12 mai.—Dîné à la campagne chez Mayster à Rivarole. Ils louent un appartement au quatrième étage, et ils appellent cela être à la campagne, il est vrai que le voisinage du Casino fait que sur ce point les locations sont très recherchées.
12 mai.—Autre partie chez Cambiaso (Charles) qui loue le palais Spinosa de l'autre côté de la Poncevera; c'est un des plus beaux et des mieux situés.
13 mai.—Départ de Gênes à une heure après midi, arrivé à Novi à huit heures et demie; route très agréable dans cette saison, bordée de palais superbes et de sites délicieux.
14 mai.—Séjour à Novi, avec très mauvais temps.
15 mai.—Parti de Novi à cinq heures du matin, arrivé à Pavie à une heure et demie.
Les douaniers impériaux sont très rigoureux; ils ont visité ma voiture et mes bagages avec le plus grand détail; ils m'ont tenu à la porte une heure et demie avant de me laisser entrer, quand ils ont bien vu que je n'avais rien de suspect.
Un ambassadeur d'Espagne qui vient de passer, il y a deux jours, a subi la même cérémonie, sans égard pour sa dignité.
15 mai.—Dans Pavie, ce qu'il y a de plus remarquable, c'est l'université que l'Empereur Joseph II vient de rétablir avec une grande splendeur, en engageant la noblesse germanique à y envoyer ses enfants; belles salles, belles collections et surtout, professeurs éminents.
Le château des rois lombards annonce l'antiquité de la ville.
En sortant sur la route de Milan à 5 milles de la ville, à droite, se trouve la fameuse et imposante chartreuse fondée par Jean-Galeas Visconti, duc de Milan en 1396.
La façade gothique de l'église est ornée d'une foule de statues d'un effet grandiose, elle paraît cependant un peu trop basse pour sa largeur.
L'intérieur de l'église est d'une magnificence qui frappe au premier coup d'œil; et plus encore lorsqu'on examine les détails. Elle est construite sur les dessins du Dôme de Milan, mais elle est beaucoup plus claire; elle l'emporte encore par la richesse. L'autel du milieu et ceux des huit chapelles latérales sont en mosaïques de pierres précieuses. Le premier a coûté, dit-on, 900 mille livres; ce qui n'est croyable qu'après l'avoir vu.
Les Chartreux avaient des trésors immenses en calices et autres ustensiles d'église; l'empereur Joseph II, s'en est emparé et a renvoyé les moines chacun chez eux, en les relevant de leurs vœux de sa propre autorité et leur donnant à chacun 100 doppées de pension, ce qui fait 2,000 livres tournois et 4,000 à l'abbé.
À leur place, on a mis une vingtaine de moines de Cîteaux, auxquels on fait une pension convenable.
On voit dans la sacristie, un ouvrage ancien fort précieux: c'est une mosaïque faite avec des dents de chevaux marins, représentant l'histoire sainte en septante petits tableaux, dont chacun contient un sujet. C'est un travail d'une délicatesse inouïe, qui fait l'admiration des connaisseurs.
On dit que c'est le monastère le plus somptueux du monde.
Après une visite d'une heure et demie, je suis remonté dans ma chaise et je suis parti pour Milan.
16 mai 1788.—Ne trouvant pas de place à l'hôtel Impérial, je me suis logé aux Trois-Rois, où je suis bien.
17 mai.—Milan est bien changé et bien embelli depuis quelques années. L'empereur Joseph II ayant supprimé beaucoup de communautés religieuses, on a ouvert beaucoup de rues nouvelles, larges et fort belles. Le cours de la porta Rauza, ou porte Orientale, est une promenade publique pas encore achevée.
On en fait une autre sur la place des Chartreux, où concourent tous ceux qui n'ont pas d'équipages. Les dames et autres gens à carrosses viennent y faire un tour avant de se rendre au Corso.
Les beautés de Milan sont:
Le dôme, ouvrage immense qui ne sera jamais fini. Si le plan est complet un jour, ce sera d'un effet magnifique.
L'hôpital par sa grandeur, ses richesses et la manière dont il est administré, doit tenir un des premiers rangs parmi les institutions de ce genre.
Le cimetière appelé Fappone est curieux par la manière dont il est construit, ainsi que la grande église du milieu, en forme de croix grecque.
Le lazaret est immense; il est situé en dehors de la porte Orientale; il ne sert pas à grand'chose, mais il mérite d'être vu.
Le château est remarquable par ses fortifications; l'église Saint-Alexandre par ses richesses; il faut voir aussi la bibliothèque ambroisienne, le palais archiducal, le palais Beljoïoso, l'église Saint-Ambroise et autres.
Il y a de fort belles maisons de campagne aux environs entre autres celle de l'archiduc à Monza; la maison Busca à Castelago où il y a de très beaux jardins et des jeux d'eau que l'on compare à ceux de Frascati, mais qui ne les valent pas, à mon avis.
22 mai.—Jour de la Fête-Dieu, brillante procession à laquelle concourent tout le clergé séculier et régulier, une grande partie de la ville, les nobles, l'archiduc, l'archiduchesse et les dames; cette procession véritablement imposante se fait avec beaucoup de dignité et de respect.
25 mai.—Autre procession au château où tout le monde militaire assiste; elle était peu nombreuse aujourd'hui, les troupes étant presque toutes sur les champs de bataille de Hongrie.
25 mai.—Départ le jour même, dimanche à minuit, dans ma chaise, pour Casal et de Casal à Turin.
(Il fait un second séjour d'un mois à Turin, et pendant tout ce temps-là, il n'y a plus aucune note sur son cahier de touriste; mais, sur son livre de correspondance il est fait mention de quinze lettres écrites soit à son père, soit à Magneval pour les affaires de la maison, entre autres, la conclusion de l'affaire Cajoli.)
27 juin 1788.—Pris un voiturier à Turin pour me conduire dans le Piémont jusqu'à Nice, aux prix de 10 livres par jour et deux jours en sus pour le retour, à la condition de mettre au moins huit jours pour la tournée. (Il paraît qu'il n'y avait pas de maître de poste dans la direction qu'il voulait suivre.)
Passé à Raconnis, Pavillan, Saluces, Verzol, Castiglione, Busca, Mondovi et Coni, mis six jours à parcourir toute cette région.
1erjuillet.—Parti de Coni pour les montagnes, à trois heures après midi; couché à Limone.
2 juillet.—Passé le fameux col de Tende où le roi de Sardaigne a fait faire un chemin magnifique en adoucissant la pente autant que possible; comme cette route n'est pas praticable l'hiver à cause des neiges, on a projeté de percer la montagne; l'ouvrage est commencé...
3 juillet.—Arrivé à Nice à midi; cette ville n'a rien de remarquable, si ce n'est la douceur de son climat en hiver; il y a une belle allée d'arbres qui forme le cours où l'on se rassemble le soir; une terrasse au-dessus domine la mer. Le port est très petit. La marine du roi de Sardaigne s'abrite dans celui de Villafranca, assez voisin.
6 juillet.—Parti de Nice à trois heures du matin, passé le Var heureusement (en bateau), au bord duquel j'ai attendu plus d'une heure; arrivé à Grasse à dix heures, où j'ai passé la journée.
Vu Antibes, d'Antibes à Grasse, chemin épouvantable.
Grasse est mal distribuée, elle est composée de mauvaises rues bien sales. Les oliviers qui l'entourent forment un beau coup d'œil et un beau revenu; la récolte d'huile produit 2,000,000 en moyenne par année.
On tire aussi, dit-on, 500,000 livres des fleurs qu'on cultive dans les jardins pour la parfumerie.
(Il passe ensuite à Draguignan, aux Arcs, où il voit les familles Fédon et Dain, à Brignoles et à Toulon.)
18 juillet.—Je pars le soir pour Marseille, où je suis arrivé à six heures du matin avec beaucoup de poussière.
Là s'arrêtent les notes du voyage de touriste; il ne dit rien de son retour à Lyon.
Comme je l'ai dit en commençant, une grande partie de ses notes est relative aux affaires de commerce de la maison Jordan et à sa correspondance. Pour en donner une idée, je choisis quelques passages, les moins ennuyeux, qui peuvent rappeler les mœurs et usages de l'époque.
19 août 1787, de Turin.—Echantillons à demander, à Lyon, de satin pour broder, à la dernière mode, couleurs plutôt sombres; on préférerait un façonné ou moucheté pour le prince Joujoupouf.
25 août, de Turin.—M. de Bianchi m'a annoncé une demande de lettre de recommandation pour la maison, en faveur d'un seigneur de la Cour de ses amis.
1erseptembre, de Turin.—M. de Bianchi demande un satin moucheté dans le dessin de l'échantillon, en bleu et vert, pour habit, et deux paires de culottes pour lui; si l'on est obligé de faire fabriquer, il serait bien aise de voir plusieurs échantillons qui craignent moins que le lilas.
26 septembre 1787, de Turin.—Autre commission de M. de Bianchi d'un habit et de deux paires de culottes jaune et bleue, ou autres couleurs sombres, à petites mouches, pour broder, avec une aune de satin blanc pour gilet, qu'il fera broder ici.
13 janvier 1788.—Le duc de Fragnito le prie de demander pour lui, à Lyon, deux habits de printemps, velours à la Reine, couleurs à la mode, proportionnées à son âge, sept aunes de chaque pour habit, veste et culottes, et deux vestes brodées assorties, le toutad libitumet expédier à l'aise.
26 février, de Palerme.—Rien à faire en soie avec Palerme; si l'occasion se présente de travailler en banque, j'invite à le faire avec Caillol, Nicaud et Cie, associés en commandite avec S. M. S. et Cie, de Marseille.
Rien à faire en commission, ni avec les marchands qui ne valent rien, ni avec la noblesse, qui paie horriblement mal, et qui, par ce fait, a ruiné les détaillants palermitains.
29 février, de Messine.—La maison Jacques et Silvestre Loffreda est dirigée par Silvestre, qui est sur le point de quitter les affaires; il a acheté depuis deux ans un fief considérable de 150,000 écus de Sicile; en attendant, il exécute volontiers les commissions qu'on lui donnera de compte à demi, mais il n'exécute plus rien pour compte.
3 mars, de Messine.—Charles-Antoine Loffreda m'a promis des expéditions de soie pour notre maison; ce sont des gens fort aimables et très honnêtes.
D. Silvestre, leur cousin, m'a annoncé que par le courrier prochain il écrirait à la maison pour lui donner commission de trois robes de noce pour sa nièce, MllePicolo, qui doit se marier avec un signor cavaliere di Giovanni, des premières maisons de Messine. On s'en rapportera, dit-il, au goût de nos messieurs pour les couleurs et le prix, pourvu que ce soit à la dernière mode.
Ce D. Silvestre n'est pas Loffreda, mais Jacques Loffreda défunt, en lui donnant sa fille, l'a obligé à prendre son nom pour lui laisser son héritage.
17 mars, de Naples.—La princesse Ferolito ne s'est pas corrigée de son ancienne habitude d'être mauvaise payeuse, et surtout fort litigieuse, elle a cinq ou six procès sur les bras.
Le duc de Fragnito a été très satisfait de la commission du 13 janvier; il m'en aurait compté le montant, mais le change est si défavorable pour lui, qu'il veut attendre quelques semaines encore pour voir s'il ne se bonifiera pas; je lui ai dit qu'il était le maître. Que le change devienne meilleur ou non, il a promis de remettre la somme dans un mois; ce brave seigneur n'est pas bien riche, mais il mérite la plus entière confiance.
18 avril, de Florence.—J'écris à mon père en réponse à sa lettre du 4. Je lui dis que je ne sais rien de plus au sujet des robes de la commission de Loffreda, de Messine; que les robes de véritable gala se font toujours comme autrefois, avec paniers et longues queues; que comme aujourd'hui elles servent très peu, je serais d'avis de n'en faire ainsi qu'une, la plus belle, et de faire les autres suivant les dernières modes.
30 juin 1788, de Mondovi.—Le comte de Vozo est très estimé dans sa patrie et regardé comme un seigneur fort à son aise; on lui donne 20,000 livres de rentes, je crois que c'est gratuitement, mais je crois que 10,000 ne doivent pas lui manquer. Sa manufacture de drap lui prend des fonds, indépendamment de ceux qu'il a mis dans le commerce de Gervasio et Rossi.
Le comte Cordero di San Quiatino, associé de Ballio, est la première maison de Mondovi, et peut-être du Piémont; on la met en balance avec celle des frères Aignon, qu'on dit la plus riche de Turin; elle nous donne toute préférence.
Comme il inscrivait la date de toutes ses lettres et même quelquefois le sommaire, on peut juger de l'étendue de cette correspondance:
Ce qui fait à peu près une lettre tous les deux jours; chaque courrier, partant d'Italie une fois par semaine, emportait donc trois de ses lettres en moyenne.
Comme nous voyageons à petites journées, et que notre temps n'est pas compté, je demande au lecteur, avant de commencer un autre voyage de placer ici quelques souvenirs qui ont un intérêt historique.
Je ne sais rien sur la vie de mon grand-père Jordan jusqu'à son mariage en 1792 avec Catherine Dugas, fille unique de M. Jean-Baptiste Cognet-Dugas, seigneur de Chassagny.
Les deux familles Jordan et Dugas s'étaient réunies pour donner en dot à leurs enfants, Antoine-Henri Jordan et Catherine Dugas, la terre et le château de Sury-le-Comtal dans le département de la Loire, qu'ils avaient achetés ensemble de M. de Laffrasse de Sury, ancien seigneur de Sury, de Saint-Romain-le-Puy et autres lieux avant 1789.
M. de Laffrasse, ci-devant capitaine au régiment de Touraine, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, était alors auditeur de camp; il remplissait à Lyon les fonctions de procureur du Roi devant le Conseil de guerre.
Jean-Baptiste Cognet-Dugas, mon bisaïeul maternel, était né dans la première moitié du siècle dernier, quelques années avant la bataille de Fontenoy (1745), il est mort vers 1816, à l'âge de quatre-vingt-quatre ans. Quand je l'ai connu c'était un grand et beau vieillard complètement aveugle, ayant conservé la liberté de ses mouvements et toute son intelligence; car obligé d'avoir un guide et un soutien, il était toujours accompagné non par un domestique ou un infirmier, mais par son secrétaire, Berthet, qui lisait et écrivait ses lettres sous sa dictée. Il marchait s'appuyant sur son bras, et sur une canne à pomme d'ivoire, qui est encore conservée.
La révolution avait passé emportant les souvenirs des temps qui l'avait précédée, personne ne savait dans la famille (du moins personne ne nous en avait jamais parlé), d'une partie intéressante de sa vie; si je la sais, je le dois à une circonstance assez extraordinaire.
Ma mère conduite par les événements à séjourner à Francfort pendant deux années 1837 et 1838, avait étudié l'allemand; pour s'y perfectionner, elle s'était abonnée à une revue hebdomadaire plus ou moins semblable à nos journaux illustrés, qui parlent de tout, et d'autres choses encore.
Quelle fut sa surprise d'y trouver un jour, l'histoire de son grand-père Dugas, qui lui était tout à fait inconnue. Voici ce qu'elle apprit et ce qu'elle m'a raconté:
Jean-Baptiste Dugas ayant eu l'occasion d'aller à Zurich, ou y étant allé dans cette intention, avait étudié sérieusement la fabrication des rubans, et l'avait importée à Saint-Chamond, sa ville natale.
Ce fut vers la fin du règne du Louis XV, qu'il fonda la première fabrique de rubans sous le nom, je crois, de Dugas frères, qui s'est perpétuée dans la famille pendant plus d'un siècle, avec des années d'une prospérité inouïe, quelques inventaires se sont élevés jusqu'à 1,500,000 francs. Elle a fait la fortune de deux générations, de ses neveux et petits-neveux.
Elle a subsisté jusqu'en 1860 environ, son dernier représentant fut Camille, fils de Thomas Dugas, neveu de Dugas-Montbel, qui tous deux y étaient intéressés par l'héritage de leur père, Camille, frère de Jean-Baptiste.
C'est en souvenir de sa fortune faite à Saint-Chamond que Dugas-Montbel, le traducteur d'Homère, a légué sa bibliothèque à sa ville natale.
Dans sa jeunesse, Thomas Dugas avait voyagé pour la maison jusqu'en Russie; c'est de là qu'il avait rapporté les noms d'Osippe et Yvanna qu'il avait donnés à deux de ses enfants.
Une fois l'élan donné, d'autres imitèrent J.-B. Dugas; partie de Saint-Chamond au commencement de ce siècle, l'industrie des rubans s'est propagée dans tout le département de la Loire, et particulièrement à Saint-Etienne, où elle a fait la prospérité du pays.
Le fait de l'importation en France de la fabrication des rubans, par J.-B. Dugas, généralement oublié aujourd'hui, fut si bien constaté à son origine, que Louis XVI lui donna des lettres de noblesse à titre de récompense nationale.
Comme il n'eut qu'une fille de son mariage avec MlleBalas et que d'un second mariage avec MlleRoyer de la Batie il n'eut point d'enfant, ses lettres de noblesse tombèrent en quenouille et furent négligées.
Après avoir gagné une jolie fortune, il prit sa retraite à la campagne, non loin de Lyon, entre Givors et Mornant, au château de Chassagny, qu'il avait acheté de la famille Ravel de Montagny, vers 1785.
J.-B. Dugas, devint alors seigneur de Chassagny, jusqu'en 1789, comme l'avait été avant lui Louis Dumarest, échevin de Lyon en 1735 (ces renseignements sont tirés des anciens almanachs officiels de Lyon).
Le vieux château de Chassagny, de forme carrée, avec cour intérieure entourée de portiques, conserve encore l'aspect de son ancienne origine.
Il était ceint de fossés profonds, qui subsistent encore de trois côtés; on voit sur la façade de l'entrée principale, toutes les anciennes dispositions d'un pont-levis, remplacé par un pont fixe; c'est au premier étage, au-dessus de l'entrée que se trouve la chapelle.
On lit encore sur le couronnement de la porte, la date de 1570, avec cette inscription latine:Porta patens esto; nulli claudaris honesto, qu'on peut ainsi traduire: Sois porte ouverte à deux battants, ne te referme qu'aux méchants.
Aux deux angles de la façade principale, s'élèvent deux grosses tours rondes; dans celle du levant, au premier, se trouvait la bibliothèque; aux angles opposés, on voit encore les traces de deux tourelles en encorbellement.
L'orage de la révolution commençait à gronder; par prudence, J.-B. Dugas qui avait en 1789 perdu son titre de seigneur, fit démolir les tourelles et raser la partie supérieure des grandes tours, que l'on pouvait apercevoir de la route de Saint-Etienne.
Mais, si les tours de son château rasées à la hauteur du toit, passaient ainsi sous le niveau de l'égalité, sa réputation honorable, sa fortune et sa noblesse n'en attirèrent pas moins l'attention des niveleurs de l'époque.
On vint le chercher à Chassagny, pour le conduire comme suspect dans la prison de Saint-Chamond.
Fort heureusement pour lui la procédure fut longue, grâce peut-être à la reconnaissance secrète de quelques-uns de ses bons ouvriers, qui se trouvaient parmi les juges; car dans ce temps-là, comme toujours, bien des moutons peureux, dans la crainte d'être mangés, hurlaient avec les loups. Bref, plus heureux que beaucoup d'autres, il retrouva sa liberté le 9 thermidor (27 juillet 1994).
Quand le calme fut rétabli, Jean-Baptiste Dugas revint habiter modestement Chassagny. Il y passait toute l'année ayant souvent auprès de lui sa fille unique, MmeJordan et sa nombreuse famille.
En outre de la terre de Chassagny il avait de nombreux domaines à Tartara, à Saint-Maurice et ailleurs très paternellement administrés.
À Yzieux, près de l'église, une petite maison de campagne où est né son petit-fils Henri Jordan, a servi longtemps de retraite à ses vieux serviteurs.
Le jardin, qui existe encore sur le coteau, a été coupé par le chemin de fer.
Jean-Baptiste Dugas avait quatre frères et deux sœurs:
Camille Dugas, père de Thomas Dugas et de Dugas-Montbel;
Jacques Dugas du Villars, chef de la branche du Villars;
Jean Dugas-Vialis, chef de la branche Vialis;
Claude Dugas de la Boissony, père de Laurent, Victor, Camille, et de MmesGuigou et Bouchardier;
Jeanne Dugas (MmeRegnault), aïeule des Thiollière, Neyran, Chazotte, Grangier et Borel;
Josephine Dugas (MmeChaland), aïeule des Chaland et Finaz.
Au moment où Jean-Baptiste Dugas a quitté ce monde, le nombre de ses enfants, petits-enfants, neveux ou petits-neveux s'élevait à plus de cent cinquante. Dans ce moment où j'écris, la postérité du père de Jean-Baptiste Dugas s'élève à plus de sept cents personnes; s'il en était de même dans toute la France, on ne se plaindrait pas de la dépopulation.
Aussi depuis longtemps, à Saint-Chamond, le clan des Dugas est connu sous le nom de la grande famille.
Pendant que Jean-Baptiste Dugas était, dans les prisons de Saint-Chamond, incertain de son sort, des choses plus tristes encore se passaient à Lyon, dans la famille de sa fille.
Avec tous les Lyonnais elle avait supporté courageusement les dangers et les fatigues du siège de 1793.
Le chef de la maison, Henri Jordan, l'ancien échevin, avait été arrêté, condamné à mort, puis exécuté le 31 Janvier 1794, il avait alors 70 ans.
Le motif sommaire de sa condamnation, que j'ai lu dans un journal de l'époque conservé pendant longtemps au monument des Brotteaux, était simplement celui-ci:
Avoir contribué à la défense de la ville par une souscription de 1700 livres.
Si l'on n'avait pas trouvé ce motif, on en aurait inventé un autre, son âge ne pouvant pas le faire considérer comme belligérant.
Lorsque mon grand-père traversait gaîment le Rhône en 1787, en partant pour l'Italie, il ne prévoyait pas que son père le traverserait quelques années plus tard pour être massacré aux Brotteaux!
Il ne pouvait pas non plus penser, que lui-même, pour échapper aux persécutions qui suivirent le siège, traverserait le pont Morand avec sa jeune femme, déguisés tous deux en villageois, conduisant un âne, qui dans un de ses paniers portait leur fille aînée, Henriette, alors âgée de quelques mois.
Je ne peux jamais voir un tableau représentant la fuite en Egypte, sans penser à ce premier voyage de ma mère.
Tandis que la jeune MmeJordan trouvait une cordiale hospitalité à Givors, dans la famille Marcellin, parce qu'elle ne pouvait pas se sauver à Chassagny, chez son père, M. Dugas, alors détenu à Saint-Chamond, Antoine-Henri Jordan fut obligé de chercher auprès de ses correspondants, un refuge ignoré, dans les montagnes du Dauphiné.
Que les temps étaient changés depuis les joyeuses parties de campagne dans son voyage de 1787 et 1788.
Madame Jordan-Briasson, sa mère, veuve de l'échevin, a survécu longtemps à son mari; elle n'est morte qu'en 1813, au premier étage de sa maison, à l'angle de la place Tolozan et de la rue Puits-Gaillot. Elle m'a connu, mais pour dire toute la vérité je ne me la rappelle pas.
C'était une femme remarquable sous tous les rapports au moral et au physique. Par une loi d'atavisme assez générale, ses qualités aimables et sérieuses avaient été transmises, dit-on à la fille de son fils, Henriette Jordan.
Comme ses trois sœurs, elle avait achevé son éducation à Paris (chose rare pour l'époque et même encore aujourd'hui) chez son oncle Briasson, imprimeur distingué, qui faisait partie du consulat, ou Tribunal de commerce parisien.
Les portraits de M. Briasson en costume d'échevin, et de ses quatre filles en costumes allégoriques des quatre saisons, peints par Nonnotte, sont encore conservés dans la famille.
Pendant la Révolution, MmeJordan-Briasson avait reçu chez elle Monseigneur Daviau du Bois-de-Sansay, évêque de Vienne et d'Embrun, puis archevêque de Bordeaux, qui se cachait sous le nom de M. Fortuné, alors que les églises étaient fermées et les prêtres mis à mort.
Quand l'ordre fut rétabli par Napoléon Ier, Monseigneur Daviau fut replacé sur le siège de Bordeaux. De là, il écrivit plusieurs fois à MmeJordan-Briasson et faisant allusion à la bonne et généreuse hospitalité qu'il avait reçue, il signait toujours:L'Archevêque de Bordeaux, jadis Fortuné.
Par suite d'un accident survenu dans sa vieillesse, MmeJordan-Briasson marchait difficilement, s'appuyant sur une canne à trois pieds; elle ne sortait plus que pour aller à la messe à Saint-Pierre, dans une chaise à porteurs; c'est la dernière que l'on a vue circuler dans les rues de Lyon, transportant une personne de qualité, comme disaient nos aïeux.
Elle était propriétaire d'une ferme à la Guillotière, connue sous le nom dela Mouche. Là où se trouvent actuellement la gare des marchandises, le fort de la Vitriolerie et beaucoup d'autres constructions, il n'y avait encore en 1830 que des champs et des prés. Quelques années après, au moment du partage Jordan, cette ferme fut vendue à l'hectare comme terrain de culture; les acquéreurs l'ont revendue au mètre comme terrain à bâtir!
La gare de la Mouche et la rue de la Croix-Jordan rappellent par leurs noms cette ancienne origine.
Il existait au bout de cette rue, à l'embranchement des rues de Gerland et des Culattes, un petit espace triangulaire autrefois accessible à tous, dans une enceinte réservée, qui depuis quelques années a été réuni par des murs à la propriété voisine.
Sur cet emplacement s'élève une croix de pierre qui porte sur son piédestal l'inscription suivante gravée en creux:
«L'an de grâce 1810, le 5 du mois de septembre, Magdeleine Briasson, veuve de Henri Jordan, a rétabli ce monument consacré à la piété des fidèles par ses prédécesseurs.»
Cette croix existe encore, je l'ai vue et touchée aujourd'hui 6 février 1888, mais par suite de l'exhaussement du terrain tout autour, il ne m'a plus été possible de voir l'inscription que j'avais relevée moi-même sur place, il y a trente ans.
Les souvenirs s'oublient si vite, ou si souvent s'altèrent en vieillissant, qu'il m'a paru d'un intérêt historique local de préserver de l'oubli le nom de Jordan, nom éminemment lyonnais, qui déjà sur quelques mauvais plans de Lyon est remplacé par celui de Jourdan.
Sur la pente de la Croix-Rousse, il y a trente ans la rue Camille-Jordan avait été transformée en rue Camille-Jourdan.
J'en fis l'observation au service de la voirie;le lendemainl'erreur du peintre fut réparée sur l'ordre de l'ingénieur en chef Bonnet, fort empressé de conserver nos anciennes traditions, car tout en transformant merveilleusement nos vieux quartiers, il cherchait toujours à maintenir dans chacun d'eux les avantages anciens dont ils jouissaient; système éminemment moral et conservateur que l'on devrait toujours imiter dans l'administration d'une grande ville, pour l'améliorer, sans perturbation dans les intérêts respectables de ses habitants.
Je ne pense pas pouvoir mieux terminer ce chapitre sur mon grand-père qu'en rappelant l'inscription de Loyasse mise par ses enfants sur son tombeau:
Hic jacet in resurrectionem Æternam Antonius Henricus Jordan,qui firma in deum pietate, caritatein omnes et præscipuo veri amore insignis,anno septuagesimo secundo ætatissuæ die tertioJanuarii MDCCCXXXV obiit.Innocens manibus et mundo cordequi non accepit in vano animam suamnec juravit in dolo proximo suo.
Racontant des épisodes du voyage en Bretagne d'Alphée Aynard, 1788, et du voyage à Paris de Th.-A., 1815.
En suivant l'ordre des dates, le second voyage dont je vais parler est celui de mon père en Bretagne, à la fin du siècle dernier.
Si, comme celui de mon grand-père, Jordan, c'était un voyage d'affaires, ce n'était pas le moins du monde, en même temps, un voyage d'agrément.
À la suite du siège de Lyon, tous ceux qui avaient contribué à la défense étaient recherchés, et le plus souvent mis à mort, sans autre forme de procès.
Joseph Aynard, fabricant de draps, chef de la section de la rue Buisson, avait fait son devoir de bon citoyen; cela suffisait pour le désigner à la vengeance; c'est le seul motif invoqué dans les journaux de l'époque, pour justifier sa condamnation, que j'ai lue, formulée simplement en ces termes:
«Joseph Aynard, chef de la section de la rue Buisson, condamné à mort et exécuté sur la place des Terreaux, le 15 décembre 1793, 60 ans.»
Après sa mort, ses magasins et sa maison de campagne, la Bastero, à Sainte-Foy, avaient été saccagés et pillés. C'est à cette époque que furent volés les plats célèbres de Bernard de Palissy, qu'il avait rapportés de Paris, où ils les avait achetés lors de la vente mobilière du duc de Richelieu en 1788.
Ces objets, qui figurent aujourd'hui avec honneur dans nos musées, ont été rachetés de M. de Migieu, à Dijon, il y a 80 ans, sans que l'on sût alors quelle était leur origine (Rapport de Martin-d'Aussigny, 15 octobre 1859).
D'après les recherches de M. Amédée d'Avaize, le nom de la propriété la Bastero vient de Bernadin Bastero, turinois, naturalisé français en 1657.
Pour échapper aux poursuites dirigées contre les survivants de l'armée du général de Précy, deux des fils Aynard, Aubin et François, se sauvèrent à Paris, où ils furent arrêtés et mis en prison aux Bénédictins anglais, dans la rue Saint-Jacques (alors rue de l'Observatoire).
Ce fait résulte non seulement des récits que j'ai entendus dans ma jeunesse, mais il est constaté par Mmede Béarn, née Pauline de Tourzelle, dans son livre publié en 1833, sous le titre deSouvenirs de 40 ans.
Elle se trouvait dans la même prison avec sa mère, dame d'honneur de Mmela Dauphine. Elle raconte que de jeunes Lyonnais, MM. Aynard, avaient trouvé le moyen d'apporter une distraction à la tristesse des jeunes prisonnières en établissant une escarpolette.
Leur sœur, MmeAdélaïde Soret, avait aussi son mari dans cette prison. Agée de 23 ans seulement, mais avec une énergie égale à sa beauté, elle était partie courageusement toute seule pour Paris et avait fini par les découvrir. Dans ces visites, elle s'était liée avec Mllede Tourzelle, et leurs relations se sont continuées fort longtemps, car elles avaient commencé dans des circonstances qui ne s'oublient jamais.
Enfin, le 9 thermidor mit fin à leur captivité, et la maison de Joseph Aynard, de Lyon, reprit ses opérations sous la direction de trois de ses fils, Claude, François et Alphée.
Le quatrième, Aubin, d'un caractère ardent et aventureux, s'était embarqué avec le capitaine Surcouf pour faire la guerre aux Anglais. De là il est allé dans l'Amerique du Sud, où il s'est marié; il n'a plus donné de ses nouvelles depuis 1827.
Avant la Terreur, la maison Aynard avait fait des affaires importantes avec la Bretagne, il lui était dû des sommes assez fortes; on était à l'époque des guerres de Vendée; la correspondance et les envois d'argent étaient sinon impossibles, au moins très difficiles.
Il fut décidé qu'Alphée, le plus jeune des trois, ferait le voyage pour retirer ce qu'il pourrait de ces créances.
Mon père avait une grande activité, beaucoup de courage, une bonne santé, il accepta donc avec empressement cette périlleuse mission.
Il a dû faire ce voyage en 1798. Je n'ai jamais su l'époque bien précise; il en parlait souvent, mais jamais il n'en fixait la date; il devait avoir vingt ans à l'époque de son départ.
Ce voyage dura près d'un an et ne fut pas sans danger; car il se faisait dans un pays complètement bouleversé par la guerre; la Bretagne et la Vendée ayant résisté pendant plusieurs années à la tyrannie révolutionnaire.
Il n'y avait aucun autre moyen de transport que la poste, il partit donc dans un cabriolet jaune à deux roues, que l'on appelait encore une chaise.
À cette époque, le gouvernement de la République ajoutant le vol à la cruauté, voulait accaparer toute la monnaie; il avait ordonné sous peine de mort, de porter dans les caisses publiques toutes les valeurs d'or et d'argent; en échange, il donnait des assignats en papier qui furent bientôt déprécies et causèrent un désastre presque général dans toutes les fortunes, en donnant à des gens peu délicats le moyen de payer leurs dettes avec des valeurs fictives.
Alphée Aynard parcourut toutes les villes grandes et petites de la Bretagne, de la Vendée, de l'Anjou et de la Touraine et n'eut qu'à se louer de la loyauté des habitants, des Bretons surtout, qui tous, au péril de leur vie, avaient conservé de l'argent monnoyé pour payer leurs dettes; il put rapporter à peu près tout ce qui était dû à sa famille.
La seule aventure que je connaisse de ce voyage, mérite d'être racontée.
Au moment de son départ de Nantes pour revenir à Paris, on prévient mon père qu'une dame veut lui parler; il se rend aussitôt à l'adresse indiquée, chez Mmede Bec de Lièvre, appartenant à la première noblesse du pays.
On s'informe s'il est bien M. Aynard de Lyon, qui doit partir prochainement pour Paris. Sur son affirmation, Mmede Bec de Lièvre lui demande pardon de l'avoir dérangé, en ajoutant que ce n'était pas à un jeune homme de vingt ans qu'elle pouvait s'adresser pour le service dont elle avait besoin.
Mon père insiste pour connaître ce mystère; enfin, il apprend qu'il s'agit de conduire à Paris, pour une cause que j'ignore, Mllede Bec de Lièvre, jeune fille de dix-sept à dix-huit ans.
Il ne pouvait pas refuser une pareille mission.
Il avait une bonne voiture, beaucoup de bonne volonté et, ce qui ne gâte jamais rien, un extérieur et des manières agréables; les occasions étaient rares, en temps de révolution surtout, la nécessité passe avant les convenances; de plus, mon père était Lyonnais; par conséquent, royaliste fervent aux yeux de la noblesse de Vendée.
Bref, après beaucoup d'exclamations de la part de la mère et force protestations rassurantes du côté de mon père, sans faire elle-même d'objections, Mllede Bec de Lièvre monta dans la chaise de poste avec une femme de chambre.
Je ne connais pas les détails de ce voyage qui dura cinq ou six jours. Mon père conduisit cette jeune fille à Paris sans aucun accident et la remit à une de ses tantes, au faubourg Saint Germain.
Des années se passèrent, Mllede Bec de Lièvre est devenue la femme du maréchal de Bourmont, ministre de la guerre, sous Charles X, et chef de l'expédition qui fit la conquête d'Alger.
Les affaires de mon père le mettaient en relations directes avec le ministère de la guerre. Il eut l'occasion de revoir souvent Mmede Bourmont qui avait conservé pour lui beaucoup de reconnaissance.
J'ai rencontré moi-même M. de Bourmont et ses fils à Genève, en 1834, peu d'années après 1830, qui avait brisé leur fortune en renversant la branche aînée des Bourbons, j'ai pu constater que le souvenir laissé par la complaisance de mon père avait été conservé gracieusement par toute la famille de la Maréchale.
Voilà tout ce que je sais de ce voyage de Bretagne. J'ai vu encore la voiture élémentaire dans laquelle mon père l'avait fait, car c'est dans cette même chaise que j'ai fait mon premier voyage de Paris (qui justifie cette partie de mon épigraphe,quorum pars parva fui, puisque j'avais alors trois ans et demi).
Les Autrichiens étaient déjà venus à Lyon en 1814; ils menaçaient de revenir en 1815, et l'on supposait qu'ils n'y entreraient pas sans combat.
Ma mère, qui habitait le quai du Rhône, eut peur d'être exposée particulièrement aux dangers du siège; l'ennemi devait arriver par le Dauphiné; elle obtint de mon père de l'accompagner à Paris où l'appelaient ses affaires.
Nous partîmes donc tous les trois avec une femme de chambre qui me tenait sur ses genoux, dans la même chaise de poste qui avait ramené Mmede Bourmont de Nantes à Paris dix-sept ans auparavant.
Ce voyage est un de mes plus anciens souvenirs; nous étions au milieu de juin 1815, cette date est très précise. Je me rappelle parfaitement le mouvement de bascule qu'on imprimait à la voiture, lorsqu'à chaque relai on changeait les chevaux, sans nous faire descendre.
Je me rappelle encore qu'au départ, c'était notre domestique qui nous avait conduits en postilion, jusqu'au premier relai; il avait deux cocardes, une blanche et une tricolore, qu'il était obligé de mettre à son chapeau alternativement, suivant l'opinion des groupes ou des villages que nous traversions.
Quand on criait: «À bas la cocarde tricolore!» il la fourrait dans sa poche, et s'empressait de mettre la blanche; alors on le laissait passer; un peu plus loin, on criait: «À bas la cocarde blanche!» il s'empressait de faire l'échange afin de pouvoir marcher.
Ce qui prouve, qu'en politique, il y a soixante et treize ans, on n'était pas beaucoup plus d'accord qu'aujourd'hui dans notre pauvre France.
Depuis, en prenant des années, j'ai vu dans ma vie beaucoup de gens qui, pour avancer, faisaient comme notre postilion de 1815. Mais pour être juste, je dois dire aussi: de notre temps, nous avons vu beaucoup d'honnêtes gens qui, fort disposés à crier vive le roi! ont préféré s'arrêter, que de crier vive la ligue!
Pendant que nous étions en route, de Lyon à Paris, la guerre fut terminée par la bataille de Waterloo, le 18 juin.
Aussi les Autrichiens entrèrent à Lyon sans coup férir. L'occupation dura plus de deux mois, et coûta 3 millions au moins, tant à la ville qu'aux particuliers.
Un général autrichien avait pris ses quartiers à la Croix-Rousse, alors commune distincte de Lyon; le Maire était mon oncle Chevallier, le père du paysagiste de ce nom; il avait épousé la plus jeune des sœurs de mon père, Victoire Aynard.
Afin d'adoucir autant que possible ce que l'occupation étrangère pourrait avoir de trop dur pour les habitants, M. Chevallier se rendit auprès du général pour parlementer. Le général vit tout de suite qu'il avait affaire à un ancien militaire; il lui demanda quelles étaient ses campagnes et dans quelle arme il avait servi.
Le Maire de la Croix-Rousse était un ancien capitaine au 6erégiment de cuirassiers; il cita les différentes batailles où il s'était trouvé et les pays d'Autriche qu'il avait traversés.
Le général lui dit alors qu'il avait peut-être habité son château, dont il lui rappela le nom. Mon oncle, en effet, put lui parler de sa famille et des bons souvenirs qu'il en avait conservés.
Après lui avoir demandé son nom, et pris quelques renseignements, il le fit revenir et lui dit: «Capitaine Chevallier, vous vous êtes très bien conduit chez moi quand vous étiez vainqueur, nous nous conduirons très bien chez vous aujourd'hui que les rôles sont changés. Je vous en donne ma parole de soldat.
«Ayez soin que mes hommes ne manquent pas du nécessaire et les habitants n'auront pas à s'en plaindre.»
La promesse fut tenue, et les Croix-Roussiens profitèrent ainsi, sans le savoir, de la bonne conduite de leur Maire dans un temps où la fortune nous était meilleure.
Cette histoire est authentique; on trouvera peut-être que c'est une digression hors de propos; pour excuse, je peux dire que l'ayant rencontrée sur ma route, je m'y suis arrêté, profitant de ce que nous voyageons autrement qu'en chemin de fer; et pensant qu'il est toujours bon de conserver le souvenir de ce qui est bien.
Au moment où ces choses allaient se passer à la Croix-Rousse, nous arrivions à Paris après un voyage de cinq ou six jours; car bien que nous marchions aussi vite que les chevaux pouvaient nous emporter sur une mauvaise route, nous nous arrêtions toutes les nuits pour coucher dans les auberges, car notre chaise à deux roues ne ressemblait pas le moins du monde à un sleeping-car.
Paris ne ressemblait pas non plus à ce qu'il est aujourd'hui; la ligne du boulevard de la Magdeleine à la Bastille existait déjà depuis longtemps, mais elle n'avait pas du tout le même aspect; les premières constructions avaient été faites sur l'emplacement des anciens remparts ou boulevards fortifiés de l'enceinte de Louis XIV, c'est de là que vient leur nom. Les terres-pleins des bastions n'avaient pas été nivelés, et beaucoup de vieux arbres existaient encore; il en résultait une grande variété dans les perspectives.
Un grand nombre de maisons avaient des jardins avec grilles sur la voie publique; d'autres jardins étaient en terrasses à la hauteur du premier étage. À leur rencontre avec le boulevard, beaucoup de rues se terminaient par des pavillons arrondis d'une belle architecture; enfin chaque maison avait son cachet particulier, et pour se reconnaître on n'était pas obligé de se rappeler un numéro.
Même dans l'intérieur de Paris on trouvait de nombreux jardins ailleurs qu'au faubourg Saint-Germain, qui seul encore en conserve quelques-uns.
Nous n'étions pas logés à l'hôtel, mon oncle François avait pu nous recevoir chez lui.
Depuis sa sortie de prison, sa position avait bien changé; la maison Aynard qu'il représentait à Paris avait fait de belles affaires. Tandis que le commerce lyonnais souffrait beaucoup du blocus continental, la fabrication des fusils à Saint-Etienne et celle des draps de troupes à Lyon et ailleurs étaient sous le premier empire les seules industries prospères. L'empereur avait exigé la construction des deux grandes fabriques de Montluel et d'Ambérieux qui occupaient chacune plusieurs centaines d'ouvriers.
Bien que situé au premier étage l'appartement de mon oncle avait la jouissance d'un beau jardin en terrasse sur la rue Louis-le-Grand, près du boulevard et de la rue de la Paix.
Je me souviens que je couchais dans une chambre de plain-pied avec le jardin, et que les murs de cette chambre étaient entièrement couverts de grands tableaux à cadres dorés; il y en avait de même dans tout l'appartement; alors je ne pouvais pas trop juger s'ils étaient beaux; mais depuis j'ai toujours entendu dire qu'il y en avait pour plus d'un million et demi.
Cette collection était citée de 1820 à 1825 comme une des plus belles de Paris. Le Téniers etle Messager, de Terburg, deux perles de notre musée de Lyon, viennent de cette galerie; ont-ils été donnés, ou vendus? je l'ignore; mais s'ils ont été vendus, il y a plus de soixante ans, les prix d'alors, comparés à leur valeur actuelle, ne mettent pas une bien grande différence entre une vente et une donation.
Mon père avait retrouvé à Paris, dans l'intimité de son frère, un ancien camarade de collège, leur ami et celui des Jordan, M. Franchet d'Espéray, qui se trouvait déjà dans une haute position.
Accusé fort injustement, quoiqu'il en fut bien capable, d'avoir fait circuler clandestinement une bulle du pape, M. Franchet avait été mis en prison sous l'Empire. Là, pendant trois ans, il était resté séquestré de sa famille, mais en bonne compagnie; car il s'était lié avec le comte Alexis de Noailles, qui avait pu l'apprécier.
En 1814, M. Alexis de Noailles nommé commissaire extraordinaire à Lyon avait pris M. Franchet pour secrétaire intime; ils allèrent ensemble au congrès de Vienne, ce fut l'origine de sa fortune politique sous la Restauration, qui le conduisit jusqu'à la direction générale de la police du royaume.
Le nom de l'avenue de Noailles aux Brotteaux rappelle cette époque.
Ce n'est pas sans raison qu'en parlant de la fortune de M. Franchet j'ai ajouté le mot politique, car à l'inverse de qui se passe de nos jours, il a quitté le pouvoir sans y amasser des trésors.
On cite de lui un trait qui mérite de n'être pas oublié; au moment, ou par suite d'un changement de ministère, il quitta la direction générale de la police pour le conseil d'Etat, il porta lui-même au Roi le reste de la caisse des fonds secrets, qui dit-on s'élevait à plusieurs millions.
Certainement, bien des gens que je connais, auraient fait de même; mais beaucoup d'autres, que j'aime mieux ne pas connaître, auraient fait autrement.
Peu de jours après notre arrivée à Paris, la ville était en fête pour le retour de Louis XVIII. Je me rappelle très bien avoir vu le Roi recevoir les couronnes de fleurs que le peuple lui lançait du jardin des Tuileries sur un balcon du château entre le pavillon de Flore et le pavillon de l'horloge. Tout le monde était dans la joie; et la paix générale était acclamée avec un enthousiasme indescriptible.
Quinze ans plus tard en 1830, je fis mon second voyage à Paris, peu de jours après la révolution de juillet. Le même peuple de Paris, aussi mobile que les flots de la mer, dont il a le flux et le reflux, après trois jours d'émeute, renvoyait sans savoir pourquoi, les Bourbons qu'il acclamerait certainement aujourd'hui avec la même ardeur qu'en 1815, s'ils revenaient, comme alors, nous apporter l'ordre, la justice et la paix dont l'Europe entière a si grand besoin.
Ce deuxième voyage se fit en diligence car déjà sous la Restauration les routes, si mauvaises sous l'Empire, s'étaient considérablement améliorées.
De 1830 à 1852, j'ai fait plus de trente fois le trajet de Paris à Lyon, soit en diligence soit en malle de poste. En temps ordinaire la diligence mettait trois jours et trois nuits; dans la mauvaise saison on mettait souvent quatre jours.
La malle de poste ne mettait que quarante-deux heures, cela se comprend; au lieu de vingt voyageurs, il n'y en avait que quatre; les voitures étaient beaucoup plus légères que les diligences, et le nombre des chevaux presque le même.
Dans un chapitre spécial je donnerai la comparaison des moyens actuels de transport avec ceux d'autrefois.
Où l'on verra quatre personnes parcourant la Suisse dans une grande voiture, mais à petites journées en 1834.
En commençant ce nouveau chapitre, je dirai au lecteur que mon intention n'est pas de faire une description de l'Helvétie, dans une édition rétrospective du guide Joanne, mais uniquement de rappeler une des anciennes manières de voyager dans ce magnifique pays, qui perd beaucoup à être traversé à la vapeur et vu à vol d'oiseau.
Avant de nous mettre en route, il est dans l'ordre de faire connaître le personnel du voyage.
Il y a cinquante-quatre ans, ces voyageurs étaient: ma mère, mon frère, une de nos cousines et moi.
En parlant dans le chapitre II de ma bisaïeule, MmeJordan-Briasson, j'ai rappelé que dans la famille tous disaient, que sa petite-fille Henriette Jordan lui ressemblait beaucoup.
Comme elle, en effet, ma mère réunissait toutes les qualités qui font une femme bonne, aimable, sérieuse et distinguée.
Née en 1793, emportée par sa famille dans sa fuite en Dauphiné, après le siège de Lyon, son enfance s'était passée dans de tristes souvenirs.
Elle avait fait son éducation chez les dames Harent; après la dispersion des maisons religieuses, ces dames appartenant au meilleur monde, victimes elles-mêmes de la Révolution, avaient formé toute une génération de jeunes femmes, qui furent l'honneur de la cité et le bonheur de leurs familles.
En dehors de la maison de l'Hormat elle avait passé sa jeunesse à la campagne chez ses parents, à Chassagny et à Sury.
Ma mère s'était mariée jeune, à dix-huit ans.
Dire ce qu'elle a été pour ses enfants, l'amour, l'estime et le respect que ses enfants avaient pour elle, et la part toujours si vive qu'elle a dans mes plus douces souvenances, sans que les affections sérieuses et profondes que le ciel m'a données aient jamais pu me la faire oublier, serait sortir du cadre tracé pour ce récit; et plus que jamais, en pensant à ma mère, je dis: ma main ne peut écrire, qu'une bien faible partie de ce que mon cœur ressent.
En 1834, ma mère, à quarante et un ans, avait conservé toute la santé et toute l'agilité de sa jeunesse; car si dans mon enfance elle m'avait enseigné, sur ses cahiers et ses cartes des dames Harent, le français et la géographie qu'on n'apprenait pas alors au collège, quand je fus jeune homme, c'est avec elle encore, que je faisais mes premières courses à cheval, comme elle-même à la campagne avait chevauché avec son père.
Dans l'hiver de 1830, au premier grand bal où j'étais allé, chez le général Paultre de la Motte, bien des gens étaient loin de se douter que je faisais vis-à-vis à ma mère; elle avait alors trente-sept ans et moi dix-huit.
Mon frère Adolphe, plus jeune que moi de quatre ans, venait de terminer ses études, avec les plus grands succès, au Lycée de Lyon, dont il avait suivi les cours comme externe, ainsi que je l'avais fait moi-même.
Il avait un caractère aimable et sympathique, qui charmait encore plus que sa jolie figure, qui cependant n'était pas ordinaire. Comme tous, et plus que tous, je l'aimais beaucoup.
Je venais d'entrer dans la carrière des Ponts et Chaussées et après un hiver passé à Paris aux études spéciales qui suivent l'école Polytechnique, j'étais venu à Lyon en mission d'élève, sous la direction paternelle de l'ingénieur en chef Kermaingant, à l'école des Jordan et des Marinet, jeunes ingénieurs alors, mais déjà distingués.
Ma mère ne connaissait pas la Suisse, on voyageait si peu dans ce temps-là; elle désirait la connaître; mais elle tenait encore plus à nous donner une distraction instructive et salutaire. C'est elle qui eut l'idée de ce voyage, au moment des vacances qui commençaient alors invariablement au 1erseptembre.
Il lui fut facile d'obtenir pour moi le congé qui m'était nécessaire.
Pour un voyage un peu long il faut être en nombre pair, afin que personne ne soit exposé à rester seul.
Mon père ne pouvait pas nous accompagner; il était trop occupé de sa manufacture d'Ambérieux, et plus encore des premiers bateaux à vapeur de la Saône, dont son frère François et lui furent les premiers organisateurs; il fallait donc trouver une quatrième personne pour qui ce fût un plaisir, pour elle comme pour nous.
MmeSoret (Adélaïde Aynard), sœur aînée de mon père, dont j'ai déjà parlé au chapitre précédent, avait trois filles, aussi grandes et presque aussi bien douées que leur mère: Cléonice, Zoé et Zélie, leurs noms rappellent l'époque de leur naissance.
Cléonice, l'aînée, était à peu près de l'âge de ma mère; je crois même que la tante était plus jeune que la nièce. Ayant passé leur vie ensemble, leur intimité était celle de deux sœurs.
Cléonice n'était pas mariée, non plus que Zélie malgré son idéale et ravissante beauté, qui jamais ne sera surpassée.
J'avais trois ans quand elle en avait quinze; elle fut ma première institutrice, en me donnant mes premières leçons de lecture.
Zoé, la seconde, à plus de trente ans, s'était mariée à M. B...., qui, veuf d'un premier mariage, avait déjà plusieurs grandes filles.
Un oncle de mon père, ancien officier dans les gardes françaises, disait souvent dans le style de l'époque, qu'en voyant arriver dans un bal MmeSoret et ses filles, on croyait toujours voir la déesse Minerve entrant dans l'Olympe, avec un cortège de nymphes plus belles que Calypso.
Mais redescendons de ces hautes régions; le mari de ma tante était fabricant de velours; sous l'empire de Napoléon Ier, le commerce des soies allait très mal à Lyon; à la mort de M. Soret, sa femme se trouva complètement ruinée, précisément à l'âge où ses filles auraient pu se marier.
Bien loin de se décourager, MmeSoret retrouva toute l'énergie de sa jeunesse; avec le concours empressé de ses frères, elle réorganisa complètement le commerce de son mari, dans la grande maison Tolozan; ayant ses magasins sous la même clé que son appartement, à un premier étage sur la cour.
Après plusieurs années de travail et de privations noblement supportées, elle était parvenue à faire quelques économies.
Bien conseillée par le mari de sa fille, elle les plaça en actions de Terrenoire; c'était le bon moment! En peu de temps ses capitaux furent quintuplés. Elle se retira quelques années plus tard avec une jolie fortune.
Ce fut à notre cousine Cléonice que ma mère fit la proposition de venir avec nous. Elle voulut bien accepter, et nous fûmes ravis, car elle avait un charmant caractère, et même dans les jeunes, il eût été difficile de trouver une compagne de voyage plus accommodante.
Ma mère avait le jugement très bon; quoique rien de bien sérieux ne pût alors le faire supposer, elle craignait que les bateaux à vapeur de la Saône, invention toute nouvelle, ne donnassent pas tous les bénéfices que mon père en espérait, aussi tout en voulant nous faire un plaisir, elle désirait le faire de la manière la plus économique; elle ne voulait pas dépenser plus de 1,000 francs, en parcourant la Suisse pendant un mois. Aujourd'hui le problème serait difficile et presque impossible, en 1834 nous avons pu le réaliser.
Dans ce temps-là, c'était bien le cas de le dire, l'or était une chimère, car on n'en voyait presque point. Quand je fis changer un sac de 1,000 francs chez le changeur de la place des Terreaux, on me le fit payer 8 francs. Je n'avais jamais vu tant delouis d'orà la fois.
La Californie n'était pas encore exploitée.
Voici comment nous devions voyager: mon père avait une grande calèche assez légère, qui pouvait marcher avec un seul cheval; elle avait sièges devant et derrière, et quatre places dans l'intérieur. Nous emmenions avec nous un domestique qui devait monter derrière, lorsque mon frère ou moi serions sur le siège de devant.
Naturellement, nous ne devions aller qu'à petites journées, marchant toujours avec le même cheval.
Nous partîmes exactement le 1erseptembre, par un très beau temps, et nous arrivâmes le soir à Ambérieux, où nous avons couché à la manufacture de mon père, chez M. Chevret, qui en était le directeur.
Le lendemain matin, en repartant pour Nantua, nous n'avions plus le même coursier; le nouveau était beaucoup plus fort que le premier, qui n'aurait pas pu nous conduire dans les montagnes; c'était une attention imprévue de M. Chevret, qui connaissait parfaitement le pays.
Le second jour, nous avons couché à Bellegarde; c'était la première fois que je voyais la perte du Rhône et la Valserine. Simple élève de première année, je ne me doutais pas alors que dix-neuf ans après je viendrais comme ingénieur en chef établir un chemin de fer dans un pays si pittoresque et d'un accès si difficile.
Les chemins de fer étaient complètement inconnus en Suisse, et l'on peut même dire en France, car il n'y avait que celui de Saint-Etienne uniquement destiné au transport des charbons.
Cette première visite de Bellegarde a été ma première impression de voyage en pays de montagne et ne s'est jamais effacée.
Entre Bellegarde et le fort l'Écluse, il nous arriva une aventure: nous étions descendus de notre calèche pour admirer le paysage; Cléonice s'étant approchée trop près du bassin d'une cascade, son pied avait glissé; sa robe était bien relevée, mais dans sa chute, elle avait complètement mouillé le bas de ce vêtement intime qu'il est shocking de nommer et qu'il serait encore plus shocking de ne pas porter. Bref, il était nécessaire d'en changer; la chose n'était pas commode, sur une grande route et en rase campagne.
Le linge de nos dames était dans ce qu'on appelait alors une vache, grand coffre en cuir plat de plus d'un mètre carré, qui occupait toute l'impériale. Nous fûmes obligés de la décharger et de l'ouvrir à terre sur la route.
S'abritant tant bien que mal derrière un buisson, Cléonice, riant la première de son infortune, dut procéder à l'opération avec l'aide de ma mère, tandis que les hommes travaillaient au rechargement de la calèche.
Mais patatra! au moment le plus scabreux, nous entendons une diligence de Lyon qui arrivait, au grand galop, troubler la solitude si nécessaire dans cette circonstance délicate.
La route était à tout le monde, il n'y avait rien autre à faire que de nous ranger pour la laisser passer. Parmi les vingt personnes qui se trouvaient entassées dans cette voiture, quelques-unes peut-être nous ont reconnus; ils doivent en avoir ri comme nous, car notre accident n'avait absolument rien de tragique.
Malgré cet arrêt imprévu, nous pûmes arriver à Genève le soir. Nous avions mis trois jours pour venir de Lyon.
La ville de Genève ne ressemblait pas le moins du monde à ce qu'elle est aujourd'hui. Le chemin de fer de Lyon l'a complètement transformée. C'était alors une place forte de 25,000 habitants, fermée par des fossés et de hautes murailles, flanquées de bastions dans le système de Vauban.
On ne pouvait y entrer qu'en passant sur un pont-levis, et déposant à la porte un passeport qu'on ne vous rendait que le lendemain. La dernière maison de la ville, sur la rive droite du Rhône, en amont, était l'hôtel des Bergues, qui venait d'être récemment construit, ainsi que le pont du même nom sous la direction du général Dufour.
Le lendemain, après avoir employé toute la journée à visiter la ville, nous passâmes notre soirée avec la famille du maréchal de Bourmont, visite dont j'ai parlé au Chapitre III.
De Genève nous sommes allés à Lausanne, Vevey, Chillon, puis de Lauzanne à Payern, Fribourg, Berne et Interlaken.
Voici comment nous avions organisé nos journées: nous partions de bonne heure, vers huit heures du matin, après avoir pris à l'hôtel le petit déjeuner suisse, café au lait, beurre, miel et quelquefois des œufs.
Au milieu du jour, nous nous arrêtions pendant deux heures, dans un village ou hameau pour faire reposer notre cheval; nous nous promenions à pied, je dessinais et nous faisions, ordinairement en plein air, un léger repas avec des vivres emportés dans notre voiture.
En arrivant le soir, nous dînions à table d'hôte, ou autrement, suivant les circonstances, puis nous nous couchions de bonne heure dans deux chambres à deux lits.
Nous abandonnions à Antoine, notre domestique, le soin du cheval, de la voiture et de sa personne.
Notre objectif principal était l'Oberland. Arrivés à Interlaken, nous étions au point d'où nous devions rayonner; là nous fûmes obligés de modifier notre manière de voyager; notre cheval et notre voiture ne pouvaient plus nous servir; nous les avons envoyés nous attendre à Lucerne, par les voies carrossables, sans être bien certains qu'ils y arriveraient; car au départ, Antoine m'avait bien assuré qu'il avait souvent conduit des chevaux en France, mais qu'il ne pouvait pas répondre de ce qu'il saurait faire à l'étranger!
Malgré ce manque de confiance dans ses talents, nous lui souhaitâmes un bon voyage, en lui donnant un peu d'argent et une carte de visite sur laquelle nous avions écrit en grosses lettresNach Lucern, et le nom de l'hôtel où il devait aller nous attendre.
Nous passâmes quatre ou cinq jours à Interlaken, pour parcourir les environs, qui sont merveilleux.
Non contents de visiter ce que tout le monde peut voir, en prenant les petites voitures du pays, c'est-à-dire la vallée de Lauterbrun, la cascade du Staubach, le glacier du Grindelwald, etc., nos intrépides voyageuses acceptèrent de faire avec nous l'ascension du Faulhorn, qui était alors une course pénible réservée aux véritables touristes, et qui n'est pas encore des plus faciles aujourd'hui.
Monter sur un cheval était pour ma mère une chose ordinaire; mais pour Cléonice, grande, forte et bien moins expérimentée, c'était une autre affaire; enfin avec beaucoup de bonne volonté de sa part, beaucoup d'aide de la part des guides et de la nôtre, nous parvînmes à l'établir solidement en selle, et si bien, qu'une fois installée, il nous fut impossible de la faire descendre jusqu'à l'arrivée, même dans les passages un peu difficiles. Mon frère et moi nous étions à pied avec les guides.
Cette course, à partir d'Interlaken, demandait deux jours, car il fallait coucher sur le Faulhorn, pour jouir du lever et du coucher du soleil. Dans ce temps-là il n'y avait pas encore d'hôtel, car on ne pouvait pas désigner de ce nom, une simple cabane en bois, où l'on portait du pain une fois par semaine. On ne pouvait y coucher que très difficilement, surtout si les voyageurs étaient nombreux.
La hauteur du Faulhorn est de 2,680 mètres; nous montâmes au moins pendant quatre heures, par le plus beau temps et sans le moindre accident. Les chemins étaient mauvais, mais avec leurs guides nos amazones s'en tirèrent fort bien. La vue était si belle, si grandiose et pour nous si imprévue, que nous étions bien récompensés de nos efforts.
En arrivant au sommet, ma mère, s'appuyant sur mon épaule, sauta lestement en bas de son cheval, comme elle en avait l'habitude.
Mais pour Cléonice ce fut bien différent; si elle avait été de son temps une intrépide valseuse de Bernoise, il y avait plus de quinze ans que ce temps était passé; on fut obligé, pour la faire descendre, d'employer tous les procédés en usage pour le déchargement des objets précieux et fragiles; cela put se faire très heureusement, sans altérer le moins du monde sa bonne humeur habituelle.
En arrivant, notre premier soin fut d'organiser notre campement pour la nuit; car il ne s'agissait pas de choisir nos chambres, c'est tout au plus si l'on pouvait appeler des lits les espèces de caisses que l'on nous montra.
Cela fait, avant de penser à dîner, nous nous pressâmes d'aller voir le magnifique spectacle que nous étions venus chercher, et qui ne nous fit pas défaut, comme cela n'arrive que trop souvent dans ces hautes montagnes, séjour habituel des nuages.
En route, nous avions admiré déjà le splendide panorama des Alpes Bernoises, qui se déroulait derrière nous à mesure que nous montions; mais arrivés au sommet, nous ne pûmes pas contenir l'expression débordante de notre admiration.
Le temps avait été magnifique toute la journée. Le soleil couchant embrasait de ses feux la Jungfrau, blanche reine de ces montagnes, ainsi que les pointes aiguës du Finsteraarhorn, du Schreekhorn et du Vetterhorn, ses acolytes, qui tous s'élèvent à plus de 4,000 mètres de hauteur.
Cette grande ligne blanche dentelée, se détachant sans aucun nuage sur le ciel bleu, formait un admirable tableau, qui prenait une teinte rose à mesure que le soleil arrivait à l'horizon; c'était éblouissant de splendeur.
On dit que du Faulhorn, en regardant au couchant, du côté opposé à la chaîne des Alpes, on peut apercevoir quatorze lacs, avec de bons yeux ou de bonnes lunettes.
Les lacs de Thun et de Brienz étaient à nos pieds; quant aux autres, nous n'avons pas pu même essayer de les compter, car tout à coup se sont élevés des nuages sortant des vallées, qui ont inondé la vaste étendue des terres, devant nous et au-dessous, sans nous cacher le soleil toujours très brillant.
Il paraissait se coucher dans un immense océan, dont la surface moutonnée présentait des vagues énormes avec des crêtes resplendissantes de lumière; c'était un spectacle féerique et imprévu qui nous a laissé une impression ineffaçable.
Enfin quand le soleil eut disparu, que les monts eurent repris leur teinte uniformément blanche, nous nous aperçûmes que nous grelottions de froid, car nous étions dans la région des neiges, il était temps de rentrer, souper d'abord et nous coucher ensuite, car le lendemain le réveil était pressé.
Heureusement nous avions avec nous quelques provisions, car il y avait peu de chose à l'auberge pour assaisonner le pain dur que nous y avions trouvé.
Comme je l'ai dit, les lits avaient triste apparence; mais s'ils étaient durs, au moins ils étaient chauds. Il est vrai que nous nous étions couchés presque tout habillés, et que nous avions pour nous couvrir d'assez confortables édredons; c'est la seule fois de ma vie que je m'en suis servi avec plaisir.
Le lendemain matin, nous eûmes le spectacle inverse du lever du soleil, derrière la chaîne des Alpes, avec des effets fantastiques de lumière, chaque fois qu'une vallée blanche nouvelle était éclairée. Ce beau spectacle n'était pas cependant à comparer à celui que nous avions vu la veille, dont aucune description ne peut rendre compte.
Nous éprouvâmes presque autant de difficultés pour descendre, que nous en avions eues pour monter; bien que les guides ne lâchassent pas les chevaux, nos dames n'étaient pas rassurées en les voyant marcher aux bords des précipices, chose toujours plus effrayante à la descente qu'à la montée.