Chapter 12

Le Palace-Hôtel du lac Csorba développe sa grande masse au bord de l'abîme; à son faîte le drapeau national hongrois: rouge, blanc, vert, flotte fièrement. Mais spectacle vraiment curieux, ce matin le brouillard a supprimé la vue; jusqu'au niveau de la terrasse, il monte comme une mer blanche, une mer aux vagues lentes et silencieuses. Sur nos têtes le soleil et l'azur, à nos pieds l'immense étendue opaque sous laquelle se dissimule le panorama inoubliable que nous avons pu contempler hier.

Il nous faut redescendre dans la plaine. Le petit chemin de fer à crémaillère a plongé dans l'opacité grise; c'est à peine si par instants nous pouvons entrevoir quelques sapins ou la route défunte par laquelle on montait jadis au lac. Oh! cette route! Quel bel exemple de la nonchalance tout orientale des Hongrois! Voilà des gens qui se dépensent en efforts pour amener le flot des touristes dans leur beau Tatra et qui n'entretiennent même pas la seule route par laquelle les automobiles pourraient parvenir au cœur de la région la plus intéressante! Encore mieux: ils ont construit tout le long des montagnes, à mi-côte dans les sapins, une jolie route forestière, laKlotilden Weg, qui va du lac Csorba àBarlangliget, mais ils l'ont soigneusement interdite aux automobiles! Il est vrai que les autos ne fourmillent point par ici! Depuis notre départ de Vienne nous avons déjà parcouru un nombre respectable de kilomètres et nous n'avons rencontré que trois voitures automobiles.

Nous avons retrouvé avec une véritable joie notre brave cent-chevaux à la gare de Csorba. En quelques tours de roues elle nous a menés àPoprad[83]. Pendant ce court trajet un orage a crevé sur nous, un de ces orages comme on n'en voit que dans les montagnes, court, brusque et terrifiant, durant lesquels la nature semble prise de frénésie; la fureur des éléments s'est résolue enune cataracte qui a submergé la route en un instant.

Sur la foi des guides et de quelques récits de voyages, nous nous sommes établis à l'hôtel Parc Husz, où nous fîmes une fort humide entrée, sous la pluie torrentielle et dans la boue.

Parlant de cet hôtel, le guide que j'ai sous les yeux s'exprime ainsi: «Accueil cordial, logements d'une grande propreté, cuisine excellente, enfin tous les soins désirables, et cela à des conditions tout à fait raisonnables.»

Mes notes, elles, disent ceci: «Hôtes gracieux comme des ours du Tatra, chambres sales et dépourvues du strict nécessaire, cuisine déplorablement hongroise, service à peu près nul, écorchement réellement exagéré.»

On voit que notre appréciation personnelle diffère quelque peu de celle de nos devanciers. Le Parc Husz était le modèle des hôtels de tourisme, il y a longtemps, longtemps, il ne l'est plus aujourd'hui, bien certainement. Sont-ce les touristes qui sont devenus plus difficiles ou l'hôtel qui est devenu moins bon? Il y a peut-être bien des deux... J'adopterai cependant plus volontiers la seconde hypothèse.

Quoi qu'il en soit, nous fûmes très misérablement hébergés au Parc Husz de Poprad et je conseille vivement à ceux qui, visitant le Tatra, auront bien voulu me lire, d'aller établir leur gîte partout ailleurs.

Et cependant quel délicieux séjour ce pourraitêtre si l'hôtel était convenablement tenu! Quelle vue merveilleuse l'on découvre des fenêtres de ces baraques de planches avec les Karpathes géantes qui se dressent devant soi. Et ce parc charmant qui entoure l'hôtel, ce parc mystérieux où mes compagnons allèrent rêver dans la nuit, au milieu des bosquets, rêver avec les petites étoiles, où ils auraient, je crois, rêvé toute la nuit si la fraîcheur des montagnes n'était venue calmer leur crise poétique et ne les avait obligés à gagner leurs lits!

Nous avons eu ici un curieux exemple de la mentalité des Hongrois qui ne veulent à aucun prix reconnaître la suzeraineté de l'Autriche. Lorsque nous retirâmes notre courrier au guichet de la poste de Poprad nous remarquâmes que toutes les adresses de nos lettres portaient de larges ratures faites avec des crayons de couleurs: on nous avait écrit à Poprad-Felka (Autriche-Hongrie), l'employé hongrois, consciencieux et patriote, avait soigneusement rayé le motAutricheafin de ne laisser subsister que le seul motHongrie. En écrivant ces lignes, j'ai sous les yeux les enveloppes ainsi raturées que j'ai conservées comme des documents intéressants et je m'aperçois que sur l'une d'elles l'employé a même ajouté le motMagyar, afin qu'il ne puisse subsister aucun doute sur ses intentions séparatistes.

Poprad est une ville assez quelconque, sale et délabrée, comme toute petite ville hongroise qui tient à ses traditions. Sa principale curiosité est le Musée des Karpathes, où une initiative intelligente[84]a réuni tout ce qui a trait à ces pittoresques montagnes au milieu desquelles nous évoluons. Les collections de ce musée sont riches et bien choisies: minéraux, plantes, animaux, restes préhistoriques, cartes, plans en relief, costumes nationaux, etc.

Nous sommes dans lecomitat de Zips, qui renferme un de ces rares îlots germaniques ayant résisté jusqu'ici aux flots slaves qui déferlent depuis des siècles sur les Karpathes pour y opérerleur reconquête—qu'on me pardonne cette expression castillane qui trouve ici sa place.

Le peuple des Zips a conservé la langue et les coutumes allemandes. Il descend des colons saxons, thuringiens, bavarois, qui vinrent au douzième siècle s'établir dans la haute vallée du Popper pour exploiter les richesses minières desGrandes Karpathes. Il arriva à un grand degré de prospérité et fut réellement puissant au moyen âge, suffisamment puissant pour obtenir de la couronne de Hongrie des franchises et un recueil de lois propres[85]. Les villes du pays des Zips s'étaient alors confédérées en une ligue qui contribua longtemps à leur prospérité. L'extension de cette colonisation allemande cessa dès le quinzième siècle et dès lors ce fut sa diminution progressive au profit de l'élément slave. En 1898, les Allemands du comitat de Zips n'étaient plusqu'au nombre de quarante-cinq mille[86], aujourd'hui ce nombre s'est encore restreint et l'on peut presque prévoir le jour où cette épave germanique aura entièrement disparu de la vallée karpathique qui vit jadis si florissant et si fier le petit peuple des Zips[87].

Poprad n'a pas conservé grand'chose du caractère allemand, mais la plupart des principales villes du comitat des Zips, commeBéla,Kesmark,Iglo,Locse, rappellent assez fidèlement les cités de Bavière ou de Franconie.

A peu près en face de Poprad, qui sommeille en sa vallée, là-bas dans la montagne, sont lesBains de Schmek, où l'on se rend par un court trajet et qui constituent un séjour de plus en plus fréquenté par les Hongrois.

Les Bains de Schmek sont, en somme, formés par trois stations distinctes, peu distantes les unes des autres:Tatra-Fured le Vieux(Alt-Schmek),Tatra-Fured le Neuf(Neu-Schmek) etTatra-Fured le Bas(Unter-Schmek). Ces trois agglomérations sont à la fois des stations climatériques et des villes d'eaux; situées au flanc du Tatra, à mille mètres d'altitude, sur le versant méridional, très abritées, elles jouissent d'une température toujourségale, d'une vue admirable, sont pourvues d'hôtels confortables et de riantes villas.

Les stations de Schmek sont aussi des centres d'excursions nombreuses et toutes fort intéressantes dans la partie orientale de la chaîne. Au reste, toutes les villes ou villages qui avoisinent le haut Tatra sont des centres d'excursions, tellement ces pittoresques montagnes sont curieuses sur toute leur étendue. Avec ses innombrables lacs épars, ses sommets uniformément répartis, ses vallées, ses cascades, le Tatra présente un intérêt toujours égal de quelque côté qu'on l'aborde et il faudrait un volume entier si l'on voulait décrire, même succinctement les très nombreuses excursions qu'il offre à la curiosité du touriste.

Nous nous sommes mis en route de bon matin.

Adieu, montagnes du Tatra! Des hauteurs qui dominent Poprad au sud, nous jetons un dernier regard sur les géants des Karpathes. Il fait un ciel sans nuages, un temps radieux, l'imposant massif apparaît irrisé de soleil, coiffé de bleu, s'élevant de deux mille mètres au-dessus de la plaine, à pic, sans aucun contrefort qui diminue sa majesté de colosse, de colosse de deux kilomètres de haut! Adieu, Tatra!

Nous allons maintenant aborder une autre région des Karpathes, bien différente, moins imposante, mais non moins curieuse:les Karpathesde Dobsina,de Gomoretde Torna, qui s'étendent au sud de la chaîne principale.

Peu après Poprad, on franchit la vallée duHernad, alors non loin de sa source, et au milieu de laquelle la route traverse le petit village deGrenicz. Le pays qui défile devant nos yeux est admirablement beau; la route semble errer au hasard de son caprice, tantôt au fond de gorges étroites, tantôt au milieu de verdoyantes vallées, elle passe d'un val à l'autre en serpentant sur des collines, en gravissant des montagnes. C'est une succession de tableaux enchanteurs: bois touffus, vertes prairies où coulent de clairs ruisseaux, rocs pittoresques qui grisaillent au milieu des bois sombres, là, c'est un pont de bois grossier qui franchit un torrent qui gronde et qui écume, là-haut dans la montagne un vieux château, ici, au milieu d'un tapis de verdure, une humble chaumière au toit de paille qui lance vers le ciel un mince fil de fumée bleue.

Et sur le chemin, l'inévitable tribu de tziganes qui déambule et qui tend la main. Le tzigane nomade est mendiant avant tout; il semble avoir élevé la mendicité à la hauteur d'un art; regardez ceux-là, rien n'est plus curieux que leur manège: ces êtres aux faces de bronze, aux têtes crêpelées et huileuses, s'appliquent à employer le geste, l'attitude les plus propres à émouvoir l'âme du naïf étranger; les jeunes femmes sourient, souvent fort gracieusement, et découvrent leurs dents blanches de louves, les vieilles—oh! les horribles sorcières!—geignentlamentablement; les hommes font les malades et leur grimace cherche à rendre l'impression d'atroce souffrance; les enfants crient, pleurent, sourient, tout à la fois, mais surtout exhibent d'un air comique leurs gros ventres de singes; tous sans exception tendent vers nous la main.

Voici la montagne dela Popovasur laquelle la route grimpe à plus de mille mètres, puis au bas d'une longue descente dans les sapins,Telgartoù nous prenons à droite la route de Dobsina.

Des femmes slaves cheminent en frappant le sol du talon de leurs grandes bottes, leurs costumes de nuances vives, rouge ou bleu, tranchent et s'aperçoivent du plus loin. Les vieux Slovaques, avec leurs grands chapeaux, leurs vestes de drap blanc et surtout leurs longs cheveux, ont des airs d'autres siècles, ainsi devaient être les paysans français d'il y a deux cents ans. Les jeunes gens ont tenu à faire au modernisme le sacrifice de leur chevelure: les jeunes Slovaques portent les cheveux ras.

Depuis Poprad la route n'est pas trop bonne, étroite, inégale et poussiéreuse... mais elle sinue dans de si beaux paysages!

Nous venons de dépasser unszekerqui cahote au grand trot de deux maigres chevaux, au milieu d'un nuage de poussière. Leszekerest le chariot hongrois. Sa conformation est appropriée aux chemins invraisemblables du pays. Il est essentiellementcomposé de deux longues échelles accouplées en force de V, de deux essieux en bois sans ressorts, de quatre roues qui tournent en chantant et d'un interminable timon le long duquel se perdent deux minuscules chevaux, pas de sièges, pas de bancs, luxe superflu. Ces surprenants véhicules ont des souplesses de reptiles; leur structure se plie à toutes les déformations des chemins; ils passent partout. Combien de fois n'en avons-nous pas vu qui, pour fuir notre auto, abandonnaient la route, descendant dans les champs, franchissant des fossés, grimpant des talus sans souci de l'équilibre, leur long corps se tordait comme un serpent, leurs deux trains se plaçaient dans des plans perpendiculaires, ils ne versaient jamais, leurs nonchalants conducteurs n'avaient même pas l'air de s'émouvoir de leurs positions parfois acrobatiques.

Leszekerque nous venons de dépasser emportait la fortune de toute une troupe lyrique que nous avions vue à Poprad. Les acteurs, les actrices, leurs bagages et leurs instruments étaient entassés pêle-mêle entre les deux échelles, sur de la paille. C'étaient des artistes hongrois, à la fois chanteurs, instrumentistes et danseurs, dont les recettes devaient être bien maigres à en juger par leurs pauvres habits; les femmes, toutes jeunes, se cramponnaient énergiquement à leur oscillant véhicule; l'une d'elles nous sourit au passage avec de grands yeux de gazelle étonnée.

La matinée était encore peu avancée, lorsque nous atteignîmes l'hôtel de la Glacière, où l'on s'arrête pour aller visiter la fameusegrotte de glace de Dobsina.

Les Karpathes calcaires renferment d'assez nombreux échantillons de ces mystères géologiques que sont les grottes de glace: la grotte de Dobsina est la plus belle et la plus curieuse d'entre toutes[88].

L'antre s'ouvre à mi-hauteur au flanc d'une montagne[89]; on y parvient par un petit sentier qui serpente dans un bois de sapins au milieu des mousses et des fougères émaillées de jolies fleurs alpestres, on dirait d'un parc. Il y a devant l'entrée de la grotte un petit chalet où l'on vous oblige à séjourner assez longtemps afin de donner aux corps échauffés par l'ascension le temps de se refroidir, précaution salutaire sans laquelle on risquerait la fatale pneumonie en entrant dans le froid.

Le soleil déverse des torrents de chaleur sur un amas de rochers qui entourent un trou sombre; un courant d'air glacé s'échappe de cette ouverture; c'est l'entrée de la grotte. Avant de pénétrer, onaperçoit déjà la glace qui affleure en gros blocs. Quelle étrange impression l'on ressent! Grillés par le soleil au dehors, on se sent glacé par le froid[90]dès qu'on a franchi le seuil de la caverne mystérieuse.

Depuis fort longtemps, les habitants du pays connaissaient l'existence de l'antre du froid, l'orifice béant laissait apercevoir éternellement sa glace, énigme troublante en ces contrées où les étés sont si chauds; mais personne n'avait osé pénétrer son mystère. Ce ne fut qu'en 1870 que trois hommes courageux s'y risquèrent pour la première fois[91].

Aujourd'hui, la grotte est très convenablement aménagée pour la visite des touristes, des escaliers de bois conduisent à ses différents étages, des chemins sont tracés dans la glace et la lumière électrique éclaire ses moindres recoins.

Dès l'entrée, on se trouve dans la glace, on marche sur un pavé de glace, les parois de l'étroit corridor sont revêtues de glace. Un escalier d'une dizaine de marches nous conduit dans une vaste nef, qu'on appellela salle Milan, la lumière électrique jaillit, c'est un mirifique éblouissement! Rien ne peut donner une idée de ce spectacle qui tient du merveilleux, on se croirait dans le palais enchanté de quelque fée. Cette salle a plus dequatre mille mètres carrés[92]; sa longueur est de cent vingt mètres, sa largeur varie de trente-cinq à soixante mètres, elle a plus de onze mètres de hauteur; le sol est formé par une épaisse couche de glace, unie et lisse comme un miroir, on croirait marcher sur du verre, les parois sont revêtues de glace laiteuse qui ressemble à des applications colossales du marbre le plus pur, trois énormes piliers de plus de deux mètres de diamètre, entièrement en glace, semblent supporter l'énorme nef et celle-ci est toute tapissée de glace, constellée de stalactites aux formes fantastiques, aux multiples paillettes resplendissantes, comme une infinité de diamants. Une cascade géante a fixé ses flots immobiles au milieu de la salle, la ressemblance avec une cascade liquide est tellement frappante qu'on se surprend à écouter et qu'on est étonné de ne pas entendre son fracas troubler le silence de ces lieux de mystère où tout est figé, même le bruit!

On dirait un colossal palais de verre, mieux, le verre lui-même serait impuissant à rendre les effets miraculeux qu'on admire ici, le verre n'a pas ces formations cristallines qui seules peuvent rivaliser avec le diamant. Cette glace est tantôt de la plus extrême transparence, tantôt d'un blanc laiteux opalin, tantôt lisse et polie comme l'acier, tantôt arrondie, tantôt hérissée de mille cristaux. Vous concevez l'effet que doit produire là dedansl'éclairage éblouissant de plusieurs lampes à arc voltaïque... ou plutôt non, vous ne pouvez vous en faire une idée... la plume est inapte à reproduire ce que nous vîmes, l'imagination ne peut enfanter un pareil tableau! Tout scintille, tout brille, tout resplendit!

La glace du sol est tellement polie qu'on ne peut y circuler en parfait équilibre et que les guides ont dû y établir des chemins au moyen de planches alignées.

Un autre escalier de bois conduit dansle corridor Ruffinyiqui a pour parois d'un côté le roc calcaire et de l'autre l'accumulation sans cesse augmentante de glace. Car la glace se forme sans relâche dans la grotte, il en fond bien un peu en été, mais la congélation va plus vite que la fonte et l'on peut prévoir un moment, heureusement éloigné, où toute l'énorme excavation sera remplie, où l'on ne pourra plus y pénétrer. L'accroissement est suffisamment rapide pour qu'on puisse en suivre aisément les progrès depuis que la grotte est ouverte à la curiosité publique: certains escaliers de bois ont été envahis par la glace et sont aujourd'hui impraticables, sur d'autres on suit la montée du flux solide par les bas échelons qui se sont peu à peu enlisés, enfin une lampe électrique est en train de disparaître, déjà à moitié enfouie dans l'impitoyable marée.

Sur la muraille verticale du corridor, placée comme une section vive, on peut lire les divers âges du dépôt glaciaire. J'ai cherché vainementen des livres spéciaux une explication satisfaisante de ces curieuses formations. Je dois avouer que dans une grande quantité de théories je n'ai pu en trouver aucune qui paraisse clairement adoptable. Parmi les explications invraisemblables, je ne citerai que celle qui professe gravement que la congélation est produite par l'action du vent qui s'engouffre par des interstices du rocher et qui ne pouvant s'échapper librement produit une pression favorable à la solidification. Que le vent s'engouffre dans la grotte cela est fort possible, mais qu'il produise une pression suffisante pour obtenir la congélation....

Une autre théorie admet que les calcaires poreux qui entourent la grotte sont constamment traversés par des infiltrations capillaires et que celles-ci arrivant à l'air libre s'évaporent brusquement pour une partie et produisent ainsi un abaissement de température suffisant pour congeler l'autre partie. Ceci est plus admissible.

Enfin d'aucuns prétendent que l'origine du dépôt glaciaire proviendrait d'un ancien glacier que des convulsions de terrain auraient emprisonné dans cette excavation et que depuis les eaux, qui traversent sans cesse la couche perméable des calcaires, se solidifieraient au fur et à mesure en atteignant la glace préexistante, déjà préparées à cette transformation par leur basse température résultant de phénomènes d'évaporation capillaire. On voit que cette théorie emprunte quelque chose à la précédente. Elle appuie assez logiquementson hypothèse sur l'examen des couches de l'amoncellement; en effet, celui-ci est composé de strates d'aspects bien différents: les couches de la base sont épaisses et formées d'une glace blanche et opaque comme celle des glaciers, elles sont brisées et disloquées comme à la suite d'un mouvement violent au cours duquel le glacier initial aurait été précipité dans la grotte, les couches médianes et supérieures au contraire sont horizontales et transparentes, elles sont minces, on voit qu'elles se sont formées telles qu'on les voit aujourd'hui, comme se forment encore actuellement celles qui augmentent tous les jours la hauteur du dépôt. C'est évidemment à cette dernière théorie que je croirais le plus volontiers, cependant est-elle bien certaine? Elle ne me paraît pas complètement satisfaisante.

Laissant donc à d'autres le soin de résoudre ce problème, continuons notre promenade dans la grotte scintillante. On est surpris de voir les formes étranges que le hasard a produites au fur et à mesure de la congélation. Les plus curieuses sont celles qu'on a appeléesla Tonnelle, à cause de capricieux stalactites qui imitent parfaitement les enroulements d'un cep de vigne etla Chapelle, dont la forme est en effet celle d'une nef gothique.

La partie la plus sauvage a été baptisée du nom d'Enfer, c'est un endroit dangereux où le sol est fortement incliné, rempli de crevasses obscures et d'éboulis monstrueux.

On regagne la salle Milan par un long escalierqui s'appuie sur une croupe transparente ressemblant à une énorme vague; la glace vient parfois se former jusque sur les marches où l'on glisse.

On ne visite pas l'étendue entière de la grotte de Dobsina; certaines parties en sont trop dangereuses, inaccessibles ou non aménagées encore. Sa superficie totale atteint huit mille huit cents mètres carrés, elle s'étend sur deux kilomètres de long, sa profondeur connue est de cent trente mètres. Par endroit la couche de glace atteint plus de cent mètres d'épaisseur!

Il faut environ deux heures pour visiter les parties de la caverne qui sont ouvertes au public; l'attrait de cette surprenante curiosité est si grand que ce temps passe comme quelques minutes.

Mais lorsqu'on se retrouve à la chaude lumière du soleil, on a comme une impression de libération, on croit sortir d'une tombe humide et glacée, mais d'une tombe en laquelle on aurait fait un rêve fantastique de féerie et de palais enchantés, comme ces palais de diamant que de puissants génies ont construits au sein de la terre pour y garder jalousement de belles prisonnières!

Comment voulez-vous que la Hongrie où la nature a accumulé tant de mystérieuses curiosités ne soit pas le pays des légendes!

On mange fort bien à l'hôtel de la Glacière, on y boit encore mieux. Nous y dégustâmes un tokaydigne des dieux, si bon que l'un de nos compagnons et moi-même en achetâmes tout ce que l'hôte avait en cave pour nous le faire envoyer en France.

Nous reprîmes notre route par lavallée de Sztraczena, où coulela Göllnitz, labyrinthe pittoresque qui tourne dans les montagnes couvertes de forêts, couloir sauvage hérissé de rocs fantastiques. Certains endroits ont un aspect vraiment farouche; dans un tournant, un énorme pan de rocher obstrue la vallée, seule la rivière s'est aménagé un étroit passage et l'on a dû percer la roche d'un tunnel pour faire passer la route.

Le val désert s'anime tout à coup par l'apparition d'une exploitation minière qui paraît importante, ce sont des mines de cobalt et de nickel dont la contrée tire le plus clair de ses revenus. Puis, de nouveau, revient la solitude des grands bois, mais la route reste horriblement défoncée par le charroi des mines.

Une longue montée, toujours dans les bois, un col[93], et l'on a soudain une vue splendide sur une vaste étendue de pays: les Karpathes se montrent en un chaos sauvage et à nos pieds, dans une gracieuse vallée, la petite ville deDobsina, qui a donné son nom à la grotte de glace, bien que celle-ci en soit distante de quatorze kilomètres.

Après mains lacets au flanc de la montagne,longue descente durant laquelle on cahote dans les ornières et la poussière, on atteint Dobsina. C'est une vieille petite cité dont l'origine se perd dans la nuit des temps, qui fut certainement créée pour l'exploitation des mines, qui en vit encore, ancien foyer de colonisation germanique, l'air très allemand, mais où, comme chez la plupart de ses sœurs des Karpathes, le Slave a presque complètement chassé le Germain.

Nous roulons ensuite dans une large vallée. Arrivant en un tout petit village, nous trouvons la population entière en fête: on célèbre un mariage. Nous nous arrêtons quelques instants. Aussitôt nous sommes entourés, assaillis par une foule en habits de fêtes,—les antiques costumes nationaux hongrois,—qui abandonne un festin commencé et déjà pompeusement arrosé pour venir manifester sa joie de nous voir en poussant des cris, des hurlements à nous rendre sourds... Tous, hommes, femmes et enfants ont à la main une énorme cuillère de bois qu'ils agitent au-dessus de leur tête. Les aurions-nous interrompus au moment où ils mangeaient le potage? ou bien cette cuillère serait-elle un emblème matrimonial? Insondable mystère que nos connaissance insuffisantes de la langue hongroise ne nous permirent pas d'approfondir. Ces indigènes sont Hongrois et non plus Slaves, c'est tout ce que nous pûmes apprendre.

Nous voici maintenant dans le val étroit où coulele Sajoet nous ne tardons pas à arriver àRosnyo[94], vieille ville triste et silencieuse, et qui dort... ne la réveillons point... passons.

Mais tout là-haut, sur le mont, voyez-vous ce fier château? C'estKraznahorka, l'un des vieux manoirs des Karpathes les mieux conservés. Il est, paraît-il, intact et tel qu'il fut édifié aux temps reculés du roi Béla. On y peut voir les meubles, les tentures, les tableaux qui ornent ses vastes salles depuis le moyen âge, les armures de ses anciens chevaliers y sont encore debout et luisantes, ses vieux canons continuent à monter leur garde de plus de six siècles. Depuis le seizième siècle, Kraznahorka est la propriété des Andrassy. C'est dans ce château que sont conservées les archives de la noble famille, l'une des plus puissantes et des plus anciennes de la Hongrie. C'est aussi à Kraznahorka que, pendant longtemps, ces riches magnats se firent inhumer. On y voit, en un cercueil de verre, dans un état de conservation parfaite, le corps de Sophie Andrassy, la martyre, la Dame blanche de Löcse[95].

Au commencement des temps obscurs du moyen âge, il arrivait souvent que de pauvres paysans devenaient subitement de grands seigneurs.... C'est du moins ce que prétendent les légendes.

Un jour, un berger appelé Bebek mangeait tristement son frugal repas; assis dans la prairie solitaire, perdu dans la montagne, n'ayant pour toute compagnie que ses moutons, il laissait rêveusementerrer ses regards autour de lui. Son attention fut soudain attirée par une petite souris qui était venue s'ébattre dans l'herbe devant lui. Bebek lui jeta des miettes de son pain. L'intelligent petit animal emporta vivement l'aubaine imprévue au fond de son nid, mais pour en ressortir aussitôt et pour venir en demander encore. Quelle ne fut pas la surprise du berger en voyant la souris qui sortait de son trou ses poils luisant de poudre d'or; curieusement il fouilla la terre et découvrit un trésor d'une incroyable richesse. Subitement, par la seule intervention d'une toute petite souris, le berger misérable était devenu un opulent magnat. Ses richesses lui permirent d'aider son roi, qui l'anoblit. Avec son or, il construisit pour lui et pour ses fils sept châteaux forts: Kraznahorka, Pelsöcz, Torna, Szadvar, Csetnek, Berzete, Solyomkö. Du berger Bebek descendit une puissante famille de seigneurs qui régnèrent durant de longs siècles sur toute la contrée. Kraznahorka appartenait encore à un Bebek lorsqu'au seizième siècle l'antique manoir passa aux mains de la famille Andrassy.

Suivant le cours du Sajo, nous allons passer successivement auprès de la plupart des autres châteaux forts des Bebek dont les restes ne sont plus que ruines, mais qui se dressent encore fièrement sur leurs escarpements.

Devant nos yeux se déroulent les Karpathes de Torna, parois abruptes, plateaux de prairies. Ces montagnes sont formées de calcaires poreux auxentrailles pleines de surprises. C'est d'abord leplateau de Szillicz, qui renferme la grotte du même nom, remplie de glace. Plus loin, c'est leplateau de Pelsöcz[96], tout criblé d'excavations, farci de grottes, fissuré de crevasses; il est impossible de voir jamais la moindre trace d'eau sur ces plateaux dont le sol troué comme une écumoire, absorbe la pluie aussitôt et ne la rend jamais.

Nous arrivâmes àPelsöcz[97]comme la nuit tombait.

C'est une petite ville hongroise, antique et vénérable, qui se targue de multiples quartiers de noblesse: sa fondation remonterait à Bors, l'un des lieutenants d'Arpad[98].

Notre caravane établit son campement dans une petite auberge du cru, simple et propre,—qui se serait attendu à cela en Hongrie?—dont l'hôte, accueillant, serviable et bon, se confondit en mille attentions délicates pour nous recevoir dignement.

Comme nous flânions sur la porte de l'auberge en attendant l'heure du dîner, il nous fut donné d'assister à un spectacle extraordinaire: le calme silence de la petite ville fut soudain troublé par un fracas terrifiant, le ciel s'obscurcit d'un nuage de poussière, une véritable trombe s'était précipitéesur le pays, envahissant les rues, une trombe d'où s'exhalaient des grognements rauques et brefs... puis tout était retombé dans le silence... mais le météore avait bien duré un bon quart d'heure. Nous venions d'assister à un défilé de cochons qui rentraient du pâturage et regagnaient leurs logis respectifs. Curieux exemple de communisme digne des âges futurs de l'humanité! Les cochons de ce pays vont au champ en commun, bien qu'appartenant à des propriétaires différents, le soir venu, ils reviennent tous ensemble, ils envahissent le village, ils rentrent comme rentrent des cochons, c'est-à-dire comme un ouragan, renversant tout ce qui se trouve sur leur passage, en masse compacte,—ceux-là étaient plus de cinq cents,—et sans arrêt, sans hésitation, ils s'engouffrent chacun dans son étable sans se tromper.

Parmi les innombrables grottes que renferment les montagnes de ce pays, il en est une, la Caverne Sonore[99], ainsi nommée à cause du puissant écho qui résonne en ses flancs, dont notre hôte nous conta la légende pendant que nous dînions.

Une jeune paysanne des environs de Torna était allée un jour dans la montagne pour cueillir des cornouilles. Sa récolte finie, son panier pleinjusqu'au bord de rouges baies, elle rentrait gaiement, heureuse en pensant au plaisir que sa belle cueillette allait procurer à ses vieux parents. Comme elle passait devant le trou qui sert d'ouverture à la caverne sonore, elle entendit une voix qui semblait sortir de terre et cette voix l'appelait:

—Qui que vous soyez, passant, secourez-moi.

—Où êtes-vous et que désirez-vous? s'enquit la jeune fille.

—Je suis au fond de la grotte, répondit la voix. Tombé dans le trou depuis un jour et une nuit, je m'épuise en vains efforts pour en sortir et je meurs de faim.

La jeune paysanne avait le cœur bon. Sacrifiant ses fruits qu'elle avait eu grand mal à cueillir, elle fit parvenir son panier à l'inconnu qui put ainsi se repaître et reprendre des forces, puis elle l'aida, au péril de sa vie, à sortir du trou où il s'était laissé choir.

L'étranger reconnaissant, la remercia chaleureusement, et lui donna une bague de prix qu'il avait au doigt en lui disant ces mots:

—Acceptez cette bague en souvenir de votre bonne action, mon enfant, et souvenez-vous qu'un jour elle vous portera bonheur.

Et puis il s'en alla.

La jeune fille était rentrée chez ses parents sans ses cornouilles, cependant heureuse d'avoir fait le bien, et, coquette, elle s'était parée de la belle bague. Mais ce joyau avait fait naître au cœur du fiancé de la belle un affreux soupçon: il nepouvait ajouter foi au cadeau magnifique de l'inconnu; bien qu'elle lui jurât qu'elle n'avait jamais cessé de lui être fidèle, malgré ses larmes et ses prières, le jeune paysan déclara qu'il partait pour ne plus revenir.

La pauvre éplorée ne voulut pas quitter son fiancé, elle le suivit malgré lui. Comme ils erraient dans les montagnes, les deux amants arrivèrent devant la caverne sonore:

—Noble étranger, s'écria la paysanne au désespoir, viens attester mon innocence.

Quelques instants après, l'homme mystérieux apparaissait. Ayant appris ce qui s'était passé, il eut un bienveillant sourire et persuasif, eut tôt fait de raccommoder nos amoureux.

Tous trois s'en retournèrent ensemble au village. A leur arrivée, les gros bonnets vinrent rendre hommage à l'inconnu, qui n'était autre que le roi lui-même.

On célébra aussitôt le mariage du jeune couple; le mari fut anobli et devint le père d'une race qui, durant des siècles, fut riche et puissante. Le roi se plaisait à répéter souvent à l'ancienne paysanne:

—Je vous avais bien dit que ma bague vous porterait bonheur!

Ce matin, la cour de l'auberge est pleine de monde: ce sont les habitants de Pelsöcz venus curieusement examiner notre voiture automobile.Cet engin cause leur étonnement, il ne s'en est encore jamais arrêté dans leur petite ville, jamais ils n'ont eu le loisir d'en contempler de près, c'est à peine si quatre ou cinq exemplaires ont traversé le pays, environnés de poussière, à moitié invisibles. Les poules, les chèvres et les cochons, aussi curieux que les gens, se sont mélangés à la foule et regardent gravement, tendant le cou.

Et quand nous partons, tous ces braves gens nous disent des adieux sympathiques. L'hôtelier nous remet mystérieusement un énorme paquet dont nous ignorons le contenu... nous l'ouvrirons un peu plus loin, sur la route, et nous nous apercevrons qu'il contient exclusivement du pain, de belles miches dorées. Quelle coutume surprenante!

Nous nous dirigeons vers la célèbre grotte d'Aggtelek, qui est la reine des grottes de stalactites comme celle de Dobsina est la reine des grottes de glace.

Le chemin qui va de Pelsöcz à Aggtelek mérite à peine le nom de sentier. Il a plu une partie de la nuit et cela nous vaut la joie de faire connaissance avec la boue hongroise. Ah! je conserverai toujours le souvenir de ce chemin! Le sol y était un mélange de boue argileuse et de rochers glissants; l'auto errait là-dessus comme prise d'ivresse, la direction était folle, les roues tournaient sur place à tel point qu'aux moindres montées et malgré les antidérapants tout le monde devait mettre pied à terre et pousser énergiquement. Nous avancions à l'allure d'un homme au pas: la distancequi sépare Pelsöcz de la grotte d'Aggtelek est de treize kilomètres, nous avons mis exactement une heure trois quarts pour la parcourir... avec une cent-chevaux!

Invisible aux yeux non prévenus, l'entrée de la Grotte se dissimule au fond d'une dépression, derrière quelques touffes d'arbustes. Un tout petit trou noir au pied d'une falaise gris de plomb, voilà l'entrée.

La grotte d'Aggtelek, ou plutôt les grottes, car c'est, en réalité, une succession de grottes affectant la forme du cours d'un fleuve et de ses affluents, a une longueur totale de huit kilomètres sept cents mètres; c'est la plus grande du monde après la grotte américaine du Mammouth[100]. Il faut seize heures pour visiter en entier ces méandres souterrains. Je serai cru sans peine en disant qu'il n'entrait nullement dans nos intentions de faire une visite complète et aussi copieuse, il aurait fallu pour cela que nous fussions chauves-souris ou géologues.

Connues depuis les temps préhistoriques, ces grottes servirent de sépultures, elles furent même habitées par des humains durant les périodes paléolithique et néolithique[101]ainsi que le démontrent, paraît-il, les débris qu'on y a découvert: squelettes humains, ossements d'ours des cavernes,de rhinocéros, instruments de pierre et d'os, débris de poteries. Elles furent encore habitées aux époques du bronze et du fer. Elles servirent de lieu de refuge aux temps troublés des grandes invasions. Enfin des moines y auraient établi pendant un certain nombre d'années leur pieux commerce.

Bien que leur existence n'ait jamais été oubliée dans les temps modernes, elles restèrent longtemps inexplorées. Ce ne fut qu'au commencement du dix-neuvième siècle[102]que de sérieuses investigations furent accomplies dans l'antre obscur. Depuis, l'on a poursuivi l'aménagement des grottes et aujourd'hui elles sont affermées à la Société des Karpathes qui a cependant encore beaucoup à faire si elle veut les produire avec avantage aux yeux des touristes.

C'est bien ici le séjour de la nuit et du silence. On a à peine parcouru quelques mètres dans ce labyrinthe mortel qu'on se sent oppressé d'angoisse, étouffé par la nuit, effrayé par le silence. Et cependant ces grottes immenses ne sont que successions de merveilles; la nature a produit là par milliers, de véritables chefs-d'œuvre. Stalactites et stalagmites forment un entre-croisement de colonnes, de fûts, de voûtes, d'ogives, de cintres, sculptures, dentelles, chapiteaux, polis, luisants comme le marbre; c'est une série de palais fantastiques, de nefs grandioses, de basiliques colossalesque l'imagination rend plus surprenants encore, mais que la nuit fait lugubres. Le guide qui nous accompagne s'éclaire au moyen d'une torche fumeuse; chacun de nous porte à la main une bougie dont la lueur ne peut percer les ténèbres à un mètre; on soupçonne les merveilles dans lesquelles on évolue mais on ne les voit pas. Aux endroits les plus curieux le guide illumine la grotte d'un éclair de magnésium, on a comme un aperçu fabuleux d'un palais magique, on est surtout ébloui par la lumière subite et, hélas! on ne voit guère mieux qu'à la lueur de la torche et des bougies. Ah! si l'on avait ici l'éclairage électrique de la grotte de Dobsina, je m'imagine qu'on jouirait d'un spectacle inouï!

Chaque grotte a son nom, chaque formation de la nature a reçu une appellation fantaisiste. Il y a la Grande Eglise, le Paradis, le Parnasse, la Montagne de Diamant, le Harem, le Lit de repos du sultan, les Jardins suspendus de Sémiramis, et combien d'autres noms qui vous font venir l'eau à la bouche pendant que les yeux se tuent à vouloir percer les ténèbres; mais il y a aussi l'Ossuaire, où coule le fleuve Achéron, la Caverne des chauves-souris, le fleuve Styx, le Temple juif, la Porte de Fer, l'Enfer... brr... ces noms ajoutent à notre effroi, il nous tarde de sortir de cette atmosphère noire, épaisse, humide et froide[103].

On a depuis peu percé une seconde ouverture aumilieu de la grotte afin de permettre aux touristes qui ne veulent pas aller jusqu'au bout de sortir sans revenir sur leurs pas... notre état d'oppression était tel que nous n'allâmes même pas jusque-là et que nous rebroussâmes chemin avant d'avoir atteint cette sortie.

On explique la formation de ces grottes par l'action des eaux du plateau de Szillicz[104]qui, s'engouffrant dans les multiples crevasses dont il est émaillé, créèrent de véritables rivières souterraines et des vallées d'érosion. Voilà pour les excavations. Quant aux stalactites, celles-ci sont produites par des causes purement chimiques: l'acide carbonique dissout dans l'eau des pluies permet la solubilisation des calcaires qui peuvent se transporter ainsi aux points d'infiltration où ils se solidifient à nouveau par évaporation de l'eau. Les formations calcaires se poursuivent donc sans cesse, sans cesse la nature procède à l'ornementation dela Baradla[105].

Nous retrouvâmes la lumière du soleil avec une joie réelle. Notre souterraine promenade nous avait fait gagner un solide appétit, aussi saluâmes-nous avec une joie au moins aussi grande la maison du gardien de la grotte, où le Guide desKarpathes nous annonçait que nous trouverions à déjeuner. Hélas! vain espoir, fallacieuse promesse d'un Guide dont Parc Husz aurait dû nous apprendre à nous défier: la maison du gardien existait bien, le gardien aussi, mais celui-ci déclara piteusement qu'il n'avait rien, absolument rien pour nous faire déjeuner! Ah! comme nous comprîmes alors toute la délicatesse du procédé de notre hôte de Pelsöcz, qui n'avait pas voulu nous laisser partir ce matin sans nous munir au moins d'une ample provision de pain; il savait bien ce qui nous attendait ici, le brave homme!

Les coffres de l'auto contiennent heureusement toujours un abondant approvisionnement de conserves et nous pûmes cependant composer un déjeuner somptueux que nous encadrâmes avec le pain de l'hôte de Pelsöcz auquel nous envoyâmes nos pensées attendries.

Le gardien des grottes est un vieux brave homme qui fait son métier consciencieusement et qui tient une statistique soigneuse des étrangers qui visitent son domaine. Il nous fut ainsi donné de constater combien peu les Français viennent admirer les curiosité de la Hongrie; qu'on en juge par les chiffres ci-après que j'ai relevés sur la comptabilité de la société des Karpathes:

Français venus visiter la grotte d'Aggtelek:

En 1908, il n'était encore venu jusqu'ici qu'un seul Français, mais grâce à nous cinq, cette année battra tous les records avec six visiteurs de notre pays de France.

Nous repartîmes, poursuivant dans le sud, afin d'aller plus loin rejoindre la grande route. Le chemin est toujours aussi mauvais: l'auto a repris ses divagations et ses glissades. Le petit village d'Aggtelekse montre bientôt sur la gauche, au pied des montagnes qui renferment la grotte, chétif amas de maisons à l'air pauvre, craintivement groupées autour d'un clocher pointu.

Dans l'antiquité lointaine une grande ville florissait là, à la place du village actuel, et, sur la hauteur de la Baradla se dressait un imposant château dont les toits d'or étincelaient au loin. Le roi qui l'habitait commandait une armée importante avec laquelle il allait constamment piller les pays environnants; il entassait d'immenses trésorsdans son château et dans la grotte qui se trouvait au-dessous.

Au cours de ses incursions, il avait vu la fille d'un autre roi, son voisin, et en était tombé éperdument amoureux: elle était belle comme le ciel! La jeune princesse était déjà fiancée, elle repoussa dédaigneusement le cœur du roi pillard, son cœur et ses fabuleuses richesses. Le souverain de la Baradla, fort habitué à prendre ce qu'on ne voulait lui donner, enleva la princesse et l'emmena dans son château. Il la garda prisonnière: il se flattait que la captivité briserait l'énergie de la jeune fille et que ses trésors aidant, ses trésors qu'il lui faisait souvent contempler en la promenant dans la grotte, elle finirait par lui accorder sa main.

Mais le fiancé de la princesse, armé d'une baguette magique, accompagné d'une nombreuse troupe de fidèles, se présenta devant le château pour réclamer son amante. Le roi ne daigna même pas lui répondre; il s'enferma dans la grotte avec sa captive et tous ses hommes d'armes; là, il se croyait inexpugnable. Par la vertu de la baguette magique, le roi, ses trésors et tous ses soldats furent changés en stalactites et la jeune princesse fut délivrée[106].

C'est ainsi que le commun du peuple croit expliquer la formation des stalactites de la grotte, explication merveilleuse et toute poétique, et combienplus attrayante que l'autre, celle des savants, vous savez bien, la chimique!

En face du village d'Aggtelek, on rejoint le chemin de Tornalja, qui, sans être bien fameux, est cependant acceptable et fait retrouver quelque tranquillité aux passagers de l'auto, qu'avaient un peu ému les dérapages de la matinée.

Nous roulons dans une superbe forêt de chênes dont le sol, d'argile ferrugineuse, est coloré de rouge. On dit dans le pays que c'est le diable qui teignit de son sang la terre de la forêt. Voici en effet le conte singulier que les paysans hongrois narrent au coin du feu durant les longues veillées d'hiver.

Au milieu de la forêt Rouge s'élèvent deux rochers escarpés dont l'un est surmonté d'une croix. Par une sombre nuit d'hiver, alors que l'ouragan déchaîné courbait les arbres de la forêt, un ange divin et un noir démon se rencontrèrent, l'un assis au pied de la croix, le second juché au sommet de l'autre roc.

—Que viens-tu faire en ces lieux, démon? dit l'envoyé de Dieu, pourquoi poursuivre ainsi ton œuvre mauvaise sans trêve ni repos?

—Moi, fit ironiquement le diable, je n'ai pas besoin de repos. Mais toi-même, frêle et chétif, ne crains-tu pas de t'exposer comme cela aux morsures de la tempête glaciale?

—Dieu m'a recommandé de répandre la foi ici-bas, de consoler ceux qui pleurent, de soulager ceux qui souffrent.

—Et moi, repartit l'ange mauvais, j'ai ordre de tendre sans cesse aux hommes des embûches et de les attirer sur la route fleurie du vice.

Le blanc messager du ciel, qui avait frémi à ces paroles, s'écria:

—Malheureux, écoute-moi! La joie malsaine que tu éprouves en faisant le mal n'est rien auprès des félicités suprêmes dont on jouit en soulageant les malheureux. Ecoute-moi, démon! Si ton âme endurcie est encore capable de faire une bonne action, une seule, les larmes que tu auras essuyées éteindront le feu qui te brûle.

—Ton éloquence m'a converti, lui répondit le fourbe, qui ruminait déjà le tour qu'il pourrait bien jouer à son adversaire, voyons, dis-moi ce qu'il faut faire.

L'ange, qui l'avait attentivement examiné pendant qu'il parlait, lui dit:

—Vois-tu, là-bas, dans la neige amoncelée, ce voyageur que le froid a saisi, qui ne peut plus avancer, qui se meurt? Sauve-le, tiens: voici un paquet contenant du feu, cours le lui porter. Et là, que vois-tu? Un pauvre homme qui meurt de faim. Voici un paquet dans lequel est du pain. Tiens, prends-le et cours le sauver aussi.

Et l'esprit céleste remit au diable deux paquets en lui expliquant soigneusement lequel contenait le feu, lequel renfermait du pain. Le démon s'ensaisit, vola vers l'homme qui mourait de froid et lui lança le pain, et vers l'homme qui avait faim et lui remit le feu; puis, comme le vent, revint se percher sur son rocher où, éclatant de rire, il s'écria:

—Eh bien! Que dis-tu de cela? Vous voilà trompés tous trois. Je viens de faire un coup de maître qui excitera la jalousie de tous les diables de l'enfer!

—Ne triomphe pas si vite, dit l'ange qui riait, regarde plutôt: le voyageur qui se mourait de froid se chauffe maintenant auprès d'un bon feu et celui qui avait faim mange le pain que tu lui as porté. J'avais prévu ta sinistre malice et j'avais interverti les paquets. Tu as fait le bien malgré toi. Grâce à toi les deux hommes sont maintenant sauvés!

Le démon, honteusement joué, devint ivre de fureur, il poussa un sifflement sinistre et se précipita sur l'ange. Mais celui-ci, s'armant d'un glaive de feu, frappa le malin, il le frappa si fort et si longtemps que le sang du diable coula et qu'il teignit de rouge le sol de la forêt tout entière[107].


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