Les Beskides.—Le château de Budatin.—La vallée de la Vaag.— Zsolna.—Le tableau de Litava.—Les ruines de Strecno et d'Ovar.—Le Fatra.—La passe de Strecno.—Villages en bois.—La passe de Hradiska.—Rozsahegy.—Les Slovaques.—Le czimballom.—La vallée de Stijavnica.—Le plateau de la Haute-Forêt.—Le lac Csorba.—Les Yeux de la Mer.—Les monts Tatra.—Les trésors du Tatra.—Poprad.—Les Zips.—Les bains de Schmek.—La grotte de glace de Dobsina.—Les Karpathes de Gömor, d'Abauj et de Torna.—Le château de Kraznahorka.—Pelsöcz.—Le pays des cavernes.—La grotte de stalactites d'Aggtelek.—La Forêt Rouge.
Pendant que nous emporte l'auto, qui tressaille et qui bourdonne comme une grosse mouche, nous contemplons l'horizon du sud où se dressent orgueilleuses les cimes des Karpathes. Nous interrogeons curieusement ces montagnes déchirées et sauvages qui lancent vers le ciel une infinité de pics aigus comme autant de dards menaçants.
Ce sont les grandes Karpathes, le haut Tatra, là est le but principal de notre voyage.
La chaîne des Karpathes est en quelque sorte le prolongement oriental des Alpes. Les Karpathes sont les Alpes transdanubiennes. C'est un immense fer à cheval qui encercle, protège, limite la Hongrie d'au delà du Danube. Parties du Danube àPresbourg, elles reviennent au Danube aux Portes de Fer après avoir décrit dans le Nord leur courbe géante. Sans prétendre à la majesté des grandes Alpes, les Karpathes n'en arrivent pas moins au troisième rang parmi les montagnes européennes. Moins hautes que les Alpes[51], elles sont cependant plus sauvages, bien moins connues, encore très boisées, peu habitées; certaines de leurs parties ont vu l'homme si rarement qu'elles apparaissent encore telles qu'elles sortirent des mains de la Nature.
Ces montagnes ne ressemblent pas à nos Alpes. Rien ne saurait rendre l'âpreté, la sauvagerie, je dirai presque la férocité de leur aspect. La neige éternelle ne leur apporte point son irradiante beauté; leurs flancs sont tellement abrupts, tellement glissants, que les neiges et les glaces ne s'y peuvent accrocher et disparaissent aux premiers beaux jours bien que leurs têtes altières atteignent la région du froid éternel. Les sommets ont le gris uniforme et rude de la roche à nu. Les flancs se perdent au sein de forêts noires, noires comme l'encre, sinistres!
Nous avons quitté Cracovie ce matin de bonne heure et nous nous dirigeons au sud parWadowiceetAndrychau, deux petites villes industriellessituées dans une vaste plaine. De ce côté, la campagne polonaise n'a plus l'aspect misérable des rives de la Vistule; les champs semblent bien cultivés, les fermes ont perdu leurs toits de chaume, les villages sont bien construits, déjà quasi propres, on n'y rencontre presque plus de Juifs.
Au delà d'Audrychau la route s'engage dans les montagnes. Ce sont lesBeskides, premiers contreforts septentrionaux des Karpathes. On s'élève parmi les sapins, dans une forêt noire d'où l'on a parfois de très belles échappées sur la grande vallée qui va s'élargissant à mesure qu'on monte et au milieu de laquelle la ville d'Andrychau fait une grosse tache blanche. On arrive ainsi au sommet d'un col[52]d'où la vue s'étend libre et admirable; nous nous sommes arrêtés là et longtemps nous avons regardé la vallée verte et les montagnes noires.
Les forêts que nous traversons sont l'objet d'une exploitation régulière qui paraît fort bien comprise: chaque coupe est suivie d'un reboisement méthodique. On voit ainsi des portions de bois de tous âges et de toutes tailles depuis les sapins minuscules qui viennent d'être plantés, alignés, grêles, d'un vert tendre, jusqu'aux ancêtres colossaux et noirs qu'atteindra bientôt la hache du bûcheron.
Dans une sorte de carrefour où aboutissent plusieursvallées, où confluent plusieurs rivières, nous trouvâmes la petite ville deSaybusch. Nous y déjeunâmes en une hôtellerie où le patron nous accueillit en nous demandant ce que nous voulions pour le «boulot». On nous servit du potage indigène aux carottes rouges, sorte de brouet couleur lie de vin au goût de sucre et de vinaigre, du poulet aupaprikaet despalatzchinken. Voilà bien la quinzième fois que nous mangeons des palatzchinken; j'admets qu'on les prépare admirablement dans l'empire de François-Joseph, surtout quand on y ajoute quelque savoureuse confiture, mais n'empêche que je commence à trouver que celui de nos amis qui est chargé de l'ordonnance de nos menus abuse un peu du penchant bien caractérisé qu'il a pour ce plat que Guignol appelle tout simplement desmatefains.
Nous suivons maintenant une vallée assez large où coulele Sola. A côté de la route, le chemin de fer qui nous a rejoint depuis Saybusch; on procède à des réparations à la voie: seules des femmes s'occupent à ces pénibles travaux, nous les voyons piocher, rejeter la terre avec de lourdes pelles, charrier du gravier dans des brouettes, déplacer de grosses traverses pendant que des hommes en habits des dimanches viennent les regarder travailler en faisant la causette.
Un peu plus loin la route est occupée par une bande d'oies qui nous considèrent gravement. Celles-ci sont grises, un peu plus petites que les oies domestiques qu'on rencontre habituellement,leur ressemblance avec les oies sauvages est frappante, ce sont cependant bien des bêtes domestiquées car elles sortent d'une ferme; mais leur civilisation ne remonte certainement par au delà d'un grand nombre de générations car les voilà qui s'envolent à tire-d'ailes, qui s'envolent haut, qui piquent droit dans le ciel. Dans ces âpres montagnes les animaux domestiques eux-mêmes sont encore à demi sauvages.
La route grimpe maintenant en pleine montagne, dans un désert. Voici le sommet d'un nouveau col[53]des Beskides, on devrait trouver là un village, si j'en crois la carte, mais de village point, caché sans doute dans quelque creux, on ne voit que l'immensité désertique, le chaos des monts, les grands bois de sapins, les prairies accidentées, des cailloux, le silence. Seul un grand aigle, qui plane majestueusement dans le ciel bleu, représente avec nous la vie en ces lieux.
Sur l'autre versant du col c'est la Hongrie. Adieu, Pologne! Nous voici dans le royaume de saint Etienne.
La route avait été passable depuis Cracovie, dès qu'elle devient hongroise elle change à son désavantage, elle se fait mauvaise, elle est à peine entretenue, l'herbe y pousse comme dans un pré.
Un peu avantCsaczanous atteignons la vallée dela Kisucza, étroite et sauvage. Les montagnes, très rapprochées, sont entièrement boisées dechênes, d'ormes et de charmilles dans le bas, de sapins dans le haut; la rivière coule limpide dans cette verdure, son lit est lui-même souvent parsemé d'îlots de sable où croissent des aulnes.
Une tribu errante de tziganes nous croisa sur le chemin. Jamais je n'avais vu des faciès aussi typiques. On dirait presque des nègres tellement hommes, femmes et enfants sont noirs. Les cheveux de ceux-là sont crépus. Les hommes sont grands et bien faits, les femmes ont de beaux traits, hélas! déjà fanés par la misère; les enfants, à demi nus, beaux dans leur impudeur, semblent des statues de bronze.
Au milieu de la vallée, non pas sur la pointe d'un roc escarpé comme c'est l'usage, mais au niveau même de la rivière, on voit se dresser l'énorme tour duchâteau de Budatin. C'est le premier de ces vieux châteaux forts des Karpathes dont nous allons rencontrer un si grand nombre dans la vallée de la Vaag, tous anciens repaires de nobles brigands aux mœurs sanguinaires et sauvages qui furent si longtemps maîtres de ces gorges reculées. Tous ont leur histoire sinistre, le château de Budatin comme les autres.
Il y a plusieurs siècles,—c'était sous le règne du roi Mathias Corvin,—le seigneur de Budatin, Gaspard Szunyogh, avait une fille qu'on appelait la charmante Catherine. Elle était fiancée à un brave chevalier nommé François Forgach; tous deux s'aimaient, ils allaient bientôt se voir unis par les liens du mariage, lorsqu'un puissant seigneurdes environs, Jean Jakusich de Löwenstein, étant tombé amoureux d'elle, demanda sa main à son père. Le vieux Gaspard Szunyogh, ébloui par le riche parti qui s'offrait pour sa fille, ne craignit point de trahir la foi qu'il avait jurée à François Forgach, et malgré les supplications et les larmes de sa fille, lui intima l'ordre de devenir la femme de Jean Jakusich de Löwenstein. Les deux amoureux, voyant qu'ils ne pouvaient triompher de l'avarice du vieux seigneur, résolurent de s'enfuir. Mais, trahis par un serviteur, ils se virent surpris au moment de leur fuite et le cruel seigneur, courroucé de voir que sa fille osait lui résister, eut la barbarie de la condamner à mort, il poussa même la cruauté jusqu'à la faire murer vivante dans un caveau du château. Heureusement son amant survint à la tête d'une troupe armée pour la sauver; il envahit le château et eut la joie de délivrer sa bien-aimée. Tous deux pensaient qu'ils avaient enfin gagné leur droit au bonheur; ils avaient oublié le seigneur de Löwenstein, qui n'avait nullement renoncé à son amour. Celui-ci se présente à Budatin, provoque Forgach et après un combat acharné, le tue. La charmante Catherine tombe morte sur le cadavre de son amant. Le vieux Gaspard Szunyogh devient fou. Le seigneur de Löwenstein, terrifié par ce triple malheur dont il est la cause, s'écrie:
—Je vous ai séparés dans la vie, je veux vous réunir dans la mort!
Et il leur fit lui-même de somptueuses funérailles,il les fit enterrer côte à côte dans un caveau de Budatin où ils reposent encore aujourd'hui[54].
A côté de Budatin, la Kisucza se jette dansla Vaag. Le vieux château, placé au confluent, au beau milieu de la vallée, était bien réellement la sentinelle vigilante qui barrait l'accès de cet important carrefour et pouvait rançonner à loisir qui voulait passer d'une vallée dans l'autre.
De l'autre côté de la Vaag se trouveZsolnaoù nous fîmes notre entrée au milieu de l'émoi causé par un vaste incendie. Comme nous arrivions, les pompiers finissaient à peine d'ajuster leurs boyaux, l'eau ne jaillissait pas encore, mais il y avait déjà quelque chose comme sept ou huit maisons entièrement consumées. L'intérêt est quelque chose d'éminemment relatif, celui que provoquait l'incendie parmi les indigènes de Zsolna n'était rien auprès de celui que déchaîna l'apparition de notre automobile. Les autos doivent être chose fort rare en ce pays perdu. Dans un instant la foule lâcha les pompiers, leurs pompes et leurs tuyaux et roula comme une vague autour de nous; je crois même me souvenir que les pompiers accoururent avec elle.
Zsolna[55]est une petite ville adorablementsituée dans le beau décor de la vallée de la Vaag, qui serait assez coquette sans l'incurie toute hongroise qui laisse ses rues se transformer en bourbiers infects dans lesquels les voitures ont toutes les peines du monde à circuler.
Nous y avons passé la nuit[56]dans un hôtel tout neuf, très confortablement, très luxueusement aménagé, un hôtel qui ne doit être terminé que depuis quelques mois et qui est déjà aussi sale que possible. Décidément nous sommes bien en Hongrie, le pays d'avant-garde d'Orient où le fatalisme contemplatif lutte avantageusement contre le réalisme occidental.
Suivant la mode magyare, un orchestre de tziganes faisait entendre sa musique endiablée pendant que nous dînions. Il n'est personne aujourd'hui qui n'ait entendu des musiciens tziganes, ornements obligés de nos villes d'eaux; mais chez nous leur musique, comme leurs personnes, semble s'être quelque peu imprégnée de nos mœurs, elle a perdu de son originalité, de son éclat et surtout de sa sauvagerie. En Hongrie ils sont franchement eux-mêmes, des artistes brillants mais indisciplinés, des virtuoses incomparables, mieux, de véritables gymnastes de la musique. Ceux que nous entendîmes à Zsolna savaient tirer de leurs instruments d'extraordinaires effets, des accents qui nous allaient à l'âme, des accords sauvages,sauvages et terribles comme les gorges sinistres de leurs montagnes. Ces gens ne sont point des musiciens mercenaires qui, pour de l'argent, raclent un instrument comme d'autres scieraient du bois; pour de l'argent, certes, les tziganes jouent d'un bout de l'année à l'autre, mais on peut bien dire que mieux qu'aucun autre exemple, ils sont adaptés à leur profession; ces tziganes sont nés musiciens comme l'oiseau est né pour voler ou le poisson pour nager. Ah! non, ils ne jouent point en vulgaires mercenaires, ils jouent pour l'art autant que pour l'argent, leur être tout entier participe à leur jeu et vibre avec leur instrument. L'âme du virtuose semble passer dans les cordes de son violon; il appuie son oreille contre l'instrument comme s'il voulait écouter un mystérieux écho, comme si le violon parlait, répondait à son âme d'artiste. Et sur sa mobile figure se reflètent et se succèdent toutes les sensations que traduit son archet.
Zsolna n'occupa pas toujours son actuel emplacement au bord de la Vaag. Jadis la ville était située un peu plus au sud, dans la vallée de laRajczanka, non loin du château deLitava. Lorsque la vague tartare déferla sur le pays[57], la ville florissante et le fier château succombèrent dans les flammes et dans le sang. Après le départ des musulmans on vit la cité et le château renaître de leurs cendres, mais les habitants de la vieilleville que les lieux du carnage remplissaient encore d'épouvante allèrent plus loin édifier la nouvelle Zsolna, tandis que le château de Litava se relevait fièrement à la même place. Dans la chapelle du château reconstruit, à la place d'honneur, sur le maître-autel, un tableau représentait un épisode merveilleux de la sanglante invasion. La horde tartare qui s'était emparée du château de Litava y avait amené avec elle des prisonniers dont elle s'était emparée dans un village voisin, c'étaient tous de pauvres vieillards, des enfants, des femmes qui s'étaient réfugiés dans l'église du village sous la protection de leur vieux curé et que les barbares avaient capturés sans peine et sans gloire. Les murs du château s'élèvent au-dessus d'une falaise à pic: les musulmans imaginèrent de ficher en terre, juste au-dessous des remparts, une série de deux pieux aigus et donnèrent à choisir à leurs malheureux prisonniers entre la religion de Mahomet et la chute dans le précipice agrémenté de pieux. Le vieux curé protesta hautement que ni lui ni aucun de ses paroissiens ne consentiraient à renier Dieu, et malgré l'horreur du supplice qu'on leur préparait, il harangua ses frères pour les engager à mourir chrétiennement. Ils furent donc traînés au bord du gouffre. Un Tartare, s'adressant au vieux prêtre qui devait mourir le premier, lui dit:
—Voyons si ton Dieu sera capable de te sauver!
A ces mots, il le précipite dans l'abîme. Miracle! Le curé tournoya dans le vide puis disparutcomme enlevé par une main invisible. Les Tartares épouvantés par cette disparition qu'ils croyaient surnaturelle, s'enfuirent pour ne plus revenir. Les prisonniers ainsi délivrés retrouvèrent leur vieux curé accroché par ses vêtements à une arête du roc et dissimulé à la vue par un épais fourré d'arbustes qui croissaient à mi-hauteur du précipice. Tel est l'événement que représentait le tableau[58]de la chapelle seigneuriale et que la légende, fidèlement transmise à travers les siècles, nous a aussi rapporté[59].
Lorsque nous partîmes de Zsolna, les rues, la route étaient un marécage aux piétons impraticable. Je compris alors pourquoi les Hongrois des campagnes et des petites villes, les femmes aussi bien que les hommes, portent tous d'immenses bottes sans lesquelles ils ne pourraient affronter leurs chemins. Il avait plu toute la nuit, non pas d'une de ces pluies banales durant lesquelles l'eau tombe tranquillement du ciel, non, en ce pays tout est sauvage, même la pluie, et celle-ci s'était ruée avec rage sur la vallée pendant douze heures, si bien qu'au matin, lorsque enfin le soleil dissipa les nuages, tout n'était plus qu'eau et boue dans la vallée.
Pour sortir de Zsolna nous dûmes prendre un chemin où la boue était si épaisse qu'elle atteignait aux moyeux des roues; vingt fois je crus que nous allions rester dans cette fondrière où l'auto se débattait en projetant au loin des gerbes de marmelade noirâtre et visqueuse.
Nous remontons la si pittoresque vallée de la Vaag, sauvage et sombre couloir où le mystère du moyen âge semble planer encore, la vallée des vieux châteaux des Karpathes, aires d'aigles juchées au sommet des abruptes montagnes, se succédant à chaque pas, surplombant chaque coude de la rivière, à l'affût de chaque passage difficile et d'où les féroces seigneurs fondaient sur les voyageurs qui osaient s'aventurer dans la gorge, les rançonnant, les pillant, les massacrant.
Voici un premier coude brusque de la rivière et voici un château embusqué sur un mamelon, entre des hauteurs qui ne le laissent voir que lorsqu'il est trop tard pour le fuir. C'est lechâteau de Strecno, dont les ruines imposantes, un haut donjon, des murailles percées de grandes fenêtres gothiques, disent assez quelle fut son importance. Ce château commandait non seulement la vallée de laVaag, mais aussi celle dela Varinka, qui débouche juste en face.
Quelques pas plus loin, nouveau coude brusque et, tout au sommet d'une haute falaise, nouvelles ruines qui se découpent sinistrement sur l'azur du ciel, les ruines duchâteau d'Ovar. Il paraît qu'en cet endroit la rivière, étranglée et mugissante, estfort dangereuse et fort redoutée par les bateliers. Les brigands qui avaient construit Ovar avaient soigneusement choisi leur endroit: aucun bateau, aucun train de bois ne pouvait s'aventurer sur ces rapides sans s'être au préalable délesté suffisamment entre les mains des châtelains qui, on le voit, accomplissaient là une besogne éminemment philanthropique!
A Strecno commence un véritable défilé où la rivière, la route et la voie ferrée trouvent à peine place. C'est une gorge sauvage et d'un pittoresque achevé, c'est un étroit passage que la Vaag s'est creusé de vive force. Une quantité de bois flottés donnent au cours d'eau un aspect bizarre: les troncs roux communiquent une teinte de rouille aux eaux si vertes dans lesquelles se réfléchissent les verts des deux rives boisées, des deux rives qui sont des montagnes qu'escaladent des forêts de sapins.
Nous avons pénétré maintenant en plein massif desGrandes Karpathes. Ces montagnes élevées qui se dressent en face de nous sur la rive droite, ce sont lesmonts du Fatra.
Le Fatra est un massif nettement distinct au milieu des Grandes Karpathes, qui a sa physionomie propre, son allure et même sa végétation particulières. En effet, tandis que le reste de cette partie de la chaîne est de nature calcaire, le Fatra est un grand bloc granitique qui se trouve là comme une île au milieu des formations plus récentes.
La route traverse parfois de petits villages slovaques, aux maisons entièrement de bois, mais propres et coquets. L'un d'eux vient d'être la proie d'un incendie, tout a flambé, il ne reste qu'une seule maison que sa bonne étoile ou peut-être que la prévoyance de son propriétaire avait placée suffisamment loin des autres et que les flammes n'ont pu atteindre. Nous voyons les habitants qui reconstruisent leurs pauvres maisons: hélas! l'expérience ne leur a guère profité: ils reconstruisent tout en bois, bien que la pierre ne soit pas chose inconnue ici, et groupent leurs maisons aussi près, quoique le terrain ne doive pas être cher en ce pays, de sorte qu'au premier incendie tout flambera encore, mais ils reconstruiront de même et ainsi de suite. On raconte que certains de ces villages de bois ont brûlé en entier jusqu'à cinq et six fois en dix ans!
Un peu avant d'atteindre le village deRuttka, on sort de l'étroite gorge, les montagnes s'écartent, l'horizon s'agrandit et l'on peut apercevoir dans les airs les hauts sommets du Fatra[60]. On se trouve dans une vallée en forme d'ellipse, entièrement close de hautes montagnes, au milieu de laquelle la Vaag serpente tranquille et silencieuse. Le sol est marécageux. N'était la passe de Strecno que nous avons suivie et par laquelle s'écoule la rivière, celle-ci formerait ici un grand lac sans issue. Et de fait, il est démontré qu'autrefois toutela vallée se trouvait sous les eaux. La légende rapporte qu'un puissant roi des Quades, nommé Trudin, creusa la roche pour faire écouler ces eaux, créa la passe de Strecno et à la place du lac donna à ses peuples une vallée large et fertile. Il est certain que cette légende est apocryphe, car un roi barbare, aussi puissant qu'il ait pu être, n'aurait jamais pu faire creuser la tranchée formidable par laquelle s'échappe aujourd'hui la Vaag. Mais ce que l'homme n'a pu produire, les forces de la nature l'ont accompli et il est certain que la rivière, jadis prisonnière, poursuit à présent son cours à travers la montagne et que le lac d'autrefois a fait place à la vallée que nous traversons.
VILLAGE HONGROIS (TURAN).
VILLAGE HONGROIS (TURAN).
Turanse trouve vers l'autre bout de la vallée. C'est un village aux petites maisons blanches, basses, sans étages,—nous n'en verrons plus d'autres dans tous les villages de Hongrie,—quelques-unes de pisé, la plupart en bois, toutes recouvertes de petites tuiles de bois; ces maisons se ressemblent toutes, sont presque toutes de mêmes dimensions, sont alignées dans un ordre géométrique parfait, régulièrement espacées les unes des autres, sans doute à cause du feu, mais trop rapprochées cependant pour que la précaution puisse être efficace.
Mais voilà que peu à peu les montagnes se sont rapprochées de nouveau, la riante vallée lacustre apris fin et de nouvelles gorges s'ouvrent devant nous. Ce défilé, appelépasse de Hradiska, est moins sauvage que l'autre, la rivière plus calme coule sur un lit de sable fin, elle ne gronde pas comme là-bas, son chant n'est qu'un murmure. Les eaux se sont frayé ici un plus facile passage, car au granit du Fatra ont succédé des calcaires; nous pénétrons dans lesKarpathes de Lipto[61], massif avant-coureur du terrible Tatra.
Au milieu de la passe, les falaises de la rive droite de la Vaag sont brusquement tranchées par une brèche, débouché de la pittoresquevallée d'Arva.
Après que la vallée s'est à nouveau élargie, on arrive bientôt dans la petite ville deRozsahegy[62], située au confluent de la Vaag et dela Revuczaet que semblent menacer encore les ruines majestueuses du vieuxchâteau de Likava.
Rozsahegy aurait été fondée par une colonie allemande de mineurs[63], mais elle est aujourd'hui entièrement slave.
Les Slaves des Karpathes sont assez différents des Ruthènes que nous vîmes en Pologne; ils sont un peu plus éloignés de la grande famille russe. On les appelleSlovaques; ce sont, en grande partie, les descendants des Tchèques de la grande principauté de Moravie qu'abattirent les Magyarsd'Arpad au moment de leur arrivée en Hongrie.
Le mouvement ethnographique de cette partie des Karpathes est fort curieux; je demande qu'il me soit permis d'en dire quelques mots.
Sans remonter jusqu'auxQuades, peuplade sarmate qui habitait ces lieux aux temps primitifs, sans parler des Romains qui s'emparèrent de la contrée comme de toute la Pannonie et qui exploitèrent ses richesses minières déjà connues des Quades, sans m'arrêter aux diverses nations barbares qui traversèrent ces montagnes au temps des grandes invasions, je dirai qu'au dixième siècle toute la région était peuplée de Slaves faisant partie de la principauté appelée Grande Moravie. En 905, les Hongrois qui venaient de pénétrer en Europe, défirent Svatopluck, prince de la Grande Moravie et s'emparèrent d'une partie de ses Etats. Les Slaves moraves des Karpathes se fondirent bientôt avec leurs conquérants au point qu'au bout de quelques siècles on ne pouvait guère discerner les uns des autres. Alors commença dans les Karpathes un mouvement de germanisation qui alla peu à peu en s'accentuant, les Allemands s'infiltrèrent de plus en plus dans ces riches régions,—et l'on sait combien les Allemands possèdent l'art de s'infiltrer...—et en auraient chassé complètement les Slaves si ceux-ci, presque subitement, n'étaient revenus à la charge et si vigoureusement qu'ils arrêtèrent le mouvement de leurs adversaires et chassèrent peu à peu les Germains du pays où l'on n'en retrouve plus maintenant que quelquesîlots épars et noyés dans le grand lac slave. Ce retour des Slaves eut lieu au quinzième siècle: le grand mouvement deshussitesde Bohême eut jusqu'ici sa répercussion, les bandes de Jean Giska envahirent les Karpathes, pillèrent le pays, mais s'y fixèrent en grande partie, y laissant tout au moins un noyau slave qui allait désormais appeler constamment à lui des frères moraves. Dès lors, le mouvement dereslavisationdes Karpathes était commencé, il s'est poursuivi sans trêve jusqu'à nos jours, au grand préjudice des Allemands qui ont maintenant à peu près disparu.
Les Slovaques, quoique descendant des anciens possesseurs du sol qu'ils habitent aujourd'hui, sont donc de venue toute récente, ils sont revenus par ricochet. Ceux de leurs frères qui étaient restés ne sont plus leurs frères, ce sont plutôt des Hongrois que des Slaves, ce ne sont pas eux qu'on appelle Slovaques, mais bien les derniers venus qui rapportèrent avec eux les caractéristiques de leur race.
Pour donner une idée de la réussite du mouvement moderne de slavisation des Karpathes, je citerai les chiffres suivants qui indiquent le pourcentage de l'élément slave dans les principauxcomitats[64]de cette région:
Les Slovaques de Hongrie, comme les Ruthènes de Pologne, appartiennent à l'Eglise grecque.
Nous avons déjeuné à Rozsahegy. En dehors de la ville, de l'autre côté de la Vaag, nous trouvâmes une auberge, une vraie auberge hongroise, simple et patriarcale, où l'on nous servit des truites délicieuses, duguliasch[66]et du vin mousseux de Transylvanie, sorte de champagne discret. Nous eûmes aussi notre concert tzigane. Un seul exécutant jouait du czimbalom avec une dextérité, une rage telles qu'on eût cru entendre un orchestre complet.
Leczimbalomest un instrument essentiellement hongrois: c'est une sorte de lyre à nombreuses cordes tendues horizontalement sur une table et sur lesquelles le tzigane frappe avec deux petits marteaux de bois garnis d'ouate.
Notrecziganytirait de son czimbalom des effets extraordinaires, passant du grave à l'aigu, du triste au gai, du lent et du lascif aux mouvements les plus impétueux, se laissant emporter sur lesailes de son imagination en une improvisation brillante avec une virtuosité infinie. Avec leur science innée de leur art, les tziganes peuvent aborder n'importe quelle musique, mais ils préfèrent jouer de mémoire et improvisent presque constamment, même lorsqu'ils jouent plusieurs ensemble. La musique est l'écho de leur âme, c'est la plainte amère des siècles de misère, c'est le rire perlé de cette race insouciante, c'est le chant âpre et sauvage de ce peuple indompté, le chant des anciensdidshongrois dont ils descendent peut-être.
Près de Rozsahegy se trouve la station d'eaux minérales deKoritnicza, très courue et connue depuis fort longtemps. Je ne cite cette station que parce que c'est l'une des principales, car il est bon d'ajouter que les Grandes Karpathes sont extrêmement riches en eaux minérales, il n'y a guère de vallée où l'on ne rencontre quelque source.
Enfin, de l'autre côté de la Vaag, les archéologues et les ethnographes vont visiterla grotte de Liszkova, qui est, paraît-il, un spécimen très curieux d'habitation préhistorique. On a trouvé dans cette grotte des ossements d'hommes et d'animaux, des ustensiles de pierre, de terre, d'or, qui ont permis aux savants d'affirmer que ceux de nos ancêtres préhistoriques qui habitèrent là furent d'immondes anthropophages.
A mesure qu'on s'éloigne de Rozsahegy, la vallée de la Vaag va s'élargissant de sorte que la vue se dégage de plus en plus sur l'adorablepanorama des Karpathes. Aux divers points où le regard peut se poser on aperçoit des sommets pointus dresser vers le ciel leurs têtes fières; ce ne sont point encore les géants du Tatra, mais ce sont déjà de hautes montagnes que ces Karpathes de Lipto[67]!
Cette ville aux maisons blanches qui s'alignent au milieu de la plaine comme les tentes d'un camp, c'estLipto Saint-Miklos, le chef-lieu du comitat de Lipto.
Non loin de la petite ville, dans une sombre gorge où grondela Demenova, s'ouvre béant l'antre de glace deDemenfalva. C'est une grotte remplie de glace éternelle. Ces phénomènes glaciaires, dont l'origine n'est pas très clairement expliquée, sont assez fréquents dans les Karpathes; j'aurai l'occasion d'en parler plus longuement à propos de la merveille des merveilles, de la glacière de Dobsina.
Mais suivons notre route car l'auto nous emporte.
Les humains que nous apercevons ont d'originales allures. D'immenses chapeaux qui n'en finissent plus, des chapeaux aussi grands que des parapluies, couvrent des têtes aux faces graves, toutes rasées, aux longs cheveux tombant sur les épaules, on dirait des poètes, des bardes: ce sont des Slovaques.
Et les cochons! Les cochons qui sont tout poilus,poilus d'un poil noir et hirsute, avec une crinière rigide sur le dos, avec de petites oreilles toutes droites, une tête énorme, un arrière-train court et bas, un dos voûté, de très hautes épaules, on croirait voir des sangliers... encore des animaux à moitié sauvages!
On nous a dit quela vallée de Stijavnicacontenait d'intéressantes choses: allons voir. Nous abandonnons la grande route pour quelques instants malgré les protestations indignées de l'un de nos compagnons qui n'admet que la ligne droite et nous nous engageons dans un mauvais sentier tout au plus digne des cochons de tout à l'heure, où l'auto saute de roche en roche comme font ces intéressants quadrupèdes quand ils s'enfuient en grognant.
Ainsi donc, après des sauts multiples et quelques kilomètres, nous sommes parvenus à un petit village appeléSaint-Ivany. Comme en a convenu le plus gracieusement du monde notre ami qui récalcitrait tout à l'heure, nous n'avions pas perdu notre temps, car nous avons trouvé ici une foule de choses curieuses.
C'est d'abord le château de Saint-Ivany, vieux castel simplet, fort bien conservé puisqu'il est encore habité. Il domine le village du haut d'un petit mamelon, il appartient encore à la famille Szentivanyi, les seigneurs du pays dont les ancêtresreposent dans l'église qu'on voit tout à côté. Il y a là une seigneurie moyen âge qui subsiste à peu près intacte, comme cela se rencontre encore souvent en Hongrie: les châtelains, le château, l'église seigneuriale avec ses tombeaux, et tout autour, en contre-bas, comme il convient à la hiérarchie féodale, les pauvres maisons du village qui se groupent craintives.
CHATEAU DE HONGRIE(SAINT-IVANY)
CHATEAU DE HONGRIE(SAINT-IVANY)
L'église et ses tombeaux ne sont pas ce qu'il y a de moins curieux dans ce curieux village. Cette petite église remonterait à l'année 1327; c'est un curieux échantillon de ces temples fortifiés comme il en existait tant au moyen âge; les murs qui l'entourent sont fort bien conservés et donnent une très juste idée des défenses qu'on était obligé d'accumuler pour protéger même les lieux saints en ces temps de tourmente. Les morts qui dorment depuis tant de siècles dans les caveaux des Szentivanyi semblent bien réellement dormir encore, car ils n'ont pas connu la décomposition fatale. On les voit conservés comme si, hier, ils respiraient encore; leurs faces, à peine jaunies, reflètent les sentiments qui les animaient au moment de leur mort, des sentiments archiséculaires! Leurs vêtements eux-mêmes, leurs oripeaux magnifiques, accoutrements du moyen âge oriental, semblent neufs.
Non loin de l'église et du château, dans le lit de la rivière, nous allâmes voir une source que les gens du pays appellentla Fontaine du Poison. On voit parmi l'eau qui sourd des trous du rocher,de gros bouillonnements d'où s'échappent des gaz nauséabonds: ce sont d'intenses dégagements d'acide carbonique et d'hydrogène sulfuré, tellement intenses que les malheureux oiseaux, les insectes mêmes, qui s'aventurent trop près de la fontaine empoisonnée, tombent aussitôt foudroyés.
C'est par cette source d'acide carbonique, dont les émanations vont certainement jusqu'aux caveaux qu'il faut expliquer l'extraordinaire conservation des morts de la vieille église.
Revenus dans la vallée de la Vaag, nos regards ont été aussitôt frappés par une espèce de monticule, trop régulier pour être naturel, qui s'élève tout à côté de la route. Renseignements pris, il paraît qu'il s'agirait là d'un autel où venaient célébrer leurs cérémonies païennes les populations qui habitaient cette partie des Karpathes au septième siècle.
Plus on avance, plus la terre se couvre de forêts, plus le pays devient encore sauvage. Je n'aurais pas cru qu'on puisse trouver en Europe, au vingtième siècle, des régions aussi attardées, rappelant autant les farouches forêts des siècles barbares.
AprèsLipto Ujvar, petite ville qui se trouve dans les forêts et qui vit des forêts[68], le paysages'accentue encore et devient sublime à force d'être sauvage. Dans l'azur, jusqu'au ciel, des monts pointus dressent une infinité de cimes déchiquetées, menaçantes, hargneuses, des cimes de pierre nue que n'adoucit aucune végétation, des crêtes en dents de scie qu'on prendrait pour les créneaux de fortifications titanesques, des têtes déchirées que le feu du ciel doit frapper sans cesse et qui sans cesse se dressent menaçantes vers le ciel.
C'est le Tatra[69].
Salut, Tatra! Montagnes mystérieuses qui font battre nos cœurs de touristes curieux. Forêts obscures de sapins noirs où bondissent le chevreuil et le sanglier, prairies escarpées, émaillées de pins minuscules, où le coq de bruyère s'envole avec un bruit d'artillerie, lacs lumineux qui semblent des yeux au clair regard, landes arides des sommets où ne croissent plus que de rares lichens, où l'on ne perçoit plus que le sifflement aigu des marmottes, éboulis sauvages, grottes obscures au fond desquelles l'ours fait encore entendre ses grondements, champs de neige immaculée et éternelle...
Mais poursuivons notre route, si nous voulons ce soir coucher au lac de Csorba.
Au bord de la Vaag encore un vieux château en ruines. C'estle château de Hradek; son gros donjon délabré surveille toujours la vallée, aujourd'hui silencieuse, mais où jadis passaient de nombreuses et bruyantes caravanes. Au moyen âge lavallée de la Vaag était l'une des principales voies de communication entre l'Orient et l'Occident: d'immenses convois de marchandises, des caravanes importantes s'y succédaient continuellement. Voilà pourquoi tant de vieux châteaux sont embusqués dans ses noirs défilés, tant de châteaux où les seigneurs pillards étaient aux aguets.
La rivière maintenant se sépare en deux: la Vaag Noire et la Vaag Blanche; nous suivons la seconde qui s'élève vers le nord-est. Et la route monte parmi les noirs sapins, elle monte sans cesse, elle monte à l'assaut du plateau couvert de forêts sur lequel les Vaag prennent leur source. Nous pénétrons dans la contrée la plus farouche de tout le Tatra: on croirait volontiers que l'homme n'a pas encore pris possession de ce coin de la terre, il ne s'en est, en tous cas, qu'imparfaitement emparé, car, hormis la route, on parcourt parfois des kilomètres entiers sans trouver de traces de son passage.
Sur le plateau où nous sommes parvenus nous roulons dans une forêt immense et déserte. Des deux côtés du chemin les sapins rigides, étroitement pressés, forment un écran que l'œil ne peut traverser, c'est tout de suite l'obscurité des sous-bois, insondable et mystérieuse. L'impression angoissante—je dirai presque l'effroi—qu'on ressent en ces lieux si sauvages est augmentée encore par la couleur sinistre des bois: le vert des sapins est tellement foncé qu'il paraît noir... l'obscuritéet le noir, voilà une grande forêt du Tatra! Comme un serpent jaunâtre qui se traînerait parmi les herbes, la route seule fait une trouée claire dans l'obscur; par cette faible tranchée on voit un mince ruban de ciel bleu où se découpent les monts farouches. Parfois, du sommet d'une hauteur où nous amènent les hasards du chemin, on sort pendant un court instant de l'obsédant mystère des bois, nos yeux découvrent alors le pays: mais jusqu'à l'horizon on n'aperçoit que la forêt infinie, que la forêt noire et immobile qui couvre tout le plateau et qui monte à l'assaut des montagnes; la Vaag elle-même, ici faible ruisselet, a disparu sous les arbres, les géants du Tatra seuls ont résisté à la noire horde qui s'essaye vainement à dépasser le milieu de leurs flancs décharnés.
Cette région si boisée s'appellele plateau de la Haute-Forêt; c'est une espèce d'isthme de terres élevées[70]qui, au pied de l'énorme massif du Tatra, forme l'une des plus importantes lignes de partage des eaux de l'Europe. Chose curieuse, les rivières qui descendent de la Haute-Forêt s'enfuient en tournant le dos à la mer qui les absorbera: les eaux du versant occidental iront à la mer Noire[71]tandis que celles du versant oriental se rendront à la mer Baltique[72].
Voilà cependant un village, un pauvre petitvillage slovaque, en bois, rien qu'en bois. Les maisons sont de petits dés proprets, rangés avec ordre et symétrie sur la terre; quelques-unes sont de bois brut, d'autres sont peintes en blanc ou en bleu clair. Elles s'alignent le long de la route dans un ordre parfait qui surprend nos yeux habitués à l'irrégularité des villages français, elles sont séparées par de petites rues rigoureusement droites; chaque maison est séparée de ses voisines afin d'éviter la contagion du feu, les bouches d'eau sont nombreuses, et cependant comme toutes ces pauvres petites maisonnettes flambent bien lorsque le feu se met dans quelque coin du village! Combien de villages semblables n'avons-nous pas vus en Hongrie qui n'étaient plus qu'informes débris noircis par le feu!
Sur les portes, des paysannes aux jupes rouges, le cou entouré de larges colliers faits de monnaies de cuivre, nous regardent passer en souriant. Les hommes, grands cheveux, grands chapeaux, grandes pipes, grandes bottes, nous considèrent gravement, leurs figures rasées sont figées par l'impassibilité slave et leurs longues chemises blanches flottent par-dessus leurs culottes, au gré du vent.
Nous arrivâmes àCsorbaau déclin du jour. Les montagnes étaient alors baignées de lueurs roses qui faisaient paraître encore plus noires les forêts du plateau.
Ayant décidé d'aller coucher en pleine montagne, au bord du lac de Csorba, nous n'avions paspensé un seul instant que notre automobile ne pourrait nous y conduire. On nous apprit ici qu'il y a bien un chemin qui grimpe à Csorber-See, mais qu'il y a aussi un funiculaire et que depuis l'ouverture du second le premier est devenu absolument impraticable.
Un funiculaire dans la forêt sauvage! Eh bien, soit, nous prendrons cet anachronisme!
Nous eûmes des peines infinies pour trouver la gare. Je crus même quelque temps qu'elle n'existait que dans l'imagination du grave Slovaque qui nous avait renseigné et que cet homme facétieux avait voulu s'amuser aux dépens de pauvres étrangers ignorants, mon cœur eut un instant d'espoir, je crus que ma forêt ne connaissait point encore la honte du rail moderne, mais, hélas! nos recherches nous ayant conduit à six kilomètres du village, j'eus la douleur de me trouver tout à coup en face de la locomotive à crémaillère qui devait nous emporter[73].
Nous laissâmes l'auto à la gare[74], et nous empilâmes nos nombreux bagages dans l'unique et inconfortable wagon où nos personnes durent ensuite se contenter de la place qui restait, car ce petit chemin de fer ignore encore l'emploi des fourgons à bagages.
Nous allions donc gravir ces monts mystérieux que nous sommes venus chercher si loin. Derrière nous, l'immense plateau et sa noire forêt, devant nous le haut Tatra.
Imaginez-vous un énorme massif aux parois presque à pic qui se dresse d'un seul bloc au-dessus du pays, que ne masque aucun contrefort et qui écrase tout de sa formidable majesté. Les pieds du colosse reposent sur des montagnes dont l'altitude approche déjà de mille mètres, ils disparaissent sous les forêts; ses flancs se sont fait un manteau de sapins, ses épaules sont couvertes de verdure parsemée de plaques de neige, sur sa tête rien, rien qu'un diadème de rochers pointus.
La petite locomotive grimpa péniblement sur la pente raide; perdue dans les sapins, allant à peine aussi vite qu'un homme au pas, vingt fois, je crus que son asthme incurable allait nous planter là; enfin, après avoir toussé, craché, éternué, elle nous amena àCsorber-Seecomme il faisait nuit noire.
Un vaste hôtel répandait la lumière par d'innombrables fenêtres. Nous fûmes ahuris de trouver là un Palace-Hôtel de la Compagnie des Wagons-lits, splendide et luxueux. Il faut bien croire que malgré ses airs farouches le Tatra n'a pu se garder intact de notre envahissante civilisation... dont nous avons voluptueusement profité ce soir-là.
Y a-t-il une meilleure manière d'apprécier toute la beauté d'un paysage que de voir celui-ci nous apparaître brusquement sans que rien ait pu nous le faire soupçonner auparavant? Celui qu'on contemple de la terrasse du Csorber-See Hôtel peut être classé parmi les plus beaux entre tous ceux que la nature semble avoir fait pour le plaisir des yeux humains. Arrivés ici en pleine nuit, nous n'avions rien vu. Notre réveil fut un véritable enchantement, une vision soudaine du plus beau, du plus grandiose de tous les panoramas.
Le Palace-Hôtel est construit sur une étroite bande de terre, entre le lac et le précipice. En avant la vision infinie sur le chaos de plaines et de monts que recouvre la forêt. En arrière lelac Csorbaet les monts Tatra.
La terrasse qui est située devant l'hôtel borde la pente des montagnes, pente si abrupte qu'on la croirait verticale et qu'ainsi l'on se trouve comme sur un balcon, un balcon qui surplomberait de plus de quatre cents mètres au-dessus de l'adorable panorama qui se déroule à vos pieds[75]. Nous sommes encore ici dans la région des forêts, les sapins nous entourent et les parois que nous voyons descendre dans le vide sont entièrementtapissées de conifères; c'est toujours la grande forêt d'hier qui monte jusqu'ici et que nous voyons en bas noyant tout sous son voile sombre. Tout près de nous, là sur la droite, la Vaag Blanche prend sa source, dissimulée sous les sapins, elle dévale la pente rapide et va former au loin la vallée que nous avons suivie hier et que nous apercevons tout là-bas. A gauche de nous, mais par un large ravin, le Popper descend dans la vallée des Zips où nous pouvons distinguer les premières petites villes allemandes. Dans les vallées, la forêt quelquefois fait trêve, des carrés de terre cultivée forment des taches d'or, mais les sapins victorieux reprennent bientôt leur empire, et la forêt continue loin, loin, on la voit recouvrir au bout de l'horizon les Karpathes de Gömör, d'Abauj et de Torna.
Sur la face postérieure de l'hôtel, autre terrasse où le spectacle quoique moins étendu n'en est pas moins beau: le lac de Csorba arrondit élégamment son pur contour comme une coupe d'émeraude. Dans son eau tranquille, qui vient jusqu'à nos pieds, les sapins qui se penchent réfléchissent leurs silhouettes et marquent de nuances sombres son beau vert transparent. De coquettes villas sont disséminées alentour, toutes blanches; elles jettent des notes de lumière dans sa couronne de sapins noirs. Derrière le lac, la forêt qui continue, mais en arrière, quelques sommets du Tatra dressent leurs têtes pointues comme s'ils voulaient se mirer, eux aussi, dans les eaux.
Le lac est dans une cuvette qui n'est séparée de l'abîme que par l'étroite arête sur laquelle on a construit le Palace-Hôtel. Si une cause quelconque faisait céder ce frêle obstacle, les eaux se précipiteraient d'un seul bond d'une hauteur de quatre cents mètres sur le plateau de la Haute-Forêt et de là dans les vallées où elles causeraient d'incalculables ravages. Un grand nombre de lacs du Tatra sont ainsi placés derrière de faibles parois; il paraît qu'il y en avait plus encore autrefois et que certains ont disparu de cette façon.
LeHaut-Tatraest parsemé d'une infinité de lacs: on en compte plus de cent[76]. Les uns sont d'un calme reposant et doux, d'autres au contraire sont sauvages et tristes. Tous sont situés dans des sites grandioses comme tous les paysages qu'on voit dans ces si pittoresques montagnes. Les habitants du pays les ont poétiquement appelés lesYeux de la Mer, et, en effet, ne dirait-on pas que la mer a prolongé souterrainement ses eaux pour venir jusqu'au milieu du Tatra en admirer les merveilles?
Tous ces lacs sont de forme circulaire ou tout au moins arrondie. Ils sont contenus dans des cuvettes de granit qui s'étagent les unes au-dessus des autres tout le long de la pente des montagnes; leur eau, dont la couleur varie suivant la nature du fond, est toujours d'une pureté et d'une limpidité admirables, elle réfléchit sans cesse leschefs-d'œuvre dont la nature s'est montrée si prodigue en ces lieux.
Grands ou petits, on en rencontre à chaque pas en parcourant les montagnes et leur aspect change suivant leur altitude. On en trouve à toutes les hauteurs, depuis le lac Csorba, qui, à treize cent cinquante mètres, est encore enfoui dans la forêt, jusqu'à ceux qui, comme leLangensee, sont au-dessus de toute végétation dans les éboulis et dans les neiges; quelques-uns même sont éternellement glacés[77].
Bâton ferré à la main, molletières aux jambes, la traditionnelle pèlerine verte sur les épaules, nous grimpons joyeusement sous les sapins, dans un petit sentier bordé de mousses et de fougères; nous respirons avec délices l'air pur des montagnes, les senteurs des grands bois nous enivrent et le soleil nous lance des traits de lumière à travers les branches.
Partis de grand matin de l'hôtel de Csorber-See, nous parcourons les montagnes. Nous avons décidé de consacrer cette journée entière à l'alpinisme, d'aller déjeuner au bord du lac Popper, et puis, si le temps le permet, de faire l'ascension de la Pointe de l'Œil de la Mer[78].
Pour aller du lac Csorba au lac Popper, le sentier monte sans cesse dans la forêt. Il côtoie longuement le ravin profond au fond duquel coulele Popper, la rivière qui prend sa source au lac du même nom et qui court dans la haute plaine arroser la vallée où vivent les Zips. On arrive jusqu'auprès du petit lac sans le voir: on le découvre tout à coup, resplendissant de lumière, au fond d'une impasse de montagnes.
Lelac Popperest tout petit, puisqu'il mesure à peine sept hectares, mais c'est à juste raison qu'on l'a surnommé la Perle des lacs du Tatra. Rien ne peut rendre le charme calme et grandiose qui se dégage de ses eaux limpides aux reflets verts, de ses eaux qui lancent mille feux du fond de sa cuvette de rochers. Telle une énorme émeraude enchâssée dans sa monture, son cristal glauque scintille dans une mince couronne de sapins; son éclat est rendu plus vif encore par l'entonnoir chaotique de rocs grisâtres au fond duquel il brille et qui concentre vers lui les regards azurés du ciel.
Une gracieuse cascade trace son sillon blanc sur les rochers qui forment le fond du tableau: untorrent impétueux s'élance du haut d'une falaise et se précipite en bouillonnant dans le lac sans pouvoir cependant troubler le calme de son miroir uni.
Les truites abondent dans les eaux claires du lac Popper; on nous en servit d'exquises dans un petit chalet de bois où l'on déjeune au bord de l'eau avec la vue entière de l'adorable panorama.
Une demi-douzaine de touristes allemands prenaient leur repas à une table voisine de la nôtre. Ils avaient l'accoutrement et l'allure obligatoires: inévitable chapeau vert surmonté de la fatale plume, pèlerine verte, bissac vert qui se fixe sur les omoplates au moyen de courroies entrecroisées; les femmes, épaisses et blondes, ressemblaient à des hommes; les hommes, épais et blonds, avaient d'énormes figures rouges qui débordaient de toutes parts hors des immenses verres de leurs lunettes d'or. Ces gens comprennent le sport et le pratiquent avec recueillement: pendant tout leur repas nous ne les entendîmes pas prononcer une seule parole.
On trouve ici des guides,—revêtus du pittoresque costume des montagnards du Tatra,—qui vous conduisent à l'assaut des différents sommets. Beaucoup d'ascensions sont fort difficiles: les pics de ces montagnes sont tellement escarpés, leurs flancs sont si abrupts, qu'une bonne part d'entre eux exigent une escalade difficile et périlleuse réservée aux seuls virtuoses de l'alpinisme. Certainssommets, farouchement inaccessibles, n'ont point encore été gravis.
Pendant que nous déjeunions, de longs nuages blancs étaient venus troubler la pureté du ciel: les cimes des montagnes commencent à s'estomper de brumes et cela nous contrarie fort, car nous devrons renoncer à notre ascension auMeerauge Spitz, si de là-haut de malencontreux nuages doivent nous masquer toute vue.
Nous repartons cependant.
Nous suivons une piste à peine visible dans les mousses. Le lac Popper, situé à 1513 mètres au-dessus du niveau de la mer, est à la limite de la grande forêt, à peine s'est-on élevé quelque peu au-dessus de lui qu'on voit le voile de sapins s'éclaircir, les arbres devenir plus petits à mesure qu'on monte et bientôt ne former que des bouquets vert sombre entourés de fougères et de pins nains à la couleur plus claire.
Plus haut on traverse d'inextricables fourrés de pins nains[79]dont les bois convulsés, contournés, semblent se tordre sous l'étreinte d'une immense souffrance. On circule avec peine dans ce labyrinthe de végétaux entrelacés; à chaque pas nous perdons la trace du sentier que nous ne pouvons retrouver qu'au prix de recherches minutieuses. Des sapins émergent encore du fourré, de loin en loin, isolés, mais tous sont morts, dépouillés de leursfeuilles, ils dressent lamentablement au ciel leurs squelettes décharnés. Dans ces régions élevées,—1700 mètres,—le sapin ne pousse plus en ces montagnes, mais ceux-ci n'ont cependant pas été apportés ici, il a bien fallu qu'ils naissent et se développent, ils se sont même fort développés car certains d'entre eux sont de très grande taille, et pourquoi depuis sont-ils tous morts?
La végétation du versant méridional du haut Tatra suit à peu près la gradation suivante: jusqu'à 1600 mètres la grande forêt de sapins, de 1600 à 1800 mètres, les fougères et les fourrés de pins nains, et au-dessus de 1800 mètres de maigres prairies où s'épanouit cependant la collection des si charmantes fleurs alpestres, mais surtout les éboulis et les rochers nus sur lesquels ne s'accrochent plus que de rares lichens.
Pendant que nous montions parmi les pins tordus, les cimes s'étaient de plus en plus embrumées, le Meerauge avait pris un capuchon de nuages... il nous fallut renoncer à en faire l'ascension. Pour nous dédommager nous résolûmes alors d'aller voir le lac Hinzen.
Nous avions dépassé la région des pins nains, nous montâmes parmi les fougères touffues, jusqu'à un endroit où la petite vallée que nous suivions s'arrêtait brusquement au pied d'un mur de rochers éboulés; il nous fallut alors escalader, escalader sans trêve, monter, monter toujours, mais à mesure que nous montions, notre vue allait s'élargissant sur un panorama de montagnes vraimentsublime. A chaque crête de rocs que nous franchissions, nous pensions voir apparaître le lac Hinzen et chaque fois de nouvelles crêtes succédaient aux précédentes, nous finissions par croire que ce lac était un mythe et que jamais nous ne le pourrions atteindre. Nous parvînmes enfin au sommet de l'éboulis, dans une vaste prairie au milieu de laquelle s'évasait un petit lac, un tout petit lac, à peu près à sec.
Au bord de cette flaque d'eau, les touristes allemands que nous vîmes déjeuner silencieusement au lac Popper contemplaient avec une conviction attendrie ce qu'ils prenaient pour le lac Hinzen. Comment ces gros hommes et ces lourdes femmes avaient-ils fait pour se hisser jusqu'ici? Au surplus ils étaient unanimement harassés et ruisselants. Ils ne tarissaient pas d'éloges pour ces quelques litres d'eau croupie qui leur avaient coûté tant de mal à conquérir:
—Hinzen See! Hinzen See! nous expliqua le plus humide d'entre eux.
—Choli, choli, atmiraple! daigna s'écrier en français la plus rubiconde d'entre elles.
—Atmiraple! reprit en chœur la bande qui, satisfaite, s'éloigna et se mit à redescendre.
Mais nous ne pouvions croire que ce petit étang était le lac Hinzen, le plus grand des lacs de l'altitude de deux mille mètres, qui a une superficie de dix-neuf hectares. Le terrain continuait à monter, mais la pente était plus douce et l'ascension moins pénible, car on marchait sur la terremolle et sur les herbes. Nous montâmes encore parmi les gentianes, nous montâmes longtemps, puis, tout à coup, entre nous et la montagne abrupte, une fosse profonde s'ouvrit et dans le fond, vaste ellipse d'eau limpide, le lac Hinzen apparut, le vrai, le grand lac Hinzen!
Entouré d'éboulis arides et dénudés, adossé à une falaise à pic, lisse comme un mur, le lac Hinzen se montre dans le paysage le plus désolé, le plus sauvage qui se puisse concevoir. Son eau cristalline miroite dans le fond d'une poche entre des montagnes au arêtes dures et déchiquetées qui semblent les murailles d'un château fort en ruines, d'un château de Titans. Aucune végétation n'apparaît dans le cadre, tout est roc, tout est gris, c'est le spectacle de la tristesse de la nature dans ce qu'elle a de plus sublime.
Seuls quelques champs de neige éternelle, tapissant des pentes abritées, tranchent sur l'uniformité du gris qui entoure le lac. Il semble que son eau ne pourra séjourner dans ces rochers épars, qu'elle vient à peine de tomber du ciel, telle une larme, une larme des dieux, qui tremble et qui va se dissoudre.
Comme pour nous narguer, la Pointe de l'Œil de la Mer vient de quitter son capuchon de nuages, le ciel a repris toute sa pureté. Le lac resplendit de lumière, d'une lumière dure, crue, triste, que n'adoucit aucune teinte de verdure, qui exagère encore l'âpreté grise des rochers et des crêtes dentelées. On découvre un grand nombre des sommetsdu Haut-Tatra[80]qui se découpent dans l'azur en leur farouche majesté. Les voilà donc, ces terribles cimes, là, devant nous, tout près, ces pics effrayants qui nous impressionnèrent si fort hier quand nous les contemplâmes de la haute plaine.
En relisant les pages qui précèdent je me suis aperçu que je redis sans cesse l'émotion poignante, l'espèce d'effroi dont était faite notre admiration pour ces sauvages montagnes. Je demande humblement pardon pour ces répétitions. Elles sont cependant le reflet véritable de ce que nous ressentîmes au cours de nos excursions. C'est qu'à côté du Tatra nos Alpes paraissent arrivées au plus haut degré de la civilisation, ici est encore le règne de l'antique barbarie, ici tout est rude et farouche: les animaux, les arbres et les pierres.
L'aspect sauvage des monts du Tatra en éloigna longtemps la curiosité des hommes. Ce ne futguère qu'au siècle dernier que les visiteurs commencèrent à se succéder avec quelque fréquence et qu'on connut les merveilles que la nature s'était plu à rassembler dans leur sein. Au dix-septième siècle, un auteur[81]écrivait que «cette montagne d'aspect farouche, s'élevant jusqu'aux nuages, dépasse de beaucoup en rudesse les montagnes de la France, de la Suisse et du Tyrol; aussi ne s'y risque-t-on guère».
On conçoit qu'une région réputée si longtemps impénétrable doit posséder une faune encore fort riche. En effet, renards, loups, sangliers, marmottes, daims, chamois y sont nombreux, on y rencontre aussi des lynx et même des ours; comme oiseaux, il y a des perdrix, des gélinottes, des tétras, des coqs de bruyère d'une espèce particulière au Tatra qu'on appelleauerhahnet deskaiservögelnou oiseaux de l'empereur dont la chair parfumée est particulièrement savoureuse; il y a aussi plusieurs espèces de vautours et enfin l'aigle doré, roi de ces montagnes.
Le Tatra ne renferme pas de glaciers, seulement de grands champs de neige éblouissante dans les gorges abritées ou sur les pentes qui ne sont point trop abruptes. Mais d'imposantes moraines parsèment les vallées de leurs énormes blocs et montrent que les Karpathes, tout comme les Alpes, eurent autrefois leurs mers de glace.
Nous redescendîmes dans les rochers couvertsde lichen, les rocs amoncelés dans lesquels chantent des ruisseaux et crient des cascades. Nous refîmes le chemin déjà parcouru dans les prés où fleurit la rouge belladone, parmi les fourrés de pins parsemés d'airelles, sous les sapins noirs au tronc roux, dans les fougères. La journée s'avançait, la vallée s'emplissait d'azur imprécis et les montagnes se rosissaient des derniers rayons du soleil. Pendant que nous marchions en file indienne dans l'étroit sentier, l'un de nous conta une légende des Karpathes.
D'après la croyance populaire, le Tatra renfermerait d'innombrables trésors cachés au fond de ses lacs brillants ou dans ses obscures cavernes. Ces richesses seraient gardées par de vigilants esprits qui les rendraient inaccessibles à la cupidité des hommes. Ceux-ci cependant, poussés par une incessante convoitise, cherchent, cherchent toujours depuis les temps les plus reculés, cherchent sans jamais se lasser.
Le gnome gardien de l'un de ces trésors, entendit un jour du fond de son antre, le pic des chercheurs retentir jusqu'à lui.
—Encore des humains insatiables, se dit-il, des fainéants qui ne pensent qu'à l'or et qu'aux plaisirs grossiers de la terre! Oh! combien je les plains de tant aimer ce vil métal qui ne peut que les mener à leur perte! Mais faisons une expérience et voyons quel usage ils sauront faire de l'or que je leur donnerai.
Par son pouvoir surnaturel, le génie guida lapioche de ces hommes. Ils étaient trois; il les laissa venir jusqu'à lui, il leur permit de contempler à leur aise les richesses fabuleuses qui l'entouraient et qui les éblouirent. Il leur donna autant d'or qu'ils purent en emporter, puis les ayant invités à revenir quand il leur en faudrait encore, il les congédia.
Quelques jours s'étaient à peine écoulés, le génie vit revenir l'un d'eux.
—Aurais-tu déjà gaspillé tout l'or que je t'avais remis? Enfin, dis-moi, je te prie, l'usage que tu en as fait.
—Oh! dit l'homme, j'ai conservé intact un si beau trésor. Je l'ai enfermé dans un coffre-fort solide et sûr. D'abord, j'avais eu l'idée de l'employer à me vêtir et à me nourrir convenablement, à aider mes parents pauvres, à secourir les misérables de mon village. Mais heureusement je me suis ravisé, j'ai gardé tout mon or et je viens t'en demander encore.
—Tu es un misérable! lui répondit le gnome. Fuis au plus vite si tu ne veux pas que je t'écrase. Mon or n'est point pour d'immondes avares comme toi.
Au bout de plusieurs mois, le second revint.
—Eh bien, qu'as-tu fait de tes richesses? s'enquit le génie.
—Puissant esprit, j'ai dépensé tout l'or que tu m'avais prodigué. Je l'ai employé à mettre à l'épreuve les hommes et leurs vertus si vantées. Grâce à mon or, j'ai vu souffrir les justes et triompherles méchants. J'ai vu des caractères tenus pour absolument sûrs se laisser corrompre; j'ai vu des hommes qu'on citait pour leur patriotisme devenir traîtres à leur pays. Par la vertu de mon or, j'ai vu l'amour se changer en haine, le fils renier son père, le frère tuer son frère. Il ne me reste plus rien de ce que tu m'avais donné, mais il faut que je poursuive l'œuvre que j'ai commencée et pour cela il me faut de l'or... je viens t'en demander encore.
—Sois maudit! s'écria le gnome, ôtes-toi de devant mes yeux et ne reparais jamais. Je ne veux pas que mes trésors concourent au triomphe du vice.
Ce ne fut qu'après plusieurs années que revint le troisième. Dès qu'il l'aperçut, le génie, sans même l'interroger, lui cria:
—Va-t'en. Je sais maintenant que l'or ne peut que corrompre l'homme à son contact maudit... Va-t'en, je ne t'en donnerai plus.
—Aussi ne venais-je point pour t'en redemander, dit l'homme. Bien au contraire, je te rapporte ce qui me reste de tes libéralités. Pauvre, je vivais heureux; riche, j'ai appris à détester mes semblables. Au moyen des richesses que tu m'avais données, j'ai voulu faire le bien autour de moi. J'ai dépensé l'or sans compter pour soulager les misères humaines. Que de larmes j'ai essuyées, que de souffrances j'ai calmées, que d'affamés j'ai rassasiés! Mais, hélas! mes bienfaits n'ont produit qu'ingratitude! Ma fortune a soulevé des hainesjalouses! Mes libéralités ont fait naître des soupçons malveillants sur l'origine de mes richesses, mes obligés eux-mêmes, mes obligés surtout, élevèrent la voix, je fus accusé, bafoué, insulté, honni... Je dus fuir de mon pays. Dégoûté, je te rapporte ce qui me reste de ton or; pauvre, j'étais heureux, pauvre je veux rester!
—Voilà assez d'horreurs! s'écria le génie. A l'avenir, je le jure, j'empêcherai les hommes de se servir de mon or.
Au même moment la terre engloutit le gnome et ses richesses, qui, désormais, furent inaccessibles aux chercheurs de trésors[82].
Après notre journée entière de marche et d'ascensions, nous avons dormi bienheureusement dans les confortables chambres du luxueux hôtel.