Chapter 6

[1]LesÉloïmssont des génies primitifs que les Égyptiens appelaient lesdieux ammonéens. Dans le système des traditions persanes, Adonaï ou Jéhovah (le dieu des Hébreux) n'était que l'un desÉloïms.

[1]LesÉloïmssont des génies primitifs que les Égyptiens appelaient lesdieux ammonéens. Dans le système des traditions persanes, Adonaï ou Jéhovah (le dieu des Hébreux) n'était que l'un desÉloïms.

[2]Selon une tradition du Talmud, ce serait l'épouse même de Noé qui aurait mêlé la race des génies à la race des hommes, en cédant aux séductions d'un esprit issu des dives. Voirle Comte de Gabalis, de l'abbé de Villars.

[2]Selon une tradition du Talmud, ce serait l'épouse même de Noé qui aurait mêlé la race des génies à la race des hommes, en cédant aux séductions d'un esprit issu des dives. Voirle Comte de Gabalis, de l'abbé de Villars.

Le conteur reprit:

C'était l'heure où le Thabor projette son ombre matinale sur le chemin montueux de Béthanie: quelques nuages blancs et diaphanes erraient dans les plaines du ciel, adoucissant la clarté du matin; la rosée azurait encore le tissu des prairies; la brise accompagnait de son murmure dans le feuillage la chanson des oiseaux qui bordaient le sentier de Moria; l'on entrevoyait de loin les tuniques de lin et les robes de gaze d'un cortège de femmes qui, traversant un pont jeté sur le Cédron, gagnèrent les bords d'un ruisseau qu'alimente le lavoir de Siloé. Derrière elles marchaient huit Nubiens portant un riche palanquin, et deux chameaux qui cheminaient chargés en balançant la tête.

La litière était vide; car, ayant, dès l'aurore, quitté, avec ses femmes, les tentes où elle s'était obstinée à demeurer avec sa suite hors des murs de Jérusalem, la reine de Saba, pour mieux goûter le charme de ces fraîches campagnes, avait mis pied à terre.

Jeunes et jolies pour la plupart, les suivantes de Balkis se rendaient de bonne heure à la fontaine pour laver le linge de leur maîtresse, qui, vêtue aussi simplement que ses compagnes, les précédait gaiement avec sa nourrice, tandis que, sur ses pas, cette jeunesse babillait à qui mieux mieux.

—Vos raisons ne me touchent pas, ma fille, disait la nourrice; ce mariage me paraît une folie grave; et, si l'erreur est excusable, c'est pour le plaisir qu'elle donne.

—Morale édifiante! Si le sage Soliman vous entendait ...,

—Est-il donc si sage, n'étant plus jeune, de convoiter la rose des Sabéens?

—Des flatteries! Bonne Sarahil, tu t'y prends trop matin.

—N'éveillez pas ma sévérité encore endormie; je dirais....

—Eh bien, dis!

—Que vous aimez Soliman; et vous l'auriez mérité.

—Je ne sais..., répondit la jeune reine en riant; je me suis sérieusement questionnée à cet égard, et il est probable que le roi ne m'est pas indifférent.

—S'il en était ainsi, vous n'eussiez pas examiné ce point délicat avec tant de scrupule. Non, vous combinez une alliance ... politique, et vous jetez des fleurs sur l'aride sentier des convenances. Soliman a rendu vos États, comme ceux de nous ses voisins, tributaires de sa puissance, et vous rêvez le dessein de les affranchir en vous donnant un maître dont vous comptez faire un esclave. Mais prenez garde!...

—Qu'ai-je à craindre? il m'adore.

—Il professe envers sa noble personne une passion trop vive pour que ses sentiments à votre égard dépassent le désir des sens, et rien n'est plus fragile. Soliman est réfléchi, ambitieux et froid.

—N'est-il pas le plus grand prince de la terre, le plus noble rejeton de la race de Sem, dont je suis issue? Trouve dans le monde un prince plus digne que lui de donner des successeurs à la dynastie des Hémiarites!

—La lignée des Hémiarites, nos aïeux, descend de plus haut que vous ne le pensez. Voyez-vous les enfants de Sem commander aux habitants de l'air?... Enfin, je m'en tiens aux prédictions des oracles: vos destinées ne sont point accomplies, et le signe auquel vous devez reconnaître votre époux n'a point apparu, la huppe n'a point encore traduit la volonté des puissances éternelles qui vous protègent?

—Mon sort dépendra-t-il de la volonté d'un oiseau?

—D'un oiseau unique au monde, dont l'intelligence n'appartient pas aux espèces connues; dont l'âme, le grand prêtreme l'a dit, a été tirée de l'élément du feu. Ce n'est point un animal terrestre, et il relève des djinns (génies).

—Il est vrai, repartit Balkis, que Soliman tente en vain de l'apprivoiser et lui présente inutilement ou l'épaule ou le poing.

—Je crains qu'elle ne s'y repose jamais. Au temps où les animaux étaient soumis,—et, de ceux-là, la race est éteinte,—ils n'obéissaient point aux hommes créés du limon. Ils ne relevaient que des dives, ou des djinns, enfants de l'air ou du feu.... Soliman est de la race formée d'argile par Adonaï.

—Et pourtant la huppe m'obéit ...

Sarahil sourit en hochant la tête: princesse du sang des Hémiarites, et parente du dernier roi, la nourrice de la reine avait approfondi les sciences naturelles: sa prudence égalait sa discrétion et sa bonté.

—Reine, ajouta-t-elle, il est des secrets supérieurs à votre âge, et que les filles de notre maison doivent ignorer avant leur mariage. Si la passion les égare et les fait déchoir, ces mystères leur restent fermés, afin que le vulgaire des hommes en soit éternellement exclu. Qu'il vous suffise de le savoir: Hud-Hud, cette huppe renommée, ne reconnaîtra pour maître que l'époux réservé à la princesse de Saba.

—Vous me ferez maudire celte tyrannie emplumée.

—Qui, peut-être, vous sauvera d'un despote armé du glaive.

—Soliman a reçu ma parole, et, à moins d'attirer sur nous de justes ressentiments,... Sarahil, le sort en est jeté; les délais expirent, et, ce soir même....

—La puissance des Éloïms (les dieux) est grande!... murmura la nourrice.

Pour rompre l'entretien, Balkis, se détournant, se mit à cueillir des jacinthes, des mandragores, des cyclamens qui diapraient le vert de la prairie, et la huppe, qui l'avait suivie en voletant, piétinait autour d'elle avec coquetterie, comme si elle eût cherché son pardon.

Ce repos permit aux femmes attardées de rejoindre leur souveraine. Elles parlaient entre elles du temple d'Adonaï, dont on découvrait les murs, et de la mer d'airain, texte de toutes les conversations depuis quatre jours.

La reine s'empara de ce nouveau sujet, et ses suivantes, curieuses, l'entourèrent. De grands sycomores, qui étendaient au-dessus de leurs têtes de verdoyantes arabesques sur un fond d'azur, enveloppaient ce groupe charmant d'une ombre transparente.

—Rien n'égale l'étonnement dont nous avons été saisis hier au soir, leur disait Balkis. Soliman lui-même en fut muet de stupeur. Trois jours auparavant, tout était perdu; maître Adoniram tombait foudroyé sur les ruines de son œuvre. Sa gloire, trahie, s'écoulait à nos yeux avec les torrents de la lave révoltée; l'artiste était replongé dans le néant.... Maintenant, son nom victorieux retentit sur les collines; ses ouvriers ont entassé au seuil de sa demeure un monceau de palmes, et il est plus grand que jamais dans Israël.

—Le fracas de son triomphe, dit une jeune Sabéenne, a retenti jusqu'à nos tentes, et, troublées du souvenir de la récente catastrophe, ô reine! nous avons tremblé pour vos jours. Vos filles ignorent ce qui s'est passé.

—Sans attendre le refroidissement de la fonte, Adoniram, ainsi me l'a-t-on conté, avait appelé dès le matin les ouvriers découragés. Les chefs mutinés l'entouraient; il les calme en quelques mots: durant trois jours, ils se mettent à l'œuvre, et dégagent les moules pour accélérer le refroidissement de la vasque que l'on croyait brisée. Un profond mystère couvre leur dessein. Le troisième jour, ces innombrables artisans, devançant l'aurore, soulèvent les taureaux et les lions d'airain avec des leviers que la chaleur du métal noircit encore. Ces blocs massifs sont entraînés sous la vasque et ajustés avec une promptitude qui tient du prodige; la mer d'airain, évidée, isolée de ses supports, se dégage et s'assied sur ses vingt-quatre cariatides; et, tandis que Jérusalem déploie tant de frais inutiles,l'œuvre admirable resplendit aux regards étonnés de ceux qui l'ont accomplie. Soudain, les barrières dressées par les ouvriers s'abattent: la foule se précipite; le bruit se propage jusqu'au palais. Soliman craint une sédition; il accourt, et je l'accompagne. Un peuple immense se presse sur nos pas. Cent mille ouvriers en délire et couronnés de palmes vertes nous accueillent. Soliman ne peut en croire ses yeux. La ville entière élève jusqu'aux nues le nom d'Adoniram.

—Quel triomphe! et qu'il doit être heureux!

—Lui! génie bizarre! âme profonde et mystérieuse!... A ma demande, on l'appelle, on le cherche, les ouvriers se précipitent de tous côtés ... vains efforts! Dédaigneux de sa victoire, Adoniram se cache; il se dérobe à la louange: l'astre s'est éclipsé. «Allons, dit Soliman, le roi du peuple nous a disgraciés.» Pour moi, en quittant ce champ de bataille du génie, j'avais l'âme triste et la pensée remplie du souvenir de ce mortel, si grand par ses œuvres, plus grand encore par son absence en un moment pareil.

—Je l'ai vu passer l'autre jour, reprit une vierge de Saba; la flamme de ses yeux a effleuré mes joues et les a rougies: il a la majesté d'un roi.

—Sa beauté, poursuivit une de ses compagnes, est supérieure à celle des enfants des hommes; sa stature est imposante et son aspect éblouit. Tels ma pensée se représente les dieux et les génies.

—Plus d'une, parmi vous, à ce que je suppose, unirait volontiers sa destinée à celle du noble Adoniram?

—O reine! que sommes-nous devant la face d'un si haut personnage? Son âme est dans les nuées, et ce cœur si fier ne descendrait pas jusqu'à nous.

Des jasmins en fleur que dominaient des térébinthes et des acacias, parmi lesquels de rares palmiers inclinaient leurs chapiteaux blêmes, encadraient le lavoir de Siloé. Là croissaient la marjolaine, les iris gris, le thym, la verveine et la rose ardente de Saaron. Sous ces massifs de buissons étoiles, s'étendaient,çà et là, des bancs séculaires au pied desquels gazouillaient des sources d'eau vive, tributaires de la fontaine. Ces lieux de repos étaient pavoisés de lianes qui s'enroulaient aux branches. Les apios aux grappes rougeâtres et parfumées, les glycines bleues s'élançaient, en festons musqués et gracieux, jusqu'aux cimes des pâles et tremblants ébéniers.

Au moment où le cortège de la reine de Saba envahit les abords de la fontaine, surpris dans sa méditation, un homme, assis sur le bord du lavoir, où il abandonnait une main aux caresses de l'onde, se leva, dans l'intention de s'éloigner. Balkis était devant lui; il leva les yeux au ciel, et se détourna plus vivement.

Mais elle, plus rapide encore, et se plaçant devant lui:

—Maître Adoniram, dit-elle, pourquoi m'éviter?

—Je n'ai jamais recherché le monde, répondit l'artiste, et je crains le visage des rois.

—S'offre-t-il donc en ce moment si terrible? répliqua la reine avec une douceur pénétrante qui arracha un regard au jeune homme.

Ce qu'il découvrit était loin de le rassurer. La reine avait déposé les insignes de la grandeur, et la femme, dans la simplicité de ses atours du matin, n'était que plus redoutable. Elle avait emprisonné ses cheveux sous le pli d'un long voile flottant, sa robe diaphane et blanche, soulevée par la brise curieuse, laissait entrevoir un sein moulé sur la conque d'une coupe. Sous cette parure simple, la jeunesse de Balkis semblait plus tendre, plus enjouée, et le respect ne contenait plus l'admiration ni le désir. Ces grâces touchantes qui s'ignoraient, ce visage enfantin, cet air virginal, exercèrent sur le cœur d'Adoniram une impression nouvelle et profonde.

—A quoi bon me retenir? dit-il avec amertume. Mes maux suffisent à mes forces, et vous n'avez à m'offrir qu'un surcroît de peines. Votre esprit est léger, votre faveur passagère, et vous n'en présentez le piège que pour tourmenter plus cruellementceux qu'il a rendus captifs.... Adieu, reine qui si vite oubliez, et qui n'enseignez pas votre secret.

Après ces derniers mots, prononcés avec mélancolie, Adoniram jeta un regard sur Balkis. Un trouble soudain la saisit. Vive par nature et volontaire par l'habitude du commandement, elle ne voulut pas être quittée. Elle s'arma de toute sa coquetterie pour répondre:

—Adoniram, vous êtes un ingrat.

C'était un homme ferme; il ne se rendit pas.

—Il est vrai: j'aurais tort de ne pas me souvenir: le désespoir m'a visité une heure dans ma vie, et vous l'avez mise à profit pour m'accabler auprès de mon maître, de mon ennemi.

—Il était là!... murmura la reine honteuse et repentante.

—Votre vie était en péril; j'avais couru me placer devant vous.

—Tant de sollicitude en un péril si grand! observa la princesse, et pour quelle récompense!

La candeur, la bonté de la reine lui faisaient un devoir d'être attendrie, et le dédain mérité de ce grand homme outragé lui creusait une blessure saignante.

—Quant à Soliman-Ben-Daoud, reprit le statuaire, son opinion m'inquiétait peu: race parasite, envieuse et servile, travestie sous la pourpre.... Mon pouvoir est à l'abri de ses fantaisies. Quant aux autres qui vomissaient l'injure autour de moi, cent mille insensés sans force ni vertu, j'en fais moins de compte que d'un essaim de mouches bourdonnantes.... Mais vous, reine, vous que j'avais seule distinguée dans cette foule, vous que mon estime avait placée si haut!... mon cœur, ce cœur que rien jusque-là n'avait touché, s'est déchiré, et je le regrette peu.... Mais la société des humains m'est devenue odieuse. Que me font désormais des louanges ou des outrages qui se suivent de si près et se mêlent sur les mêmes lèvres comme l'absinthe et le miel!

—Vous êtes rigoureux au repentir! faut-il implorer votre merci, et ne suffit-il pas...?

—Non; c'est le succès que vous courtisez: si j'étais à terre, votre pied foulerait mon front.

—Maintenant?... A mon tour, non, et mille fois non.

—Eh bien, laissez-moi briser mon œuvre, la mutiler et replacer l'opprobre sur ma tête. Je reviendrai suivi des huées de la foule; et, si votre pensée me reste fidèle, mon déshonneur sera le plus beau jour de ma vie.

—Allez, faites! s'écria Balkis avec un entraînement qu'elle n'eut pas le temps de réprimer.

Adoniram ne put maîtriser un cri de joie, et la reine entrevit les conséquences d'un si redoutable engagement. Adoniram se tenait majestueux devant elle, non plus sous l'habit commun aux ouvriers, mais dans le costume hiérarchique du rang qu'il occupait à la tête du peuple des travailleurs. Une tunique blanche plissée autour de son buste, dessiné par une large ceinture passementée d'or, rehaussait sa stature. A son bras droit s'enroulait un serpent d'acier, sur la crête duquel brillait une escarboucle, et, à demi voilé par une coiffure conique, d'où se déployaient deux larges bandelettes retombant sur la poitrine, son front semblait dédaigner une couronne.

Un moment, la reine, éblouie, s'était fait illusion sur le rang de cet homme hardi; la réflexion lui vint; elle sut s'arrêter, mais ne put surmonter le respect étrange dont elle s'était sentie dominée.

—Asseyez-vous, dit-elle; revenons à des sentiments plus calmes, dût votre esprit défiant s'irriter; votre gloire m'est chère; ne détruisez rien. Ce sacrifice, vous l'avez offert; il est consommé pour moi. Mon honneur en serait compromis, et vous le savez, maître, ma réputation est désormais solidaire de la dignité du roi Soliman.

—Je l'avais oublié, murmura l'artiste avec indifférence. Il me semble avoir ouï conter que la reine de Saba doit épouser le descendant d'une aventurière de Moab, le fils du berger Daoud et de Bethsabée, veuve adultère du centenier Uriah.

Riche alliance ... qui va certes régénérer le sang divin des Hémiarites!

La colère empourpra les joues de la jeune fille, d'autant plus que sa nourrice, Sarahil, ayant distribué les travaux aux suivantes de la reine, alignées et courbées sur le lavoir, avait entendu cette réponse, elle si opposée au projet de Soliman.

—Cette union n'a point l'assentiment d'Adoniram? risposta Balkis avec un dédain affecté.

—Au contraire, et vous le voyez bien.

—Comment?

—Si elle me déplaisait, j'aurais déjà détrôné Soliman, et vous le traiteriez comme vous m'avez traité; vous n'y songeriez plus, car vous ne l'aimez pas.

—Qui vous le donne à croire?

—Vous vous sentez supérieure à lui; vous l'avez humilié, il ne vous pardonnera pas, et l'aversion n'engendre pas l'amour.

—Tant d'audace....

—On ne craint ... que ce que l'on aime.

La reine éprouva une terrible envie de se faire craindre.

La pensée des futurs ressentiments du roi des Hébreux, avec qui elle en avait usé si librement, l'avait jusque-là trouvée incrédule, et sa nourrice y avait épuisé son éloquence. Cette objection, maintenant, lui paraissait mieux fondée. Elle y revint en ces termes:

—Il ne me sied point d'écouter vos insinuations contre mon hôte, mon ...

Adoniram l'interrompit.

—Reine, je n'aime pas les hommes, moi, et je les connais. Celui-là, je l'ai pratiqué pendant longues années. Sous la fourrure d'un agneau, c'est un tigre muselé par les prêtres et qui ronge doucement sa muselière. Jusqu'ici, il s'est borné à faire assassiner son frère Adonias: c'est peu! ... mais il n'a pas d'autres parents.

—On croirait vraiment, articula Sarahil jetant l'huile sur le feu, que maître Adoniram est jaloux du roi.

Depuis un moment, cette femme le contemplait avec attention.

—Madame, répliqua l'artiste, si Soliman n'était d'une race inférieure à la mienne, j'abaisserais peut-être mes regards sur lui; mais le choix de la reine m'apprend qu'elle n'est pas née pour un autre....

Saharil ouvrit des yeux étonnés, et, se plaçant derrière la reine, figura dans l'air, aux yeux de l'artiste, un signe mystique qu'il ne comprit pas, mais qui le fit tressaillir.

—Reine, s'écria-t-il encore en appuyant sur chaque mot, mes accusations, en vous laissant indifférente, ont éclairci mes doutes. Dorénavant je m'abstiendrai de nuire dans votre esprit à ce roi qui n'y tient aucune place....

—Enfin, maître, à quoi bon me presser ainsi? Lors même que je n'aimerais pas le roi Soliman....

—Avant notre entretien, interrompit à voix basse et avec émotion l'artiste, vous aviez cru l'aimer.

Saharil s'éloigna, et la reine se détourna confuse.

—Ah! de grâce, madame, laissons ces discours: c'est la foudre que j'attire sur ma tête! Un mot, errant sur vos lèvres, recèle pour moi la vie ou la mort. Oh! ne parlez pas! Je me suis efforcé d'arriver à cet instant suprême, et c'est moi qui l'éloigne. Laissez-moi le doute; mon courage est vaincu, je tremble. Ce sacrifice, il faut m'y préparer. Tant de grâces, tant de jeunesse et de beauté rayonnent en vous, hélas! ... et qui suis-je à vos yeux? Non, non, dussé-je y perdre un bonheur ... inespéré, retenez votre souffle, qui peut jeter à mon oreille une parole qui tue. Ce cœur faible n'a jamais battu; sa première angoisse le brise, et il me semble que je vais mourir.

Balkis n'était guère mieux assurée, un coup d'œil furtif sur Adoniram lui montra cet homme si énergique, si puissant et si fier, pâle, respectueux, sans force, et la mort sur les lèvres. Victorieuse et touchée, heureuse et tremblante, le monde disparut à ses yeux.

—Hélas! balbutia cette fille royale, moi non plus, je n'ai jamais aimé.

Sa voix expira sans qu'Adoniram, craignant de s'éveiller d'un rêve, osât troubler ce silence.

Bientôt Sarahil se rapprocha, et tous deux comprirent qu'il fallait parler, sous peine de se trahir. La huppe voltigeait çà et là autour du statuaire, qui s'empara de ce sujet.

—Que cet oiseau est d'un plumage éclatant! dit-il d'un air distrait; le possédez vous depuis longtemps?

Ce fut Saharil qui répondit, sans détourner sa vue du sculpteur Adoniram:

—Cet oiseau est l'unique rejeton d'une espèce à laquelle, comme aux autres habitants des airs, commandait la race des génies. Conservée on ne sait par quel prodige, la huppe, depuis un temps immémorial, obéit aux princes hémiarites. C'est par son entremise que la reine rassemble à son gré les oiseaux du ciel.

Cette confidence produisit un effet singulier sur la physionomie d'Adoniram, qui contempla Balkis avec un mélange de joie et d'attendrissement.

—C'est un animal capricieux, dit-elle. En vain Soliman l'a-t-il accablée de caresses, de friandises, la huppe lui échappe avec obstination, et il n'a pu obtenir qu'elle vînt se poser sur son poing.

Adoniram réfléchit un instant, parut frappé d'une inspiration et sourit. Sarahil devint plus attentive encore.

Il se lève, prononce le nom de la huppe, qui, perchée sur un buisson, reste immobile et le regarde de côté. Faisant un pas, il trace dans les airs leTaumystérieux, et l'oiseau, déployant ses ailes, voltige sur sa tête, et se pose avec docilité sur son poing.

—Mes soupçons étaient fondés, dit Sarahil; l'oracle est accompli.

—Ombres sacrées de mes ancêtres! ô Tubal-Kaïn, mon père! vous ne m'avez point trompé! Balkis, esprit de lumière,ma sœur, mon épouse, enfin je vous ai trouvée! Seuls sur la terre, vous et moi, nous commandons à ce messager ailé des génies du feu dont nous sommes descendus.

—Quoi! seigneur, Adoniram serait ...?

—Le dernier rejeton des Koûs, petit-fils de Tubal-Kaïn, dont vous êtes issue par Saba, frère de Nemrod le chasseur et trisaïeul des Hémiarites.... Et le secret de notre origine doit rester caché aux enfants de Sem, pétris du limon de la terre.

—Il faut bien que je m'incline devant mon maître, dit Balkis en lui tendant la main, puisque, d'après l'arrêt du destin, il ne m'est pas permis d'accueillir un autre amour que celui d'Adoniram.

—Ah! répondit-il en tombant à ses genoux, c'est de Balkis seule que je veux recevoir un bien si précieux! Mon cœur a volé au-devant du vôtre, et, dès l'heure où vous m'êtes déjà apparue, j'ai été votre esclave.

Cet entretien eût duré longtemps, si Sarahil, douée de la prudence de son âge, ne l'eût interrompu en ces termes:

—Ajournez ces tendres aveux; des soins difficiles vont fondre sur vous, et plus d'un péril vous menace. Par la vertu d'Adonaï, les fils de Noé sont maîtres de la terre, et leur pouvoir s'étend sur vos existences mortelles. Soliman est absolu dans ses États, dont les nôtres sont tributaires. Ses armées sont redoutables, son orgueil est immense; Adonaï le protège; il a des espions nombreux. Cherchons le moyen de fuir de ce dangereux séjour, et, jusque-là, de la prudence. N'oubliez pas, ma fille, que Soliman vous attend ce soir à l'hôtel de Sion.... Se dégager et rompre, ce serait l'irriter et éveiller le soupçon. Demandez un délai pour aujourd'hui seulement, fondé sur l'apparition de présages contraires. Demain, le grand prêtre vous fournira un nouveau prétexte. Votre étude sera de charmer l'impatience du grand Soliman. Quant à vous, Adoniram, quittez vos servantes: la matinée s'avance; déjà la muraille neuve qui domine la source de Siloé se couvre de soldats; le soleil, qui nous cherche, va porter leurs regards sur nous.Quand le disque de la lune percera le ciel au-dessus des coteaux d'Éphraïm, traversez le Cédron, et approchez-vous de notre camp jusqu'au bosquet d'oliviers qui en masque les tentes aux habitants des deux collines. Là, nous prendrons conseil de la sagesse et de la réflexion.

Ils se séparèrent à regret: Balkis rejoignit sa suite, et Adoniram la suivit des yeux jusqu'au moment où elle disparut dans le feuillage des lauriers-roses.

A la séance suivante, le conteur reprit:

Soliman et le grand prêtre des Hébreux s'entretenaient depuis quelque temps sous les parvis du temple.

—Il le faut bien, dit avec dépit le pontife Sadoc à son roi, et vous n'avez que faire de mon consentement à ce nouveau délai. Comment célébrer un mariage, si la fiancée n'est pas là?

—Vénérable Sadoc, reprit le prince avec un soupir, ces retards décevants me touchent plus que vous, et je les subis avec patience.

—A la bonne heure; mais, moi, je ne suis pas amoureux, dit le lévite en passant sa main sèche et pâle, veinée de lignes bleues, sur sa longue barbe blanche et fourchue.

—C'est pourquoi vous devriez être plus calme.

—Eh quoi! repartit Sadoc, depuis quatre jours, hommes d'armes et lévites sont sur pied; les holocaustes volontaires sont prêts; le feu brûle inutilement sur l'autel, et, au moment solennel, il faut tout ajourner. Prêtres et roi sont à la merci des caprices d'une femme étrangère, qui nous promène de prétexte en prétexte et se joue de notre crédulité.

Ce qui humiliait le grand prêtre, c'était de se couvrir inutilement chaque jour des ornements pontificaux, et d'être obligé de s'en dépouiller ensuite sans avoir fait briller, aux yeux de la cour des Sabéens, la pompe hiératique des cérémoniesd'Israël. Il promenait, agité, le long du parvis intérieur du temple, son costume splendide devant Soliman consterné.

Pour cette auguste cérémonie, Sadoc avait revêtu sa robe de lin, sa ceinture brodée, son éphod ouvert sur chaque épaule; tunique d'or, d'hyacinthe et d'écarlate deux fois teinte, sur laquelle brillaient deux onyx, où le lapidaire avait gravé les noms des douze tribus. Suspendu par des rubans d'hyacinthe et des anneaux d'or ciselé, le rational étincelait sur sa poitrine; il était carré, long d'une palme et bordé d'un rang de sardoines, de topazes et d'émeraudes, d'un second rang d'escarboucles, de saphirs et de jaspe; d'une troisième rangée de ligures, d'améthystes et d'agates; d'une quatrième, enfin, de chrysolithes, d'onyx et de béryls. La tunique de l'éphod, d'un violet clair, ouverte au milieu, était bordée de petites grenades d'hyacinthe et de pourpre, alternées de sonnettes en or fin. Le front du pontife était ceint d'une tiare terminée en croissant, d'un tissu de lin, brodé de perles, et sur la partie antérieure de laquelle resplendissait, rattachée avec un ruban couleur d'hyacinthe, une lame d'or bruni, portant ces mots gravés en creux:ADONAÏ EST SAINT.

Et il fallait deux heures et six serviteurs des lévites pour revêtir Sadoc de ces ajustements sacrés, rattachés par des chaînettes, des nœuds mystiques et des agrafes d'orfèvrerie. Ce costume était sacré; il n'était permis d'y porter la main qu'aux lévites; et c'est Adonaï lui-même qui en avait dicté le dessin à Moussa-Ben-Amran (Moïse), son serviteur.

Depuis quatre jours donc, les atours pontificaux des successeurs de Melchisédech recevaient un affront quotidien sur les épaules du respectable Sadoc, d'autant plus irrité, que, consacrant, bien malgré lui, l'hymen de Soliman avec la reine de Saba, le déboire devenait assurément plus vif.

Cette union lui paraissait dangereuse pour la religion des Hébreux et la puissance du sacerdoce. La reine Balkis était instruite.... Il trouvait que les prêtres sabéens lui avaient permis de connaître bien des choses qu'un souverain prudemmentélevé doit ignorer; et il suspectait l'influence d'une reine versée dans l'art difficile de commander aux oiseaux. Ces mariages mixtes qui exposent la foi aux atteintes permanentes d'un conjoint sceptique n'agréaient jamais aux pontifes. Et Sadoc, qui avait à grand'peine modéré en Soliman l'orgueil de savoir, en lui persuadant qu'il n'avait plus rien à apprendre, tremblait que le monarque ne reconnût combien de choses il ignorait.

Cette pensée était d'autant plus judicieuse, que Soliman en était déjà aux réflexions, et trouvait ses ministres à la fois moins subtils et plus despotes que ceux de la reine. La confiance de Ben-Daoud était ébranlée; il avait, depuis quelques jours, des secrets pour Sadoc, et ne le consultait plus. Le fâcheux, dans les pays où la religion est subordonnée aux prêtres et personnifiée en eux, c'est que, du jour où le pontife vient à faillir, et tout mortel est fragile, la foi s'écroule avec lui, et Dieu même s'éclipse avec son orgueilleux et funeste soutien.

Circonspect, ombrageux, mais peu pénétrant, Sadoc s'était maintenu sans peine, ayant le bonheur de n'avoir que peu d'idées. Étendant l'interprétation de la loi au gré des passions du prince, il les justifiait avec une complaisance dogmatique, basse, mais pointilleuse pour la forme; de la sorte, Soliman subissait le joug avec docilité.... Et penser qu'une jeune fille de l'Yémen et un oiseau maudit risquaient de renverser l'édifice d'une si prudente éducation!

Les accuser de magie, n'était-ce pas confesser la puissance des sciences occultes, si dédaigneusement niées? Sadoc était dans un véritable embarras. Il avait, en outre, d'autres soucis: le pouvoir exercé par Adoniram sur les ouvriers inquiétait le grand prêtre, à bon droit alarmé de toute domination occulte et cabalistique. Néanmoins, Sadoc avait constamment empêché son royal élève de congédier l'unique artiste capable d élever au dieu Adonaï le temple le plus magnifique du monde, et d'attirer au pied de l'autel de Jérusalem l'admiration et les offrandes de tous les peuples de l'Orient. Pour perdre Adoniram, Sadoc attendait la fin des travaux, se bornant jusque-là à entretenirla défiance ombrageuse de Soliman. Depuis quelques jours, la situation s'était aggravée. Dans tout l'éclat d'un triomphe inespéré, impossible, miraculeux, Adoniram, on s'en souvient, avait disparu. Cette absence étonnait toute la cour, hormis, apparemment, le roi, qui n'en avait point parlé à son grand prêtre; retenue inaccoutumée.

De sorte que le vénérable Sadoc, se voyant inutile, et résolu à rester nécessaire, était réduit à combiner, parmi de vagues déclamations prophétiques, des réticences d'oracle propres à faire impression sur l'imagination du prince. Soliman aimait assez les discours, surtout parce qu'ils lui offraient l'occasion d'en résumer le sens en trois ou quatre proverbes. Or, dans cette circonstance, les sentences de l'Ecclésiaste, loin de se mouler sur les homélies de Sadoc, ne roulaient que sur l'utilité de l'œil du maître, de la défiance, et sur le malheur des rois livrés à la ruse, au mensonge et à l'intérêt. Et Sadoc, troublé, se repliait dans les profondeurs de l'inintelligible.

—Bien que vous parliez à merveille, dit Soliman, ce n'est point pour jouir de cette éloquence que je suis venu vous trouver dans le temple: malheur au roi qui se nourrit de paroles! Trois inconnus vont se présenter ici, demander à m'entretenir, et ils seront entendus, car je sais leur dessein. Pour cette audience, j'ai choisi ce lieu; il importait que leur démarche restât secrète.

—Ces hommes, seigneur, quels sont-ils?

—Des gens instruits de ce que les rois ignorent: on peut apprendre beaucoup avec eux.

Bientôt, trois artisans, introduits dans le parvis intérieur du temple, se prosternèrent aux pieds de Soliman. Leur attitude était contrainte et leur regard inquiet.

—Que la vérité soit sur vos lèvres, leur dit Soliman, et n'espérez pas en imposer au roi: vos plus secrètes pensées lui sont connues. Toi, Phanor, simple ouvrier du corps des maçons, tu es l'ennemi d'Adoniram, parce que tu hais la suprématie des mineurs, et, pour anéantir l'œuvre de ton maître, tu as mêlédes pierres combustibles aux briques de ses fourneaux. Amrou, compagnon parmi les charpentiers, tu as fait plonger les solives dans la flamme, pour affaiblir les bases de la mer d'airain. Quant à toi, Méthousaël, le mineur de la tribu de Ruben, tu as aigri la fonte en y jetant des laves sulfureuses, recueillies aux rives du lac de Gomorrhe. Tous trois, vous aspirez vainement an titre et au salaire des maîtres. Vous le voyez, ma pénétration atteint le mystère de vos actions les plus cachées.

—Grand roi, répondit Phanor épouvanté, c'est une calomnie d'Adoniram, qui a tramé notre perte.

—Adoniram ignore un complot connu de moi seul. Sachez-le, rien n'échappe à la sagacité de ceux qu'Adonaï protège.

L'étonnement de Sadoc apprit à Soliman que son grand prêtre faisait peu de fond sur la faveur d'Adonaï.

—C'est donc en pure perte, reprit le roi, que vous déguiseriez la vérité. Ce que vous allez révéler m'est connu, et c'est votre fidélité que l'on met à l'épreuve. Qu'Amrou prenne le premier la parole.

—Seigneur, dit Amrou, non moins effrayé que ses complices, j'ai exercé la surveillance la plus absolue sur les ateliers, les chantiers et les usines. Adoniram n'y a pas paru une seule fois.

—Moi, continua Phanor, j'ai eu l'idée de me cacher, à la nuit tombante, dans le tombeau du prince Absalon-Ben-Daoud, sur le chemin qui conduit de Moria au camp des Sabéens. Vers la troisième heure de la nuit, un homme vêtu d'une robe longue et coiffé d'un turban comme en portent ceux de l'Yémen, a passé devant moi; je me suis avancé et j'ai reconnu Adoniram; il allait du côté des tentes de la reine, et, comme il m'avait aperçu, je n'ai osé le suivre.

—Seigneur, poursuivit à son tour Méthousaël, vous savez tout et la sagesse habite en votre esprit; je parlerai en toute sincérité. Si mes révélations sont de nature à coûter la vie de ceux qui pénètrent de si terribles mystères, daignez éloigner mes compagnons, afin que mes paroles retombent sur moi seulement.

Dès que le mineur se vit seul en présence du roi et du grand prêtre, il se prosterna et dit:

—Seigneur, étendez votre sceptre afin que je ne meure point.

Soliman étendit la main et répondit:

—Ta bonne foi te sauve; ne crains rien, Méthousaël, de la tribu de Ruben!

—Le front couvert d'un cafetan, le visage enduit d'une teinture sombre, je me suis mêlé, à la faveur de la nuit, aux eunuques noirs qui entourent la princesse: Adoniram s'est glissé dans l'ombre jusqu'à ses pieds; il l'a longuement entretenue, et le vent du soir a porté jusqu'à mon oreille le frémissement de leurs paroles; une heure avant l'aube, je me suis esquivé: Adoniram était encore avec la princesse....

Soliman contint une colère dont Méthousaël reconnut les signes sur ses prunelles.

—O roi! s'écria-t-il, j'ai dû obéir; mais permettez-moi de ne rien ajouter.

—Poursuis! je te l'ordonne.

—Seigneur, l'intérêt de votre gloire est cher à vos sujets. Je périrai s'il le faut; niais mon maître ne sera point le jouet de ces étrangers perfides. Le grand prêtre des Sabéens, la nourrice et deux des femmes de la reine sont dans le secret de ces amours. Si j'ai bien compris, Adoniram n'est point ce qu'il paraît être, et il est investi, ainsi que la princesse, d'une puissance magique. C'est par là qu'elle commande aux habitants de l'air, comme l'artiste aux esprits du feu. Néanmoins, ces êtres si favorisés redoutent votre pouvoir sur les génies, pouvoir dont vous êtes doué à votre insu. Sarahil a parlé d'un anneau constellé dont elle a expliqué les propriétés merveilleuses à la reine étonnée, et l'on a déploré à ce sujet une imprudence de Balkis. Je n'ai pu saisir le fond de l'entretien, car on avait baissé la voix, et j'aurais craint de me perdre en m'approchant de trop près. Bientôt Sarahil, le grand prêtre, les suivantes, se sont retirés en fléchissant le genou devant Adoniram, qui,comme je l'ai dit, est resté seul avec la reine de Saba. O roi! puissé-je trouver grâce à vos yeux, car la tromperie n'a point effleuré mes lèvres!

—De quel droit penses-tu donc sonder les intentions de ton maître? Quel que soit notre arrêt, il sera juste.... Que cet homme soit enfermé dans le temple comme ses compagnons; il ne communiquera point avec eux, jusqu'au moment où nous ordonnerons de leur sort.

Qui pourrait dépeindre la stupeur du grand prêtre Sadoc, tandis que les muets, prompts et discrets exécuteurs des volontés de Soliman, entraînaient Méthousaël terrifié?

—Vous le voyez, respectable Sadoc, reprit le monarque avec amertume, votre prudence n'a rien pénétré; sourd à nos prières, peu touché de nos sacrifices, Adonaï n'a point daigné éclairer ses serviteurs, et c'est moi seul, à l'aide de mes propres forces, qui ai dévoilé la trame de mes ennemis. Eux, cependant, ils commandent aux puissances occultes. Ils ont des dieux fidèles ... et le mien m'abandonne!

—Parce que vous le dédaignez pour rechercher l'union d'une femme étrangère. O roi, bannissez de votre âme un sentiment impur, et vos adversaires vous seront livrés. Mais comment s'emparer de cet Adoniram qui se rend invisible, et de cette reine que l'hospitalité protége?

—Se venger d'une femme est au-dessous de la dignité de Soliman. Quant à son complice, dans un instant vous le verrez paraître. Ce matin même, il m'a fait demander audience, et c'est ici que je l'attends.

—Adonaï nous favorise. O roi! qu'il ne sorte pas de cette enceinte!

—S'il vient à nous sans crainte, soyez assuré que ses défenseurs ne sont pas loin; mais point d'aveugle précipitation: ces trois hommes sont ses mortels ennemis. L'envie, la cupidité ont aigri leur cœur. Ils ont peut-être calomnié la reine.... Je l'aime, Sadoc, et ce n'est point sur les honteux propos de trois misérables que je ferai à celte princesse l'injure de lacroire souillée d'une passion dégradante.... Mais, redoutant les sourdes menées d'Adoniram, si puissant parmi le peuple, j'ai fait surveiller ce mystérieux personnage.

—Ainsi, vous supposez qu'il n'a point vu la reine?

—Je suis persuadé qu'il l'a entretenue en secret. Elle est curieuse, enthousiaste des arts, ambitieuse de renommée, et tributaire de ma couronne. Son dessein est-il d'embaucher l'artiste, et de l'employer dans son pays à quelque magnifique entreprise, ou bien d'enrôler, par son entremise, une armée pour s'opposer à la mienne, afin de s'affranchir du tribut? Je l'ignore.... Pour ce qui est de leurs amours prétendues, n'ai-je pas la parole de la reine? Cependant, j'en conviens, une seule de ces suppositions suffit à démontrer que cet homme est dangereux.... J'aviserai....

Comme il parlait de ce ton ferme en présence de Sadoc, consterné de voir son autel dédaigné et son influence évanouie, les muets reparurent avec leurs coiffures blanches, de forme sphérique, leurs jaquettes d'écailles, leurs larges ceintures où pendaient un poignard et leur sabre recourbé. Ils échangèrent un signe avec Soliman, et Adoniram se montra sur le seuil. Six hommes, parmi les siens, l'avaient escorté jusque-là; il leur glissa quelques mots à voix basse, et ils se retirèrent.

Adoniram s'avança d'un pas lent, et avec un visage assuré, jusqu'au siège massif où reposait le roi de Jérusalem. Après un salut respectueux, l'artiste attendit, suivant l'usage, que Soliman l'exhortât à parler.

—Enfin, maître, lui dit le prince, vous daignez, souscrivant à nos vœux, nous donner l'occasion de vous féliciter d'un triomphe ... inespéré, et de vous témoigner notre gratitude. L'œuvre est digne de moi; digne de vous, c'est plus encore. Quant à votre récompense, elle ne saurait être assez éclatante; désignez-la vous-même: que souhaitez-vous de Soliman?

—Mon congé, seigneur: les travaux touchent à leur terme; on peut achever sans moi. Ma destinée est de courir le monde; elle m'appelle sous d'autres cieux, et je remets entre vos mains l'autorité dont vous m'avez investi. Ma récompense, c'est le monument que je laisse, et l'honneur d'avoir servi d'interprète aux nobles desseins d'un si grand roi.

—Votre demande nous afflige. J'espérais vous garder parmi nous avec un rang éminent à ma cour.

—Mon caractère, seigneur, répondrait mal à vos bontés,. Indépendant par nature, solitaire par vocation, indifférent aux honneurs pour lesquels je ne suis point né, je mettrais souvent votre indulgence à l'épreuve. Les rois ont l'humeur inégale; l'envie les environne et les assiège; la fortune est inconstante: je l'ai trop éprouvé. Ce que vous appelez mon triomphe et ma gloire n'a-t-il pas failli me coûter l'honneur, peut-être la vie?

—Je n'ai considéré comme échouée votre entreprise qu'au moment où votre voix a proclamé le résultat fatal, et je ne me targuerai point d'un ascendant supérieur au vôtre sur les esprits du feu....

—Nul ne gouverne ces esprits-là, si toutefois ils existent. Au surplus, ces mystères sont plus à la portée du respectable Sadoc que d'un simple artisan. Ce qui s'est passé durant cette nuit terrible, je l'ignore: la marche de l'opération a confondu mes prévisions. Seulement, seigneur, dans une heure d'angoisse, j'ai attendu vainement vos consolations, votre appui, et c'est pourquoi, au jour du succès, je n'ai plus songé à attendre vos éloges.

—Maître, c'est du ressentiment et de l'orgueil.

—Non, seigneur, c'est de l'humble et sincère équité. De la nuit où j'ai coulé la mer d'airain jusqu'au jour où je l'ai découverte, mon mérite n'a certes rien gagné, rien perdu. Le succès fait toute la différence ..., et, comme vous l'avez vu, le succès est dans la main de Dieu. Adonaï vous aime; il a ététouché de vos prières, et c'est moi, seigneur, qui dois vous féliciter et vous crier merci!

—Qui me délivrera de l'ironie de cet homme? pensait Soliman. —Vous me quittez sans doute pour accomplir ailleurs d'autres merveilles? demanda-t-il.

—Naguère encore, seigneur, je l'aurais juré. Des mondes s'agitaient dans ma tête embrasée; mes rêves entrevoyaient des blocs de granit, des palais souterrains avec des forêts de colonnes, et la durée de nos travaux me pesait. Aujourd'hui, ma verve s'apaise, la fatigue me berce, le loisir me sourit, et il me semble que ma carrière est terminée....

Soliman crut entrevoir certaines lueurs tendres qui miroitaient autour des prunelles d'Adoniram. Son visage était grave, sa physionomie mélancolique, sa voix plus pénétrante que de coutume; de sorte que Soliman, troublé, se dit:

-Cet homme est très-beau....—Où comptez-vous aller, en quittant mes États? demanda-t-il avec une feinte insouciance.

—A Tyr, répliqua sans hésiter l'artiste: je l'ai promis à mon protecteur, le bon roi Hiram, qui vous chérit comme un frère, et qui eut pour moi des bontés paternelles. Sous votre bon plaisir, je désire lui porter un plan, avec une vue en élévation, du palais, du temple, de la mer d'airain, ainsi que des deux grandes colonnes torses de bronze, Jakin et Booz, qui ornent la grande porte du temple.

—Qu'il en soit selon votre désir. Cinq cents cavaliers vous serviront d'escorte, et douze chameaux porteront les présents et les trésors qui vous sont destinés.

—C'est trop de complaisance: Adoniram n'emportera que son manteau. Ce n'est pas, seigneur, que je refuse vos dons. Vous êtes généreux; ils sont considérables, et mon départ soudain mettrait votre trésor à sec sans profit pour moi. Permettez-moi une si entière franchise. Ces biens que j'accepte, je les laisse en dépôt entre vos mains. Quand j'en aurai besoin, seigneur, je vous le ferai savoir.

—En d'autres termes, dit Soliman, maître Adoniram a l'intention de nous rendre son tributaire.

L'artiste sourit et répondit avec grâce:

—Seigneur, vous avez deviné ma pensée.

—Et peut-être se réserve-t-il un jour de traiter avec nous en dictant ses conditions.

Adoniram échangea avec le roi un regard fin et défiant.

—Quoi qu'il en soit, ajouta-t-il, je ne puis rien demander qui ne soit digne de la magnanimité de Soliman.

—Je crois, dit Soliman en pesant l'effet de ses paroles, que la reine de Saba a des projets en tête, et se propose d'employer votre talent....

—Seigneur, elle ne m'en a point parlé.

Cette réponse donnait cours à d'autres soupçons.

—Cependant, objecta Sadoc, votre génie ne l'a point laissée insensible. Partirez-vous sans lui faire vos adieux?

—Mes adieux ...? répéta Adoniram, et Soliman vit rayonner dans son œil une flamme étrange; mes adieux? Si le roi le permet, j'aurai l'honneur de prendre congé d'elle.

—Nous espérions, repartit le prince, vous conserver pour les fêtes prochaines de notre mariage; car vous savez....

Le front d'Adoniram se couvrit d'une rougeur intense, et il ajouta sans amertume:

—Mon intention est de me rendre en Phénicie sans délai.

—Puisque vous l'exigez, maître, vous êtes libre: j'accepte votre congé....

—A partir du coucher du soleil, objecta l'artiste. Il me reste à payer les ouvriers, et je vous prie, seigneur, d'ordonner à votre intendant Azarias de faire porter au comptoir établi au pied de la colonne de Jakin l'argent nécessaire. Je solderai comme à l'ordinaire, sans annoncer mon départ, afin d'éviter le tumulte des adieux.

—Sadoc, transmettez cet ordre à votre fils Azarias. Un mot encore: qu'est-ce que trois compagnons nommés Phanor, Amrou et Méthousaël?

—Trois pauvres ambitieux honnêtes, mais sans talent. Ils aspiraient au titre de maître, et m'ont pressé de leur livrer le mot de passe, afin d'avoir droit à un salaire plus fort. A la lin, ils ont entendu raison, et tout récemment j'ai eu à me louer de leur bon cœur.

—Maître, il est écrit: «Crains le serpent blessé qui se replie. » Connaissez mieux les hommes: ceux-là sont vos ennemis; ce sont eux qui ont, par leurs artifices, causé les accidents qui ont risqué de faire échouer le coulage de la mer d'airain.

—Et comment savez-vous, seigneur ...?

—Croyant tout perdu, confiant dans votre prudence, j'ai cherché les causes occultes de la catastrophe, et, comme j'errais parmi les groupes, ces trois hommes, se croyant seuls, ont parlé.

—Leur crime a fait périr beaucoup de monde. Un tel exemple serait dangereux; c'est à vous qu'il appartient de statuer sur leur sort. Cet accident me coûte la vie d'un enfant que j'aimais, d'un artiste habile: Benoni, depuis lors, n'a pas reparu. Enfin, seigneur, la justice est le privilège des rois.

—Elle sera faite à chacun. Vivez heureux, maître Adoniram, Soliman ne vous oubliera pas.

Adoniram, pensif, semblait indécis et combattu. Tout à coup, cédant à un moment d'émotion:

—Quoi qu'il advienne, seigneur, soyez à jamais assuré de mon respect, de mes pieux souvenirs, de la droiture de mon cœur. Et, si le soupçon venait à votre esprit, dites-vous: «Comme la plupart des humains, Adoniram ne s'appartenait pas; il fallait qu'il accomplît ses destinées! »

—Adieu, maître.... Accomplissez vos destinées!

Ce disant, le roi lui tendit une main sur laquelle l'artiste s'inclina avec humilité; mais il n'y posa point ses lèvres, et Soliman tressaillit.

-Eh bien, murmura Sadoc en voyant Adoniram s'éloigner; eh bien, qu'ordonnez-vous, seigneur?

—Le silence le plus profond, mon père; je ne me fie désormais qu'à moi seul. Sachez-le bien, je suis le roi. Obéir sous peine de disgrâce et se taire sous peine de la vie, voilà votre lot.... Allons, vieillard, ne tremble pas: le souverain qui te livre ses secrets pour t'instruire est un ami. Fais appeler ces trois ouvriers enfermés dans le temple; je veux les questionner encore.

Amrou et Phanor comparurent avec Méthousaël: derrière eux se rangèrent les sinistres muets, le sabre à la main.

—J'ai pesé vos paroles, dit Soliman d'un ton sévère, et j'ai vu Adoniram, mon serviteur. Est-ce l'équité, est-ce l'envie qui vous anime contre lui? Comment de simples compagnons osent-ils juger leur maître? Si vous étiez des hommes notables et des chefs parmi vos frères, votre témoignage serait moins suspect.... Mais non: avides, ambitieux du titre de maître, vous n'avez pu l'obtenir, et le ressentiment aigrit vos cœurs.

—Seigneur, dit Méthousaël en se prosternant, vous voulez nous éprouver. Mais, dût-il m'en coûter la vie, je soutiendrai qu'Adoniram est un traître; en conspirant sa perte, j'ai voulu sauver Jérusalem de la tyrannie d'un perfide qui prétendait asservir mon pays à des hordes étrangères. Ma franchise imprudente est la plus sûre garantie de ma fidélité.

—Il ne me sied point d'ajouter foi à des hommes méprisables, aux esclaves de mes serviteurs. La mort a créé des vacances dans le corps des maîtrises: Adoniram demande à se reposer, et je tiens, comme lui, à trouver parmi les chefs des gens dignes de ma confiance. Ce soir, après la paye, sollicitez près de lui l'initiation des maîtres; il sera seul.... Sachez faire entendre vos raisons. Par là, je connaîtrai que vous êtes laborieux, éminents dans votre art et bien placés dans l'estime de vos frères. Adoniram est éclairé: ses décisions font loi. Dieu l'a-t-il abandonné jusqu'ici? a-t-il signalé sa réprobation par un de ces avertissements sinistres, par un de ces coups terribles dont son bras invisible sait atteindre les coupables? Ehbien, que Jéhovah soit juge entre vous: si la faveur d'Adoniram vous distingue, elle sera pour moi une marque secrète que le ciel se déclare pour vous, et je veillerai sur Adoniram. Sinon, s'il vous dénie le grade de maîtrise, demain vous comparaîtrez avec lui devant moi; j'entendrai l'accusation et la défense entre vous et lui: les anciens du peuple prononceront. Allez, méditez sur mes paroles, et qu'Adonaï vous éclaire.

Soliman se leva de son siège, et, s'appuyant sur l'épaule du grand prêtre impassible, il s'éloigna lentement.

Les trois hommes se rapprochèrent vivement dans une pensée commune.

—Il faut lui arracher le mot de passe! dit Phanor.

—Ou qu'il meure! ajouta le Phénicien Amrou.

—Qu'il nous livre le mot de passe des maîtres et qu'il meure! s'écria Méthousaël.

Leurs mains s'unirent pour un triple serment. Près de franchir le seuil, Soliman, se détournant, les observa de loin, respira avec force, et dit à Sadoc:

—Maintenant, tout au plaisir!... Allons trouver la reine.

A la séance suivante, le conteur reprit:

Le soleil commençait à baisser; l'haleine enflammée du désert embrasait les campagnes illuminées par les reflets d'un amas de nuages cuivreux; l'ombre de la colline de Moria projetait seule un peu de fraîcheur sur le lit desséché du Cédron; les feuilles s'inclinaient mouvantes, et les fleurs consumées des lauriers-roses pendaient éteintes et froissées; les caméléons, les salamandres, les lézards frétillaient parmi les roches, et les bosquets avaient suspendu leurs chants, comme les ruisseaux avaient tari leurs murmures.

Soucieux et glacé durant cette journée ardente et morne, Adoniram, comme il l'avait annoncé à Soliman, était venuprendre congé de sa royale amante, préparée à une séparation qu'elle avait elle-même demandée.

—Partir avec moi, avait-elle dit, ce serait affronter Soliman, l'humilier à la face de son peuple, et joindre un outrage à la peine que les puissances éternelles m'ont contrainte de lui causer. Rester ici après mon départ, cher époux, ce serait chercher votre mort. Le roi vous jalouse, et ma fuite ne laisserait à la merci de ses ressentiments d'autre victime que vous.

—Eh bien, partageons la destinée des enfants de notre race, et soyons sur la terre errants et dispersés. J'ai promis à ce roi d'aller à Tyr. Soyons sincères dès que votre vie n'est plus à la merci d'un mensonge. Cette nuit même, je m'acheminerai vers la Phénicie, où je ne séjournerai guère avant d'aller vous rejoindre dans l'Yémen, par les frontières de la Syrie, de l'Arabie Pierreuse, et en suivant les défilés des monts Cassanites. Hélas! reine chérie, faut-il déjà vous quitter, vous abandonner sur une terre étrangère, à la merci d'un despote amoureux?

—Rassurez-vous, monseigneur, mon âme est toute à vous, mes serviteurs sont fidèles, et ces dangers s'évanouiront devant ma prudence. Orageuse et sombre sera la nuit prochaine qui cachera ma fuite. Quant à Soliman, je le hais; ce sont mes États qu'il convoite: il m'a environnée d'espions; il a cherché à séduire mes serviteurs, à suborner mes officiers, à traiter avec eux de la remise de mes forteresses. S'il eût acquis des droits sur ma personne, jamais je n'aurais revu l'heureux Yémen. Il m'avait extorqué une promesse, il est vrai; mais qu'est-ce que mon parjure au prix de sa déloyauté? Étais-je libre, d'ailleurs, de ne point le tromper, lui qui tout à l'heure m'a fait signifier, avec des menaces mal déguisées, que son amour est sans bornes et sa patience à bout?

—Il faut soulever les corporations!

—Elles attendent leur solde; elles ne bougeraient pas. A quoi bon se jeter dans des hasards si périlleux? Cette déclaration, loin de m'alarmer, me satisfait; je l'avais prévue, et jel'attendais impatiente. Allez en paix, mon bien-aimé! Balkis ne sera jamais qu'à vous!

—Adieu donc, reine: il faut quitter cette tente où j'ai trouvé un bonheur que je n'avais jamais rêvé; il faut cesser de contempler celle qui est pour moi la vie. Vous reverrai-je? hélas! et ces rapides instants auront passé comme un songe!

—Non, Adoniram; bientôt, réunis pour toujours!... Mes rêves, mes pressentiments, d'accord avec l'oracle des génies, m'assurent de la durée de notre race, et j'emporte avec moi un gage précieux de notre hymen. Vos genoux recevront ce fils destiné à nous faire renaître et à affranchir l'Yémen et l'Arabie entière du faible joug des héritiers de Soliman. Un double attrait vous appelle; une double affection vous attache à celle qui vous aime, et vous reviendrez.

Adoniram, attendri, appuya ses lèvres sur une main où la reine avait laissé tomber des pleurs, et, rappelant son courage, il jeta sur elle un long et dernier regard; puis, se détournant avec effort, il laissa retomber derrière lui le rideau de la tente, et regagna le bord du Cédron.

C'est à Mello que Soliman, partagé entre la colère, l'amour, le soupçon et des remords anticipés, attendait, livré à de vives angoisses, la reine souriante et désolée, tandis qu'Adoniram, s'efforçant d'enfouir sa jalousie dans les profondeurs de son chagrin, se rendait au temple pour payer les ouvriers avant de prendre le bâton de l'exil. Chacun de ces personnages pensait triompher de son rival, et comptait sur un mystère pénétré de part et d'autre. La reine déguisait son but, et Soliman, trop bien instruit, dissimulait à son tour, demandant le doute à son amour-propre ingénieux.

Du sommet des terrasses de Mello, il examinait la suite de la reine de Saba, qui serpentait le long du sentier d'Émathie, et, au-dessus de Balkis, les murailles empourprées du temple où régnait encore Adoniram, et qui faisaient briller sur un nuage sombre leurs arêtes vives et dentelées. Une moiteurfroide baignait la tempe et les joues pâles de Soliman; son œil agrandi dévorait l'espace. La reine fit son entrée, accompagnée de ses principaux officiers et des gens de son service, qui se mêlèrent à ceux du roi.

Durant la soirée, le prince parut préoccupé; Balkis se montra froide et presque ironique: elle savait Soliman épris. Le souper fut silencieux; les regards du roi, furtifs ou détournés avec affectation, paraissaient fuir l'impression de ceux de la reine, qui, tour à tour abaissés ou soulevés par une flamme languissante et contenue, ranimaient en Soliman des illusions dont il voulait rester maître. Son air absorbé dénotait quelque dessein. Il était fils de Noé, et la princesse observa que, fidèle aux traditions du père de la vigne, il demandait au vin la résolution qui lui manquait. Les courtisans s'étant retirés, des muets remplacèrent les officiers du prince; et, comme la reine était servie par ses gens, elle substitua aux Sabéens des Nubiens, à qui le langage hébraïque était inconnu.

—Madame, dit avec gravité Soliman-Ben-Daoud, une explication est nécessaire entre nous.

—Cher seigneur, vous allez au-devant de mon désir.

—J'avais pensé que, fidèle à la foi donnée, la princesse de Saba, plus qu'une femme, était une reine....

—Et c'est le contraire, interrompit vivement Balkis; je suis plus qu'une reine, seigneur, je suis femme. Qui n'est sujet à l'erreur? Je vous ai cru sage; puis je vous ai cru amoureux.... C'est moi qui subis le plus cruel mécompte.

Elle soupira.

—Vous le savez trop bien, que je vous aime, repartit Soliman; sans quoi, vous n'auriez pas abusé de votre empire, ni foulé à vos pieds un cœur qui se révolte, à la fin.

—Je comptais vous faire les mêmes reproches. Ce n'est pas moi que vous aimez, seigneur, c'est la reine. Et, franchement, suis-je d'un âge à ambitionner un mariage de convenance? Eh bien, oui, j'ai voulu sonder votre âme: plus délicate que la reine, la femme, écartant la raison d'État, a prétendu jouir deson pouvoir: être aimée, tel était son rêve. Reculant l'heure d'acquitter une promesse subitement surprise, elle vous a mis à l'épreuve; elle espérait que vous ne voudriez tenir votre victoire que de son cœur, et elle s'est trompée; vous avez procédé par sommations, par menaces; vous avez employé avec mes serviteurs des artifices politiques, et déjà vous êtes leur souverain plus que moi-même. J'espérais un époux, un amant; j'en suis à redouter un maître. Vous le voyez, je parle avec sincérité.

—Si Soliman vous eût été cher, n'auriez-vous point excusé des fautes causées par l'impatience de vous appartenir? Mais non, votre pensée ne voyait en lui qu'un objet de haine, ce n'est pas pour lui que....

—Arrêtez, seigneur, et n'ajoutez pas l'offense à des soupçons qui m'ont blessée. La défiance excite la défiance, la jalousie intimide un cœur, et, je le crains, l'honneur que vous vouliez me faire eût coûté cher à mon repos et à ma liberté.

Le roi se tut, n'osant, de peur de tout perdre, s'engager plus avant sur la foi d'un vil et perfide espion.

La reine reprit avec une grâce familière et charmante:

—Écoutez, Soliman, soyez vrai, soyez vous-même, soyez aimable. Mon illusion m'est chère encore ... mon esprit est combattu; mais, je le sens, il me serait doux d'être rassurée.

—Ah! que vous banniriez tout souci, Balkis, si vous lisiez dans ce cœur où vous régnez sans partage! Oublions mes soupçons et les vôtres, et consentez enfin à mon bonheur. Fatale puissance des rois! que ne suis-je, aux pieds de Balkis, fille des pâtres, un pauvre Arabe du désert!

-Votre vœu s'accorde avec les miens, et vous m'avez comprise. Oui, ajouta-t-elle en approchant de la chevelure du roi son visage à la fois candide et passionné; oui, c'est l'austérité du mariage hébreu qui me glace et m'effraye: l'amour, l'amour seul m'eût entraînée, si....

—Si?... Achevez, Balkis: l'accent de votre voix me pénètre et m'embrase.

—Non, non.... Qu'allais-je dire, et quel éblouissement soudain?... Ces vins si doux ont leur perfidie, et je me sens tout agité.

Soliman fit un signe: les muets et les Nubiens remplirent les coupes, et le roi vida la sienne d'un seul trait, en observant avec satisfaction que Balkis en faisait autant.

—Il faut avouer, poursuivit la princesse avec enjouement, que le mariage, suivant le rite juif, n'a pas été établi à l'usage des reines, et qu'il présente des conditions fâcheuses.

—Est-ce là ce qui vous rend incertaine? demanda Soliman en dardant sur elle des yeux accablés d'une certaine langueur.

—N'en doutez pas. Sans parler du désagrément de s'y préparer par des jeûnes qui enlaidissent, n'est-il pas douloureux de livrer sa chevelure au ciseau et d'être enveloppée de coiffes le reste de ses jours? A la vérité, ajouta-t-elle en déroulant de magnifiques tresses d'ébène, nous n'avons pas de riches atours à perdre.

—Nos femmes, objecta Soliman, ont la liberté de remplacer leurs cheveux par des touffes de plumes de coq agréablement frisées[1].

La reine sourit avec quelque dédain.

—Puis, dit-elle, chez vous, l'homme achète la femme comme une esclave ou une servante; il faut même qu'elle vienne humblement s'offrir à la porte du fiancé. Enfin, la religion n'est pour rien dans ce contrat tout semblable à un marché, et l'homme, en recevant sa compagne, étend la main sur elle en lui disant:Mekudescheth-li; en bon hébreu: «Tu m'es consacrée. » De plus, vous avez la faculté de la répudier, de la trahir, et même de la faire lapider sur le plus léger prétexte....Autant je pourrais être fière d'être aimée de Soliman, autant je redouterais de l'épouser.

—Aimée! s'écria le prince en se soulevant du divan où il reposait; être aimée, vous! jamais femme exerça-t-elle un empire plus absolu? J'étais irrité: vous m'apaisez à votre gré; des préoccupations sinistres me troublaient: je m'efforce à les bannir. Vous me trompez; je le sens, et je conspire avec vous à abuser Soliman....

Balkis éleva sa coupe au-dessus de sa tête en se détournant par un mouvement voluptueux. Les deux esclaves remplirent les hanaps et se retirèrent.

La salle du festin demeura déserte; la clarté des lampes, en s'affaiblissant, jetait de mystérieuses lueurs sur Soliman pâle, les yeux ardents, la lèvre frémissante et décolorée. Une langueur étrange s'emparait de lui: Balkis le contemplait avec un sourire équivoque.

Tout à coup il se souvint ... et bondit sur sa couche.

—Femme, s'écria-t-il, n'espérez plus vous jouer de l'amour d'un roi.... La nuit nous protège de ses voiles, le mystère nous environne, une flamme ardente parcourt tout mon être; la rage et la passion m'enivrent. Cette heure m'appartient, et, si vous êtes sincère, vous ne me déroberez plus un bonheur si chèrement acheté. Régnez, soyez libre; mais ne repoussez pas un prince qui se donne à vous, que le désir consume, et qui, dans ce moment, vous disputerait aux puissances de l'enfer.

Confuse et palpitante, Balkis répondit en baissant les yeux:

—Laissez-moi le temps de me reconnaître; ce langage est nouveau pour moi....

—Non! interrompit Soliman en délire, en achevant de vider la coupe où il puisait tant d'audace; non, ma constance est à son terme. Il s'agit pour moi de la vie ou de la mort. Femme, tu seras à moi, je le jure. Si tu me trompais, ... je serai vengé, si tu m'aimes, un amour éternel achètera mon pardon.

Il étendit les mains pour enlacer la jeune fille; mais il n'embrassa qu'une ombre: la reine s'était reculée doucement, et lesbras du fils de Daoud retombèrent appesantis. Sa tête s'inclina; il garda le silence, et, tressaillant soudain, se mit sur son séant.... Ses yeux étonnés se dilatèrent avec effort; il sentait le désir expirer dans son sein et les objets vacillaient sur sa tête. Sa figure morne et blême, encadrée d'une barbe noire, exprimait une terreur vague; ses lèvres s'entr'ouvrirent sans articuler aucun son, et sa tête, accablée du poids du turban, retomba sur les coussins du lit. Garrotté par des liens invisibles et pesants, il les secouait par la pensée, et ses membres n'obéissaient plus à son effort imaginaire.

La reine s'approcha, lente et grave; il la vit avec effroi, debout, la joue appuyée sur ses doigts repliés, tandis que, de l'autre main, elle faisait un support à son coude. Elle l'observait, il l'entendit parler et dire:

—Le narcotique opère....

La prunelle noire de Soliman tournoya dans l'orbite blanc de ses grands yeux de sphinx, et il resta immobile.

—Eh bien, poursuivit-elle, j'obéis, je cède, je suis à vous!...

Elle s'agenouilla et toucha la main glacée de Soliman, qui exhala un profond soupir.

—Il entend encore,... murmura-t-elle. Écoute, roi d'Israël, toi qui imposes au gré de ta puissance l'amour avec la servitude et la trahison, écoute! J'échappe à ton pouvoir. Mais, si la femme t'abusa, la reine ne t'aura point trompé. J'aime, et ce n'est pas toi; les destins ne l'ont point permis. Issue d'une lignée supérieure à la tienne, j'ai dû, pour obéir aux génies qui me protègent, choisir un époux de mon sang. Ta puissance expire devant la leur; oublie-moi. Qu'Adonaï te choisisse une compagne. Il est grand et généreux: ne t'a-t-il pas donné la sagesse et bien payé de tes services en cette occasion? Je t'abandonne à lui et te retire l'inutile appui des génies que tu dédaignes et que tu n'as pas su commander....

Et Balkis, s'emparant du doigt où elle voyait briller le talisman de l'anneau qu'elle avait donné à Soliman, se disposa à lereprendre; mais la main du roi, qui respirait péniblement, se contractant par un sublime effort, se referma crispée, et Balkis s'efforça inutilement de la rouvrir.

Elle allait parler de nouveau, lorsque la tête de Soliman-Ben-Daoud se renversa en arrière, les muscles de son cou se détendirent, sa bouche s'entr'ouvrit, ses yeux à demi clos se ternirent; son âme s'était envolée dans le pays des rêves.


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