12 décembre.—Église Saint-Jean-Baptiste-des-Florentins, la rue Julia, église Sainte-Catherine-de-Sienne.
Place et palais Farnèse. Palais du cardinal, duc d'York.
13 décembre.—Autre visite à Saint-Pierre, monté sur le Dôme avec un jeune Anglais, Higginthon, fort aimable compagnon (grands détails sur l'église de Saint-Pierre).
14 décembre.—Vu le palais et la galerie Borghèse; après-dîner visité le palais Doria, nous en avons admiré rapidement les beautés, parce que nous étions chassés par la nuit qui s'avançait à grands pas, et nous avons promis de ne plus aller voir des peintures après-dîner, parce qu'ici on dîne à plus de deux heures et que la nuit vient trop tôt.
14 décembre.—Le soir s'arrange une partie pour aller à Tivoli à pied, entre M. Higginthon, deux autres Anglais et un Piémontais, ancien secrétaire de M. de Bianchi, à Bologne. J'arrive, on me la propose, je me laisse entraîner et j'accepte; j'écris le soir même quelques lignes à la hâte à MmeVionnet (sa sœur), par voie de Turin, pour lui annoncer ce voyage, et que je donnerai de mes nouvelles par le courrier suivant (c'est-à-dire dans huit jours).
15 décembre.—Je suis réveillé à sept heures du matin par un garçon cafetier, qui m'apporte de la part de mes compagnons de voyage une tasse de chocolat pour me donner du courage; je l'avale et je m'habille; cela fait, nous nous mettons en route comme des pèlerins. Nous partons à sept heures et demie et nous arrivons, avec beau temps, à Tivoli, à une heure après midi. La distance est de 18 milles de la porte dite Saint-Laurent et 3 milles pour la gagner de notre auberge. (Le mille romain est de 1,500 mètres.)
Au milieu du chemin nous nous arrêtons pour déjeuner, nous trouvons pour tout potage un plat de petits poissons frits de la veille, du pain et du vin médiocres; avec ça nous déjeunons gaîment et nous nous remettons en route.
À 13 milles de Rome, nous trouvons la Solfatare de Tivoli, canal qui conduit une eau bleue et sulfureuse, d'une odeur très forte; nous nous lavons les mains et le visage avec cette eau fort claire et fort limpide.
À 15 milles de Rome, nous passons une seconde fois sur le pont Lucano, le Tévérone, autrefois l'Arno, chanté par Horace; au-delà du pont est le tombeau de la famille Plautia, qui a servi de forteresse aux Goths lors de leur invasion.
Nous laissons la villa Adriana sur la droite; un quart d'heure avant Tivoli, nous trouvons l'ancien temple de Latone transformé en chapelle dédiée à la Vierge.
Tivoli autrefois Tibur, lieu de délices d'Horace et de Mécène, plus ancienne que Rome de 462 ans, est une ville mal pavée et mal bâtie, avec des rues étroites où il faut sans cesse monter et descendre, où l'on ne peut pas marcher, quand il pleut, tant le sol est glissant, comme nous l'éprouvons en arrivant avec la pluie.
Nous cherchons une auberge, on nous en indique une à droite, où l'on nous reçoit avec empressement; on nous montre nos lits, nous les trouvons mauvais et nos chambres pitoyables, nous nous empressons de sortir et nous finissons par tomber sur un gîte passable, qui nous paraît un palais.
Nous demandons à dîner, nous nous reposons, attendant pendant trois heures les provisions qu'on avait été obligé d'aller chercher ailleurs.
Quand nous sortîmes de table il était presque nuit, nous pûmes voir seulement la cascade et les forges que les eaux mettent en mouvement.
À côté de la cascade se trouvent le temple de Vesta très bien conservé et celui de la Sibylle qu'on dit fondé par Numa, second roi de Rome, pour la nymphe Egérie.
Nous rentrons et nous nous couchons de bonne heure.
16 décembre 1787.—Le matin du dimanche je vais à la messe avant jour, puis je vais réveiller mes compagnons qui me font perdre une heure parce qu'ils ont mal dormi. Après le déjeuner nous retournons voir la cascade, le temple de Vesta et la villa d'Est. Bâtie il y a deux cent trente ans par un cardinal d'Est, elle est aujourd'hui plus dégradée que beaucoup d'édifices romains. La vue est fort étendue et très belle; elle appartient au duc de Modène.
De là nous allons dans les débris de l'ancienne villa de Mécène, dont on ne voit plus que les murs et la grandeur des chambres, qui ont des voûtes d'une hardiesse étonnante; ces murs subsistent depuis dix-sept cents ans et paraissent devoir subsister longtemps encore.
On nous montre les ruines de la maison d'Horace et d'un temple d'Hercule; puis nous allons dîner pour repartir à midi.
Au lieu de retourner à Rome directement, on nous propose de voir Frascati; nous visitons la villa Adriana, par des chemins boueux et mauvais. Nous nous en tirons cependant parce que le temps s'était remis au beau.
Dans cette maison de plaisance de l'empereur Adrien, il n'y a plus que des ruines, mais de superbes ruines: un ancien amphithéâtre, un temple du dieu Canope (divinité égyptienne dont les prêtres passaient pour magiciens), le temple d'Apollon et la salle des Gardes fixèrent notre attention.
Nous cherchons le chemin de Frascati; en voulant couper court, contre mon avis, nous nous trompons de route, et nous sommes obligés de rejoindre le vrai chemin en passant à travers champs et fossés. Enfin nous arrivons à Frascati à six heures du soir en pleine nuit; ayant traversé la villa Braciani.
Nous cherchons une hôtellerie; on nous conduit d'abord dans un cabaret, ensuite dans une étable; enfin nous trouvons la bonne auberge où l'on nous offre trois lits pour six.
Nous nous arrangeons cependant, en faisant mettre des matelas par terre; nous nous couchons, mais nous dormons mal.
17 décembre 1787.—La villa Conti où je suis allé ce matin m'a fait grand plaisir; il y a de beaux jardins et des jeux d'eau fort agréables; mais ceux de la villa Aldobrandini dite Belvédère, appartenant au prince Paul Borghèse, sont encore supérieurs. On les fait jouer particulièrement pour les visiteurs étrangers; ils forment des effets merveilleux et des surprises de toute espèce.
Ce palais jouit d'une très belle vue; il est orné de belles peintures du cavalier d'Arpin.
Après dîner nous passons à Grotta-Ferrata, abbaye où nous admirons des fresques du Dominiquin.
En rentrant nous trouvons à 3 milles de Rome la fontaine d'Acquafelice, dont les eaux sont conduites dans la ville par des aqueducs magnifiques et très bien conservés.
19 décembre.—Revu Saint-Pierre avec un nouveau plaisir.
20 décembre.—Consistoire public au Vatican pour la réception d'un cardinal, cérémonie qui n'a d'intéressant que l'importance des gens qui la font, et les compliments qui se récitent en latin, que l'on n'entend guère.
Il y a cependant beaucoup d'étrangers, pour voir le Pape et les cardinaux en costume de gala.
La fonction ne consiste, autant que j'ai pu le voir, qu'à présenter le nouveau cardinal au Pape, auquel il baise les mains, la poitrine et le front; il va donner ensuite une accolade à ses confrères, et reçoit exhortation du Saint-Père sur ses devoirs et tout est dit.
21 décembre.—Vu le Capitole et la villa Albani; pour les détails je renvoie au livre de Vasi qui en parle assez bien; je dirai seulement que les tableaux du Capitole qui m'ont plu davantage sont la Fortune, du Guido, et celui de Moïse faisant sortir l'eau du rocher, de Luc Giordano.
La villa Albani passe pour la plus agréable des environs de Rome. (Aujourd'hui cette villa appartient à la famille Torlonia.)
22 décembre.—Nouvelle visite à Saint-Pierre, remonté dans la coupole pour jouir du magnifique coup d'œil intérieur et extérieur.
De là, visite, avec M. Emery (Suisse), du musée du Vatican. Vu les premiers chefs-d'œuvre de sculpture, l'Apollon du Belvédère, le Laocoon, l'Antinoüs et beaucoup d'autres... Vu le jardin du Belvédère, où se trouve la pomme de pin du mausolée d'Adrien, et le bassin où l'on voit un vaisseau dont les agrès sont formés par des jets d'eau.
23 décembre 1787.—Pluie le dimanche. Je suis allé, avec le signor Agostino, voir le chef-d'œuvre de Raphaël, le premier tableau de l'Univers: la Transfiguration de Notre-Seigneur qui se trouve à Saint-Pierre-in-Montorio sur le Janicule (aujourd'hui au Vatican, avec la Communion de saint Jérôme et la Vierge, de Foligno).
Je n'ai pas regretté ma course faite par le mauvais temps pour admirer avec le plus grand plaisir ce bel ouvrage.
J'ai vu en même temps au sommet de la montagne (le Janicule), la fontaine Pauline,aqua Paola, remarquable par l'abondance de ses eaux, qui viennent de 12 lieues, et la simple architecture de la façade.
De ce point, on a une des plus belles vues de Rome.
Passé à Sainte-Marie-in-Transtevere dans l'île du Tibre; monté au Quirinal, traversé la rue Pia pour arriver à la place dei Termini, où j'ai revu l'église de Sainte-Marie-de-la-Victoire.
24 décembre.—Vu la galerie Colonna, à laquelle on donne ici le premier rang pour la richesse et la beauté, comme on le donne à la galerie Borghèse pour le nombre et le prix des tableaux.
25 décembre, Noël.—Auguste cérémonie dans la basilique de Saint-Pierre, au Vatican. Le pape (Pie VI) chante une grand'messe solennelle, assisté du prince Doria, en qualité de diacre, et d'une grande quantité de cardinaux, prélats, etc.; belle et grande cérémonie où il y a beaucoup d'étrangers... J'ai été très content de cette majestueuse fonction où il y avait un concours immense.
Le temps était beau, le cours très brillant, le plus nombreux que j'eusse encore vu.
26 décembre.—Vu l'église de Saint-Jerôme-de-la-Charité (S. Geralomo della Carita), où se trouve le fameux tableau de la Communion de saint Jerôme, du Dominiquin, regardé comme un des quatre premiers de Rome (aujourd'hui au Vatican).
Le soir, ouverture du théâtre Alemberti, où il y a grande foule, le parterre et six rangs de loges étaient pleins. L'opéra et les ballets n'ont pas enlevé le suffrage du public. Ce théâtre, comme tous ceux de Rome, est en bois; l'entrée est désagréable, mais l'intérieur est beau.
Il n'y a point de femmes sur la scène, mais de jeunes éphèbes en costumes féminins, remplissant leurs rôles, après avoir été préparés dès l'enfance par une éducation physique appropriée, et quelques-uns font presque illusion. Les danseurs et danseuses fictives ont plu médiocrement.
27 décembre.—L'opéra d'Argentine a été supérieur, les ballets étaient assez bons.
5 janvier 1788.—Départ de Rome pour Naples avec M. Febvre, de la maison veuve Poujol et ses fils, d'Amiens, à qui, sur la recommandation de Torlonia (premier banquier de Rome, correspondant de la maison), j'ai donné une place dans ma chaise. (Ce Torlonia était probablement le grand-père du Maire de Rome, qui vient d'être destitué par Crispi pour sa lettre de félicitation au Pape Léon XIII à propos des fêtes jubilaires de 1888.)
Nous partons à dix heures par un temps médiocre, à la suite de trois jours de pluie, nous trouvons le chemin très mauvais pendant trois postes. La route étant devenue meilleure, la pluie revient. Le temps s'étant mis au beau, nous marchons toute la nuit et nous arrivons à Naples le 6 janvier à cinq heures du soir. (Durée du voyage trente-deux heures, on met aujourd'hui six heures.)
Mon domestique, Laforest, a couru la poste la plus grande partie du chemin (M. Febvre ayant pris sa place dans la chaise); il a été fatigué par les bottes qui sont trop fortes et trop dures, et particulièrement par les étriers qui étaient trop étroits. Il a eu, dans la route, de mauvais chevaux qui l'ont jeté par terre.
M. Febvre a fait quelques postes à cheval, ce que je n'ai pas pu faire, les bottes étant beaucoup trop grandes pour moi.
6 janvier 1788.—Nous voici à Naples; nous descendons chez MmeGaze, où j'avais chargé Détournes de nous arrêter deux chambres, il n'y en a point; nous allons chez M. Menricoffre pour le prier de nous renseigner; trois hôtels qu'il nous indique sont pleins, nous trouvons un appartement dont on nous demande 60 ducats qui valent 255 livres tournois! Enfin, nous revenons chez MmeGaze, où l'on nous loge, l'un dans la chambre du maître de la maison, l'autre dans celle d'un compatriote, en attendant mieux.
MmeGaze est une femme très obligeante, dont je suis fort content; elle a d'assez mauvais logements, c'est vrai; mais elle traite bien les étrangers, avec beaucoup d'attentions.
8 janvier.—Mardi soir, à l'Académie des Amis, société où l'on se réunit tous les jours pour la conversation et la partie, plus particulièrement, une fois par semaine, où il y a musique et bal. Ce jour-là, il y avait bal; les femmes du monde y vont, ainsi que les étrangers, avec des billets qu'on se procure facilement.
9 janvier.—Je change d'appartements; MmeGaze me transporte dans sa maison, sise à la Marinella, à l'extrémité de la ville, où elle me donne trois chambres très agréablement situées, où l'on jouit d'une vue magnifique.
11 janvier.—Parti pour Portici avec des Anglais; disposés à monter au Vésuve, qui était fort tranquille, mais empêchés par un vent violent.
Belle vue de Naples... Théâtre souterrain d'Herculanum... Le soir, Académie des Nobles dans le genre de celle des amis... musique. (Le 8 janvier, il avait écrit à Magneval une longue lettre pour lui annoncer son arrivée à Naples et ses impressions.)
12 janvier.—Lettre de Naples à son père, où il rend compte de sa réception par le duc de Pragnito, Rossi, Lignola et autres personnes auxquelles il est recommandé.
12 janvier.—Vu le tombeau de Virgile, c'est-à-dire l'inscription et les quatre murs, tout ce qui en reste. Très belle vue.
Vu le tombeau du fameux Sannazar, poète italien et latin, né à Naples, en 1458, d'origine éthiopienne, dans l'église.
13 Janvier.—Course à Portici, nous allons voir la lave de 1767, qui forme une montagne.
14 janvier 1788.—Vu la chapelle de la maison de Sangro, où sont les mausolées de la famille depuis 150 ans; on y admire des chefs-d'œuvre de sculpture.
15 janvier.—Voyage à Caserte avec un officier russe! grande et belle description de la villa royale. Aimable réception par le chevalier de Montalto, qui les conduit pour voir le nouveau pont qui amène les eaux à Caserte; mais au tiers du chemin, les chevaux loués ne veulent plus marcher; course remise à un autre jour.
14 janvier.—Lettre à son père pour le remercier de ce qu'il le laisse libre de faire le voyage de Sicile; il cherche une occasion et des compagnons convenables s'il y a lieu.
18 janvier.—Vu le musée de Portici et la ville de Pompéia, une journée. On voit au musée tout ce qui a été trouvé; non seulement à Pompéia, mais encore à Stabia et Herculanum; les premières, détruites par les cendres du Vésuve comme Pompéia, et la seconde, par la lave.
En examinant ce musée, on retrouve les usages des anciens Romains, par la nature des meubles dont ils se servaient... leurs balances sont tout à fait semblables aux nôtres... tous ces objets fort instructifs sont bien faits pour intéresser les connaisseurs et même ceux qui ne le sont pas.
Ce qui étonne le plus, ce sont leurs livres manuscrits, qui consistent en rouleaux de feuilles de papier. On en a trouvé des quantités considérables; avec une grande patience on parvient à les dérouler et à les mettre en état d'être lus; ils sont en grec pour la plupart.
La ville de Pompéia, dont il reste peut-être les trois quarts à découvrir, montre au naturel les habitations des anciens Romains; on voit la distribution de leurs appartements; jamais leurs fenêtres ne sont sur la rue, mais sur des cours intérieures, et même très élevées au-dessus du sol; ce qui dénote, dit-on, leur penchant à la jalousie.
(Description des ruines du temple d'Isis et de deux théâtres.)
19 janvier.—Voyage au Vésuve avec M. de Zybin et nos domestiques; nous allons en calèche suivant l'usage, jusqu'à Portici, à 5 milles de Naples. De là, on va d'ordinaire sur des mulets jusqu'au pied de la montagne, l'espace de 4 milles, et l'on fait à pied la montée rapide qui est environ d'un mille.
Nous faisons tout à pied pour ne pas être dupes des muletiers, qui ont l'impertinence de nous demander le triple du tarif ordinaire.
Le chemin n'est pas fort agréable; il est alternativement sablonneux et pierreux, peu cultivé; c'est pourtant ce qui produit le fameux vin de Lacryma Christi, dont il se fait très peu, et dont, cependant, il se vend beaucoup.
La plus grande partie du sol est recouverte par les laves de différentes époques, qu'il est impossible de travailler à cause de leur dureté.
Nous arrivons au pied du Vésuve, là où les mulets s'arrêtent; nous jouissons du superbe aspect de Naples et de tous ses environs qu'on domine en cet endroit, à peu près au tiers de la hauteur totale de la montagne.
Nous sommes désagréablement surpris par le brouillard, dans un chemin de pierres noires, qui roulent sous nos pieds; enfin, au bout de beaucoup de peine, nous arrivons au but de notre course, c'est-à-dire au bord du cratère.
Le brouillard nous empêche de voir le fond; nous sommes forcés de nous contenter de l'aspect des bords garnis de soufre et de bitume. Encore nous ne nous arrêtons guère, parce que le froid du brouillard et du vent faisait un contraste trop grand avec la chaleur gagnée en montant, et celle que nous avions sous nos pieds.
Nous redescendons par le même chemin, mais avec une facilité bien différente. Après avoir dîné au pied de la montagne, nous retournons à Portici et nous rentrons à Naples dans notre calèche.
Partis de Naples à onze heures du matin, de Portici à midi, nous avons mis une heure et demie pour arriver au pied de la montagne, une heure vingt-cinq pour y monter, vingt-cinq minutes pour redescendre, une demi-heure pour dîner, une heure dix pour retourner à Portici. Total quatre heures trois quarts pour aller de Portici au sommet du Vésuve et revenir. De Naples à Portici trois quarts d'heure.
20 janvier 1788.—Vu l'église du Dôme, à Naples, consacrée à l'Assomption de la Vierge... l'église des Prêtres de l'Oratoire dits Geronimini...
22 janvier.—Vu l'église des Chartreux ainsi que les fameux tableaux de Guido Reni, Spagnoletto, etc. Joui de la plus belle vue qui existe.
23 janvier.—Second voyage à Caserte; admiré le pont, aqueduc magnifique construit en sept années par le roi Charles; trois rangs d'arcades superposées joignant deux montagnes et conduisant les eaux qui abreuvent Caserte et Naples. Au dire des connaisseurs c'est un des plus beaux monuments de l'architecture moderne.
24 janvier.—Vu la grotte de Pausilippe; c'est un grand chemin creusé dans la montagne qui mène du côté de Pouzzoles; ce souterrain est assez large pour le passage de deux voitures. Il a plus d'un demi-mille sans compter les tranchées découvertes aux abords.
26 janvier.—Vu les églises de Sainte-Claire couvent des dames nobles... celle de Saint-Paul sur les ruines du temple de Castor et Pollux... celle des Pères Théâtins qui est superbe...
27 janvier.—Le cours de l'avenue de Tolède est très brillant (aujourd'hui rue de Rome). Cet après-midi, il était rempli de voitures de toute espèce; mais il y avait peu de canestres, ce sont des cabriolets découverts, où les seigneurs ou autres, se mettent cinq ou six pour aller au cours, masqués, et jeter des dragées dans les carrosses, aux fenêtres et sur les passants.
De là on va au festin à Saint-Charles, dont je me suis trouvé fort content; il y avait beaucoup de monde, on y danse peu, mais on se promène beaucoup; le théâtre est entièrement illuminé; la platée (le parterre) est élevée à la hauteur de la scène et à portée du premier rang de loges; on ne peut y entrer qu'en masque et en domino. (C'est tout à fait ce qui se passait à Paris aux bals de l'Opéra de 1830 à 1848.)
28 janvier.—Musique à l'église de Girolamini des Prêtres de Saint-Philippe-de-Néri toute illuminée; elle a lieu dans plusieurs églises de la ville où les religieux sont nobles; c'est ce qu'ils appellent le Carnovaletto.
29 janvier 1788.—Vu le lac d'Agnano et la grotte du Chien, dont j'ai fait faire l'expérience; de là à Pausilippe.
2 février.—Course à Pouzzoles; nous nous mettons quatre dans un biroche à deux chevaux pour aller dans cette ville ancienne, fort peu de chose maintenant; nous passons la grotte de Pausilippe; le chemin très beau sur le bord de la mer; on prend ordinairement un cicérone, qui se charge de payer la barque pour traverser le golfe de Baïa, et de toutes les étrennes qu'il faut donner, c'est le moyen le plus économique et le plus sûr de n'être pas dupé par les habitants de Pouzzoles qui sont d'assez mauvais drôles.
Ce qu'il y a de plus beau à Pouzzoles; c'est le temple de Sérapis dont on voit encore le plan et l'architecture; c'est un des plus beaux qui existent encore. L'autel où l'on égorgeait les victimes subsiste presque en entier; il était environné de petites chambres pour les prêtres; on voit encore les conduits de l'eau lustrale, l'endroit où ils mettaient la portion des victimes qui leur était destinée, un tiers pour eux, un tiers pour les assistants et un tiers pour la divinité, que l'on brûlait.
Nous nous embarquons et nous voyons les restes d'un pont que Caligula avait commencé pour joindre Pouzzoles à Baïa.
Débarqués au pied du Monte-Nuovo, ainsi nommé parce qu'il a été formé en une nuit par un tremblement de terre.
Nous avons vu le lac Lucrin célébré par Horace à cause de ses belles huîtres; puis le lac d'Averne, au-dessus duquel les oiseaux ne pouvaient pas voler par suite de ses exhalaisons sulfureuses. Aujourd'hui tout est changé, c'est un des plus riants de la province. Au bord de ce lac, est la grotte de la Sybille, assez bien conservée.
Presque au bout de cette grotte, une porte s'ouvre sur un long passage, au bout duquel on est obligé de se faire porter par des hommes du pays qui vont dans une eau boueuse qui leur monte jusqu'aux genoux; au-delà, se trouve une grande caverne dont l'obscurité et la noirceur des murs, à peine éclairés par la lueur des torches, fait croire qu'on est aux enfers.
Nous revenons au lac Lucrin; nous montons en barque en côtoyant le rivage; nous voyons la maison de campagne de Néron, nous descendons dans un grand bâtiment divisé en beaucoup de chambres, qu'on appelle ses bains, en assez mauvais état. Le souterrain qui conduit à la source minérale est bien conservé. Il y fait si chaud, qu'on est obligé de se déshabiller; sur-le-champ on est mouillé par la vapeur, l'eau est brûlante; on peut y faire cuire des œufs.
Pour la troisième fois, nous nous embarquons et nous arrivons à une bettola (cabaret) où nous mangeons du pain, du fromage et des harengs secs, mais nous y buvons du vin de Falerne, qui nous rappelle encore Horace. Cela fait, nous nous préparons à traverser l'Achéron dans la barque à Caron; nous passons dans un canal tranché dans le roc depuis deux ans, pour faire communiquer la mer avec le lac Acherontin, dit aujourd'hui Fusaro.
Le roi a fait élever au milieu, un petit casino pour rendez-vous de chasse; nous voyons le temple de Mercure avec son étonnant écho; les temples de Vénus et de Diane, avec leurs grands souterrains, armés de bas-reliefs médiocrement conservés. Pour la quatrième fois, nous nous embarquons pour revenir à Pouzzoles; la mer, calme le matin, était excessivement agitée, nous arrivons cependant sains et saufs et reprenons notre voiture pour Naples.
3 février 1788.—Grand cours de voitures dans la rue de Tolède avec peu de masques; à la nuit, festin très brillant où il y avait beaucoup de monde attiré par la mascarade de la princesse d'Avelline; la seule de cette année.
5 février.—Cours encore plus nombreux que celui de dimanche.
À Naples, il existe un usage pour les loyers, qui n'est pas ailleurs; les baux se passent pour une année seulement, le locataire peut quitter au bout de l'année, mais il peut rester si cela lui convient, sans augmentation de prix; le propriétaire ne peut le renvoyer qu'en cas de vente, ou s'il veut habiter lui-même son appartement.
À Naples la justice est désastreuse plus que partout ailleurs; les procès n'en finissent plus, et les dettes les plus claires ne sont pas payées s'il faut plaider. Si un débiteur vous dit ici: Je vous dois, mais je ne veux pas vous payer, il vaut mieux lui remettre la moitié de sa dette que de le faire assigner.
Qui veut se faire une idée de l'enfer doit aller à la Vicaria, lieux où sont réunis tous les tribunaux. Les jours d'audience les salles sont remplies de procureurs, et d'avocats dits paillettes; ils sont dix mille; ils ressemblent à des squelettes ambulants; on se presse, on se pousse, on se heurte pour solliciter les juges et les paillettes; on n'avance qu'à force de distribuer de l'argent à pleines mains.
On crie chez nous contre la justice, que dirait-on, si c'était comme à Naples.
Le musée dit Capo-di-Monte, renferme une des plus belles collections de tableaux que j'aie vue, etc.
6 février.—Il écrit de Naples à son ami Magneval pour le féliciter de son mariage. Lettre à son père en réponse à ses lettres du 18 et du 25 janvier reçues par le même courrier. J'ai vu M. Lalo, directeur de la poste aux chevaux, et le chevalier Ruscelli qui me donne une lettre pour son frère à Palerme; la princesse di Ferolito m'en donne aussi; je pars demain matin; je donnerai de mes nouvelles de Palerme, et je resterai quinze jours sans en avoir.
Laforest, mon domestique, prétend être convenu expressément de 50 sous de gage par jour pour le voyage, sans autre explication, c'est aussi comme cela qu'il me paraissait que c'était convenu.
Ci-joint une lettre pour la femme de Laforest.
Rossi et Ciem'ont compté 240 ducats sans règlement de change, parce qu'ils nous doivent en solde. Le change est bien favorable dans ce moment; ce serait peut-être une spéculation de faire tirer sur Lyon, aux rois, pour remettre un peu plus tard les fonds en soie à la récolte.—Envoi de mon certificat de vie.
9 février.—Je prépare mon départ, comptant m'embarquer le lendemain pour la Sicile, et je fais mes adieux à tout mon monde.
10 février.—Le lendemain, autre affaire: le vent a changé, il est au scirocco (vent du midi), il n'y a plus moyen de mettre à la voile; je vais me promener au-dessus des Chartreux, pour jouir de la belle vue de ce canton.
11 février 1788.—Je vais voir le magasin des porcelaines de la fabrique royale de Naples; il contient des figures de toutes sortes; on y conserve plusieurs antiquités, et particulièrement une Vénusalle belle chiappe, qui par plusieurs est mise au-dessus de la Vénus de Médicis de la galerie de Florence.
12 février.—Toujours même vent et même impatience. Écrit à MmeVionnet (sa sœur) une lettre que Lefévre a dû porter à Rome pour le prochain courrier; j'y annonce mon départ pour la Sicile.
13 février.—Enfin le vent change, je m'embarque à huit heures et demie; avant que les autres passagers soient arrivés, que le capitaine soit allé prendre les derniers ordres du major et autres retards, nous n'avons levé l'ancre et nous ne sommes partis qu'à onze heures du matin.
Nous sommes sortis très promptement du golfe, et à neuf heures du soir nous avions fait la moitié du chemin, tant le vent était fort et favorable; mais tout à coup il nous a manqué complètement, alors nous avons cheminé très lentement.
Au lieu d'arriver le quatorze comme nous comptions, nous ne nous sommes trouvés en vue de Palerme que le quinze, à la pointe du jour; avec le vent contraire nous avons été forcés de louvoyer.
Sur les neuf heures, l'air a fraîchi et nous a facilité l'entrée du golfe, et enfin du port, où nous avons jeté l'ancre à midi, après le voyage le plus agréable.
J'ai supporté passablement la mer; je n'ai souffert que le soir du premier jour; le second jour et surtout la matinée du troisième, je me suis très bien porté.
Notre capitaine Raty, gênois de nation, est un fort aimable homme, M. Lieutaut, mon compagnon de chambre, un fort bon garçon; nous avons eu pendant toute la traversée un temps doux et serein.
(Pour faire la traversée de Naples à Palerme ils avaient mis plus de cinquante heures par un beau temps. Aujourd'hui les bateaux à vapeur mettent quinze à seize heures par tous les temps.)
15 février.—Palerme est une belle ville, en plaine, environnée de très près par de hautes montagnes; elle se présente très bien quand on y arrive par mer et qu'on est près du môle.
Il y a deux superbes rues qui se croisent; et de la croisée de ces rues, qu'on appelle la place, on aperçoit les quatre portes de la ville.
Le climat de Palerme est très doux, parce que les montagnes le préservent des vents; mais pour la même raison, il est humide l'hiver.
Les choses les plus curieuses à voir sont: la promenade la Marina, sur le bord de la mer, rendez-vous de la société élégante; elle se termine par la Flora ou jardin public; le couvent de Saint-Martin; Sainte-Rosalie, et Bagheria où sont beaucoup de belles maisons de campagne.
Le Campo-Santo commencé par M. de Carraccoli, s'il est achevé suivant le projet, sera le plus beau d'Italie, il surpasserait de beaucoup celui de Pise.
Les plus belles églises sont Saint-Joseph, Saint-Dominique et la cathédrale (ou le Dôme) dédiée à Sainte-Rosalie, patronne des Palermitains, que l'on rebâtit actuellement sur un plan du chevalier Fuga.
Il laisse subsister dans la nouvelle église tout ce qui peut être conservé de la partie supérieure gothique, et fait rebâtir à neuf la partie inférieure à la moderne ce qui fait un très bel effet.
Il y a deux théâtres à Palerme; dans l'un on joue des opéras en temps ordinaire, et des oratorios pendant le carême.
L'autre théâtre est pour les farces.
La noblesse palermitaine est extrêmement affable, et reçoit très bien les étrangers; il y a beaucoup de très jolies femmes qui sont assez agréables, quoiqu'elles ne soient pas très spirituelles.
Les Capucins ont leur église et leur couvent à une distance d'un mille de la ville, en belle situation, avec un magnifique jardin où sont des citronniers et des orangers. Au-dessous de l'église est le cimetière où les corps sont conservés après avoir été desséchés; beaucoup de nobles s'y font enterrer.
23 février 1788.—Parti pour Saint-Martin, couvent de Bénédictins. Ces religieux sont fort riches et reçoivent très bien les étrangers qui viennent les visiter dans leur solitude. On dit qu'ils y sont obligés par les règles de leur fondation; dans tous les cas, ils s'acquittent de leur obligation d'une manière honorable. Ils leur donnent à dîner splendidement, et reçoivent à coucher tous ceux qui sont dans ce cas; les femmes ne sont pas admises. Ils ont fait bâtir dans un endroit très sauvage, un superbe palais au lieu même où était leur ancienne habitation.
La façade n'est qu'ébauchée, ainsi que les cours et les jardins; jusqu'à présent ils n'ont pensé qu'à l'intérieur le plus urgent.
On trouve en entrant un grand péristyle avec vingt-quatre colonnes et douze pilastres, un bassin de fontaine en marbre de Sicile fort beau, ainsi que le pavé en mosaïque.
Au fond, est une statue équestre de saint Martin, donnant à un pauvre la moitié de son manteau. Cette œuvre capitale, tout en marbre blanc, est considérée comme le chef-d'œuvre d'un sculpteur palermitain dont le nom m'est inconnu.
Un escalier à double rampe, tout en marbre, est véritablement étonnant; il ne cède en magnificence qu'à celui de Caserte; les plafonds sont peut-être plus beaux. Il s'élève jusqu'au second étage, à un autre vestibule, également revêtu de marbre avec colonne, etc... Au premier on trouve d'un côté le salon de l'abbé, vaste pièce très bien décorée, qui communique avec ses appartements, où sont des tableaux de prix entre autres un Raphaël, etc....
De l'autre côté se trouve le dortoir au fond duquel on aperçoit une belle fontaine de marbre....
Ces moines ont de l'eau en abondance dans tous les coins de leur maison. L'église est grande et d'une noble simplicité; on y voit six tableaux de Raphaël et une madone du Titien.
L'orgue est un des trois fameux d'Italie pour la force la justesse et la diversité des sons; nous l'avons entendu avec le plus grand plaisir; les deux autres sont à Catane et à Mantoue. Ils ont une bibliothèque bien choisie de 34,000 volumes, dans une salle qui peut en contenir 50,000. Il y a beaucoup d'anciens manuscrits et des éditions des premières épreuves de l'imprimerie.
Ils ont aussi beaucoup de médailles siciliennes.
En revenant nous avons vu beaucoup de belles maisons de campagne dans des situations magnifiques en vue de la ville et de la mer.
Je suis logé à Palerme chez Barotti, plus connu sous le nom de sa femme la Montagna; c'est la seule auberge passable et c'est beaucoup dire. On y est médiocrement, ou plutôt mal servi, et si mal nourri que des gens officieux nous engagent et nous obligent à dîner chez eux tous les jours, plutôt que de nous laisser manger à l'auberge. Pendant mon séjour à Palerme, je n'ai pas pu y dîner une fois.
Monsieur Vella m'a fait promettre, à mon arrivée, d'aller chez lui toutes les fois que je ne serais pas prié ailleurs, comme faisaient mes compatriotes Lieutaud et Pondrel, je n'ai pu y aller que deux fois.
25 février 1788.—Je suis allé ce matin me promener à Montréal, petite ville à 3 milles de Palerme; il n'y a de curieux que la vue qui est superbe et l'église des Bénédictins, très ancienne, du style gothique, aussi belle que les plus belles de Palerme; on y voit d'antiques mosaïques, dont une surtout est très renommée; elle représente le Père Éternel.
(Grande description de l'église et du monastère.)
26 février.—Je suis allé ce matin à cheval, avec le secrétaire de M. Gamelin, à la Bagheria; c'est un quartier à 10 milles de Palerme, où la plus grande partie des seigneurs ont leur maison de plaisance; on en distingue particulièrement deux:
Celle du prince de Palangonia, remarquable par le mauvais goût qui règne partout; le propriétaire s'est étudié à y placer ce qu'il y a de plus original et de plus bizarre en tout genre; il n'y a peut-être pas de palais où il y ait autant de statues, mais elles sont épouvantables: ce sont autant de monstres plus hideux les uns que les autres. Le susdit prince y a placé un argent prodigieux, qui aurait pu servir à décorer richement et raisonnablement trois ou quatre palais plus grands que le sien.
En sortant de cette villa, on est bien dédommagé, quand on entre dans celle du prince Valguamera, qui brille par sa noble simplicité. Une entrée majestueuse conduit dans une cour décorée de portiques dans le genre de la place Saint-Pierre de Rome; l'intérieur n'est pas chargé d'ornements, mais fort bien orné de peintures champêtres. La maison est entourée de belles terrasses, d'où l'on jouit d'une jolie vue qui s'embellit encore lorsqu'on monte à un pavillon construit sur une éminence en forme de pain de sucre, dominant tout le panorama des environs, qui comprend Palerme, la mer, Sainte-Rosalie et les montagnes.
Toute cette région est très vivante au mois de mai, temps où les nobles sont en villégiature.
27 février.—Parti de Palerme à une heure du matin, dans une esperonnade maltaise, conduite par sept braves marins, qui, aidés d'un très beau temps, m'ont amené à Messine en trente-quatre heures sans perdre de vue les côtes de Sicile par une mer presque toujours calme ou légèrement agitée par un vent favorable.
Le mont Etna, ou Gibel, montre sa tête au-dessus de toutes les autres montagnes; il est couvert de neige et la saison n'est pas bonne pour y monter; il ne jette point de feu, chose rare.
À gauche, j'ai laissé les îles Lipari, dont la dernière, Stromboli, vomit continuellement des flammes.
Le détroit de Messine, si fameux dans la poésie des anciens, ne m'a rien présenté d'effrayant; j'ai passé sous le phare et doublé le cap sans que la mer fût en courroux.
Si le village de Scylla n'existait pas sur la rive de Calabre, il n'y aurait plus aucune trace des vieux Charybde et Scylla.
En entrant dans le détroit, on aperçoit Messine qui, de loin, présente un aspect imposant, beaux restes de son ancienne grandeur; de près le spectacle change.
Le fort est considérable, mais la Marina, qui était autrefois bordée de magnifiques constructions à trois étages, ne présente plus qu'un triste tableau, résultat des tremblements de terre de 1783.
On démolit ce qui reste encore debout, de peur que les murs lézardés ne tombent eux-mêmes et ne causent de nouveaux accidents.
Dans l'intérieur de la ville, c'est encore plus affreux; on ne voit que des maisons à moitié détruites, qui rendent ce séjour encore plus horrible que je ne m'y attendais. La tristesse de cette ville dépasse les descriptions que j'avais entendues; à peine quelques bâtiments ont été épargnés ou reconstruits.
Le plus grand nombre des Messinois se sont établis dans des cabanes de bois, qui annoncent la misère et la crainte. En marchant dans les nouveaux quartiers, on se croirait dans un village de Savoie des plus tristes et des plus sauvages.
À toutes les portes de la ville on voit de ces constructions misérables, dans lesquelles se sont réfugiés les habitants de cette fameuse Messine, qui comptait plus de 30,000 âmes.
M. de Chapeau-Rouge m'a dit qu'il avait péri plus de 900 personnes dans ce dernier cataclysme.
(Cette déclaration est bien différente de celle du guide Joanne (1879), où l'on trouve cette phrase: «Messine a été ravagée plusieurs fois par les tremblements de terre, celui de 1783 fit périr 40,000 personnes.» Cela s'applique probablement à toute la région.)
1ermars 1788.—Je suis resté trois jours à Messine, et je ne vois rien autre chose à signaler que le port, un des plus sûrs et des plus vastes de la Méditerranée, la situation qui est charmante et le fort qui peut contenir 1,000 pièces de canon.
Il n'y a pas d'autre spectacle qu'un théâtre de marionnettes assez plaisant; on dit qu'en carnaval on s'y est fort amusé!
Dans ce moment, la société y manque entièrement; l'éloignement des habitations empêche les Messinois de se voir; ils sont séparés par la ville entière qui est en ruine. Ils habitent, comme je l'ai dit, des baraques en dehors des portes, et ne peuvent pas les élever au-dessus du rez-de-chaussée, l'intention du gouvernement étant qu'on rebâtisse Messine dans ses anciens murs.
Autrefois la Marina ou le port était le rendez-vous des voitures, il y en avait à peine vingt dimanche et le temps était beau. (Aujourd'hui Messine est reconstruite entièrement à neuf.)
4 mars.—Ayant été content de mes sept marins maltais, je les ai arrêtés de nouveau pour me ramener à Naples dans leur esperonnade, en passant par Reggio.
Nous partons à neuf heures du matin et nous traversons le détroit en deux heures. Cette ancienne ville a été si complètement détruite par le tremblement de terre de 1783, que l'on s'est décidé à tout raser pour faire une ville neuve sur le plan de Turin, mais ce plan ne s'exécutera pas de sitôt, faute d'argent.
En attendant, les riches habitants se sont retirés dans leur terre, et d'autres ont bâti de fort jolies baraques en dehors de la ville.
Les pauvres se sont logés comme ils ont pu, c'est-à-dire fort mal, car la misère est encore plus grande à Reggio qu'à Messine.
On y compte 12,000 habitants. (On en compte 35,000 aujourd'hui dans la nouvelle ville, 1888.)
Le pays produit des soies, des limons et de l'essence de bergamotte.
Après avoir dîné chez M. Cimino, je voulais partir, mais le temps était orageux; il n'était pas prudent de passer le Phare pendant la nuit. (Le Phare est un des noms du détroit de Messine.)
Il fallut donc rester, ce qui m'a permis de bien voir la ville qu'on commence à rebâtir, ainsi que les environs.
La situation de Reggio est des plus agréables, la vue est charmante.
Elle s'étend sur le Phare, Messine, le mont Gibel et une grande partie de la Sicile. Sans les tremblements de terre, ce serait un délicieux séjour. La chaleur de l'été est tempérée par les courants d'air du détroit.
Deux légers tremblements de terre, le 29 janvier et avant-hier 2 mars, ont été ressentis de même qu'à Messine; étant à la campagne, je ne m'en suis pas aperçu.
5 mars 1788.—Nous quittons Reggio à cinq heures du matin, par un temps couvert, nous passons en vue de Messine, nous traversons le Phare, nous étions en dehors du détroit à dix heures.
Comme il faisait du vent et que la mer était grosse, j'ai pu observer les courants qui rendent ce passage difficile dans les gros temps; mais pourtant pas autant qu'on le dit, il n'y a rien à craindre pour de bons pilotes.
Nous avons passé devant Scylla, ville qui a souffert aussi beaucoup des secousses de 1783, qui lui ont fait perdre un tiers de ses habitants. Bagnera de même.
Là, des montagnes se sont écroulées, des fleuves out disparu; ailleurs, des lacs se sont formés, sur toute la côte de Calabre, on voit des traces de cet affreux cataclysme.
Le temps étant toujours sombre, et la mer forte, à la tombée de la nuit, nous avons pris terre à Tropea. Cette ville, à la cime d'un rocher fort escarpé, se trouve bien délabrée; il y a plusieurs couvents et peu d'habitants.
6 et 7 mars.—Le vent contraire ayant continué, nous n'avons pas pu partir. Je suis réduit à faire de grandes promenades pour me désennuyer. J'ai parcouru le pays aux environs; il est bien cultivé, quoique les habitants paraissent fort misérables.
Le vent d'ouest est fort et la mer toujours grosse, ce qui me donne peu d'espoir de quitter cette côte, même demain samedi.
Une autre barque venant de Messine, se trouve dans le même cas; il y a dedans un moine et un chanoine, qui ne me paraissent pas d'une grande ressource.
Je mange, je lis, j'écris, je dors dans mon esperonnade, que mes matelots ont tirée sur la rive, comme si j'étais à l'auberge. Malgré ça, j'attends avec impatience le changement de temps pour m'en aller, quoique la végétation soit de deux mois en avance sur notre climat lyonnais.
8 mars 1788.—Même histoire que les jours précédents; le vent qui était à la traverse a bien voulu changer, mais pas en bien; un sirocco très violent ne nous invite pas à partir.
Le soir, il arrive une autre esperonnade contenant un noble sicilien et son domestique; ils font pause à côté de nous.
9 mars.—Dimanche même vent; temps nébuleux, marée haute; de sorte que notre séjour est encore prolongé; je vais me promener avec les ecclésiastiques siciliens, mais j'aimerais mieux m'en aller.
Pour me distraire, je vois fabriquer les fameuses couvertures de coton dites de Naples; elles se font toutes à Tropea, ou dans les environs. Il y a des métiers dans toutes les maisons; les plus belles se font dans la ville, elles sont chères même sur les lieux; le bénéfice des marchands qui les exportent se fait sur la largeur; ici, elles ont toutes cinq largeurs, celles qu'on vend en France n'en ont que quatre.
10 mars.—Enfin! le temps paraissant convenable, nous nous embarquons: les prêtres en font autant; quant au baron palermitain, il attend des compagnons de route.
Nous partons à trois heures du matin; avec l'intention de couper droit, mes conducteurs s'éloignent du rivage et rament pendant cinq heures; mais tout à coup le vent devient contraire, et nous force de revenir sur nos pas, en mettant à la voile; nous rabattons ainsi sur Rochetta, petite ville située à 12 milles seulement de Tropea, d'où nous étions partis. Nous y débarquons à midi; le moine et le chanoine siciliens ont disparu.
Rochetta est entièrement renversée par le tremblement de terre.
La maison Pignatelli-Monteleone, qui possède ce fief, a fait reconstruire quelques baraques pour loger une partie des habitants.
Je trouve là, un Français, M. Cauvin de Marseille, agent du duc de Monteleone, qui me fait entrer chez lui comme compatriote et m'offre à dîner.
À sept heures du soir, le ciel étant serein et le vent frais, nous repartons à la voile; la nuit a été fort belle et nous avons bien marché jusqu'à deux heures du matin. Alors le vent cesse, mes matelots prennent la rame, pendant quelque temps. Ils marchent alternativement à la rame et à la voile.
Sur les dix heures, le vent toujours favorable devient tellement fort, qu'il soulève prodigieusement la mer, et que pendant deux heures, nous sommes toujours inondés au point que nous étions complètement mouillés; les matelots étaient sans cesse occupés à enlever, avec des éponges et même avec des seaux, l'eau qui remplissait la barque.
À midi l'orage ayant cessé et nous étant rapprochés de la côte, nous avons continué fort heureusement notre route. Nous avons retrouvé nos compagnons, les prêtres siciliens, qui, ayant suivi le rivage, se reposaient à Belvédère, d'où nous sommes venus ensemble jusqu'à Cirelle, où nous devons passer la nuit sans savoir si nous en partirons demain.
La ville de Cirelle était située autrefois sur une montagne très élevée; il en reste à peine quelque murs épargnés par le fléau.
12 mars 1788.—Après avoir dormi dans la rade de Cirelle, nous en partons à sept heures du matin; nous traversons le golfe de Policastro, nous avons eu bon vent pendant une heure, mais la mer devient grosse, et à force de rames nous arrivons à cinq heures du soir dans une petite rade, au milieu des rochers, où nous mettons pied à terre, nos marins ayant grand besoin de repos, après avoir ramé toute la journée par un temps chaud et lourd; le vent du midi ayant assez de force pour échauffer l'atmosphère, mais pas assez pour nous pousser.
Dans la nuit le temps change, se met à la traverse qui nous amène une pluie abondante; elle cesse à deux reprises le matin; à peine nous disposions-nous à partir, qu'elle reprend encore; cependant à sept heures et demie nous partons en quittant cette rade, nommée Linfreschi.
Mais à peine avons-nous fait un mille, que nos matelots, effrayés par des vagues menaçantes et un nuage énorme que poussait vers nous le vent contraire, sont obligés de virer de bord; nous vîmes alors le plus bel arc-en-ciel que j'ai vu de ma vie; le demi-cercle était complet et ses couleurs des plus vives.
La barque des Siciliens qui nous suivait imite notre manœuvre, et nous rentrons avec ensemble dans la rade de Linfreschi que nous venions de quitter.
Nous sommes réduits à passer la journée et la nuit dans ce beau port de mer, d'où il n'y a pas moyen de sortir pour se promener sur des rochers à pic entourés d'affreux précipices. Il n'y a qu'une maison de paysan où nous trouvons des œufs pour tout potage.
14 mars.—Le lendemain matin, à sept heures, nous nous acheminons du côté de Naples; après avoir ramé l'espace de 12 milles; un vent de sirocco bien désiré nous fait tendre nos voiles, et souffle dedans avec tant de force qu'il nous amène à Naples le soir même, avec une rapidité incroyable et surtout inaccoutumée.
Nous entrons dans la rade à neuf heures du soir, après avoir franchi 150 milles. Mais nouveau contre-temps! personne n'entre par mer dans Naples pendant la nuit; nous voilà donc forcés de jeter l'ancre encore une fois, et de passer encore une nuit dans la barque.
15 mars.—L'inspecteur de la santé nous fait attendre toute la matinée; enfin à onze heures nous mettons le pied sur la terre ferme, après un voyage assez long et assez mouvementé.
Je revois Naples avec un sensible plaisir, et je trouve avec une joie encore plus grande de bonnes nouvelles de ma famille qui s'y étaient accumulées. (Depuis le 13 février, jour de son départ pour Païenne, il avait pensé que son voyage de Sicile serait de quinze jours; il avait duré plus d'un mois.)
Parti de Messine le 4 mars, arrivé à Naples le 15, il avait mis onze jours pour un trajet qui peut se faire maintenant en une journée, il est vrai qu'il avait vu le pays autrement qu'on le voit aujourd'hui; il y a bien peu de touristes de nos jours qui connaissent les fabriques de couvertures de Tropea, les rades de Policastro et de Linfreschi, etc.
17 mars.—Je séjourne à Naples trois jours (15, 16, 17) employés en écritures, courses et visites.
On ne peut entrer à Naples, ni en sortir, ni voyager dans tout le royaume sans un passeport; on ne peut pas non plus prendre la poste sans une permission spéciale. L'un et l'autre se donnent sur un billet de l'ambassadeur de la nation du voyageur, et chose rare, cela ne coûte rien!
18 mars 1788.—J'avais retrouvé ma chaise. Je pars de Naples à midi et crac! Au milieu de la ville la dent de loup d'un de mes ressorts se casse; il faut donc s'arrêter et la faire raccommoder sur-le-champ; cela fait, le reste du voyage se passe sans accident.
Nuit et jour je cours la poste sans m'arrêter et je me trouve à la porte de Rome le lendemain, à trois heures et demie du soir, ce qui fait vingt-six heures et demie de la porte de Naples à la porte de Rome.
Le chemin est très beau de Naples à Albano, mais il m'a fallu quatre heures pour les deux dernières postes, les chemins étant gâtés par les pluies; à chaque instant je craignais de sentir ma chaise se briser.
19 mars.—J'entre croyant trouver en arrivant unLascia-passareque Détournes m'avait promis; je ne le trouve pas à la poste. Il faut donc aller à la Douane, où le visiteur fort heureusement fait semblant de me visiter, en m'expédiant fort gracieusement.
Je me loge dans la rue Frattina en chambres garnies, à peu près dans le même quartier que la première fois.
20 mars.—Jeudi-Saint, grande cérémonie à la chapelle du Pape au Vatican; office, lavement des pieds, bénédiction sur la place Saint-Pierre qui offre vraiment le plus beau coup d'œil, par le spectacle auguste qu'elle présente et la foule qui la reçoit.
Le Pape se présente au balcon du milieu sous un dais, assisté de plusieurs cardinaux, au son des cloches et des canons du château Saint-Ange; il bénit le peuple à trois reprises.
Le soir de ce même jour et le lendemain, Vendredi-Saint, grand concours dans l'église de Saint-Pierre pour voir l'illumination de la basilique, par une grande et unique croix embrasée, suspendue au-dessus du maître-autel. C'est un bel effet que des peintres viennent copier.
22 mars.—Vendredi et Samedi saints; office le matin dans la chapelle du Pape, on chante aussi les trois jours, mercredi, jeudi et vendredi les ténèbres suivies d'un miserere, auquel les maîtres de chapelle concourent à l'envi.
23 mars.—Le jour de Pâques, grand'messe aussi solennelle que le jour de Noël, chantée à Saint-Pierre par le pape Pie VI, avec le même appareil; comme le Jeudi-Saint bénédiction sur la place,urbi et orbi; il y avait encore plus de monde et le coup d'œil était encore plus beau.
Le soir, part la girandole; c'est un feu d'artifice qu'on tire du château Saint-Ange, dont les dessins ont été donnés par le cavalier Bernin et d'autres grands artistes; la situation et la quantité de poudre qu'on y brûle se réunissent pour en faire un très beau spectacle. On le tire encore le jour de la Saint-Pierre, mais de plus ce jour-là, toute la coupole est illuminée à l'extérieur par des feux qui, plusieurs fois et presque instantanément, changent de couleurs. C'est d'un effet saisissant.
25 mars.—Le jour de l'Annonciation, le Pape se rend en cérémonie à l'église Santa-Maria-sopra-Minerva (ainsi nommée parce que l'église est bâtie sur l'emplacement de l'ancien temple de Minerve) où se chante une grand'messe à l'issue de laquelle il donne la bénédiction nuptiale à un certain nombre de jeunes filles qu'il dote en même temps.
Du 26 mars au 6 avril 1788.—Vu la villa Pamphili, du prince Doria, etc.; la villa Ludovici, le casino Cossini, etc.
Revu la villa Borghèse, etc.
Vu la villa Farnesine dont on emporte ce qu'il y a de plus beau pour le musée de Naples, entre autre le taureau Farnèse, groupe le plus considérable de l'antiquité.
Vu le palais du Pape à Monte-Cavallo (le Quirinal), où se trouve la Sainte Pétronille, du Guerchin, etc.
La galerie Doria... L'Église Sainte-Croix de Jérusalem... Saint-Martin des Carmes et Saint-Pierre-in-Vincoli sont de belles églises qui ailleurs qu'à Rome passeraient pour des merveilles. La fabrique de tapisserie de Ripa grande sur le plan des Gobelins, mais moins belle.
Revu le château Saint-Ange, etc.
6 avril.—(En compagnie de trois personnes il fait un second voyage de Tivoli sur lequel il donne moins de détails que la première fois.)
7 avril.—On trouve aux notes de sa correspondance:
Réponse à la lettre de mon père du 28 mars (Cette lettre avait été plus de douze jours en route); prière d'adresser la réponse à Gênes poste restante... Il a neigé dans les montagnes dimanche, il paraît que l'air se radoucit. On en a grand peur pour la récolte des soies mais on espère aujourd'hui que ce froid passager ne fera pas de mal.
Écrit à MmeJordan Périer (sa tante) et M. Vionnet (son beau-frère), à qui j'envoie trois de mes portraits, dans une boîte à son adresse pour remettre à ma mère et à mes sœurs. (Quels pouvaient bien être ces trois portraits? Des camées coquilles probablement qui sont une spécialité de Rome.) Avis de mon départ fixé à demain.
10 avril.—Je pars, en effet, à minuit pour Sienne; je chemine toute la journée du 11 sans m'arrêter, et sans événement extraordinaire jusqu'à quatre heures après midi; tout à coup une des barres de fer qui soutiennent en dessous les ressorts de la chaise vient à se rompre à Saint-Laurent-le-Neuf, près d'Orviéto; il faut démonter le ressort, le raccommoder et recharger, ce qui prend une heure; je me remets en route; je voyage toute la nuit et j'arrive à Sienne sans accident, à dix heures du matin, le samedi 12.
12 avril.—Sienne est une petite ville de 18,000 âmes, située sur la hauteur avec une vue fort étendue. Le pavé y est formé de briques posées sur champ jointes par un fort mastic, contrairement à ceux de toutes les autres villes de Toscane qui sont à larges dalles à joints irréguliers.
Ce qu'il y a de plus remarquable, c'est la cathédrale qui date de 1630; elle est d'une très belle architecture gothique; on y admire une mosaïque en marbre noir et blanc, qui représente les traits principaux de l'Histoire sainte.
Logé chez Marchi sur l'adresse donnée par Sauveur Marotti. La société y est fort agréable, on y reçoit très bien les étrangers; le langage y est très pur; beaucoup d'Anglais vont y passer l'été, pour se perfectionner dans la langue italienne.
On prétend, mal à propos, que Sienne a été fondée par Remus, frère de Romulus; elle doit son origine aux Gaulois, qui, sous la conduite de Brennus, firent le siège de Rome et se retirèrent sur ce point lorsque Camille les repoussa en 354 de la fondation de Rome.
Une des curiosités de Sienne est le manège, qui est très bien monté, où l'on fait faire aux chevaux tous les exercices possibles. (Cette observation sur le manège de Sienne ne pouvait être faite que par un amateur de chevaux; elle me rappelle que mon grand-père était très bon cavalier. Je me souviens à peine de l'avoir vu monter à cheval, mais je sais qu'il montait souvent avec ma mère avant son mariage. Par suite de cette ancienne habitude, il a toujours conservé dans son écurie un cheval de selle, même à Lyon, sur la place Tolozan, que mes oncles avaient surnommé le bidet paternel. De 1825 à 1835, il n'y avait que moi pour le monter; mais les bottes à revers jaunes de mon grand-père étaient toujours soigneusement entretenues dans son vestiaire, comme s'il allait s'en servir; car à cheval elles étaient obligatoires avec les culottes courtes, qu'il a toujours portées.)
14 avril 1788.—Départ de Sienne à sept heures du matin, arrivé à Florence à cinq heures du soir sans aucune particularité.
15 avril.—Revu Florence.... La chapelle S. Lorenzo qui n'est pas terminée et qui coûte déjà plus de 9 millions de livres tournois.
16 avril.—Revu le jardin di Boboli, plus intéressant au printemps qu'au mois de novembre. Logé à Florence chez Vincent Girotti, place Saint-Pancrace, adresse donnée par Schulteis.
17 avril.—À cinq heures du matin, je suis parti pour visiter la fabrique de porcelaine de la famille Genori, moins importantes que celles de Sèvres et de Naples, qui appartiennent à des souverains; j'y ai vu avec grand intérêt tous les détails de la fabrication. Au retour, je suis monté à cheval pour aller à Pratolino, maison de plaisance du Grand-Duc, à 7 milles de Florence, on y voit des jeux d'eau très curieux.
On voit aussi à Pratolino le fameux colosse de Jean de Bologne, il a 35 brasses de hauteur (la brasse est 1/2 aune), je suis entré dans le cou et dans la tête.
Revu le dôme de Florence... très belle vue du sommet de la coupole plus agréable encore que celle de Rome.
18 avril.—Départ de Florence à six heures du matin, arrivé à Livourne à quatre heures et demie du soir, sans autre aventure que celle d'un cheval de brancard qui s'est abattu en partant de la poste de Cassel del Bosco, et m'a tenu là une demi-heure; pour le dégager, il a fallu couper une des sangles de la sellette.
Les douanes du Grand Duc sont très rigoureuses, soit à l'entrée soit à la sortie, on est venu me visiter à l'auberge, et très sérieusement.
20 avril.—Partie sur mer avec Ubrich et les deux fils Dupouy, pour voir le fanal et la tour del Marcosso, toute en marbre, qui a 140 degrés jusqu'au sommet.
24 avril.—Autre promenade sur mer avec Ricard Fascio, fils du premier complimentaire de Berte (premier fondé de pouvoir), nous allons dans un bâtiment anglais chargé pour le compte de sa maison, la Minerva, à trois mâts.
25 avril 1788.—Vu la fabrique de corail et les cimetières des différentes nations et religions; la synagogue des juifs est très belle. Les grecs schismatiques font aujourd'hui leur vendredi-saint; j'ai assisté à une partie de l'office qu'ils font en grec, avec beaucoup d'appareil.
26 avril.—Ayant reçu ce matin de Lyon des lettres conformes à mes désirs, je me décide à prendre une felouque et m'embarquer pour Gênes.
27 avril.—J'arrête la felouque du patron Fiore de Lerici, sur laquelle je monte le 27 au soir, chargeant avec moi ma chaise.
Après un trajet de cinquante heures, pendant lequel j'ai toujours eu la mer calme ou le vent contraire, je suis arrivé à Gênes à force de rames.
(Maintenant le même voyage se fait en cinq ou six heures.)
29 avril.—Je suis entré dans le port le 29, à neuf heures du soir; il a fallu y passer la nuit et débarquer seulement le mercredi à huit heures du matin.
Les faquins ou crocheteurs de Gênes sont de la plus grande insolence; il faut faire prix avec eux pour le transport de vos bagages et équipages, et comme on ne peut pas se servir d'autre ministère que du leur, ils rançonnent d'importance les voyageurs sans qu'ils puissent s'y opposer.
30 avril.—Passé en arrangements et visites.
1ermai.—On entend à pareil jour dans toutes les rues de Gênes, les tambours, les trompettes et autres instruments, à la porte de tous les nobles; cet usage paraît assez généralement répandu dans beaucoup de villes d'Italie.
Le doge en grande cérémonie, accompagné des Sénateurs, se rend en dehors des murs à la grand'messe dans l'Église de Saint-Jacques et de Saint-Philippe, occupée par des religieuses.
Après la messe il entre dans le couvent et fait son compliment à l'abbesse avec force salutations à l'illustrissima Signora.
Je suis allé à cette petite fête avec le marquis de Grimaldi; de là nous avons visité le casino d'Hippolyte Durazzo, situé sur les anciens remparts, d'où l'on a une vue magnifique sur la ville, la mer et la campagne.
Visité l'hôpital administré par douze nobles, qui contient 1,300 malades, tous couchés dans des lits séparés (ce qui n'existait pas en France à cette époque). Ces nobles sont chargés gratuitement de toute l'administration et sont tuteurs des orphelins, cette charge ne se refuse jamais.
2 mai.—Une des merveilles de Gênes est le pont Carignan, construit aux frais de la famille Pauli pour joindre deux montagnes.
(Description de Gênes et de ses environs.)
Tous les environs sont garnis de maisons de campagne entre la ville et la montagne; l'aspect en est ravissant quand on arrive par mer.
3 mai 1788.—Aujourd'hui grande fête pour le peuple gênois; c'est le jour des Carasses. Cette cérémonie se faisait autrefois le Jeudi-Saint; elle consiste à aller visiter dévotement la cathédrale en procession, en portant l'image du saint patron sur un brancard, ou caisse dite carasse. Peu à peu cette institution dévote est devenue une affaire d'appareil; on a pensé qu'il valait mieux ne pas la faire le Jeudi-Saint; on a donc jugé convenable de la transporter au jour de l'Invention de la Sainte-Croix.
Vingt et une confréries de pénitents s'acheminent en procession chacune à leur tour, au son de la musique (qui n'est pas toujours excellente), portant en triomphe leurs carasses ornées de fleurs et de bougies où l'on voit jusqu'à cinq ou six statues travaillées par de bons maîtres; l'une d'elles était éclairée par quatre cent cinquante bougies.
Ces processions durent depuis trois heures après midi, jusqu'à une heure après minuit. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est de les voir monter les escaliers de Saint-Laurent (la cathédrale) parce que ceux qui portent la croix et la carasse se font un point d'honneur de les monter en courant.
Le plus intéressant dans cette fête c'est le concours immense qu'elle attire, et l'air de jubilation qui règne sur tous les visages; on prétend que les Gênois deviennent tous fous ce jour-là.
5 mai.—Dîné à la campagne de Jean-Luc Durazzo; c'est un fort beau palais sur le bord de la mer avec un grand jardin, pour Gênes.
Plusieurs nobles et négociants ont établi à la Poncevera, un casino fort agréable, on y joue, et deux fois par semaine on y danse.
6 mai.—Course à Peggi, où l'ex-Doge Lomellini a sa maison de campagne, un vrai bijou qui ne ressemble en rien aux autres. Le jardin est petit, on se croirait dans un parc immense. L'art y paraît peu quoiqu'il y en ait beaucoup. Il y a un désordre qui plaît, les arbres semblent posés au hasard.
On voit une île où l'on aborde par des ponts plus grands que l'île. D'un autre côté se trouvent un théâtre de verdure et une salle de bal avec jardins et statues, etc. Le palais est bien distribué et orné de belles peintures.
Le prince Doria possède près de là une maison de plaisance peuplée d'orangers, de citronniers et de cèdres, son théâtre est fort joli et ses tableaux magnifiques.
L'église de la Madone-des-Vignes est grande, belle et bien décorée; on voit ici beaucoup de marbre de Carrare; ils sont à bas prix car il y en a des montagnes entre Gênes et Livourne, sur le bord de la mer.
À Livourne toute la ville est port franc, il n'en est pas de même à Gênes. Ce qui se consomme dans la ville paie des droits à la République; mais il y a sur le port des magasins de port franc où toutes les marchandises sont mises en entrepôt, et sortent librement par mer; ces magasins sont une curiosité de Gênes.
Le port est très beau mais pas complètement à l'abri des vents. Le dôme de Saint-Laurent est grand; l'église de l'Annonciation est riche, celle de l'Oratoire de Saint-Philippe est petite mais de bon goût.
Le palais de Jerôme Durazzo, rue Balbi est le plus grand de Gênes, orné de belles statues antiques et modernes et de tableaux choisis, entre autres la Magdeleine aux pieds de Notre-Seigneur, par Paul Véronèse, le plus beau de Gênes.
9 mai 1788.—Vu l'albergo dei Poveri, avec M. de Grimaldi, pour les pauvres et les orphelins. Il est immense, il n'y a pas de ville aussi charitable que Gênes, mais il n'y en a pas non plus où les pauvres soient si misérables et aussi importuns.