Continuation de la Campagne de la Haute-Égypte.--Kéné.
Le10, nous nous remîmes en marche sur Kéné pour aller savoir s'il y restait des Mekkains, et où pouvait être le général Desaix; cette marche fût troublée par ces vents qui, sans nuages, remplissent l'air de tant de sable qu'il ne fait ni jour ni nuit: nos barques ne pouvant marcher, nous fûmes obligés de nous arrêter à un quart de lieue de ce fatal Benhouth de sinistre mémoire. Le lendemain, nous arrivâmes à Kéné à neuf heures du matin, où nous trouvâmes des lettres du général Desaix, qui ignorait les événements de la flotte et notre position. La ville était débarrassée d'ennemis, et les habitants vinrent au-devant de nous.
Kéné a succédé à Kous, comme Kous avait succédé à Copthos: sa situation a cet avantage qu'elle est immédiatement au débouché du désert, et sur le bord du Nil: elle n'a jamais été aussi florissante que les deux autres, parce qu'elle n'a existé que depuis que le commerce de l'Inde a été détourné et presque anéanti; soit par la découverte de la route du Cap de Bonne-Espérance, soit par la tyrannie du gouvernement Égyptien. Réduit au passage des pèlerins, son commerce n'avait quelque activité qu'au moment de la marche de la grande caravane. C'est à Kéné que s'approvisionnent les pèlerins des Oasis, ainsi que ceux de la Haute-Égypte, et quelques Nubiens; ils y prennent non seulement ce qui est nécessaire pour la traversée du désert jusqu'à Cosséir, mais encore pour le voyage de Gedda, de Médine, et de la Mekke, et pour le retour; car ces villes n'ont pour territoire qu'un désert pierreux6, où l'on n'existe qu'à force d'or; de sorte que si, grâces au fanatisme, la Mecque est restée un point de contact entre l'Inde, l'Afrique, et l'Europe, elle est aussi devenue un abîme dans lequel une population de cent vingt mille habitants absorbe l'or de l'Inde, de l'Asie mineure, et de toute l'Afrique.
Note 6:(retour)Le pain coûte à la Mekke de huit à dix sous la livre, ce qui est énorme en Orient.
Nos mouvements sur la Syrie, et notre guerre d'Égypte ayant ruiné la caravane de l'an six, et dissous pour l'an sept toutes celles d'Europe et d'Afrique, et les Indiens ne trouvant point d'échange aux marchandises qu'ils avaient apportées à la Mekke, son commerce, qui depuis longtemps diminue, dût éprouver à cette dernière époque un échec peut-être irréparable. En certains cas, lorsqu'un ressort d'une vieille machine se rompt, la machine s'écroule; il ne faut donc pas s'étonner si, d'intérêt se joignant au fanatisme, la croisade de la Mekke fut organisée avec autant de rapidité, et apporta contre nous toute la rage qu'inspirent les passions les plus violentes.
Le général Belliard eût poursuivi les Mamelouks effrayés et les Mekkains vaincus; mais il fallait des munitions pour rentrer en campagne, et nous en manquions absolument. Nous fûmes obligés de fortifier la maison où nous nous étions logés à Kéné, et qui nous servait de quartier: nous ne recevions aucune nouvelle de personne, pas même de Desaix: le pays était couvert d'ennemis dispersés, qui arrêtaient et tuaient nos émissaires, ou les empêchaient de se mettre en route, et nous tenaient isolés d'une manière inquiétante. L'infatigable Desaix avait poursuivi les Mamelouks jusqu'à Siouth, avait forcé Mourat-bey à se jeter dans les Oasis; il avait fait passer le général Friand à la rive droite, pour faire parallèlement à lui la chasse à Elfy-Bey et aux corps dispersés des Mamelouks. Desaix vint nous trouver à Kéné; et nous nous remîmes en campagne.
Nous nous dirigeâmes vers Kous, où étaient les Mekkains, et d'où ils faisaient des incursions dans les villages de l'une et l'autre rive, volant et massacrant les chrétiens et les Copthes, et les emmenant, afin de leur faire payer une rançon. Nous sortîmes de Kéné dans le silence et les ténèbres de la nuit pour tâcher de les surprendre: nous marchâmes le long du désert pour tromper leurs avant postes. Lorsque nous arrivâmes au village où était leur camp, nous ne les trouvâmes plus; ils en étaient partis à la même heure que nous nous étions mis en marche de Kéné: ils avaient pris le désert avec les Mamelouks, et s'étaient rendus à la Kittah.
Prendre le désert, en terme militaire, dans la Haute-Égypte, n'est pas seulement sortir des terres cultivées pour passer sur les sables qui les bordent de droite et de gauche, mais s'enfoncer dans les gorges qui traversent les deux chaînes, et qui ont des embouchures, qui deviennent des positions, des espèces de postes, qu'il est important d'occuper et de défendre. Les Mamelouks avaient sur nous l'avantage de les connaître tous, de savoir le nombre de fontaines qu'on pouvait y rencontrer. Dans la vallée qui conduit de Cosséir au Nil il y a quatre de ces fontaines; une à demi journée de Cosséir (l'eau de celle-ci n'est bonne que pour les chameaux); la seconde à une journée et demie de la première; puis celle de la Kittah, à une autre journée et demie: cette dernière est très importante lorsqu'on veut occuper le désert, parce qu'elle se trouve placée à un point de dirimation de trois chemins; dont l'un, se dirigeant au sud-ouest, débouche sur Rédisi; un autre, portant plus à l'ouest, aboutit à Nagadi; et le troisième, au nord-ouest, amène à Birambar, où il y a une quatrième fontaine; et de Birambar on arrive par trois routes d'égale longueur à Kous, à Kefth ou Coptos, et à Kéné. Desaix résolut de bloquer les Mamelouks dans le désert, ou du moins de leur barrer le Nil, de gêner leurs mouvements, de les empêcher de pouvoir se séparer sans risquer d'être détruits, et enfin de les réduire par la faim: il avait laissé trois cents hommes et du canon à Kéné; il alla se poster à Birambar avec de l'infanterie, de la cavalerie, et de l'artillerie; et nous, avec la vingt-unième légère, nous allâmes occuper le passage de Nagadi: on eut l'imprudence de négliger Rédisi, ou bien l'on craignit de trop se disséminer. Si la gorge de Rédisi avait pu être occupée, tous les beys de la rive droite étaient obligés de se rendre; il ne restait plus que Mourat-bey à poursuivre, et plus de diversion à craindre.
L'espérance de voir Thèbes en marchant de ce côté me fit encore avec joie tourner le dos au Caire; mon destin était de marcher avec ceux qui remontaient le plus haut; je suivis donc le général Belliard; je devais rejoindre bientôt Desaix; nous avions fait la veille mille projets pour l'avenir: nos adieux furent cependant mélancoliques; cette fois, notre séparation me parut plus douloureuse: devais-je penser que, si jeune, ce serait lui qui me laisserait dans la carrière, que ce serait moi qui le regretterais? nous nous séparâmes, et je ne l'ai plus revu. J'étais déjà à une lieue, lorsque je fus rejoint au galop par le brave Latournerie; il était revenu pour me dire adieu; nous nous aimions beaucoup; touché de ce témoignage de tendresse, je fus cependant frappé de son émotion: nous versâmes quelques larmes en nous embrassant. Le métier de la guerre peut endurcir les êtres froids, mais ses horreurs ne flétrissent point la sensibilité des âmes tendres; les liaisons formées au milieu des peines et des dangers d'une expédition de la nature de celle d'Égypte deviennent inaltérables; c'est une espèce de confraternité; et lorsque des rapports de caractère viennent encore resserrer ces liens, le sort ne peut les briser sans troubler le reste de la vie.
Antiquités à Kous.--Nagali.--Tableau des Excès de l'Armée Française.
Entraversant Kous, dans lequel je n'étais pas entré lorsque j'avais descendu le Nil, je trouvai au milieu de la place le couronnement d'une porte de belle et grande proportion enfouie jusqu'à la cimaise; ce seul vestige, qui n'avait pu appartenir qu'à un grand édifice, atteste que Kous a été bâti sur l'emplacement d'Appollinopolis parva. La gravité de cette ruine offre un contraste avec tout ce qui l'environne qui en dit plus sur l'architecture Égyptienne que vingt pages d'éloges et de dissertations; ce fragment paraît à lui seul plus grand que tout le reste de la ville: à une demi lieue de Kous dans le village de Elmécié je trouvai le soubassement de quelques édifices en grès avec des hiéroglyphes. Était-ce une petite ville dont on ignore l'existence? était-ce un temple isolé? la dégradation de ce monument était trop entière pour que je pusse en donner une idée par un dessin, et il était impossible de faire le plan d'aucune de ses parties. À une autre demi lieue de là, sur une petite éminence, on voit plus distinctement le soubassement d'un temple absolument isolé de toute autre espèce de mines; on distingue encore trois assises de grosses pierres de grès qui servaient de stylobate, et arrivaient au sol du temple, devant lequel était un portique de six colonnes engagées dans le bas de leur fût. Ce monument conservant encore quelque forme dans la saillie, j'en fis un petit dessin. Nous marchâmes encore une heure et nous arrivâmes à Nagadi, gros et triste village assis sur le désert; un parti de Mamelouks l'avait dépouillé il y avait douze heures. Avant d'entrer dans le désert, nous envoyâmes des reconnaissance en avant, qui prirent quelques chameaux, et tuèrent une trentaine de Mekkains traîneurs. Nous nous portâmes jusqu'à une enceinte qui avait été d'abord un couvent retranché, habité par des Coptes, qui était ensuite devenu une mosquée, et définitivement ne servait plus qu'aux sépultures; nous nous y logeâmes en en chassant les chauves-souris, et en bouleversant les tombes. Un fort, un désert, des tombeaux! nous étions entourés de tout ce qu'il y a de triste au monde; et si, pour échapper à l'impression que de semblables objets pouvaient apporter à notre âme, nous sortions quelquefois la nuit pour respirer quelques instants: notre respiration était le seul bruit qui troublât le calme du néant qui nous épouvantait; le vent parcourant ce vaste horizon, sans rencontrer d'autres objets que nous, silencieux, nous rappelait encore, au milieu des ténèbres, l'immense et triste espace dont nous étions environnés.
Quelques marchands qui avaient eu le bonheur de sauver leurs pacotilles des Mamelouks, n'étaient pas très rassurés sur notre compte. Dénoncés par les cheikhs de Nagadi, ils nous apportèrent des présents: nous les refusâmes; ils en furent encore plus effrayés: accoutumés à voir des gens couverts d'or qui les mettaient à contribution, et nous voyant faits à peu près comme des bandits, ils crurent que nous allions les dévaliser; il n'y avait pas moyen de cacher leurs richesses. Nos porte-manteaux avaient été pris sur les barques; nous avions besoin de linge, nous leur fîmes donc ouvrir leurs ballots: tout espoir finit pour eux; nous choisîmes ce qui nous convenait, nous leur demandâmes ce que coûterait ce dont nous avions besoin; ils nous dirent que ce serait ce que nous voudrions; nous demandâmes le prix juste, et nous payâmes: ils furent si surpris, qu'ils touchaient leur argent pour savoir si cela était bien vrai; des gens armés et en force qui payaient! ils avaient parcouru toute l'Asie et toute l'Afrique, et n'avaient rien vu de si extraordinaire. Dès lors nous eûmes toute leur estime et toute leur confiance; ils venaient faire nos déjeuners, nous apportaient des confitures de l'Inde et de l'Arabie, des cocos, et nous faisaient le meilleur café qu'il fût possible de boire: ce mélange de dénuement et de recherche avait quelque chose de piquant; il n'y a pas de situation au monde qui n'ait ses jouissances, j'en appelle de cette vérité aux tombeaux de Nagadi.
Nagadi est un point important à occuper; il doit naturellement devenir la route la plus fréquentée du désert, puisqu'elle est la plus courte d'un jour; un commissionnaire peut venir de Cosséir à Nagadi en deux journées avec un dromadaire, et en trois à pied. Comme on ne trouve rien à Cosséir, le négociant qui y débarque en revenant de Gidda est très pressé d'arriver sur le bord du Nil; les moyens les plus courts lui paraissent donc les meilleurs; il demande des chameaux à Nagadi qui peuvent arriver le sixième jour. Le prix dans le moment où nous y étions, était d'une gourde forte, c'est à dire, cinq fr. le quintal; chaque chameau en porte quatre: ce prix doit augmenter en raison du commerce plus ou moins considérable, ainsi que le prix des chameaux qui n'était alors que de vingt piastres, au lieu de soixante qu'ils valaient avant notre arrivée; ce qui peut donner la mesure du malheur des circonstances, et combien la Mekke, Médine, et Gidda, ont dû souffrir des troubles de l'Égypte. Nous, qui nous vantions d'être plus justes que les Mamelouks, nous commettions journellement et presque nécessairement nombre d'iniquités; la difficulté de distinguer nos ennemis à la forme et à la couleur nous faisait tuer tous les jours d'innocents paysans; les soldats chargés d'aller à la découverte ne manquaient pas de prendre pour des Mekkains les pauvres négociants qui arrivaient en caravane; et avant que justice leur fût rendue (quand on avait le temps de la leur rendre), il y en avait eu deux ou trois de fusillés, une partie de leur cargaison avait été pillée ou gaspillée, leurs chameaux changés contre ceux des nôtres qui étaient blessés; et le profit de tout cela en dernière analyse passait aux employés, aux Copthes, et aux interprètes, les sangsues de l'armée, le soldat ayant sans cesse l'envie de s'enrichir, et le tambour du rassemblement ou la trompette du boute-selle lui faisait toujours abandonner et oublier ce projet. Le sort des habitants, pour le bonheur desquels sans doute nous étions venus en Égypte, n'était pas préférable; si à notre approche, la frayeur leur faisait quitter leur maison, lorsqu'ils y rentraient après notre passage, ils n'en retrouvaient que la boue dont sont composées les murailles. Ustensiles, charrues, portes, toits, tout avait servi à faire du feu pour la soupe; leurs pot s'étaient cassés, leurs graines étaient mangées, les poules et les pigeons rôtis; il ne restait que les cadavres de leurs chiens, lorsqu'ils avaient voulu défendre la propriété de leurs maîtres. Si nous séjournions dans leur village, on sommait ces malheureux de rentrer, sous peine d'être traités comme rebelles associés, à nos ennemis, et en conséquence imposés au double de contribution; et lorsqu'ils se rendaient à ces menaces, et venaient payer le miri, il arrivait quelquefois que l'on prenait leur grand nombre pour un rassemblement, leurs bâtons pour des armes, et ils essuyaient toujours quelques décharges des tirailleurs ou des patrouilles avant d'avoir pu s'expliquer: les morts étaient enterrés; et on restait amis jusqu'à ce qu'une occasion offrît à la vengeance une revanche assurée. Il est vrai que s'ils restaient chez eux, qu'ils payassent le miri, et fournissent à tous les besoins de l'armée, cela leur épargnait la peine du voyage et le séjour du désert; ils voyaient manger leurs provisions avec ordre, et pouvaient en manger leur part, conservaient une partie de leurs portes, vendaient leurs oeufs aux soldats, et n'avaient que peu de leurs femmes ou de leurs filles de violées: mais aussi ils se trouvaient coupables pour l'attachement qu'ils nous avaient montré; de sorte que quand les Mamelouks nous succédaient, ils ne leur laissaient pas un écu, pas un cheval, pas un chameau; et souvent le cheikh payait de sa tête la prétendue partialité qu'on lui imputait. Il était bien urgent pour ces malheureux qu'un pareil état de choses finît, et qu'on pût en organiser un autre: mais comment y parvenir tant que les Mamelouks ne voudraient pas se battre, et que des bandes fanatisées et affamées comme les Mekkains se joindraient à eux?
Nous apprîmes le troisième jour de notre séjour à Nagadi, que trois cents Mekkains avaient résolu, évitant partout les Français, de pousser tout à travers le désert jusqu'au Caire, de se perdre dans la population immense de cette ville, jusqu'à ce qu'ils pussent retourner dans leur patrie avec les caravanes, ou que quelque occasion leur fût ouverte de se venger de nous: on nous dit qu'au moment de mourir, leur chef leur avait suggéré ce parti, et leur avait conseillé de ne plus tenter de nous combattre; mais le neveu de l'émir, qui lui avait succédé dans le commandement, voulant conserver de l'autorité, et hériter de ce qui restait de butin fait sur les barques Françaises, leur avait fait croire que les trésors qu'il en avait tiré était resté dans le château de Benhouth, et que, dès que nous serions éloignés, il les ramènerait pour les reprendre; mais comme en attendant il fallait vivre, il les détachait par pelotons, et les envoyait marauder dans les villages; ce qu'ils exécutaient avec plus ou moins de succès; et par suite les paysans, dont ils étaient devenus le fléau, les traquaient, et en faisaient comme une chasse au loup: rencontrés par nos patrouilles; ils étaient ramassés, fusillés, et détruits comme des animaux nuisibles à la société; c'était ainsi qu'on leur démontrait que Mahomet n'avait point approuvé leur croisade, et que ce n'était point le ciel qui l'avait ordonnée: c'est ce qui fait le sujet d'un de mes tableaux; j'y ai représenté le moment où les paysans catholiques nous les amenaient au milieu de la nuit dans les tombeaux où nous étions logés.
Combat désavantageux de Birambar.
Le2 Avril, le général Desaix envoya chercher trois cents hommes de notre demi-brigade, et cinquante cavaliers de ceux qui étaient avec nous, afin de remplacer à Birambar ceux qu'il emmenait pour renforcer le poste de Kéné: nous avions appris le même jour par nos espions que les Mamelouks et les Mekkains avaient quitté la Kittah, et que leurs traces annonçaient qu'ils avaient descendu au nord pour aller déboucher à Kéné ou à Samata. Les dispositions étaient bien prises de ce côté pour les tenir dans le désert, ou les surprendre s'ils voulaient en sortir; mais toutes ces mesures furent déjouées par l'ardeur de nos soldats, et la confiance de leurs officiers: les éclaireurs du corps que le général Desaix conduisait à Kéné rencontrèrent l'arrière garde des Mamelouks, et les chargèrent. Le corps de cavalerie voulut soutenir les éclaireurs; mais s'étant imprudemment trop écarté de l'infanterie pour en être lui-même soutenu, il fut en quelques minutes chargé et sabré; deux chefs de bataillon payèrent de leur vie leur imprudence, vingt dragons furent tués: l'artillerie aurait été d'un grand secours, mais elle était trop en avant; les Mamelouks, qui craignaient de la voir revenir, continuèrent leur route, contents d'avoir échappé à nos embûches, d'avoir sauvé leur convoi, et confirmé à nos cavaliers qu'ils manoeuvraient plus rapidement et savaient mieux espadonner. Deux cents hommes d'infanterie et une pièce de canon eussent changé cette échauffourée en une victoire bien importante dans la détresse où se trouvaient les beys et les kiachefs; déjà dispersés et abandonnés par une partie de leurs Mamelouks: mais une négligente confiance, un défaut d'ensemble dans la marche, mirent un défaut d'ensemble dans l'attaque; les ordres de Desaix mal entendus et arrivés trop tard coûtèrent la vie à plusieurs braves officiers. Le chef de brigade Duplessis, militaire distingué, qui avait commandé dans l'Inde, et avait servi utilement et glorieusement sa patrie, atteint de l'inculpation de ne s'être jamais signalé dans la dernière guerre, en saisit avec fureur la première occasion; il oublie les ordres qu'il a reçus de se tenir sur une hauteur dans le poste inattaquable qu'il occupait; il se porte en avant, devance ceux qu'il commande, et se précipite de sa personne au milieu des ennemis; choisissant celui qui lui semble, le plus apparent, il pousse à lui: c'était Osman, le plus vaillant des beys; leurs deux chevaux se heurtent; celui de Duplessis s'accule: il saute sur sa selle, saisit Osman au corps, et l'étouffait dans ses bras; mais pendant cette lutte digne de l'ancienne chevalerie, le malheureux Duplessis, qui n'avait pas été suivi, se trouva environné, et fut percé d'un coup de lance sur le corps même de son adversaire: j'en ai fait le dessin d'après les détails qui m'ont été donnés depuis par un kiachef, tout à la fois spectateur et acteur de ce combat, et qui ne parlait qu'avec enthousiasme de l'intrépidité de notre officier.
Le combat de Birambar, quoiqu'imprudemment combiné, eut cependant des suites presque décisives pour la dissolution du reste de la coalition des beys: nous apprîmes par des espions envoyés sur le champ de bataille que de quatre morts, deux avaient de la barbe, par conséquent que c'étaient tout au moins des kiachefs: les Mamelouks ordinaires sont rasés; ce n'est qu'en recevant quelques dignités, et par conséquent la liberté, qu'il leur est permis de se marier et de se laisser croître la barbe. Nous apprîmes depuis que l'un d'eux était Mustapha, kiachef abou-diabe, c'est-à-dire, père de la barbe; chacun des beys et des kiachefs a un nom de guerre, soit sobriquet, soit titre honorable, qu'il change d'après les circonstances, et qui devient alternativement glorieux ou ridicule: nous sûmes aussi que Assan-bey avait reçu une balle au cou, et un coup de sabre au bras; qu'Osman bey eut presque tous les doigts coupés; que douze des plus braves de ses Mamelouks avaient été mis hors de combat; et, ce qui était encore plus important, c'est qu'après avoir eu l'avantage dans cette rencontre, la crainte de trouver l'infanterie dans leur route, et de perdre leur équipage, leur avait fait rebrousser chemin et les avait fait rentrer dans le désert. Nous apprîmes par ceux que nous avions envoyés à la Kittah, qu'ils y étaient revenus faire de l'eau, et avaient pris la route de Redisi, dirigeant leur marche sur la Haute Égypte. J'avoue que toutes les dispositions militaires qui me reportaient sur Thèbes et la rive droite du Nil me paraissaient les meilleures; aussi je crois que je fus le seul à me réjouir de l'ordre que nous reçûmes d'aller les atteindre, ou les pousser plus loin que Redisi. Nous partîmes de Nagadi, suivant le revers des montagnes, derrière lesquelles marchaient les Mamelouks: nous sûmes par quelques domestiques qui les avaient quittés à la Kittah, qu'ils étaient dans une détresse pitoyable, et qu'ils périraient tous, si dans trois jours ils n'atteignaient à Redisi.
Retour à Thèbes.
Nousarrivâmes vers midi sur le sol de Thèbes: nous vîmes à trois quarts de lieue du Nil les ruines d'un grand temple, dont aucun voyageur n'a parlé, et qui peut donner la mesure de l'immensité de cette ville, puisqu'à supposer que ce fut le dernier édifice de sa partie orientale, il se trouvé à plus de deux lieues et demie de Medinet-Abou, où est le temple le plus occidental. C'était la troisième fois que je traversais Thèbes; mais, comme si le sort eût arrêté que ce fût toujours en hâte que je verrais ce qui devait autant m'intéresser, je me bornai encore cette fois à tâcher de me rendre compte de ce que je voyais, et à noter ce que j'aurais à prendre à mon retour, si j'étais plus heureux. Je cherchais à démêler si à Thèbes les arts avaient eu des époques et une chronologie: s'il avait existé un palais en Égypte, ce devait être à Thèbes qu'il fallait en chercher les restes, puisque Thèbes en avait été la capitale; s'il y avait des époques dans les arts, les résultats de ses premiers essais devaient être aussi dans la capitale, le luxe et la magnificence ne s'éloignant que progressivement de ce premier point, puisqu'ils ne marchent qu'avec l'opulence et le superflu. Enfin nous arrivâmes à Karnak, village bâti dans une petite partie de l'emplacement d'un seul temple, qui, comme on l'a dit, a effectivement de tour une demi heure de marche: Hérodote, qui ne l'avait pas vu, a donné une juste idée de sa grandeur, et de sa magnificence; Diodore et Strabon, qui n'en virent que les ruines, semblent avoir donné la description de son état actuel; tous les voyageurs, qui tout naturellement ont dû paraître les copier, ont pris l'étendue des masses pour la mesure de la beauté, et, se laissant plutôt surprendre que charmer, en voyant la plus grande de toutes les ruines, n'ont pas osé leur préférer le temple d'Apollinopolis à Etfu, celui de Tintyra, et le seul portique d'Esné; il faut peut-être renvoyer les temples de Karnak et de Louxor au temps de Sésostris, où la fortune venait d'enfanter les arts en Égypte, et peut-être les montrait au monde pour la premier fois. L'orgueil d'élever des colosses fut la première pensée de l'opulence: on ne savait point encore que la perfection dans les arts donne à leurs productions une grandeur indépendante de la proportion; que la petite rotonde de Vicence est un plus bel édifice que S. Pierre de Rome; que l'École de chirurgie de Paris est aussi grandiose que le Panthéon de la même ville; qu'un camée peut être préférable à une statue colossale. C'est donc la somptuosité des Égyptiens qu'il faut voir à Karnak, où sont entassés, non seulement des carrières, mais des montagnes façonnées avec des proportions massives, une exécution molle dans le trait, et grossière dans l'appareil, des bas reliefs barbares, des hiéroglyphes sans goût et sans couleurs dans la manière dont la sculpture en est fouillée. Il n'y a de sublime pour la dimension et la perfection du travail que les obélisques, et quelques parements des portes extérieures, qui sont d'une pureté vraiment admirable; si les Égyptiens dans le reste de cet édifice nous paraissent des géants, dans cette dernière production ce sont des génies: aussi suis-je persuadé que ces sublimes embellissements ont été postérieurement ajoutés à ces colossales monuments. On ne peut nier que le plan du temple de Karnak ne soit noble et grand; mais l'art des beaux plans a toujours devancé en architecture celui de la belle exécution des détails, et lui a toujours survécu plusieurs siècles après sa corruption, comme l'attestent à la fois les monuments de Thèbes comparés à ceux d'Esné et de Tintyra, et les édifices du règne de Dioclétien comparés à ceux du temps d'Auguste.
Il faut ajouter aux descriptions connues de ce grand édifice de Karnak que ce n'était encore qu'un temple, et que ce ne pouvait être autre chose; que tout ce qui y existe est relatif à un très petit sanctuaire, et avait été ainsi disposé pour inspirer la vénération dont il était l'objet, et en faire une espèce de tabernacle. À la vue de l'ensemble de toute cette ruine l'imagination est fatiguée de la seule pensée de le décrire: étant dans l'impossibilité d'en faire un plan, j'en traçai seulement une image pour m'assurer un jour que ce que j'avais vu existait; il faut que le lecteur jette les yeux sur cette esquisse, et qu'il se dise que des cent colonnes du seul portique de ce temple, les plus petites ont sept pieds de diamètre, et les plus grandes en ont onze; que l'enceinte de sa circonvallation contenait des lacs et des montagnes; que des avenues de sphinx amenaient aux portes de cette circonvallation; enfin que, pour prendre une idée vraie de tant de magnificence, il faut croire rêver en lisant, parce que l'on croit rêver en voyant: mais en même temps il faut se dire relativement à l'état présent de cet édifice que sa destruction défigure une grande partie de son ensemble; tous les sphinx sont tronqués méchamment: fatiguée de détruire, la barbarie en a cependant négligé quelques-uns; ce qui a pu faire voir qu'il y en avait qui étaient à tête de femme, d'autres à tête de lion, de bélier, et de taureau: l'avenue qui se dirigeait de Karnak à Louxor était de cette dernière espèce; cet espace, qui est d'à peu près une demi lieue, offre une suite continuelle de ces figures parsemées à droite et à gauche, d'arrachements de murs en pierres, de petites colonnes, et de fragments de statues. Ce point étant le centre de la ville, le quartier le plus avantageusement situé, on doit croire que c'était-là qu'était le palais des grands ou des rois; mais si quelques vestiges peuvent le faire présumer, aucune magnificence ne le prouve.
Louxor, le plus beau village des environs, est aussi bâti sur l'emplacement, et à travers les ruines d'un temple moins grand que celui de Karnak, mais plus conservé, le temps n'ayant point écrasé les masses de leur propre poids. Ce qu'il y a de plus colossal ce sont quatorze colonnes de dix pieds de diamètre, et, à sa première porte, deux figures en granit enterrées jusqu'à la moitié des bras, devant lesquelles sont les deux plus grands obélisques connus et les mieux conservés. Il est sans doute glorieux pour les fastes de Thèbes que la plus grande et la plus riche des républiques ne se soit pas crue assez de superflu, non pour faire tailler, mais seulement pour tenter de transporter ces deux monuments, qui ne sont qu'un fragment d'un seul des nombreux édifices de cette étonnante ville.
Une particularité du temple de Louxor, c'est qu'un quai, revêtu avec un épaulement, garantissait la partie orientale qui avoisinait le fleuve, des dégradations qu'auraient pu y causer les débordements: cet épaulement, réparé et augmenté en briques dans un temps postérieur, prouve que le lit du fleuve n'a jamais changé, et la conservation de cet édifice, que le Nil n'a jamais été bordé d'autres quais, puisque dans toutes les autres parties de la ville on ne trouve pas d'autres vestiges de cette espèce de construction.
Je fis, malgré l'ardeur excessive d'un soleil du midi, un dessin de la porte du temple, qui est devenue celle du village de Louxor; rien de plus grand et de plus simple que le peu d'objets qui composent cette entrée; aucune ville connue n'est annoncée aussi fastueusement que ce misérable village, composé de deux à trois mille habitants, nichés sur les combles ou tapis sous les plates-formes de ce temple, sans cependant que cela lui donne l'air d'être habité.
Pendant que je dessinais, notre cavalerie était aux prises avec quelques Mamelouks égarés, dont ils tuèrent deux, et prirent les armes et les chevaux de ceux qui trouvèrent leur salut en gagnant l'autre rive à la nage.
Nous partîmes à deux heures, et arrivâmes à Salamiéh après treize heures de route, comme si ce nombre d'heures de marche eût été un règlement pour toutes les journées où nous avions Thèbes à traverser. Le lendemain nous rentrâmes dans le désert, et arrivâmes d'assez bonne heure devant Esné. Le jour d'après, en nous mettant en route, nous trouvâmes un petit temple très fruste, mais cependant très pittoresque, et remarquable par son plan, et par quelques uns de ses détails: il est composé d'un portique de quatre colonnes de face, de deux pilastres, et de deux colonnes de profondeur; le sanctuaire au milieu, et deux pièces latérales, dont celle de droite est détruite; dans le portique il y a une porte prise dans l'épaisseur du mur latéral de droite, dont l'usage ne pouvait être que celui d'un petit sanctuaire à déposer les offrandes. Une autre singularité dans l'élévation de l'édifice, c'est que les chapiteaux des deux colonnes du milieu du portique sont avec des têtes en relief, et que les deux autres sont à chapiteaux évasés: cet édifice est un des plus frustes que j'aie vus en Égypte: cette grande dégradation tient sans doute à la nature du grès dont il est construit; les accessoires sont mieux conservés que dans les autres temples, ce que l'on doit attribuer sans doute à l'emploi d'une meilleure nature de brique; on y peut reconnaître assez distinctement la circonvallation du temple, dans laquelle étaient contenus les logements des prêtres; toute cette enceinte était un peu élevée au-dessus de la très petite ville de Contra Latopolis, qui était bâtie à l'entour de ce monument. Il semble qu'il était d'usage que toutes les grandes villes bâties sur le bord du Nil eussent à l'autre rive un autre petite ville ou port, et peut-être cette autre ville était située ainsi pour la commodité du commerce. À peine faisait-il jour, la troupe défilait; je n'eus le temps de faire que très rapidement le dessin que je viens de décrire; je regrettai de n'avoir pas celui d'étudier mieux les détails du plan et des fabriques accessoires au temple.
Nous continuâmes de longer la montagne: à cette hauteur la partie droite de l'Égypte est si étroite, qu'à deux reprises la chaîne s'approche jusqu'au Nil; notre artillerie eut de la peine à passer, ce qui nous fit perdre une partie considérable de la journée: au-delà de ces passages les rochers changèrent de nature; nous trouvâmes les carrières de grès d'où sans doute sont sortis la ville et les temples de Chénubis, où nous arrivâmes une heure après. À un quart de lieue en avant de cette ville sont deux tombeaux taillés dans le rocher, et un petit sanctuaire, entouré d'une galerie, avec un portique: ce monument était isolé, et placé là comme les chapelles que la catholicité a dans les campagnes; j'en fis à la hâte un petit dessin, et courus au galop en faire un autre du temple ou des temples de Chénubis: car les ruines que l'on trouve dans cette ville sont si morcelées, et dans des proportions si différentes entre elles, qu'il est très difficile de se rendre compte de ce qu'en pouvait être le plan. Ce qu'il y a de plus considérable et de plus élevé sont six colonnes, dont trois à chapiteaux que je nommerai à renflement, parallèles à trois autres à chapiteaux évasés, unis par un entablement, ainsi que j'avais pu le distinguer en passant sur la barque: je pus voir de plus près qu'elles n'étaient pas bâties du même temps; que celles à chapiteaux évasés n'avaient jamais été finies, et avaient été ajoutées en galerie aux premières. Devant ce fragment, au sud, on voit les soubassements d'un portique, que l'on reconnaît aussi n'avoir pas été achevé; toujours au sud est un morceau de granit qui paraît être les restes d'une statue colossale: à la partie orientale était une pièce d'eau, revêtue et décorée à son pourtour d'une galerie en colonnes: dans la partie occidentale de la ville, on voit encore la porte d'un sanctuaire, et deux fragments, de proportion très petite, dont il est difficile de se rendre compte; en avant du tout était un revêtissement en forme de quai, sur le Nil. Parmi ces ruines d'architecture on en trouve aussi quelques unes de sculpture, entre autres celles d'un groupe de deux figures accouplées, de trois pieds de proportion, dont les têtes ont été brisées. Ce que Chénubis a de plus particulier, c'est une enceinte de muraille, bâtie en brique non cuite; cette muraille, de forme conique, a plus de vingt cinq pieds d'épaisseur à sa base: cet ouvrage extraordinaire existe encore en grande partie dans son entier. Est-ce un ouvrage Arabe? l'histoire n'en fait mention nulle part; d'ailleurs il n'y a aucuns débris ni décombres de fabriques Arabes dans l'enceinte de Chénubis: si c'était un ouvrage de la haute antiquité, il nous apprendrait qu'il n'est pas besoin de faire jamais de fortification d'une autre espèce en Égypte, excepté pour les chambranles et embrasures, et toutes les parties où il y a fatigues de mouvement. Ici toutes les grandes masses ont complètement résisté au temps, et pourraient encore servir de défense.
Après avoir fait à toutes voiles un dessin de Chénubis en descendant le fleuve en barque, il m'en fallut faire à toute bride un autre en remontant par terre, maudissant la guerre, les guerriers, et l'importance de leurs opérations, qui me faisaient toujours tout quitter pour courir en vain après des gens qui faisaient en un jour plus de chemin que nous en trois, et auxquels nous avions laissé les passages ouverts. C'était pour aller de grand jour coucher à trois quarts de lieue de Chénubis, que cette vaine hâte avait été ordonnée si impérieusement. Le lendemain, après avoir marché une heure, nous trouvâmes à rase terre les arrachements de deux temples, dont il est impossible de prendre ni plan ni vue; ils semblent être restés là seulement pour marquer l'emplacement de la ville de Jurion-Lucine, que l'infaillible d'Anville a placée à cette hauteur. Nous arrivâmes enfin par le désert à la gorge de Redisi, qui est un quatrième débouché de la Kiffah, mais qui n'est pas pratiqué par le commerce, et dont la route avait été fatale aux Mamelouks, car ils y avaient presque tous perdu leurs chevaux, une partie de leurs chameaux, nombre de serviteurs, et vingt-six femmes, de vingt-huit que les beys avaient emmenées: leur marche était tracée par les désastres, qu'ils laissaient derrière eux, les tentes, les armes, les habits, les cadavres de chevaux exténués, les chameaux restés sous le poids de leur charge, des serviteurs, des femmes abandonnées. Qu'on se peigne le sort d'un malheureux, haletant de fatigue et de soif, la gorge desséchée, respirant avec peine un air ardent qui le dévore; il espère qu'un instant de repos lui rendra quelques forces; il s'arrête, il voit défiler ceux qui étaient ses compagnons, et dont il sollicite en vain le secours; le malheur personnel a fermé tous les coeurs; sans détourner un regard, l'oeil fixe, chacun suit en silence la trace de celui qui le précède; tout passe, tout fuit; et ses membres engourdis, déjà trop chargés de leur pénible existence, s'affaissent, et ne peuvent être ranimés ni par le danger ni par la terreur: la caravane a passé, elle n'est déjà pour lui qu'une ligne ondoyante dans l'espace, bientôt elle n'est plus qu'un point, et ce point s'évanouit; c'est la dernière lueur de la lumière qui s'éteint: ses regards égarés cherchent et ne rencontrent plus rien; il les ramène sur lui-même, et bientôt ferme les yeux pour échapper à l'aspect du vide affreux qui l'environne; il n'entend plus que ses soupirs; ce qui lui reste d'existence appartient à la mort; seul, tout seul au monde, il va mourir sans que l'espoir vienne un instant s'asseoir auprès de son lit de mort; et son cadavre, dévoré par l'aridité du sol, ne laissera bientôt que des os blanchis, qui serviront de guide à la marche incertaine du voyageur qui aura osé braver le même sort.
C'est le tableau que nous offrit la trace du passage des Mamelouks; c'est à ces signes effrayants que nous reconnûmes la direction de leur marche: il y avait trois jours qu'ils étaient passés; ils avaient remonté vers les cataractes, et étaient allés se rafraîchir dans une île entre Baban et Ombos. J'ai déjà parlé de l'abondance de cette île dans ma route de Syene: leur état de détresse nous tranquillisant sur leurs intentions, nous bornâmes là notre poursuite, dans un pays où nous ne pouvions espérer de trouver aucunes ressources, les Mamelouks qui nous précédaient ayant dû achever de les consommer.
Nous vînmes camper, ou, pour mieux dire, nous reposer près du fleuve; nous nous établîmes parmi des tombeaux, et près de deux arides mimosas, qui pouvaient seuls nous indiquer qu'on avait vécu là, et que la nature y végétait encore. On renvoya tout ce dont on pouvait se passer à Etfu; et j'accompagnai ce surplus, dans l'espérance de voir à mon aise le sublime temple d'Apollinopolis, le plus beau de l'Égypte, et le plus grand après ceux de Thèbes: bâti à une époque où les arts et les sciences avaient acquis toute leur splendeur, toutes les parties en sont également belles dans leur exécution; le travail des hiéroglyphes également soigné, des figures plus variées, l'architecture plus perfectionnée que dans les édifices de Thèbes, qu'il faut reléguer à des temps bien antérieurs. Mon premier soin fut de prendre un plan général de l'édifice. Rien de plus simple que les belles lignes de ce plan, rien de plus pittoresque que l'effet produit dans l'élévation par la variété des dimensions de chaque membre de ce bel ensemble: tout ce superbe édifice est posé sur un sol élevé qui domine non seulement le pays, mais toute la vallée: sur un plan beaucoup plus bas et tout près de ce grand temple en est un petit, presque enfoui jusqu'à son comble; ce qui en reste encore d'apparent est dans un creux entouré de décombres, qui laissent voir un petit portique de deux colonnes et de deux pilastres, un péristyle et le sanctuaire du temple, autour une galerie en pilastres. Une colonne avec un chapiteau, qui sort des décombres à quarante pieds en avant du portique, et un angle de mur, à cent pieds au-delà, attestent qu'il y avait encore une cour devant ce temple: une singularité de ce monument, c'est que dans un édifice d'une exécution aussi recherchée les portes ne sont point régulièrement au centre. On doit croire qu'il fut dédié au mauvais génie, car la figure de Typhon est en relief sur les quatre côtés de la dalle qui surmonte chacun des chapiteaux; toute la frise et tous les tableaux de l'intérieur sont analogues à Isis se défendant des attaques de ce monstre. Je fis une vue du rapprochement de ce petit temple avec le grand; j'en fis une autre du grand temple en sens contraire, qui peut donner l'idée de sa position dans la vallée; j'en fis une troisième de l'intérieur de ce même temple pris à l'angle du portique, qui offre l'aspect de la cour, de ses galeries, et de la porte extérieure, et j'augmentai considérablement ma collection d'hiéroglyphes, particulièrement par le dessin de la frise de l'intérieur du portique: je dessinai plusieurs chapiteaux.
Le second jour, le général Belliard arriva, et nous partîmes le lendemain. À quelque distance d'Etfu, je trouvai sur la rive du Nil les restes d'un quai près l'embouchure d'un grand canal; aucune autre ruine n'accompagne ce fragment: deux escaliers qui viennent à la rencontre l'un de l'autre annoncent cependant que ce n'est pas simplement pour résister au fleuve qu'avait été construit ce quai; les escaliers qui servaient à y descendre étaient d'un usage journalier qui suppose la présence antique d'une ville, ou tout au moins d'habitations dont on a perdu le nom et la mémoire: j'en fis le dessin. Nous repassâmes sur les ruines d'Hiéracopolis, dont j'ai déjà parlé, et nous vînmes coucher à quatre lieues d'Etfu: nous nous remîmes en route à une heure du matin, et arrivâmes à Esné le 13 Avril, rendus de fatigue. Je me berçais de l'espoir d'obtenir quelques jours de repos; mais nous apprîmes à notre arrivée que le reste des Mekkains, unis à quelques Mamelouks, avaient marché sur Girgé; que, prévenus et battus à Bardis, ils n'en avaient tenu compte, et étaient venus à Girgé pour piller le bazar, où une partie avait été cernée et battue de nouveau, et que cependant le peu de ceux qui restaient étaient encore à craindre, parce qu'ils ameutaient des fanatiques: nous nous remîmes donc en route pour retourner occuper les bouches du désert. Nous employâmes toute une nuit à passer le fleuve: lorsque nous nous mîmes en route, le soleil était élevé et déjà brûlant; nous fîmes halte sous l'ardeur de ses rayons, et vînmes ensuite coucher à Salamié. Le lendemain, après quelques heures de marche, j'aperçus pour la quatrième fois les restes de Thèbes: j'en fis une vue dans une situation d'où l'on pouvait découvrir à la fois toutes les ruines de l'un et de l'autre côté du fleuve, depuis Karnak jusqu'à Médinet-A-Bou, c'est-à-dire, l'espace de six milles. Il reste cependant encore hors de cette vue une ruine au nord-est, au village de Guedime, à trois quarts de lieue en arrière, ce qui donne à Thèbes plus de deux lieues et demie de traversée, occupées par des monuments: nous nous arrêtâmes cette fois à Karnak; ce qui fut une première bonne fortune pour moi. Ne pouvant à moi seul lever le plan ni faire de grandes vues de cette masse de ruines, qui au premier aspect ressemble à un chantier de carrières, ou plutôt à des montagnes entassées, mon projet fut d'employer les deux heures que nous devions y passer à dessiner les bas-reliefs historiques, prendre et donner une idée de cette sculpture primitive, du style et de la composition des tableaux de ce temps, et de l'état de cet art, à une époque si reculée, qu'il est possible que s'en soient là les plus anciennes productions.
Je dessinai les fragments les plus conservés, un Pharaon, Memnon, Ossimandué, peut-être Sésostris combattant seul sur un char; il poursuit des nations lointaines portant barbe et de longues tuniques; il les culbute dans un marais; il les obligé à se réfugier dans une forteresse. Dans un fragment, il renverse le chef, déjà atteint d'une flèche: dans un second, il ramené les captifs: dans un troisième; il les présente enchaînés aux trois divinités de la protection desquelles il tient sans doute la victoire; car il est à remarquer que, dans toutes les actions ci-dessus, ses armes ont toujours été accompagnées et protégées par un ou deux éperviers emblématiques. Les divinités auxquelles il fait ses offrandes sont celles de l'abondance, sous la figure d'un Priape, tenant de sa main droite un fléau; c'était à ce dieu qu'était consacré le temple de Karnak, le plus grand de Thèbes, un des plus anciens et des plus grands qui aient jamais été construits. À prendre depuis le sanctuaire jusqu'aux murs de circonvallation, ce dieu est présenté de la manière la moins équivoque par le trait qui le caractérise. J'aurais voulu aussi dessiner le bas-relief représentant un navire conduit par des nautoniers; mais il est trop ruiné, et manque de tout ce qui pourrait éclaircir le sens qu'il renferme. La journée s'avançait, et nous n'avions encore rien mangé: les voyageurs ne sont pas comme les héros de romans, ils sentent quelquefois le besoin de se restaurer: le soleil nous gagna; il fut résolu que nous coucherions à Karnak. Je me remis bien vite à l'ouvrage, je parcourus les ruines; je me convainquis qu'il faudrait huit jours pour lever un plan un peu satisfaisant de ces groupes d'édifices enceints dans la même circonvallation. Je m'en tins donc encore à la petite image sans mesure que j'en avais faite à l'autre voyage, pensant qu'à l'aide de quelques lignes je ferais encore mieux concevoir quelle est la forme de cet édifice, qu'en en donnant une longue description.
Je n'ai pu mesurer à la toise quelle pouvait être la surface de ce groupe d'édifices, mais, à plusieurs reprises, en suivant à cheval les traces de son enceinte, j'ai toujours mis vingt-cinq minutes, allant au trot, pour en faire le tour. Cette circonvallation était ouverte par six portes qui existent encore, dont trois étaient précédées d'avenues de sphinx: elle contenait non seulement le grand temple, mais trois autres absolument distincts, ayant tous leurs portes, leurs portiques, leurs cours, leurs avenues, et leur enceinte particulière. Étaient-ce des temples? étaient-ce des palais? les souverains logeaient-ils sous les portiques des temples? ou leurs palais étaient-ils semblables à ces édifices? ou enfin n'occupaient-ils que des maisons d'une construction qui n'a pu résister au temps? ce qu'il y a de certain c'est que, s'ils habitaient ce que nous devons regarder à leur distribution comme des édifices sacrés, ils n'étaient pas commodément logés: de grandes cours avec des galeries ouvertes, des portiques formés d'entrecolonnements étroits ne pouvaient être que désagréables à habiter; le peu de chambres qui existent, petites, sans air ni lumière, couvertes de pieuses allégories, ne devaient pas recréer leurs yeux ni leur imagination: j'ai été d'ailleurs dans le cas d'observer qu'une partie de ces chambres obscures contenaient de petits tabernacles, renfermant sans doute ou la figure de la divinité, ou l'animal qui en était l'emblème, ou le trésor du temple; ce qui en faisait tout naturellement un lieu sacré, et fermé pour tout autre que pour les prêtres. Il est donc à croire que c'étaient des collèges nombreux de ces prêtres qui occupaient les vastes enceintes de ces édifices, et que, dépositaires des lumières, ils étaient aussi du pouvoir et de ses moyens. Quelle monotonie! quelle triste sagesse! quelle gravité de moeurs! J'admire encore avec effroi l'organisation d'un pareil gouvernement; les traces qu'il a laissées me glacent et m'épouvantent encore. La divinité, sacerdotalement vêtue, d'une main tient un crochet, de l'autre un fléau, l'un sans doute pour arrêter, et l'autre pour punir: la loi porte partout la chaîne, et la mesure; je vois les arts se traîner sous le poids de cette chaîne, et son génie m'en paraît accablé: ce signe de la génération tracé sans pudeur jusqu'au sanctuaire des temples m'annonce que pour détruire la volupté ils en avaient encore fait un devoir: pas un cirque, pas une arène, pas un théâtre! des temples, des mystères, des initiations, des prêtres, des victimes! pour plaisirs, des cérémonies! pour luxe, des tombeaux! Le mauvais génie de la France évoqua sans doute l'âme d'un prêtre Égyptien, lorsqu'il anima le monstre qui imagina, pour faire notre bonheur, de nous rendre tristes et atrabilaires comme lui.
Après avoir parcouru l'espace qu'il fallait observer pour avoir les détails de l'édifice, je me trouvai à la partie sud-ouest de cette enceinte, où sont compris d'autres temples particuliers: je fis la vue d'un de ces temples. L'intérieur du monument me fit éprouver une sensation nouvelle: derrière les deux mâles que l'on voit dans l'estampe est un portique ouvert de vingt-huit colonnes; ce portique, lourd dans ses proportions, a un caractère dont l'austérité fait la noblesse; tant il est vrai qu'en architecture, quand les lignes sont longues, qu'il y en a peu, et que rien ne les coupe, l'effet est toujours grand et imposant! Au fond de ce premier portique, une large porte en laisse voir un second, porté par huit colonnes sur deux rangs, de proportion encore plus grave et d'un caractère que l'obscurité rend encore plus terrible; c'est le temple des Euménides: une pièce longue et étroite suivie de deux autres plus obscures précède un sanctuaire, absolument enfoui; un mur de circonvallation isole ce monument, qui semble être l'asile de la terreur. J'avais fait un dessin de la vue extérieure de cet édifice; je voulais en faire un de l'intérieur avec le sentiment qu'il, m'inspirait, mais j'éprouvai à cet instant un tel degré de lassitude physique et morale, que je ne trouvai plus de faculté pour exécuter; j'étais épuisé, j'étais incapable de rendre ce que je concevais: j'avais dessiné des bas-reliefs, des hiéroglyphes; j'avais pris connaissance de toutes les localités; j'avais fait une vue générale du temple, prise de la porte de l'est, qui est le point d'où on découvre quelques formes à ce chantier de carrières, qu'ont laissé les écroulements de ces édifices gigantesques, et dont chaque débris ne se distingue que par la réflexion et dans l'éloignement; et enfin j'avais fait encore une autre vue de la partie sud de ces édifices.
Il avait fait si chaud que le sol m'avait brûlé les pieds à travers ma chaussure; je n'avais pu me fixer pour dessiner qu'en faisant promener mon serviteur entre le soleil et moi pour rompre les rayons et me faire, un peu d'ombre de son corps; les pierres avaient acquis un tel degré de chaleur, qu'ayant voulu ramasser des agates cornalines, que l'on trouve en grand nombre dans l'enceinte même de la ville, elles me brûlaient au point que, pour en emporter j'avais été obligé de les jeter sur mon mouchoir, comme on toucherait à des charbons ardents. Harassé, j'allai me jeter dans un petit tombeau Arabe, qu'on nous avait préparé pour la nuit, et qui me parut un boudoir délicieux, jusqu'au moment où l'on me dit que, lors de notre dernier passage; on y avait égorgé un des nôtres qui était resté en arrière de la colonne: les marques de cet assassinat, empreintes encore, contre les murs, me firent horreur; mais j'étais couché, je m'endormis; j'étais si las, que je crois que je ne me serais pas relevé de dessus le cadavre même de cette malheureuse victime.
Nous partîmes le lendemain avant le jour: j'emportais cette fois plus de dessins et moins de regrets; je soupirais cependant dans la pensée que je quittais peut-être Thèbes pour toujours: sa situation éloignée de tout établissement, la férocité de ses habitants, le miri payé, tout me démontrait qu'il fallait renoncer à l'espoir d'y revenir: je n'avais pas vu les tombeaux des rois; mais il fallait des soldats pour les aller chercher, et les troupes étaient fatiguées outre mesure par les marches forcées et répétées qu'elles venaient de faire; je me recommandai aux événements, et dans la suite ils secondèrent mes désirs.
À la pointe du jour, je m'approchai assez près de Guédime pour voir la ruine qui y existe: quatre colonnes portent encore trois pierres de leur entablement, et en avant on voit la base de deux môles, absolument ruinés et sans forme; ce sont les seuls fragments qui restent d'un monument, qui aujourd'hui a du moins le grand avantage de servir comme de jalons pour mesurer monumentalement l'extension de Thèbes.
À midi, nous arrivâmes à Kous, où nous apprîmes que les Mekkains avaient passé par les mains de tous nos détachements, et en fuyant avaient passé à Tata sous le sabre de notre cavalerie, qui, pour la tranquillité du pays, avait exterminé tout ce qui en restait; leurs besoins les avaient rendus un véritable fléau, et les propriétaires les poursuivaient comme des bêtes féroces.
Les habitants de Kous, toujours bien intentionnés, et qui nous avaient accueillis lors même qu'ils croyaient que nous marchions à une perte certaine, vinrent au-devant de nous, et nous reçurent comme des triomphateurs.
Le chérif de la Mekke avait envoyé au général Desaix pour protester contre l'expédition de ses compatriotes, et pour proposer alliance et amitié; les villes de Gidda et de Tor demandaient aussi la paix, et Cosséir offrit de se soumettre. Nous sûmes que Soliman et un autre bey étaient allés avec leurs femmes aux Oasis; nous pûmes juger de la détresse des autres à la soumission des habitants, au paiement volontaire du miri, au rapprochement des chefs d'Arabes, et à une hilarité répandue dans le pays, que je n'avais pas encore vue, et qui me fit espérer qu'à l'avenir nous pourrions faire en même temps le bonheur des naturels du pays, et la fortune des colons.
Desaix fit annoncer que les terres ensemencées qui avaient été mangées en herbe par les Mamelouks et par les Français ne paieraient pas le miri; ce premier règlement d'équité charma les habitants autant qu'il les surprit; mais ils furent entièrement conquis lorsqu'on leur déclara qu'ils pouvaient se vêtir sans distinction, comme le leur permettraient leurs moyens, sans que cela compromît leurs propriétés. Des négociants de Cosséir, qui s'étaient tenus cachés, sortirent de leur village, et vinrent acheter du blé à Kéné; ceux de Gidda arrivèrent sur leurs vaisseaux chargés de café, et vinrent avec ceux de Cosséir offrir de payer, un droit qui n'était plus arbitraire. Enfin nous commençâmes à voir de l'argent arriver sans baïonnettes, la paille, l'orge, et les boeufs, garnir nos magasins et nos parcs; et les chefs de village nous promirent au nom des cultivateurs que la campagne, alors ridée et sèche, serait l'année prochaine verdoyante, et couverte de moissons, dont le seul miri surpasserait la totalité de la récolte de cette année.
Les caravanes députaient aussi vers nous et nous demandaient des passeports; les Mamelouks abandonnés par leurs maîtres venaient nous apporter leurs armes, nous demander à servir dans l'armée: nous avions donc le spectacle satisfaisant de l'écroulement d'un gouvernement odieux à tous, sans ressource dans sa détresse, et ne conservant pas une seule base sur laquelle il pût fonder son rétablissement.