L'histoire de la Hongrie est peuplée de légendes.
Il y a longtemps, longtemps, dans le pays d'Orient, au cœur de l'Asie, régnait un puissant roi qui s'appelait Nemrod. C'était un chasseur émérite. Son habileté à réduire ours, loups, cerfs et sangliers était telle que sa renommée est venue jusqu'à nous et que ceux qui, de nos jours, poursuivent éperdument les lapins, les perdrix et les moineaux relèvent la valeur de leurs exploits en invoquant son patronage.
Nemrod avait deux fils qui s'appelaient: le premier Hunor, le second Magyar. Ils étaient, comme leur père, de passionnés chasseurs. Un jour, accompagnés chacun de cinquante guerriers, ils se livraient à leur plaisir favori; la poursuite ardente d'un merveilleux cerf les entraîna si loin, si loin, au delà des monts et des forêts, des rivières et des déserts, qu'ils s'étonnèrent de se trouver en un pays nouveau, bien différent desterres paternelles. Leurs yeux surpris voyaient pour la première fois des arbres inconnus, des plantes nouvelles, des habitants d'une race autre que la leur.
Au milieu d'une prairie émaillée de fleurs de toutes couleurs ils aperçurent un essaim de jeunes filles qui dansaient. Deux d'entre elles étaient plus belles que des anges: c'étaient les filles de Doul, prince des Alans.
Hunor et Magyar s'emparèrent de ces rayonnantes beautés; chacun des cent guerriers qui les accompagnaient prit en croupe une de leurs compagnes et la troupe, ainsi doublée, regagna au galop le royaume de Nemrod.
Le lendemain cent deux noces furent célébrées à la cour du roi chasseur au milieu d'un luxe inouï.
Les descendants de Hunor et de ses guerriers furent les Huns.
Les descendants de Magyar et des siens furent les Hongrois[2].
L'âme de la Hongrie est faite de légendes.
Il arriva qu'un jour les descendants de Magyar abandonnèrent leur asiatique patrie. Après un voyage long et pénible ils arrivèrent en un pays enchanteur où ils décidèrent de se fixer définitivement.
Leur chef, Arpad, envoya un ambassadeur auprès de Svatopluck, roi des Slaves, maître de la contrée. Celui-ci, croyant que les Hongrois, peuple agriculteur, venaient s'établir sous sa dépendance, accueillit aimablement leur envoyé.
L'ambassadeur remit à Svatopluck un cheval blanc avec une bride et une selle d'or et demanda de la terre, de l'herbe et de l'eau pour les Hongrois. Enchanté par ce cadeau qu'il regardait comme l'hommage d'un peuple prêt à se soumettre, le roi slave répondit en souriant:
—De la terre, de l'herbe et de l'eau, prenez-en autant que vous voudrez.
Dès qu'on lui eut rapporté cette réponse, Arpad s'avança à la tête de son armée, non pas en vassal mais en conquérant. Il fit dire à Svatopluck de quitter le pays, lui et les siens, car en acceptant le cheval blanc, la bride et la selle d'or il lui avait cédé sa terre, son herbe et son eau.
Svatopluck répondit:
—Je ne vous ai rien cédé et n'ai que faire de votre cheval que j'assommerai, de votre bride que j'enfouirai dans un pré et de votre selle que je jetterai au fond du Danube.
—Si tu assommes le cheval, répliqua le fier messager hongrois, ce sera pour nourrir les chiens de mon maître, si tu caches la bride dans un pré, ses faucheurs l'auront bientôt retrouvée et si tu jettes la selle au fond du Danube, ses pêcheurs l'en auront tôt retirée.
Au point où en étaient venues les choses, lesdeux peuples n'avaient plus qu'à combattre. Une seule bataille fut livrée: Svatopluck fut tué, les Slaves défaits et chassés du pays.
Et voilà comment les Hongrois conquirent leur patrie[3].
La Hongrie est le pays des légendes.
Je voudrais vous conter un voyage que je fis dans ce pays, antichambre de l'Orient, boulevard de la chrétienté, étape de presque toutes les invasions barbares, ce pays qui nous apparaît, à nous Occidentaux, à travers un voile de mystère, un voile derrière lequel s'agitent encore les visions fantastiques des siècles qui ont fui.