Chapter 12

Retour de Cosséir.

Deuxjours après notre arrivée, pour ne point affamer la garnison que nous laissions, nous nous remîmes en route; nous étions toujours précédés par nos Arabes, auxquels il semble que le désert appartienne; ils ne négligeaient, chemin faisant, aucun des produits de leur empire: nous aperçûmes deux gazelles fuyant dans le désert; quatre des leurs se détachèrent avec de méchants fusils à mèches; quelques minutes après nous entendîmes tirer deux seuls coups, et nous les vîmes revenir rapportant les deux gazelles, grasses comme si elles eussent habité le pâturage le plus abondant: on m'invita à manger cette chasse; curieux de voir comment ils s'y prendraient pour l'apprêter, j'allai à leur quartier; le chef, fier comme un souverain, n'avait de décoration que la beniche que nous lui avions donnée; il trouvait son palais partout où il étendait son tapis; sa batterie de cuisine consistait en deux plaques de cuivre et un pot de même métal: du beurre, de la farine, et quelques brins de bois formaient toutes les provisions; du vieux crottin de chameaux ramassé, le briquet battu, et de la farine délayée, en quelques minutes il y eut des galettes cuites (elles me parurent assez bonnes tant qu'elles furent chaudes); de la soupe, de la viande bouillie, et de la viande grillée, achevèrent de composer un repas fort passable à qui eût en appétit, mais il me manquait absolument dans le désert, j'y vivais de limonade, que je faisais le plus souvent sur mon chameau, mettant des tranches de citron dans ma bouche avec du sucre, buvant de l'eau par là-dessus. Nos Arabes connaissaient jusqu'aux moindres recoins qui produisaient quelque pâture; ils savaient à quel degré de croissance devaient être arrivées telles plantes à une lieue de l'endroit où nous passions, ils envoyaient leurs chameaux s'en repaître: du reste ces pauvres animaux mangent une seule fois dans le jour une petite ration de fèves qu'ils ruminent le reste des vingt-quatre heures ou en marchant, ou couchés sur un sable brûlant, sans montrer un instant d'impatience; l'amour seul leur donne quelques mouvements de violence, surtout aux femelles, dans lesquelles les passions me parurent plus vives: j'ai remarqué une chose extraordinaire, c'est que la fatigue irrite leur tempérament au lieu de l'atténuer, je me suis cru obligé de faire un dessin des suites de cette irritation pour lever les doutes que des formes étranges peuvent donner sur quelques circonstances des amours des chameaux, et pour prouver que le désir redresse en eux la direction rétrograde qui nous avait surpris d'abord dans la conformation du mâle.

Notre retour fut encore plus rapide; débarrassés de l'artillerie et de toute charge, nous, marchions plus lestement, prenant, encore sur les haltes et sur notre sommeil: nous revînmes en deux journées et demie; mais à la dernière demi-journée nous ne pouvions plus aller; j'étais exténué de fatigue et desséché; ce ne fut qu'en mangeant des pastèques et en me plongeant dans le Nil que je pus me désaltérer. Après huit jours de séjour dans le silence du désert, les sens sont réveillés par les moindres sensations; je ne puis exprimer celle que j'éprouvai lorsque, la nuit, couché sur le bord du Nil, j'entendis le vent frissonner dans les branches des arbres, se rafraîchir en se tamisant à travers les feuilles déliées des palmiers qu'il agitait; tout se réveillait, s'animait; la vie était dans l'air et la nature me semblait la respirer. Au reste, je me convainquis dans cette traversée, faite dans le temps le plus chaud de l'année, dont on nous avait exagéré tous les périls, que le courage est d'entreprendre, et que le danger fuit devant ceux qui le bravent. Je joins ici une note des heures de marche de notre route, qui sont invariables, parce que le pas du chameau chargé est toujours le même; il ne peut donc y avoir de variété dans ce compte que par les accidents, et par le plus ou moins de temps donné aux haltes et aux stations; cependant toutes les autres saisons de l'année sont préférables à celle que nous fûmes obligés de prendre pour cette expédition: dans l'hiver, on peut dans les montagnes être rafraîchi par une pluie de plusieurs heures, ce qui donne de l'eau partout, et ne fait plus du voyage qu'une promenade sur un grand chemin sablé; mais pendant le temps du cumin on peut y éprouver des ouragans, dont à la vérité nous n'avons pas été assaillis.

NOTE DES HEURES DE MARCHE.Heures.   Minutes.De Kéné à Byr-al-Baar                      3         50Au coucher dans le désert                  4         45Pour arriver à la Kittah                   3         30Au coucher                                 4         30À la première fontaine                     9         35À la seconde, appelée El-ad-Houte          0         45Au coucher                                 4         30À la fontaine de l'Ambagi                  8         45À Cosséir                                  1         45----------------Total des heures de marche                41         55

Il ne manque au Mokatam que des rochers de granit et de porphyre pour qu'il ait toutes les conditions d'une chaîne primitive; encore doit-on croire que dans d'autres points on trouverait ces rochers, puisque dans la brèche de celui-ci on y en voit des fragments roulés. On observe sur l'une et l'autre inclinaison les mêmes circonstances, c'est-à-dire les sables provenant de la décomposition de la pierre calcaire, les rochers calcaires, les grès, le schiste et la brèche, le schiste, le grès, la pierre calcaire et le sable; la dégradation des rochers, réduits souvent à un noyau, offre l'image de la décrépitude des montagnes de la Chine. Cette vallée qui à la réputation de posséder des mines d'émeraudes n'en a laissé voir aucun indice au citoyen Rosière.

Isolés et relégués comme nous l'étions, nous attendions toujours des nouvelles; au retour de chaque expédition, nous étions encore plus empressés d'apprendre les détails des travaux et des succès de nos chefs: mais cette jouissance était souvent troublée par la douleur que nous ressentions de la perte de quelques uns de nos braves compagnons. Ces fatigues de l'âme, jointes aux fatigues du corps, reportaient mélancoliquement nos pensées vers notre patrie, et nous faisaient sentir notre dénuement et le besoin de nous rapprocher d'êtres qui nous fussent chers. Nous eûmes à regretter à cette époque le général Caffarelli, qui joignait aux talents les plus distingués le zèle d'un patriotisme vraiment philanthropique; il mêlait à l'ardeur des entreprises hasardeuses l'amour de l'humanité, veillait sans cesse au bonheur des hommes et à leur conservation: chaque être instruit ou sensible crut perdre en lui un père, un ami: en faisant mes dessins, j'avais souvent pensé au plaisir que j'aurais à les lui montrer, à la considération que mon zèle obtiendrait de lui: est-il une récompense comparable à l'approbation d'un être qu'on estime?

Arrivée de Cosséir sur les Bords du Nil--Domestiques Égyptiens.

Nousétions revenus altérés des faveurs du Nil; nous aspirions à l'instant d'imbiber notre peau desséchée de son eau salutaire, lorsque nous la trouvâmes toute dénaturée: les derniers jours du kamcin, le cours du Nil se ralentit; il perd sa salubrité ordinaire, sa transparence; ses eaux deviennent vertes, et il charrie des flaques fangeuses qui exhalent une odeur marécageuse; ce n'est plus enfin ce Nil créateur et restaurateur de l'Égypte; il languit, et sa décrépitude effraierait les habitants de ses bords, si sa régénération périodique n'était un phénomène aussi rassurant pour eux que surprenant pour l'étranger observateur: il diminue jusqu'au 17 Juin, reste deux jours en stagnation, et le 19, il commence à croître. C'est à cette époque que le séjour de la Haute Égypte est presque insupportable; les vents sont variables; ils passent sans cesse de l'est au sud, ou au sud-ouest: ce dernier est terrible; il trouble l'atmosphère, voile le soleil d'une vapeur blanche, sèche, et brûlante; il altère, il dessèche, il enflamme le sang, irrite les nerfs, et rend l'existence douloureuse; il opprime tellement les poumons, qu'on cherche involontairement un autre lieu pour respirer, se croyant toujours à la bouche de quelque four ardent; si l'on aspire l'air par le nez; le cerveau en est affecté, et lorsqu'on renvoie la respiration, on croit rendre des flots de sang; tout ce que l'on touche est brûlant, et le fer même dans la nuit acquiert le degré de chaleur qu'il a en France dans la canicule, exposé à midi aux rayons du soleil. Nous fîmes pendant ces derniers jours une tournée à Sahmatah et à Aboumanab, confins du gouvernement de la Thébaïde, pour régler avec les habitants les travaux des digues et des canaux. Notre général fut reçu en gouverneur de province; le kaïmakam ou général de la gendarmerie, homme riche, nous avait préparé, dans une de ses propriétés, une grande cour bien arrosée, où nombre de pastèques et de vases qui répandaient la fraîcheur calmaient un peu l'intempérie de la saison: le soir, il nous servit un souper pour nous, pour les cheikhs de la province, pour le détachement qui nous accompagnait, et enfin pour les innombrables serviteurs qui s'étaient mis à notre suite; car, dans l'Orient, c'est une espèce de vermine qui s'engendre et vous mange sans qu'on puisse ni s'en défendre ni s'en préserver. À peine a-t-on un domestique qu'on est servi par un autre, qui n'a jamais tant de zèle que lorsqu'il n'a point de salaire, et ne vous donne de véritable soin que lorsqu'il est le serviteur de votre serviteur; mais à peine a-t-il un habit, qu'il lui faut un cheval, et bientôt un autre officieux en troisième ordre, et de suite: ce nombre de sangsues, dont l'armée se grossissait insensiblement, était plus à charge au pays, et plus barbarement destructif pour les habitants que l'armée elle-même; ils volaient avec une audace atroce et proportionnée au grade ou au pouvoir de leurs maîtres, avec lesquels ils devenaient insolents dès qu'ils pouvaient passer à un autre plus puissant, près duquel ils croyaient trouver plus d'impunité; ils exerçaient toujours leurs brigandages aux dépens du cultivateur, du manufacturier, de toutes les classes utiles et respectables de la société; il est vrai que chaque combat en faisait partir un grand nombre; mais ils revenaient pour le pillage, et ne faisaient que changer de division: j'en ai vu qui, au commencement de la campagne; avaient été palefreniers, commander au retour trois domestiques, et, par des promotions qu'impudemment ils faisaient eux-mêmes entre eux, ne conserver de service que celui de tenir l'étrier lorsque leurs maîtres montaient à cheval, encore dans ce cas y avait-il là un de ses satellites pour recevoir sa pipe, ou plutôt pour être un témoignage à tous les yeux de la dignité à laquelle il était parvenu. Il faut convenir que peu à peu nous devenions complices de cette corruption, que nous nous imprégnions de l'esprit des Orientaux en respirant le même air, et que nous en étions venus à ne savoir plus comment on pouvait se passer d'une suite.

Je fis un dessin de notre souper: le lendemain, j'en fis un autre d'une assemblée des cheikhs des villages, où il fut discuté des intérêts du gouvernement et des avantages des cultivateurs, des primes à accorder à ceux qui se distingueraient dans l'année qui allait commencer (car on pourrait commencer l'année, en Égypte, à l'époque de la préparation des canaux pour recevoir et distribuer les eaux de l'inondation; alors tout est fini pour le passé, et tout va recommencer pour l'avenir). Ce que j'ai recueilli de plus clair sur les délibérations de ce conseil, c'est qu'on n'y proposa pas de nouveautés sans avoir pris l'avis des habitants, qu'on leur promit toutes sortes d'encouragements, et qu'à l'honneur de ces braves gens, en terminant la séance, ils dirent: «Ceci ressemble à une assemblée du temps du cheikh prince Ammam, où on ne traitait pas d'impositions arbitraires, mais de ce qui pouvait être le plus utile à tous.» Ce prince Ammam était un Arabe puissant, qui, dans les troubles de l'Égypte, s'était rendu indépendant, et régnait depuis Djirgeb sur toute la Thébaïde supérieure. Les Mamelouks qu'il avait reçus dans leurs disgrâces, dès qu'ils eurent eux-mêmes secoué l'autorité de la Porte, ne virent plus en lui qu'un rebelle toujours protecteur des mécontents, l'attaquèrent, l'affaiblirent, le détruisirent: nous avons vu la fin malheureuse du dernier prince de cette maison après la bataille de Samahouth.

Le lendemain, les villages d'Ahoumanah nous donnèrent à dîner avec même abondance, quoiqu'avec des manières plus sauvages: par exemple, quoiqu'eux-mêmes eussent fourni à cet abondant repas, ils attendaient avec impatience que nous eussions fini de manger, pour s'arracher nos restes, et en faire une espèce de cocagne.

Nouveaux Détails sur la Sculpture et l'Architecture des anciensÉgyptiens.--Zodiaques, Hiéroglyphes, &c. &c.

Lecitoyen Gérard et huit membres de la commission des arts remontaient le Nil avec ordre d'en prendre les nivellements: cette circonstance me dit dans le cas de recommencer mes courses; ce fut alors que je dessinai le zodiaque qui est au plafond du portique de Tintyra, que j'enrichis ma collection de ces nouveaux développements des connaissances astronomiques des Égyptiens, de nombre de tableaux, et d'inscriptions hiéroglyphiques, qui, rapprochés, examinés, et discutés dans la tranquillité du cabinet, doivent en dévoiler les mystères, ou y faire renoncer à jamais. Je pris encore beaucoup de détails relativement à l'art: c'est à cette occasion que je fis la découverte du tracé au crayon rouge d'une figure dontles repentirsavaient été couverts par un stuc léger; moyen que les Égyptiens employaient sans doute pour terminer davantage leurs bas-reliefs, et les peindre d'une manière indestructible. Je fis un dessin du contour du bas-relief et des lignes tracées pour la division des proportions de la figure; ce dessin peut faire connaître les principes qu'ils avaient adoptés, leur méthode de les employer, leur mode enfin, qui joignait à l'avantage de prévenir tout à la fois les erreurs, les défauts d'ensemble, et les proportions ignobles, celui d'obtenir cette constante égalité que l'on remarque dans leurs ouvrages, et qui, si elle est nuisible à l'élan du génie et à l'expression d'un sentiment délicat, tend à une perfection uniforme, fait de l'art un métier, de la sculpture un accessoire propre à décorer et enrichir l'architecture, une manière de s'exprimer, une écriture enfin; et c'est à quoi en Égypte, cet art à été le plus souvent réduit. On peut remarquer que dans les principes Égyptiens la figuré était divisée en vingt-deux parties et demie, que la tête en a deux et deux tiers, c'est-à-dire la huitième partie du tout, et que ces proportions sont celles des Grecs pour le style héroïque. J'ai joint à ce dessin ce que le zèle catholique, deux mille ans après, mettait en remplacement de ce qu'il dégradait; j'ai tâché de copier aussi fidèlement les deux figures d'évêques, que celle d'Horus offrant à Osiris un emblème de la tête d'Isis.

Je remarquai aussi dans les bas-reliefs un petit temple votif, avec un fronton qui n'est jamais employé dans l'architecture Égyptienne; une petite figure tenant un lièvre démontre que, dans les figures de genre trivial, les artistes Égyptiens pouvaient se laisser aller à la gaieté, lorsqu'ils n'étaient pas comprimés par le rite ou le mode; cette figure exécutée en statue ferait un faune Grec. Je complétai aussi, d'après des enseignes militaires, la collection des animaux, genre dans lequel on peut dire qu'ils excellaient, et où la grandeur et la simplicité des lignes arrivent souvent au beau idéal; c'est toujours dans des coins oubliés, dans des pièces condamnées à une obscurité éternelle que j'ai trouvé les morceaux les plus soignés et les plus conservés, et par conséquent que j'ai éprouvé pour les copier les difficultés les plus contrariantes. On est toujours étonné de cette égalité de soin dans toutes les parties d'un si grand tout, de cette exécution minutieuse, de ce fini, fruit de l'opiniâtreté, de cette constance tenace, qui tient à l'esprit monastique, dont le zèle ne meurt ni ne se refroidit, dont l'orgueil est celui de tout un corps, et non celui d'un seul individu: peut-être les artistes même faisaient-ils partie constituante de ces collèges de prêtres; en effet ils n'ont pas dû souffrir que les arts, qui élèvent l'esprit humain, fussent confiés à une autre caste que la leur.

Le Nil commença à croître le 26 Juin: il s'éleva d'un pouce chacun des jours 26, 27 et 28; ensuite il s'éleva de deux pouces, puis de trois l'eau commença à se renouveler, et, sans devenir trouble, elle cessa d'être verte.

Il fut question de faire une tournée pour reconnaître les canaux, les améliorations à faire, pour arrêter le plan de toutes sortes d'opérations d'utilité et de bienfaisance qui prouvent un soin paternel, et annoncent enfin un gouvernement. Les chaleurs étaient insupportables; le vent d'ouest nous oppressait, nous causait des saignements de nez, nous donnait des ébullitions douloureuses qui couvraient alternativement toutes les parties du corps, séchaient et durcissaient la peau, et rendaient la transpiration difficile; les rayons du soleil, principale ou plutôt unique cause de tous ces maux, faisaient éprouver dans tous les pores des piqûres à-peu-près semblables à celles que produit la petite vérole, et qui devenaient insupportables lorsque, pour se coucher, il fallait appuyer sur tous ces points douloureux. J'étais aussi tourmenté que les autres: mais je regrettais les tombeaux des rois à Thèbes; je bravai encore l'inflammation que je redoutais, et je me mis en route avec le détachement.

Le 23 Juin, la chaleur était extrême; le soleil, au solstice, allumait notre sang: deux soldats s'évanouirent en sortant de Kéné; le lendemain, 15 autres furent hors d'état de suivre: je suis assuré que si nous n'eussions pas déjà été un peu acclimatés aucun de nous n'eût pu résister. Il fallut faire des journées plus courtes, et marcher le matin. Cependant la campagne était ravivée; toute la population, présidée par les cheikhs, était occupée à nettoyer les canaux, à en ouvrir les embouchures aux approches du Nil. La confiance avait ramené les troupeaux des gorges du désert, et les campagnes, désertes quatre mois auparavant, se trouvaient couvertes alors d'animaux qui paissaient tranquillement.

Nouveaux Détails sur le grand Temple de Karnak.

Nousséjournâmes un jour à Kous; le troisième jour, nous arrivâmes, au soleil levé à Karnak, dont je fis les honneurs aux nouveaux arrivés: je vérifiai en même temps l'exactitude de mes premières opérations. Parmi les nouvelles découvertes que je fis à travers les décombres du temple, je citerai une figure que j'aperçus sur les murs extérieurs des petits édifices qui sont à côté du sanctuaire; c'était celle d'un personnage faisant l'offrande de deux obélisques: je remarquai aussi la représentation d'une porte de temple, laquelle avait deux battants, et se fermait avec la même serrure en bois dont on se sert encore actuellement; l'excessive chaleur ne me permit pas de m'arrêter un seul instant aux endroits où étaient situés ces deux bas-reliefs, et par conséquent de les dessiner: mais on peut inférer de ces sculptures que les monuments du genre des obélisques étaient votifs, et offerts par les princes ou autres grands personnages; que les choses moins capitales, comme les portes, étaient aussi des offrandes pieuses; enfin que les inventions simples et d'une utilité générale se transmettent par une tradition qui traverse toutes les révolutions des nations. L'image que je donne de la serrure moderne, peut absolument suppléer au dessin de celle antique, puisque je n'y ai remarqué aucune différence.

J'ajouterai aux diverses descriptions que j'ai déjà faites de ce gigantesque monument qu'à la partie sud de la première cour il y a un édifice particulier, compris dans la circonvallation générale, composé d'un mur d'enceinte, d'une porte donnant l'entrée à une cour entourée d'une galerie en pilastres, devant lesquels étaient des figures les bras croisés, et tenant d'une main un fléau, de l'autre une espèce de crochet; deux secondes galeries latérales, cinq antichambres dans la partie du fond, et cinq chambres derrière; le tout terminé par une autre galerie avec des couloirs aboutissant aux cours latérales du grand temple. Était-ce là enfin le palais des rois, ou plutôt leur noble prison? ce qui pourrait le faire croire, ce sont les figures sculptées sur les parties latérales de la porte, représentant des héros tenant par les cheveux des figures subjuguées; des divinités leur montrent de nouvelles armes, comme pour leur promettre de nouvelles victoires tant qu'ils auront recours à elles pour les obtenir. N'y aurait-il point en ceci quelque analogie avec ce qu'Hérodote nous transmet du régime des rois, de l'obligation où ils étaient d'être servis, conseillés, et toujours accompagnés par des prêtres, contraints chaque matin d'écouter la lecture qu'ils leur faisaient de leurs devoirs, d'aller ensuite au temple faire hommage de leur autorité à la divinité, et reconnaître qu'ils ne la tenaient que d'elle, et ne pouvaient la conserver que par elle? de telles obligations pourraient amener à croire que, pour ne pas leur laisser la pensée de pouvoir s'y soustraire, ils logeaient encore dans l'enceinte des temples ces esclaves couronnés.

À Louxor, où nous allâmes dîner, on apporta au général un petit crocodile de cinq pouces de longueur. La terreur qu'inspire cet animal aux Égyptiens avait fait tuer celui-ci par l'homme qui l'avait pris: son âge et l'impossibilité où il était de nuire n'avaient pu trouver grâce devant la peur; et nous perdîmes encore cette occasion de connaître les moeurs de cet amphibie.

Le lendemain, nous vînmes à Salamier; le jour d'après, nous arrivâmes de bonne heure à Esné. Le général Belliard faisait monter ses reconnaissances plus en avant; nous ne nous étions pas encore quittés: il me restait à faire une vue latérale du temple d'Apollinopolis, et j'allai la chercher malgré la fatigue d'un pareil voyage dans cette brûlante saison. Nous allâmes coucher à Bassalier, maison de campagne d'Assan-bey, située sur le bord escarpé du Nil, sans un seul arbre pour rafraîchir les yeux, vis-à-vis la roche ardente et pelée de la chaîne du Mokatam. On ne peut imaginer ce qui a pu faire choisir cette situation pour y bâtir une maison de plaisance. L'intérieur n'offre aucun dédommagement de tous les inconvénients de l'extérieur; de mauvaises murailles ouvertes par de mauvaises portes, voilà tout ce que l'architecture prête de charmes à ce palais, où l'on n'entre qu'en se courbant, où chaque escalier est un précipice, où la vue des fenêtres n'offre d'incidents que l'apparition de crocodiles, aussi gros que nombreux dans cette partie du Nil. À notre arrivée il y en avait un sur la plage qui était si grand, que je l'avais pris d'abord pour le tronc d'un palmier, et que je ne le reconnus que lorsque je le vis remuer et fuir.

Entre Bassalier et êl-Moécat, en suivant un canal, nous fûmes attirés par un monticule de briques appelé Com-êl-Acmart; à son extrémité sud, on trouve la substruction d'un temple Égyptien, et quelques assises des bases de son portique, le tout couvert d'hiéroglyphes: cette ruine inconnue a échappé aux géographes et aux voyageurs anciens et modernes. Sont-ce les ruines de Silsilis, la ville qui aurait donné son nom aux carrières qui sont près de là?

Troisième Visite à Etfu, ou Apollinopolis.--Nouveaux Détails sur leTemple d'Harment et le Portique d'Esné.

J'arrivaipour la troisième fois à Etfu: son temple me parut toujours plus magnifique; je me convainquis que si celui de Tintyris est plus savant dans ses détails, celui d'Etfu a plus de majesté dans son ensemble: on m'avait promis un jour de séjour, et je n'eus qu'une après-midi; encore l'air était-il si brûlant, que je pouvais à peine me tenir dehors pour faire le dessin qui avait déterminé mon voyage; mais accoutumé à suivre les mouvements des autres et à me conformer aux circonstances, je fis, comme je pus, la vue que j'étais venu chercher; j'augmentai mon alphabet hiéroglyphique de plus de trente figures: je découvris aussi dans les masures élevées sur le temple une violation de la plate-forme qui permettait d'entrer dans une des chambres de l'intérieur; ce devait être la seconde après le portique, et celle qui précédait le sanctuaire. Ce que les ordures entassées me laissèrent voir de sculpture était d'un grand fini et d'un excellent goût; le grès employé dans cet édifice étant plus fin que dans aucun autre, tout le travail qu'on lui a confié a conservé la franchise, la finesse, et la fermeté du marbre.

Nous partîmes dans la nuit, et revînmes tout d'une traite à Esné, très fatigués de notre course; nous pûmes cependant nous apercevoir que, quoique nous fussions presque perpendiculairement sous le soleil, les chaleurs insupportables avaient fini avec le kamein, et que si le vent du nord devient brûlant en longeant l'Égypte dépouillée de productions, il ne causait point l'oppression des bourrasques de l'est, et des tourbillons dévorants de l'ouest. Je n'apaisais la piqûre de mes boutons, et la démangeaison de mes ampoules, qu'en me baignant sans relâche, même en présence des crocodiles, que j'avais appris à braver; j'ajoutais à ces bains multipliés un régime végétal; je ne mangeais plus de viande et très peu d'autre chose, et cependant, malgré cette diète austère, je ne pouvais encore obtenir, qu'avec peine quelques heures d'un sommeil inquiet.

Le Nil, après avoir crû pendant plusieurs jours de deux pouces arriva par progression à grandir d'un pied; alors ses eaux se troublèrent, ce qui pourrait indiquer que dans son cours il traverse quelques grands lacs dont il pousse d'abord les eaux limpides devant lui, et que ces eaux arrivent claires en Égypte jusqu'à ce que celles des pluies de l'Abyssinie viennent successivement y manifester leur couleur.

De retour à Esné j'allai visiter le temple qui est dans la plaine à droite de la route d'Harment; un sol mouvant ou des fondations mal faites ont causé dès affaissements qui ont dérangé l'aplomb d'une partie de ses colonnes, et hâté la destruction du plafond du portique. Je fis le plan de l'édifice pour avoir une idée de sa distribution, de l'état de la ruine, et de quelques particularités, telles qu'un double parement, dont étaient formés les murs latéraux des portiques, qui laissaient entre eux un espace vide dont il est difficile de deviner l'utilité.

Les pièces qui sont derrière le portique sont petites et négligées quant à la décoration; le sanctuaire est absolument détruit; on voit, par les arrachements de ses substructions, et par ce qui reste du mur qui enceint les deux pièces qui restent debout, qu'il y avait une galerie extérieure tout à l'entour du temple. Des fouilles faites récemment par Assan-bey ont mis à découvert des substructions qui font voir que cet édifice se prolongeait en avant du portique; sa ruine consiste en huit colonnes à chapiteaux évasés, tous variés dans l'ornement qui les décore, tels que la vigne, le lierre, la feuille de palmier et son régime. Des briques énormes et parfaitement faites annoncent que les édifices qui environnaient ce temple avaient été soignés. Était-ce Aphroditopolis, que Strabon place à-peu-près ici, ce qui me paraîtrait trop près de Latopolis, qui est Esné? d'ailleurs les décombres qui restent ont si peu d'extension, qu'on peut croire que tout ce qui avait été bâti autour de ce monument en dépendait. Aucune éminence, un sol dur, nu, désert, balayé par le vent, ne laissent même pas soupçonner qu'il ait existé d'autre édifice; rien d'aussi facile cependant que de reconnaître les emplacements qui ont été occupés par une population plus ou moins nombreuse: on pourrait donc croire qu'il y avait en Égypte des couvents, des sanctuaires, des espèces de chapelles isolées près des villes; comme chez nous, les madones, les saints, les grottes miraculeuses, où le zèle religieux était ravivé par le silence et le mystère. Le petit temple près Chnubis, celui que l'on trouve encore à la rive droite vis-à-vis d'Esné, sont d'autres exemples de l'existence de ces espèces de temples; les hiéroglyphes qui couvrent ce qui reste des murs extérieurs et l'intérieur du portique de celui-ci sont d'un style mesquin et d'une exécution molle; il y a quelques figures astronomiques dans le plafond du portique, assez grossièrement exécutées, mais qui attestent que les parties extérieures de ces temples étaient consacrées à l'astronomie, à l'histoire du ciel et des temps, et à celle des époques données par le mouvement des astres.

On nous avait dit qu'à l'ouest d'Esné un couvent Copthe renfermait des choses merveilleuses; j'y courus: un sol arrosé du sang de nombre de martyrs est devenu un sanctuaire révéré de toute la catholicité Égyptienne, dont le zèle infatigable répare chaque jour à grands frais les dévastations faites par les Mamelouks chaque fois qu'ils ont à punir les chrétiens des retards du paiement de leurs impositions. Toute cette immense fabrique se ressent des diverses époques de ces dévastations, et de l'impéritie de ceux qui les réparent. Au moment où j'y allai, on achevait des restaurations immenses occasionnées par la rage des beys au moment où ils avaient été obligés de quitter Esné; l'argent nécessaire à cette opération, employé à cet usage dans le temps de crise où nous étions encore fut ce qui me parut le plus merveilleux; et ce qui peut donner une idée de l'enthousiasme et des ressources de cette secte qui affecte un extérieur si humble et si pauvre.

J'allai prendre congé du portique d'Esné, du fragment le plus pur de l'architecture Égyptienne, et, j'ose le dire, d'un des monuments les plus parfaits de l'antiquité; je dessinai les variétés de ses chapiteaux, et une partie des signés de son plafond; je cherchai avec soin, et fus surpris de n'y trouver aucune représentation du poisson Latus, dont la ville portait le nom.

Nous partîmes le 9 Juin à la pointe du jour; nous passâmes devant Asfun, à deux lieues et demie d'Esné: ce village est élevé sur de vastes décombres; il paraît plus naturel d'y chercher les ruines d'Aphrodilopolis, Asphinis ou Asphunis, que de les trouver dans celles du temple que je viens de décrire. Ce que Strabon dit de cette ville convient davantage à l'éloignement de Latopolis, et l'affinité du nom d'Asfun à Asphunis, affinité dont il y a nombre d'exemples en Égypte, me ferait encore pencher pour cette opinion; au reste Sofinis, à une demi lieue plus loin, a aussi ses éminences, mais moins considérables: ces deux villages sont dépourvus de monuments. Quelques fouilles découvriront peut-être un jour auquel des deux appartient l'honneur d'avoir été la ville de Vénus. Après avoir marché tout le jour au soleil, nous arrivâmes rôtis à Hermontis; la chaleur de l'air était devenue moins étouffante, mais les rayons du soleil n'étaient pas moins brûlants: on peut dire cependant que l'époque de la croissance du Nil, où soufflent les vents du nord, est celle où la chaleur de l'été en Égypte cesse d'être insupportable: il suffit de se garder des rayons du soleil pendant six heures, c'est-à-dire depuis neuf heures jusqu'à trois; le reste du jour l'air est léger, et les nuits sont transparentes et fraîches: mais l'objet de notre voyage avait été une reconnaissance des canaux et l'établissement de l'organisation des travaux de la campagne; par conséquent nous étions obligés de voyager aux heures les plus brûlantes du jour pour y trouver les travailleurs. Plusieurs des nôtres moururent de chaud dans cette traversée: rien n'est affreux comme cette mort; on est surpris tout à coup d'un mal de coeur, et aucuns secours ne peuvent prévenir des défaillances qui se succèdent, et dans lesquelles expirent les malheureux qui en sont atteints: des chevaux même éprouvèrent le même sort.

Nous vîmes avec quelque satisfaction que l'espoir de jouir des fruits de ses travaux avait fait anticiper sur nos volontés: les champs étaient couverts de cultivateurs occupés à défricher les canaux, déjà plus qu'à demi creusés; et les paysans ne se détournaient de leurs occupations que pour apporter de l'eau et des pastèques à nos soldats, dont la contenance pacifique ne les effrayait plus. Une autre circonstance consolante pour le pays et pour nous, c'est que les villages avaient arrêté entre eux que lerachat du sangétait aboli, et la punition des nouveaux crimes renvoyée à notre équité. Le rachat du sang est un de ces fléaux, fils du préjugé et de la barbarie, qui élevaient des barrières entre chaque pays, et en interceptaient la communication: si une querelle particulière, un accident, avait causé la mort de quelqu'un, le défaut de justice, la vengeance, un honneur mal entendu, accumulaient représailles sur représailles, et dès lors une guerre éternelle. On ne marchait plus qu'en nombre et armés; les visites d'affaires étaient des expéditions; les chemins cessaient d'être pratiqués; on n'y rencontrait plus que les piétons de la classe la plus abjecte, ce qui ne pouvait qu'ajouter au peu de sûreté des routes. L'oubli des erreurs passées fut donc la première influence heureuse de la justice de notre gouvernement. Un autre bonheur pour les habitants aisés fut de pouvoir impunément se parer de leurs richesses, venir chez nous tous les jours mieux vêtus, manger ensemble sans essuyer une avanie ou un surcroît d'impositions. Nous fûmes nous-mêmes invités, traités avec magnificence par des gens bien vêtus que nous n'avions jamais aperçus, qui, pleins de sens et d'esprit, parlaient avec sagacité de nos intérêts et des leurs, de nos erreurs, de leurs besoins, parlaient de Desaix avec respect et confiance: j'entrevoyais enfin l'époque où le bonheur allait doubler la population, déjà suffisante à la culture, où les manufactures et les arts deviendraient utiles au repos politique; celle enfin où le gouvernement serait peut-être obligé, pour occuper la multitude, de faire élever comme autrefois des pyramides.

Nouvelle Visite à Thèbes.--Tombeaux des Rois.

Nousapprochions de Thèbes, je devais voir cette fois les tombeaux des rois; la dernière curiosité qui me restât à satisfaire sur ce territoire si intéressant; mais, comme si le sort m'eût envié des satisfactions complètes en ce genre, je vis le moment où ces monuments dont je venais d'acheter la vue par une marche pénible de plus de cinquante lieues allaient encore m'échapper. Usant de la sécurité qui s'établissait, j'avais galopé en avant pour prendre quelques traits des ruines des temples de Médinet-A-Bou, où la troupe devait me reprendre en passant: j'arrivai une heure avant elle; je fis une vue du temple qui touche au village: je vis qu'à droite de ce temple il y avait un monument carré, qui était un palais attenant au temple, fort petit à la vérité, mais dont les portiques voisins pouvaient servir de prolongements dans un climat où des galeries de colonnes et des terrasses sont des appartements. Je fis un dessin du petit palais, qui a un caractère tout différent des autres édifices, par son plan et par son double étage de croisées carrées, par les espèces de balcons soutenus par quatre têtes en attitudes de cariatides. On a à regretter que ce monument particulier soit si dégradé, surtout dans son intérieur, et que ce qui reste de la décoration de son extérieur soit aussi fruste: les sculptures qui décorent les murailles extérieures, comme dans la partie du temple de Karnak que j'ai soupçonné être un palais, représentent des figures de rois menaçant des groupes de captifs prosternés.

Toujours précédant la troupe et pressé par sa marche, je courus aux deux colosses; dont je fis une vue avec l'effet du soleil levant à la même heure où l'on avait coutume de venir pour entendre parler celui de Memnon; ensuite j'allai au palais isolé, appelé le Memnonium, dont je fis la vue. Pendant que je m'oubliais à observer, on oubliait de m'avertir, et je m'aperçus que le détachement était déjà à une demi lieue en avant; je me remis au galop pour le rejoindre. La troupe était fatiguée, et l'on remettait en question si l'expédition des tombeaux aurait lieu: je dévorais en silence la rage dont j'étais animé; et je crois que ce silence obtint plus que ce que m'aurait dicté le mécontentement que j'éprouvais, car on se mit enfin en route sans autre discussion. Nous traversâmes d'abord le village de Kournou, l'ancienne Nécropolis: en approchant de ces demeures souterraines, pour la troisième fois les incorrigibles habitants nous saluèrent encore de plusieurs coups de fusils. C'était le seul point de la Haute Égypte qui refusât de reconnaître notre gouvernement; forts de leurs demeures sépulcrales, comme des larves, ils n'en sortaient que pour effrayer les humains; coupables de nombre d'autres crimes, ils cachaient leurs remords, et fortifiaient leur désobéissance de l'obscurité de ces excavations, qui sont si nombreuses, qu'à elles seules elles attesteraient l'innombrable population de l'antique Thèbes. C'était en traversant ces humbles tombeaux que les rois étaient portés à deux lieues de leur palais, dans la silencieuse vallée, qui allait devenir leur paisible et dernière demeure: cette vallée, au nord-ouest de Thèbes, se rétrécit insensiblement; flanquée de rochers escarpés, les siècles n'ont pu apporter que de légers changements à ses antiques formes, puisque vers son extrémité l'ouverture du rocher offre à peine encore l'espace qu'il a fallu pour passer les tombes, ainsi que les somptueux cortèges qui accompagnaient sans doute de telles cérémonies, et qui devaient produire un contraste bien frappant avec l'austère aspérité de ces rochers sauvages: cependant il est à croire qu'on n'avait pris cette route que pour obtenir de plus grands développements, car la vallée depuis son entrée dérivant toujours au sud, le point où sont les tombeaux ne doit être que très peu éloigné du Memnonium; et ce ne fut cependant qu'après trois quarts d'heure de marche dans cette vallée déserte qu'au milieu des rochers nous rencontrâmes tout à coup des ouvertures parallèles au sol, ces ouvertures n'offrent d'abord d'ornements architecturaux qu'une porte à simples chambranles de forme carrée, ornée à sa partie supérieure d'un ovale aplati, sur lequel sont inscrits en hiéroglyphes un scarabée, une figure d'homme à tête d'épervier, et hors du cercle deux figures à genoux en acte d'adoration: dès que l'on a passé le seuil de la première porte on trouve de longues galeries de douze pieds de large, sur vingt d'élévation, revêtues en stuc sculpté et peint; des voussures, d'un trait élégant et surbaissé, sont couvertes d'innombrables hiéroglyphes, disposés avec tant de goût, que, malgré la bizarrerie de leurs formes, et quoiqu'il n'y ait ni demi-teinte ni perspective aérienne dans ces peintures, ces plafonds offrent cependant un ensemble agréable, et un assortiment de couleurs dont l'effet est riche et gracieux. Il aurait fallu un séjour de quelques semaines pour chercher et établir quelque système sur des sujets de tableaux aussi nombreux et encore plus mystérieux, et l'on ne m'accordait que quelques minutes, encore était-ce d'assez mauvaise grâce; je questionnais tout avec impatience; précédé de flambeaux, je ne faisais que passer d'un tombeau à un autre: au fond des galeries les sarcophages, isolés, d'une seule pierre de granit de douze pieds de long sur huit de large, étaient ornés d'hiéroglyphes en dedans et en dehors; rondes à un bout, carrées à l'autre, comme celle de la mosquée de S.-Athanase à Alexandrie, ces tombes étaient surmontées d'un couvercle de même matière, et d'une masse proportionnée, fermant avec une rainure: ni ces précautions ni ces masses énormes amenées de si loin et à si grands frais n'ont pu sauver les restes des souverains qui y étaient renfermés des attentats de l'avarice; toutes ces tombes sont violées: à la première que l'on rencontre, la figure du roi ou celle de quelque divinité protectrice, est sculptée sur le couvercle du sarcophage; cette figure est si fruste que l'on ne peut distinguer au costume si c'est celle d'un roi, d'un prêtre, ou d'une divinité: dans d'autres tombeaux la chambre sépulcrale est entourée d'un portique en pilastres; les galeries, bordées de loges soutenues de même manière, et de chambres latérales creusées dans une roche inégale, sont revêtues d'un stuc blanc et fin, sur lequel sont sculptés des hiéroglyphes colorés, et d'une conservation surprenante; car, à l'exception de deux des huit tombeaux que j'ai visités, où l'eau est entrée, et qu'elle a dégradés jusqu'à hauteur d'appui, tous les ornements des autres sont d'une parfaite conservation, et les peintures aussi fraîches que si elles venaient d'être achevées; les couleurs des plafonds, en fond bleu avec des figures en jaune, sont d'un goût qui décorerait nos plus élégants salons.

On avait sonné le boute-selle, lorsque je découvris de petites chambres, sur les murs desquelles était peinte la représentation de toutes les armes, telles que masse d'armes, cotte de mailles, peau de tigre, arcs, flèches, carquois, piques, javelots, sabres, casques, cravaches et fouets; dans une autre une collection des ustensiles d'usage, tels que coffre à tiroir, commode, chaise, fauteuil, tabouret, lit de repos et pliant, d'une forme exquise, et tels que nous les admirons depuis quelques années chez nos ébénistes lorsqu'ils sont dirigés par des architectes habiles: comme la peinture ne copie que ce qui existe, on doit rester convaincu que les Égyptiens employaient pour leurs meubles les bois des Indes sculptés et dorés, et qu'ils les recouvraient d'étoffes brochées; à cela était jointe la représentation d'ustensiles, comme vases, cafetières, aiguière avec sa soucoupe, théière et corbeille; une autre chambre était consacrée à l'agriculture avec les outils aratoires, une charrue telle que celles d'à présent, un homme qui sème le grain sur le bord d'un canal des rives duquel l'inondation se retire, une moisson faite à la faucille, des champs de riz que l'on soigne; dans une quatrième une figure vêtue de blanc, jouant d'une harpe à onze cordes; la harpe sculptée avec des ornements de la même teinte et du même bois que celui dont on se sert actuellement pour fabriquer les nôtres. Comment pouvoir laisser de si précieuses curiosités avant de les avoir dessinées! comment revenir sans les montrer! je demandai à hauts cris un quart d'heure; on m'accorda vingt minutes la montre à la main; une personne m'éclairait tandis qu'une autre promenait une bougie sur chaque objet que je lui indiquais; et je fis ma tâche dans le temps prescrit avec autant de naïveté que de fidélité: je remarquai beaucoup de figures sans tête; j'en trouvai même avec la tête coupée; elles étaient toutes d'hommes noirs; et ceux qui les coupaient et qui tenaient encore le glaive instrument du supplice étaient rouges: étaient-ce des sacrifices humains? sacrifiait-on des esclaves dans les tombeaux? ou était-ce le résultat d'un acte de justice, et la punition du coupable?... J'observais tout ce que je rencontrais, et je mettais dans mes poches tout ce que je trouvais de fragments portatifs: à l'inventaire que j'en fis depuis je trouvai la charmante petite patère en terre cuite que j'ai dessinée, morceau digne du plus beau temps des arts chez toutes les nations qui s'en sont le plus occupées; des figures de divinités en bois de sycomore, ébauchées avec une franchise extraordinaire; des cheveux, fins, lisses et blonds; un petit pied de momie, qui ne fait pas moins d'honneur à la nature que les autres morceaux en font à l'art; c'était sans doute le pied d'une jeune femme, d'une princesse, d'un être charmant, dont la chaussure n'avait jamais altéré les formes, et dont les formes étaient parfaites; il me sembla en obtenir une faveur, et faire un amoureux larcin dans la lignée des Pharaons! Enfin on m'arracha de ces tombeaux, où j'étais resté trois heures, où j'aurais pu être tout autant occupé pendant trois jours! le mystère et la magnificence intérieure de ces excavations, le nombre de portes qui les défendaient, tout me fit voir que le culte religieux qui avait creusé et décoré ces grottes était le même que celui qui avait élevé les pyramides. Enfin nous quittâmes bien vite ces retraites ou tant d'objets intéressants devaient nous retenir, pour arriver de bonne heure à Alicate, où personne n'avait rien à faire. J'éprouvai, comme toutes les autres fois, que la traversée de Thèbes était pour moi comme un accès de fièvre, comme une espèce de crise qui me laissait une impression égale d'impatience, d'enthousiasme, d'irritation et de fatigue.

Jarres de Terre à mettre l'Eau.

Lelendemain matin nous arrivâmes de bonne heure à Nagadi, riche bourg peuplé de chrétiens; l'évêque Copthe, la crosse à la main, à la tête de tous ses fidèles, vint au-devant de nous, et nous conduisit à une maison où était préparé un déjeuné pour l'état-major et tout le détachement, c'était sans doute en actions de grâces d'avoir délivré le pays des courses des Mekkains, et particulièrement d'avoir tiré l'évêque de la captivité où nous l'avions trouvé au château de Benhoute. Nous vînmes coucher à Balasse, qui a donné son nom aux jarres de terre, dont ses manufactures fournissent non seulement toute l'Égypte, mais la Syrie et les îles de l'Archipel; elles ont la qualité de laisser transsuder l'eau, et par-là de l'éclaircir, et de la rafraîchir; fabriquées à peu de frais, elles peuvent être vendues à si bon marché, qu'on s'en sert souvent pour construire les murailles des maisons, et que l'habitant le plus pauvre peut s'en procurer en abondance: la nature en donne la matière toute préparée dans le désert voisin; c'est une marne grasse, fine, savonneuse, et compacte, qui n'a besoin que d'être humectée et maniée pour être malléable et tenace: et les vase que l'on en fait, tournés, séchés et cuits à moitié au soleil, sont achevés en peu d'heures par l'action d'un seul feu de paille; on en forme des radeaux, que tous les voyageurs en Égypte ont décrits: ils se transportent ainsi le long des bords du Nil; on en débite une partie dans le chemin; le reste s'embarque à Rosette et à Damiette pour le faire passer en pays étrangers: j'ai trouvé les mêmes jarres, dans les mêmes formes, employées aux mêmes usages; montées sur les mêmes trépieds, dans des tableaux hiéroglyphiques, et dans des peintures sur des manuscrits.


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