Chapter 11

Apollinopolis parva--Inscription Grecque.

Égalementéloignés d'Elfy-Bey, qui avait descendu le fleuve, et d'Osman, qui l'avait remonté jusqu'à Syene, nous nous reposâmes quelques jours à Kous: je fis le dessin du couronnement d'une porte, le seul morceau d'antiquité qui reste de l'ancienne Apollinopolis parva. Ce seul fragment semble plus grand que tout le reste de la ville; il offre un tableau frappant du caractère monumental de l'architecture des Égyptiens; le reste de cet édifice est sans doute enfoui sous la montagne d'ordures, sur laquelle est bâtie, la ville moderne. Je copiai aussi ce qui restait d'une inscription écrite sur le listel de la gorge du couronnement de cette porte: cette inscription était postérieure au monument; je crus voir une adroite flatterie d'un préfet de la Haute Égypte au temps des Ptolémées, qui, après vingt ou trente siècles, s'est avisé, à la suite de quelques réparations, de dédier ce temple à ses maîtres, d'écrire leurs noms sur cette porte, et de charger ce monument de les porter à la postérité: en effet la gloire des rois ne traverse la nuit des temps qu'inscrite sur les monuments qu'élèvent les arts; privés de leur éclat, certains siècles sourds et muets dévorent les événements, ne laissent échapper que des noms ternes dont la mémoire ne veut pas se charger, et que l'histoire répète en vain. Que serait Achille sans le poème d'Homère, qui est aussi un monument? C'est par les monuments qu'on connaît Sésostris; les arts chaque jour nous répètent le nom de Périclès; ils font toute la gloire du beau siècle d'Auguste; celui de Médicis illustre la Toscane, et le tombeau de Laurent rayonne de lumières, tandis qu'on cherche en vain ceux des Genséric, des Attila, des Tamerlan, ces ouragans, ces fléaux de la terre qui renversent, ravagent, passent, et se perdent dans la poussière du tourbillon qu'ils avaient élevé.

Je trouvai dans les champs, près la partie basse de la ville, un fragment d'un tabernacle ou d'un temple monolithe, qui, avant d'être brisé, avait servi d'abreuvoir près d'une citerne; un des chambranles, conservé dans son entier, laisse voir encore une inscription en hiéroglyphes, aussi complète que précieusement exécutée: je la copiai; un petit fragment de cette espèce est à lui seul un monument, une irrévocable attestation des lumières et de la culture de la nation à laquelle il a appartenu.

Caravanes--Destruction de Bénéadi.

Nouspartîmes de Kous et vînmes à Kéné, où nous trouvâmes nombre de négociants de toutes les nations. En se mettant en communication avec les gens des contrées les plus étrangères, les points éloignés se rapprochent; en comptant les jours de marche, et quand on voit les moyens de les franchir, les espaces diminuent, ils cessent d'être immenses, ils disparaissent, pour ainsi dire, lorsqu'on s'y trouve engagé; la mer Rouge, Gidda, la Mekke, devenaient des lieux voisins du point que nous habitions; et l'Inde semble leur être, pour ainsi dire, contiguë: de l'autre côté, les Oasis n'étaient plus qu'à trois journées de nous; elles cessaient d'être un pays perdu pour notre imagination; d'Oasis en Oasis, par des marches d'une journée ou de deux au plus, on s'approche de Sennar, qui est une des capitales de la Nubie, qui sépare l'Égypte de l'Abyssinie, ainsi que de Darfour, qui est sur la route, et fait le commerce avec les Tomboutyns, le peuple qui est maintenant l'objet de notre curiosité en Afrique, et dont, il y a peu de mois, l'existence était encore problématique: il est vrai que s'il ne faut que quarante jours pour aller à Darfour, il en faut cent de plus pour arriver à Tombout. Mais enfin voici la route de Darfour, où arrivent les habitants de Tombout; un négociant, que je trouvai à Kéné, et qui avait fait souvent ce voyage, me donna l'itinéraire que je joins ici7.

Note 7:(retour)ROUTE DE SIUT À DARFOUR ET SENNAR, PAR DONCOLA.De Siut par le désert, en se dirigeant au sud-ouest, quatre journées pour arriver à Korg-Elouah, l'Oasis le plus peuplé, et le plus cultivé: on y trouve de l'eau douce et courante, qui sort de terre et y rentre de nouveau; il y a une forteresse, et un gros village.De Korg-Élouah à Boulague, qui est un autre Oasis, une demi-journée; il y a un petit village, de l'eau d'un bon goût, mais qui donne quelquefois la fièvre à ceux qui n'y sont pas accoutumés.De Boulague à êl-Bsactah une journée; de l'eau saumâtre.De êl-Bsactah à Beris une demi-journée; il y a un grand village et de l'eau assez bonne.De Beris à êl-Mekh deux heures; encore de l'eau, dont il faut faire provision, parce qu'à êl-Mekh les Oasis cessent, et qu'on ne trouve plus que de l'eau salée tout le reste de la route. Marchant toujours dans la même direction, après six jours de marche, on arrive à Désir.De Désir à Seiima trois jours; eau salée, mais moins mauvaise.De Selima à Dongola, où on retrouve le Nil, quatre jours; il faut renouveler les provisions.De Dongola, se dirigeant plus à l'ouest, à êl-Goyah, quatre jours.De êl-Goyah à Zagaoné six jours; eau salée, mais fraîche.De Zagaoné à Darfour, dix journées, sans trouver ni eau ni village.Arrivé à Dongola, il y a dix sept journées de marche pour aller à Sennar, en se dirigeant au sud; et de Sennar à Darfour douze journées de traversée marchant de l'est à l'ouest.Il faut penser que, dans une telle route, celui qui ne peut suivre est abandonné, parce que l'attendre serait compromettre le salut de toute la caravane.

ROUTE DE SIUT À DARFOUR ET SENNAR, PAR DONCOLA.

De Siut par le désert, en se dirigeant au sud-ouest, quatre journées pour arriver à Korg-Elouah, l'Oasis le plus peuplé, et le plus cultivé: on y trouve de l'eau douce et courante, qui sort de terre et y rentre de nouveau; il y a une forteresse, et un gros village.

De Korg-Élouah à Boulague, qui est un autre Oasis, une demi-journée; il y a un petit village, de l'eau d'un bon goût, mais qui donne quelquefois la fièvre à ceux qui n'y sont pas accoutumés.

De Boulague à êl-Bsactah une journée; de l'eau saumâtre.

De êl-Bsactah à Beris une demi-journée; il y a un grand village et de l'eau assez bonne.

De Beris à êl-Mekh deux heures; encore de l'eau, dont il faut faire provision, parce qu'à êl-Mekh les Oasis cessent, et qu'on ne trouve plus que de l'eau salée tout le reste de la route. Marchant toujours dans la même direction, après six jours de marche, on arrive à Désir.

De Désir à Seiima trois jours; eau salée, mais moins mauvaise.

De Selima à Dongola, où on retrouve le Nil, quatre jours; il faut renouveler les provisions.

De Dongola, se dirigeant plus à l'ouest, à êl-Goyah, quatre jours.

De êl-Goyah à Zagaoné six jours; eau salée, mais fraîche.

De Zagaoné à Darfour, dix journées, sans trouver ni eau ni village.

Arrivé à Dongola, il y a dix sept journées de marche pour aller à Sennar, en se dirigeant au sud; et de Sennar à Darfour douze journées de traversée marchant de l'est à l'ouest.

Il faut penser que, dans une telle route, celui qui ne peut suivre est abandonné, parce que l'attendre serait compromettre le salut de toute la caravane.

Nous trouvâmes aussi nombre de marchands turcs, maures, et mekkains, apportant du café, des toiles des Indes, venant acheter du blé.

Malgré ces bonnes dispositions et le calcul des gens sensés, la masse de la nation, ceux qui n'avaient rien à perdre, accoutumés à appartenir à des maîtres cruels, prenant pour faiblesse ce que nous leur montrions d'équité, continuaient de se laisser séduire par les beys, qui, profitant du préjugé de la religion, de l'avantage que leur donnait le langage auquel, ces malheureux avaient coutume d'obéir, organisaient encore des rassemblements à huit à dix lieues de nous.

Bénéadi, village de deux milles de longueur, appuyé sur le désert, composé de douze mille habitants toujours rebelles à tout gouvernement, avait appelé les Arabes: une caravane de Darfour venait d'y arriver; Mourat-bey avait saisi cette circonstance; il avait trouvé le moyen, par ses intelligences de soulever les uns, de fanatiser les autres, et de leur faire prendre tout à coup les armes. Le général Davoust fut envoyé avec la cavalerie à Bénéadi; la tranquillité générale exigeait la destruction de ce volcan qui menaçait sans cesse: livré un instant à l'ardeur qu'inspirait le butin que le soldat pouvait y faire, le village disparut; les habitants dispersés se joignirent à ce qui restait de Mekkains, marchèrent sur Miniet, et furent encore battus dans un second combat.

Dans le butin de Bénéadi, il se trouva une quantité immense de femmes, de filles du pays, et d'esclaves de la caravane: les premiers à qui les femmes échurent en partage les négocièrent à grand marché; mais, comme il arrive en certaines villes de l'Europe à certaines femmes que nous pourrions citer, à chaque mutation elles doublaient de prix; toute la différence qu'il y avait avec celles-ci, qu'au lieu d'en devenir plus insolentes, modestement elles suivaient avec une impassible résignation tous ceux à qui l'un après l'autre elles étaient adjugées; jusqu'à ce qu'enfin leur père, leur mari, ou leur ancien maître, sans prendre d'autres informations, vinssent les racheter de derniers enchérisseurs beaucoup plus cher qu'elles ne leur avaient coûté. Cela paraît tout d'abord ne pouvoir s'accorder avec les moeurs et la jalousie musulmanes; mais, ainsi que nous l'avons déjà observé, ils disent à cela très sensément: Est-ce leur faute si nous n'avons pas su les défendre?

Mourat-bey, qui par le désert était venu nous couper la communication avec le Caire, vit attaquer et détruire ses alliés sans oser venir à leur secours; il se contenta de se mettre en mesure pour nous tenir en échec sans se compromettre; il temporisait en attendant les circonstances: ce n'était point encore pour lui le moment d'accepter ou de demander des conditions; rien ne pouvait baser un traité entre nous: quel intérêt politique ou commercial eût pu alors garantir respectivement une mutuelle bonne foi? accoutumé d'ailleurs à voir sa fortune se relever par des événements imprévus, il rêvait des chances favorables; l'absence du général en chef, l'expédition de Syrie qui avait éloigné une partie de nos forces, quelques conspirations ourdies, tout servait à lui rendre de l'espoir; aussi employait-il toute espèce de moyens pour réchauffer les esprits et organiser des partis: il parvint à persuader l'émir Adgi, qui était au Caire, et qui devait aller rejoindre le général en chef en Syrie, de se composer un cortège assez considérable pour tenter un coup de main dans la route, s'emparer de Belbéis, fermer le retour à l'armée, et soulever l'Égypte contre nos forces partagées, nous obliger à nous réunir, et à abandonner l'Égypte supérieure. Ce plan assez beau en apparence ne produisit, faute de base solide, que la ruine de l'Adgi; des mouvements suspects découvrirent ses desseins; au moment d'être arrêté par la garnison de Belbéis, il n'eut que le temps de se sauver par le désert avec quelques uns des siens: cette mine éventée, le massacre de Bénéadi, et la seconde défaite à Miniet de ceux qui s'en étaient échappés, déjouèrent encore les projets de Mourat-bey, et l'obligèrent à se retirer aux Oasis.

Nouveaux Détails sur les Crocodiles.

Enarrivant à Kéné, j'eus à regretter la mort d'un crocodile, que des paysans avaient surpris endormi, qu'ils avaient lié et apporté vivant à celui qui commandait en l'absence du général Belliard; encore jeune, cet animal ne pouvait être bien redoutable, on l'eût enchaîné avec un cercle de fer entre les épaules et le ventre, et alors nous eussions pu l'observer, et connaître ses habitudes, ignorées dans le pays même qu'il habite, tant il y inspire de peur! et cette peur s'augmentant et se perpétuant par tous les contes qu'elle-même enfante, il eût été si curieux de voir comment cet amphibie mangeait, ce qu'il mangeait, si la mastication lui est nécessaire, comment elle s'effectue avec des dents qui sont toutes incisives, quelle est l'action de son gosier qui lui sert de langue si sa voracité pourrait être un moyen de l'apprivoiser, ou bien, en lui laissant son caractère, de tenter de le faire arriver vivant à Paris, de le livrer aux observations des naturalistes, à la curiosité des Parisiens, enfin d'en faire un hommage à la nation comme un trophée de la conquête du Nil. Errant perpétuellement sur les rives de ce fleuve, j'en ai vu un grand nombre de toutes grandeurs, depuis trois jusqu'à vingt-six ou vingt-huit pieds de longueur; plusieurs officiers dignes de foi m'ont assuré en avoir vu un de quarante: ils ne sont pas aussi farouches qu'on le prétend; ils affectent certains parages de préférence, ce qui prouve qu'ils vivent en famille; c'est sur les îles basses qu'ils se montrent au soleil, dont ils paraissent chercher la chaleur; on y en voit plusieurs à la fois, toujours immobiles, et le plus souvent endormis, souvent au milieu des oiseaux, qui ne s'en inquiètent pas. De quoi peuvent vivre de si grands animaux? On conte d'eux bien des histoires; mais nous n'avons pas été témoins d'un seul fait; hardis jusqu'à l'imprudence, nos soldats les bravaient; moi-même je me baignais tous les jours dans le Nil; les nuits plus tranquilles que me procuraient les bains me faisaient passer sur de prétendus dangers qu'aucun événement ne rendait vraisemblables: s'ils ont mangé quelques cadavres que la guerre leur aura procurés, ce mets ne devait qu'exciter leur appétit, et les engager à une chasse qui pouvait leur promettre une proie aussi friande; et cependant nous n'avons jamais été attaqués, jamais nous n'avons rencontré un seul crocodile éloigné du fleuve; il faut apparemment que le Nil leur fournisse assez abondamment des proies faciles, qu'ils digèrent lentement, ayant, comme le lézard et le serpent, le sang froid et l'estomac peu actif: au reste, n'ayant à combattre dans la partie du Nil qui nous est connue qu'eux-mêmes et les hommes, ils deviendraient bien redoutables pour ces derniers, si, couverts comme ils le sont, d'une arme défensive presque à l'épreuve de toutes les nôtres, ils étaient adroits à se servir de celles que la nature leur a données pour attaquer. Lorsque je partis de Kené, le général Belliard en avait un petit qui avait six pouces; il était déjà méchant: ce général m'a dit depuis qu'il avait vécu quatre mois sans manger, sans paraître souffrir, sans maigrir ni croître, et sans s'apprivoiser.

Ammien Marcellin écrivait au temps de Julien que de toute antiquité les Égyptiens se regardaient comme dupes lorsqu'ils payaient ce qu'ils devaient, sans y être contraints par la force, ou tout au moins par la peur: heureusement pour moi les habitants de Dendera étaient de race antique.

Second Voyage à Tintyra.

ÀKénéje voyais de ma fenêtre les ruines de Tintyra, à deux lieues de l'autre côté du Nil: ces ruines de Tintyra, dont je me souvenais avec tant d'intérêt, et dont je regrettais particulièrement un zodiaque qui prouvait d'une manière si positive les hautes connaissances des Égyptiens en astronomie!

On ne payait point le miri à Dendera; on y envoya cent hommes; je les suivis; il n'y avait que vingt minutes de chemin de Dendera aux ruines de Tintyra, qui s'appellent maintenant Berbé, qui est le nom que les Arabes donnent à tous les monuments antiques. Nous arrivâmes le soir au village; le lendemain, avec trente hommes, je me rendis aux ruines, que je possédai cette fois dans toute la plénitude du repos et de la quiétude: ma première jouissance fut de me convaincre que mon enthousiasme pour le grand temple n'avait point été une illusion de la nouveauté, puisqu'après avoir vu tous les autres monuments de l'Égypte, celui-ci me paraissait encore le plus parfait d'exécution, et construit à l'époque la plus heureuse des sciences et des arts; tout en est soigné, tout en est intéressant, important même: il faudrait y dessiner tout pour avoir tout ce qu'on doit désirer d'en rapporter; rien n'y a été fait sans objet: mon temps ne pouvait être que très limité; je commençai donc par ce qui était en quelque sorte l'objet de mon voyage, le planisphère céleste, qui occupe une partie du plafond du petit appartement bâti sur le comble de la nef du grand temple. Le plancher très bas, l'obscurité de la chambre qui ne me laissait travailler que quelques heures dans la journée, la multiplicité des détails, la difficulté de ne pas les confondre en les regardant d'une manière si incommode, rien ne m'arrêta; la pensée d'apporter aux savants de mon pays l'image d'un bas relief Égyptien d'une telle importance me fit un devoir de souffrir patiemment le torticolis qu'il me fallait prendre pour le dessiner, en songeant toutefois, que je ne donne cette explication que comme une hypothèse. Je dessinai le reste du plafond, qui est partagé en deux parties égales par une grande figure, que je crois celle d'Isis; elle a les pieds appuyés sur la terre, les bras étendus vers le ciel, et semble occuper tout l'espace qui les sépare. Dans l'autre partie du plafond est une autre grande figure, que je crois ou le ciel, ou l'année, touchant des pieds et des mains à la même base, et couvrant de la courbure de son corps quatorze globes posés sur quatorze bateaux, distribués sur sept bandes ou zones, séparés par des hiéroglyphes sans nombre, et trop couverts de stalactites enfumées pour pouvoir être copiés; j'ai pris aussi une esquisse de cette partie du plafond, pour donner une idée de la forme de ce tableau, et le plan général de ce petit appartement, où sont représentés les objets comme ils sont situés sur les plafonds.

Derrière cette première chambre il y en a une seconde qui ne reçoit de jour que par la porte; elle est de même couverte de tableaux hiéroglyphiques les plus intéressants et les mieux exécutés. Malgré l'obscurité, la difficulté de faire éclairer tout à la fois le bas relief et mon papier, je dessinai cependant presque tout ce que contenaient le plafond et les murailles de cette seconde pièce. Il est bien difficile d'arrêter une pensée sur ce que pouvait être ce petit édifice si bien soigné dans ses détails, orné de tableaux si évidemment scientifiques; il paraît que ceux des plafonds sont relatifs au mouvement du ciel, et ceux des murailles à celui de la terre, aux influences de l'air, et à celles de l'eau. La terre est représentée partout par la figure d'Isis; c'était la divinité de tous les temples de Tintyra, car on en trouve l'emblème de toutes parts: sa tête sert de chapiteau aux colonnes du portique et de la première chambre du grand temple: elle est au centre de l'astragale: elle est gigantesquement sculptée au mur extérieur du fond: elle est l'objet des ornements de la frise et de la corniche: elle est dans tous les tableaux avec ses attributs: c'est elle à qui l'on fait toutes les offrandes, lorsque ce n'est pas elle qui les fait elle-même à Osiris son époux: elle est aux portes qui servaient d'entrée à l'enceinte: c'est à elle que sont dédiés les petits temples qui y sont inscrits; dans celui qui est à droite en entrant, elle est triomphante des deux mauvais génies; dans celui qui est derrière le grand, elle y est à tout moment représentée tenant Horus dans ses bras, le défendant contre tout attentat, ne le confiant qu'à des figures de vaches, l'allaitant à tous les âges, depuis l'enfance jusqu'à la puberté, le tenant dans ses bras comme l'enfant qui vient de naître, d'autres fois lui présentant le sein, qu'il reçoit debout étant déjà presque de la taille de sa mère.

Je consacrais tous les moments où je manquais de lumière pour travailler au planisphère, à mesurer les chapiteaux, les colonnes, à lever les plans, quelques élévations, à dessiner les portes; il ne reste aucun gond ni battants de ces portes qui renfermaient des mystères dont les prêtres étaient si jaloux, qui renfermaient peut-être aussi les trésors de l'état, cachés avec le même soin, car ces sanctuaires ressemblaient à des coffres forts par leur double enceinte précédée de tant de portes, ces chambres consacrées à une nuit éternelle, ce mystère répandu sur le culte, aussi obscur que les temples; ces initiations, si difficiles à obtenir, auxquelles jamais un étranger ne pouvait être admis, dont on n'avait de notions que sur des rapports mystiques: ce gouvernement et cette religion qui perdit toute sa force et tout son empire dès que Cambyse en eut violé les sanctuaires, renversé les divinités, et enlevé les trésors; tout annonce que ces temples contenaient, pour ainsi dire, l'essencede tout, que tout en émanait.

Mes recherches, mes observations, et mes travaux, furent arrêtés par l'empressement du cheikh du village à débarrasser le pays de notre présence; dès le premier jour, il était allé porter sa contribution: le général rappela les troupes; et mon expédition fut terminée.

Je pris encore, en m'en allant, une vue générale du site de Tintyra, du groupe de monuments qui dominent les ruines de la ville, et des montagnes qui s'élèvent derrière. J'avais pris aussi copie d'une inscription sculptée en beaux et grands caractères Grecs, placée, ainsi que celle de Kous, sur les listels de droite et de gauche du couronnement d'une des portes de circonvallation, au sud du grand temple: voici l'inscription, sauf quelques erreurs produites par des lettres dégradées:

ΥΠΕΡΑΥΤΟΚΡΑΤΟΡΟΣΚΑΙΣΑΡΟΣΘΕΟΥΥΙΟΥΔΙΟΣΕΛΕΥΘΕΡΙΟΥΣΩΤΗΡΙΑΣΡΟΤΕΠΙΠΟΠΛΙΟΥΟΚΤΑΟΥΙΟΥΗΓΕΜΟΝΟΣΚΑΙ.

ΜΑΡΚΟΥΚΓΩΔΙΟΥΠΟΣΤΟΥΜΟΥΕΠΙΣΤΡΑΤΗΓΟΥΤΡΥΦΩΝΟΣΣΤΡΑΤΗΓΟΥΝΤΟΣΟΙΑΠΟΤΗΣΜΗΤΡΟΠΟΛΕΩΣ.

ΙΕΡΩΣΑΝΕΚΝΟΜΟΥΤΟΠΡΟΠΥΛΟΝΙΣΙΔΙΘΕΑΙΜΕΓΙΣΤΗΙΚΑΙΤΟΙΣΣΥΝΝΑΟΙΣΘΕΟΙΣΕΤΟΥΣΛΑΚΑΙΣΑΡΟΣΘΩΥΘΣΕΒΑΣΤΗΙ.

Voici la même inscription avec les mots séparés, et les lettres restituées par les personnes que j'ai consultées, et la traduction qu'ils en ont faite.

ΥΠΕΡ ΑΥΤΟΚΡΑΤΟΡΟΣ ΚΑΙΣΑΡΟΣ ΘΕΟΥ ΥΙΟΥ ΔΙΟΣ ΕΛΕΥΘΕΡΙΟΥ ΣΩΤΗΡΙΑΣ ΡΟΤ ΕΠΙΠΟΠΛΙΟΥ ΟΚΤΑΟΥΙΟΥ ΗΓΕΜΟΝΟΣ ΚΑΙ.

ΜΑΡΚΟΥ ΚΓΩΔΙΟΥ ΠΟΣΤΟΥΜΟΥ ΕΠΙΣΤΡΑΤΗΓΟΥ ΤΡΥΦΩΝΟΣ ΣΤΡΑΤΗΓΟΥΝΤΟΣΟΙ ΑΠΟ ΤΗΣ ΜΗΤΡΟΠΟΛΕΩΣ.

ΙΕΡΩΣΑΝ ΕΚ ΝΟΜΟΥ ΤΟ ΠΡΟΠΥΛΟΝ ΙΣΙΔΙ ΘΕΑΙ ΜΕΓΙΣΤΗΙ ΚΑΙ ΤΟΙΣ ΣΥΝΝΑΟΙΣΘΕΟΙΣ ΕΤΟΥΣ ΛΑ ΚΑΙΣΑΡΟΣ ΘΩΥΘ ΣΕΒΑΣΤΗΙ.

POUR LA CONSERVATION DE L'EMPEREUR CÉSAR, DIEU, FILS DE JUPITERAUTEUR DE NOTRE LIBERTÉ;LORSQUE, PUBLIUS OCTAVIUS ÉTANT GOUVERNEUR, MARCUS CLAUDIUSPOSTHUMUS COMMANDANT GÉNÉRALET TRYPHON, COMMANDANT PARTICULIER DES TROUPES, LES ENVOYÉS DELA MÉTROPOLE CONSACRÈRENT,EN VERTU D'UNE LOI, LE PROPYLÉE ISIS, TRÈS GRANDE DÉESSE, ET AUXDIEUX HONORÉS DANS CE MÊME TEMPLE: EN L'AN XXXI DECÉSAR, LE COLLÈGE DES PRÊTRES À L'IMPÉRATRICE.

Il y a une autre inscription sur le listel de la corniche du grand temple, mais je n'ai jamais pu en distinguer assez bien les caractères pour pouvoir les copier; ce peu de caractères Grecs au milieu de ces innombrables inscriptions Égyptiennes paraît extraordinaire et contrastant.

Keft ou Copthos.

Quelquesjours après mon retour de Tintyra on envoya la cavalerie au-devant d'un payeur qui rapportait sa caisse d'Esné; j'en profitai pour aller visiter Keft ou Copthos, devant lequel j'avais passé trois fois sans qu'il m'eût été possible de le traverser ni même d'en approcher. J'ignorais si cette ville, célèbre par ses malheurs au temps des persécutions de Dioclétien, possédait quelques vestiges d'une existence plus antique. Je fus frappé, en y entrant, de la conservation de ses divers monuments: la partie antique est encore dans l'état où l'a laissée l'embrasement qui termina le long siège qui la détruisit dans le troisième siècle; à cette antique enceinte, qui a été abandonnée, a succédé une ville Arabe, avec une circonvallation en brique non cuite, au-delà de laquelle, tirant toujours à l'ouest, on a bâti Keft, village existant encore. Copthos était-il le nom antique de cette ville? et les Copthes ont-ils pris leur nom de Copthos où leur zèle les avait rassemblés, et leur avait fait soutenir un siège si opiniâtre et si désastreux lors de la persécution de Dioclétien? Au reste on distingue évidemment les différentes ruines de deux temples de la haute antiquité, et ceux d'une église catholique, où le goût et l'art se faisaient sans doute moins remarquer que la magnificence et la richesse des matériaux employés à la construire: les fragments de colonnes et de pilastres en porphyre et en granit répandus sur un emplacement immense attestent l'opulence et le luxe de ces premiers croyants; mais les sculptures des frises doriques, dont on voit encore quelques restes, prouvent que l'art à cette époque ne faisait qu'appauvrir la somptuosité des matières les plus précieuses; tous ces monuments, réduits à quelques assises au-dessus du sol, restent sans forme, et ne purent me fournir un dessin.

Le Kamsin.

J'avaissouvent ouï parler dukamsin, que l'on peut nommer l'ouragan de l'Égypte et du désert; il est aussi terrible par le spectacle qu'il présente que par ses résultats. Nous étions déjà à peu près à la moitié de la saison où il se manifeste, lorsque, le 18 Mai au soir, je me sentis comme anéanti par une chaleur étouffante; la fluctuation de l'air me paraissait suspendue. Au moment où j'allais me baigner pour remédier à cette sensation pénible, je fus frappé, à mon arrivée sur le bord du Nil, du spectacle d'une nature nouvelle: c'étaient une lumière et des couleurs que je n'avais point encore vues; le soleil, sans être caché, avait perdu ses rayons; plus terne que la lune, il ne donnait qu'un jour blanc et sans ombre; l'eau ne réfléchissait plus ses rayons et paraissait troublée: tout avait changé d'aspect; c'était la plage qui était lumineuse; l'air était terne et semblait opaque; un horizon jaune faisait paraître les arbres d'un bleu décoloré; des bandes d'oiseaux volaient devant le nuage; les animaux effrayés erraient dans la campagne, et les habitants, qui les suivaient en criant, ne pouvaient les rassembler: le vent qui avait élevé cette masse immense, et qui la faisait avancer, n'était pas encore arrivé jusqu'à nous nous crûmes qu'en nous mettant dans l'eau, qui était calme alors, ce serait un moyen de prévenir les effets de cette masse de poussière qui nous arrivait du sud-ouest; mais à peine fûmes nous entrés dans le fleuve qu'il se gonfla tout à coup comme s'il eût voulu sortir de son lit, les ondes passaient sur nos têtes, le fond était remué sous nos pieds, nos habits fuyaient avec le rivage, qui semblait être emporté par le tourbillon qui nous avait atteints: nous fûmes obligés de sortir de l'eau; alors nos corps mouillés et fouettés par la poussière, furent bientôt enduits d'une boue noire qui ne nous permit plus de mettre nos vêtements; éclairés seulement par une lueur roussâtre et sombre, les yeux déchirés, le nez obstrué, notre gorge ne pouvait suffire à humecter ce que la respiration nous faisait absorber de poussière; nous nous perdîmes les uns les autres, nous perdîmes notre route, et nous n'arrivâmes au logis qu'à tâtons, et seulement dirigés par les murs qui servaient à nous retracer le chemin: c'est dans ces moments que nous sentîmes vivement quel devait être le malheur de ceux qui sont surpris dans le désert par un pareil phénomène; j'ai essayé d'en donner l'image.

Accoutumés comme nous l'étions à la constante sérénité du ciel d'Égypte, cette transition si prononcée nous parut une injustice de la providence.

Le lendemain, la même masse de poussière marcha avec les mêmes circonstances le long du désert de la Libye: elle suivait la chaîne des montagnes, et lorsque nous pouvions croire en être débarrassés, le vent d'Ouest nous la ramena, et nous submergea encore de ce torrent aride; les éclairs sillonnaient avec peine ces nuages opaques: tous les éléments parurent être encore dans le désordre, la pluie se mêla aux tourbillons de feu, de vent, et de poussière; et dans ce moment les arbres et toutes les autres productions de la nature organisée semblèrent replongés dans les horreurs du chaos.

Si le désert de la Libye nous avait envoyé ces tourbillons de poussière, ceux de l'est avaient été inondés: le lendemain, des marchands qui arrivaient des bords de la Mer rouge nous dirent que dans les vallées ils avaient eu de l'eau jusqu'à mi-jambe.

Sauterelles.

Deuxjours après ce désastre, on vint nous avertir que la plaine était couverte d'oiseaux qui passaient comme des phalanges serrées, et descendaient de l'est à l'ouest; nous vîmes effectivement de loin que les champs paraissaient se mouvoir, ou du moins qu'un long torrent s'écoulait dans la plaine, en suivant la direction qu'on nous avait indiquée. Croyant que c'étaient des oiseaux étrangers qui passaient ainsi en très grand nombre, nous nous hâtâmes de sortir pour aller les reconnaître; mais, au lieu d'oiseaux, nous trouvâmes une nuée de sauterelles, qui ne faisaient que raser le sol, s'arrêtant à chaque brin d'herbe pour le dévorer, puis s'envolaient vers une nouvelle proie. Dans une saison où le bled aurait été tendre, c'eût été une vraie plaie; aussi maigres, aussi actives, aussi vigoureuses que les Arabes Bédouins, elles sont de même une production du désert: il serait intéressant de savoir comment elles vivent et se reproduisent dans une région aussi aride; c'était peut-être la pluie qui était tombée dans les vallées qui les avait fait éclore, et avait produit cette émigration, comme certains vents font naître les cousins. Le vent ayant changé en sens contraire de la direction de leur marche, il les refoula dans le désert: j'en dessinai une de grandeur naturelle. Elles sont couleur de rose, tachetées de noir, sauvages, fortes, et très difficiles à prendre.

Continuation de la Campagne de la Haute-Égypte.

Nousapprîmes qu'un détachement de deux cents hommes de la garnison d'Esné, commandée par le capitaine Renaud, était parti d'Etfu, et avait marché vers Syene pour en déloger Osman et Assan-bey, qui y étaient revenus; enhardis par le petit nombre des nôtres qui marchaient sans canons, ils vinrent à leur rencontre, et les attaquèrent avec leur impétuosité ordinaire: Selim bey tomba sous les baïonnettes; trois cheikhs, un casnadar, et quarante deux Mamelouks restèrent sur le champ de bataille, ou allèrent mourir à Syene dans la même journée; quarante autres blessés, et le reste des fuyards passèrent les cataractes, et allèrent jusqu'auprès de Bribes. Ce combat acheva de détruire le parti des Mamelouks; les cheikhs Arabes de la tribu des Ababdes reconnurent l'insuffisance de leurs moyens, s'en détachèrent, et vinrent à Kéné faire paix et alliance avec nous.

Desaix, pour chasser Mourat de sa retraite, préparait à Siouth une expédition pour les Oasis; elle devait être commandée par son aide de camp Savari, tandis que le général Belliard organisait celle que nous devions faire à Cosséir. J'aurais bien voulu être partout; mais il fallait choisir: tandis que je balançais, Mourat quitta Hellouah: les Anglais avaient paru à Cosséir; tous les soins se tournèrent de ce côté: le général Douzelot arriva à Kéné, il avait ordre d'y tracer le plan d'un fort à tenir six cents hommes, et d'aller former un établissement à Cosséir. On fit toutes les provisions nécessaires pour l'un et l'autre projet; et tout fut bientôt prêt pour entrer dans le désert.

Départ d'un Détachement pour Cosséir, sur la Mer Rouge.--Chameaux. Fontaine de la Kittah.

Nousrassemblâmes une grande quantité de chameaux: je disnous, parce que peu à peu on s'identifie à ceux avec qui l'on vit, et que ce qui arrivait à la division Desaix, et plus particulièrement à la demi-brigade, la vingt-unième, me devenait personnel; je partageais ses périls, ses succès, ses malheurs, et croyais partager sa gloire. Trois cent soixante-six des nôtres devaient composer la caravane; nous avions un chameau pour chacun de nous, portant de plus le bagage et l'eau nécessaire à chaque individu; deux cents chameaux étaient chargés des choses de première nécessité pour notre établissement à Cosséir. À notre caravane s'étaient joints les chefs d'Arabes, qui venaient de faire alliance, et qui profitaient de cette occasion de nous faire leur cour en nous servant de guides, d'éclaireurs, d'escorte, et d'arrière garde: en tout la troupe pouvait être portée à mille ou onze cents hommes, et autant de chameaux. Le boute-selle fut très plaisant; le chameau, si lent dans ses actions, lève très brusquement les jambes de derrière dès l'instant qu'on pose sur la selle pour le monter, jette son cavalier d'abord en avant, puis en arrière, et ce n'est enfin qu'au quatrième mouvement, lorsqu'il est tout à fait debout, que celui qui le monte peut se trouver d'aplomb: personne n'avait résisté à la première secousse; chacun de se moquer de son voisin: on recommença, et nous partîmes.

Nous sortîmes de Kéné, le 26 Mai, à dix heures du matin, et arrivâmes à quatre heures de l'après midi à Birambar ou Biralbarr, lePuits des Puits, village sur le bord du désert, à la hauteur de Copthos, et vis-à-vis le défilé qui mené à la Kittah, fontaine dont j'ai parlé plus haut, et qui est le centre de l'étoile qui communique à tous les chemins qui conduisent à Cosséir: nous fîmes halte à Birambar; après que les chameaux eurent bu et mangé suffisamment, on les força d'avaler une seconde ration d'orge ou de fèves en la leur mettant dans la bouche.

Le nom de Biralbarr ou Puits des Puits vient sans doute des deux fontaines qui sont la seule ressource qu'offre ce village; l'eau en est soufrée; mais douce et rafraîchie par le nître qu'elle contient. J'avais redouté le balancement de l'allure du chameau; la vivacité du dromadaire m'avait fait craindre de sauter par-dessus sa tête: mais je fus bientôt détrompé. Une fois en selle, il n'y a plus qu'à céder au mouvement, et l'on éprouve tout de suite qu'il n'y a pas de meilleure monture pour faire une longue route, d'autant qu'on n'a à s'en occuper que lorsqu'on veut la diriger dans un autre sens, ce qui arrive rarement dans le désert et en marche de caravane: le chameau bronche peu, et ne tombe jamais où il n'y a pas d'eau; les dromadaires sont parmi les chameaux ce que sont les lévriers parmi les chiens; ils ne servent que pour la selle; ils ont une boucle infibulée dans la narine, à travers laquelle on passe une ficelle qui sert de bride pour l'arrêter, le tourner et le faire agenouiller lorsque l'on veut en descendre; l'allure du dromadaire est leste; l'ouverture des angles que forment ses longues jambes, et le ressort assoupli de son pied charnu rend son trot plus doux, et cependant aussi rapide que celui du cheval le plus léger.

En sortant de Biralbarr nous tournâmes à l'est, et entrâmes dans une vallée large et prolongée, qui forme une longue plaine, aux extrémités de laquelle quelques pointes de rochers avertissent cependant qu'on traverse une chaîne. Je regrettais Dolomieu dans ce voyage; mais le citoyen Rosière le remplaçait. Nous marchâmes ainsi jusqu'à deux heures de nuit avec un ordre assez bien conservé pour qu'en nous arrêtant nous nous trouvassions postés militairement: chacun auprès de nos chameaux nous étendîmes nos tapis, soupâmes, et dormîmes. À une heure du matin la lune se leva; on battit le tambour, et cinq minutes après nous fûmes en marche sans trouble ni désordre. C'est dans le désert qu'on redouble de respect pour le chameau, pour ce vénérable animal; quelque dure que soit sa condition, il la connaît et s'y conforme sans impatience; vrai don de la providence, la nature l'a placé sur le globe dans une région où pour l'utilité des hommes il ne pourrait être remplacé par aucun autre agent; le sable est son élément, dès qu'il en sort et qu'il touche à la boue, à peine il peut se soutenir, ses fréquentes chutes et son embarras font trembler pour lui, pour sa charge, ou pour son cavalier; mais on peut dire que le chameau dans le désert est comme le poisson dans l'eau.

À la pointe du jour nous arrivâmes à la Kittah, fontaine assez étrange; puisqu'elle est située sur un plateau plus élevé que tout ce qui l'entoure; cette fontaine consiste en trois puits de six pieds de profondeur, creusés d'abord dans un lit de sable, ensuite dans un rocher de grès, à travers duquel filtre l'eau, et remplit doucement les trous que l'on y fait: il y une petite mosquée ou caravansérail qui abrite les voyageurs quand ils sont peu nombreux. C'est ici qu'on apprend à connaître l'importance de ces puits si souvent nommés dans l'Ancien Testament, et dans l'histoire des Arabes, que l'on voit combien il est difficile et coûteux d'élever le plus petit monument dans des points si isolés, si dénués de secours et de moyens: il sera cependant absolument nécessaire, en s'établissant en Égypte, d'élever une tour et d'avoir une garnison à la Kittah, pour s'assurer de la libre communication de Cosséir au Nil, et contenir les Arabes de ces contrées, pour lesquels cette fontaine est un poste, qui les rend maîtres d'un grand pays, à cause de l'eau qui y est permanente et inépuisable, et peut seule en approvisionner l'ennemi que l'on aurait chassé dans le désert. Je fis un dessin de cette halte, dans lequel je représentai une partie de notre caravane défilant tandis que l'autre achevé de décamper. Nous marchâmes le reste du jour sans que le sol changeât de nature; il s'élevait insensiblement, et les montagnes s'approchèrent de droite et de gauche: nous bivouaquâmes, et nous nous remîmes en marche comme la veille.

À la pointe du jour la scène avait changé; les montagnes que nous avions rencontrée le jour d'avant étaient des rochers de grès, celles-ci étaient des roches de poudingue dans lesquelles les pierres roulées étaient mêlées de granit, de porphyre, de serpentin, de toutes les matières primitives contenues dans une agrégation de schiste vert; la vallée allait toujours se rétrécissant, et les rochers s'élevant de toutes parts. À midi nous nous trouvâmes à la moitié de notre chemin, au milieu de beaux rochers de brèche, qui n'offrent de difficulté pour leur exploitation que l'éloignement des subsistances: les parties de granit qui composent cette brèche annoncent que les montagnes primitives ne sont pas éloignées: après avoir passé ces rochers si riches, nous commençâmes à redescendre jusqu'à une fontaine permanente appeléeêl-More, qui n'est qu'un petit trou sous une roche; l'eau en est excellente: elle n'était pas assez abondante pour notre nombreuse caravane, nous passâmes à une seconde composée de plusieurs puits, sous un rocher de très beau schiste vert, mêlé de quartz blanc, qui fait ressembler cette substance au marbre vert antique: c'est ici seulement que pendant quarante pas la route est étroite et embarrassée, et donna quelque peine à notre artillerie: tout le reste avait été une allée de jardin bien sablée: la base du rocher est balayée par le torrent lorsqu'il pleut; et ces laves d'eau, qui ne durent que quelques heures, étendent les éboulements, et sans faire de ravin aplanissent la vallée.

Les formes et les couleurs variées des rochers ôtaient déjà au désert cet aspect triste et monotone, et en formaient presque un paysage: le pays devint sonore, le bruit répercuté dans les vallées nous parut le réveil de la nature: nos soldats avaient traversé la plaine sablonneuse dans le silence de la taciturnité; à peine dans les vallons ils commencèrent à parler; arrivés au milieu des rochers ils firent répéter aux échos les chants de sa gaieté, et le désert disparut. Cette seconde fontaine, quoiqu'abondante, était trop resserrée pour satisfaire aux besoins de tous; une partie seulement y remplit ses outres, et nous poussâmes jusqu'à celle de el-Adoute, où la vallée est plus spacieuse, et où l'eau, quoiqu'un peu moins fraîche, est encore fort bonne: nous creusâmes un puits qui nous en donna à l'instant d'excellente; c'était la dernière supportable que nous dussions rencontrer; ainsi que les chameaux nous en bûmes pour le passé et pour l'avenir; on renouvela celle de toutes les autres, et on s'en approvisionna pour la route et pour Cosséir, où nous savions qu'elle devait être rare et mauvaise: je fis un dessin de ce second point important. Il faudrait avoir encore ici une tour, une grande citerne, et un caravansérail; et avec un tel établissement la traversée de Cosséir au Nil deviendrait aussi commode que toute autre route.

À mesure que nous descendions, les montagnes s'abaissaient; elles avaient cessé d'être riches de ces magnifiques brèches, elles étaient redevenues siliceuses, tranchées de quartz. Nous nous arrêtâmes pour dormir quelques heures, après en avoir marché dix huit. À la pointe du jour nous trouvâmes la vallée très élargie, et bientôt elle fut tout à coup traversée par une montagne calcaire roussâtre, précédée de quelques rochers de grès; nous longeâmes cette montagne, qui se trouva à son tour tranchée par une roche schisteuse très obscure, au détour de laquelle nous ne trouvâmes plus que matière calcaire: c'est là qu'on rencontre la fontaine appelée l'Ambagi; celle-ci ne réjouit que les chameaux, car il n'y a qu'eux qui en boivent: si elle est très abondante elle est aussi très minérale, et ne serait peut-être pas moins propre à la guérison de plusieurs maux que celles de Spa et de Barege; mais ici où, grâce à la stérilité du sol et la sobriété des habitants, il n'y a que peu de malades et point de médecins, elle croupit sans gloire sur sa fange méphitique et noire; et comme elle purge ceux qui peuvent supporter son arrière-goût, et qu'elle augmente leur soif au lieu de les désaltérer, elle passe pour l'hamadryade la plus malfaisante du pays; au reste elle a fait croître sept à huit palmiers, qui forment le seul bocage qu'il y ait à cinquante lieues à la ronde.

Description de Cosséir.

Jem'aperçus, à la légèreté de l'air, que nous approchions de la mer; effectivement, en suivant un large ravin, bientôt nous la vîmes se briser contre les récifs qui bordent la côte; à l'horizon un brouillard nous indiqua celle d'Asie, trop éloignée cependant pour pouvoir jamais être aperçue. Les Arabes Ababdes, qui nous avaient précédés, avaient été en avant avertir les habitants de Cosséir; et nous les vîmes revenir avec les cheikhs de la ville et leur suite, précédés d'un troupeau de moutons, premier présent de paix et d'hommage; le costume Cosséirien, qui est celui de la Mekke, celui des Ababdes, dont une partie était nue avec une seule draperie autour des reins, une lance à la main, et une dague attachée au bras gauche, assis les jambes croisées sur la selle élevée des dromadaires élancés, tout cela formait un ensemble qui avait de la singularité et de l'intérêt; les Mekkains, d'un maintien plus grave, coiffés comme des augures, vêtus d'habits longs à larges raies, étaient montés sur de grands chameaux. À la rencontre des différents corps tout le monde mit pied à terre; nos troupes se mirent en bataille, et après une conférence amicale de quelques; minutes, nous allâmes tout d'un temps prendre possession du château, au-dessus duquel flottait déjà l'étendard blanc de la paix. Je m'étais figuré la ville de Cosséir si affreuse, le château tellement en ruine, que je trouvai la première presque fastueuse, et l'autre un fort; celui-ci est un édifice Arabe bâti du temps des califes, dans le style des fortifications d'Alexandrie, formant un carré de quatre courtines, flanquées de quatre bastions, sans fossés; mais en ajoutant une contr'escarpe à ce qui existe, on en pourrait faire un château à résister aux batteries flottantes et aux forces qu'on peut débarquer au fond de la Mer Rouge: je fis un dessin dans lequel je rendis compte du port, de la rade, de la ville, du phare, et du château, avec le tableau portrait de notre rencontre avec les habitants: le lendemain j'en fis un autre au revers, où l'on voit les brisants et les doubles récifs qui forment le port, le mettent à l'abri contre les vents du nord, et le laissent ouvert à ceux de l'est et du sud-est; dans ce second dessin on voit la chaîne des montagnes qui bordent la côte escarpée, sans port, sans eaux, et déserte, dit-on, jusqu'à Babel Mandel. Il serait intéressant d'aller y reconnaître la rade de Bérénice, faite à grands frais par les Ptolomées à quarante lieues au sud, et abandonnée pour celle de Cosséir, qui ne peut cependant contenir qu'un petit nombre de petits vaisseaux marchands, la rade n'ayant seulement que deux brasses à deux brasses et demie à sa plus grande profondeur; on est obligé pour les chargements de faire porter les marchandises à bras à cent cinquante pas de la rive, de les déposer dans des chaloupes qui les conduisent enfin jusqu'au bâtiment sur lequel elles doivent être chargées: avec tous ces inconvénients on est d'abord tout étonné de trouver encore quelques agitations commerciales sous les masures du chétif village de Cosséir: mais lorsqu'on pense que c'est encore le meilleur port connu de la Mer Rouge; que c'est celui qui fournit le bled à la Mekke, et qui reçoit le café de l'Yémen; qu'il est le point de contact de l'Asie et de l'Afrique, et pourrait devenir l'entrepôt des marchandises de ces deux parties du monde, on s'étonne encore bien davantage qu'un gouvernement puisse être si aveuglément dévorateur; de n'avoir pensé qu'à imposer et vexer un commerce qui eût payé un si gros intérêt des avances qu'on lui aurait faites, et de ne trouver à Cosséir ni douanes, ni magasins, ni même une seule citerne. Lorsque nous arrivâmes dans ce port, il n'y avait d'eau que celle apportée d'Asie, et dont chaque gobelet coûtait un sou: l'activité de nos soldats leur fit trouver des sources en vingt-quatre heures; nous eûmes pour rien de l'eau meilleure que celle que l'on vendait si cher: à la vérité elle ne pouvait être gardée ou chauffée sans prendre une amertume presque insupportable; mais, comme il est sûr que l'eau existe aux environs de Cosséir, nous laissâmes à la garnison qui y restait, et à l'infatigable Douzelot qui allait y commander, l'espoir d'en trouver dans des lits de glaise qui ne serait imprégnée d'aucune substance âcre et malfaisante.

La côte aux environs de Cosséir est d'une pauvreté hideuse; mais la mer y est riche en poissons, en coquillages et en coraux; ces derniers sont si nombreux, qu'il est possible que ce soient eux qui aient donné le nom derougeà cette mer, tandis que le sable en est blanc; les récifs ne sont que coraux et madrépores, ainsi que tous les rochers qui avoisinent les parages jusqu'à une demi lieue de la rive actuelle; ce qui indiquerait encore qu'à cette rive la mer se retire ou que ses bords s'élèvent. J'aurais eu grand plaisir à faire une collection de coquilles qui, au premier aspect, me parurent aussi nombreuses que variées; mais quelques dessins à faire, et des soins à prendre pour le retour, ne me laissèrent de libre que le temps d'aller faire une course sur la côte avec les Arabes Ababdes, nos nouveaux alliés; je montai de leurs dromadaires avec la selle à leur usage, je fus ravi de la légèreté de l'un, et de la commodité de l'autre: nous gagnâmes toute leur estime en faisant avec eux des simulacres de charge, leur montrant assez de confiance pour nous éloigner et ne revenir que de nuit à Cosséir, en courant enfin comme eux jusqu'à faire une lieue en moins d'un quart d'heure.


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