The Project Gutenberg eBook ofVoyages amusantsThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: Voyages amusantsContributor: Claude Emmanuel Lhuillier ChapelleFrançois le Coigneux de BachaumontAugustin-Martin LottinLouis-Balthazar Néelmarquis de Jean-Jacques Lefranc PompignanRelease date: March 30, 2008 [eBook #24960]Language: FrenchCredits: Produced by Chuck Greif and the Online DistributedProofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGES AMUSANTS ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: Voyages amusantsContributor: Claude Emmanuel Lhuillier ChapelleFrançois le Coigneux de BachaumontAugustin-Martin LottinLouis-Balthazar Néelmarquis de Jean-Jacques Lefranc PompignanRelease date: March 30, 2008 [eBook #24960]Language: FrenchCredits: Produced by Chuck Greif and the Online DistributedProofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)
Title: Voyages amusants
Contributor: Claude Emmanuel Lhuillier ChapelleFrançois le Coigneux de BachaumontAugustin-Martin LottinLouis-Balthazar Néelmarquis de Jean-Jacques Lefranc Pompignan
Contributor: Claude Emmanuel Lhuillier Chapelle
François le Coigneux de Bachaumont
Augustin-Martin Lottin
Louis-Balthazar Néel
marquis de Jean-Jacques Lefranc Pompignan
Release date: March 30, 2008 [eBook #24960]
Language: French
Credits: Produced by Chuck Greif and the Online DistributedProofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net)
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collection des meilleurs auteurs anciens et modernes
Louis-Balthazar Néel
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voyage de chapelle et de bachaumont
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voyage de languedoc et de provencepar lefranc de pompignan
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voyage de paris à saint-cloudpar meret retour de saint-cloud à parispar terre
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PARIS
LIBRAIRIE DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
PASSAGE MONTESQUIEU (RUE MONTESQUIEU)
Près le Palais-Royal
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1906
Tous droits réservés
VOYAGE
de
CHAPELLE ET BACHAUMONT
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C'est en vers que je vous écris,Messieurs les deux frères, nourrisAussi bien que gens de la ville;Aussi voit-on plus de perdrixEn dix jours chez vous, qu'en dis milleChez les plus friands de Paris.Vous vous attendez à l'histoireDe ce qui nous est arrivéDepuis que, par le long pavéQui conduit gui rives de Loire.Nous partîmes pour aller boiraLes eaux, dont je me suis trouveAssez mal pour vous faire croireQue les destins ont réservéMa guérison et cette gloireAu remède tant éprouvé.Et par qui, de fraîche mémoire.Un de nos amis s'est sauvéDu bâton à pomme d'ivoire.
Vous ne serez pas frustrés de votre attente; et vous aurez, je vous assure, une assez bonne relation de nos aventures; car M. de Bachaumont, qui m'a surpris comme j'en, commençais une mauvaise, a voulu que nous la fissions ensemble; et j'espère qu'avec l'aide d'un si bon second, elle sera digne de vous être envoyée.Chapelle.
Vous ne serez pas frustrés de votre attente; et vous aurez, je vous assure, une assez bonne relation de nos aventures; car M. de Bachaumont, qui m'a surpris comme j'en, commençais une mauvaise, a voulu que nous la fissions ensemble; et j'espère qu'avec l'aide d'un si bon second, elle sera digne de vous être envoyée.
Chapelle.
Contre le serment solennel que nous avions fait, M. Chapelle et moi, d'être si fort unis dans le voyage, que toutes choses seraient en commun, il n'a pas laissé, par une distinction philosophique, de prétendre en pouvoir séparer ses pensées; et, croyant y gagner, il s'était caché de moi pour vous écrire. Je l'ai surpris sur le fait, et n'ai pu souffrir qu'il eût seul cet avantage. Ses vers m'ont paru d'une manière si aisée, que, m'étant imaginé qu'il était bien facile d'en faire de même,
Quoique malade et paresseux,Je n'ai pu m'empêcher de mettreQuelques-uns des miens avec eux.Ainsi le reste de la lettreSera l'ouvrage de tous deux.
Bien que nous ne soyons pas tout à fait assurés de quelle façon vous avez traité notre absence, et si vous méritez le soin que nous prenons de vous rendre ainsi compte de nos actions, nous ne laissons pas néanmoins de vous envoyer le récit de tout ce qui s'est passé dans notre voyage, si particulier, que vous en serez assurément satisfaits. Nous ne vous ferons point souvenir de notre sortie de Paris, car vous en fûtes témoins; et peut-être même que vous trouvâtes étrange de ne voir sur nos visages que des marques d'un médiocre chagrin. Il est vrai que nous reçûmes vos embrassements avec assez de fermeté, et nous parûmes sans doute bien philosophes
Dans les assauts et les alarmesQue donnent les derniers adieux;Mais il fallut rendre les armes,En quittant tout de bon ces lieuxQui pour nous avaient tant de charmes.Et ce fut lors que de nos yeuxVous eussiez vu couler des larmes.
Deux petits cerveaux desséchés n'en peuvent pas fournir une grande abondance, aussi furent-elles en peu de temps essuyées, et nous vîmes le Bourg-la-Reine d'un œil sec. Ce fut en ce lieu que nos pleurs cessèrent, et que notre appétit s'aiguisa. Mais l'air de la campagne l'avait rendu si grand dès sa naissance, qu'il devint tout à fait pressant vers Antony, et presque insupportable à Longjumeau. Il nous fut impossible de passer outre sans l'apaiser auprès d'une fontaine dont l'eau paraissait la plus claire et la plus vive du monde.
Là, deux perdrix furent tiréesD'entre les deux croûtes doréesD'un bon pain rôti dont le creuxLes avait jusque-là serrées,Et d'un appétit vigoureuxToutes deux furent dévorées,Et nous firent mal à tous deux.
Vous ne croirez pas aisément que des estomacs aussi bons que les nôtres aient eu de la peine à digérer deux perdrix froides; voilà pourtant, en vérité, la chose comme elle est. Nous en fûmes toujours incommodés jusqu'à Sainte-Euverte, où nous couchâmes deux jours après notre départ, sans qu'il arrivât rien qui mérite de vous être mandé. Vous savez le long séjour que nous y fîmes, et vous savez encore que M. Coyer, dont tous les jours nous espérions l'arrivée, en fut la cause. Des gens qu'on oblige d'attendre, et qu'on tient si longtemps en incertitude, ont apparemment de méchantes heures; mais nous trouvâmes moyen d'en avoir de bonnes dans la conversation de M. l'évêque d'Orléans, que nous avions l'honneur de voir assez souvent, et dont l'entretien est tout à fait agréable. Ceux qui le connaissent vous auront pu dire que c'est un des plus honnêtes hommes de France; et vous en serez entièrement persuadés quand nous vous apprendrons qu'il a
L'esprit et l'âme d'un Delbène,C'est-à-dire avec la bonté,La douceur et l'honnêtetéD'une vertu mâle et romaineQu'on respecte en l'antiquité.
Nos soirées se passaient le plus souvent sur les bords de la Loire, et quelquefois nos après-dînées, quand la chaleur était plus grande, dans les routes de la forêt qui s'étend du côté de Paris. Un jour, pendant la canicule, à l'heure que le chaud est le plus insupportable, nous fûmes bien surpris d'y voir arriver une manière de courrier assez extraordinaire,
Qui, sur une mazette outrée,Bronchant à tout moment, trottait.D'ours sa casaque était fourrée.Comme le bonnet qu'il portait;Et le cavalier rare étaitTout couvert de toile cirée,Qui, fondant, partout dégouttait.Ainsi l'on peint dans des tableauxUn Icare tombant des nues,Où l'on voit, dans l'air épandues,Ses ailes de cire en lambeaux,Par l'ardeur du soleil fondues,Choir autour de lui dans les eaux.
La comparaison d'un homme qui tombe des nues, avec un qui court la poste, vous paraîtra peut-être bien hardie, mais si vous aviez vu le tableau d'un Icare que nous trouvâmes quelques jours après dans une hôtellerie, cette vision vous serait venue comme à nous, ou tout au moins vous semblerait excusable. Enfin, de quelque façon que vous la receviez, elle ne saurait paraître plus bizarre que le fut à nos yeux la figure de ce cavalier qui était par hasard notre ami d'Aubeville. Quoique notre joie fût extrême dans cette rencontre, nous n'osâmes pourtant pas nous hasarder de l'embrasser dans l'état qu'il était. Mais sitôt
Qu'au logis il fut retiré,Débotté, frotté, déciré,Et qu'il nous parut délassé,Il fut comme il faut embrassé.
Nous écrivîmes en ce temps-là; comme, après avoir attendu inutilement l'homme que vous savez, nous résolûmes enfin de partir sans lui. Il fallut avoir recours à Blavet pour notre voiture, n'en pouvant trouver de commodes à Orléans. Le jour qu'il nous devait arriver un carrosse de Paris, nous reçûmes une lettre de M. Boyer, par laquelle il nous assurait qu'il viendrait dedans, et que ce soir-là nous souperions ensemble. Après donc avoir donné les ordres nécessaires pour le recevoir, nous allâmes au-devant de lui. À cent pas des portes parut, le long du grand chemin, une manière de coche fort délabré, tiré par quatre vilains chevaux, et conduit par un vrai cocher de louage.
Un équipage en si mauvais ordre ne pouvait être ce que nous cherchions; et nous en fûmes assurés quand deux personnes qui étaient dedans, ayant reconnu nos livrées, firent arrêter;
Et lors sortit avec grands crisUn béquillard d'une portière,Fort basané, sec et tout gris,Béquillant de même manièreQue Boyer béquille à Paris.
À cette démarche, qui n'eût cru voir M. Boyer? et cependant c'était le petit duc avec M. Potel. Ils s'étaient tous deux servis de la commodité de ce carrosse; l'un pour aller à la maison de monsieur son frère auprès de Tours, et l'autre à quelques affaires qui l'appelaient dans le pays. Après les civilités ordinaires, nous retournâmes tous ensemble à la ville, où nous lûmes une lettre d'excuse qu'ils apportaient de la part de M. Boyer; et cette fâcheuse nouvelle nous fut depuis confirmée de bouche par ces messieurs. Ils nous assurèrent que nonobstant la fièvre qui l'avait pris malheureusement cette nuit-là, il n'eût pas laissé me partir avec eux, comme il l'avait promis, si son médecin, qui se trouva chez lui par hasard à quatre heures du matin, ne l'en eût empêché. Nous crûmes sans beaucoup de peine que, puisqu'il ne venait pas après tant de serments, il était assurément
Fort malade et presque aux abois;Car on peut, sans qu'on le cajole,Dire, pour la première fois,Qu'il aurait manqué de parole.
Il fallait donc se résoudre à marcher sans M. Boyer. Nous en fûmes d'abord un peu fâchés; mais, avec sa permission, en peu de temps consolés. Le souper préparé pour lui servit à régaler ceux qui vinrent à sa place; et le lendemain, tous ensemble, nous allâmes coucher à Blois. Durant le chemin, la conversation fut un peu goguenarde; aussi étions-nous avec des gens de bonne compagnie. Étant arrivés, nous ne songeâmes d'abord qu'à chercher M. Colomb. Après une si longue absence, chacun mourait d'envie de le voir. Il était dans une hôtellerie avec M. le président Le Bailleul, faisant si bien l'honneur de la ville, qu'à peine nous put-il donner un moment pour l'embrasser. Mais le lendemain, à notre aise, nous renouvelâmes une amitié qui, par le peu de commerce que nous avions eu depuis trois années, semblait avoir été interrompue. Après mille questions, faites toutes ensemble, comme il arrive ordinairement dans une entrevue de fort bons amis qui ne se sont pas vus depuis longtemps, nous eûmes, quoique avec un extrême regret, curiosité d'apprendre de lui, comme de la personne la plus instruite, et que nous savons avoir été le seul témoin de tout le particulier,
Ce que fit en mourant notre pauvre ami Blot,Et ses moindres discours et sa moindre pensée.La douleur nous défend d'en dire plus d'un mot.Il fit tout ce qu'il fit d'une âme bien sensée.
Enfin, ayant causé de beaucoup d'autres choses qu'il serait trop long de vous dire, nous allâmes ensemble faire la révérence à Son Altesse Royale, et de là dîner chez lui avec M. et madame la présidente Le Bailleul
Là, d'une obligeante manière,D'un visage ouvert et riant,Il nous fit bonne et grande chère,Nous donnant à son ordinaireTout ce que Blois a de friant.
Son couvert était le plus propre du monde; il ne souffrit pas sur sa nappe une seule miette de pain. Des verres bien rincés, de toutes sortes de figures, brillaient sans nombre sur son buffet, et la glace était tout autour en abondance.
En ce lieu seul nous bûmes frais;Car il a trouvé des merveillesSur la glace et sur les banquets,Et pour empêcher les bouteillesD'être à la merci des laquais.
Sa salle était parée pour le ballet du soir; toutes les belles de la ville priées; tous les violons de la province assemblés, et tout cela se faisait pour divertir madame Le Bailleul.
Et cette belle présidenteNous parut si bien ce jour-là,Qu'elle en devait être contente.Assurément elle effaçaTant de beautés qu'à Blois on vante.
Ni la bonne compagnie, ni les divertissements qui se préparaient, ne purent nous empêcher de partir incontinent après le dîner. Amboise devait être notre couchée, et comme il était déjà tard, nous n'eûmes que le temps qu'il fallait pour y pouvoir arriver. La soirée s'y passa fort mélancoliquement dans le déplaisir de n'avoir plus à voyager sur la levée et sur la vue de cette agréable rivière
Qui, par le milieu de la France,Entre les plus heureux coteaux,Laisse en paix répandre ses eaux,Et porte partout l'abondanceDans cent villes et cent châteauxQu'elle embellit de sa présence.
Depuis Amboise jusqu'à Fontallade, nous vous épargnerons la peine de lire les incommodités de quatre méchants gîtes, et à nous le chagrin d'un si fâcheux ressouvenir. Vous saurez seulement que la joie de M. de Lussan ne parut pas petite de voir arriver chez lui des personnes qu'il aimait si tendrement; mais, nonobstant la beauté de sa maison et sa grande chère, il n'aura que les cinq vers que vous avez déjà vus.
Ni les pays où croît l'encens,Ni ceux d'où vient la cassonade,Ne sont point pour charmer les sens,Ce qu'est l'aimable FontalladeDu tendre et commode Lussans.
Il ne se contenta pas de nous avoir si bien reçus chez lui, il voulut encore nous accompagner jusqu'à Blaye. Nous nous détournâmes un peu de notre chemin, pour aller rendre tous ensemble nos devoirs à M. le marquis de Jonzac, son beau-frère. Un compliment de part et d'autre décida la visite; et de toutes les offres qu'il nous fit, nous n'acceptâmes que des perdreaux et du pain tendre. Cette provision nous fut assez nécessaire, comme vous allez voir:
Car entre Blaye et JonzacOn ne trouve que Croupignac.Le Croupignac est très-funeste:Car le Croupignac est un lieuOù six mourants faisaient le resteDe cinq ou six cents que la pesteAvait envoyés devant Dieu;Et ces six mourants s'étaient misTous six dans un même logis.Un septième, soi-disant prêtre,Plus pestiféré que les six,Les confessait par la fenêtre,De peur, disait-il, d'être prisD'un mal si fâcheux et si traître.
Ce lieu, si dangereux et si misérable, fut traversé brusquement, et n'espérant pas trouver de village, il fallut se résoudre à manger sur l'herbe, où les perdreaux et le pain tendre de M. de Jonzac furent d'un grand secours. Ensuite d'un repas si cavalier, continuant notre chemin, nous arrivâmes à Blaye, mais si tard, et le lendemain nous en partîmes si matin, qu'il nous fut impossible d'en remarquer la situation qu'avec la clarté des étoiles. Le montant qui commençait de très-bonne heure, nous obligeait à cette diligence. Après donc avoir dit mille adieux à Lussan, et reçu mille baisers de lui, nous nous embarquâmes dans une petite chaloupe, et voguâmes longtemps avant le jour.
Mais sitôt que par son flambeauLa lumière nous fut rendue,Rien ne s'offrit à notre vueQue le ciel et notre bateauTout seul dans la vaste étendueD'une affreuse campagne d'eau!
La Garonne est effectivement si large depuis qu'au Bec des Landes d'Ambesse elle est jointe avec la Dordogne, qu'elle ressemble tout à fait à la mer, et ses marées montent avec tant d'impétuosité, qu'en moins de quatre heures nous fîmes le trajet ordinaire,
Et vîmes au milieu des eauxDevant nous paraître Bordeaux,Dont le port en croissant resserrePlus de barques et de vaisseauxQu'aucun autre port de la terre.
Sans mentir, la rivière était alors si couverte, que notre felouque eut bien de la peine à trouver une place pour aborder. La foire, qui devait se tenir dans peu de jours, avait attiré cette grande quantité de navires et de marchands, quasi de toutes les nations, pour charger les vins de ce pays;
Car ce fameux et rude portEn cette saison a la gloireDe donner tous les ans à boireÀ presque tous les gens du Nord.
Ces messieurs emportent de là tous les ans, une effroyable quantité de vins; mais ils n'emportent pas les meilleurs. On les traite d'Allemands; et nous apprîmes qu'il était défendu, non-seulement de leur en vendre pour enlever, mais encore de leur en laisser boire dans les cabarets. Après être descendus sur la grève, et avoir admiré pendant quelque temps la situation de cette ville, nous nous retirâmes au Chapeau-Rouge, où M. Talleman nous vint prendre aussitôt qu'il sut notre arrivée. Depuis ce moment, nous ne nous retirâmes dans notre logis, pendant notre séjour à Bordeaux, que pour y coucher. Les journées se passaient le plus agréablement du monde chez M. l'intendant; car les plus honnêtes gens de la ville n'ont pas d'autre réduit que sa maison. Il a trouvé même que la plupart étaient ses cousins; et on le croirait plutôt le premier président de la province, que l'intendant. Enfin, il est toujours le même que vous l'avez vu, hormis que sa dépense est plus grande. Mais pour madame l'intendante, nous vous dirons en secret qu'elle est tout à fait changée.
Quoique sa beauté soit extrême,Qu'elle ait toujours ce grand œil bleuPlein de douceur et plein de feu,Elle n'est pourtant plus la même;Car nous avons appris qu'elle aime,Et qu'elle aime bien fort le jeu.
Elle, qui ne connaissait pas autrefois les cartes, passe maintenant des nuits au lansquenet. Toutes les femmes de la ville sont devenues joueuses pour lui plaire: elles viennent régulièrement chez elle pour la divertir; et qui veut voir une belle assemblée, n'a qu'à lui rendre visite. Mademoiselle du Pin se trouve toujours là bien à propos pour entretenir ceux qui n'aiment point le jeu. En vérité, sa conversation est si fine et si spirituelle, que ce ne sont point les plus mal partagés. C'est là que messieurs les Gascons apprennent le bel air et la belle façon de parler:
Mais cette agréable du Pin,Qui dans sa manière est unique,A l'esprit méchant et bien fin;Et si jamais Gascon s'en pique,Gascon fera mauvaise fin.
Au reste, sans faire ici les goguenards sur messieurs les Gascons, puisque Gascon il y a, nous commencions nous-mêmes à courir quelque risque; et notre retraite un peu précipitée ne fut pas mal à propos. Voyez pourtant quel malheur! Nous nous sauvions de Bordeaux, pour donner deux jours après dans Agen.
Agen, cette ville fameuse,De tant de belles le séjour,Si fatale et si dangereuseAux cœurs sensibles à l'amour.Dès qu'on en approche l'entrée,On doit bien prendre garde à soi:Car tel y va de bonne foiPour n'y passer qu'une journée,Qui s'y sent, par je ne sais quoi,Arrêté pour plus d'une année.
Un nombre infini de personnes y ont même passé le reste de leur vie sans en pouvoir sortir. Le fabuleux palais d'Armide ne fut jamais si redoutable. Nous y trouvâmes M. de Saint-Luc arrêté depuis plus de six mois, Nort depuis quatre années, et d'Ortis depuis six semaines; et ce fut lui qui nous instruisit de toutes ces choses, et qui voulut absolument nous faire connaître les enchanteresses de ce lieu. Il pria donc toutes les belles de la ville à souper; et tout ce qui se passa dans ce magnifique repas, nous fit bien connaître que nous étions dans un pays enchanté. En vérité, ces dames ont tant de beauté, qu'elles nous surprirent dans leur premier abord; et tant d'esprit, qu'elles nous gagnèrent dès la première conversation. Il est impossible de les voir et de conserver la liberté; et c'est la destinée de tous ceux qui passent en ce lieu-là, s'ils ont la liberté d'en sortir, d'y laisser au moins leur cœur pour otage d'un prompt retour.
Ainsi donc qu'avaient fait les autres,Il fallut y laisser les nôtres:Là, tous deux ils nous furent pris;Mais, n'en déplaise à tant de belle,Ce fut par l'aimable d'Ortis.Aussi nous traita-t-il mieux qu'elles.
Cela ne se fit assurément que sous leur bon plaisir. Elles ne lui envièrent point cette conquête; et nous jugeant apparemment très-infirmes, elles ne daignèrent pas employer le moindre de leurs charmes pour nous retenir. Aussi, le lendemain de grand matin, trouvâmes-nous les portes ouvertes et les chemins libres; de sorte que rien ne nous empêcha de gagner Encosse sur les coureurs que M. de Chemeraut nous avait promis, et qui nous attendaient depuis un mois à Agen. C'est de ce véritable ami qu'on peut assurer
Et dire, sans qu'on le cajole,Qu'il sait bien tenir sa parole.
Encosse est un lieu dont nous ne vous entretiendrons guère; car, excepté les eaux, qui sont admirables pour l'estomac, rien ne s'y rencontre. Il est au pied des Pyrénées, éloigné de tout commerce, et l'on n'y peut avoir autre divertissement que celui de voir revenir sa santé. Un petit ruisseau qui serpente à vingt pas du village, entre des saules et des prés les plus verts qu'on puisse s'imaginer, était toute notre consolation. Nous allions tous les matins prendre les eaux en ce bel endroit, et les après-dînées nous promener. Un jour que nous étions sur ses bords, assis sur l'herbe, et que, nous ressouvenant des hautes marées de la Garonne, dont nous avions la mémoire encore assez fraîche, nous examinions les raisons que donnent Descartes et Gassendi du flux et du reflux, sortit tout d'un coup d'entre les roseaux les plus proches, un homme qui nous avait apparemment écoutés. C'était
Un vieillard tout blanc, pâle et secDont la barbe et la chevelurePendaient plus bas que la ceinture;Ainsi l'on peint Melchisédec.Ou plutôt telle est la figureD'un certain vieux évêque grec,Qui faisant le salamalec,Dit à tous la bonne aventure;Car il portait un chapiteauComme un couvercle de lessive,Mais d'une grandeur excessive,Qui lui tenait lieu de chapeau.Et ce chapeau, dont les grands bordsAllaient tombant sur ses épaules,Était fait de branches de saules,Et couvrait presque tout son corps.Son habit, de couleur verdâtre,Était d'un tissu de roseaux,Le tout couvert de gros morceauxD'un cristal épais et bleuâtre.
À cette apparition la peur nous fit faire deux signes de croix et trois pas en arrière; mais la curiosité prévalut sur la crainte, et nous résolûmes, bien qu'avec quelques battements de cœur, d'attendre le vieillard extraordinaire, dont l'abord fut tout à fait gracieux, et qui nous parla fort civilement de cette sorte:
«Messieurs, je ne suis point surprisQue de ma rencontre imprévueVous ayez un peu l'âme émue:Mais lorsque vous aurez apprisEn quel rang les destins ont misMa naissance à vous inconnue,Vous rassurerez vos esprits.«Je suis le dieu de ce ruisseau,Qui, d'une urne jamais tarie,Qui penche au pied de ce coteau,Prends le soin dans cette prairieDe verser incessamment l'eauQui la rend si verte et fleurie.«Depuis huit jours, matin et soir,Vous me venez règlement voir,Sans croire me rendre visite.Ce n'est pas que je ne mériteQue l'on me rende ce devoir;Car enfin j'ai cet avantage,Qu'un canal si clair et si netEst le lieu de mon apanage.Dans la Gascogne un tel partageEst bien joli pour un cadet.«Aussi l'avez-vous trouvé tel,Louant mes bords et ma verdure;Ce qui me plaît, je vous assure,Plus qu'une offrande ou qu'un autel;Et tout à l'heure, je le jure,Vous en serez, foi d'immortel,Récompensés avec usure.«Dans ce petit vallon champêtreSoyez donc les très-bien venus,Chacun de vous y sera maître;Et puisque vous voulez connaîtreLes causes du flux et du reflux,Je vous instruirai là-dessus,Et vous ferai bientôt paraîtreQue les raisonnements cornusDe tous temps sont les attributsDe la faiblesse de votre être;«Car tous les dits et les reditsDe ces vieux rêveurs de jadis,Ne sont que contes d'Amadis.Même dans vos sectes dernières,Les Descartes, les Gassendis,Quoiqu'en différentes manières,Et plus heureux et plus hardisÀ fouiller les causes premières,N'ont jamais traité ces matièresQue comme de vrais étourdis.«Moi qui sais le fin de ceci,Comme étant chose qui m'importe,Pour vous mon amour est si forte,Qu'après en avoir éclairciVotre esprit de si bonne sorte,Qu'il n'en soit jamais en souci,Je veux que la docte cohorteVous en doive le grand merci.
Il nous prit lors tous deux par la main, et nous fit asseoir sur le gazon à ses côtés. Nous nous regardions assez souvent sans rien dire, fort étonnés de nous voir en conversation avec un fleuve; mais tout d'un coup
Il se moucha, cracha, toussa,Puis en ces mots il commença:«Lorsque l'onde en partage échutAu frère du grand dieu qui tonne,L'avènement à la couronneDe ce nouveau monarque futPublié partout, et fallutQue chaque dieu-fleuve en personneAllât lui porter son tribut.Dans ce rencontre la GaronneEntre tous les autres parut,Mais si brusque et si fanfaronne,Que sa démarche lui déplut;Et le puissant dieu résolutDe châtier cette GasconnePar quelque signalé rebut.«De fait, il en fit peu de casQuand elle lui vint rendre hommage;Il se renfrogna le visage,Et la traita du haut en bas.«Mais elle, au lieu de l'apaiserAyant pris soin d'apprivoiser,Avec la puissante Dordogne,Mille autres fleuves de Gascogne,Sembla le vouloir offenser.«Lui, d'une orgueilleuse manière,Comme il a l'humeur fort altière.Amèrement s'en courrouça;Et d'une mine froide et fière,Deux fois si loin la repoussa,Que cette insolente rivièreToutes les deux fois rebroussaPlus de six heures en arrière.«Bien qu'au vrai cette téméraireSe fût attiré sur les brasUn peu follement cette affaire.Les grands fleuves ne crurent pasDevoir, en un tel embarras,Se séparer de leur confrère,Ni l'abandonner, au contraire,Ils en murmurèrent tout bas.Accusant le roi trop sévère.«Mais lui, branlant ses cheveux blancs,Tout dégouttants de l'onde amère,«Taisez-vous, dit-il, insolents,Ou vous saurez en peu de tempsCe que peut Neptune en colère.»«Sur-le-champ, au lieu de se taire,Plus haut encore on murmura.Le dieu lors en furie entra,Son trident par trois fois serra,Et trois fois par le Styx jura:«Quoi donc! ici l'on oseraDire hautement ce qu'on voudra!Chaque petit dieu gloseraSur ce que Neptune fera!Per Dio questo non sarà.Chacun d'eux s'en repentira,Et pareil traitement aura;Car deux fois par jour on verraQu'à sa source on retournera,Et deux fois mon courroux fuira:Mais plus loin que pas un iraCelui qui, pour son malheur, aCausé tout ce désordre-là;Et cet exemple dureraTant que Neptune régnera.»«À ce dieu du moite élémentLes rebelles lors se soumirent;Et, quoique grondant, obéirentPar force à ce commandement.«Voilà ce qu'on n'a jamais su,Et ce que tout le monde admire.Aussi nous avions résolu,Pour notre honneur, de n'en rien dire:Mais aujourd'hui vous m'avez pluSi fort, que je n'ai jamais puM'empêcher de vous en instruire.»
Il n'eut pas achevé ces mots qu'il s'écoula d'entre nous deux, mais si vite qu'il était à vingt pas de nous devant que nous nous en fussions aperçus. Nous le suivîmes le plus légèrement que nous pûmes; et voyant qu'il était impossible de l'attraper, nous lui criâmes plusieurs fois:
«Eh! monsieur le Fleuve, arrêtez!Ne vous en allez pas si vite!Eh! de grâce, un mot! écoutez!»Mais il se remit dans son gîte,
et rentra dans ces mêmes roseaux dont nous l'avions vu sortir. Nous allâmes en vain jusqu'à cet endroit; car le bonhomme était déjà tout fondu en eau quand nous arrivâmes, et sa voix n'était plus
Qu'un murmure agréable et doux;Mais cet agréable murmureN'est entendu que des cailloux.Il ne le put être de nous;Et même, sans vous faire injure,Il ne l'eût pas été de vous.
Après l'avoir appelé plusieurs fois inutilement, enfin la nuit nous obligea de retourner en notre logis, où nous fîmes mille réflexions sur cette aventure. Notre esprit n'était pas entièrement satisfait de cet éclaircissement; et nous ne pouvions concevoir pourquoi, dans une sédition où tous les fleuves avaient trempé, il n'y en avait eu qu'une partie de châtiés. Nous revînmes plusieurs fois en ce même lieu, tant que nous demeurâmes à Encosse, pour y conjurer cet honnête fleuve de nous vouloir donner à ce sujet un quart d'heure de conversation; mais il ne parut plus; et nos eaux étant prises, le temps vint enfin de s'en aller.
Un carrosse que M. le sénéchal d'Armagnac avait envoyé, nous mena bien à notre aise chez lui, à Castille, où nous fûmes reçus avec tant de joie, qu'il était aisé de juger que nos visages n'étaient point désagréables au maître de la maison.
C'est chez cet illustre Fontrailles,Où les tourtes, les ortolans,Les perdrix rouges et les cailles,Et mille autres vols succulentsNous firent horreur des mangeaillesDont Carbon et tant de canaillesVous affrontent depuis vingt ans.
Vous autres casaniers, qui ne connaissez que la vallée de misère et vos rôtisseurs de Paris, vous ne savez ce que c'est que la bonne chère. Si vous vous y connaissiez, et si vous l'aimiez, comme vous dites,
Soyez donc assez braves gensPour quitter enfin vos murailles,Et si vous êtes de bon sens,Allez et courez chez FontraillesVous gorger de mets excellents.
Vous y serez bien reçus assurément, et vous le trouverez toujours le même. Sans plus s'embarrasser des affaires du monde, il se divertit à faire achever sa maison, qui sera parfaitement belle. Les honnêtes gens de sa province en savent fort bien le chemin; mais les autres ne l'ont jamais pu trouver. Après nous y être empiffrés quatre jours avec M. le président de Marmiesse, qui prit la peine de s'y rendre aussitôt qu'il fut informé de notre arrivée, nous allâmes tous ensemble à Toulouse, descendre chez l'abbé de Beauregard, qui nous attendait, et qui nous donna de ces repas qu'on ne peut faire qu'à Toulouse. Le lendemain, M. le président de Marmiesse nous voulut faire voir, dans un dîner, jusqu'où peut aller la splendeur et la magnificence, ou, avec sa permission, la profusion et la prodigalité. Le festin du Menteur n'était rien en comparaison, et c'est ici qu'il faut redoubler nos efforts pour vous en faire une description magnifique.
Toi qui présides aux repas,Ô Muse! sois-nous favorable;Décris avec nous tous les platsQui parurent sur cette table.Pour notre honneur et pour ta gloire,Fais qu'aucun de tous ces grands metsNe s'échappe à notre mémoire,Et fais qu'on en parle à jamais.Mais comme notre esprit s'abuseDe s'imaginer qu'aux festinsPuisse présider une Muse,Et qu'elle se connaisse en vins!Non, non, les doctes demoisellesN'eurent jamais un bon morceau:Et ces vieilles sempiternellesNe burent jamais que de l'eau.À qui donc adresser ses vœuxEn des occasions pareilles?Est-ce à vous, Bacchus, roi des treilles?À vous, dieu des mets savoureux?Mais, pour rimer, Bacchus et ComeSont des dieux de peu de secours;Et jamais de mémoire d'homme,On ne leur fit un tel discours.
Tout nous manque au besoin, et de notre chef nous n'oserions entreprendre une si grande affaire. Il faut donc nous contenter de vous dire que jamais on ne vit rien de si splendide; et nous eussions cru Toulouse, ce lieu si renommé pour la bonne chère, épuisé pour jamais de gibier, si l'un de vos amis et des nôtres ne nous eût encore le lendemain, dans un dîner, fait admirer cette ville comme un prodige, pour la quantité de bonnes choses qu'elle fournit. Vous devinerez aisément son nom, quand nous vous dirons
Que c'est un de ces beaux espritsDont Toulouse fut l'origine.C'est le seul Gascon qui n'a prisNi l'air ni l'accent du pays;Et l'on jugerait à sa mineQu'il n'a jamais quitté Paris.
Enfin, c'est l'agréable M. d'Osneville, dont l'air et l'esprit n'ont rien que d'un homme qui n'aurait jamais bougé de la cour.
Vous saurez qu'il est marié,Environ depuis une année,Et qu'il est tout à fait liéDu sacré lien d'hyménée.Lié tout à fait, c'est-à-direQu'il est lié tout à fait bien,Et qu'il ne lui manque plus rien,Et qu'il a tout ce qu'il désire.L'épouse est bien apparentée,Et bien apparenté l'époux;Elle est jeune, riche, espritée:Il est jeune, riche, esprit doux.
Avec lui et dans son carrosse, nous quittâmes Toulouse pour aller à Grouille, où M. le comte d'Aubijoux nous reçut très-civilement. Nous le trouvâmes dans un petit palais qu'il a fait bâtir au milieu de son jardin, entre des fontaines et des bois, et qui n'est composé que de trois chambres, mais bien peintes et tout à fait appropriées. Il a destiné ce lieu pour se retirer en particulier avec deux ou trois de ses amis, ou, quand il est seul, s'entretenir avec ses livres, pour ne pas dire avec sa maîtresse:
Malgré l'injustice des cours,Dans cet agréable ermitageIl coule doucement ses jours,Et vit en véritable sage.
De vous dire qu'il tenait une fort bonne table et bien servie, ce ne serait vous apprendre rien de nouveau; mais peut-être serez-vous surpris de savoir que faisant si grande chère, il ne vivait que d'une croûte de pain par jour. Aussi son visage était-il d'un homme mourant. Bien que son parc fût très-grand, et qu'il eût mille endroits tous les plus beaux les uns que les autres pour se promener, nous passions les journées entières dans une petite île plantée et tenue aussi propre qu'un jardin, et dans laquelle on trouve, comme par miracle, une fontaine qui jaillit, et va mouiller le haut d'un berceau de grands cyprès qui l'environnent.
Sous ce berceau qu'Amour exprèsFit pour toucher quelque inhumaine,L'un de nous deux, un jour, au frais,Assis près de cette fontaine,Le cœur percé de mille traits,D'une main qu'il portait à peine,Grava ces vers sur un cyprès:«Hélas! que l'on serait heureuxDans ce beau lieu digne d'envie,Si, toujours aimé de Sylvie,L'on pouvait, toujours amoureux,Avec elle passer la vie!»
Vous connaîtrez par-là que dans notre voyage nous ne songions pas toujours à faire bonne chère, et que nous avions quelquefois des moments assez tendres. Au reste, quoique Grouille ait tant de charmes, M. d'Aubijoux ne nous put retenir que trois jours, après lesquels il nous donna son carrosse pour aller à Castres prendre celui de M. de Pénautier, qui nous mena chez lui, à Pénautier, à une lieue de Carcassonne. Vos santés y furent bues mille fois, avec le cher ami Balsant, qui ne nous quitta pas un moment. La comédie fut aussi un de nos divertissements assez grand, parce que la troupe n'était pas mauvaise, et qu'on y voyait toutes les dames de Carcassonne. Quand nous en partîmes, M. de Pénautier, qui sans doute est un des plus honnêtes hommes du monde, voulut absolument que nous prissions encore son carrosse pour aller a Narbonne, quoiqu'il y eût une grande journée. Le temps était si beau, que nous espérions le lendemain, sur nos chevaux frais, et qui suivaient en main depuis Encosse aller coucher près de Montpellier. Mais, par malheur,
Dans cette vilaine NarbonneToujours il pleut, toujours il tonne.Toute la nuit doncques il plut,Et tant d'eau cette nuit il chut,Que la campagne submergéeTint deux jours la ville assiégée.
Que cela ne vous surprenne point. Quand il pleut six heures en cette ville, comme c'est toujours par orage, et qu'elle est située dans un fond tout environné de montagnes, en peu de temps les eaux se ramassent en si grande abondance, qu'il est impossible d'en sortir sans courir risque de se noyer. Nous voulûmes pourtant le hasarder; mais l'accident d'un laquais emporté par une ravine, et qui sans doute était perdu si son cheval ne l'eût sauvé à la nage, nous fit rentrer bien vite pour attendre que les passages fussent libres. Des messieurs, que nous trouvâmes se promenant dans la grande place, et qui nous parurent être des principaux du pays, ayant appris notre aventure, crurent qu'il était de leur honneur de ne nous laisser pas ennuyer. Ils nous voulurent donc faire voir les raretés de leur ville, et nous menèrent d'abord dans l'église cathédrale, qu'ils prétendaient être un chef-d'œuvre pour la hauteur des voûtes, mais nous ne saurions pas dire au vrai
Si l'architecte qui la fit,La fit ronde, ovale ou carrée,Et moins encor s'il la bâtitHaute, basse, large ou serrée.Car, arrivés en ce saint lieu,Nous n'eûmes jamais autre envieQue de faire des vœux à DieuDe ne le voir de notre vie.Ce qu'on y montre encor de rare,Est un vieux et sombre tableau,Où l'on voit sortir un LazareÀ demi mort de son tombeau.Mais le peintre l'a si bien faitSec, pâle, hideux, noir, effroyable,Qu'il semble bien moins le portraitDu bon Lazare que d'un diable.
Ces messieurs ne furent pas contents de nous avoir fait voir ces deux merveilles, ils eurent encore la bonté, pour nous régaler tout à fait, de nous présenter à deux ou trois de leurs plus polies demoiselles, qui tombaient, en vérité, de la v... Voilà tous les divertissements que nous eûmes à Narbonne. Voyez par là si deux jours que nous y demeurâmes se passèrent agréablement. Toi qui nous as si bien divertis,
Digne objet de notre courroux,Vieille ville toute de fange,Qui n'es que ruisseaux et qu'égouts,Pourrais-tu prétendre de nousLe moindre vers à ta louange?Va, tu n'es qu'un quartier d'hiverDe quinze ou vingt malheureux drilles,Où l'on peut à peine trouverDeux ou trois misérables fillesAussi malsaines que ton air.Va, tu n'eus jamais rien de beau,Rien qui mérite qu'on le prise,Bien peu de chose est ton tableau,Et bien moins que rien ton église.
L'apostrophe est un peu violente, ou l'impression un peu forte; mais nous passâmes dans cette étrange demeure deux journées avec tant de chagrin, qu'elle en est quitte à bon marché. Enfin les eaux s'écoulèrent, et, nos chevaux n'en ayant plus que jusqu'aux sangles, il nous fut permis de sortir. Après avoir marché trois ou quatre lieues dans les plaines toutes noyées, et passé sur de méchantes planches un torrent qui s'était fait de l'égout des eaux, large comme une rivière, Béziers, cette ville si propre et si bien située, nous fit voir un pays aussi beau que celui dont nous partions était vilain. Le lendemain, ayant traversé les landes de Saint-Hubéri, et goûté les bons muscats de Loupian, nous vîmes Montpellier se présenter à nous, environné de ces plantades et de ces blanquettes que vous connaissez.
Nous y abordâmes à travers mille boules de mail; car on joue là, le long des chemins, à la chicane. Dans la grande rue des parfumeurs, par où l'on entre d'abord, l'on croit être dans la boutique de Martial; et cependant,
Bien que de cette belle villeViennent les meilleures senteurs,Son terroir, en muscats fertile,Ne lui produit jamais de fleurs.
Cette rue si parfumée conduit dans une grande place, où sont les meilleures hôtelleries. Mais nous fûmes bientôt épouvantés
De rencontrer en cette placeUn grand concours de populace.Chacun y nommait d'Assouci.«Il sera brûlé, Dieu merci(Disait une vieille bagasse).Dieu veuille qu'autant on en fasseÀ tous ceux qui vivent ainsi!»
La curiosité de savoir ce que c'était nous fit avancer plus avant. Tout le bas était plein de peuple, et les fenêtres remplies de personnes de qualités. Nous y reconnûmes un des principaux de la ville, qui nous fit entrer aussitôt dans le logis. Dans la chambre où il était, nous apprîmes qu'effectivement on allait brûler d'Assouci pour un crime qui est en abomination parmi les femmes. Dans cette même chambre nous trouvâmes grand nombre de dames, qu'on nous dit être les plus jolies, les plus qualifiées et les plus spirituelles de la ville, quoique pourtant elles ne fussent ni trop belles ni trop bien mises. À leurs petites mignardises, leur parler gras et leurs discours extraordinaires, nous crûmes bientôt que c'était une assemblée des précieuses de Montpellier: mais, bien qu'elles fissent de nouveaux efforts à cause de nous, elles ne paraissaient que des précieuses de campagne, et n'imitaient que faiblement les nôtres de Paris. Elles se mirent exprès sur le chapitre des beaux-esprits, afin de nous faire voir ce qu'elles valaient, par le commerce qu'elles ont avec eux. Il se commença donc une conversation assez plaisante:
Les unes disaient que MénageAvait l'air et l'esprit galant,Que Chapelain n'était pas sage,Que Costar n'était pas pédant;Et les autres croyaient monsieur de ScudérisUn homme de fort bonne mine,Vaillant, riche et toujours bien mis;Sa sœur une beauté divine,Et Pélisson un Adonis.
Elles en nommèrent encore une très-grande quantité, dont il ne nous souvient plus. Après avoir bien parlé des beaux-esprits, il fut question de juger de leurs ouvrages. Dans l'Alaricet dans leMoïse, on ne loua que le jugement et la conduite; et dans laPucelle, rien du tout. Dans Sarrasin, on n'estima que la lettre de M. de Ménage, et la préface de M. Pélisson fut traitée de ridicule. Voiture même passa pour un homme grossier. Quant aux romans,Cassandrefut estimé pour la délicatesse de la conversation,CyrusetClélie, pour la magnificence de l'expression et la grandeur des événements. Mille autres choses se débitèrent encore plus surprenantes que tout cela. Puis insensiblement, la conversation tomba sur d'Assouci, parce qu'il leur sembla que l'heure de l'exécution approchait. Une de ces dames prit la parole, et s'adressant à celle qui nous avait paru la principale et la maîtresse précieuse:
«Ma bonne, est-ce lui que l'on ditAvoir autrefois tant écrit,Même composé quelque choseEn vers sur la métamorphose?Il faut donc qu'il soit bel-esprit?—Aussi l'est-il, et l'un des vrais,Reprit l'autre, et des premiers faits.Ses lettres lui furent scelléesDès leurs premières assemblées.J'ai la liste de ces messieurs:Son nom est en tête des leurs.»Plus d'une mine sérieuse,Avec un certain air affecté,Penchait sa tête de côté,Et de ce ton de précieuse,Lui dit: «Ma chère, en vérité,C'est dommage que dans ParisCes messieurs de l'Académie,Tous ces messieurs les beaux-esprits,Soient sujets à telle infamie.»
L'envie de rire nous prit si furieusement, qu'il nous fallut quitter la chambre et le logis, pour en aller éclater a notre aise dans l'hôtellerie. Nous eûmes toutes les peines du monde a passer dans les rues, à cause de l'affluence du peuple.
Là d'hommes on voyait fort peu.Cent mille femmes animées,Toutes de colère enflammées,Accouraient en foule en ce lieuAvec des torches allumées.
Elles écumaient toutes de rage, et jamais on n'a rien vu de si terrible. Les unes disaient que c'était trop peu de le brûler; les autres qu'il fallait l'écorcher vif auparavant; et toutes, que si la justice le leur voulait livrer, elles inventeraient de nouveaux supplices pour le tourmenter. Enfin
On aurait dit, à voir ainsiCes bacchantes échevelées,Qu'au moins ce monsieur d'AssouciLes aurait toutes violées:
et cependant il ne leur avait rien fait. Nous gagnâmes avec bien de la peine notre logis, où nous apprîmes en arrivant qu'un homme de condition avait fait sauver ce malheureux: et quelque temps après on vint nous dire que toute la ville était en rumeur, que les femmes y faisaient une sédition, et qu'elles avaient déjà déchiré deux personnes, pour être seulement soupçonnées de connaître d'Assouci. Cela nous fit une très-grande frayeur.
Et de peur d'être pris aussiPour amis du sieur d'Assouci,Ce fut à nous de faire gille.Nous fûmes donc assez prudentsPour quitter d'abord cette ville;Et cela fut d'assez bon sens.
Nous nous savons donc, comme des criminels, par une porte écartée, et prenons la chemin de Massilargues, espérant d'y pouvoir arriver avant la nuit. À une demi-lieue de Montpellier, nous rencontrâmes notre d'Assouci, avec un page assez joli qui le suivait. En deux mots il nous conta ses disgrâces; aussi n'avions-nous pas le loisir d'écouter un long discours, ni de le faire. Chacun donc alla de son côté; lui fort vite, quoiqu'à pied; et nous doucement, à cause que nos chevaux étaient fatigués. Nous arrivâmes devant la nuit chez M. de Cauvisson, qui pensa mourir de rire de notre aventure. Il prit le soin, par sa bonne chère et par ses bons lits, de nous faire bientôt oublier ces fatigues. Nous ne pûmes, étant si proches de Nîmes, refuser à notre curiosité de nous détourner pour aller voir
Ces grands et fameux bâtimentsDu pont du Gard et des Arènes,Qui nous restent pour monumentsDes magnificences romaines.Ils sont plus entiers et plus sainsQue tant d'autres restes si rares.Echappés aux brutales mainsDe ce déluge de barbaresQui fut le fléau des humains.
Fort satisfaits du Languedoc, nous prîmes assez vite la route de Provence par cette grande prairie de Beaucaire, si célèbre par sa foire; et le même jour nous vîmes de bonne heure
Paraître sur les bords du RhôneCes murs pleins d'illustres bourgeois,Glorieux d'avoir autrefoisEu chez eux la cour et le trôneDe trois ou quatre puissants rois.
On y aborde par
Cette heureuse et fertile plaineQui doit son nom à la vertuDu grand et fameux capitainePar qui le fier Dunois, battu,Reconnut la grandeur romaine.
Nous vîmes, pour vous parler un peu moins poétiquement, cette belle et célèbre ville d'Arles, qui, par son pont de bateaux, nous fit passer de Languedoc en Provence. C'est assurément la plus belle porte. La situation admirable de ce lieu y a presque attiré toute la noblesse du pays; et les dames y sont propres, galantes et jolies; mais si couvertes de mouches, qu'elles en paraissent un peu coquettes. Nous les vîmes toutes au cours, où nous fûmes, faisant fort bien leur devoir avec quantité de messieurs assez bien faits. Elles nous donnèrent lieu de les accoster, quoique inconnus; et sans vanité, nous pouvons dire qu'en deux heures de conversation nous avançâmes assez nos affaires, et que nous fîmes peut-être quelques jaloux. Le soir on nous pria d'une assemblée, où l'on nous traita plus favorablement encore; mais avec tout cela, ces belles ne purent obtenir de nous qu'une seule nuit; et le lendemain nous en partîmes, et traversâmes avec bien de la peine
La vaste et pierreuse campagne,Couverte encor de ces caillouxQu'un prince, revenant d'Espagne,Y fit pleuvoir dans son courroux.
C'est une grande plaine toute couverte de cailloux effectivement jusqu'à Salon, petite ville qui n'a point d'autre rareté que le tombeau de Nostradamus. Nous y couchâmes, et n'y dormîmes pas un moment, à cause des hauts cris d'une comédienne qui s'avisa d'accoucher cette nuit, proche de notre chambre, de deux petits comédiens. Un tel vacarme nous fit monter à cheval de bon matin; et cette diligence servit à nous faire considérer plus à notre aise, en arrivant à Marseille, cette multitude de maisons qu'ils appellentbastides, dont toute la campagne voisine est couverte. Le grand nombre en est plus surprenant que la beauté; car elles sont toutes fort petites et fort vilaines. Vous avez tant ouï parler de Marseille, que de vous en entretenir présentement, ce serait répéter les mêmes choses, peut-être vous ennuyer.
Tout le monde sait que MarseilleEst riche, illustre et sans pareillePour son terroir et pour son port;Mais il faut vous parler du fort,Qui sans doute est une merveille.C'est Notre-Dame de la Garde;Gouvernement commode et beau,À qui suffit, pour toute garde,Un suisse avec sa hallebardePeint sur la porte du château.
Ce fort est sur le sommet d'un rocher presque inaccessible, et si haut élevé, que s'il commandait à tout ce qu'il voit au-dessous de lui, la plupart du genre humain ne vivrait que sous son plaisir.
Aussi voyons-nous que nos rois,En connaissant bien l'importance,Pour le confier ont fait choixToujours de gens de conséquence:De gens pour qui, dans les alarmes,Le danger aurait eu des charmes;De gens prêts à tout hasarder,Qu'on eût vu longtemps commander,Et dont le poil poudreux eût blanchi sous les armes.
Une description magnifique qu'on a faite autrefois de cette place, nous donna la curiosité de l'aller voir. Nous grimpâmes plus d'une heure avant d'arriver à l'extrémité de cette montagne, où l'on est bien surpris de ne trouver qu'une méchante masure tremblante, prête à tomber au premier vent. Nous frappâmes à la porte, mais doucement, de peur de la jeter par terre; et après avoir heurté longtemps sans entendre même un chien aboyer sur la tour,
Des gens qui travaillaient là proche,Nous dirent: «Messieurs, là-dedansOn n'entre plus depuis longtemps.Le gouverneur de cette roche,Retournant en cour par le coche,À, depuis environ quinze ans.Emporté la clef dans sa poche.»
La naïveté de ces bonnes gens nous fit bien rire; surtout quand ils nous firent remarquer un écriteau que nous lûmes avec assez de peine, car le temps l'avait presque effacé.
Portion du GouvernementÀ louer tout présentement.
Plus bas, en petit caractère:
Il faut s'adresser à Paris,Ou chez Conrat, le secrétaire,Ou chez Courbé, l'homme d'affaireDe tous messieurs les beaux-esprits,
Croyant après cela n'avoir plus rien de rare il voir en ce pays, nous le quittâmes sur-le-champ, et même avec empressement, pour aller goûter des muscats à la Cioutat. Nous n'y arrivâmes pourtant que fort tard, parée que les chemins sont rudes, et que passant par Cassis, il est bien difficile de ne s'y pas arrêter à boire. Vous n'êtes pas assurément curieux de savoir de la Cioutat,
Que les marchands et les nochersLa rendent fort considérable;Mais pour le muscat adorable.Qu'un soleil proche et favorableConfit dans les brûlants rochers,Vous en aurez, frères très-chers,Et du meilleur sur votre table.
Les grandes affaires que nous avions en ce lieu furent achevées aussitôt que nous eûmes acheté le meilleur vin. Ainsi le lendemain, sur le midi, nous nous acheminâmes vers Toulon. Cette ville est dans une situation amirable, exposée au midi, et couverte au septentrion par des montagnes élevées jusqu'aux nues, qui rendent son port le plus grand et le plus sûr qui soit au monde. Nous y trouvâmes M. le chevalier Paul, qui, par sa charge, par son mérite et par sa dépense, est le premier et le plus considérable du pays.
C'est ce Paul dont l'expérienceGourmande la mer et le vent,Dont le bonheur et la vaillanceRendent formidable la FranceÀ tous les peuples du Levant.
Ces vers sont aussi magnifiques que sa mine; mais, en vérité, quoiqu'elle ait quelque chose de sombre, il ne laisse pas d'être commode, doux et tout à fait honnête. Il nous régala dans sa cassine, si propre et si bien entendue, qu'elle semble un petit palais enchanté.
Nous n'avions trouvé jusque-là que des orangers de médiocre grandeur, et dans des jardins. L'envie d'en voir de gros comme des chênes, et dans le milieu des campagnes, nous fit aller jusqu'à Hyères. Que ce lieu nous plut! Qu'il est charmant! Et quel séjour serait-ce que Paris sous un si beau climat!
Que c'est avec plaisir qu'aux moisSi fâcheux en France et si froids,On est contraint de chercher l'ombreDes orangers qu'en mille endroitsOn y voit, sans rang et sans nombre.Former des forêts et des bois.Là, jamais les plus grands hiversN'ont pu leur déclarer la guerre.Cet heureux coin de l'universLes a toujours beaux, toujours verts,Toujours fleuris en pleine terre.
Qu'ils nous ont donné de mépris pour les nôtres, dont les plus conservés et les mieux gardés ne doivent pas être, en comparaison, appelés des orangers!
Car ces petits nains contrefaits.Toujours tapis entre deux ais.Et contraints sous des casemates.Ne sont, à bien parler, que vraisEt misérables culs-de-jattes.
Nous ne pouvions terminer notre voyagé par un lieu qui nous laissât une idée plus agréable; aussi dès le moment ne songeâmes-nous plus qu'à retourner à Paris. Notre dévotion nous fit pourtant détourner un peu pour aller à la Sainte-Baume. C'est un lieu presque inaccessible, et qu'on ne peut voir sans effroi. C'est un antre dans le milieu d'un rocher escarpé, de plus de quatre-vingts toises de haut, fait assurément par miracle; car il est aisé de voir que les hommes
N'y peuvent avoir travaillé;Et l'on croit, avec apparence,Que les saints esprits ont tailléCe roc qu'avec tant de constanceLa sainte a si longtemps mouilléDes larmes de sa pénitence.Mais, si d'une adresse admirableL'ange a taillé ce roc divin,Le démon, cauteleux et fin,En a fait l'abord effroyable,Sachant bien que le pèlerinSe donnerait cent fois au diable,Et se damnerait en chemin.
Nous y montâmes cependant avec de la peine par une horrible pluie; et par la grâce de Dieu, sans murmurer un seul mot; mais nous n'y fûmes pas plus tôt arrivés, qu'il nous prit une extrême impatience d'en sortir, sans savoir pourquoi. Nous examinâmes donc assez brusquement la bizarrerie de cette demeure, et nous nous instruisîmes en un moment des religieux, de leur ordre, de leurs coutumes et de leur manière de traiter les passants; car ce sont eux qui les reçoivent et qui tiennent hôtellerie.
On n'y mange jamais de chair,On n'y donne que du pain d'orge,Et des œufs qu'on y vend bien cher.Les moines hideux ont de l'airDe gens qui sortent d'une forge.Enfin, ce lieu semble un enfer,Ou pour le moins un coupe-gorge,On ne peut être sans horreurDedans cette horrible demeureEt la faim, la soif et la peurNous en firent sortir sur l'heure.
Bien qu'il fût presque nuit, et qu'il fît le plus vilain temps du monde, nous aimâmes mieux hasarder de nous perdre dans les montagnes, que de demeurer à la Sainte-Baume. Les reliques qui sont à Saint-Maximin nous portèrent bonheur, et nous y firent arriver, avec l'aide d'un guide, sans nous être égarés; mais non pas sans être mouillés. Aussi le lendemain, la matinée s'étant passée entière en dévotion, c'est-à-dire à faire toucher des chapelets à quantité de corps saints, et à mettre d'assez grosses pièces dans les troncs, nous allâmes nous enivrer d'excellente blanchette de Négréaux, et de là coucher à Aix. C'est une capitale sans rivière, et dont tous les dehors sont fort désagréables; mais, en récompense, belle et assez bien bâtie, et de bonne chère. Orgon fut ensuite notre couchée, lieu célèbre pour tous les bons vins; et le jour d'après Avignon nous fit admirer la beauté de ses murailles. Madame de Castelane y était, à qui nous rendîmes visite aussitôt le même jour, qui fut le jour des Morts. Nous la trouvâmes chez elle en bonne compagnie. Elle n'était point, comme les autres veuves, dans les églises à prier Dieu.
Car bien qu'elle ait l'âme assez tendrePour tout ce qu'elle aurait chéri.On aurait peine à la surprendreSur le tombeau de son mari.
Avignon nous avait paru si beau, que nous voulûmes y demeurer deux jours pour l'examiner plus à loisir. Le soir, que nous prenions le frais sur les bords du Rhône par un beau clair de lune, nous rencontrâmes un homme qui se promenait, qui nous semblait avoir de l'air du sieur d'Assouci. Son manteau, qu'il portait sur le nez, empêchait qu'on ne le pût bien voir au visage. Dans cette incertitude, nous prîmes la liberté de l'accoster, et de lui demander:
«Est-ce vous, monsieur d'Assouci?—Oui, c'est moi, messieurs; me voici.N'ayant plus pour tout équipageQue mes vers, mon luth et mon page.Vous me voyez sur le pavéEn désordre, malpropre et sale;Aussi je me suis esquivéSans emporter paquet ni malle;Mais enfin me voilà sauvé,Car je suis en terre papale.»
Il avait effectivement avec lui le même page que nous lui avions vu lorsqu'il se sauva de Montpellier, et que l'obscurité nous avait empêché de discerner. Il nous prit envie de savoir au vrai ce que c'était que ce petit garçon, et quelle belle qualité l'obligeait à le mener avec lui; nous le questionnâmes donc assez malicieusement, lui disant:
«Ce petit page qui vous suit,Et qui derrière vous se glisse,Que sait-il? En quel exercice,En quel art l'avez-vous instruit?—Il sait tout, dit-il. S'il vous duit,Il est bien à votre service.»
Nous le remerciâmes lors bien civilement, ainsi que vous eussiez fait, et ne lui répondîmes autre chose
«Qu'adieu, bonsoir et bonne nuit.De votre page qui vous suit,Et qui derrière vous se glisse,Et de tout ce qu'il sait aussi,Grand merci, monsieur d'Assouci.D'un si bel offre de service,Monsieur d'Assouci, grand merci.»
Notre lettre finira par ce bel endroit. Quoiqu'elle soit écrite de Lyon, ce n'est pas que nous n'ayons encore à vous mander les beautés du Pont-Saint-Esprit, des vins de Coudrieux et de Côte-Rôtie; mais, en vérité, nous sommes si las d'écrire, que la plume nous tombe des mains, outre que nous voulons avoir de quoi vous entretenir, lorsque nous aurons le plaisir de vous revoir. Cependant,
Si nous allions tout tous déduire,Nous n'aurions plus rien à vous dira:Et vous saurez qu'il est plus douxDe causer buvant avec vous,Qu'en voyageant de vous écrira.Adieu, les deux frères nourrisAussi bien que gens de la ville,Que nous aimons plus que dix milleDes plus aimables de Paris.DATE.De Lyon, où l'on nous a ditQue le roi, par un rude édit,Avait fait défenses expresses,Expresses défenses à tous,De plus porter chausses suissesses.Cet édit, qui n'est rien pour nous,Vous réduit en grandes détresses,Grosses bedaines, grosses fesses:Car où diable vous mettrez-vous?ADRESSE.À messieurs les aînés Broussins.Chacun enseignera la rue:Car leur demeure est plus connueAu Marais que les Capucins.
VOYAGE
DE LANGUEDOC
et
DE PROVENCE
par
LEFRANC DE POMPIGNAN
———
à madame ***
Le 24 septembre 1740.
C'est donc très-sérieusement, madame, que vous demandez la relation de notre voyage. Vous la voulez même en prose et en vers. C'est un marché fait, dites-vous, nous ne saurions nous en dédire. Il faut bien vous en croire; mais croyez aussi que jamais parole ne fut plus légèrement engagée. Je suis sûr
Que tout homme sensé riraD'une entreprise si falotte!Que personne ne nous lira:Ou que celui qui le fera,À coup sûr très-fort s'ennuîra,Que vers et prose on sifflera;Et que sur cette preuve-làLe régiment de la calottePour ses voyageurs nous prendra.
Quoi qu'il en puisse arriver, le plus grand malheur serait de vous déplaire. Nous allons vous obéir de notre mieux. Mais gardez-nous au moins le secret. Un ouvrage fait pour vous ne doit être mauvais qu'incognito.
Comme ce n'est point ici un poème épique, nous commencerons modestement par Castelnaudary, et nous n'en dirons rien. Narbonne ayant été le premier objet de notre attention, sera aussi le premier article de notre itinéraire. N'y eût-il que ces anciennes inscriptions qu'a si fort respectées le temps, cette Narbonne méritait un peu plus d'égards que n'en ont eu les deux célèbres voyageurs.
Nous pouvons attester qu'il n'y plut ni n'y tonna pendant plus de quatre heures, et que jamais le ciel ne fut plus serein que lorsque nous en partîmes.
Mais vu le local enterréDe la cité primatiale,Nous croyons, tout considéré,Que quand la saison pluviale.Au milieu du champ labouréVernie la bouche à la cigale,Toutes les eaux ont conjuréD'environner, bon gré mal gré.La ville archiépiscopale:Ce qui rend ce lieu révéréUn cloaque beaucoup trop sale,De quoi Chapelle a murmuré;Mais d'un ton si peu mesuré,Qu'il en résulte grand scandale.Au point qu'un prébendier lettréDe l'église collégialeNous dit, d'un air très-assuré,Que ce voyage célébréN'était au fond qu'œuvre de balle.Et que Narbonne, qu'il ravale,Ne l'avait jamais admiré.
Le fait, madame, est vrai à la lettre; à telles enseignes que le docte prébendier se dessaisit en notre faveur, avec une joie extrême, de l'œuvre de ces messieurs, qui lui paraissent de très-mauvais plaisants. Ce n'est pas au reste le seul plaisir qu'il nous eût fait. Ce généreux inconnu nous avait mené au palais archiépiscopal, admirer les antiquités qu'on y a recueillies. Par son crédit, nous vîmes toute la maison, grande, noble, claire même en dépit de tout ce qui devrait la rendre obscure. Mais on a logé un peu haut le primat d'Occitanie. Nous avions ensuite suivi notre guide à la métropole, qui sera une fort belle église, quand il plaira à Dieu et aux États de faire finir la nef. Quant à ce tableau, si dénigré dans l'œuvre susdit, messieurs de Narbonne le regrettent tous les jours, malgré la copie que M. le duc d'Orléans leur en laissa libéralement, mais qu'ils trouvent fort médiocre, quoique le Lazare y soit peut-être aussi noir que dans l'original.
Nous reprîmes notre chemin, et parcourûmes gaiement les chaussées qui mènent à Béziers. Cette ville est pour ses habitants un lieu céleste, comme il est aisé d'en juger par un passage latin d'un de leurs auteurs, dont je vous fais grâce. La nuit nous ayant surpris avant d'y être arrivés, nous fûmes tentés d'y coucher.
Mais sachant par traditionQue dans cette agréable ville,Pour le sol de chaque saison,Très-prudemment chaque maisonA soin d'avoir un domicile.Et craignant pour mon compagnon,Qui pour moi n'était pas tranquille,Nous criâmes au postillonAu plus vite de faire gille.
Ce fut donc à Pézénas que nous allâmes chercher notre gîte. Il était tard quand nous y arrivâmes; les portes étaient fermées. Nous en fûmes si piqués que nous ne voulûmes plus y entrer quand on les ouvrit le lendemain matin. Mais que nous fûmes enchantés des dehors! Il n'en est point de plus riants ni de mieux cultivés. Quoique Pézénas n'ait pas de proverbe latin en sa faveur, au moins que je connaisse, sa situation vaut bien celle de Béziers. La chaussée qui commence après les casernes du roi, ne dura pas autant que nous aurions voulu. Elle aboutit à une route assez sauvage, qui nous conduisit à Vallemagne, lieu passablement digne de la curiosité des voyageurs.
Près d'une chaîne de rochersS'élève un monastère antique.De son église très-gothique,Deux tours, espèce de clochers,Ornent la façade rustique.
Les échos, s'il en est dans ce triste séjour,
D'aucun bruit n'y frappent l'oreille:Et leur troupe oisive sommeilleDans les cavernes d'alentour.
Dépêche, dis-je à un postillon de quatre-vingts ans qui changeait nos chevaux; l'horreur me gagne: quelle solitude! c'est la Thébaïde en raccourci. Allons, l'abbé, ni vous ni moi ne commerçons avec les anachorètes.—Eh! de par tous les diables, ce sont des bernardins, s'écria le maître de la poste, que nous ne croyions pas si près de nous. Or, vous saurez que ce bon homme pouvait faire la différence d'un anachorète et d'un bernardin; car il avait sur un vieux coffre, à côté de sa porte, quelques centaines de feuillets de la vie des Pères du désert, rongés de rats.—Si vous voulez dîner, ajouta-t-il, entrez, on vous fera, bonne chère.
Nos moines sont de bons vivants,L'un pour l'autre fort indulgents,Ne faisant rien qui les ennuie,Ayant leur cave bien garnie,Toujours reposés et contents,Visitant peu la sacristie;Mais quelquefois les jours de pluiePriant Dieu pour tuer le temps.
Il est vrai qu'ils avaient profité de cette matinée-là, qui était fort sombre et fort pluvieuse, pour dépêcher une grand'messe. Nous gagnâmes le cloître. Croiriez-vous, madame, qu'un cloître de solitaires fût une grotte enchantée? Tel est pourtant celui de l'abbaye de Vallemagne; je ne puis le comparer qu'à une décoration d'opéra. Il y a surtout une fontaine qui mériterait le pinceau de l'Arioste. Elle ressemble comme deux gouttes d'eau à la fontaine de l'Amour.
Sur ses colonnes, des feuillagesEntrelacés dans des berceaux,Forment un dôme de rameaux.Dont les délicieux ombragesFont goûter, dans des lieux si beaux,Le frais des plus sombres bocages.Sous cette voûte de cerceaux,La plus heureuse des naïadesRépand le cristal de ses eauxPar deux différentes cascades.Au pied de leur dernier bassin.On frère, garçon très-capable,Entouré de flacons de vin,Plaçait le buffet et la table.
Tout auprès, un dîner dont la suave odeur Aurait du plus mince mangeur
Provoqué la concupiscence,Tenu sur des fourneaux à son point de chaleur,Pour disparaître, attendait la présenceDe quatre bernardins qui s'ennuyaient au chœur.
Dans ce moment nous enviâmes presque le sort de ces pauvres religieux: nous nous regardions de cet air qui peint si bien tous les mouvements de l'âme. Chacun de nous appliquait ce qu'il voyait à sa vocation particulière, et nous nous devinions sans nous parier.