe l'eau, l'emprisonne, l'étreint. Pour se dégager, l'eau consumée se vaporise et fait éclater ses entraves. Une détonation retentit; la fonte rejaillit dans les airs en gerbes éclatantes à vingt coudées de hauteur; on croit voir s'ouvrir le cratère d'un volcan furieux. Ce fracas est suivi de pleurs, de hurlements affreux; car cette pluie d'étoiles sème en tous lieux la mort: chaque goutte de fonte est un dard ardent qui pénètre dans les corps et qui tue. La place est jonchée de mourants, et au silence a succédé un immense cri d'épouvante. La terreur est au comble, chacun fuit; la crainte du danger précipite dans le feu ceux que le feu pourchasse.... Les campagnes, illuminées, éblouissantes et empourprées, rappellent cette nuit terrible où Gomorrhe et Sodome flamboyaient, allumées par les foudres de Jéhovah.
Adoniram, éperdu, court çà et là pour rallier ses ouvriers et fermer la gueule à l'abîme inépuisable; mais il n'entend quedes plaintes et des malédictions; il ne rencontre que des cadavres: le reste est dispersé. Soliman seul est demeuré impassible sur son trône; la reine est restée calme à ses côtés. Ils font encore briller dans ces ténèbres le diadème et le sceptre.
—Jéhovah l'a châtié! dit Soliman à son hôtesse. Et il me punit, par la mort de mes sujets, de ma faiblesse, de mes complaisances pour un monstre d'orgueil.
—La vanité qui immole tant de victimes est criminelle, prononça la reine. Seigneur, vous auriez pu périr durant cette infernale épreuve: l'airain pleuvait autour de nous.
—Et vous étiez là! et ce vil suppôt de Baal a mis en péril une vie si précieuse! Partons, reine; votre péril m'a seul inquiété.
Adoniram, qui passait près d'eux, l'entendit; il s'éloigna en rugissant de douleur. Plus loin, il avisa un groupe d'ouvriers qui l'accablaient de mépris, de calomnies et de malédictions. Il fut rejoint par le Syrien Phanor, qui lui dit:
—Tu es grand; la fortune t'a trahi; mais elle n'a pas eu les maçons pour complices.
Amrou le Phénicien le rejoignit à son tour et lui dit:
—Tu es grand, et tu serais vainqueur, si chacun eût fait son devoir comme les charpentiers.
Et le Juif Methousaël lui dit:
—Les mineurs ont fait leur devoir; mais ce sont ces ouvriers étrangers qui, par leur ignorance, ont compromis l'entreprise. Courage! une œuvre plus grande nous vengera de cet échec.
—Ah! pensa Adoniram, voilà les seuls amis que j'aie trouvés....
Il lui fut facile d'éviter les rencontres; chacun se détournait de lui, et les ténèbres protégeaient ces désertions. Bientôt les lueurs des brasiers et de la fonte qui rougissait en se refroidissant à la surface n'éclairaient plus que des groupes lointains, qui se perdaient peu à peu dans les ombres. Adoniram, abattu, cherchait Benoni.
—Il m'abandonne à son tour!... murmura-t-il avec tristesse.
Le maître restait seul an bord de la fournaise.
—Déshonoré! s'écria-t-il avec amertume; voilà le fruit d'une existence austère, laborieuse et vouée à la gloire d'un prince ingrat! Il me condamne, et mes frères me renient! Et cette reine, cette femme ... elle était là, elle a vu ma honte, et son mépris ... j'ai dû le subir! Mais où donc est Benoni, à cette heure où je souffre? Seul! je suis seul et maudit! L'avenir est fermé. Adoniram, souris à ta délivrance, et cherche-la dans ce feu, ton élément et ton rebelle esclave!
Il s'avance, calme et résolu, vers le fleuve, qui roule encore son onde embrasée de scories, de métal fondu, et qui, çà et là, jaillit et pétille au contact de l'humidité. Peut-être que la lave tressaillait sur des cadavres. D'épais tourbillons de fumée violette et fauve se dégageaient en colonnes serrées, et voilaient le théâtre abandonné de cette lugubre aventure. C'est là que ce géant foudroyé tomba assis sur la terre et s'abîma dans sa méditation ... l'œil fixé sur ces tourbillons enflammés qui pouvaient s'incliner et l'étouffer au premier souffle du vent.
Certaines formes étranges, fugitives, flamboyantes se dessinaient parfois parmi les jeux brillants et lugubres de la vapeur ignée. Les yeux éblouis d'Adoniram entrevoyaient, au travers des membres de géants, des blocs d'or, des gnomes qui se dissipaient en fumée ou se pulvérisaient en étincelles. Ces fantaisies ne parvenaient point à distraire son désespoir et sa douleur. Bientôt, cependant, elles s'emparèrent de son imagination en délire, et il lui sembla que du sein des flammes s'élevait une voix retentissante et grave qui prononçait son nom. Trois fois le tourbillon mugit le nom d'Adoniram.
Autour de lui, personne.... Il contemple avidement la tourbe enflammée, et murmure:
—La voix du peuple m'appelle!
Sans détourner la vue, il se soulève sur un genou, étend la main, et distingue au centre des fumées rouges une forme humaineindistincte, colossale, qui semble s'épaissir dans les flammes, s'assembler, puis se désunir et se confondre. Tout s'agite et flamboie à l'entour;... elle seule se fixe, tour à tour obscure dans la vapeur lumineuse, ou claire et éclatante au sein d'un amas de fuligineuses vapeurs. Elle se dessine, cette figure, elle acquiert du relief, elle grandit encore en s'approchant, et Adoniram, épouvanté, se demande quel est ce bronze qui est doué de la vie.
Le fantôme s'avance. Adoniram le contemple avec stupeur. Son buste gigantesque est revêtu d'une dalmatique sans manches; ses bras nus sont ornés d'anneaux de fer; sa tête bronzée, qu'encadre une barbe carrée, tressée et frisée à plusieurs rangs,... sa tête est coiffée d'une mitre vermeille; il tient à la main un marteau. Ses grands yeux, qui brillent, s'abaissent sur Adoniram avec douceur, et, d'un son de voix qui semble arraché aux entrailles du bronze:
—Réveille ton âme, dit-il; lève-toi, mon fils!... Viens, suis-moi.... J'ai vu les maux de ma race, et je l'ai prise en pitié....
—Esprit, qui donc es-tu?
—L'ombre du père de tes pères, l'aïeul de ceux qui travaillent et qui souffrent. Viens; quand ma main aura glissé sur ton front, tu respireras dans la flamme. Sois sans crainte, comme tu fus sans faiblesse....
Soudain, Adoniram se sentit enveloppé d'une chaleur pénétrante qui l'animait sans l'embraser; l'air qu'il aspirait était plus subtil; un ascendant invincible l'entraînait vers le brasier où déjà plongeait son mystérieux compagnon.
—Où suis-je? Quel est ton nom? Où m'entraines-tu? murmura-t-il.
—Au centre de la terre ... dans l'âme du monde habité; là s'élève le palais souterrain d'Hénoch, notre père, que l'Égypte appelle Hermès, que l'Arabie honore sous le nom d'Édris.
—Puissances immortelles! s'écria Adoniram; ô mon seigneur! est-il donc vrai, vous seriez?...
—Ton aïeul, homme ... artiste, ton maître et ton patron: je fus Tubal-Kaïn.
Plus ils s'avançaient dans la profonde région du silence et de la nuit, plus Adoniram doutait de la réalité de ses impressions. Peu à peu, distrait de lui-même, il subit le charme de l'inconnu, et son âme, attachée tout entière à l'ascendant qui le dominait, fut toute à son guide mystérieux.
Aux régions humides et froides avait succédé une atmosphère tiède et raréfiée; la vie intérieure de la terre se manifestait par des secousses, par des bourdonnements singuliers; des battements sourds, réguliers, périodiques, annonçaient le voisinage du cœur du monde; Adoniram le sentait battre avec une force croissante, et il s'étonnait d'errer parmi des espaces infinis; il cherchait un appui, ne le trouvait pas, et suivait sans la voir l'ombre de Tubal-Kaïn, qui gardait le silence.
Après quelques instants qui lui parurent longs comme la vie d'un patriarche, il découvrit au loin un point lumineux. Cette tache grandit, grandit, s'approcha, s'étendit en longue perspective, et l'artiste entrevit un monde peuplé d'ombres qui s'agitaient, livrées à des occupations qu'il ne comprit pas. Ces clartés douteuses vinrent enfin expirer sur la mitre éclatante et sur la dalmatique du fils de Kaïn.
En vain Adoniram s'efforça-t-il de parler: la voix expirait dans sa poitrine oppressée; mais il reprit haleine en se voyant dans une large galerie d'une profondeur incommensurable, très-large, car on n'en découvrait point les parois, et portée sur une avenue de colonnes si hautes, qu'elles se perdaient au-dessus de lui dans les airs, et que la voûte qu'elles portaient échappait à la vue.
Soudain il tressaillit; Tubal-Kaïn parlait:
—Tes pieds foulent la grande pierre d'émeraude qui sert de racine et de pivot à la montagne de Kaf; tu as abordé le domaine de tes pères. Ici règne sans partage la lignée de Kaïn. Sous ces forteresses de granit, au milieu de ces cavernes inaccessibles, nous avons pu trouver enfin la liberté. C'est làqu'expire la tyrannie jalouse d'Adonaï, là qu'on peut, sans périr, se nourrir des fruits de l'arbre de la science.
Adoniram exhala un long et doux soupir: il lui semblait qu'un poids accablant, qui toujours l'avait courbé dans la vie, venait de s'évanouir pour la première fois.
Tout à coup la vie éclate; des populations apparaissent à travers ces hypogées: le travail les anime, les agite; le joyeux fracas des métaux résonne; des bruits d'eaux jaillissantes et de vents impétueux s'y mêlent; la voûte éclaircie s'étend comme un ciel immense d'où se précipitent sur les plus vastes et les plus étranges ateliers des torrents d'une lumière blanche, azurée, et qui s'irise en tombant sur le sol.
Adoniram traverse une foule livrée à des labeurs dont il ne saisit pas le but; cette clarté, cette coupole céleste dans les entrailles de la terre l'étonne; il s'arrête.
—C'est le sanctuaire du feu, lui dit Tubal-Kaïn; de là provient la chaleur de la terre, qui, sans nous, périrait de froid. Nous préparons les métaux, nous les distribuons dans les veines de la planète, après en avoir liquéfié les vapeurs.
»Mis en contact et entrelacés sur nos têtes, les filons de ces divers éléments dégagent des esprits contraires qui s'enflamment et projettent ces vives lumières ... éblouissantes pour tes yeux imparfaits. Attirés par ces courants, les sept métaux se vaporisent à l'entour, et forment ces nuages de sinople, d'azur, de pourpre, d'or, de vermeil et d'argent qui se meuvent dans l'espace, et reproduisent les alliages dont se composent la plupart des minéraux et des pierres précieuses. Quand la coupole se refroidit, ces nuées condensées font pleuvoir une grêle de rubis, d'émeraudes, de topazes, d'onyx, de turquoises, de diamants, et les courants de la terre les emportent avec des amas de scories: les granits, les silex, les calcaires qui, soulevant la surface du globe, la rendent bosselée de montagnes. Ces matières se solidifient en approchant du domaine des hommes ... et à la fraîcheur du soleil d'Adonaï, fourneau manqué qui n'aurait même pas la force de cuire un œuf. Aussi, quedeviendrait la vie de l'homme, si nous ne lui faisions passer en secret l'élément du feu, emprisonné dans les pierres, ainsi que le fer propre à retirer l'étincelle?
Ces explications satisfaisaient Adoniram et l'étonnaient. Il s'approcha des ouvriers sans comprendre comment ils pouvaient travailler sur des fleuves d'or, d'argent, de cuivre, de fer, les séparer, les endiguer et les tamiser comme l'onde.
—Ces éléments, répondit à sa pensée Tubal-Kaïn, sont liquéfiés par la chaleur centrale: la température où nous vivons ici est à peu près une fois plus forte que celle des fourneaux où tu dissous la fonte.
Adoniram, épouvanté, s'étonna de vivre.
—Cette chaleur, reprit Tubal-Kaïn, est la température naturelle des âmes qui furent extraites de l'élément du feu. Adonaï plaça une étincelle imperceptible au centre du moule de terre dont il s'avisa de faire l'homme, et cette parcelle a suffi pour échauffer le bloc, pour l'animer et le rendre pensant; mais, là-haut, cette âme lutte contre le froid: de là les limites étroites de vos facultés; puis il arrive que l'étincelle est entraînée par l'attraction centrale, et vous mourez.
La création ainsi expliquée causa un mouvement de dédain à Adoniram.
—Oui, continua son guide; c'est un dieu moins fort que subtil, et plus jaloux que généreux, le dieu Adonaï? Il a créé l'homme de boue, en dépit des génies du feu; puis, effrayé de son œuvre et de leurs complaisances pour cette triste créature, il l'a, sans pitié pour leurs larmes, condamnée à mourir. Voilà le principe du différend qui nous divise: toute la vie terrestre procédant du feu est attirée par le feu qui réside au centre. Nous avions voulu qu'en retour le feu central fut attiré par la circonférence et rayonnât au dehors: cet échange de principes était la vie sans fin.
»Adonaï, qui règne autour des mondes, mura la terre et intercepta cette attraction externe. Il en résulte que la terre mourra comme ses habitants. Elle vieillit déjà; la fraîcheur lapénètre de plus en plus; des espèces entières d'animaux et de plantes ont disparu; les races s'amoindrissent, la durée de la vie s'abrége, et, des sept métaux primitifs, la terre, dont la moelle se congèle et se dessèche, n'en reçoit déjà plus que cinq[1]. Le soleil lui-même pâlit; il doit s'éteindre dans cinq ou six milliers d'années. Mais ce n'est point à moi seul, ô mon fils, qu'il appartient de te révéler ces mystères: tu les entendras de la bouche des hommes, tes ancêtres.
[1]Les traditions sur lesquelles sont fondées les diverses scènes de celle légende ne sont pas particulières aux Orientaux. Le moyen âge européen les a connues. On peut consulter principalementl'Histoire des Préadamitesde Lapeyrière, l'Iter subterraneumde Klimius, et une foule d'écrits relatifs à la kabbale et à la médecine spagyrique. L'Orient en est encore là. Il ne faut donc pas s'étonner des bizarres hypothèses scientifiques que peut contenir ce récit. La plupart de ces légendes se rencontrent aussi dans le Talmud, dans les livres des néoplatoniciens, dans le Coran et dans le livre d'Hénoch, traduit récemment par l'évêque de Canterbury.
[1]Les traditions sur lesquelles sont fondées les diverses scènes de celle légende ne sont pas particulières aux Orientaux. Le moyen âge européen les a connues. On peut consulter principalementl'Histoire des Préadamitesde Lapeyrière, l'Iter subterraneumde Klimius, et une foule d'écrits relatifs à la kabbale et à la médecine spagyrique. L'Orient en est encore là. Il ne faut donc pas s'étonner des bizarres hypothèses scientifiques que peut contenir ce récit. La plupart de ces légendes se rencontrent aussi dans le Talmud, dans les livres des néoplatoniciens, dans le Coran et dans le livre d'Hénoch, traduit récemment par l'évêque de Canterbury.
Ils pénétrèrent ensemble dans un jardin éclairé des tendres lueurs d'un feu doux, peuplé d'arbres inconnus dont le feuillage, formé de petites langues de flamme, projetait, au lieu d'ombre, des clartés plus vives sur le sol d'émeraudes, diapré de fleurs d'une forme bizarre, et de couleurs d'une vivacité surprenante. Écloses du feu intérieur dans le terrain des métaux, ces fleurs en étaient les émanations les plus fluides et les plus pures. Ces végétations arborescentes du métal en fleur rayonnaient comme des pierreries, et exhalaient des parfums d'ambre, de benjoin, de myrrhe et d'encens. Non loin serpentaient des ruisseaux de naphte, fertilisant les cinabres, la rose de ces contrées souterraines. Là se promenaient quelques vieillards géants, sculptés à la mesure de cette nature exubérante et forte. Sous un dais de lumière ardente, Adoniram, découvrit une rangée de colosses, assis à la file, et reproduisant les costumes sacrés, les proportions sublimes et l'aspect imposantdes figures qu'il avait jadis entrevues dans les cavernes du Liban. Il devina la dynastie disparue des princes d'Hénochia. Il revit autour d'eux, accroupis, les cynocéphales, les lions ailés, les griffons, les sphinx souriants et mystérieux, espèces condamnées, balayées par le déluge, et immortalisées par la mémoire des hommes. Ces esclaves androgynes supportaient les trônes massifs, monuments inertes, dociles, et pourtant animés.
Immobiles comme le repos, les princes fils d'Adam semblaient rêver et attendre.
Parvenu à l'extrémité de la lignée, Adoniram, qui marchait toujours, dirigeait ses pas vers une énorme pierre carrée et blanche comme la neige.... Il allait poser le pied sur cet incombustible rocher d'amiante.
—Arrête!... s'écria Tubal-Kaïn. Nous sommes sous la montagne de Sérendib; tu vas fouler la tombe de l'inconnu, du premier-né de la terre. Adam sommeille sous ce linceul, qui le préserve du feu. Il ne doit se relever qu'au dernier jour du monde; sa tombe captive contient notre rançon. Mais écoute: notre père commun t'appelle.
Kaïn était accroupi dans une posture pénible; il se souleva. Sa beauté est surhumaine, son œil triste, et sa lèvre pâle. Il est nu; autour de son front soucieux s'enroule un serpent d'or, en guise de diadème.... L'homme errant semble encore harassé.
—Que le sommeil et la mort soient avec toi, mon fils! Race industrieuse et opprimée, c'est par moi que tu souffres. Héva fut ma mère; Éblis, l'ange de lumière, a glissé dans son sein l'étincelle qui m'anime et qui a régénéré ma race; Adam, pétri de limon et dépositaire d'une âme captive, Adam m'a nourri. Enfant des Éloïms[1], j'aimai cette ébauche d'Adonaï, et j'ai mis au service des hommes ignorants et débiles l'esprit des géniesqui résident en moi. J'ai nourri mon nourricier sur ses vieux jours, et bercé l'enfance d'Habel ... qu'ils appelaient mon frère. Hélas! hélas!
»Avant d'enseigner le meurtre à la terre, j'avais connu l'ingratitude, l'injustice et les amertumes qui corrompent le cœur. Travaillant sans cesse, arrachant notre nourriture au sol avare, inventant, pour le bonheur des hommes, ces charrues qui contraignent la terre à produire, faisant renaître pour eux, au sein de l'abondance, cet Éden qu'ils avaient perdu; j'avais fait de ma vie un sacrifice. O comble d'iniquité! Adam ne m'aimait pas! Héva se souvenait d'avoir été bannie du paradis pour m'avoir mis an monde, et son cœur, fermé par l'intérêt, était tout à son Habel. Lui, dédaigneux et choyé, me considérait comme le serviteur de chacun: Adonaï était avec lui, que fallait-il de plus? Aussi, tandis que j'arrosais de mes sueurs la terre où il se sentait roi, lui-même, oisif et caressé, il paissait ses troupeaux en sommeillant sons les sycomores. Je me plains: nos parents invoquent l'équité de Dieu; nous lui offrons nos sacrifices, et le mien, des gerbes de blé que j'avais fait éclore, les prémices de l'été! le mien est rejeté avec mépris.... C'est ainsi que ce Dieu jaloux a toujours repoussé le génie inventif et fécond, et donné la puissance avec le droit d'oppression aux esprits vulgaires. Tu sais le reste; mais ce que tu ignores, c'est que la réprobation d'Adonaï, me condamnant à la stérilité, donnait pour épouse au jeune Habel notre sœur Aclinia, dont j'étais aimé. De là provint la première lutte des djinns ou enfants des Éloïms, issus de l'élément du feu, contre les fils d'Adonaï, engendrés du limon.
»J'éteignis le flambeau d'Habel.... Adam se vit renaître plus tard dans la postérité de Seth; et, pour effacer mon crime, je me suis fait bienfaiteur des enfants d'Adam. C'est à notre race, supérieure à la leur, qu'ils doivent tous les arts, l'industrie et les éléments des sciences. Vains efforts! en les instruisant, nous les rendions libres.... Adonaï ne m'a jamais pardonné, et c'est pourquoi il me fait un crime sans pardon d'avoir brisé unvase d'argile, lui qui, dans les eaux du déluge, a noyé tant de milliers d'hommes! lui qui, pour les décimer, leur a suscité tant de tyrans!
Alors, la tombe d'Adam parla.
—C'est toi, dit la voix profonde, toi qui as enfanté le meurtre; Dieu poursuit, dans mes enfants, le sang d'Héva dont tu sors et que tu as versé! C'est à cause de toi que Jéhovah a suscité des prêtres qui ont immolé les hommes, et des rois qui ont sacrifié des prêtres et des soldats. Un jour, il fera naître des empereurs pour broyer les peuples, les prêtres et les rois eux-mêmes, et la postérité des nations dira: «Ce sont les fils de Kaïn! »
Le fils d'Héva s'agita, désespéré.
—Lui aussi! s'écria-t-il; jamais il n'a pardonné.
—Jamais!... répondit la voix.
Et, des profondeurs de l'abîme, on l'entendit gémir encore:
—Habel, mon fils, Habel, Habel!... qu'as-tu fait de ton frère Habel?...
Kaïn roula sur le sol, qui retentit, et les convulsions du désespoir lui déchiraient la poitrine....
Tel est le supplice de Kaïn, parce qu'il a versé le sang.
Saisi de respect, d'amour, de compassion et d'horreur, Adoniram se détourna.
—Qu'avais-je fait, moi? dit, en secouant sa tête coiffée d'une tiare élevée, le vénérable Hénoch. Les hommes erraient comme des troupeaux; je leur appris à tailler les pierres, à bâtir des édifices, à se grouper dans les villes. Le premier, je leur ai révélé le génie des sociétés. J'avais rassemblé des brutes;... je laissai une nation dans ma ville d'Hénochia, dont les ruines étonnent encore les races dégénérées. C'est grâce à moi que Soliman dresse un temple en l'honneur d'Adonaï, et ce temple fera sa perte; car le Dieu des Hébreux, ô mon fils, a reconnu mon génie dans l'œuvre de tes mains.
Adoniram contempla cette grande ombre: Hénoch avait la barbe longue et tressée; sa tiare, ornée de bandes rouges etd'une double rangée d'étoiles, était surmontée d'une pointe terminée en bec de vautour. Deux bandelettes à franges retombaient sur ses cheveux et sa tunique. D'une main, il tenait un long sceptre, et, de l'autre, une équerre. Sa stature colossale dépassait celle de son père Kaïn, Près de lui se tenaient Irad et Maviaël, coiffés de simples bandelettes. Des anneaux s'enroulaient autour de leurs bras: l'un avait jadis emprisonné les fontaines; l'autre avait équarri les cèdres. Mathusaël avait imaginé les caractères écrits et laissé des livres dont s'empara depuis Édris, qui les enfouit dans la terre; les livres duTau. Mathusaël avait sur l'épaule un pallium hiératique; un parazonium armait son flanc, et sur sa ceinture éclatante brillait en traits de feu leTsymbolique qui rallie les ouvriers issus des génies du feu.
Tandis qu'Adoniram contemplait les traits souriants de Lamech, dont les bras étaient couverts par des ailes repliées d'où sortaient deux longues mains appuyées sur la tête de deux jeunes gens accroupis, Tubal-Kaïn, quittant son protégé, avait pris place sur son trône de fer.
—Tu vois la face vénérable de mon père, dit-il à Adoniram. Ceux-ci, dont il caresse la chevelure, sont les enfants d'Ada: Jabel, qui dressa des tentes et apprit à coudre la peau des chameaux, et Jubal, mon frère, qui le premier tendit les cordes du cinnor, de la harpe, et sut en tirer des sons.
—Fils de Lamech et de Sella, répondit Jubal d'une voix harmonieuse comme les vents du soir, tu es plus grand que tes frères, et tu règnes sur tes aïeux. C'est de toi que procèdent les arts de la guerre et de la paix. Tu as réduit les métaux, tu as allumé la première forge. En donnant aux humains l'or, l'argent, le cuivre et l'acier, tu as remplacé par eux l'arbre de science. L'or et le fer les élèveront au comble de la puissance, et leur seront assez funestes pour nous venger d'Adonaï. Honneur à Tubal-Kaïn!
Un bruit formidable répondit de toute part à cette exclamation, répétée au loin par les légions de gnomes, qui reprirentleurs travaux avec une ardeur nouvelle. Les marteaux retentirent sous les voûtes des usines éternelles, et Adoniram ... l'ouvrier, dans ce monde où les ouvriers étaient rois, ressentit une allégresse et un orgueil profonds.
—Enfant de la race des Éloïms, lui dit Tubal-Kaïn, reprends courage, ta gloire est dans la servitude. Tes ancêtres ont rendu redoutable l'industrie humaine, et c'est pourquoi notre race a été condamnée. Elle a combattu deux mille ans; on n'a pu nous détruire, parce que nous sommes d'une essence immortelle; on a réussi à nous vaincre, parce que le sang d'Héva se mêlait à notre sang. Tes aïeux, mes descendants, furent préservés des eaux du déluge. Car, tandis que Jéhovah, préparant notre destruction, les amoncelait dans les réservoirs du ciel, j'ai appelé le feu à mon secours et précipité de rapides courants vers la surface du globe. Par mon ordre, la flamme a dissous les pierres et creusé de longues galeries propres à nous servir de retraites. Ces routes souterraines aboutissaient dans la plaine de Gizèh, non loin de ces rivages où s'est élevé depuis la cité de Memphis. Afin de préserver ces galeries de l'invasion des eaux, j'ai réuni la race des géants, et nos mains ont élevé une immense pyramide qui durera autant que le monde. Les pierres en furent cimentées avec du bitume impénétrable; et l'on n'y pratiqua d'autre ouverture qu'un étroit couloir fermé par une petite porte que je murai moi-même au dernier jour du monde ancien.
»Des demeures souterraines furent creusées dans le roc: on y pénétrait en descendant dans un abîme; elles s'échelonnaient le long d'une galerie basse aboutissant aux régions de l'eau que j'avais emprisonnée dans un grand fleuve propre à désaltérer les hommes et les troupeaux enfouis dans ces retraites. Au delà de ce fleuve, j'avais réuni, dans un vaste espace éclairé par le frottement des métaux contraires, les fruits végétaux qui se nourrissent de la terre.
»C'est là que vécurent à l'abri des eaux les faibles débris de la lignée de Kaïn. Toutes les épreuves que nous avons subieset traversées, il fallut les subir encore pour revoir la lumière, quand les eaux eurent regagné leur lit. Ces routes étaient périlleuses, le climat intérieur dévore. Durant l'aller et le retour, nous laissâmes dans chaque région quelques compagnons. Seul, à la fin, je survécus avec le fils que m'avait donné ma sœur Noéma.
»Je rouvris la pyramide, et j'entrouvris la terre. Quel changement! Le désert!... des animaux rachitiques, des plantes rabougries, un soleil pâle et sans chaleur, et çà et là des amas de boue inféconde où se traînaient des reptiles! Soudain un vent glacial et chargé de miasmes infects pénètre dans ma poitrine et la dessèche. Suffoqué, je le rejette, et l'aspire encore pour ne pas mourir. Je ne sais quel poison froid circule dans mes veines; ma vigueur expire, mes jambes fléchissent, la nuit m'environne, un noir frisson s'empare de moi. Le climat de la terre était changé: le sol, refroidi, ne dégageait plus assez de chaleur pour animer ce qu'il avait fait vivre autrefois. Tel qu'un dauphin enlevé du sein des mers et lancé sur le sable, je sentais mon agonie, et je compris que mon heure était venue....
»Par un suprême instinct de conservation, je voulus fuir, et, rentrant sous la pyramide, j'y perdis connaissance. Elle fut mon tombeau; mon âme alors, délivrée, attirée par le feu intérieur, revint trouver celles de mes pères. Quant à mon fils, à peine adulte, il grandissait encore; il put vivre; mais sa croissance s'arrêta.
«Il fut errant suivant la destinée de notre race, et la femme de Cham[2], second fils de Noé, le trouva plus beau que le fils des hommes. Il la connut: elle mit au monde Koûs, le père de Nemrod, qui enseigna à ses frères l'art de la chasse et fonda Babylone. Ils entreprirent d'élever la tour de Babel; dès lors, Adonaï reconnut le sang de Kaïn et recommença à le persécuter.La race de Nemrod fut de nouveau dispersée. La voix de mon fils achèvera pour toi cette douloureuse histoire.
Adoniram chercha autour de lui le fils de Tubal-Kaïn d'un air inquiet.
—Tu ne le reverras point, repartit le prince des esprits du feu: l'âme de mon enfant est invisible, parce qu'il est mort après le déluge, et que sa forme corporelle appartient à la terre. Il en est ainsi de ses descendants, et ton père, Adoniram, est errant dans l'air enflammé que tu respires.... Oui, ton père.
—Ton père, oui, ton père ..., redit comme un écho, mais avec un accent tendre, une voix qui passa comme un baiser sur le front d'Adoniram.
Et, se retournant, l'artiste pleura.
—Console-toi, dit Tubal-Kaïn, il est plus heureux que moi. Il t'a laissé au berceau, et, comme ton corps n'appartient pas encore à la terre, il jouit du bonheur d'en voir l'image. Mais sois attentif aux paroles de mon fils.
Alors, une voix parla:
—Seul parmi les génies mortels de notre race, j'ai vu le monde avant et après le déluge, et j'ai contemplé la face d'Adonaï. J'espérais la naissance d'un fils, et la froide bise de la terre vieillie oppressait ma poitrine. Une nuit, Dieu m'apparaît: sa face ne peut être décrite. Il me dit:
»—Espère!...
»Dépourvu d'expérience, isolé dans un monde inconnu, je répliquai timide:
»—Seigneur, je crains.
» Il reprit:
»—Cette crainte sera ton salut. Tu dois mourir; ton nom sera ignoré de tes frères et sans écho dans les âges, de toi va naître un fils que tu ne verras pas. De lui sortiront des êtres perdus parmi la foule comme les étoiles errantes à travers le firmament. Souche de géants, j'ai humilié ton corps; tes descendants naîtront faibles; leur vie sera courte; l'isolement sera leur partage. L'âme des génies conservera dans leur sein saprécieuse étincelle, et leur grandeur fera leur supplice. Supérieurs aux hommes, ils en seront les bienfaiteurs et se verront l'objet de leurs dédains; leurs tombes seules seront honorées. Méconnus durant leur séjour sur la terre, ils posséderont l'âpre sentiment de leur force, et ils l'exerceront pour la gloire d'autrui. Sensibles aux malheurs de l'humanité, ils voudront les prévenir, sans se faire écouter. Soumis à des pouvoirs médiocres et vils, ils échoueront à surmonter ces tyrans méprisables. Supérieurs pour leur âme, ils seront le jouet de l'opulence et de la stupidité heureuse. Ils fonderont la renommée des peuples et n'y participeront pas de leur vivant. Géants de l'intelligence, flambeaux du savoir, organes du progrès, lumières des arts, instruments de la liberté, eux seuls resteront esclaves, dédaignés, solitaires. Cœurs tendres, ils seront en butte à l'envie; âmes énergiques, ils seront paralysés pour le bien.... Ils se reconnaîtront entre eux.
»—Dieu cruel! m'écriai-je; du moins, leur vie sera courte et l'âme brisera le corps.
»—Non; car ils nourriront l'espérance, toujours déçue, ravivée sans cesse, et plus ils travailleront à la sueur de leur front, plus les hommes seront ingrats Ils donneront toutes les joies et recevront toutes les douleurs; le fardeau de labeurs dont j'ai chargé la race d'Adam s'appesantira sur leurs épaules; la pauvreté les suivra, la famille sera pour eux compagne de la faim. Complaisants ou rebelles, ils seront constamment avilis, ils travailleront pour tous et dépenseront en vain le génie, l'industrie et la force de leurs bras.
»Jéhovah dit; mon cœur fut brisé; je maudis la nuit qui m'avait rendu père, et j'expirai.
Et la voix s'éteignit, laissant derrière elle une longue traînée de soupirs.
—Tu le vois, tu l'entends, repartit Tubal-Kaïn, et notre exemple t'est offert. Génies bienfaisants, auteurs de la plupart des conquêtes intellectuelles dont l'homme est si fier, nous sommes à ses yeux les maudits, les démons, les esprits du mal.Fils de Kaïn! subis ta destinée; porte-la d'un front imperturbable, et que le Dieu vengeur soit atterré de ta constance. Sois grand devant les hommes et fort devant nous: je t'ai vu près de succomber, mon fils, et j'ai voulu soutenir ta vertu. Les génies du feu viendront à ton aide; ose tout; tu es réservé à la perte de Soliman, ce fidèle serviteur d'Adonaï. De toi naîtra une souche de rois qui restaureront sur la terre, en face de Jéhovah, le culte négligé du feu, cet élément sacré. Quand tu ne seras plus sur la terre, la milice infatigable des ouvriers se ralliera à ton nom, et la phalange des travailleurs, des penseurs abaissera un jour la puissance aveugle des rois, ces ministres despotiques d'Adonaï. Va, mon fils, accomplis tes destinées....
A ces mots, Adoniram se sentit soulevé; le jardin des métaux, ses fleurs étincelantes, ses arbres de lumière, les ateliers immenses et radieux des gnomes, les ruisseaux éclatants d'or, d'argent, de cadmium, de mercure et de naphte se confondirent sous ses pieds en un large sillon de lumière, en un rapide fleuve de feu. Il comprit qu'il filait dans l'espace avec la rapidité d'une étoile. Tout s'obscurcit graduellement: le domaine de ses aïeux lui apparut un instant tel qu'une planète immobile au milieu d'un ciel assombri, un vent frais frappa son visage, il ressentit une secousse, jeta les yeux autour de lui, et se retrouva couché sur le sable, au pied du moule de la mer d'airain, entouré de la lave à demi refroidie, qui projetait encore dans les brumes de la nuit une lueur roussâtre.
—Un rêve! se dit-il; était-ce donc un rêve? Malheureux! ce qui n'est que trop vrai, c'est la perte de mes espérances, la ruine de mes projets, et le déshonneur qui m'attend au lever du soleil....
Mais la vision se retrace avec tant de netteté, qu'il suspecte le doute même dont il est saisi. Tandis qu'il inédite, il relève les yeux et reconnaît devant lui l'ombre colossale de Tubal-Kaïn.
—Génie du feu, s'écrie-t-il, reconduis-moi dans le fond des abîmes. La terre cachera mon opprobre.
—Est-ce ainsi que tu suis mes préceptes? réplique l'ombre d'un ton sévère. Point de vaines paroles; la nuit s'avance, bientôt l'œil flamboyant d'Adonaï va parcourir la terre; il faut se hâter. Faible enfant! t'aurais-je abandonné dans une heure si périlleuse? Sois sans crainte; tes moules sont remplis: la fonte, en élargissant tout à coup l'orifice du four muré de pierres trop peu réfractaires, a fait irruption, et le trop-plein a jailli par-dessus les bords. Tu as cru à une fissure, perdu la tête, jeté de l'eau, et le jet de fonte s'est étoilé.
—Et comment affranchir les bords de la vasque de ces bavures de fonte qui y ont adhéré?
—La fonte est poreuse et conduit moins bien la chaleur que ne le ferait l'acier. Prends un morceau de fonte, chauffe le par un bout, refroidis-le par l'autre, et frappe un coup de masse: le morceau cassera juste entre le chaud et le froid. Les terres et les cristaux sont dans le même cas.
—Maître, je vous écoute.
—Par Éblis! mieux vaudrait me deviner. Ta vasque est brûlante encore: refroidis brusquement ce qui déborde les contours, et sépare les bavures à coups de marteau.
—C'est qu'il faudrait une vigueur....
—Il faut un marteau. Celui de Tubal-Kaïn a ouvert le cratère de l'Etna pour donner un écoulement aux scories de nos usines.
Adoniram entendit le bruit d'un morceau de fer qui tombe; il se baissa et ramassa un marteau pesant, mais parfaitement équilibré pour la main. Il voulut exprimer sa reconnaissance; l'ombre avait disparu, et l'aube naissante avait commencé à dissoudre le feu des étoiles.
Un moment après, les oiseaux qui préludaient à leurs chants prirent la fuite au bruit du marteau d'Adoniram, qui, frappant à coups redoublés sur les bords de la vasque, troublait seul le profond silence qui précède la naissance du jour....
Cetteséanceavait vivement impressionné l'auditoire, quis'accrut le lendemain. On avait parlé des mystères de la montagne de Kaf, qui intéressent toujours vivement les Orientaux. Pour moi, cela m'avait paru aussi classique que la descente d'Énée aux enfers.