L'abbé convoitait l'abbaye:Pour moi, qui pensais moins à Dieu,«Ah! disais-je, si dans ce lieuJe trouvais Iris ou Sylvie...»
Car voilà, les hommes. Ce qui est un sujet d'édification pour les uns, est un objet de scandale pour les autres. Que de morale a débiter là-dessus! Prenons congé de la délicieuse fontaine: elle nous a menés un peu loin.
Ô fontaine de Vallemagne!Flots sans cesse renouvelés,La plus agréable campagneNe vaut pas vos bords isolés.
Il n'y avait plus qu'une poste pour arriver à Loupian, lieu célèbre par ses vins, dont nos devanciers voulurent se mettre à portée de juger. Leurs imitateurs, en ce point seul, nous nous y arrêtâmes. Mais l'année, nous dit-on, n'avait pas été bonne. L'hôtesse entreprit de nous dédommager avec des huîtres d'un goût fort inférieur à celles de l'Océan.
Remontés en chaise, nous nous livrions à l'admiration que nous causait la beauté du pays,
Quand deux gentilles demoiselles,D'un air agréable et badinQui n'annonçait pas des cruelles,Nous arrêtèrent en chemin.
Elles nous demandèrent des places dans notre chaise pour aller jusqu'au village prochain, qui était le lieu de la poste. L'abbé fut impoli pour la première fois de sa vie; il les refusa inhumainement; et je fus obligé, malgré moi, d'être de moitié dans son refus.
Nous commencions alors à côtoyer l'étang de Thau, qui se débouche dans le golfe de Lyon par le port de Cette et par le passage de Maguelonne. Il fallut descendre, en faveur de mon compagnon, qui voyait pour la première fois les campagnes d'Amphitrite, et qui voulait contempler à son aise
Ce vaste amas de flots, ce superbe élément,De l'aveugle Fortune image naturelle,Comme elle séduisant, et perfide comme elle:Asile des forfaits, noir séjour des hasards,Théâtre dangereux du commerce et de Mars;Des plus rares trésors source avare et féconde,Et l'empire commun de tous les rois du monde.
Nous arrivâmes enfin à Montpellier. Cette ville n'aura rien de nous aujourd'hui, madame; et vous vous passeriez bien de savoir qu'après nous être fait d'abord conduire au jardin royal des plantes, qui pourrait être mieux entretenu, et avoir parcouru légèrement au retour tout ce qu'on est dans l'usage de montrer aux étrangers, cous vînmes avec empressement chercher un excellent souper, auquel nous étions préparés par le repas frugal que nous avions fait à Loupian.
La matinée du lendemain fut employée à visiter la Mosson et la Vérune. Les eaux et les promenades de celle-ci ne méritent guère moins de curiosité que la magnificence de la première, où il y a des beautés royales; mais où, sans être difficile à l'excès, on peut trouver quelques défauts auxquels, à la vérité, le seigneur châtelain est en état de remédier. Nous nous hâtâmes après cela de gagner Lunel, où nous fûmes accueillis par M. de la***, major du régiment de Duras, qui commandait dans ce quartier. Il nous donna un aussi bon souper que s'il nous eût attendus L'abbé en profita médiocrement.
Il quitta cette bonne chèrePour une dévote actionQue ceux de sa professionNe font pas trop pour l'ordinaire.Ce fut, je crois, son bréviaireQui causa sa désertion.Notre convive militairePartagea mon affliction.Mais comme en toute occasionLa Providence débonnaireCompense, d'une main légère,Plaisir et tribulation,La retraite de mon confrèreGrossit pour moi la portionD'un vin de Saint-ÉmilionQu'à Lunel je n'attendais guère.
Une partie de la nuit se passa joyeusement à table. Nous nous séparâmes de notre hôte à huit heures du matin, et nous courûmes à Nîmes pour y admirer ces ouvrages si supérieurs aux ouvrages modernes, si dignes de la poésie la plus majestueuse; en un mot, les chefs-d'œuvre immortels dont cette cité, autrefois si considérable, a été enrichie par les Romains. Les arènes s'aperçoivent d'aussi loin que la ville même.
Monument qui transmet à la postéritéEt leur magnificence et leur férocitéPar des degrés obscurs, sous des voûtes antiques,Nous montons avec peine au sommet des portiques.Là nos yeux étonnés promènent leurs regards,Sur les restes pompeux du faste des Césars.Nous contemplons l'enceinte où l'arène souilléePar tout le sang humain dont elle fut mouillée,Vit tant de fois le peuple ordonner le trépasDu combattant vaincu qui lui tendait les bras.«Quoi! dis-je, c'est ici, sur cette même pierreQu'ont épargnée les ans, la vengeance et la guerre,Que ce sexe si cher au reste des mortels,Ornement adoré de ces jeux criminels,Venait d'un front serein, et de meurtres avide,Savourer à loisir un spectacle homicide!C'est dans ce triste lieu qu'une jeune beautéNe respirant ailleurs qu'amour et volupté,Par le geste fatal de sa main renversée,Déclarait sans pitié sa barbare pensée,Et conduisant de l'œil le poignard suspenduDans le flanc du captif à ses pieds étendu.»
Des voyageurs font des réflexions à propos de tout. J'avoue, madame, que la tirade est un peu sérieuse. Je vous en demande pardon. La vue d'un amphithéâtre romain a réveillé en moi les idées tragiques.
Ce serait ici le Heu de vous donner quelque idée des autres antiquités de Nîmes. La Tour-Magne, le temple de Diane et la fontaine qui est auprès, ont dans leurs ruines mêmes, quelque chose d'auguste. Mais ce qu'on appellela Maison carrée, édifice qu'on regarde comme le monument de toute l'antiquité le mieux conservé, frappe et fixe les yeux les moins connaisseurs.
On trouve à chaque pas des bas-reliefs et des inscriptions. Les aigles romaines, plus ou moins entières, se voient partout. Enfin, par je ne sais quel enchantement, on s'imagine, plus de treize cents ans après l'expulsion totale des Romains hors les Gaules, se retrouver avec eux, habiter encore une de leurs colonies. Nous en séjournâmes plus longtemps à Nîmes. Un jour franc nous suffit à peine pour tout voir et revoir. Ce temps d'ailleurs, grâce à M. d'A..., ne pouvait être mieux employé; il ne nous quitta point, et l'on ne saurait rien ajouter à la réception qu'il nous fit.
Or donc prions la ProvidenceDe placer toujours sur nos pasLe Languedoc et la Provence,Et surtout messieurs de Duras:Rencontre douée et gracieusePour les voyageurs leurs amis,Autant qu'elle serait fâcheusePour les bataillons ennemis.
Il nous restait le pont du Gard. Notre curiosité, excitée de plus, nous fit quitter le chemin de la poste. Après une infinité de détours tortueux entre deux montagnes, nous nous trouvâmes sur les bords du Gardon, ayant en perspective le pont, ou plutôt trois ponts l'un sur l'autre.
Pour vous peindre le pont du Gard,Il nous faudrait employer l'artEt le jargon d'un architecte.Mais nous pensons qu'à cet égard,De notre couple trop bavard,La science vous est suspecte;Aussi, sans courir de hasard,Notre muse très-circonspecteNe fera point de fol écartSur ses arches qu'elle respecte,Qui sans doute périront tard.
Ici, madame, l'admiration épuisée fait place à une surprise mêlée d'effroi. Il nous fallut plusieurs heures pour considérer ce merveilleux ouvrage. Imaginez deux montagnes séparées par une rivière, et réunies par ce triple pont, où la hardiesse le dispute à la solidité. Nous grimpâmes jusque sur l'aqueduc, que nous traversâmes presque en rampant d'un bout à l'autre.
Offrant un culte romanesqueÀ ces lieux dérobés aux coupsDe la barbarie arabesque,Et même échappés au courrouxDe ce pourfendeur gigantesqueQui des Romains fut si jaloux.Que sa fureur détruisit presqueCe que le temps laissait pour nous:Examinant à deux genouxUn débris de peinture à fresque,Et d'un œil anglais ou tudesqueDévorant jusques aux cailloux.
Puis quittant à regret, quoique avec une sorte de confusion, un monument trop propre à nous convaincre de la supériorité sans bornes des Romains, nous poursuivîmes notre route, et ne fûmes plus occupés après cela que du plaisir de revoir bientôt un ami fort cher que nous allions chercher de si loin. Cette idée flatteuse fut le sujet de notre conversation le reste de la journée. Sur le soir, l'approche de Villeneuve fit diversion à nos entretiens. Du haut de la montagne, d'où nous l'aperçûmes, cette jolie ville paraît être dans la plaine, quoique sur une côte fort élevée. La beauté du paysage et la largeur du Rhône forment le point de vue le plus surprenant et le plus agréable.
C'est ici que du LanguedocFinit la terre épiscopale.À l'autre rive, sur un roc,Est la citadelle papale,Que sous la clef pontificale,Les gens de soutane et de frocDéfendraient fort bien dans un choc.Avec une ardeur sans égale,Contre les troupes de Maroc,La mer leur servant d'intervalle.
Nous passâmes les deux bras du Rhône, et nous arrivâmes à Avignon, au milieu des cris de joie et des acclamations d'un peuple immense. N'allez pas croire que tout ce tintamarre se fît pour nous. On célébrait alors dans cette ville l'exaltation de Benoît XIV. Les fêtes duraient depuis trois jours. Nous vîmes la dernière, et sans doute la plus belle.
Nos yeux en furent éblouis.L'art, la richesse, l'ordonnanceAvaient épuisé la scienceDes décorateurs du pays.Au milieu d'une grande placeDouze fagots mal assemblésD'une nombreuse populaceExcitaient les cris redoublés.Tout autour cinquante figures,Qu'on nous dit être des soldats,Pour faire cesser le fracas,Vomissaient un torrent d'injures;Mais de peur des égratignures,Ils criaient, et ne bourraient pas.Alors les canons commencèrent.Le commandant, vêtu de bleu,Aux fusiliers qui se troublèrent,Permit de se remettre un peu.Puis leurs vieux mousquets ils levèrent:Trente-quatre firent faux-feu,Et quatorze en tirant crevèrent.Si personne ne fut tué,Ou pour le moins estropiéPar cette comique décharge,C'est un miracle, en vérité,Qui mérite d'être attesté.Mais nous primes soudain le large,Voyant que l'alguazil majorVoulait faire tirer encor.Nous entrâmes en diligenceAu palais de Son ExcellenceMonseigneur le vice-légat.C'est là que pour Rome il préside,Et c'est dans sa cour que résideToute la pompe du Comtat.D'abord, ni lanterne ni lampe,La nuit n'éclaire l'escalier:Il fallut, pour nous appuyer,À tâtons, du fer de la rampe.L'un et l'autre nous étayer.Après avoir à l'aventureFait en montant plus d'un faux pasNous trouvons uns salle obscure,Où, sur quelques vieux matelasQuatre Suisses de CarpentrasNe buvaient pas l'eau toute pure.Mais rien de plus ne pûmes voir.Un vieux prêtre, entr'ouvrant la porteD'un appartement assez noir,Dit: «Allons, vite, que l'on sorte;Tout est couché; messieurs, bonsoir.Notre ambassade ainsi finie,Nous revînmes à notre hôtel,Où Dieu sait quelle compagnieD'une table assez mal servieDévora le régal cruel.La maîtresse, d'ailleurs polie,Pour nous exprès avait trouvéUn de ces batteurs de pavéVrai doyen de messagerieSur le front duquel est gravéQu'ils ont menti toute leur vie.Il venait de passer les monts.Mon bavard, sans qu'on le semonce.Faisant et demande et réponse,Parle d'église, de sermons,De consistoires, d'audiences,De prélats, de nonnains, d'abbés.De moines et de sigisbés,De miracles et d'indulgence,Du doge et des procurateurs,Des francs-maçons et des trembleurs,De l'Opéra, de la gazette,De Sixte-Quint, de Tamerlan,De Notre-Dame de Lorette,Du sérail et de Kouli-Kan,De vers et de géométrie,D'histoire, de théologie,De Versailles, de Pétersbourg,Des conciles, de la marine,Du conclave, de la tontine,Et du siège de Philisbourg.Il partait pour le nouveau monde.Mais de fureur je me levai,Et promptement je me sauvaiComme il faisait déjà sa rondeDans les plaines du Paraguaî,J'arrive enfin au domicileQui, jusqu'au retour du soleil,Semblait au moins pour mon sommeil.M'assurer un commode asile;J'y fus aussitôt infectéPar l'odeur d'un suif empesté.Reste expirant de la bougieDont, avec prodigalité,Toute cette ville ébaubie,Ornait portail et galerieEn l'honneur de Sa Sainteté.
Je n'en fus pas quitte pour ce vilain parfum. Un nuage de cousins me tint compagnie toute la nuit; ce qui me rappela fort désagréablement un certain voyage d'Horace, dont la relation vaut un peu mieux que celle-ci.
Cependant l'Aurore vermeilleRépand ses feux sur l'horizon.Je me lève, l'abbé s'éveille,J'entends le fouet du postillon.Ce fut pour moi bruit agréable.Adieu donc, ville d'Avignon,Ville pourtant très-respectable,Si dans tes murs tout curieuxQui va voir faire l'exerciceRisquait moins sa vie ou ses yeux,Et qu'un bon ordre de policeMît tous les conteurs ennuyeuxDans les prisons du Saint-Office.
Rien de plus beau que l'entrée du Comtat par le Languedoc; rien de plus charmant que la sortie d'Avignon par la Provence.
Des deux côtés d'un chemin comparable à ceux du Languedoc, règnent des canaux qui le traversent en mille endroits. La Durance en fournit une partie: les autres viennent de Vaucluse. Le cristal transparent des uns, l'eau trouble des autres, font démêler aisément la différence de leurs sources. De hauts peupliers, semés, sans ordre, y défendent du soleil, dont l'ardeur commence à être extrême. On touche à la province du royaume la plus méridionale. La Durance, qu'on passe à, Bompar, nous fit entrer insensiblement en Provence.
D'arides chemins, une chaîne de montagnes, des oliviers pour toute verdure, telle est la route qui nous conduit à Aix, grande et belle ville qui vaut bien un article à part. Nous le réservons, madame, pour le second volume de cet ouvrage mémorable.
Ici finira, en attendant, le bavardage du couple d'amis voyageurs, qu'un second passage de la Durance, à quatre ou cinq lieues d'Aix, fit enfin arriver au terme de leurs courses, au château de M...
C'est de ce brûlant rivage,Dont l'ardente ariditéOffre le pin pour bocage,Un désert pour paysage,Par les torrents humecté:Lieux où l'oiseau de carnageDispute au hibou sauvageD'un roc la concavité,Un chêne détruit par l'âge:Noir théâtre de la rageDe plus d'un vent redouté.Où l'époux peu respectéD'une déesse volage,Forge par maint alliageLes traits de la déitéQui d'un sourcil irritéÉtonne, ébranle, ravageL'univers épouvanté.Mais laissons ce radotage,De ce lieu très-peu flattéJ'ose vous offrir l'hommageD'un mortel peu dans l'usageDe trahir la vérité.Sans l'avoir sollicité:Si noblesse sans fierté,Agrément sans étalage,Raison sans austérité,Font un unique assemblage;Ces traits, votre heureux partage,Honorent l'humanité.Hélas! la naïvetéDe ce compliment peu sageDoit vous plaire davantageQu'un discours plus apprêté,Dont le brillant verbiageManque de réalité.Si de ma téméritéJ'ai cru cacher le langage,Sous l'auspice accréditéDe l'agréable voyageQui par fameux personnageVa vous être présenté,Pardonnez ce badinage:Voyez mon humilité:De l'éclat d'un faux plumageJe ne fais point vanité.La modestie à mon âgeN'est commune qualité.
On vous ment sur M***, madame la comtesse.
L'auteur, très-véridique d'ailleurs, s'est égayé sur la peinture qu'il fait de lui et de ses États. Il vous donne pour un désert affreux, un séjour aussi beau qu'il soit possible d'en trouver dans un pays de montagnes.
Car nous lisons dans des chroniquesQui ne sont pas encor publiques,Qu'autrefois le bon roi RenéDans cet asile fortunéFaisait des retraites mystiques.On voit même un canal fort net.Où, sans tasse ni gobelet,Ce roi buvait l'eau vive et pureDont la fraîcheur et le murmureL'endormaient dans un cabinetFormé de fleurs et de verdure;Et de nos jours une beautéQui n'était rien moins que bigote,Avec une sœur peu dévoteY chercha l'hospitalité.C'était la fugitive Hortense,Laquelle, nous dit-on ici,Sur les rives de la Durance,Ne pourchassait pas son mari.
Voilà ce que c'est, madame, que ce lieu si fort défiguré par son seigneur. Que ne peut-on vous faire connaître, telle qu'elle est, la dame du château! Cette entreprise passe nos forces. Il est difficile de bien louer ce qui est véritablement louable. Peindre madame la marquise de M***, c'est peindre la douceur, la raison, les bienséances et la vertu même.
Oh! pour cette fois taisons-nous!Dieu vous garde, aimables époux.Que chacun chérit et révère,De notre long itinéraire.L'ennui retombera sur nous,S'il n'a le bonheur de vous plaire.
———
À. M. ***
Le 28 octobre 1740.
Imaginez trois voyageurs,Et qui pourtant ne sont menteurs.Qu'une voiture délabrée,Par deux maigres chevaux tirée.Pendant trois jours a fracassés.Disloques, meurtris et versésJusqu'à certain lieu plein d'ornièresOù lesdits chevaux, morts de faim,Malgré mille coups d'étrivières,Se sont arrêtés en chemin,Nous faisant clairement comprendreQu'ils avaient assez voyagé;Que de nous ils prenaient congé,Et qu'ils nous criaient de descendre,Jugez donc, après ce cadeau,De quel air, sans feu ni manteau,Par une nuit très-pluvieuse,Notre troupe, fort peu joyeuse.Traversant à pied maint coteau.Au bout d'une route scabreuseParvient enfin jusqu'au château.Peignez-vous dans cette aventureTrois têtes dont la chevelure,Distillant l'eau de toutes parts,Imite assez bien la figureDes Scamandres et des Sangars.
Voilà, madame, le portrait au naturel d'un marquis fort aimable, d'un sénateur qui ne peut se louer lui-même, parce qu'il tient la plume, et d'un très-joli chevalier de Saint-Jean-de-Jérusalem. Nous arrivons; et mon premier soin, dans l'attirail que je viens de vous décrire, est d'obéir à vos ordres. Ma première gazette a eu le bonheur de vous plaire. Je vais risquer la seconde, avec l'aide de mes compagnons.
Demain nos muses reposées,Fraîches, vermeilles et frisées,Mettront d'accord harpes et luth,Et vous payeront leur tribut.
———
29 octobre 1740.
Nous voici bien éveillés, quoiqu'il ne soit que midi. L'atelier est prêt: nous commençons sans préambule.
Victimes de notre curiosité, nous partîmes le 15 de ce mois. La description de notre équipage paraît propre à être placée dans un ouvrage fait uniquement pour vous amuser.
Toi qui crayonnes en pastel,Viens, accours, Muse subalterne:Peins-nous, partant d'un vieux châtelPlus fiers que gendarmes de Berne.Et toi, railleur universel,Dieu polisson, je me prosterneDevant ton agréable autel.Ton influence me gouverne;Père heureux de la baliverne.Prête à ma muse ce vrai selDont tu sus enrichir Miguel,Et priver tout auteur moderne,Tel qu'en sortant du Toboso,Le sieur de la Triste Figure,Piquant sans succès sa monture.Malgré les conseils de Sancho.Courut, suivant son vertigo,Aux moulins servir de mouture;De même en piteuse voiture,Chacun de nous criant: «Oh! oh!»Bravant et chute et meurtrissure,Voulut faire trotter Clio.Pour moi, trop faible par nature,J'osai, chétive créature,Me plaindre autrement qu'inpetto.Soit respect de la prélature,Ou devoir de magistrature,Nul autre n'osa faire écho.L'abbé seul perdit l'équilibre.Mais avant que d'en venir là,Pour se défendre en homme libre,Il tendit veine, nerf et fibre;Mais sa bête enfin l'entraîna.
Nous n'eûmes que la peur de son accident:
Il sut s'en tirer à merveille,Et troqua son maudit bidetContre une bête à longue oreille,Qui n'est ni lièvre ni baudet.
Les Espagnols, gens, selon eux, fort sages, estiment infiniment ce genre de monture, et l'abbé pourrait certifier qu'ils n'ont pas tort. Quoi qu'il en soit, l'équipage que je viens de vous détailler nous conduisit au château de la Tour-d'Aigues, monument, dit-on, de l'Amour et de la Folie.
Le nom seul des deux ouvriersNe préviendra pas pour l'ouvrage.Ce couple n'est pas dans l'usageDe suivre des plans réguliers:Et ce serait sottise pureDe les prendre pour nos maçons,S'il fallait, par leurs actions,Juger de leur architecture.
Mais ils ont eu le bon sens de choisir un habile architecte pour bâtir la maison de la Tour. D'autres vous en feraient une brillante description. Plus d'un voyageur vous parlerait de l'esplanade qui est au devant de la principale porte, des fossés profonds, revêtus de pierres, et pleins d'eau vive, dont le château est environné; d'une façade estimée des connaisseurs; enfin d'une fort belle tour carrée qui s'élève au-dessus de deux grands corps de logis, et qu'on assure avoir été construite par les Romains.
Ma muse, en rimes relevées,Pourrait vous tracer dans ses versDes bosquets bravant les hivers.Sur des voûtes fort élevées;Tels qu'aux dépens de ses sujets.Jadis une reine amazoneEn fit planter à BabyloneSur le faîte de son palais.
Laissons ce détail à des peintres d'architecture et de paysages, ou à des faiseurs de romans. Mais vous ne serez peut-être pas fâchée de savoir à qui la Provence est redevable de ce bâtiment qui fait une des curiosités de cette province; c'est au baron de Santal. Ce gentilhomme l'avait destiné pour être l'habitation d'une princesse dont les aventures ne sont pas ignorées.
Or ce baron de SantalFut épris d'une héroïneQui lui donna maint rival;Voyageant en pèlerineTantôt bien et tantôt mal.Villageoise ou citadine,Promenant son cœur banalDe la cour de CatherineÀ quelque endroit moins royal.Cette dame de mériteFut la reine Marguerite,Non celle à l'esprit badin,Qui des tendres amourettesDes moines et des nonnettesA fait un recueil malin;Mais sa nièce tant prônée,Dont notre bon roi HenriFut pendant plus d'une annéeLe très-affligé mari;Et qui, plus qu'une autre femme,Porta gravé dans son âmeLe commandement divinDe l'amour pour le prochain.
On trouve dans mille endroits du château les chiffres de la reine et du baron, accompagnés de trois mots latins que je vais vous citer en original, pour faire parade d'érudition:satiabor cum apparuerit.Si j'osais vous traduire ce latin, vous avoueriez, madame, qu'il dit beaucoup en peu de paroles.
Au demeurant, la gentille princesseNe vit jamais ce lieu si beau:Et le baron, qui l'attendait sans cesse,En fut pour les frais du château.
En quittant la Tour, nous prîmes une route qui nous conduisit dans un pays assez bizarre pour exercer le pinceau du voyageur. Au sortir d'un précipice, où nous courûmes une espèce de danger, nous entrâmes, dans un chemin resserré entre deux montagnes escarpées.
Ce défilé s'élargit dans quelques endroits, et devient alors aussi agréable que le vallon le plus cultivé. On découvre de temps en temps, à travers les ouvertures du rocher, des emplacements qui ressemblent assez à de grandes cours de vieux châteaux, entourés de hautes murailles.
Du temps des chèvre-pieds cornus,Les sylvains, les faunes velusHabitaient ce réduit sauvage.C'est là qu'aux jours du carnavalSilène et Pan donnaient le balAux dryades du voisinage.
Ce lieu n'est plus aussi profané. Des missionnaires zélés y ont fait graver de toutes parts sur les arbres et sur les pierres des passages tirés de l'Écriture, et de petites sentences propres à édifier les passants.
Nous nous trouvâmes le soir aux portes d'Apt. Saviez-vous, madame, qu'il y eût une ville d'Apt? et savez-vous ce que c'est que la ville d'Apt? Nous serions fort embarrassés de vous le dire.
Lorsque nous y sommes entrés,Les cieux n'étaient point éclairésPar la lune ni les étoiles;Et quand nous en sommes sortis,L'Aurore et l'époux de ProcrisÉtaient encore dans les toiles.
Tout ce que nous pouvons faire en faveur de la ville d'Apt, c'est de la supposer grande, belle, peuplée, riche et bien bâtie. Car, en bonne politique, il faut vanter le pays où l'on voyage.
Nous arrivâmes cette même matinée à Vaucluse. C'est un de ces lieux uniques, où la nature a voulu se singulariser. Il paraît avoir été fait exprès pour la muse de Pétrarque. Ce fameux vallon est terminé par un demi-cercle de rochers d'une prodigieuse élévation, et qu'on dirait avoir été taillés perpendiculairement. Au pied de cette masse énorme de pierre, sous une voûte naturelle que son obscurité rend effrayante à la vue, sort d'un gouffre dont on n'a jamais trouvé le fond, la rivière appelée la Sorgue. Un amas considérable de rochers forme une chaussée au devant, mais a plusieurs toises de distance de cette source profonde. L'eau casse ordinairement, par des conduits souterrains, du bassin de la fontaine dans le lit où elle commence son cours. Mais dans le temps de sa crue, qui arrive, nous dit-on, aux deux équinoxes, elle s'élève impétueusement au-dessus d'une espèce de môle, dont un voyageur géomètre aurait mesuré la hauteur.
Là, parmi des rocs entassés,Couverts d'une mousse verdâtre,S'élancent des flots courroucésD'une écume blanche et bleuâtre.La chute et le mugissementDe ces ondes précipitées,Des mers par l'orage irritéesImitent le frémissement.Mais bientôt moins tumultueuseEt s'adoucissant à nos yeux.Cette fontaine merveilleuseN'est plus un torrent furieux.Le long des campagnes fleuries.Sur le sable et sur les cailloux,Elle caresse les prairiesAvec un murmure plus doux.Alors elle souffre sans peineQue mille différents canauxDivisent au loin dans la plaineLe trésor fécond de ses eaux.Son onde, toujours épurée,Arrosant la terre altérée.Va fertiliser les sillonsDe la plus riante contréeQue le dieu brillant des saisons,Du haut de la voûte azurée,Puisse échauffer de ses rayons.
Le chemin qui nous mena du village à la fontaine, est un sentier étroit et pierreux, que la curiosité seule peut rendre praticable. Les pieds délicats de Laure devaient souffrir de cette promenade, et le doux Pétrarque n'avait pas peu de peine à la soutenir.
Mais ce sentier, tout escarpé qu'il semble,Sans doute Amour l'adoucissait pour eux;Car nul chemin ne paraît raboteuxÀ deux amants qui voyagent ensemble.
Après avoir assez examiné la fontaine, nous livrâmes le chevalier et l'abbé à la merci de notre guide. Nous avions aperçu, une grotte dans un angle de la montagne. Nous crûmes que les deux héros de Vaucluse pourraient bien y avoir laissé quelque trace de leurs amours. Depuis l'aventure d'Énée et de Didon, toutes les grottes sont suspectes. Celle-ci, disons-nous, a peut-être rendu la même service à Laure et à Pétrarque. Au moins y trouverons-nous quelque chanson ou quelque sonnet: le bonhomme en mettait partout. En faisant ces réflexions, nous parvînmes, non sans peine, à l'entrée de la caverne. Nous y entrevîmes aussitôt uns figure humaine qui s'avançait gravement vers nous:
La barbe longue, la peau bise.On gros volume dans les mains:Une mandille noire et grise,Et le cordon autour des reins.C'est, dîmes-nous, un solitaireQui pleure ici ses vieux péchés.«Bonjour, notre révérend père;Vous voyez dans votre tanièreDeux étrangers qui sont fâchésD'interrompre votre prière.—Qu'est-ce donc, insolents? Eh quoi?Est-ce ainsi qu'on me rend visite?Osez-vous, sans pâlir d'effroi,Prendre pour un coquin d'ermiteUn personnage tel que moi?Je suis...»
Nous avions oublié, madame, de vous demander un profond secret sur cette histoire. On nous traiterait de visionnaires. Nous vivons dans un siècle d'incrédulité, où les apparitions ne font pas fortune. Cependant, foi de voyageurs, rien de plus vrai que celle-ci.
«Je suis, nous dit d'un air rigideCe vieillard au maigre menton,Le contemporain de Caton;Des Gaulois l'oracle et le guide;Le grand-prêtre de ce canton;Pour tout dire enfin, un druide.—Vous, un druide, monseigneur!»Reprîmes-nous avec grand'peur.
Ne soyez pas scandalisée, madame, de ce mouvement de crainte. L'idée seule de rencontrer des druides dans la forêt de Marseille fit trembler l'armée de César.
«Ne vous mettez point en colère,Illustre évêque des Gaulois.Que Votre Grandeur débonnaireNous pardonne pour cette fois.Demeurez en santé parfaiteDans votre lugubre retraite,Nous n'y retournerons jamais.Et n'allez pas vous mettre en têteDe nous réserver pour la fêteDe votre vilain Teutatès.»Le pontife se prit à rire.«Allez, je ne suis pas méchant.Je connais ce qui vous attire,Et vous aurez contentement.Vous saurez, sans passer la barqueOù l'on entre privé du jour,Comme Laure et son cher Pétrarque,Dans ce délicieux séjour,Plus contents que reine et monarqueÀ petit bruit faisaient l'amour.»Ses promesses ne furent vaines,Il fit un cercle, il y tourna:Par trois fois l'Olympe tonna;Le rocher entr'ouvrit ses veines,Et par des routes souterraines,Un tourbillon nous entraîna.
Cette opération magique nous conduisit au plus beau lieu que l'imagination puisse se figurer. Une nymphe, avertie sans doute par le signal, vint nous recevoir.
Teint frais, œil vif, bouche vermeille,Ça bouquet de fleurs sur le sein,Chapeau de paille sur l'oreille,Et tambour de basque à la main.«Venez, dit-elle, cet asileQue vous n'habiterez jamais,N'eut dans son enceinte tranquilleQu'un seul couple d'amants parfaits.Toujours heureux, toujours fidèles,Laure et Pétrarque dans ces lieux,Dans leurs caresses mutuellesOnt fait cent fois envie aux dieuxMais déjà votre âme est émueDe l'image de leurs plaisirs.L'Amour exauça leurs désirsPartout où s'étend votre vue:Tantôt au pied de ce coteau,Près de ces ondes qui jaillissent;Souvent sous cet épais berceauQue ces orangers embellissent;Ici quand le flambeau du jourDe ses feux brûlait la verdure;Plus loin quand la nuit à son tourVenait rafraîchir la nature.Lisez en caractère d'or,Sur ces portiques, sur ces marbres,Ces vers plus expressifs encorQue ceux qu'Angélique et MédorGravaient ensemble sur les arbres.
—Eh quoi! dîmes-nous avec surprise, sont-ce là ces chastes amours dont le poète italien nous berce dans ses sonnets et dans ses chansons?
Et que deviendra la moraleQue dans son triomphe pieuxSa muse en vers religieuxAvec emphase nous étale?
—Elle est toujours bonne pour la théorie, répliqua notre conductrice. D'ailleurs, il y a plus de quatre cents ans que Pétrarque et Laure s'aimaient.
C'était alors la mode de se taire.Un indiscret n'aurait point été cru;Et dans ce siècle le mystèrePassait hautement pour vertu.On évitait les mouvements extrêmes.Les vains discours, les éclats imprudents.Pour amis et pour confidentsDeux jeunes cœurs n'avaient qu'eux-mêmes.Pétrarque enfin savait jouir tout bas,Favorisé sans le faire connaître;Et d'autant plus heureux de l'être,Qu'on croyait qu'il ne l'était pas.
Faites votre profit de cela, continua-t-elle, s'il en est encore temps. Adieu. Pour des mortels, vous avez eu une assez longue audience d'une nymphe. Retournez joindre vos camarades, et ne dites au moins que ce que vous avez vu. À ces mots, nous fûmes enveloppés d'un nuage qui nous porta en un clin d'œil à Vaucluse.
Nous remontâmes à cheval. Notre voyage dans les plaines du Comtat ne fut de notre part qu'un cri d'admiration. Les canaux tirés de la Sorgue nous suivaient partout, et nous répétions continuellement, comme en chœur d'opéra:
«Lieux tranquilles, ondes chéries,Nymphe aimable, flots argentés,Ranimez l'émail des prairies:Fontaines, vos rives fleuries,Ces arbres sans cesse humectés,Séjour des oiseaux enchantés.Nous rappellent les bergeries.Lieux autrefois si fréquentés,Et dont les touchantes beautésNe sont plus qu'en nos rêveries.»
Nous aurions voulu nous arrêter à Lille. Le temps ne nous le permit pas. Nous eûmes cependant le loisir d'en considérer la délicieuse situation. C'est un terroir que la nature et le travail se disputent l'honneur d'embellir. La Sorgue, qui, dans tout son cours, ne perd jamais sa couleur ni sa pureté, enveloppe entièrement la ville de ses eaux.
C'est, dit-on, dans ces murs célèbres,Que le malin sut autrefoisFaire glisser dans le harnoisD'un poëte entendant ténèbres,D'un fol amour le feu grégeois.
C'est en effet à Lille que Pétrarque vit pour la première fois, à l'office du vendredi saint, l'héroïne que ses vers ont rendue immortelle. Nous sommes même persuadés que la beauté du pays a eu autant de part à ses retours fréquents, que la constance de sa passion. On ne peut rien imaginer de plus séduisant que cette partie du Comtat: des champs fertiles, plantés comme des vergers, des eaux transparentes, des chemins bordés d'arbres.
Tel fut sans doute, ou peu s'en faut,Le lieu que la main du Très-HautOrna pour notre premier père:Jardin où notre chaste mère,Par le diable prise en défaut,Trahit son époux débonnaire:Par quoi ce doyen des marisVit ses jours doublement maudits,Et murmura, dit-on, dans l'âme.D'être chassé du paradisSans y pouvoir laisser sa femme.
Nous fûmes coucher à Cavaillon, et nous y arrivâmes d'assez bonne heure pour pouvoir parcourir les promenades et les dehors de la ville, qui sont agréablement ornés. Le lendemain il fallut nous résoudre à quitter cet admirable pays. Nous en sortîmes en passant la Durance; et ce fut en mettant le pied dans le bateau, qu'un de nous entonna pour les autres:
«Adieu, plaines du Comtat,Beaux lieux que la Sorgue arrosa,Adieu: mille fois béatLe mortel qui se reposeDans votre charmant État!Loin de l'orgueilleux éclatQui souvent aux sots impose:Loin de la métamorphoseDu fermier et du prélat,Tout est soumis à sa glose,Hors le bon vice-légat,Qu'il doit respecter pour cause.»
Le soleil couchant nous vit arriver à Aix. Il y eut ce jour-là deux entrées remarquables dans cette ville: celle d'un cardinal et la nôtre! Vous jugez bien, après la peinture du départ de M..., qu'il y avait de la différence entre nos équipages et ceux de l'éminence. M. le cardinal d'Auvergne venait de faire un pape, et nous de rendre visite aux druides et aux nymphes. Un quart d'heure de grotte enchantée vaut bien six mois de conclave. Quoi qu'il en soit, le même instant nous rassembla tous à Aix. Nous y entrâmes par ce cours si renommé
Que les balcons et portiquesDe vingt hôtels magnifiquesOrnent en divers endroits.Ces lieux, dit-on, autrefoisÉtaient vraiment spécifiquesPour rendre plus prolifiquesLes moitiés de maints bourgeois.Mais maintenant, moins Gaulois,Ils savent mieux les rubriques;Et les maris pacifiquesReçoivent l'ami courtoisDans les foyers domestiques.Quelques arbres inégaux,Force bancs, quatre fontaines,Décorent ce long enclos,Où gens, qui ne sont point sots,De nouvelles incertainesVont amuser leur repos.
Voilà une assez mauvaise plaisanterie, que nous vous livrons pour ce qu'elle vaut. À parler vrai, la capitale de la Provence est également au-dessus de la critique et de la louange. Nous l'avons vue dans un temps où les campagnes sont peuplées aux dépens des villes. Mais nous avons jugé de ce qu'elle doit être, par la maison de M. et de madame de la T..., qui occupent les premières places dans la province, et qui sont faits l'un et l'autre pour les remplir au gré des citoyens et des étrangers.
Le ciel de plus mit un essaim de bellesDedans ces murs qu'on ne peut trop vanter.Si Dieu les fit ou tendres ou cruelles,Sur ce point-là je ne puis vous citerDiscours, chansons, chroniques ni nouvelles:Fors que pourtant je dois vous attester,Sur le récit de maints auteurs fidèles,Que point ne faut séjourner avec elles,Si l'on ne veut longtemps les regretter.
Aussi, madame, prîmes-nous notre parti en gens de précaution. Nous ne demeurâmes que deux jours et demi à Aix.
Nous voici enfin à Marseille. C'est une de ces villes dont on ne dit rien, pour en avoir trop à dire. Elle ne ressemble en rien aux autres villes du royaume. Sa beauté lui est particulière. Ses dehors mêmes et ses environs ne sont pas moins singuliers. C'est un nombre infini de petites maisons, qui n'ont à la vérité, ni cours, ni bois, ni jardins, mais qui composent en total le coup d'œil le plus vivant qu'il y ait peut-être au monde. Que l'aspect de ce port est frappant!
Telles jadis en souverainesOccupaient le trône des mers,Carthage et Tyr, puissantes reinesDu commerce de l'univers.Marseille, leur digne rivale,De toutes paris, à chaque instant,Reçoit les tributs du couchantEt de la rive orientale.Vous y voyez soir et matinLe Hollandais, le Levantin,L'Anglais sortant de ces demeuresOù le laboureur, l'artisanN'ont jamais vu pendant trois heuresLe soleil pur quatre fois l'an;Le Lapon, qui naît dans la neige,Le Moscovite, le Suédois,Et l'habitant de la NorwégeQui souffle toujours dans ses doigts.Là tout esprit qui veut s'instruire,Prend de nouvelles notions.D'un coup d'œil on voit, on admireSous ce millier de pavillons,Royaume, république, empire:Et l'on dirait qu'on y respireL'air de toutes les nations.
M. d'H..., intendant des galères, chez qui nous dînâmes le lendemain de notre arrivée, nous fit voir, dans le plus grand détail, les parties les plus curieuses de l'arsenal. La salle d'armes est fort belle. Ce sont deux grandes galeries qui se coupent en croix. Les murailles en sont revêtues d'espaliers de fusils et de mousquetons. D'espace en espace s'élèvent, avec symétrie, des pyramides de sabres, d'épées et de baïonnettes d'une blancheur éblouissante. Les plafonds sont décorés d'un bout à l'autre de soleils composés de même, c'est-à-dire de rayons de fer. On a mis aux extrémités de la salle de grands trophées de tambours, de drapeaux et d'étendards, qui paraissent gardés par des représentations de soldats armés de toutes pièces.
Ces lieux où reposent les dards,Que la mort fournit à la gloire,Offrent ensemble à nos regardsL'horrible magasin de Mars,Et la temple de la Victoire.
Après le dîner, M. d'H..., dont on ne peut trop louer l'esprit, le goût et la politesse, nous prêta sa chaloupe pour aller au château d'If, qui est à une lieue en mer. Les voyageurs veulent tout voir.
Nous fûmes donc au château d'IfC'est un lieu peu récréatifDéfendu par le fer oisifDe plus d'un soldat maladif,Qui, de guerrier jadis actif,Est devenu garde passif.Sur ce roc taillé dans le vif,Par bon ordre on retient captif,Dans l'enceinte d'un mur massif.Esprit libertin, cœur rétif,Au salutaire correctifD'un parent peu persuasif.Le pauvre prisonnier pensif,À la triste lueur du suif,Jouit, pour seul soporatif,Du murmure non lénitifDont l'élément rébarbatifFrappe son organe attentif.Or, pour être mémoratifDe ce domicile afflictif,Je jurai d'un ton expressifDe vous le peindre en rime en if.Ce fait, du roc désolatifNous sortîmes d'un pas hâtif,Et rentrâmes dans notre esquif:En répétant d'un ton plaintif:«Dieu nous garde du château d'If.»
Nous regagnâmes le port à l'entrée de la nuit, fort satisfaits, si ce n'était du château d'If, au moins de notre promenade sur la mer. C'est ici que l'abbé nous quitta. Nous devions partir pour Toulon avant le jour; et lui pour la petite ville de Salon, où il a dû présenter son offrande et la nôtre au tombeau de Nostradamus. Il y eut de l'attendrissement dans notre séparation.
Adieu, disions-nous sans cesse,Ami sincère et flatteur,Héros de délicatesse,Dont le liant enchanteurFait badiner la sagesse.Fait raisonner la jeunesse,Et parle toujours au cœur.
Cependant nous essuyâmes nos larmes. Il alla se coucher; et nous fûmes passer la nuit à table chez le chevalier de G...
La route de Marseille à Toulon n'aurait rien de distingué, sans le fameux village d'Ollioules. Ce fut là,
Comme cent plumes l'ont écrit.Que la pénitente aux stigmatesRégala les nonnains béatesDes beaux miracles qu'elle apprit.Dans ce métier, qui fut son maître?Point n'importe de le connaître.Quant à ce pauvre directeurQu'on menaçait de la brûlure,Hélas! il n'eut jamais l'allureD'un sorcier ni d'un enchanteur.
Quelques accidents de voyage nous empêchèrent d'arriver de bonne heure à Toulon. Le lendemain, notre premier soin fut d'aller visiter le parc.
Neptune a bâti sur ces rivesLe plus beau de tous ses palais,Et ce dieu l'a construit exprèsPour son trésor et ses archives.On y voit encor le tridentDont il frappa l'onde étonnée.Alors que l'aquilon bruyant,Et sa cohorte mutinéeFirent, sans son consentement,Larmoyer le pieux Enée.Mais ce qui plus nous étonna,C'est qu'on y voit les étrivièresDont il châtia les rivières,Quand Garonne se révolta:Fait que l'on ne connaissait guèresLorsque Chapelle l'attesta.
Notre Pégase est un peu faible pour vous transporter dans ce magnifique arsenal. L'air de la mer appesantit ses ailes.
Le port de Toulon est entièrement fait de main d'homme. La rade est, dit-on, la plus belle et la plus sûre de l'univers. L'immense étendue des magasins et l'ordre qui y est observé étonnent et touchent d'admiration. La corderie seule, qui est un bâtiment sur trois rangs de voûtes a... toises de long. Vous nous en croirez aisément, si, après tant de merveilles, nous vous disons que le roi paraît plus grand là qu'à Versailles.
Le jour suivant nous fûmes nous rassasier du coup d'œil ravissant des côtes d'Hyères. Il n'est pas de climat plus riant, ni de terroir plus fécond. Ce ne sont partout que des citronniers et des orangers en pleine terre.
Le grand enclos des HespéridesPrésentait moins de pommes d'orAux regards des larrons avidesDe leur éblouissant trésor.Vertumne, Pomone, ZéphireAvec Flore y règnent toujours:C'est l'asile de leurs amoursEt le troue de leur empire.
Nous apprîmes à Hyères, car on s'instruit en voyageant, l'effet que produisent dans l'air les caresses du dieu des zéphyrs et de la déesse des jardins. Vous savez, madame, qu'en approchant du pays des orangers, on respire de loin le parfum que répand la fleur de ces arbres. Un cartésien attribuerait peut-être cette vapeur odoriférante au ressort de l'air; et un newtonien ne manquerait pas d'en faire honneur à l'attraction. Ce n'est rien de tout cela.
Quand par la fraîcheur du matin,La jeune Flore, réveillée,Reçoit Zéphire sur son seinSous les branches et la feuillesDe l'oranger et du jasmin,Mille roses s'épanouissent:Les gazons plus frais reverdissent:Tout se ranime; et chaque fleur,Par ces tendres amants foulée,De sa tige renouveléeExhale une plus douce odeur.Autour d'eux voltige avec grâceUn essaim de zéphyrs légers.L'Amour les suit et s'embarrasseDans les feuilles des orangers.Zéphire, d'une âme enflammée.Couvre son amante pâméeDe ses baisers audacieux.Leur couche en est plus parfumée,Et dans cet instant précieux,Toute la plaine est embauméeDe leurs transports délicieux.
Le lever de l'aurore et le coucher du soleil sont ordinairement accompagnés de ces douces exhalaisons. Les jardins d'Hyères ne sont pas moins utiles qu'agréables. Il y en a un, entre autres, qu'on dit valoir communément, en fleurs et en fruits, jusqu'à 20,000 livres de rente, pourvu que les brouillards ne s'en mêlent pas.
Nous revînmes coucher le même jour à Toulon. Le lendemain nous préparait un spectacle admirable. Nous allâmes dès le matin dans le pare, pour voir lancer à la mer un vaisseau de guerre de quatre-vingts pièces de canon Cette masse terrible n'était plus soutenue que par quelques pièces de bois qu'on nomme, en terme de marine,épontilles. On les ôte successivement. Elle porte enfin sur son propre poids dans un lit de madriers enduits de graisse. Un homme alors, fort leste, abat un pieu qui retient encore le navire;
Au bruit des cris perçants qui s'élèvent dans l'air,La machine s'ébranle, et fond comme l'éclair.Tout s'éloigne, tout fuit; de sa route enflamméeLe matelot tremblant respire la fumée.Le rivage affaissé semble rentrer sous l'eau.L'onde obéit au poids du rapide vaisseau.La mer, en frémissant, lui cède le passage;Il vole, et sur les flots que sa chute partage,De ses liens rompus dispersant les débris.S'empare fièrement des gouffres de Thétis.Ainsi quand sur les pas d'un héros intrépide,La Grèce menaçait les bords de la Colchide,Des arbres de Dodone entraînés sur les mers.L'assemblage effrayant étonna l'univers.De ses antres obscurs en vain l'affreux BoréeAccourut en furie au secours de Nérée,Le vaisseau, fier vainqueur et des vents et des flots,Accoutuma Neptune au joug des matelots.
Après cela, madame, quelque part que l'on soit, il faut fermer les yeux sur tout le reste, et partir; c'est ce que nous fîmes, quoique avec regret. Nous quittions M. le chevalier de M***, non pas notre compagnon de voyage, mais son frère aîné, jeune marin de vingt-trois ans, qui joint à beaucoup de savoir et d'expérience dans son métier, le caractère le plus sûr et l'esprit le plus aimable. Il avait été pendant trois jours notre patron. Je me disposais à vous ébaucher son portrait. Peux importuns qui se croient en droit de faire les honneurs de sa modestie, parce qu'ils sont ses frères, m'arrachent la plume des mains.
Heureusement dont vous, madame, nous n'avons plus rien à conter. Nous partons de M*** mardi prochain. J'aurai l'honneur de vous assurer moi-même, dans peu de jours, de mon très-humble respect, et de vous présenter
Un mortel qui de vos suffragesDepuis longtemps connaît le prix:Le compagnon de mes voyages,Et l'Apollon de mes écrits.
Je suis, etc.
Vous avez cru la besogne finie.Voici pourtant une apostille en bref,Ou bien en long, dont j'ai l'âme marrie:Si, par hasard, quelque méchant génieVous dérobait ce fruit de notre chef,Pour lui causer en publie avanie.Ce qui pourrait nous porter grand avanie:Avertissons tout lecteur débonnaireQue ce n'est pas voyage de long cours;Et qu'en dépit du censeur très-sévère,Qui ne comptait ni quarts d'heure, ni jours,Très-fort le temps importe à notre affaire.
VOYAGE
DE PARIS À SAINT-CLOUD
par mer
ET RETOUR
DE SAINT-CLOUD À PARIS
par terre
———
La passion de voyager est sans contredit la plus digne de l'homme; elle lui forme l'esprit en lui donnant la pratique de mille choses que la théorie ne saurait démontrer. Je puis en parler aujourd'hui avec connaissance. Il n'y a rien de si sot et de si neuf qu'un Parisien qui n'a jamais sorti des barrières: s'il voit des terres, des prés, des bois et des montagnes qui terminent son horizon, il pense que tout cela est inhabitable: il mange du pain et boit du vin à Paris, sans savoir comment croissent l'un et l'autre.
J'étais dans ce cas avant mon voyage: je m'imaginais que tout venait aux arbres; j'avais vu ceux du Luxembourg rapporter des marrons d'Inde, et je croyais qu'il y en avait d'autres dans des jardins faits exprès, qui rapportaient du blé, du raisin, des fruits et des légumes de toutes espèces: je pensais que les bouchers tenaient des manufactures de viande, et que celui qui faisait la meilleure était le plus fameux; que les rôtisseur fabriquaient la volaille et le gibier, comme les limonadiers fabriquent le chocolat; que la Seine fournissait la morue, le hareng saur, le maquereau et tout ce bon poisson qu'on vend à Paris; que les teinturiers ordinaires faisaient le vin à huit et à dix sous pour les cabaretiers, mais que le bon se faisait aux Gobelins comme y ayant la meilleure teinture; que la toile et les étoffes venaient dans certains endroits comme les toiles d'araignées derrière ma porte, et enfin que les fermiers généraux faisaient l'or et l'argent, et le roi la monnaie, parce que j'ai toujours vu un suisse de sa livrée à la porte de l'hôtel des Monnaies à Paris.
Mais puisque je parle du roi, je ne saurais me dispenser de dire ce que j'en ai toujours pensé si jeune que j'ai été. Sur le portrait que l'on m'en avait fait, je me le figurais aussi puissant sur ses sujets que l'est sur ses écoliers un régent de sixième qui peut leur donner le fouet ou des dragées suivant qu'ils l'ont mérité. La première fois que je le vis, ce fut un jour de congé au petit Cours, où il passait en allant à Compiègne; je n'avais pas plus de dix ans pour lors; cependant à sa vue je me sentis intérieurement ému de certain sentiment de respect que lui seul peut inspirer, et que personne ne saurait définir: je trouvais tant de plaisir à le considérer, qu'après l'avoir vu bien à mon aise dans un endroit, je courais vite à un autre pour le revoir encore; de sorte que j'eus la satisfaction de le voir sept fois ce jour-là, et je crois que je le verrais tous les jours avec le même empressement. Je me souviens bien que je fus moins ébloui de la magnificence de sa nombreuse suite, que frappé des rayons majestueux qui partaient de son auguste front. Jusque-là, je m'étais imaginé qu'il n'y avait rien de si beau dans le monde qu'un recteur de l'Université, précédé processionnellement des quatre Facultés. Ensuite sur le bruit de ses exploits militaires, je le comparais aux César et aux Alexandre dont parlent nos auteurs latins; au récit de son goût et de sa protection pour les arts, je lui trouvais toutes les qualités d'Auguste, et enfin j'ai toujours depuis conservé pour Sa Majesté une vénération si parfaite, que je sens bien que rien ne pourra jamais l'altérer.
Mais je suis bien revenu aujourd'hui de toutes mes erreurs, et de mon ignorance sur la nature; il ne me fallait rien moins pour cela que le voyage de long cours, d'où, par la grâce de Dieu, je suis de retour, et dont je donne ici la relation au public: rien de plus capable d'exciter les jeunes gens à voyager que la lecture de différents voyageurs: c'est aussi le seul que je me suis proposé.
Il y avait deux ans que l'on me tourmentait pour me faire sortir de Paris, lorsqu'enfin un de mes intimes amis de collège, dont le père a une fort jolie maison de campagne à Saint-Cloud, me pressa si vivement de l'y aller voir, que je ne pus m'en défendre. La prière de la charmante Henriette, sa sœur, que je commençais à aimer, que j'ai aimée depuis, que j'aime et que j'aimerai toute ma vie, acheva de m'y déterminer. J'avais besoin d'un aussi puissant motif pour vaincre ma répugnance à jamais m'exposer en route. Elle me dit qu'elle y devait aller passer les fêtes de la Saint-Jean et de la Saint-Pierre, et me fit promettre, par l'amour que j'avais pour elle, de venir l'y joindre: le ton gracieux et tendre avec lequel elle me dit cela, fut encore un véhicule qui me porta à lui jurer par ses beaux yeux, que je ferais tout pour elle. Que pouvais-je jurer de plus sacré pour moi? Je lui donnai cent baisers parlants, pour gages de mon serment; et je lui en aurais donné mille s'il n'avait pas fait si chaud: mais je la quittai tout en sueur, tant je m'étais fait de violence en lui sacrifiant mon dégoût pour le voyage.
Omnia vincit amor, et nos cedamus amori... Rien ne peut résister à l'amour, et cédons-lui donc, disais-je en moi-même. C'est Virgile qui l'a dit mot pour mot, et Virgile n'était pas un sot, il faut donc le croire. Apparemment qu'on aimait déjà de son temps, et pourquoi n'aimerais-je pas aussi aujourd'hui? Mais quand au collège on me donnait sesEgloguesà expliquer, devais-je jamais prévoir que je me serais fait un jour l'application de ce beau passage:Omnia vincit amor, et nos cedamus amori?
Il est des destinées auxquelles on ne peut se soustraire, quelque violence que l'on fasse pour s'en empêcher; mais enfin si l'amour est un crime aussi grand que mon régent me l'a toujours voulu persuader, devrait-il être accompagné de tant de plaisir, et peut-il jamais y avoir de mal à faire une chose qui nous plaît tant? Pourquoi aussi tout le monde y en prend-il? Car tous nos livres grecs et latins sont remplis des noms d'illustres coupables qui y ont succombé comme moi: si c'est véritablement un crime, il flatte plus que toutes les vertus de ma connaissance. Mais aussi est-ce bien là ce qu'on appelle amour que ce que je sens actuellement? Depuis que j'ai embrassé ma chère Henriette, je ne me possède plus; mon esprit semble être sorti de sa sphère ordinaire; le cœur me bat continuellement, je souhaiterais l'embrasser toujours; elle ne me sort point de devant les yeux; tantôt je lui parle, et elle me répond; tantôt je parle seul. Je ne songe plus ni a mon battoir, ni à mon ballon, je ne pense uniquement qu'à elle. Est-ce rêver, est-ce aimer tout de bon? Si c'est un songe, puisse-t-il durer toujours, tant il m'est agréable. Si c'est aimer, comment pouvait-on avoir la cruauté de me faire un portrait si hideux d'une chose qui me paraît avoir tant de charmes?... Mais mon parti est pris. Oui, Virgile, vous ayez raison,et nos cedamus amori.C'est bien dit, aimons donc, et essayons si, en perfectionnant un si joli crime, je ne pourrais pas en faire une vertu: le poison le plus subtil, quand il est bien préparé, devient la médecine la plus salutaire. Oui, chère Henriette, je vous aime, et je crois que je vous aimerai toujours. La preuve que j'y suis bien déterminé, c'est que vous m'avez fait promettre de quitter Paris pour aller à Saint-Cloud par mer, moi qui hais tant cet élément. Non-seulement je vous ai promis, mais je vous tiendrai parole,alea jacta est,la balle est jetée, je braverai les fatigues du voyage, j'affronterai les périls de la mer, je m'exposerai aux inconvénients du changement d'air, il n'est rien en un mot que je ne vous sacrifie...
Omnia vincit amor. Je m'embarquerai le jour que vous m'avez fixé, j'irai vous joindre... Mais non, je n'irai pas; j'y volerai sur les ailes des vents, et l'Amour m'y guidera. Je ne m'en tiendrai même pas là, car si l'on peut aller encore plus loin que Saint-Cloud et que l'envie de voyager vous continue, je vous suivrai partout si vous voulez, nous verrons ensemble le bout du monde! Pour vous et avec vous où n'irais-je pas? que ne ferais-je pas?
Actuellement que je me suis fait émanciper, me voilà mon maître; ma mère et mon tuteur m'ont rendu leur compte et je n'en dois à personne...
Telles étaient mes réflexions lorsque pensant très-sérieusement que je n'avais plus que huit jours pour me disposer à partir, je commençai par faire blanchir tout mon linge que j'étageai dans une malle, avec quatre paires d'habits complets de différentes saisons, deux perruques neuves, un chapeau, des bas et des souliers aussi tout neufs: et comme j'avais entendu dire qu'en voyage, il ne fallait s'embarrasser de bagage sur soi que le moins que l'on pouvait, je mis dans un grand sac de nuit tout mon nécessaire: savoir ma robe de chambre de calmande rayée, deux chemises a languettes, deux bonnets d'été, un bonnet de velours aurore brodé en argent, des pantoufles, un sac à poudre, ma flûte a bec, ma carte de géographie, mon compas, mon crayon, mon écritoire, un sixain de piquet, trois jeux de comète, un jeu d'oie et mes Heures: je ne réservai pour porter sur moi que ma montre à réveil, mon flacon à cuvette plein d'eau sans pareille, mes gants, des bottes, un fouet, ma redingote, des pistolets de poche, mon manchon de renard, mon parapluie de taffetas vert, ma grande canne vernissée et mon couteau de chasse à manche d'agate.
Tout mon équipage fut prêt en quatre jours; il ne s'agissait plus que démettre ordre à mes petites affaires, tant spirituelles que temporelles. Après avoir fait une bonne et ample confession générale, je fis un testament olographe, que j'écrivis moi-même à tête reposée, en belle écriture, moitié ronde et moitié bâtarde; je fus faire mes adieux à tous mes voisins, parents et amis, et je payai tout ce que je devais dans le quartier, à ma blanchisseuse, a mon perruquier, à ma fruitière et aux autres. J'avais toujours ouï dire que l'air de la mer était malfaisant à ceux qui n'y étaient joint habitués de jeunesse; et pour m'y habituer petit à petit, j'allais tous les jours me promener sur les bateaux des blanchisseuses pendant une heure ou deux; je passais l'eau aussi de temps en temps, du port Saint-Nicolas aux Quatre-Nations, et j'ai continué cette manœuvre jusqu'à mon départ; de sorte qu'insensiblement je m'y suis fait.
Quand je fus à la veille de partir, quoique l'on m'eût assuré que je trouverais des vivres dans le navire sur lequel je devais m'embarquer pour aller à Saint-Cloud, et qu'on m'eût dit que le sieur Langevin, qui en est le, munitionnaire général et entrepreneur des vivres de cette partie de la marine, ne manquait de rien, et était pourvu de tout ce qui pouvait contribuer à la commodité des voyageurs, je fis toujours, par précaution, acheter un grand panier d'osier fermant à clef dans lequel je fis mettre un biscuit de trois sous du Palais-Royal (car j'ai retenu de quelqu'un qu'il ne fallait jamais s'embarquer sans biscuit), un petit pain mollet du pont Saint-Michel, une demi-bouteille de bon vin à dix, deux grosses bouteilles d'eau d'Arcueil à la glace, une livre de cerises et un morceau de fromage de Brie. Bien m'en a pris, en vérité, de faire ces petites provisions; car ce même Langevin que l'on m'avait plus vanté qu'Aubry, n'avait rien de tout cela; il n'avait que du brandevin, que je n'aime point, des petits pains à la Sigovie qui sont indigestes, et de mauvais sirop d'orgeat et de limon, qui n'étaient point de chez Baudson, qui est le seul à Paris qui réussisse dans ces sortes de sirops; en récompense aussi on vantait beaucoup son ratafiat et sa bière, mais je n'aima ni l'un ni l'autre.
Enfin, le grand jour de mon départ arrivé (c'était par un dimanche, veille de la Saint-Jean, car je m'en souviendrai tant que je vivrai), mon régent, de qui j'avais été prendre congé, voulut me venir conduire, avec ma mère et mes deux tantes, qui, pour être levées plus matin, avaient passé la nuit dans ma chambre. Nous prîmes deux carrosses, un pour nous et l'autre pour mon équipage; tous mes voisins étaient aux portes et aux fenêtres pour me dire adieu et me souhaiter un bon voyage. Je laissai à une de mes voisines mon beau chat chartreux et à une autre mon petit serin gris; et nous fûmes au Saint-Esprit entendre la sainte messe; je m'en acquittai avec le plus de dévotion que me le permettait mon état. Il y avait tant de monde ce jour-là, qu'au sortir de l'église, j'eus toutes les peines imaginables à, prendre autant d'eau bénite que j'aurais bien voulu, pour en faire la galanterie à ma compagnie; mais il me fut impossible de lui donner en cela des preuves de ma générosité; car, dans le moment que je faisais la petite cérémonie usitée parmi les jeunes gens bien nés, et que j'allongeais le bras, je me trouvai séparé par la foule des entrants et des sortants; de façon que ceux qui entraient, me reportèrent jusqu'à trois reprises de suite au milieu de l'église, sans qu'il me fût possible de m'en dépêtrer, qu'après y avoir laisse un morceau de ma perruque, deux agrafes de mon chapeau, trois boutons de mes bretelles et mon beau mouchoir des Indes tout entier. Heureusement que mon couteau de chasse était bien attaché et ferré tout à neuf, car je l'aurais perdu aussi; encore n'eus-je pas la consolation d'avoir fait usage pour moi-même de l'eau bénite que j'avais prise. Enfin je rejoignis ma mère tout hors d'haleine et boitant tout bas, parce qu'en me ballottant ainsi, on m'avait marché sur dix-sept de mes cors, car j'en ai depuis l'âge de raison trois à chaque doigt de pied, et cela vraisemblablement vient de famille; car tout Paris sait que feu mon pauvre père, dont l'âme est aujourd'hui devant Dieu, en avait une si grande quantité, qu'à chaque variation de temps il en était si cruellement tourmenté, que jamais baromètre n'a été plus infaillible que lui il annoncer les changements de temps.
Je n'osai cependant me plaindre de ma perte, dans la crainte d'être bien grondé, car je connaissais ma pauvre bonne femme de chère mère, pour ne pas aimer du tout à perdre et pour être fort mauvaise joueuse à ce jeu-là. Nous remontâmes en carrosse et traversâmes la Grève avec assez de difficulté, à cause de l'embarras qu'y causaient les préparatifs du feu d'artifice que l'on devait tirer le soir même. Ma mère était bien fâchée que je partisse sans le voir: une de ses commères, bonne amie et voisine, en l'assurant qu'il y aurait de bien belles fusées volantes toutes neuves, et dont elle connaissait l'auteur, lui avait en même temps proposé une place pour elle et pour moi sur l'amphithéâtre des huissiers de la ville, parce que le maître clerc d'un de ces messieurs faisait depuis peu l'amour à sa fille Babichon. Mais il était inutile d'y penser; j'avais promis à ma chère Henriette, et tous les feux d'artifice du monde ne m'auraient pas fait manquer la parole que je lui avais donnée de partir ce jour-là. Je dis adieu à la Grève et au grand Châtelet par où nous passâmes, à la Vallée, au Pont-Neuf, à la Samaritaine, au Cheval de bronze, au Gros-Thomas, aux Quatre-Nations, au vieux Louvre, au port Saint-Nicolas, et enfin à tous les endroits remarquables de ma route. Nous arrivâmes insensiblement au Pont-Royal, où nous vîmes beaucoup de monde assemblé, ce qui nous fit penser qu'on ne tarderait point à partir.
Le cœur me battait extraordinairement à la vue du navire: celui qui était en charge pour lors se nommait leVieux-Saint-François, commandé par le capitaine Duval, homme fort expérimenté dans la marine de terre et de mer, et qui, suivant que lui-même m'en a assuré, n'a pas encore été noyé une seule fois depuis vingt ans qu'il navigue. Je fis embarquer tout mon bagage sous la levée; on n'attendait plus que le vent de huit heures et demie pour tirer la planche et pousser hors. Déjà le pilote avait levé le drapeau avec lequel il donnait le signal du haut de la jetée, et les matelots répandus dans les auberges voisines, y battaient le boute-selle, et y hâtaient à grands cris les voyageurs. Il est vrai que leurs jurements déplurent beaucoup à ma mère et à mes deux tantes, qui firent un peu la grimace, et moi aussi, mais mon régent, qui avait déjà vogué deux fois de Paris à Charenton, nous rassura beaucoup, en nous disant que c'était là la façon ordinaire dont les gens de mer s'expliquaient, et qu'il ne fallait point s'en formaliser.
Il est bien vrai de dire que dans les différents embarras d'un départ, on oublie toujours quelque chose: ma mère, qui avait été autrefois dans le commerce, se ressouvint que, pour rendre le capitaine responsable de sa cargaison, on faisait ordinairement une lettre de voiture pour chaque ballot qui s'embarquait dans son bord, elle en voulait faire une pour moi et ma pacotille; mes tantes, d'un autre côté, voulaient me faire passer par la chambre des assurances; mais il était trop tard pour prendre toutes ces précautions; le pilote Montbazon jurait après ma lenteur, on n'attendait que moi pour lever la fermûre et démarrer; il fallut nous séparer malgré nous. La mère du capitaine Duval, qui l'était venue conduire jusqu'au port, m'arracha des bras de mon régent, de ma mère et de mes deux tantes, pour me pousser à bord: elles n'eurent que le temps de me couler dans mes poches chacune une pièce de six sous, et de me promettre une messe à Saint-Mandé et aux Vertus, sous la condition expresse que je leur donnerais de mes nouvelles sitôt que je serais arrivé; je leur promis de le faire et de leur rapporter à chacune un singe vert et un perroquet gros bleu, et je m'embarquai.
Non, rien ne me dégoûterait tant des voyages que les adieux qu'ils occasionnent, et surtout quand il les faut faire à des gens qui nous touchent de si près, qu'un régent de rhétorique, une mère et deux tantes. Je tremble encore quand je me représente que nous restâmes muets tous les cinq pendant quelque temps; que tous les quatre avaient leurs yeux humides fixés sur les miens qui fondaient en eau; que je les regardais tous, les uns après les autres; que le cœur de ma pauvre bonne femme de chère mère creva le premier; que celui des autres et le mien crevèrent aussi; que nous pleurions à chaudes larmes tous les cinq, sans avoir la force de nous rien dire; que nous en vînmes tous à la fois aux plus tendres embrassements, ce qui faisait le plus triste groupe du monde; que nos larmes avaient de la peine à se mêler, tant elles étaient rapides; et qu'enfin le spectacle était si touchant, que les deux cochers qui nous avaient emmenés et qui, pour l'ordinaire, ne sont pas trop tendres, ne purent s'empêcher de pleurer aussi. Je ne sais pas même si les chevaux ne se mirent pas aussi de la partie; car je m'étais aperçu du bon cœur de ces animaux, en ce qu'ils semblaient ne me conduire là qu'à regret, tant ils avaient été lentement sur toute la route.
Tandis que j'étais occupé à reconnaître mon équipage, le navire fut mis à flot; je le sentis à merveille par un ébranlement qui m'effraya, parce qu'il me surprit. Je montai sur le tillac pour voir la manœuvre; déjà le Pont-Royal se retirait pour nous faire place, et tous les autres navires chargés de bois, qui semblaient n'être là que pour s'opposer à notre passage, se rangeaient aussi à la voix du pilote, qui jurait comme un diable après eux.
À peine étions-nous à la demi-rade, que plusieurs passagers ayant fait signal du bord du rivage qu'ils voulaient s'embarquer avec nous, le capitaine a fait jeter la chaloupe en mer pour les aller recueillir; apparemment qu'ils avaient retenu leurs places; nous avons été tout bellement jusqu'à, ce qu'ils nous aient joints; après quoi nous nous sommes trouvés en pleine mer, vis-à-vis du nouveau Carrousel, et nous avons été bon train ensuite.
Un petit vent de sud nous poussait, et apparemment qu'il nous était contraire, car on ne hissa aucune voile, pas même la misaine; mais on fit seulement force de rames jusqu'à ce que nous pussions saisir les vents alizés. L'odeur du goudron commença tout d'un coup à me porter à la tête; je voulus me retirer plus loin pour l'éviter: mais je fus bien étonné, quand, voulant me lever, il me fut impossible de le faire. Je m'étais malheureusement assis sur un tas de cordages, sans prendre garde qu'ils étaient nouvellement goudronnés; la chaleur que je leur avais communiquée, les avait incorporés si intimement à ma culotte, qu'il fallut en couper des lambeaux pour me débarrasser. Cette aventure ne déplut qu'à moi seul; car de tous les spectateurs, il n'y avait que moi qui ne riais point. Cependant nous rangions le Nord en dérivant jusqu'à la hauteur d'un port qu'on me dit être celui de la Conférence. Il y avait à l'ancre plusieurs navires qui y chargeaient différentes marchandises de Paris, destinées pour les pays étrangers; de là j'estimai que ce que je voyais à l'improviste était ce que nos géographes appellent la Grenouillère, parce que j'entendis effectivement le coassement des grenouilles.
Nous dépassâmes le Pont-Tournant et le Petit-Cours, d'un côté de la terre, et de l'autre les Invalides et le Gros-Caillou: nous fîmes ensuite la découverte d'une grande île déserte sur laquelle je ne remarquai que des cabanes de sauvages et quelques vaches marines, entremêlées de bœufs d'Irlande; je demandai si ce n'était point là ce qu'on appelait dans la Mappemonde l'île de la Martinique d'où nous venaient le bon sucre et le mauvais café. On me dit que non, et que cette île qui portait autrefois un nom très-indécent[1], portait aujourd'hui celui de l'île des Cygnes. Je parcourus ma carte, et comme je ne l'y trouvai point j'en ai fait la note suivante: j'ai observé que les pâturages en doivent être excellents, à cause de la proximité de la mer, qui y fournit de l'eau de la première main; qu'on y pourrait recueillir de fort bon beurre de Bray; que si cette île était labourée, elle produirait de fort joli gazon et bien frais; que c'était de là, sans doute, que l'on tirait ces beaux manchons de cygne qui étaient autrefois tant à la mode, et que quoiqu'il n'y eût pas un arbre, il y avait cependant bien des falourdes et bien des planches entassées les unes sur les autres à l'air. J'ai tiré de là une conséquence, que la récolte du bois et des planches était déjà faite dans ce pays-là, parce que le mois d'août y est plus natif que le mois de septembre à Paris; qu'il n'y a point assez de bâtiments ni de caves pour les serrer; et qu'enfin c'est sans doute de là que l'on tire ce beau bois des îles que nos ébénistes emploient, et dont nos tourneurs font de si belles quilles.
[1]On l'appeloit l'île Macquerelle.