Chapter 13

Insurrection et Massacre à Demenliour.

Lelendemain, nous arrivâmes de bonne heure vis-à-vis Kéné, où nous trouvâmes le Nil six pieds plus élevé que nous ne l'avions laissé.

Nous apprenons que Mourat-bey a quitté les Oasis, qu'il est descendu par la route de Siouth dans les environs de Miniet, qu'il a ouvert des intelligences dans la Basse Égypte, et jusqu'au nord de l'Afrique, qu'il en a fait arriver un émissaire qui a débarqué à Derne. Cet émissaire n'est rien moins que l'ange êl-Mahdi, annoncé et promis dans le coran; il est reconnu par un adgi conduisant deux cents Mongrabins; le drapeau du prophète est déployé, les prodiges sont annoncés; les fusils, les canons même des Français ne pourront atteindre ceux qui suivront cette enseigne sacrée; nombre d'Arabes joignent ce premier rassemblement: il arrive tout à coup dans la province de Bahiré, s'empare de Demenhour gardé par soixante Français; à ce premier succès, les partisans de cette nouveauté accourent, les Bédouins arrivent de toutes parts, la tourbe devient innombrable, semblable aux tourbillons qui traversent le désert, élevant dans leur marche des trombes de sable et de poussière, semblent en même temps menacer le ciel et la terre; mais au premier objet dont leur base est atteinte, penchent, vacillent, et s'évanouissent dans l'espace. Un détachement est envoyé; Demenhour est repris, quinze cents hommes des révoltés sont tués, le reste se disperse; l'ange êl-Mahdi blessé n'échappe qu'avec peine; l'illusion cesse, et le fantôme et l'armée n'existent déjà plus.

Les nouvelles de Syrie annonçaient le retour de notre armée: je calculais que, l'Égypte Supérieure conquise et occupée par nous, l'époque approchait où la Basse Égypte, couverte d'eau, allait être pour longtemps à l'abri des descentes; que Bonaparte allait se trouver sans opérations d'une grande utilité: je n'avais pas oublié qu'en m'amenant il m'avait promis de me ramener avec lui; je n'avais pas encore tourné mes regards du côté de l'Europe, et cette pensée fut une sensation qui devint un mouvement de trouble et d'impatience.

Septième Visite à Thèbes, Siège des Tombeaux.

Cependantle bruit des coups de fusils que nous avaient tirés les habitants de Kournou retentissaient encore dans le souvenir du général Belliard; le temps de les en punir était arrivé. À peine de retour à Kéné, il s'occupa d'organiser une expédition contre eux, pour les surprendre, s'emparer de leurs troupeaux, miner leur repaire, les faire sauter, et emmener leur cheikh. Cette expédition allait nécessiter quelque séjour à Thèbes; à Thèbes! j'étais en proie à des volontés contradictoires; mon incertitude cessa en faveur de ce que ma passion appelait mon devoir. Je me remis donc en route (c'était mon septième voyage) pour cette grande Diospolis, que j'avais toujours vue avec une telle hâte, qu'un regret avait été pour ainsi dire attaché à chacune de mes jouissances; j'espérai cette fois, sinon compléter; au moins augmenter encore ma collection sur ce point si important de mon voyage, et m'assurer de la valeur et de la vérité du résultat de mes premières sensations sur cette capitale du monde ancien, ce foyer de lumières pendant tant de siècles pour tous les peuples qui avaient voulu s'éclairer.

Arrivés dans ces parages, nous nous vîmes signalés; nous prîmes le parti de passer outre, comme si notre destination eût été d'aller à Esné: la feinte réussit; nous mouillâmes à Louxor, et le lendemain avant le jour nous revînmes sur nos pas: mais cette manoeuvre n'aboutit qu'à une méprise; l'officier qui commandait s'obstina à penser que nous devions trouver les habitants dans un petit bois de palmiers au sud des grottes; il le fit cerner, on le battit: on n'y trouva qu'un malheureux passager, qui y était resté la nuit: réveillé par des soldats, il voulut fuir; il était armé, on courut dessus, on ne l'atteignit que d'un coup de sabre qui lui coupa le poignet: le malheureux n'en accusa que la fatalité, et passa son chemin: je lui donnai deux piastres; ô comble de la misère! il crut qu'il était mon obligé!

Les chiens nous avaient dépistés, et les premiers rayons du jour éclairèrent notre erreur, et nous laissèrent voir les habitants en fuite dans le désert, précédés de leur cheikh à cheval, et suivis de leurs troupeaux; une partie de ces derniers fut interceptée, quelques femmes furent arrêtées; et nous commençâmes à former le siège de chaque tombeau. Nous rassemblâmes toutes les matières combustibles, nous en allumâmes des feux devant les grottes, pour obliger par la fumée ceux qui étaient dedans d'en sortir; on nous repoussait à coups de pierres et à coups de javelots; la plupart de ces retraites, communiquant les unes aux autres, avaient de doubles, issues: une surprise aurait terminé heureusement notre opération; mais commencée par une maladresse, elle devint cruelle, et n'aboutit qu'à la prise de trois cents bêtes à cornes, quatre hommes, autant de femmes, et huit enfants. Ceux qui avaient fui dans le désert étaient sans provisions, et n'en pouvaient obtenir des villages voisins avec lesquels ils étaient en guerre; ceux qui étaient restés dans les grottes manquaient d'eau. Nous prîmes position pour former un double blocus, et nous fîmes jouer la mine; elle produisit peu d'effet, mais elle effraya: les pourparlers commencèrent; c'était une guerre avec les gnomes, et nos propositions d'accommodements et nos articles étaient communiqués à travers les masses de rochers: nous demandions les cheikhs; ils ne voulaient pas les livrer; ils s'informaient de leurs prisonniers, de leurs femmes, de leurs enfants, et de leurs troupeaux, pour lesquels leurs sollicitudes étaient égales: on leur permit d'envoyer un député dans le désert; la guerre fut suspendue pendant ce temps.

Accompagné de quelques soldats volontaires je commençai mes perquisitions: j'observai les grottes que nous avions prises d'assaut; elles étaient sans magnificence; derrière une double galerie régulière, soutenue par des piliers, était une file de chambres, souvent doubles et assez régulières; si l'on n'y eût pas trouvé des sépultures, et même encore des restes de momies, on aurait pu croire que c'était là la première demeure des premiers habitants de l'Égypte, ou bien même qu'après avoir servi d'abord à cet usage, ces souterrains étaient devenus des tombeaux, et que définitivement les habitants de Kournou (nouveaux Troglodytes) les avaient rendus à leur première destination.

À mesure que ces grottes s'élèvent sur la côte elles deviennent plus décorées; et bientôt je ne pus pas douter, non seulement à la magnificence des peintures et des sculptures, mais aux sujets qu'elles représentent, que j'étais dans les tombeaux des grands ou des héros. Les tombeaux que l'on croit avoir été ceux des rois, et que j'étais allé chercher à mon dernier voyage à trois-quarts de lieue dans le désert, n'avaient d'avantage sur celles-ci que la magnificence des sarcophages, et de particularité que l'isolement mystérieux de leur situation; les autres dominaient immédiatement les grands édifices de la ville: les sculptures en étaient incomparablement plus soignées que tout ce que j'avais vu dans les temples; c'était de la ciselure: j'étais émerveillé que la perfection de l'art fût réservée à des tombeaux, à des lieux condamnés au silence et à l'obscurité. Ces galeries ont quelquefois traversé des bancs d'une glaise calcaire, d'un grain très fin; alors les détails des hiéroglyphes y ont été travaillés avec fermeté de touche et une précision que le marbre n'offre presque nulle part, les figures rendues par des contours d'une souplesse et d'une pureté dont je n'aurais jamais cru la sculpture Égyptienne susceptible: ici j'ai pu la juger dans des sujets qui n'étaient plus hiéroglyphiques, ni historiques, ni scientifiques, mais dans la représentation de petites scènes prises de la nature, où les attitudes profilantes et raides étaient remplacées par des mouvements souples et naturels, par des groupes de personnages en perspective, et d'un relief si bas, que jusqu'alors j'avais cru le métal seul susceptible d'un travail aussi surbaissé. J'ai rapporté quelques fragments de ces bas-reliefs, comme un témoignage que j'ai cru nécessaire pour persuader aux autres, ce qui m'avait moi-même tant surpris, je les ai dessinés, de retour en France, de grandeur naturelle, et avec autant de vérité que d'exactitude, pour donner une idée juste du caractère et de la précision de ce travail. On est bien étonné du peu d'analogie de la plupart des sujets de ces sculptures, avec le lieu où elles sont placées; il faut la présence des momies pour se persuader que ce sont là des tombeaux: j'y ai trouvé des bas-reliefs représentant des jeux, comme de sauteurs sur la corde, des ânes auxquels on fait faire des tours, que l'on élève sur les pattes de derrière, etc.: ces ânes sont sculptés avec la même naïveté que le Bassan les a peints, dans ses tableaux.

Le plan de ces excavations n'est pas moins étrange; il y en a de si fastes et de si compliquées, qu'on les prendrait pour des labyrinthes, pour des temples souterrains. Quelques uns des mêmes habitants avec lesquels nous faisions la guerre, me servaient de guides, et le son de l'argent, cette langue universelle, ce moyen contre lequel toute haine cède, surtout chez les Arabes, m'avait fait des amis parmi les habitants fugitifs de Kournou; quelques uns étaient venus me trouver en secret lorsque j'étais éloigné du camp, et me servaient de bonne foi: nous pénétrâmes avec eux dans ces dédales souterrains, qui véritablement ressemblent, par leurs distributions mystérieuses, à des temples, construits pour servir aux épreuves des initiations.

Après les pièces si bien décorées que je viens de décrire, on entre dans de longues et sombres galeries, qui, par plusieurs angles, vont et reviennent, et paraissent occuper de grands espaces; elles sont tristes, sévères, et sans décoration; on rencontre de temps à autre des chambres couvertes d'hiéroglyphes; des chemins étroits à côté de précipices, des puits profonds, où l'on ne peut descendre qu'en s'aidant contre les parois de l'excavation, et mettant les pieds dans des trous pratiqués dans le rocher; au fond de ces puits on trouve de nouvelles chambres décorées, et ensuite de nouveaux puits et d'autres chambres; et, par une longue rampe ascendante, on arrive enfin à une pièce ouverte, et qui se trouve être tout à coté de celle où on a commencé son voyage. Il eût fallu des journées pour prendre une idée et lever les plans de pareils dédales: si la magnificence de l'intérieur des maisons était analogue au faste de ces habitations ultérieures, comme on le doit croire d'après les beaux meubles peints dans les tombeaux des rois, qu'il est à regretter de n'en retrouver aucun vestige! que sont devenues ces maisons qui renfermaient ces richesses? Comment ont-elles disparu? elles ne peuvent être sous le limon du Nil, puisque le quai qui est devant Louxor atteste que le sol n'a éprouvé qu'une élévation peu considérable. Étaient-elles en briques non cuites! les grands comme les prêtres habitaient-ils les temples? et le peuple n'avait-il que des tentes?...

Pendant toute l'expédition nous avions été suivie d'une bande de milans et de petits vautours, qui étaient devenus aussi familiers qu'ils étaient naturellement voraces; ils se nourrissaient de ce que nous laissions après nous, et nous rejoignaient toujours à la première station; les jours de combats, au lieu d'être éloignés par le canon, ils accouraient de toutes parts: cette fois-ci notre expédition faite en bateau avait trompé nos habitués; mais aux premiers coups de fusils, surtout à l'explosion de la mine, ils furent avertis et vinrent nous rejoindre; leur adresse et leur familiarité devenaient un spectacle et un divertissement pour nous; des berges élevées du Nil nous leur jetions de la viande qu'ils ne laissaient jamais tomber jusque dans l'eau; ils enlevaient quelquefois les rations qu'on envoyait aux postes avancés, et que nos serviteurs portaient sur leur tête: j'ai vu des soldats vidant des volailles, les milans leur enlever délicatement de la main les foies et les entrailles qu'ils étaient occupés d'en séparer; les petits vautours n'avaient pas la même dextérité, mais leur impudence égalait leur voracité, ils mangeaient tout ce qu'il y avait de plus abject et de plus corrompu; et leur nature participait de l'infection de leur nourriture, car à plusieurs reprises il m'a été impossible de supporter l'odeur de la chair de ces oiseaux, que j'essayais d'écorcher au moment où je venais de les tuer, soit à coup de fusil, soit même à coup de pistolet, et pendant qu'ils étaient encore chauds.

Le soir, après quelques ouvertures de négociations, nous nous quittions mes guides et moi, contents les uns des autres, avec rendez-vous pour le lendemain, et nous étions également empressés d'y être exacts. Je fus conduit à de nouvelles sépultures, moins sinistres, et qui auraient pu servir d'habitations agréables par le jour, la salubrité, l'air, et le beau point de vue dont on jouit dans leur situation; elles n'ont au reste rien qui les distingue des autres, c'est ce qu'attestent les peintures dont elles sont couvertes. Le rocher, d'une nature graveleuse, est enduit d'un stuc uni, sur lequel sont peintes en toutes couleurs des pompes funèbres d'un travail infiniment moins recherché que celui des bas-reliefs, mais non moins curieux pour les sujets qui y sont représentés: on regrette que l'enduit dégradé ne laisse pas suivre la marche des cérémonies; on voit par les fragments qui en sont conservés que ces fonctions funèbres étaient d'une extrême magnificence.

Les figures des dieux y sont portées par des prêtres sur des brancards et sous des bannières, suivies de personnages portant des vases d'or de toutes les formes, des calumets, des armes, des provisions de pain, des victuailles, des coffres de différentes formes: je ne pus dans aucun groupe distinguer le corps du mort; peut-être était-il enfermé dans quelque sarcophage, et surmonté des figures des dieux; des femmes marchaient en ordre jouant des instruments: j'y trouvai un groupe de trois chanteuses s'accompagnant, l'une de la harpe, l'autre d'une espèce de guitare; une troisième jouait sans doute d'un instrument à vent dont une destruction nous a dérobé la connaissance.

Si j'avais eu le temps de dessiner tous les méandres qui décorent les plafonds, j'aurais emporté tous ceux qui font ornement dans l'architecture Grecque, et tous ceux qui rendent les décorations dites Arabesques, si riches et si élégantes.

À travers ces souterrains il y a un monument bâti en briques non cuites, dont les lignes ont quelque caractère de beauté. Le talus des murailles et les couronnements rappellent le style Égyptien, mais quelques ornements à l'extérieur, ainsi que des voûtes dans les soubassements, ne me laissèrent pas douter que le monument ne fût Arabe; il est considérable, et par sa situation il domine tout le territoire de Thèbes.

On m'apportait des fragments de momie; je promettais ce qu'on voulait pour en avoir de complètes et d'intactes; mais l'avarice des Arabes me priva de cette satisfaction: ils vendent au Caire la résine qu'ils trouvent dans les entrailles et dans le crâne de ces momies, et rien ne peut les empêcher de la leur arracher; ensuite la crainte d'en livrer une qui contînt quelques trésors (et ils n'en ont jamais trouvé dans de semblables fouilles) leur fait toujours casser les enveloppes de bois, et déchirer celles de toile peinte qui couvrent les corps dans les grands embaumements. Le lecteur peut juger quelle journée de délices c'était pour moi que celle où je découvrais tant de nouveautés, d'autant que, reprenant mon ancien métier de diplomate, j'étais devenu l'homme de confiance, l'intermédiaire des bons offices, et que c'était à moi qu'on recommandait les femmes et les enfants. Je me gardais bien de dire que les femmes n'avaient jamais été si heureuses ni si bien traitées; j'insistais sur ce que les cheikhs me fussent livrés; je leur peignais l'appétit de nos soldats, et conséquemment le danger qui résultait pour le troupeau d'une longue résistance; mais, je l'avouerai, je ne hâtais rien, je temporisais, je remettais au lendemain, ne voulant ni brusquer mes négociations, ni tronquer mes opérations.

J'avais découvert, en gravissant les montagnes, que les tombeaux des rois se trouvaient tout près du Memnonium: j'étais bien tenté d'y retourner; mes guides m'en pressaient, mais je craignais d'y rencontrer la peuplade fugitive, et de devenir à mon tour otage ou moyen d'échange pour les moutons.

Nouvelle Description du Temple de Médinet-A-Bou.--Découverte d'unManuscrit Égyptien.

Letroisième jour, j'allai à Médinet-A-Bou; je revis ce vaste édifice avec des yeux nouveaux. N'étant plus harcelé par la marche précipitée d'une armée, je me rendis compte du plan de ce groupe d'édifices; je me persuadai encore davantage que ces grandes cours, qui se trouvent être en ligne directe du palais à deux étages, que j'ai déjà décrit, pouvaient bien en être des dépendances, ainsi que cette immense circonvallation de deux cents pieds de long, dont on ne voit plus qu'un des côtés. J'avais déjà remarqué dans le second portique, que la catholicité s'y était fabriqué une église dont il ne reste plus que le soubassement de la niche du choeur et les colonnes de la nef; mais je découvris, par nombre de petites portes décorées de croix fleuries, que le corps de logis, de deux cents pieds, avait, suivant toute apparence, servi de couvent à quelque ordre de moines des premiers siècles. Dans le portique où était l'église j'eus le temps d'observer que les sculptures du mur intérieur représentaient les exploits et le triomphe d'un héros qui avait porté la guerre dans ces contrées lointaines, de Sésostris peut-être, et ses victoires dans l'Inde, comme tous ces bas-reliefs semblent l'indiquer. On y remarque un vainqueur poursuivant seul une armée qui fuit devant lui, et se jette, pour échapper à ses coups, dans un fleuve qui est peut-être l'Indus: ce héros, monté sur un petit chariot où il n'y a place que pour lui, conduit deux chevaux dont les rênes aboutissent à sa ceinture: des carquois, des masses d'armes, sont attachés à son char et tout autour de lui; sa taille est gigantesque; il tient un arc immense, dont il décoche des traits sur des ennemis barbus et à cheveux longs, qui ne tiennent en rien du caractère connu des têtes Égyptiennes. Plus loin, il est représenté assis au revers de son char, dont les chevaux sont retenus par des pages: on compte devant lui les mains des vaincus morts au combat; un autre personnage les inscrit; un troisième paraît en proclamer le nombre. Quelques voyageurs ont vu un second tas d'une autre espèce de mutilation, qui annoncerait que ce n'était pas contre des amazones que le héros aurait combattu; mais les formes de ces mutilations ne m'ont pas frappé, et je ne les ai pas distinguées: des prisonniers sont amenés attachés de diverses manières; ils sont vêtus de robes longues et rayées; leurs cheveux sont longs et nattés; des panneaux d'hiéroglyphes, de cinquante pieds de diamètre, suivent, et expliquent sans doute ces premiers tableaux. Reprenant à gauche sur une autre face de ses galeries, on trouve un long bas-relief représentant sur deux lignes une marche triomphale; c'est le même héros revenant sans doute de ses conquêtes; quelques soldats couverts de leurs armes attestent que le triomphe est militaire, car bientôt on ne voit plus que des prêtres ou des personnages de la caste des initiés, sans armes, avec des habits longs et des tuniques transparentes; les armes du héros en sont recouvertes: il est porté sur les épaules et sur un palanquin avec tous les attributs de la divinité; devant et derrière lui marchent des prêtres portant des palmes et des calumets; on lui présente l'encens: il arrive ainsi au temple de la grande divinité de Thèbes, que j'ai déjà décrite; il lui offre un sacrifice dont il est le sacrificateur: la marche suit, et le héros devient cortège; c'est le dieu qui est porté par vingt-quatre prêtres; le boeuf Apis avec les attributs de la divinité marche devant le héros; une longue suite de personnages tiennent chacun une enseigne, sur la plupart desquelles sont les images des dieux. Arrivés à un autel, un enfant, les bras attachés derrière le dos, va être sacrifié devant le triomphateur, arrêté pour assister à cet horrible sacrifice, ou recevoir cet exécrable holocauste; un prêtre qui brise la tige d'une fleur, des oiseaux qui s'envolent, sont les emblèmes de la mort et de l'âme qui se sépare du corps: ce que Longus et Apulée nous ont dit des sacrifices humains chez les Égyptiens dans leurs romans de Théagenes et de l'Âne d'or, est donc une vérité; les hommes policés ressemblent donc partout aux hommes barbares. Ensuite le héros fait lui-même au boeuf Apis le sacrifice d'une gerbe de blé; un génie protecteur l'accompagne sans cesse; il change d'habits, de coiffures dans la cérémonie, ce qui peut être la marque de ses différentes dignités ou degrés d'initiation, mais la même physionomie est toujours conservée, ce qui prouve qu'elle est portrait; son air est noble, auguste, et doux. Dans un tableau il tient neuf personnages enchaînés du même lacs: sont-ce les passions personnifiées? sont-ce neuf différentes nations vaincues par lui? on lui offre l'encens en l'honneur de l'une ou l'autre de ces victoires; un prêtre écrit ses fastes, et en consacre le souvenir. C'était la première fois que j'eusse vu des figures dans l'acte d'écrire: les Égyptiens avaient donc des livres; le fameux Toth était donc un livre, et non des panneaux d'inscriptions sculptées sur des murailles, comme il était resté en doute. Je ne pouvais me défendre d'être flatté en songeant que j'étais le premier qui eût fait une découverte si importante; mais je le fus bien davantage lorsque, quelques heures après, je fus nanti de la preuve de ma découverte par la possession d'un manuscrit même que je trouvai dans la main d'une superbe momie qu'on m'apporta: il faut être curieux, amateur, et voyageur, pour apprécier toute l'étendue d'une telle jouissance. Je sentis que j'en pâlissais; je voulais quereller ceux qui, malgré mes instantes prières, avaient violé l'intégrité de cette momie, lorsque j'aperçus dans sa main droite et sous son bras gauche le manuscrit de papyrus en rouleau, que je n'aurais peut-être jamais vu sans cette violation: la voix me manqua; je bénis l'avarice des Arabes, et surtout le hasard qui m'avait ménagé cette bonne fortune; je ne savais que faire de mon trésor, tant j'avais peur de le détruire; je n'osais toucher à ce livre, le plus ancien des livres connus jusqu'à ce jour; je n'osais le confier à personne, le déposer nulle part; tout le coton de la couverture qui me servait de lit ne me parut pas suffisant pour l'emballer assez mollement: était-ce l'histoire du personnage? l'époque de sa vie? le règne du souverain sous lequel il avait vécu y était-il inscrit? étaient-ce quelques dogmes, quelques prières, la consécration de quelque découverte? Sans penser que l'écriture de mon livre n'était pas plus connue que la langue dans laquelle il était écrit, je m'imaginai un moment tenir lecompendiumde la littérature Égyptienne, letothenfin. Je regrettais de n'avoir pu dessiner tout ce que j'avais vu clans cette journée si intéressante; au reste ne devais-je pas être satisfait? quel autre voyageur avait vu autant d'objets nouveaux? quel autre les avait, comme moi, pu dessiner sur les lieux mêmes?

La négociation avançait plus que je ne voulais; les cheikhs avaient été livrés, mais heureusement le miri n'arrivait pas. L'officier qui commandait eut la bonté de me consulter: je ne répondis pas à sa bonne foi, et l'égoïsme dicta ma réponse; au surplus que cent hommes dont on n'avait que faire à Kéné fussent à Thèbes, l'inconvénient n'était pas grand; j'allais irrévocablement quitter la Haute Égypte: les opérations militaires avaient si souvent et si impérieusement contrarié les miennes: je cédai à l'occasion de me venger un peu: je dis qu'on ne pouvait mettre trop de circonspection dans une circonstance aussi délicate, que je croyais qu'on ne devait rien hasarder. On envoya un courrier dont le voyage m'assurait quatre jours; pendant ce temps arrivèrent des ordres plus pressants; il fut question d'envoyer réclamer les habitants de Kournou partout où on pourrait les avoir recelés. Je me mis en chemin avec le détachement mis en tournée, dans l'espérance de faire quelques nouvelles découvertes dans une contrée aussi fertile en ce genre. En chemin, nous apprîmes que les fuyards étaient à Harminte; je connaissais ce pays; il y avait une lieue et demie à faire, autant pour revenir, par un soleil ardent, et j'étais à pied: trois soldats étaient sans souliers; j'offris de les garder avec moi, et d'aller à Médinet-A-Bou, vis-à-vis duquel nous nous trouvions, alors: heureusement l'officier ne calcula pas l'insuffisance d'une si faible escorte; et tous quatre, bien contents, nous allâmes passer la journée au frais sous les portiques de Medinet. Les habitants, qui me connaissaient par quelques petites générosités, vinrent, au lieu de nous chercher querelle, nous apporter de l'eau fraîche, du pain, des dattes déjà mûres, et des raisins; et j'eus le temps de dessiner tout ce que la veille je n'avais fait qu'observer: j'avais avec moi des bougies, ce qui me donna la facilité d'aller visiter les endroits les plus obscurs, dans lesquels je n'avais pu pénétrer lors des autres voyages. Je trouvai trois petites chambres couvertes de bas-reliefs, qui avaient été de tout temps privées de lumière; au fond de la troisième il y avait une espèce de buffet en pierre, dont les montants étaient encore conservés; c'était tout ce qu'il y avait de particulier dans ce petit appartement soigné, et surtout fermé de trois portes aussi fortes que des murailles, ce qui pourrait faire croire que c'était une espèce de trésor. Nous allâmes aussi visiter l'intérieur obscur du petit temple voisin, où il nous arriva une aventure: à côté du sanctuaire était une petite pièce dont un temple monolithe de granit occupait presque tout l'espace; il était renversé; nous voulûmes en visiter l'intérieur, il en sortit tout à coup une bête assez grosse qui sauta au visage de celui qui portait la lumière, et le lui écorcha; je n'eus que le temps de cacher ma tête dans mes deux mains, et de plier les épaules, sur lesquelles je reçus le premier bond de l'animal, qui du second me jeta par terre en passant entre mes jambes, il renversa mes deux compagnons qui fuyaient du côté de la porte, et en un clin d'oeil nous mit tous hors de combat. Nous sortîmes tous quatre riant de notre frayeur, sans avoir pu nous assurer de ce qui l'avait causée; c'était, suivant toute apparence, un chacal, qui avait choisi cette retraite, et qui venait d'y être troublé pour la première fois.

Dans une vérification générale, j'entrai dans une fouille faite sous les fondements de la pièce Z, figure IV, que je crois la plus ancienne du monument; et cependant, dans la bâtisse de la fondation d'un des principaux piliers de l'édifice, je trouvai des matériaux sur lesquels étaient sculptés des hiéroglyphes aussi bien exécutés que ceux qui décoraient la partie extérieure. D'après cela, quelle antiquité ne doit-on pas supposer aux édifices qui en avaient été ornés! que de siècles de civilisation pour produire de tels édifices! que de siècles avant qu'ils fussent tombés en ruines! que d'autres siècles depuis que leurs ruines servaient de fondations! comme les annales de ces contrées sont mystérieuses, obscures, infinies!

Colosses.

Aunord de ces temples, nous trouvâmes la ruine de deux figures de granit renversées et brisées; elles peuvent avoir trente-six pieds de proportion, toujours dans l'attitude ordinaire, le pied droit en avant, les bras contre le corps; elles ornaient sans doute la porte de quelques grands édifices détruits dont les ruines sont enfouies. Je m'acheminai vers les deux colosses dits de Memnon; je fis un dessin détaillé de leur état actuel: sans charme, sans grâce, sans mouvement, ces deux statues n'ont rien qui séduise; mais sans défaut de proportion, cette simplicité de pose, cette nullité d'expression a quelque chose de grave et de grand qui en impose: si pour exprimer quelque passion les membres de ces figures étaient contractés, la sagesse de leurs lignes en serait altérée, elles conserveraient moins de formes à quatre lieues d'où on les aperçoit, et d'où elles font déjà un grand effet. Pour prononcer sur le caractère de ces statues il faut les avoir vues à plusieurs reprises, il faut y avoir longtemps réfléchi; après cela, il arrive quelquefois que ce qui avait paru les premiers efforts de l'art finit par en être une des perfections. Le groupe du Laocoon, qui parle autant à l'âme qu'aux yeux, exécuté de soixante pieds de proportion, placé dans un vaste espace, perdrait toutes ses beautés, et ne présenterait pas une masse aussi heureuse que celle-ci; enfin plus agréables, ces statues seraient moins belles; elles cesseraient d'être ce qu'elles sont, c'est-à-dire éminemment monumentales, caractère qui appartient peut-être exclusivement à la sculpture extérieure, à celle qui doit entrer en harmonie avec l'architecture, à cette sculpture enfin que les Égyptiens ont portée au plus haut degré de perfection. J'appelle à l'appui de ce système l'heureux résultat de l'emploi de ce style sévère toutes les fois que les modernes l'ont employé, et l'espèce de partialité que tous les artistes de l'expédition ont prise pour ce genre austère, partialité qui est la preuve la plus évidente de la réalité de sa beauté.

J'examinai de nouveau le bloc de granit qui est entre ces deux statues, et me persuadai davantage qu'il était la ruine de ce colosse d'Ossimandué, dont l'inscription bravait le temps et l'orgueil des hommes; que les deux figures qui sont restées debout sont celles de sa femme et de sa fille, et que, dans un temps bien postérieur, les voyageurs en ont choisi une pour en faire la statue de Memnon, afin de n'être pas venus en Égypte sans avoir vu cette statue, et, selon la progression ordinaire de l'enthousiasme, sans l'avoir entendue rendre des sons au lever de l'aurore.

Nouvelles Découvertes dans les Tombeaux de Thèbes.

Quelquesuns de mes amis de Kournou m'avaient joint: je calculais que la troupe était allée à Hermontis et ne pouvait revenir que tard; nous nous remîmes de nouveau à la recherche des tombeaux, toujours dans l'espérance d'en trouver qui n'eussent pas été fouillés, afin d'y voir une momie vierge, et la manière dont elles étaient disposées dans les sépultures; c'est ce que les habitants nous cachaient avec obstination, parce que la situation de leur village leur en fait une propriété qui est devenue pour eux une branche de commerce presque exclusive. Après de pénibles et infructueuses recherches, nous arrivâmes cependant à un trou devant lequel étaient épars de nombreux fragments de momies: l'ouverture était étroite; nous nous regardâmes pour savoir si nous risquerions d'y descendre: mes compagnons étaient curieux; nous réglâmes qu'un des volontaires avec mon serviteur resteraient en dehors, et garderaient les guides, avec la précaution de ne les laisser ni partir ni entrer; on battit le briquet, et nous nous mîmes en route: ce fut d'abord à plat ventre, marchant avec les mains et les genoux; après une minute un des nôtres nous cria qu'il étouffait; nous l'envoyâmes à la porte remplacer la sentinelle, avec ordre de la faire entrer avec sa lumière: après nous être traînés pendant plus de cent pas sur un tas de corps morts et à demi consumés, la voûte s'éleva, le lieu devint spacieux et décoré d'une manière recherchée: nous vîmes d'abord que ce tombeau avait été fouillé, que ceux qui y étaient entrés, n'ayant point de flambeaux, s'étaient servis des fascines qui avaient mis le feu d'abord au linge, et bientôt à la résine des momies, et avaient causé un incendie qui avait fait éclater les pierres, couler les matières résineuses, et noirci tout le souterrain: nous pûmes remarquer que le caveau avait été fait pour la sépulture de deux hommes considérables, dont les figures de rondes bosses de sept pieds de proportion se tenaient par la main; au-dessus de leurs têtes était un bas-relief, où deux chiens en laisse étaient couchés sur un autel, et deux figures à genoux avaient l'air de les adorer; ce qui pourrait faire présumer que cette sépulture était celle de deux amis qui n'avaient pas voulu être séparés par la mort; des chambres latérales sans ornements étaient remplies de cadavres dont l'embaumement était plus ou moins soigné; ce qui me fit voir avec évidence que si les tombeaux étaient entrepris et décorés pour des chefs de famille, non seulement leurs corps y étaient déposés, mais ceux de leurs enfants, de leurs parents, de leurs amis, de tous les serviteurs de la maison. Des corps emmaillotés et sans caisse, étaient posés sur le sol, et il y en avait autant que l'espace pouvait en contenir dans un ordre régulier: je vis là pourquoi on trouvait si fréquemment des petites figures de terre vernissée, tenant d'une main un fléau, et de l'autre un bâton crochu; l'enthousiasme religieux allait jusqu'au point de faire poser les momies sur des lits formés de ces petites divinités; j'en remplis mes poches en les ramassant à la poignée: nombre de corps qui n'étaient point emmaillotés me laissèrent voir que la circoncision était connue et d'un usage général, que l'épilation chez les femmes n'était point pratiquée, comme à présent, que leurs cheveux étaient longs et lisses, que le caractère de tête de la plupart tenait du beau style: je rapportai une tête de vieille femme qui était aussi belle que celles des Sibylles de Michel-Ange, et leur ressemblait beaucoup. Nous descendîmes assez incommodément dans des puits très profonds, où nous trouvâmes encore des momies, et de grands pots longs de terre cuite, dont le couvercle représentait des têtes humaines; il n'y avait dedans que de la matière résineuse: j'aurais bien voulu dessiner, mais j'étais trop à l'étroit, l'air manquait, la lumière ne pouvait luire, et surtout il était tard; des patrouilles nous avaient cherchés, on avait battu la générale, on venait de tirer le canon; enfin on nous comptait déjà au nombre de ceux dont nous venions de visiter les asiles, lorsqu'une de nos sentinelles vint nous avertir de l'alarme. À notre retour nous fûmes réprimandés comme des enfants qui viennent de faire une équipée; nous avions effectivement commis bien des imprudences; mais j'étais si content du butin que j'avais fait dans ma journée, que je ne sortis de mon enchantement que lorsque j'appris que l'officier commandant, ne me consultant plus, avait pris sur lui de quitter la rive gauche, et d'aller à Louxor attendre des ordres ultérieurs: on le blâma dans la suite de ce changement de position, mais certainement pas autant que je l'aurais voulu de m'avoir enlevé à un pays dont je n'avais nullement à me plaindre; et avec les habitants duquel j'aurais continué de vivre en bonne intelligence, eût-on continué la guerre encore un mois. Louxor n'était que magnifique et pittoresque; je passai trois jours à en faire les vues, le plan que je relevai de mon mieux à travers les habitations, et au milieu d'hommes jaloux de la retraite obscure qu'ils avaient assignée à leurs femmes; je copiai les hiéroglyphes des obélisques, et quelques tableaux hiéroglyphiques représentant des offrandes au dieu de l'abondance.

Pendant mon séjour à Louxor je trouvai quelques belles médailles d'Auguste, d'Adrien, et de Trajan, avec un crocodile au revers, frappées eu Égypte en grand bronze, avec une inscription Grecque, et un grand nombre de médailles de Constantin. J'achetai aussi une multitude de petites idoles. Je trouvai dans la cour d'un particulier un torse en granit, de proportion plus grande que nature, représentant les deux signes du lion et de la vierge; je l'achetai, et le fis embarquer.

Comme je me disposais à passer à Karnak, le détachement eut ordre de se rendre dans d'autres villages où je n'avais que faire; enfin je quittai pour toujours la grande Diospolis.

Départ de la Haute-Égypte.

Jerepris avec quelques soldats malades la route de Kéné; en arrivant, je trouvai deux barques prêtes à partir pour le Caire, et des compagnons de voyage qui m'attendaient. J'ignorais absolument quelles étaient ma situation et mes ressources; je n'avais depuis neuf mois pensé qu'à chercher, qu'à rassembler des objets intéressants; je n'avais redouté aucuns dangers pour satisfaire ma curiosité: la crainte de quitter la Haute Égypte avant de l'avoir vue m'en aurait fait braver encore davantage; mais quand les circonstances au-devant desquelles j'avais marché ne m'auraient procuré que l'avantage d'abréger les mêmes recherches pour ceux qui devaient me succéder dans un temps, plus calme, je me serais encore applaudi que mon ardeur m'eût mis dans le cas de rendre ce service aux arts. Ce ne fut pas sans un sensible chagrin que je quittai tous ceux dont j'avais partagé si immédiatement la fortune dans toute l'expédition, notamment le général Belliard, dont l'égalité de caractère m'avait rendu l'intimité si douce: nous ne nous étions quittés depuis Zaoyé que deux jours pour aller à Etfu, et huit jours pour ma dernière expédition, de Thèbes; et dans ces courtes absences j'avais chaque jour éprouvé le désir de le rejoindre.

Je m'embarquai le 5 Juillet, 1799: je vis avec regret disparaître Dindera et la Thébaïde, ce sanctuaire où j'avais désespéré si souvent de pénétrer, et que j'avais eu le bonheur de traverser tant de fois dans tous les sens, qui enfin était devenu le pays de l'univers que je connusse le plus minutieusement; les arbres, les pointes de rochers, les canaux, les moindres monuments, tout était devenu reconnaissance pour moi; je pouvais nommer tout ce que je pouvais apercevoir, et, de tous les points où je me trouvais, je savais toujours combien j'étais éloigné de tel ou tel autre lieu.

Nous trouvâmes le Nil plus peuplé que jamais de toutes sortes d'oiseaux d'eau; les pélicans l'habitaient depuis un mois; les cigognes, les demoiselles de Numidie, toutes les espèces de canards, de railles et de butors couvraient les îles que le fleuve n'avait pas encore submergées. Nous vîmes de très grands crocodiles jusqu'au-dessous de Girgé; nous mîmes trente-huit heures à arriver jusqu'à cette ville, que nous trouvâmes déjà toute accoutumée à notre domination: nous y passâmes la nuit du 17 au 18 pour faire quelques provisions, et pour y attendre le vent; il vint, et nous eûmes en deux heures atteint Minchiée, l'ancienne Ptolémaïs; il ne reste de cette grande ville Grecque qu'un quai, dont j'ai déjà parlé, et qui est assez mal conservé, quoiqu'il soit mieux construit que ne le sont les édifices Égyptiens de ce genre; sur ses ruines est bâti un gros village habité par des catholiques: trois milles plus bas on trouve à droite du fleuve les ruines de Chemnis ou Pannopolis, aujourd'hui Achmin; on y voit un édifice enfoui, m'a-t-on assuré, jusqu'au comble, et dont on ne peut apercevoir que la plate-forme: c'est sans doute le temple dédié au dieu Pan, autrefois consacré à la prostitution; on y rencontre encore aujourd'hui, comme à Métubis, nombre d'Almés et de femmes publiques, sinon protégées, au moins reconnues et tolérées par le gouvernement: on m'a assuré que toutes les semaines elles se rassemblaient à un jour fixe dans une mosquée près du tombeau du cheikh Harridi, et que, mêlant le sacré au profane, elles y commettaient entre elles toutes sortes de lascivetés.

Achmin est grand, très bien situé sur une langue de terre, dont le Nil fait un promontoire, adossé contre la chaîne du Mokatam, qui se replie en cet endroit et y forme une gorge profonde.

Nous passâmes la nuit devant Antéopolis, qui conserve un portique assez élevé et très fruste: nous arrivâmes le 9 à trois heures de l'après-midi au port de Siutb: le général Desaix n'y était pas; nous ne nous y arrêtâmes que pour renouveler nos provisions: nous ne faisions plus que glisser devant les objets qui nous avaient retenus si souvent.

Antinoë.

Nouspassâmes de nuit devant Monfalut; à la pointe du jour nous nous trouvâmes sous le Mokatam, dont le Nil vient frôler la base taillée à pic: il y a eu là autrefois des carrières, dont il reste encore des grottes, qui ressemblent à celles de Siuth, et paraissent avoir de même servi de tombeaux aux anciens Égyptiens, et de retraite aux premiers solitaires. Depuis Girgé, le climat change d'une manière très sensible; le soleil y conserve son empire tant qu'il est présent, mais dès qu'il disparaît ce n'est plus cette ardeur desséchante que ne peut tempérer l'étroite vallée de la Thébaïde. Après Maloui, on rencontre sur la rive droite, près le village de Schech-Abade, les ruines d'Antinoë, bâtie par Adrien en l'honneur d'Antinoüs, son favori, qui mourut en Égypte, ayant sacrifié sa vie pour sauver celle de son souverain. Il est sans doute malheureux qu'un héroïsme sublime puisse s'allier avec une sale prostitution, et qu'il autorise un grand homme, sous le titre sacré de la reconnaissance, à afficher des regrets naturellement proscrits et dévolus d'avance au mystère de la honte. Au reste, il est difficile de juger ce qui a fait choisir la situation d'Antinoë au pied du triste Mokatam, entre deux étroits déserts, à moins que Besa, ville plus antique qu'Antinoë, sur laquelle elle a été élevée, ne fût le lieu où l'empereur eût été arrêté par la maladie qui menaça sa vie, et où les prêtres fameux de cette ville, ayant été consultés, annoncèrent que le malade mourrait si quelqu'un ne se dévouait à sa place.

Depuis le Nil, on aperçoit une des portes de la ville, qui paraît être un arc de triomphe; en effet elle est décorée de huit colonnes d'ordre Corinthien, entre lesquelles sont trois arcs pris dans un massif orné de pilastres: ce groupe de ruines est ce qu'il y a de plus considérable de ce qui reste d'Antinoë. À partir de ce point, il y avait une rue qui allait, suivant toute apparence, en traversant toute la ville, joindre la porte opposée; cette rue était décorée de droite et de gauche de colonnes d'ordre Dorique, et formait un portique où l'on marchait à l'ombre; on voit encore quelques uns de leurs fûts, et quelques chapiteaux fort usés, à cause de la nature friable de la pierre calcaire employée à la construction de ses édifices. Les maisons étaient bâties en briques; l'emplacement d'Antinoë était très grand, à moins que les ruines de Besa mêlées aux siennes, n'en aient augmenté l'extension. Nous voulûmes monter sur une éminence pour nous rendre compte de l'ensemble de ces ruines: nous aperçûmes les habitants du village qui se rassemblaient derrière un autre monticule; à peine nous virent-ils vis-à-vis d'eux qu'ils nous crurent postés hostilement, et qu'ils appelèrent du secours en jetant de la poussière en l'air et faisant les cris de rassemblement. Nous n'étions que six, et je n'étais point armé; un groupe marchait sur les barques, que nous avions laissées dépourvues de défenses: nous fûmes obligés de faire un mouvement pour empêcher qu'ils ne nous coupassent la retraite; ce mouvement parut une autre hostilité; l'alarme se répandit; on tira sur nous: nous n'étions pas venus pour faire la guerre; je jetai à la hâte un regard sur la totalité des ruines; je n'en vis pas une qui me parût se grouper de manière à faire un dessin pittoresque: je ne regrettai que le plan intéressant qu'on pouvait faire d'une ville bâtie dans le beau temps de l'architecture, par les ordres et sous les yeux du prince le plus amateur des beaux arts, et le plus puissant qu'il y eût au monde; et cependant, il faut le dire à la gloire de l'architecture Égyptienne, encore tout imbu de l'impression que venaient de me faire éprouver. Latopolis, Apollinopolis, et Tentyra, je trouvai les ruines d'Antinoë maigres et mesquines.

Mourat-bey.

Nousnous retirâmes sur nos barques, d'où je fis une petite vue de ce que du bord du Nil on aperçoit des ruines et de la situation d'Antinoë; toute la rive droite continue d'être à-peu-près nulle pour la culture jusqu'aux environs de Meinet. Le coeur me battait en approchant de cette ville où je croyais trouver Desaix, lui montrer mes travaux, l'en faire jouir, en jouir moi-même auprès de lui; mais je ne devais plus revoir ce brave et respectable ami: nous apprîmes qu'il poursuivait encore cet infatigable Mourat-bey. Calme dans les malheurs, ce Fabius Égyptien, sachant allier à un courage patient toutes les ressources d'une politique active, avait calculé ses moyens; il avait apprécié le résultat de l'emploi qu'il en pouvait faire au milieu des événements d'une guerre désastreuse; quoiqu'il eût à combattre à la fois un ennemi étranger et toutes les rivalités et les prétentions d'une jalouse égalité, il s'était immuablement conservé le chef de ceux dont il partageait les privations, la fuite, et les revers; il était resté leur seul point de ralliement, réglait leur sort, leurs mouvements, les commandait encore comme au temps de sa prospérité: une longue expérience lui avait appris le grand art de temporiser; il avait senti cette vérité que heurter l'écueil, c'est se briser contre lui, que le faible doit user le malheur, et ne le combattre qu'avec la faux du temps, qu'enfin lorsqu'on ne peut plus commander aux circonstances l'art est de savoir céder à celles qui commandent, et leur dérober encore les moyens d'en attendre de nouvelles: c'est par ces ressources que Mourat-bey s'était montré le digne adversaire de Desaix, et que l'on ne savait plus ce qu'il fallait admirer davantage, ou des ingénieuses et itératives attaques de l'un, ou de la calme et circonspecte résistance de l'autre.

Couvent de la Poulie.

Nousapprîmes que Mourat-bey avait ménagé des intelligences dans la Basse Égypte, qu'il avait fait en conséquence un mouvement avec tout ce qui lui restait de Mamelouks et d'Arabes, et qu'il avait traversé le Faïum, et pénétré jusqu'au désert des pyramides, pour y opérer une diversion en cas d'une descente sur la côte. Différents corps commandés par le général Friand, le général Boyer, et le général Jayonchek, après lui avoir pris quelques chameaux, tué quelques Mamelouks, l'avaient forcé de remonter du côté de Méniet, où Desaix l'avait repris, et le chassait des positions où il cherchait à s'établir. On nous prévint que nous pourrions rencontrer, à quelques lieues au-dessous, des barques qu'il avait armées, et qui suivaient ses mouvements; nous attendîmes la nuit pour les éviter, et passâmes sans voir ni être vus. À la pointe du jour, nous nous trouvâmes au monastère de la Poulie, qui est un couvent posé à pic sur les rochers du Mokatam: les religieux viennent demander à la nage l'aumône aux passants; on dit qu'ils les dévalisent lorsque cela leur paraît sans danger et plus profitable: ce que j'ai pu remarquer, c'est que ce sont plutôt des amphibies que des nageurs; ils remontent le courant du fleuve comme des poissons. Alternativement victimes de trois éléments, ils manquent absolument du quatrième; en effet, séparés de toute culture par un immense désert, ils sont dévorés de l'air qui l'a traversé, et brûlés de l'ardeur du soleil qui frappe sur le rocher tout nu qu'ils habitent; ce n'est que péniblement et à la nage qu'ils obtiennent de petites et rares charités. On appelle ce monastèrele Couvent de la Poulie, parce qu'ils ne s'approvisionnent de l'eau et des autres besoins de la vie que par le secours de cette machine. Il nous parut à en juger par les groupes des fabriques et par ceux des religieux que nous vîmes sur le rocher, que la clôture du monastère est vaste, et que les moines en sont nombreux; ils ressemblent parfaitement aux solitaires qu'ils auront sans doute remplacés, et l'intérieur de ce couvent doit être le même que ceux de S.-Antoine, du mont Kolzim, et des lacs Natron. Je fis rapidement deux vues de ce lieu sauvage; l'une du sud au nord, l'autre du nord au sud. À une demi lieue plus loin, la chaîne s'éloigne du Nil, et les deux rives du fleuve deviennent basses et cultivées; je revis des nuages qui m'annoncèrent que je me rapprochais de la mer et d'un climat plus tempéré.

Nous vînmes coucher près d'Abuseifen, monastère Copthe, première position au-delà du Caire, où nos troupes se logèrent, et se fortifièrent après la bataille des pyramides.


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