VILLAGE POLONAIS (MODLNICA).
VILLAGE POLONAIS (MODLNICA).
Il tint ensuite à nous mener à son presbytère, jolie petite maison, propre et coquette, enfouie dans la verdure, où il nous offrit la liqueur de l'hospitalité. Suivant une coutume polonaise, un seul verre pour tout le monde, le curé le remplit, y trempa ses lèvres en portant notre santé, puis nous le passa et nous y bûmes tour à tour. Sa liqueur, au reste, était fort bonne: duschnapsparfumé, vieux et fort comme un fer rouge. Pendant que nous buvions à la ronde, le boncuré nous contait une vieille histoire du pays:
On sait que les Polonais ont toujours eu la réputation d'être de grands buveurs. Leur capacité bachique est étonnante, un verre d'alcool qui passe aux yeux des autres peuples pour une quantité respectable leur paraît insignifiant, un litre, qui ferait tomber raide tout autre, les fait à peine cligner des yeux. Un grand seigneur polonais des beaux temps de la république, se trouvant à Rome, fut reçu en audience par le pape, qui le retint à dîner. Notre Polonais, confus par tant d'honneur, remercia de son mieux le chef de l'Eglise, mais il se permit de lui avouer respectueusement qu'il lui serait impossible de prendre la moindre nourriture s'il ne pouvait boire auparavant quelque liqueur, suivant l'usage de son pays. Le pontife lui fit apporter du schnaps et un petit verre, un verre à liqueur, un verre comme on a coutume de s'en servir en Italie ou en France; à la vue du minuscule récipient le seigneur fit une grimace significative:
—Que Votre Sainteté me pardonne, dit-il, mais dans mon pays on a coutume de boire le schnaps dans de grands verres, de très grands verres, et non dans un dé à coudre.
Le pontife lui fit donc apporter un grand verre. Le seigneur polonais le remplit jusqu'au bord et l'avala d'un trait. Le pape épouvanté, s'attendant à le voir tomber raide, s'empressait de lui donner l'absolution, mais notre homme de s'écrier:
—Louange à Dieu! Je puis maintenant faire honneur comme il convient au repas de Votre Sainteté.
Et frais et rose, il s'assit à la table du Souverain Pontife ahuri.
Lesmines de sel de Wieliczkaconstituent la principale curiosité des environs de Cracovie. Elles sont situées à 14 kilomètres de la vieille capitale.
Les salines de Wieliczka furent connues dès l'antiquité, mais ce n'est qu'à partir de l'année 1253 que des documents fournissent des renseignements certains concernant leur exploitation.
Le gisement est formé non pas de couches régulières, comme il semble que devrait être le dépôt résultant d'une mer disparue, mais d'énormes, de gigantesques blocs séparés et entourés d'argile; et cependant ce sel est bien d'origine marine ainsi que le prouvent les très nombreux fossiles dont il est mélangé. On y trouve des débris très bien conservés d'animaux marins (foraminifères, coraux, mollusques, crustacés) et de plantes de la mer (différentes espèces de varechs); il s'y rencontre aussi beaucoup de végétaux terrestres (hêtre, bouleau, palmier). Tous ces fossiles appartiennent à la formation méditerranéenne du bassin de Vienne.
C'est en somme une montagne de sel, une montagne souterraine. Et cette montagne, les hommes l'ont percée, trouée, perforée, criblée de puits, de galeries, de chambres, d'alvéoles comme une fourmilière dans laquelle s'agite une foule laborieuse, extrayant sans cesse le précieux minéral qui ira saler la moitié de toutes les saucisses, de tous les jambons, de toutes les charcuteries de l'Austro-Hongrie[45].
Huit puits conduisent à l'inextricable réseau qu'est cette mine, huit puits dont les principaux sont le puits François-Joseph Ier(profondeur 197 mètres), le puits Elisabeth (280 mètres), le puits Kronprinz Rodolphe, le puits Joseph II (300 mètres). La mine atteint sa plus grande profondeur à la cote de 426 mètres, soit à 171 mètres au-dessous du niveau de la mer.
A mesure qu'on descend dans les profondeurs de la mine, on voit la qualité du sel aller s'améliorant au point que celui-ci devient presque absolument pur lorsqu'on arrive aux couches les plus basses. On peut du reste diviser le sel extrait de Wieliczka en trois catégories:
1oLesel vert, très impur, de couleur vert noirâtre, mélangé en forte proportion d'argile et de sable, qui provient de la partie supérieure du gisement.
2oLespiza-salz[46], qu'on retire des couchesmoyennes et qui forme l'objet principal de l'exploitation. Il se présente sous l'aspect de cristaux vert gris, renferme des fossiles en grande quantité et répand au contact de l'air une odeur caractéristique rappelant les senteurs de la mer. Ce sel contient en outre du terreau, de l'argile, du sable, du gypse et divers sels.
3oLetzibik, qu'on ne trouve que tout à fait au fond de la mine. Il est très pur, très blanc, translucide. On en fait des objets sculptés, coupes, presse-papiers, etc., qui sont vendus aux visiteurs.
Comme ses sœurs noires, cette mine renferme de terribles dangers. Elle connut de grands incendies,—dont celui de 1644, qui détruisit le boisage de plusieurs galeries et causa de nombreuses victimes,—de fréquents éboulements, qui provoquèrent l'effondrement de salles immenses, des inondations,—celle de 1868, qui résultait de la rupture des berges d'un lac souterrain faillit compromettre la mine tout entière,—elle connaît même le grisou ou tout au moins un gaz analogue, qui se répand en certaines parties de la mine que les ouvriers ne peuvent aborder qu'avec des lampes de sûreté et qui sont interdites aux visiteurs.
Et cependant, malgré cette insécurité de tous les instants, les ouvriers y travaillent nombreux et se contentent de salaires peu élevés.
Il y a 1000 ouvriers travaillant dans les galeries de Wieliczka; ils ont droit à une retraite après 35 ans de service et sont répartis en quatreclasses suivant lesquelles varient leurs salaires:
On voit que la main-d'œuvre y est très bon marché, surtout si l'on compare les salaires ci-dessus à ceux des mineurs français qui gagnent des journées quatre et cinq fois plus fortes.
La production des salines de Wieliczka a été, pour l'année 1903, de:
L'exploitation de ces mines rapporte annuellement au gouvernement autrichien la bagatelle de 20 millions environ de bénéfice net. On ne s'étonnera donc pas si l'Autriche,—dont l'esprit d'économie est bien connu,—crut devoir se réserver la propriété de Wieliczka lorsqu'au commencement du siècle dernier Cracovie et son territoire avaient été érigés en république indépendante.
Avant de nous autoriser à prendre place dans la benne qui devait nous enfoncer aux entrailles de la terre salée, on nous obligea à revêtir de longuesblouses grises ainsi que des couvre-chefs bizarres destinés à préserver nos personnes de... je n'ai jamais bien su quoi. Nous avions de bien bonnes têtes, ainsi accoutrés tous quatre, nous ressemblions à autant de vieilles bonnes femmes qui se mirent à se rire au nez réciproquement.
L'ascenseur, très rapide, nous fit une impression d'effondrement dans un gouffre obscur, humide et froid[48]pendant qu'une senteur âcre et pénétrante, l'odeur de la saumure, nous prenait à la gorge.
En bas, les guides, qui s'éclairent eux-mêmes avec des torches, nous munissent chacun d'une bougie, et nous voilà partis les uns derrière les autres, un cierge éclairé à la main, tous semblables en nos cagoules grises, semblables à des pénitents en procession... il me prit alors une folle envie de psalmodier lentement quelque chant liturgique. Il fait noir, il fait sombre. A la vacillante lueur de nos bougies, c'est à peine si nous distinguons les parois d'une étroite galerie, que suit la procession. Le roc suinte l'humidité, je touche du doigt, je porte mon doigt à mes lèvres, c'est salé. Mais soudain des éclairs ont jailli, les guides viennent d'allumer des flammes de bengale et c'est un enchantement: la galerie de tout à l'heure a fait place à un décor de féerie, nous sommes maintenant en une chapelle ornée de colonnes élégantes, de grandes statues, d'autels monumentaux,et tout reluit, lance en éclairs les feux mille fois répétés, tout est transparent, le sol, les plafonds, les voûtes, les colonnes, les escaliers, les autels, les statues, tout est en sel!
C'est lachapelle de Saint-Antoine, que firent sortir telle quelle de la masse salée d'habiles ouvriers du dix-huitième siècle. Ces ouvriers étaient même des artistes: les détails architectoniques, l'allure des statues ne manquent ni de cachet ni même de réelle valeur. Cette chapelle se compose d'un autel principal et de petits autels latéraux taillés à même dans le sel; les ornements eux-mêmes, candélabres, cierges, tabernacle, vases sacrés sont de sel. Sur les marches du maître-autel deux moines agenouillées prient... ils sont en sel! Transparentes, grisâtres, de sel, les statues de la Vierge Marie, de saint Clément, de saint Stanislas, de saint Jean et de Marie-Magdeleine, du roi Auguste II. Deux grands crucifix, de larges colonnes... de sel toujours! C'est une chapelle monolithe. L'humidité qui perle sans cesse sur la matière grise qui se liquéfie, a poli tous les angles, arrondi toutes les aspérités, de sorte que les statues, qui pleurent depuis plus de cent ans, ont acquis des airs indécis et naïfs.
Après un autre cheminement dans l'obscurité d'un boyau, nouvel éclairage qui fait apparaître soudain lachambre Letow, gigantesque excavation qui doit son nom à un inspecteur des mines et qui date de l'année 1750. Souvarow en fit, en 1809, une salle de danse et en 1814 Alexandre Ier,empereur de Russie, y fut reçu au milieu d'une brillante fête: une estrade élevée supportait un nombreux orchestre et de grands lustres déversaient des flots de lumière; estrade et lustres subsistent encore.
Plus loin, on pénètre dans lachapelle de Sainte-Cunégonde, dédiée à la patronne des mineurs. C'est une véritable église qui a cinquante mètres de long, quatorze mètres de large et dix mètres de haut; elle renferme une chaire formée d'un seul bloc de sel. Dans la sacristie on voit une statue duChrist sous la croixqui est une véritable œuvre d'art. Cette excavation est située à l'étage du milieu de la mine, à quatre-vingt-dix mètres au-dessous de la lumière du jour.
Plus loin encore et plus profond voici lachambre Michalovicequi a vingt-huit mètres de long, dix-huit mètres de large et trente-six mètres de haut... son sommet se perd dans l'obscurité. Cet antre gigantesque fut produit par l'extraction du sel pendant les années qui s'écoulèrent de 1717 à 1761.
Cette mine est donc formée de très grandes excavations qui sont creusées pendant plusieurs années et qui croissent en dimension à mesure que s'avance l'exploitation. Lorsque les proportions de ces excavations sont devenues trop grandes, que les échafaudages se sont trop compliqués et que par suite l'exploitation revient à un prix trop élevé, elles sont abandonnées pour toujours et l'on commence à en creuser d'autres.
Pour passer d'une salle à l'autre, il faut se replonger dans les étroites galeries de communication, où l'on y voit à peine à la lueur des bougies tremblotantes, où l'on sent la voûte vous frôler la tête; on a comme une impression d'écrasement, d'étouffement; on monte interminablement, puis l'on descend sans fin et sans raison, on bute contre les rails d'un chemin de fer souterrain, on glisse dans de sournoises flaques d'eau saumâtre; là c'est un escalier aux marches glissantes, plus loin un petit pont de bois, une simple planche sur un cours d'eau infernal et l'on va toujours, poussé par une curiosité inassouvie.
Lachambre de l'Empereur Françoisa été baptisée en l'honneur de l'empereur qui la visita en 1817; elle a cinquante-huit mètres de long et trente-deux mètres de haut. On y remarque deux pyramides de sel qui y furent érigées en commémoration de l'archiduc Rodolphe et de la princesse Stéphanie.
Lachambre Drozdowice, qui a vingt-huit mètres de hauteur est en pleine exploitation. Les échafaudages y sont multiples, un amas de blocs épars va s'élargissant sous chaque point où le pic des ouvriers attaque encore les parois.
Dans lachambre de l'Archiduc Frédéric, haute de trente mètres, on remarque un portrait de l'archange Saint-Michel datant de l'an 1691.
Ces salles immenses vous font une fort étrange impression. Ce ne sont point ici les galeries basses qu'on a coutume de voir dans les mines de houille;imaginez-vous l'effet que peuvent produire des voûtes géantes, hautes d'une trentaine de mètres, dont le sommet va se perdre dans une obscurité mystérieuse, des piliers colossaux de matière à demi transparente, de murailles scintillantes de cristaux irisés. Les torches des guides répandent une lumière vague, leur flamme, qui a peine à trouer le noir, s'entoure d'un halo sanglant. L'obscurité des entrailles de la terre est si dense qu'elle semble s'être matérialisée, on dirait du brouillard, lourd, épais, qui vous presse et qui vous étreint. Les visiteurs disséminés dans les chambres paraissent tout petits dans cette architecture de géants, ils ressemblent à des pygmées qui s'agiteraient vainement.
Lachambre Walczynougare du Comte Goluchowski, à cent trente-cinq mètres sous terre, reçut sa seconde appellation en 1864 en l'honneur du célèbre homme d'Etat. Elle est, paraît-il, très intéressante, car elle sert de point de jonction aux galeries provenant de plusieurs puits; malheureusement on ne la laisse plus visiter car elle n'est plus très sûre.
Cette marche dans l'obscurité et dans le silence finit par fatiguer, on se sent peu à peu envahir par des idées de tristesse et de peur.
Lesgrottes du Kronprinz Rodolphe et de la princesse Stéphaniesont réunies ensemble par un long tunnel rempli d'eau. On parcourt ce fleuve infernal sur une barque qui glisse silencieusement pendant que la blafarde lueur des torches sereflète dans les eaux mortes. L'air humide vous pénètre, il fait froid, il fait sombre, la nuit sans étoiles vous entoure, on a peur! N'est-ce point réellement ici l'entrée des enfers, et ce fleuve n'est-il pas l'Achéron? Où allons-nous ainsi toujours plus loin dans les entrailles de la terre? Une véritable angoisse m'étreint en me sentant emporté dans le noir sur ces eaux mystérieuses. Ah! que ne donnerais-je pas à cet instant pour revoir subitement la lumière du jour! Le guide qui manœuvre les rames a une sombre mine de démon; je vois ses yeux qui brillent dans l'ombre... horreur! c'estle démon Caron, aux yeux de braise, Caron, le sombre nocher des marais livides[49].
Il est une vieille légende polonaise sur le sel que j'ai entendu conter; elle est ici de circonstance. Laissez-moi vous la dire.
Un vieux roi avait trois filles, belles comme le jour, et prêtes à marier. En son égoïsme sénile, il leur demanda un jour combien et comment elles l'aimaient.
—Comme l'oiseau aime l'air, dit l'aînée.
—Je vous aime autant que les fleurs aiment le soleil, dit la seconde.
—Mon père, dit à son tour la cadette, je vous aime aussi fort que vous aimez le sel.
Le vieillard ne comprit point la puissance de cette comparaison naïve, il n'en vit que la vulgarité et se fâcha tout rouge, comme devaient se fâcher les rois de ces temps reculés:
—Tu insultes ton père, fille dénaturée! Tu n'es plus digne de moi. Je te déshérite et je te chasse.
Et malgré ses tendres supplications, malgré ses larmes, la malheureuse princesse Hélène,—elle s'appelait ainsi,—fut obligée de quitter le royaume de son père.
Mais l'intendant que le roi avait chargé de l'accompagner jusqu'à la frontière avait bon cœur. Il l'habilla en paysanne, cacha ses beaux habits de princesse dans un sac qu'ils emportèrent avec eux et alla la placer comme gardeuse de dindons chez de braves paysans qui habitaient auprès du château du roi voisin:
—Ici, lui dit-il, vous serez bien cachée et bien traitée par ces bonnes gens. Lorsque le roi votre père regrettera ce qu'il a fait, je reviendrai vous chercher.
La princesse Hélène vécut d'abord tranquille dans l'humble demeure. Mais voici que vint le temps du carnaval avec ses fêtes. Chaque soir on voyait un fastueux cortège de seigneurs et de belles dames accourir au château royal où, dans les lumières et dans la joie, le bal se prolongeait jusqu'au lever du jour. La pauvre petite princesse regretta le temps où elle aussi dansait dans un autre château. Mais que fit-elle? Un soir, ellefeignit d'aller se coucher et, dans sa chambrette, ouvrit mystérieusement le sac qui contenait ses beaux habits. Elle se revêtit d'une robe couleur du ciel, se para de ses bijoux et se rendit hardiment au château royal.
Son apparition dans la salle du bal produisit une énorme sensation; son étincelante beauté éclipsa les plus belles. Le fils du roi vint lui offrir son poing. Il était beau comme elle était belle; durant toute la nuit ils dansèrent ensemble et leurs deux cœurs battaient à l'unisson. Mais un peu avant l'aurore, elle s'enfuit légère et le jour la retrouva vêtue de bure et gardant humblement ses dindons.
Le fils du roi, allant à la chasse, passa auprès d'elle et se dit:
—Quelle ressemblance frappante! Si cette paysanne n'était pas si pauvrement vêtue, je jurerais que c'est l'incomparable beauté que je fis danser cette nuit et qui disparut subitement.
Le soir, elle feignit encore d'aller se coucher et quand tout dormit dans la masure des paysans, se couvrit d'une robe couleur de la lune et se rendit au bal où sa beauté fit disparaître toutes les autres ainsi que disparaissent les étoiles lorsque apparaît le soleil.
Le troisième soir, elle vint encore au bal revêtue d'une robe couleur du soleil. Encore le fils du roi s'enivra de l'éclat de ses beaux yeux! Mais lorsqu'un peu avant l'aurore, fugitive et légère elle s'enfuyait, elle perdit un de ses souliers,un tout petit soulier de satin rouge orné de rubis.
Le fils du roi qui recherchait sa belle, disparue soudain comme les autres nuits, trouva le soulier. Dès le point du jour, il fit publier qu'il ferait sa femme de la demoiselle qui pourrait chausser le petit soulier. Toutes les nobles filles, le cœur ému, le pied frémissant, espérant être reine, accoururent au château pour essayer le soulier; mais aucune d'entre elles ne parvint à le chausser, toutes avaient trop grand pied, aucune non plus ne rappelait au fils du roi les traits aimés de la belle inconnue.
Le prince eut soudain une inspiration du ciel en songeant à la belle paysanne qu'il avait rencontrée quelques jours auparavant:
—Qu'on aille, dit-il, me quérir la gardeuse de dindons.
Et la princesse Hélène vint; elle avait remis sa robe couleur du soleil, il lui manquait un soulier, son petit pied se glissa sans peine dans la chaussure à tant d'autres rebelles.
La noce eut lieu quelques jours après.
Le roi étant mort au bout de peu de temps, voici que le prince monta sur le trône et que la petite princesse ceignit la couronne de reine.
Mais la pauvrette songeait toujours à son vieux père; elle apprit au roi son mari comment elle était devenue gardeuse de dindons, alors celui-ci lui dit:
—Comptez sur moi pour vous réconcilier avecvotre père. Non seulement vous aurez encore le plaisir de le serrer sur votre cœur, mais je veux qu'il vous rende pleine et entière justice.
Et tout aussitôt il envoya au vieux roi, son voisin, un ambassadeur pour l'inviter à venir dîner en son château.
Le père de la princesse accepta. Il arriva bientôt dans un carrosse doré attelé de six chevaux blancs comme la neige.
Les deux rois se mirent à table. Le service comprenait une infinité de plats somptueux contenant des mets qui auraient dû être délicieux, mais aucun d'eux n'avait été salé. Le vieux roi goûtait de tous et les repoussait tour à tour. A la fin, n'y tenant plus, il s'écria:
—Y a-t-il longtemps que la mode s'est introduite dans votre royaume de manger tous les plats sans sel?
—Mais c'est moi qui ai donné l'ordre de ne saler aucun des mets qu'on nous sert aujourd'hui. On m'avait assuré que vous n'aimiez pas le sel, je croyais ainsi vous être réellement agréable.
—C'est une erreur, une grossière erreur, j'aime au contraire beaucoup le sel que je considère comme absolument indispensable à la vie des hommes. Mais qui donc a pu vous affirmer une chose pareille?
—C'est votre fille...
A ce moment une porte s'ouvrit et la princesse Hélène, tout émue, vint tomber dans les bras de son père ravi, qui comprit alors combien il avaiteu tort et combien de sagesse contenait la réponse de sa fille cadette dont il s'était jadis si fort offensé[50].