Tout à côté de Balaton-Füred, la longue presqu'île de Tihany s'avance comme un coin au cœur des eaux du lac. Avec sa forme renflée au sommet, on dirait un énorme champignon poussé sur la rive et qu'un brusque ouragan aurait violemment couché dans l'eau sans pouvoir cependant détacher ses racines du rivage. Cette presqu'île est formée d'une arête rocheuse élevée, au sommet de laquelle s'élève un couvent de Bénédictins fort célèbre. Ce couvent ressemble à un château fort, fort il le fut jadis en effet puisqu'il résista victorieusement aux Turcs et qu'il fut même la seule place qui ne se rendit pas aux musulmans.
Si je vous disais que le Balaton ne possède point sa légende, vous ne me croiriez pas. Il faut donc que je vous la conte. On trouve communément sur les grèves du lac des coquilles fossiles qui ont la forme de sabots de moutons; la légende assure que ces sabots ne sont ni plus ni moins que de véritables sabots pétrifiés ayant appartenu à des moutons merveilleux. Au beau temps des fées, vivait à Tihany la douce et blonde Helka, fille du prince Rohan; elle avait pour amant un jeune berger qui gardait un troupeau de moutonsdont la toison était d'or. Horka, la méchante sœur de la princesse et son mari le prince Thur, résolurent de tuer les deux amants afin de s'emparer des moutons d'or. Ils les surprirent un jour qu'Helka et le berger, assis au bord du lac, la main dans la main, les yeux dans les yeux, s'étaient laissés emporter loin des choses de la terre, dans la nuée parfumée et radieuse où habitent les amoureux, pendant que leurs moutons broutaient nonchalamment l'herbe tendre autour d'eux. Les méchants allaient commettre leur sinistre forfait, mais Sio veillait, Sio, la fée du lac, qui avait pris les amants sous sa protection. Par ses artifices ceux-ci furent soudain soustraits aux coups des assassins pendant que le troupeau était précipité dans les eaux, échappant ainsi à leur cupidité. Le lac rejette encore des sabots pétrifiés des ruminants défunts. Helka et son amoureux berger se marièrent et, ajoute encore la légende, eurent beaucoup d'enfants. Il leur était resté un mouton d'or; pour montrer à la digne fée toute la grandeur de leur reconnaissance, ils lui en firent don. Celle-ci alors frappa de sa baguette enchantée la rive du lac et en fit jaillir la source qui fait encore aujourd'hui la fortune de Balaton-Füred.
Il arrive parfois que par un ciel sans nuages, alors que pas un souffle de vent ne trouble l'atmosphère, les eaux du lac se soulèvent brusquement et s'agitent en grosses vagues comme prises d'une folie subite. On explique ces singuliers mouvementsdes eaux par l'influence de cratères sous-marins; il est certain que toute cette contrée est d'origine essentiellement volcanique, sans que toutefois l'on puisse actuellement en signaler d'autres manifestations extérieures. Les naturels du pays ont adopté une explication que j'aime bien mieux: autrefois la contrée aurait été habitée par des géants, le dernier survivant de cette fabuleuse race, s'étant révolté contre les dieux d'alors, fut englouti sous les eaux du Balaton. Il est encore au fond du lac. Parfois, voulant essayer de sortir de son aquatique prison, il se démène furieusement et ses mouvements de Titan produisent l'agitation que l'on sait.
La pointe de Tihany disparaît peu à peu dans la vapeur azurée du matin, car l'auto nous emporte doucement en ronflant comme un monstre apprivoisé. Les eaux calmes du lac miroitent sous nos yeux, nous contemplons toujours l'autre rive, basse et marécageuse[168], et lapuztasans limites; à notre droite les croupes des montagnes dévalent toutes vertes de bois et de ces grands vignobles où se récolte le vin blanc exquis de Badaskony.
Mais voici que les hasards de la route nous éloignent du lac, qui disparaît à nos yeux, et bientôt après nous entrons dansTapolcza, petite villeà l'aspect bien magyar, assise dans une plaine circulaire qu'entourent des cônes volcaniques.
Comme nous venions de contourner un groupe de collines élevées qui se dressaient sur notre gauche, le Balaton réapparut soudain. Il s'arrondit en une courbe gracieuse; c'est la fin des eaux de la «mer» qui vient mourir là, dans les prés et les bosquets, là où jadis elle s'étendait encore à perte de vue.
Nous déjeunâmes àKeszthely, en un hôtel très convenable. On nous servit desfogas, ces délicieuses perches du lac dont la chair délicate est un véritable régal. En voyageurs consciencieux, nous nous contraignîmes à faire ici des études comparées sur les différents crus du pays:badaskonyi sec,badaskonyi muscat,somlai,tomaji,villanyi, tout y passa, tout fut goûté, analysé, apprécié.
Et maintenant, adieu Balaton, adieu «la mer»!
Pendant le déjeuner, un brusque orage avait crevé sur la petite ville, la pluie était tombée à torrents et quand nous repartîmes, la route était toute mouillée. J'avais entendu parler de l'état des routes de lapuztaaprès la pluie, voilà, je suis servi! Eh bien, c'est tout bonnement horrible. La poussière de tout à l'heure s'est transformée en une mélasse butireuse entremêlée de fondrières et de cloaques où l'on ne peut avancer qu'à toute petite vitesse; malgré les antidérapants, l'auto obéit à peine à la direction, l'on a une impression, ou plutôt une série d'impressions fort pénibles en sentant que la voiture se dérobe constamment et qu'onglisse d'un côté à l'autre de la route avec des soubresauts.
Il y a quatre ans la Hongrie ne possédait encore que dix mille kilomètres de routes royales et environ cinquante-quatre mille kilomètres de routes communales[169]. On voit combien c'est insignifiant pour un pays presque aussi grand que la France[170]et pendant que les doigts crispés sur mon volant de direction j'essayais vainement de conserver une allure rectiligne, je maudissais éperdument un gouvernement qui, ayant si peu de routes à entretenir les entretient si mal!
Nous traversons de nouveau de vastes solitudes, des landes, des marécages. Que de terres en friches, grand Dieu! En voyant ces immenses espaces incultes, nous constatons que le royaume de saint Etienne n'est point encore trop petit pour nourrir ses habitants: il y a là des quantités de bonnes terres qu'avec un peu de travail on pourra rendre productives, et l'on sait que la fertilité des terres hongroises est proverbiale. Et cependant la Hongrie est, depuis quelques années, atteinte d'un mal essentiellement moderne: l'émigration.
Il y a trente ans, le nombre des émigrants hongrois ne s'élevait qu'à quelques centaines par an; aujourd'hui le chiffre dépasse cent mille. La Hongrie occupe actuellement, pour l'émigration, letroisième rang parmi les peuples d'Europe, après l'Italie et l'Angleterre[171]. Dans les deux premiers Etats, c'est un excédent de population qui s'expatrie, en Hongrie, c'est une perte sèche, car il part une quantité d'êtres supérieurs à l'excédent des naissances[172]. En Italie et en Angleterre on peut dire que les émigrants représentent un surnombre qui ne peut trouver à vivre sur des terres devenues insuffisantes, en Hongrie, au contraire, il reste assez de terres pour nourrir un nombre d'individus double de celui de la population actuelle.
La plus grande partie de ces malheureux s'enfuient vers l'Amérique.
Pourquoi? La terre hongroise est riche, fertile, l'industrie est prospère, toutes les conditions de la vie sont remarquablement favorables. Ce n'est pas l'indigence, la surpopulation, le manque de place qui causent le mouvement, non, c'est la passion de s'enrichir au delà des mers, dans les lointains mystérieux!
Et cela ne leur réussit guère: les deux tiers périssent loin de leur patrie ou mènent là-bas une vie misérable, c'est à peine si un tiers réussit à atteindre une modeste prospérité, qui auraient étéplus heureux en restant au pays... Ça n'empêche pas les autres de partir vers le Nouveau Monde comme vers une terre promise!
Nous nous arrêtâmes quelques instants àNagy-Kanicza. Quelle ville curieuse! C'est bien le prototype de l'ancienne ville magyare, restée telle qu'elle était aux premiers âges de l'occupation hongroise, alors que l'ancien peuple de nomades venait à peine de se fixer au sol plantureux de lapuztaet que ses villages étaient encore des camps. C'est une «ville de paysans», suivant la très pittoresque expression de M. René Gonnard[173]. Malgré sa nombreuse population,—Nagy-Kanicza possède plus de vingt mille habitants,—elle a gardé une allure campagnarde, pas ville, grand village, comme tant d'autres cités hongroises qui sont habitées presque exclusivement par des agriculteurs. Tout est en largeur, rien en hauteur, sauf les clochers des églises. On voit que le terrain ne manque pas, les maisons sont vastes, aplaties sur le sol, pour la plupart sans étages, les rues sont larges, immenses les places, la ville s'étale largement, comme une tache d'huile. Autre chose qui augmente encore l'aspect particulier de cette ville: la pierre est rare dans lapuzta, on la remplace par de la brique, de la brique rouge, tout est en briques, les maisons et même les rues qui sont pavées de briques rouges qu'usent les roues des charrettes et qui semblent saigner.
Plus loin, dans la campagne, la route est toujours gluante et glissante. Nous dépassâmes des fourgons militaires qui suivaient les manœuvres, des fourgons automobiles, s'il vous plaît. Oh! les malheureux! Si nous, avec notre cent-chevaux, nous avions toutes les peines du monde à vaincre l'immonde chemin, eux, les malheureux et lourds véhicules, avaient déplorablement abandonné la lutte. Ils étaient une demi-douzaine, arrêtés au bas d'une forte côte, dans la boue où leurs grosses roues avaient tracé de profondes ornières, attendant piteusement que ça sèche! De temps en temps l'un d'eux, sans doute plus impatient que les autres, esquissait une rageuse tentative d'escalade, le moteur faisait entendre une bruit de tonnerre, les roues tournaient dans la fange, follement, mais la malheureuse auto guerrière parvenait à peine à se mouvoir de quelques mètres, juste de quoi se tourner en travers de la route! Nous les regardâmes curieusement, puis, comme nous ne pouvions leur offrir nos inutiles services, nous les laissâmes dans leur fatal bourbier.
Quelques kilomètres après avoir dépassé le bourg deLetenyeon franchitla Mur, qui coule indolemment dans un lit fort large. Il était nuit noire quand nous arrivâmes àCsaktornya. J'étais abruti de fatigue par les efforts incessants que je devais faire depuis plusieurs heures pour empêcher notre voiture d'aller au fossé où la poussait sans relâche l'opiniâtre boue; et cependant nous n'étions point encore parvenus à l'étape. Allons!encore une quinzaine de kilomètres! Telle est la distance qui nous sépare de Varasdin où nous devons coucher.
Et ces quinze kilomètres furent pour moi un véritable calvaire. Entre Csaktornya et Varasdin la boue avait atteint des hauteurs effrayantes, elle montait jusqu'aux marchepieds qui traçaient ainsi de larges sillons; je n'étais à peu près plus maître de ma direction. Il fallut marcher à l'allure d'un homme au pas et même s'arrêter à chaque instant. Vingt fois je crus bien que nous allions faire une culbute dans les fossés. Devant nous, dans la nuit, les phares n'éclairaient qu'un océan de boue.
Nous arrivâmes enfin àVarasdin[174]. J'étais complètement fourbu. Ce fut à peine si nous pûmes trouver des chambres à l'hôtel del'Homme sauvageque des officiers en manœuvres avaient pris d'assaut. Je n'aspirai qu'à dormir; je mangeai à peine quelques bouchées et je me précipitai sur mon lit, où je m'étendis bienheureusement. Hélas! comme cet hôtel méritait bien son nom! Il me fut impossible de dormir. Toute la nuit des hommes sauvages poussèrent d'horribles hurlements. On m'expliqua le lendemain que c'étaient les officiers autrichiens qui avaient chanté des chansons... bachiques!