CHAPITRE IVLA HONGRIE DES HONGROIS

Les Magyars.—Le Matra.—La Légende du chemin des armées.—Vacz.—Budapesth.—Musée commémoratif de la reine Élisabeth.—Saint-Mathias.—La couronne de saint Étienne.—Les ponts du Danube.—Les grands hongrois.—Les bains de Bude.—Le tombeau de Gul-Baba.—Le Varosliget.—Les Halles.—Le Danube.—Albe Royale.—Saint-Etienne.—La Puzta.—La forêt de Bakony.—Le lac Balaton.—Tihany.—La légende du Lac.—L'émigration hongroise.—Nagy-Kanicza.—La boue hongroise.

Roulant dans la forêt Rouge et écoutant sa légende que l'un de nous contait, nous atteignîmes bientôtTornalja, très quelconque village, où nous rejoignîmes la grand'route. Celle-ci est excellente: l'auto partit à belle allure.

Quelle agréable chose qu'une route bien entretenue, large, lisse, roulante, lorsqu'on sort des chemins affreux que nous avions autour d'Aggtelek! Sans heurt et sans bruit, comme un bateau, l'automobile glisse dans les campagnes où les yeux peuvent regarder sans souci les paysages qui passent rapidement.

Nous filons dans un pays longuement vallonné, fort bien cultivé, paraissant très riche. Peu à peu les Karpathes diminuent derrière nous, bientôtnous ne pourrons plus les apercevoir. Maintenant, ce ne sont plus que de petites collines, dernières vagues terrestres qui vont mourir dans l'Alföld, la vaste plaine hongroise[108]dont nous voyons déjà tout au loin devant nous l'immensité figée.

Rima-Szombat, petite ville à l'air définitivement hongrois, chef-lieu d'un comitat, nous apparut ainsi en un joli site aux lignes douces et arrondies.

Nous sommes maintenant parvenus dans la Hongrie des Hongrois, la Hongrie véritable, la Hongrie des plaines aux horizons infinis; les Slaves se sont peu répandus jusqu'ici, nous sommes bien véritablement chez lesMagyars.

La Hongrie est une plaine immense, entourée, protégée de toutes parts par une vaste circonférence de montagnes; seules les deux portes du Danube, à son entrée[109]et à sa sortie[110]y donnent un accès ouvert. Formé d'un terreau alluvionnaire d'une extrême fertilité, arrosé par des fleuves géants, on conçoit que ce pays devait passer pour une terre promise aux yeux des barbares des grandes invasions. Situé à l'orient extrême de l'Europe, immédiatement avant les pays ouverts qui précèdent l'Asie, on comprend qu'il dut être le premier objectif, l'étape obligatoire de tous les peuples envahisseurs.

Nulle autre contrée ne donna autant que ce coin d'Europe le spectacle des invasions échelonnées, progressives, régulières. C'est ce que M. de Launay appelle la Loi des invasions barbares[111]. Du plateau de l'Altaï, chaudière humaine toujours en ébullition, débordant périodiquement depuis des siècles et des siècles, des flots successifs de jaunes se sont écoulés sur l'Europe. Ils ont déferlé plus ou moins loin suivant leur force, leur importance, mais tous sont venus battre les bords du Danube aux eaux rousses. Ils ont vaincu les autochtones, mais ceux-ci les ont assimilés, transformés, européanisés, blanchis. Les Huns au contact des Latins, les Bulgares des Slaves, les Turcs des Grecs, les Magyars des peuples déjà latinisés par les Romains, ont perdu leur caractère et leur type pour se fondre dans la masse des peuples conquis. Ces envahisseurs étaient des jaunes, des frères des Chinois: qui pourrait aujourd'hui—à part de rares exceptions—reconnaître les caractères ethniques de leur race parmi les divers peuples d'Europe?

Le débordement jaune existait déjà avant les temps historiques, à n'en pas douter; l'histoire nous montre toute une série d'invasions; hier encore, les Asiatiques se déversaient sur l'Occident. Le flot est-il tari? Demain peut-être nous verrons de nouveau s'avancer vers nous ses vagues menaçantes.

Il est une légende hongroise, fort peu galante, qui prétend que Dieu créa la femme, non pas avec une côte du premier homme, mais avec la queue du diable qu'il avait arrachée. Cette légende est commune entre les Hongrois et les Bulgares. Il y a entre les caractères de ces deux peuples une foule de points communs qui démontrent leur unité d'origine. On retrouve des communautés semblables entre tous les jaunes envahisseurs. Les Magyars ou Hongrois, les Huns, les Bulgares, les Turcs sont tous d'origine mongole, tous venus des hauts plateaux asiatiques à des temps diversement éloignés, tous des jaunes blanchis par la fusion, le climat et le temps[112].

Les Magyars ouHunugares—d'où Hongrois—envahirent la Pannonie en l'an 889. Ils formaient un immense troupeau d'un million d'êtres, hommes, femmes et enfants, sous la conduite de leur roi Arpad, fils d'Almos. Le vieil Almos les avait amenés jusqu'aux défilés des Karpathes et était mort en vue de la terre promise. A son fils devait revenir la gloire de leur donner leur définitive patrie.

On sait que la Hongrie était alors en grande partie aux mains des Slaves de la Grande Moravie. Les Magyars conquirent la place de hautelutte, les Slaves furent défaits et les vainqueurs, trouvant le pays à leur convenance, résolurent de s'y fixer. Ainsi, ce peuple qui avait mené jusque-là une existence essentiellement nomade, devint sédentaire lorsqu'il se trouva sur son sol d'élection. Cette vaste plaine hongroise qui avait vu la succession ininterrompue des invasions échut enfin à des propriétaires définitifs. Aux Magyars d'Arpad devait revenir l'honneur de faire de la grande steppe passagère un nouvel Etat d'Europe.

Mais, bien que fixés chez eux, les Hongrois ne perdirent pas tout de suite leurs instincts nomades ni leurs goûts belliqueux: ils firent longtemps encore des incursions dans les autres pays d'Europe, ils vinrent même apporter la terreur jusqu'en France où leur souvenir vit toujours dans les ogres de nos fables[113].

Le type mogol s'est tout à fait dénaturé chez les Hongrois modernes: ceux-ci sont maintenant des blancs comme nous. Très rarement on rencontre un individu chez lequel quelques caractères de l'antique race se sont conservés[114].

Nous venons de dépasserLesoncz, petite ville animée où toutes les enseignes des magasins portentdes noms juifs. Au sud, un groupe de montagnes isolées dans la plaine resplendit d'or sous les rayons du soleil couchant: ce sontles monts du Matra, la troisième crète de la trinité des armes de Hongrie[115].

Cette petite chaîne, qui se déploie en forme de croissant, semble un dernier effort des Karpathes mourantes au seuil de la plaine infinie où vivent les Hongrois, ce n'est plus qu'une enfant à côté des géants du Tatra[116]. Ses flancs sont couverts de vignes produisant l'un des crus les plus fameux au pays magyar: le visontay, vin rouge aromatique et capiteux. Ses gorges furent habitées successivement par tous les peuples qui vécurent en ce pays[117], depuis les temps les plus reculés.

Malgré leur faible hauteur, les sommets du Matra servent de lieu d'excursion à quantité de touristes. Leur situation isolée permet, en effet, à la vue de s'étendre fort au loin sur le pays du Danube et des Karpathes. On jouit là-haut, paraît-il, d'une vue analogue à l'immense panoramaqui se déroule à vos pieds lorsqu'on se trouve au sommet de notre mont Ventoux.

La nuit était venue pendant que nous roulions toujours; les monts du Matra avaient disparu peu à peu dans l'obscurité, les étoiles s'étaient allumées une à une, les constellations parsemèrent le ciel comme une pluie de diamants et la Voie lactée déroula son long voile d'argent. La blanche nébuleuse s'appelle en Hongriele Chemin des armées, elle possède aussi sa légende. Ecoutons-la donc, pendant que l'auto glisse entre les sombres taillis où parfois un campement de tziganes montre des ombres en loques s'agitant autour d'un rougeoyant foyer.

Après la mort d'Attila, Csaba, le plus jeune de ses fils, fut élu roi des Huns. Les Huns, frères et devanciers des Hongrois, possédaient alors la Hongrie. Affaibli par de longues guerres, attaqué de toutes parts, n'ayant plus autour de lui qu'une poignée d'hommes, Csaba se vit contraint de reculer devant l'ennemi victorieux. Pour reconquérir la patrie perdue, il résolut d'aller chercher de nouveaux soldats aux foyers paternels de l'Asie et de retremper le Glaive de Dieu[118]dans les eaux pures de l'océan: ainsi le voulait l'oracle, afin que le Glaive reconquît sa force magique, affaiblie depuis qu'il avait été teint du sang d'Aladar, frère aîné de Csaba.

Au moment de sortir de Hongrie, il s'arrêta à la frontière de Transylvanie et, détachant de son armée une troupe de Sicules, les plaça dans les défilés des Karpathes afin de les garder et s'assurer ainsi la route du retour. Les deux troupes se firent de touchants adieux, on se jura de rester frères et de traverser s'il le fallait le monde d'un bout à l'autre pour se prêter mutuelle assistance.

Mais aussitôt que l'armée de Csaba est loin, les Sicules sont assaillis par une nuée d'ennemis qui veulent s'emparer des défilés. Ils allaient succomber sous le nombre, lorsque soudain les forêts séculaires s'agitent et les sapins, de proche en proche, vont porter jusqu'à Csaba la nouvelle du danger de ses frères. Il détache aussitôt une partie de ses forces et la renvoie en arrière au secours des vaillants qui furent sauvés.

Au bout d'une année, seconde alerte: les ennemis reviennent plus nombreux, les Sicules cette fois vont périr. Mais le ruisseau qui descend des montagnes va porter la nouvelle au fleuve, le fleuve à la mer et le flot vient jeter l'alarme sur la plage où campait Csaba. Le prince envoie encore des troupes, les ennemis sont encore repoussés.

Trois années se passent. Mais les peuples veulent à tout prix s'emparer des portes des Karpathes, de formidables armées s'avancent contre les Sicules. Que va devenir cette poignée de braves? Voici que s'élève le vent des montagnes qui souffle vers l'orient pour aller prévenir Csaba...le roi des Huns était si loin, que le vent se lasse avant de l'atteindre. Il s'allie alors avec l'ouragan du désert dont l'impétuosité l'entraîne, et Csaba est encore averti à temps. Il peut envoyer de nouveaux soldats, il peut encore conjurer le danger qui menaçait ses fidèles.

Des années et des années se passent, les enfants sont devenus des hommes, les Sicules ont cultivé les régions qu'ils gardaient et du désert ont fait des campagnes couvertes de moissons. Mais la haine ne s'était point éteinte au cœur de leurs ennemis. Ceux-ci s'étaient encore une fois rassemblés en nombre formidable et un jour, ils fondirent sur les gardiens des défilés. Les Sicules se battirent comme des lions. Mais que pouvaient-ils faire contre des ennemis cent fois plus nombreux? Ils n'attendaient plus de secours, car ils ne savaient plus ce qu'étaient devenus leurs frères, ils avaient fait le sacrifice de leur vie: ils jurèrent de mourir jusqu'au dernier plutôt que de trahir la parole qu'ils avaient donnée jadis. L'étoile qui avait été témoin de leur serment en informa ses sœurs et d'étoile en étoile, de constellation en constellation, l'alarme fut portée jusqu'aux lointaines contrées d'Asie.

Les pauvres Sicules s'apprêtaient à mourir lorsque retentit soudain un bruit sourd de chevaux, un clair cliquetis d'armes: une innombrable armée arrivait, qui traversait les régions célestes, elle s'arrêta au sommet des montagnes et ses armes brillantes resplendissaient au loin. Les ennemisconsternés s'enfuirent et désormais ne revinrent plus.

Ces guerriers lointains, amenés par les astres, ont laissé dans les cieux une trace ineffaçable: les Hongrois ont appelée Chemin des armées la longue banderole blanche qu'on voit se dérouler au ciel dans les nuits claires et que nous, nous appelons la Voie lactée, elle leur rappelle toujours Csaba et Attila, son père[119].

Mais pendant que nous écoutions les exploits des fiers Sicules, de lourds nuages étaient venus assombrir le ciel, un vent violent s'était levé qui soulevait des tourbillons de poussière, un gros orage s'annonçait. Nous entrâmes dansVacz[120]comme tombaient les premières gouttes de pluie, les éclairs ininterrompus incendiaient les cieux, et le tonnerre faisait un bruit de tous les diables; c'était bien l'orage annoncé. Il était neuf heures du soir; nous aurions désiré pousser jusqu'à Budapesth, dont nous n'étions plus qu'à une trentaine de kilomètres, mais devant la fureur des éléments, nous résolûmes de passer ici la nuit. Laszallodaqui nous accueillit était hongroise, c'est-à-dire fort simple, trop simple même puisque l'hôte nousannonça que, vu l'heure tardive, il n'avait plus rien à nous servir à dîner. Nous coucher sans manger, tel était le sort que nous nous crûmes un moment réservé. Agréable perspective pour des estomacs qui avaient failli jeûner à Aggtelek et qu'avait affamés une longue route. Mais nous découvrîmes que l'hôtelier joignait à sa première profession l'art de la charcuterie. En un instant, notre troupe avide eut envahi sa boutique, d'où chacun ressortit bientôt nanti de son plat d'élection; la réunion des choses diverses que nous avions choisies put tout de même composer un repas très suffisamment ordonné que l'hôte nous fit arroser d'un vin liquoreux exquis, mais que je ne tardai pas d'accuser de nécromancie, car je m'aperçus soudain qu'il faisait tourner les tables autour de nous.

Je me souviens encore que les chambres de cette auberge étaient inconfortables et sales. L'un de nos compagnons, sybarite fort amoureux de ses aises, eut le guignon d'être logé en une chambre voisine de l'écurie et où, toute la nuit, il fut assailli par des odeurs pénibles.

Vacz[121]est située au bord du Danube. C'est une vieille ville épiscopale dont la fondation remonterait au dixième siècle. Géisa, fils du roi Béla, avait édifié là, au bord du roi des fleuves, une chapelle dédiée à la Vierge en suite d'un vœu qu'il aurait fait durant une bataille; il construisitensuite la ville qu'il érigea en évêché. On baptisa la nouvelle cité du nom de Vacz en souvenir d'un vieil ermite qui seul habitait auparavant cet endroit.

Vacz suivit la fortune de Bude, comme elle les Mogols la brûlèrent, comme elle les Turcs la prirent et la gardèrent pendant plus d'un siècle.

Cette ville n'offre pas grand'chose à la curiosité des touristes à part sa cathédrale qui produit un assez grandiose effet. Comme toute ville hongroise, ses maisons sont basses, espacées et régulièrement alignées.

Nous quittâmes Vacz de bon matin; un gai soleil éclairait le ciel redevenu pur. La route suit d'assez près le Danube dont on aperçoit par instant la grande masse d'eau unie. Beau Danube bleu! Tu es roux verdâtre, vert sale; voilà bien la dixième fois que je te vois, et vert sale je t'ai toujours vu!

La route est raboteuse et détériorée par un incessant charroi, indice de la proximité de la grande ville.

Mais voici qu'un épais nuage de fumées noires flotte sur l'horizon, vomi par d'innombrables cheminées d'usines. Au delà du Danube qui scintille, une colline se dresse, surmontée d'un imposant château: c'est Bude. Et devant nous, un amas de maisons, un immense faubourg: c'est Pesth qui commence.

La route pénètre dans la capitale de la Hongrie au milieu d'un faubourg industriel et cependant fort propre, par une colossale avenue, d'une largeur à nous autres Français inconnue. Le sol est pavé d'une façon toute moderne, on dirait du macadam tellement la surface est unie, polie; on roule sans bruit et sans chocs, et cependant c'est bien du pavage. Les pavés sont plats, ont la forme de lozanges, ils sont intimement unis entre eux par des joints goudronnés: ils forment une surface absolument plane qui doit être d'une résistance énorme et qui semble d'une imperméabilité parfaite. Ce pavage en lozanges goudronnés m'a paru être le dernier perfectionnement du genre, supérieur à nos malheureux pavés de bois et même au bitume et à l'asphalte.

Les avenues des faubourgs de Budapesth sont propres comme les rues centrales de nos grandes villes de France.

Les artères de l'intérieur de la grande capitale hongroise suivent la proportion et sont tenues avec un soin dont nous ne pouvons nous faire une idée. Si la Hongrie des provinces est attardée et nonchalante, la capitale est amplement dans le progrès? Que dis-je? Budapesth paraît être à la tête du progrès, c'est plus qu'une ville moderne: c'est une ville ultramoderne.

Glissant lentement et sans bruit sur le sol uni, l'auto nous amena doucement devant l'hôtel Ungaria, vaste caravansérail construit au bord du Danube où, après notre succession de logis douteuxdans les hôtels de la province, nous fûmes charmés de pouvoir nous reposer enfin au milieu du confort moderne et surtout de contempler le spectacle de la propreté[122].

L'hôtel Ungaria dresse sa grande masse dans l'un des plus beaux quartiers de Pesth sur le quai François-Joseph, dont la chaussée tranquille est interdite aux voitures. Ce quai charmant, ombragé de grands robinias, est le domaine exclusif des piétons; on en a même banni les tramways, qui se sont vus contraints de passer sur le bas port. On peut rêver là tout à son aise, à l'abri du fracas de la grande ville, soit en prenant place à l'une des innombrables tables des cafés qui ont envahi toute la largeur de la chaussée, soit qu'on préfère se promener lentement sous l'ombrage. On a sous les yeux un inoubliable panorama: le Danube coule lentement dans son large lit[123], à droite et à gauche s'ouvrent et s'écartent les vastes perspectives de ses rives couvertes de maisons et de palais et sur l'autre côté la colline de Bude se dresse, escaladée de vieilles maisons irrégulières, parsemée d'arbres verts, couronnée par ses splendides châteaux royaux. Tout ce tableau est doré de soleil, sous un ciel déjà oriental.

On prétend que cette ville est la plus belle dumonde; c'est assurément la plus belle de celles que j'ai déjà visitées. Elle me rappelle Lyon d'une façon frappante: Lyon avec sa colline de Fourvières se mirant dans la Saône, c'est Bude et le Danube, Lyon avec ses vastes quartiers plats de la rive gauche du Rhône, c'est Pesth et son immense agglomération, mais Lyon n'a point cette allure imposante de capitale ni cette ordonnance unique au monde, mais Lyon a son Rhône et sa Saône et Budapesth n'a que son seul Danube!

Cette ville est le point de contact, le trait d'union entre l'Occident et l'Orient: au milieu de l'intense animation qui tourbillonne dans ce vaste entrepôt, dans ce centre mercantile où viennent s'échanger les produits des deux extrémités de l'Europe on distingue un véritable fouillis de races, on dirait une tour de Babel. Il est même particulièrement curieux de voir que cette ville, qui est située aux confins extrêmes de l'Occident moderne, aux portes des pays orientaux, qui supporta les assauts de tous les peuples d'Asie, qui fut longtemps au pouvoir des Turcs, il est curieux, dis-je, de voir que cette ville a un cachet exclusivement occidental, qu'elle est imprégnée de la civilisation la plus raffinée, qu'elle est moderne, la plus moderne d'entre toutes!

Parcourez les rues de Pesth, rien ne vous rappellera la pittoresque incurie des villes orientales, ni même la nonchalance hongroise des provinces, tout est propre, net, vaste, aéré, tiré au cordeau, géométriquement moderne.

L'Andrassy Ut[124]est l'une des plus belles artères du monde. Elle est d'une largeur fabuleuse, absolument rectiligne; elle mesure deux kilomètres de long; une armée de cantonniers lui conservent une méticuleuse propreté; les inesthétiques et bruyants tramways n'ont point violé sa chaussée sur laquelle cependant se renouvelle sans cesse un flot compact d'équipages et de piétons. Elle est bordée par une succession de maisons si belles, d'un caractère architectural si grandiose, qu'on dirait autant de palais. Malgré ses colossales proportions, c'est cependant moins une avenue qu'une rue, une rue à beaux magasins, c'est une artère centrale qui commence tout près du Danube et qui va finir au «bois»[125], grand parc fort beau et délicieusement aménagé.

Toutes les rues de Pesth suivent de très près l'exemple de beauté que leur offre l'avenue portant le nom du grand homme politique hongrois. Quand on visite cette belle cité, on est pénétré, au bout de peu d'instants, par l'uniforme impression qui résulte de la beauté des maisons, de l'harmonie des édifices, de l'admirable entretien des artères, de la propreté raffinée de toute la voirie, de la grande largeur des rues, de la géométrique distribution de toutes les voies. On voit une ville admirablement belle, qui paraît toute neuve, qui semble avoir été construite d'une seule pièce.

Pesth est bien la cité du progrès: n'est-ce pointelle qui la première eut un chemin de fer métropolitain, alors que d'autres capitales orgueilleuses n'avaient pas encore songé à dédoubler ainsi par des voies souterraines leur trop active circulation?

Et ses ponts, ses immenses ponts suspendus qui enjambent audacieusement le Danube, ses ponts de fer que supportent non point des câbles, mais de véritables chaînes d'acier! J'avoue que pour l'œil, j'aimerais mieux voir Pesth et Bude se tendre la main par de beaux ponts de pierre, mais le progrès veut du métal et la capitale de la Hongrie est la ville du progrès.

On fait tout en grand ici: il n'est pas jusqu'à la population qui ne se soit accrue, durant le siècle dernier, dans une proportion gigantesque dont seules quelques villes américaines pourraient donner un exemple[126].

Il y avait jadis sur la colline, une ville deBude[127]et dans la plaine, une ville dePesth;depuis l'année 1873, il n'y a plus qu'une seule et même ville:Budapesth.

Les Romains avaient établi sur la rive droite du Danube une importante place forte pour surveiller l'autre rive où commençaient les champs barbares; ils appelaient cette villeAquincum[128]. On voit encore dans le vieux Bude[129]de nombreux vestiges de l'antique Aquincum: bains, amphithéâtre, murailles, aqueduc. Attila vint, qui détruisit la ville des Latins, mais qui en fit son éphémère capitale, qui y bâtit son palais, et qui lui laissa le nom qu'elle porte encore aujourd'hui: Bude[130].

Pesth fut, à l'origine, une colonie bulgare. Composée de maisons éparses dans la vaste plaine, au ras des eaux, n'ayant aucun des moyens de défense de sa rivale de l'autre rive qui se fortifiait sur sa colline, elle ne fut longtemps qu'une inconsistante agglomération qu'emportaient tour à tour et les crues du Danube et les flots des peuples envahisseurs. Ce ne fut qu'après que la Hongrie eut conquis le calme des temps modernes qu'elle put commencer à se développer... il faut reconnaître qu'elle a joliment rattrapé le temps perdu!

Pesth est la ville moderne, brillante, fiévreuse, tourbillonnante; Bude est la cité du passé et dessouvenirs, calme et triste. Budapesth est la métropole hongroise en laquelle un grand peuple concentre à la fois et ses souvenirs et sa vie.

On peut dire que si Vienne est la ville de l'Empereur, Budapesth est la ville de la Reine. Tout ici rappelle cette malheureuse impératrice Elisabeth[131]que les Hongrois appelaientleur reine, et qui, en effet, avait tant fait pour conquérir le cœur de ses sujets, qui avaient admirablement réussi, si bien que ceux-ci oubliant l'impératrice d'Autriche ne voyaient en elle que la reine des Hongrois, une reine vraiment nationale. Ils ont conservé un souvenir ému de cette princesse; ils lui ont voué un véritable culte. Il y a là-haut, dans l'une des ailes du fastueux palais royal, un musée appeléMusée commémoratif de la reine Elisabeth, où les Hongrois se sont plu à rassembler une quantité de souvenirs de leur chère reine. Ce musée est toujours plein de visiteurs; nous y avons été, c'est un véritable pèlerinage.

Nous y vîmes une quantité incalculable de portraits de la reine Elisabeth (le Catalogue n'emploie que le titre de reine, faisons comme le Catalogue), photographies, pastels, fusains, peintures en pied, en buste, de face, de profil, en costume de ville, en toilette de soirée, sous le manteau royal, à pied, à cheval, et des bronzes, et des marbres, et des plâtres qui ont fixé la reine en des attitudes diverses, mais toujours gracieuses.Autographes de l'auguste main, fleurs desséchées dont se para l'illustre morte, gants, vêtements, parures, meubles qu'elle préférait, harnachements, portraits de ses chevaux favoris,—car elle était habile écuyère,—sont autant de reliques qu'on a réunies là comme en une chapelle dédiée à celle qui sut inspirer un amour si profond et laisser un souvenirs si vivace. Sous une petite vitrine on peut voir le costume noir que portait la reine lorsqu'elle reçut le coup mortel: sur le coté gauche du corselet on distingue nettement le trou où s'enfonça le poignard de l'assassin.

Lorsque, visitant le palais royal, nous traversions l'une des vastes cours, nous pûmes voir l'héritier présomptif de la couronne impériale et royale, l'archiduc François-Ferdinand, qui montait en voiture: une figure sympathique encadrée dans une barbe brune, frisée, un air tranquillement martial, et un port aisé sous l'uniforme de général de l'armée autrichienne, une élégante silhouette, un peu frêle, un joli garçon... Quel avenir le sort réserve-t-il à ce futur empereur? Un avenir gros de nuages, sans doute, à moins qu'il ne possède les talents d'acrobate et d'équilibriste du vieux François-Joseph.

En outre des deux palais royaux[132], la colline de Bude est couverte d'une foule de constructionssomptueuses, d'hier achevées: palais de l'archiduc, ministère des Honveds, palais administratifs, hôtels particuliers, d'une architecture moderne, trop moderne, criarde. Mais l'église de Saint-Mathiasdresse tout à côté son élégante silhouette et dans sa verte vieillesse[133]elle semble dédaigneusement regarder les jeunes palais qui l'entourent. Tour à tour église, puis mosquée, puis écurie, elle redevint église et eut l'insigne honneur de voir, sous sa gracieuse nef, l'empereur François-Joseph Ierceindre la couronne de Hongrie, cette fameuse couronne, dans laquelle sont enchâssés huit cents perles, cinquante-trois saphirs, cinquante rubis et une émeraude, qui fut donnée avec le titre de roi à saint Etienne par le pape Sylvestre II, en l'an mil, cette couronne sans laquelle il n'y a point de rois de Hongrie à tel point que François-Joseph lui-même fut considéré comme un usurpateur par les fiers Magyars tant qu'il n'eut pas été couronné à Budapesth[134].

Ce n'est que depuis le règne actuel que Budapesth a joint à son titre de capitale celui de ville du couronnement[135]cette cérémonie était jadis exclusivement réservée à la ville de Presbourg[136].

La partie de l'église Saint-Mathias qui se trouve du côté du Danube est entourée par des murailles crénelées garnies de clochetons, de tourelles et de terrasses d'où l'on aperçoit en un merveilleux panorama les palais royaux dans un entourage de verdure, les vieilles maisons de Bude qui dégringolent la colline dans un pittoresque désordre, le fier Danube, qui caresse en passant la gracieuse île Marguerite dont le pont à trois branches ressemble d'ici à une étoile, puis au delà du fleuve, l'océan de maisons de Pesth qui s'étend dans la plaine, à perte de vue, et qui va se perdre au loin dans un voile de fumées et de brumes. Au milieu du flot pressé des maisons de Pesth on voit, par endroits, émerger et se dresser comme des îles dans la mer, d'imposants monuments, la cathédrale avec son vaste dôme et ses deux clochers, d'innombrables églises aux flèches effilées, l'Opéra, la Redoute, les Halles, et par-dessus tout, le colosse des colosses, le palais du Parlement.

J'ai déjà dit qu'on voyait tout en grand à Buda-Pesth; le Parlement hongrois est le plus vaste de tous les palais d'assemblées d'Europe: il couvre plusieurs hectares et sa masse gigantesque se dresse énorme vers le ciel, écrasant les maisons d'alentour, rapetissant même le Danube, le roi des fleuves, qui coule à ses pieds. Ce monument, achevé d'hier, est la gloire des habitants de la capitale, il excite leur admiration, ils en sont fiers, ils le montrent comme la première curiosité de leur ville. Je me rappelle que le cocher quinous conduisait dans l'une de nos promenades ne pouvait se lasser de le désigner à notre admiration, à chaque détour de rue l'énorme palais apparaissait et chaque fois le cocher se retournait vers nous, nous le montrait du doigt, clignait de la paupière et s'écriait: «Parliament!»

Mais je suis toujours dans mon observatoire de l'église Saint-Mathias, regardons encore. Mes yeux ont peine à se détacher de leur horizon de maisons, de clochers, de dômes et de lointaines cheminées empanachées de noir... jusqu'à l'infini, dans l'Orient, ce ne sont que maisons...

Au-dessus de Bude, le mont Saint-Guebhart[137]aux flancs abrupts de verdure, porte fièrement sa citadelle que prirent et reprirent les musulmans et les chrétiens. Du côté opposé, au nord, des collines, appelées les monts des Souabes[138]se dressent avec quelque majesté, leurs pentes, comme les flancs de toutes les collines qui bordent le Danube, sont couvertes de vignes produisant des crus renommés; les Magyars rancuniers ont baptisé l'un de ces vins du nom desang de Turcs.

Il n'est pas étonnant que Bude et Pesth aient longtemps formé deux villes bien distinctes: depuisleur fondation, durant la marche lente de près de vingt siècles, le Danube sépara toujours impitoyablement ces deux sœurs qui se souriaient et qui auraient si souvent voulu se prêter assistance, mêler et leurs joies et leurs peines. Ce ne fut qu'en 1769 qu'elles purent enfin se tendre la main: on osa les réunir par un pont, un timide pont de bateaux, fragile, instable, souvent rompu par le fleuve irrité sous ce joug. Mais le fleuve était vaincu, dès lors les deux villes purent communiquer. En 1849, des ingénieurs anglais lancèrent hardiment le premier pont suspendu[139]qui passait alors pour l'un des plus grands de toute l'Europe et qui fut éprouvé d'une manière vraiment originale par l'armée de Kossuth battant en retraite devant les Autrichiens: pendant deux jours soixante mille hommes, leurs équipages et deux cent soixante canons défilèrent sur le pont. Aujourd'hui cinq grands ponts relient les deux villes, tous en fer, hélas! Le dernier, le pont Elisabeth, fut achevé en 1903. C'est une construction énorme, entièrement métallique... Quel beau pont de pierre on aurait pu faire avec l'argent dépensé pour toute cette ferraille et combien plus durable aussi! Les ponts métalliques ne sont-ils pas un défi porté à l'esthétique d'une ville?

L'impératrice Marie-Thérèse, puis l'empereur François[140]et son frère Joseph, palatin de Hongrie, s'appliquèrent à favoriser et à embellir la capitale hongroise. On peut dire que c'est grâce à l'élan donné par eux qu'elle put prendre l'essor formidable qui l'a fait monter si haut. Mais les Hongrois révèrent surtout leurs continuateurs en cette œuvre, Etienne Széchényi et Franz Deak, de purs Magyars qu'animait seul l'amour le plus ardent de leur patrie, des noms qui illuminent l'histoire de la Hongrie moderne.

Le comte Etienne Széchényi[141], que ses compatriotes ont appeléle plus grand Hongrois, consacra toute sa vie aux progrès de sa patrie; on peut dire qu'il fut le premier qui réveilla le sentiment national magyar, sa noble impulsion amena ses compatriotes à secouer le joug honteux de l'Autriche et à devenir vraiment un peuple libre. Car la Hongrie est libre maintenant que le dualisme est un fait acquis, et qu'elle se gouverne elle-même au moyen de Chambres et d'un gouvernement distincts. Il ne se consacra pas qu'aux choses politiques: on voit son nom à la tête de toutes les améliorations économiques, de tous les embellissementsde son pays et de sa capitale[142].

Franz Deak[143]est révéré à l'égal de Széchényi. Jurisconsulte, homme d'Etat, on le surnommale Salomon hongrois. Il se consacra à la cause de la liberté hongroise; c'est à lui qu'on doit le compromis de 1867, qui fit de la Hongrie un pays libre dans l'empire austro-hongrois. Ce fut lui qui décida François-Joseph à venir se faire couronner à Budapesth, acte auquel ne pouvait se résoudre le fier Autrichien au lendemain de l'émancipation des Hongrois et qui lui valut cependant parmi eux, qui lui vaut encore aujourd'hui sa réelle popularité.

Il semble que les Hongrois aient tenu à lier dans l'avenir la mémoire de ces deux grands hommes vénérés, car ils ont élevé leurs deux statues au même endroit, sur la place François-Joseph, la plus belle de Budapesth.

Les Hongrois ont voulu faire de leur capitale une ville qui puisse rivaliser avec Vienne; ils ont, ma foi, bien réussi. Budapesth est plus belle que la capitale de l'Autriche, mieux ordonnée, mieux construite, plus moderne en un mot; elle n'a pas, sans doute, autant de beaux monuments publics, mais on sait que les monuments sontle propre des vieilles villes, car il faut du temps, beaucoup de temps pour les voir peu à peu s'ériger, étapes successives dans tous les styles et dans tous les goûts... mais Budapesth a l'avenir devant elle, elle a ce qui commence à faire défaut à sa rivale, la jeunesse, l'énergie des peuples qui montent.

N'est-ce pas une admirable chose aussi que de voir des noms d'hommes s'inscrire en caractères indélébiles au-dessus des embellissements d'une ville? Széchényi, Batthyanyi, Estherhazy! Hélas! nous ne voyons plus cela en France où nous avons très certainement des talents, des génies qui pourraient encore porter bien haut le nom français si tout ne se trouvait pas ramené maintenant à l'unique niveau que nous impose une démocratie stérile et envieuse, si les efforts les plus admirables de nos grands hommes ne se trouvaient noyés, éteints, effacés par la seule préoccupation du geste politique... Hé! mon Dieu! que viens-je de faire? j'ai parlé politique... Lecteurs, pardonnez-moi, je vous promets de ne plus recommencer.

Les cinq sources des Romains jaillissent encore au pied de la colline de Bude. De nombreux établissements de bains se sont élevés là, où les malades hongrois viennent soulager leurs maux au contact d'eaux thermales, fort efficaces, paraît-il. Bains de vapeur, de sable, bains ordinaires, piscines,baignoires, bains turcs, restaurants, jardins, musique tzigane, rien ne manque, vous n'avez qu'à choisir, cure ou plaisir, tout vous est offert en ces établissements qui, hier encore, étaient si j'en crois les on-dit, fort licencieux.

Si vous allez dans l'île Marguerite, la «perle du Danube», ancien marécage que l'archiduc Joseph a transformé en un petit paradis, vous trouverez encore des bains... et là-bas dans la prairie au pied des collines, encore des eaux: la célèbre source d'Hunyady Janos.

Il n'est jamais entré dans mon esprit l'idée de décrire Budapesth, je laisse soigneusement ce souci aux guides. J'espère qu'on voudra bien ne voir dans les pages qui précèdent que la réunion des notes hâtives que j'ai prises sous l'impression du moment, au cours de mes séjours dans la capitale de la Hongrie. Je voudrais cependant dire quelques mots d'un petit monument tout humble et tout décrépit; je voudrais parler d'un minuscule sanctuaire, précisément parce que Bædeker et Joanne semblent dédaigneusement en ignorer l'existence. Sur le flanc de la colline de Bude, entouré de murailles crénelées qui menacent ruine, une petite coupole au style oriental semble craintivement se dissimuler; c'est une ancienne mosquée, restée mosquée malgré l'expulsion des Turcs[144],c'est un lieu de pèlerinage saint pour les enfants de Mahomet, qui, aujourd'hui encore, viennent des pays turcs prier dans l'asile vénérable où fut inhumé Gul Baba[145], un de leurs saints les plus vénérés, qui était né, vécut et mourut à Bude, lorsque Bude était turque.

Enfin j'oserai avancer qu'il est interdit de quitter Budapesth sans avoir été visiter la célèbre Galerie nationale des Beaux-arts, jadis Galerie Estherhazy, l'une des plus belles collections de chefs-d'œuvre, principalement des grands maîtres flamands et espagnols. Sur la foi des guides, nous pensions trouver la fameuse Galerie dans les bâtiments de l'Académie nationale hongroise, mais là on nous apprit que toutes les toiles, prises d'un inexplicable besoin de mouvement, éprises subitement de grand air, avaient émigré en masse auVarosliget, dans de nouveaux bâtiments qui avaient été construits à l'occasion de la dernière exposition; nous nous y rendîmes d'un pied léger, et cela nous valut, en sus du plaisir de contempler des chefs-d'œuvre, la joie de parcourir une fois de plus l'Andrassy Ut et d'admirer les beautés du «bois» des Hongrois:

Mais voici encore quelques notes; mon carnet est décidément inépuisable, voici qu'il me rappelle maintenant une fort intéressante visite que nous fîmes aux Halles. On voit là toutes les productions de l'Europe orientale: gibier, fruits, légumes,poissons, dont un grand nombre nous étaient totalement inconnus. On dirait que la nature a voulu, en ses productions, faire comme les hongrois, tout en grand: on voit des citrouilles monstrueuses en lesquelles un homme tiendrait caché, des melons gros comme des citrouilles, des concombres gros comme des melons, des légumes aux formes bizarres et aux couleurs inusitées, des sangliers redoutables dont les défenses semblent menacer encore un chasseur invisible, des esturgeons colossaux, longs et gros comme des barques, des poissons de mer et d'eau douce, surprenants, apocalyptiques, des montagnes de perdrix, de cailles, de canards, des tonnes de viande. Les acheteurs crient, les marchands vocifèrent, la foule se presse et se bouscule... et du mélange des gens et des comestibles il se dégage une infinité d'odeurs dont la réunion produit un parfum indéfinissable et puissant, si bien que l'un de nos compagnons, aux narines sensibles, s'enfuit suffoqué.

Le vaste et calme Danube est sillonné d'une infinité d'embarcations de toutes formes et de toutes natures qui le font ressembler à un large boulevard sur lequel une foule pressée s'agiterait sans trêve.

Les grands vapeurs qui vont à Vienne, à Belgrade, en Roumanie, à la mer Noire, lancent des nuages de fumée noire et hurlent comme desmonstres; ils sont bondés d'humains de toutes races, aux costumes disparates, qui s'agitent bruyamment.

De puissants remorqueurs passent lentement, traînant derrière eux de longs trains de chalands, pendant que de petites mouches, alertes, traversent sans relâche d'un bord à l'autre.

Barquettes à rames, raz-d'eau informes, larges trains de bois, lourdes mahonnes remplies de grains, de ce blé si riche que seul l'Alföld peut faire mûrir, yachts effilés et rapides, tout cela glisse, trépide, fume, siffle, mugit sur l'eau glauque, entre les admirables quais des villes sœurs.

Assis confortablement sous les ombrages du quai François-Joseph, nous ne pouvions nous lasser d'admirer la vie intense qui grouille sur le grand fleuve. Peu à peu le soleil s'était abaissé vers l'occident, l'immense façade du palais, en face sur sa colline, s'était colorée d'ocre, et ses mille fenêtres brillaient, incendiées de rayons. A mesure que l'astre descendait, le fleuve se rosissait davantage, dans l'air passaient des teintes indéfinies de rubis et d'émeraude, et lorsqu'il fut sur le point de disparaître, nous vîmes la vieille Bude se teinter de pourpre, puis de brun, et le soleil s'éteignit subitement, et tout se fondit dans une brume violette.

Et dans la nuit venue, nous étions toujours assis sous les grands arbres, délicieusement.

Sur les flots du Danube glisse une douce brise,une brise qui vient d'Orient et qui en apporte les chauds effluves, les senteurs douces et capiteuses. Comme ces parfums, mes pensées se sont faites imprécises, mes idées s'entourent de brume comme les vieilles maisons de l'autre rive se sont estompées des vapeurs transparentes de la fin d'un beau jour.

Ce n'est plus la ville moderne, belle et souriante, que je vois. De l'apothéose de lumière que je contemplais tout à l'heure, j'ai vu sortir la vieille cité des temps passés et je la vois maintenant qui suit le cours des siècles au milieu de tableaux de sang et de flammes.

Je vois la nouvelle ville, toute fraîchement édifiée par les Romains, l'Aquincum, où les proconsuls de pourpre proclamaient la majesté du peuple-roi, où la foule, en ses liesses bruyantes, envahissait les gradins de l'amphithéâtre, d'où les légions invincibles partaient pour parcourir sans cesse cette Pannonie que leur vaillance avait donnée à Rome.

Puis, sur la campagne, venant d'Orient, je vois un océan de flammes, au ciel des torrents de fumée, et j'entends des clameurs sauvages, des hennissements de chevaux, des cliquetis d'armes; une multitude hurlante a envahi la cité romaine, des démons aux faces terribles massacrent ses habitants avec une joie féroce: ce sont les hordes barbares, c'est Attila, «le fléau de Dieu», qui apparaît et qui clame la chute prochaine de Rome.

Le torrent barbare a passé, laissant derrièrelui des cendres et du sang[146]. L'obscurité s'est faite sur les bords du Danube, mes yeux ne distinguent plus rien.

Puis, dans un pâle rayon du soleil occidental, j'ai vu passer la noble figure de Charlemagne;le vieil empereur à la barbe chenueest venu jusqu'ici pour faire renaître de ses cendres la ville des Romains; il a passé seulement, allant plus loin poursuivre sa besogne géante de restaurateur.

Mais voici que de nouvelles fanfares guerrières ont retenti. Un nouveau cortège parcourt la cité: à la lueur des torches, j'ai reconnu Arpad, que ses Magyars portent en triomphe et acclament au milieu du pays qu'il vient de leur donner.

La Hongrie a donc enfin trouvé des maîtres définitifs puisque aujourd'hui nous voyons ces mêmes Magyars commander aux rives du Danube, Bude va donc enfin pouvoir vivre tranquille à l'abri du massacre. Hélas! bien des siècles doivent passer encore avant que ne cessent les épreuves de ses habitants! Des siècles que je vois toujours couler dans le mirage de ma rêverie.

Saint Etienne, le roi chrétien, avait converti ses Magyars à la religion nouvelle; il avait embelli la ville dont les coupoles d'or resplendissaient au loin. Une vague monstrueuse a passé comme un éclair. Après, il ne reste pas pierre sur pierrede la fière cité magyare; les plus sauvages de tous les Asiatiques, les Mogols, conduits par le petit-fils de Gengis-Khan, viennent de se ruer sur leurs frères; tuant et détruisant pour le plaisir, ils se sont retirés dès qu'il ne resta plus rien à tuer ni à détruire.

Je vois les vaillants Hongrois, sous les ordres de leur roi Béla, reconstruire leur ville; je vois leur grand Mathias Corvin en faire à nouveau une cité resplendissante qui compte bientôt parmi les plus belles capitales de l'Europe. Enfin!

Mais n'est-ce point une illusion? Voici que j'aperçois l'étendard vert du Prophète flotter sur la citadelle de Bude. Le croissant d'or scintille au faîte de ses monuments. Des minarets grêles s'élancent vers le ciel. Hélas! Budapesth est turque! Soliman le Magnifique s'en est emparé[147]. Turque elle reste pendant plus d'un siècle.

Une chevauchée fougueuse de chevaliers aux armures brillantes, une armée valeureuse est enfin apparue, qui arrive d'Occident. Les chrétiens viennent au secours de leurs coréligionnaires magyars; il y a là la fine fleur de la chevalerie sous les ordres du duc de Lorraine. Je vois, avec des tressaillements de joie, nos frères qui chassent le musulman, je vois les Turcs trois fois plus nombreux fuir honteusement. Je vois les Hongrois rentrer enfin dans leur ville d'où personne désormais ne parviendra plus à les chasser.

Et maintenant mon rêve se poursuit tranquille, les luttes entre Autrichiens et Hongrois ne sont que petites querelles en comparaison de ce que la vieille Bude avait supporté jusque-là. Je vois la Hongrie conquérir sa définitive liberté et la ville qui s'accroît, qui s'embellit avec une telle vigueur et une telle rapidité que je crois bien réellement rêver!

Nous quittâmes Budapesth par une brûlante après-midi de septembre. La ville aux toits rouges cuisait sous les ardents rayons du soleil; le Danube roux bouillait et fumait comme un potage bien chaud, et dans l'air torréfié des courants montaient vers le ciel qui faisaient trembloter les images.

Nous allons aborder la Hongrie du sud et voir le Balaton,la mer, comme disent les Hongrois.

Pour gagner la route nécessaire, on traverse le Danube sur le vieux pont suspendu, le Lanczhid, à l'entrée duquel notre auto dut acquitter un droit de 40 heller. Il paraît que ce droit de passage n'est exigé que de ceux qui vont de Pesth à Bude. Si nous avions traversé le fleuve en sens contraire, cela ne nous eût rien coûté. Voilà bien notre défavorable chance! A la sortie du pont, tout de suite la colline de Bude se dresse devant vous; on la traverse par un tunnel...[148], où un employégracieux, oui, gracieux! (cette denrée-là existe encore dans le royaume de Saint-Etienne) nous fit payer 20 heller pour la voiture. Nous payâmes encore, mais en remarquant qu'on paye bien souvent dans ce pays pour aller d'un point à un autre; l'employé gracieux nous informa que cela nous eût coûté le même prix si nous avions traversé le tunnel dans l'autre sens et cela nous consola.

Derrière la colline, les faubourgs modernes de Bude s'étendent encore fort loin.

Pendant quelque vingt kilomètres on suit, à distance, le cours du Danube, dont on aperçoit par instants le lumineux scintillement. La route est raboteuse, cahotante, fort médiocre, une intense circulation l'use sans cesse.

Nous croisâmes de nombreuses troupes austro-hongroises qui faisaient les grandes manœuvres. Ces guerriers autrichiens n'ont guère l'air martial et leurs vieux canons n'inspirent point la terreur. C'est la quatrième fois de notre voyage que nous contemplons des soldats d'Autriche en manœuvres, nous avons vu beaucoup d'uniformes d'autres âges, de casques désuets, de plumets d'opéra-comique, mais nous n'avons jamais remarqué de troupes pleines de cohésion et d'entrain, de vrais soldats modernes, comme on les voit en France, en Allemagne et même en Italie. Leurs canons sont en bronze, d'un modèle qui paraît fort ancien et qui ferait piètre figure à côté de l'artillerie moderne; nous en avons naturellement conclu que l'artillerieautrichienne se trouvait encore dans un état d'infériorité marquée à côté de celle des autres grandes puissances, car ces canons que nous avons vus là, ces vieux canons bons pour faire des cloches, étaient forcément leurs armes de guerre, les grandes manœuvres étant l'image de la guerre, il est, je crois, d'usage d'exercer alors les troupes avec leur armement complet et définitif[149].

Le pays est à peine ondulé, les cultures alternent avec les friches, c'est déjà lapuztaqui commence. Sur notre gauche, une vaste étendue de terre recouverte d'eau dormante sur laquelle tourbillonnent des nuées d'oiseaux aquatiques et qu'émaillent par plaques des quantités de plantes d'eau. Lac ou marécage? Ni l'un ni l'autre ou plutôt l'un et l'autre. Cela s'appelle cependantle lac de Valenczei; c'est sans doute un reste de l'antique mer de Hongrie, du Balaton, dont les eaux se retirent sans cesse.

Nous arrivâmes bientôt àSzekes-Fehervar, un nom bien hongrois, n'est-ce pas? et suffisamment difficile à prononcer. Eh bien, en allemand, cette ville s'appelle gracieusement Stuhlweissembourg...[150]. A vos souhaits! N'avez-vous pas éternué? En français, nous disons simplement Albe Royale[151].

Cette ville, importante, puisqu'elle compte plus de trente mille habitants, ressemble à un grand village, avec ses maisons basses et ses jardins, ses rues larges et silencieuses. Ses maisons semblent des fermes et ses rues paraissent être des routes. Située au milieu d'un marécage, dans lapuztasans horizon, la cité sue l'ennui, transpire la tristesse. Depuis des siècles, sans doute, la vieille ville dort ainsi, nonchalamment couchée, comme un chien dans la poussière. On sent cependant qu'une activité moderne cherche à s'introduire dans sa vie contemplative, des usines se sont construites, des maisons à étages se sont édifiées, un peu de vie anime certains quartiers; s'il n'y a pas encore grand'chose de changé, on sent que quelque chose va changer et je ne serais pas étonné si dans quelques années, repassant par ici, on avait grand'peine à reconnaître la ville somnolente.

Avant Budapesth, avant Presbourg, Albe Royale avait été la ville où l'on couronnait les rois de Hongrie[152]. Ce fut aussi la nécropole royale des rois magyars[153]. Elle fut fondée par saint Etienne.

Au onzième siècle, les Hongrois étaient encore païens. Levoïvode, Waïk, leur grand chef, descendant direct d'Arpad, adorait encore leurs asiatiquesdieux, mais son père, levoïvodeGeiza, avait épousé une chrétienne, et la légende prétend qu'un ange annonça la naissance de celui qui convertirait les Magyars au christianisme. En effet, Waïk, ayant épousé la fille du duc de Bavière, se fit chrétien, remplaça son nom barbare par celui d'Etienne et mit tous ses soins, apporta toute son activité à rallier ses sujets à la religion du Christ. C'est lui que l'Eglise sanctifia et que la postérité connaît sous le nom de saint Etienne[154]. En l'an mil, le pape Sylvestre II lui conféra le titre de roi. On peut dire que ce fut lui le véritable créateur de la monarchie hongroise, l'organisateur et le législateur de la nation. C'était un hardi novateur; ses réformes lui suscitèrent de nombreuses rébellions,—perpétuel recommencement de l'histoire,—mais il vainquit définitivement l'opposition à la sanglante bataille de Vesprem en mémoire de laquelle il édifia à Bude une église commémorative.

Sur remplacement d'une ancienne ville romaine détruite par les invasions barbares, saint Etienne fonda sa métropole sainte, Albe Royale, sur laquelle le souvenir du patron de la Hongrie flotte encore comme une ombre géante et où l'on peut visiter plusieurs monuments qui remontent jusqu'à lui[155].

L'auto soulève de véritables nuages de poussière qui vont lourdement s'éparpiller sur de maigres arbustes bordant la route et tout recouvrir d'une couche uniformément sale. D'immenses champs s'étendent à perte de vue de part et d'autre; à cette époque de l'année, ce sont d'infinis déserts jaunâtres, mais au printemps on verrait là une mer ondoyante d'épis.

Avec ses immenses plaines copieusement arrosées par des cours d'eau géants, la Hongrie est, par excellence, un pays de grande culture. La terre est l'amour et la richesse du Hongrois; cela tient non seulement à une heureuse disposition géographique, mais cela résulte d'un état d'esprit, d'un atavisme national particulier.

Les Magyars d'Arpad occupèrent le territoire en peuple conquérant; ils le partagèrent entre eux. Les chefs reçurent pour eux et pour leurs guerriers, des terres, des provinces, d'une certaine étendue qu'ils répartirent à leur tour entre leurs tribus. A cette époque tout homme portant le glaive était noble. Les Hongrois, même après la conquête et le partage du pays, restèrent avant tout guerriers et firent pendant longtemps encore de fréquentes expéditions. Aujourd'hui il est toujours dans le sang de la nation hongroise qu'en dehors des services publics, militaires et civils, de l'état ecclésiastique et des professions libérales, il n'estque l'exploitation de sa propre terre qui soit digne de l'occupation d'un Magyar. Cette manière de voir est si générale qu'on ne trouve que rarement des fermiers de race hongroise; par contre, on voit souvent des paysans possédant une fortune de 200 000 couronnes conduire eux-mêmes la charrue. L'idéal du Hongrois est de posséder son lopin de terre[156].

Sur la route poudreuse des paysans circulent avec une nonchalance tout orientale. Leurs costumes clairs s'harmonisent avec l'uniforme tonalité grise de la campagne. Les femmes, à la chevelure noire réunie en une unique tresse qui tombe entre leurs épaules, sont de blanc vêtues, un fichu rouge sur les épaules, une ceinture rouge autour des reins; elles portent de grandes bottes de cuir multicolore, ornées de perles et de broderies, et font claquer leurs talons à chaque pas. Les hommes sont tout blancs aussi: une veste de toile jetée sur les épaules, les manches flottantes, une courte chemise qui s'arrête au nombril et qui flotte également; d'amplesgatyas[157], si grands, si larges que plus de dix mètres de toile n'y suffisent pas toujours, et dont les pans blancs flottent de plus en plus... on les dirait absolument en chemise. Et beaucoup parmi ces hommes en chemise sont de riches propriétaires fonciers.

De loin en loin, des villages alignent symétriquementleurs maisons basses et blanches avec la rectiligne d'un camp; j'ai été frappé maintes fois par la curieuse et fort exacte ressemblance que les villages hongrois ont avec des camps. Faut-il y voir l'empreinte encore vivace des ancêtres asiatiques nomades?

Non loin des maisons, un petit cimetière où peut pénétrer qui veut, pas de murailles, pas de clôtures, les morts sont sous la protection de tous. Dans l'herbe, de petites croix de toutes couleurs, comme des fleurs!

Et partout alentour, la plaine infinie, lapuzta, l'Alföld[158], la steppe hongroise, la pampa de l'Europe.

Lapuzta, c'est la plaine de terre rouge, grise ou noire, sans autre accident que les rares et minimes tumuli barbares[159], c'est le désert sans horizons, aux limites sans précision, aux immensités encore accrues par l'uniformité. De rochers, de simples cailloux, point... de la terre, rien que de la terre! C'est la plaine circulaire de Hongrie[160], qui commence où nous sommes et qui va, par delà le Danube, bien loin, bien loin, jusqu'aux Karpathes de Transylvanie, jusqu'aux confins orientaux. C'est la lande interminable où la terre en friches estl'exemple de la solitude que ne trouble que le galop des hordes de chevaux sauvages, la lande de graminées chétives, sans un arbre, sans un buisson[161]. Mais c'est aussi la terre fertile, cultivée d'immenses champs de blé, de maïs, de tabac. C'est encore le domaine des eaux: de vastes marécages remplis de joncs où sommeillent des hérons graves sur leurs grandes pattes.

Si par ses dimensions colossales l'Alföld paraît de prime abord d'une uniformité absolue, on s'aperçoit bientôt en le parcourant, que son sol n'est pas complètement plat. Ancien fond d'une mer intérieure, la plaine présente une série de larges ondulations parallèles qui font l'effet de vagues soudain figées. Ce n'est que vers l'Orient qu'on trouve le sol régulièrement uni.

Lapuzta, voilà la grande caractéristique de la Hongrie, immense plaine arrosée par des fleuves géants[162].

Si l'Alföld n'a point le charme pittoresque et varié des contrées montagneuses, on se sent pénétré bien vite par la poésie mélancolique et doucequi s'en dégage lorsqu'on parcourt les étendues immenses chantées par Petöfi[163]. Enfin tout comme les déserts africains, lapuztaa son mirage, leDéli-Babdes poètes, qui transporte soudain le voyageur traversant la steppe déserte, devant quelque maison qui se mire en un lac transparent ou devant une splendide cité aux multiples tours et coupoles[164].

A l'horizon de l'ouest quelques collines sont heureusement venues animer le paysage; elles sont couvertes de bois touffus et noirs: c'est la vieilleforêt de Bakony.

Nous nous arrêtâmes quelques instants dans la petite ville deVarpalota. pour visiter une vieille synagogue typique et un antique château du roi Mathias Corvin.

Au seuil de la forêt de Bakony,Vesprem, tranquille et silencieuse, veille du haut de son roc sur la plaine sans bornes. C'est une ville sans grand intérêt où je n'ai rien vu de bien curieux hormis un vieux minaret turc rappelant une domination disparue.

Puis nous entrons dans la forêt sinistre où jadis se donnaient rendez-vous tous les brigands de la Hongrie. La nuit étant venue nous avons dû nous arrêter dans un louche carrefour pour allumerles phares, brr... frissonnons! Mais il n'y a plus de brigands aujourd'hui. Reprenons notre route avec sécurité et ne songeons qu'à jouir de la nuit embaumée, sous la voûte des grands arbres que trouent des aperçus le ciel où luisent des étoiles.

Il n'y a pas bien longtemps que la forêt de Bakony passait pour la plus grande de l'Europe: elle couvrait la totalité des monts Bakony, chaîne de montagnes qui longe le lac Balaton et qui remonte au nord jusqu'au Danube. Au cours du siècle dernier on a pratiqué en grand le déboisement de ses vieilles futaies, de sorte qu'aujourd'hui la forêt est bien réduite. Elle possède cependant de fort beaux restes, et nous suivîmes longtemps ses sombres couloirs qui descendent doucement vers les rives du lac.

Nous arrivâmes fort tard àBalaton-Füred[165], affamés par une longue route, altérés par la poussière de lapuzta. Au lieu de choisir un des bons hôtels qui se sont créés depuis quelques années, notre malheureux sort nous fit échouer en une hôtellerie indigène où nos robustes appétits durent abdiquer devant unguliaschde viandes décomposées et devant cette horrible chose qu'on appelle la choucroute hongroise, malodorant mélange de choux gâtés et d'eau louche.

Balaton Füred, les bains du Balaton, est la grande station balnéaire, la ville d'eaux à la mode des Hongrois. On vient y prendre des bains froids dans les eaux du lac, sur une belle plage, et des bains chauds que procure sa source thermale. Là se donnent rendez-vous les riches de Hongrie, aristocrates, bourgeois, fonctionnaires et soldats, prêtres et juifs, que leurs maux ou leur ennui conduisent en d'inquiets désirs vers les lieux où l'on espère trouver la guérison, le plaisir ou le repos. C'est une coquette ville, doucement inclinée sur les pentes qui descendent au lac, possédant de grands et beaux hôtels, parsemée de riantes villas qui se détachent claires dans la verdure et qui se mirent amoureusement dans les eaux scintillantes. La foule magyare s'y promène indolemment en ses atours pendant que nombreux jouent des orchestres de tziganes.

Tout le charme de ce lieu vient du lac Balaton[166], le lac aux horizons immenses, la «mer» de Hongrie.

J'ai déjà eu maintes fois l'occasion de constater que dans le pays d'Arpad tout apparaissait en de colossales proportions: la capitale, les monuments, les fleuves, les plaines... Le Balaton est le plus grand lac d'Europe après les grands lacsslaves[167]. Les Hongrois l'ont fièrement appelé «la mer», et il est juste de reconnaître qu'il mérite ce surnom par plus d'une particularité: ses eaux sont saumâtres, il s'irrite parfois soudain, et ses colères sont terribles, il se soulève alors en vagues énormes présentant tout à fait un aspect maritime, enfin il s'offre le luxe du flux et du reflux. En fait, c'est bien réellement une mer, ou au moins tout ce qui reste d'une mer qui, jadis, couvrait tout l'Alföld. Depuis des siècles ses eaux reculent devant la terre qui prend sa revanche, son mouvement de recul est même assez rapide pour pouvoir être constaté d'année en année. Dans un avenir prochain, il ne restera rien de cette immense étendue d'eau et lapuztatriomphante étendre là, uniformément, sa savane.

La rive du lac où s'élève Balaton-Füred est bordée par des montagnes boisées qui s'abaissent doucement, mais au sud ses bords marécageux se confondent avec l'immense plaine qui commence et c'est là que le travail de recul s'effectue sans cesse: de la rive septentrionale on a peine à distinguer en face de soi où finissent les eaux, où commencent les terres.

Ce matin le lac apparaît comme un tableau magique, le soleil inonde de rayons brillants l'énorme étendue azurée et, des eaux, une chanson de lumière monte vers le ciel. On dirait, comme a dit un poète hongrois, qu'un morceau des cieux s'est détachépour venir se poser sur la terre. Il paraît qu'en hiver le spectacle, quoique bien différent, est plus frappant encore. Alors, sous les pâles rayons d'un soleil malade, le lac entièrement congelé apparaît comme un immense miroir brillant, entouré par la steppe que recouvre une uniforme couche d'ouate blanche.


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