Voyage de Rosette à Alexandrie par Terre.--Caravane.--Plaged'Aboukir, vue après la Bataille navale.--Ruines de Canope.
Notretournée dans le Delta se retardait par les affaires qui survenaient au général Menou: je résolus d'employer ce retard à revenir sur mes pas refaire par terre la partie dont je n'avais aperçu que les côtes en venant d'Alexandrie par mer; je profitai d'une caravane pour aller chercher les ruines de Canope.
Il s'était joint nombre de gens du pays à l'escorte de cette caravane: à la chute du jour, lorsqu'en sortant de la ville elle commença à se développer sur le tapis jaunâtre et lisse des monticules sablonneux qui environnent Rosette, elle produisit l'effet le plus pittoresque et le plus imposant; les groupes de militaires, ceux des marchands dans leurs différents costumes, soixante chameaux chargés, autant de conducteurs arabes, les chevaux, les ânes, les piétons, quelques instruments militaires, offraient la vérité d'un des plus beaux tableaux du Benedetto, ou de Salvator Rose. Dès que nous eûmes descendu les monticules et dépassé les palmiers, nous entrâmes, au jour expirant, dans un vaste désert, où la ligne horizontale n'est brisée que par quelques petits monuments en briques, qui sont destinés à empêcher le voyageur de se perdre dans l'espace, et sans lesquels la plus petite erreur dans l'ouverture d'angle le ferait aboutir par une ligne prolongée, à un but bien éloigné de celui où il tendait. Nous marchions, dans le silence du désert et des ténèbres, sur une croûte de sel qui consolidait un peu le sable mouvant: un détachement ouvrait la marche; ensuite venaient les voyageurs, puis les bêtes de somme; un autre détachement militaire assurait le convoi contre les Arabes voltigeurs, qui, lorsqu'ils n'ont pas les forces nécessaires pour attaquer de front, viennent quelquefois enlever les traîneurs à vingt pas de la caravane.
À minuit, nous arrivâmes au bord de la mer. La lune en se levant éclaira une scène nouvelle; quatre lieues de rivage couverts de nos débris nous donnèrent la mesure de la perte que nous avions faite à la bataille d'Aboukir. Les Arabes errants, pour avoir quelques clous ou quelques cercles de fer, brûlaient, tout le long de la côte, les mâts, les affûts, les embarcations, encore tout entières, fabriquées à grands frais, dans nos ports, et dont les débris même étaient encore des trésors sur des parages si avares de telles productions. Les voleurs fuyaient à notre approche; il ne restait que les cadavres des malheureuses victimes, qui, portés et déposés sur un sable mou dont ils étaient à demi-ouverts, étaient restés, dans des pauses aussi sublimes qu'effrayantes. L'aspect de ces objets funestes avait par degré fait tomber mon âme dans une sombre mélancolie; j'évitais ces spectres effrayants et tous ceux que je rencontrais, par leurs attitudes variées, arrêtaient mes regards, et apportaient à ma pensée des impressions diverses: il n'y avait que quelques mois que tous ces êtres, jeunes, pleins de vie, de courage et d'espoir, avaient été, par un noble effort, arrachés à des larmes que j'avais vu répandre, aux embrassements de leurs mères, de leurs soeurs, de leurs amantes, aux faibles étreintes de leurs jeunes enfants: tous ceux à qui ils étaient chers, me disais-je, et qui, cédant à leur ardeur, les laissèrent s'éloigner, font encore des voeux pour leur succès et leur retour; avides des nouvelles de leur triomphe, ils leur préparent des fêtes, ils content les instants, tandis que les objets de leur attente gisent sur un rivage étranger, desséchés par un sable brûlant, le crâne déjà blanchi... Quel est ce squelette tronqué? est-ce toi, intrépide Thévenard? impatient d'abandonner au fer secourable des membres fracassés, tu n'aspires plus qu'à l'honneur de mourir à ton poste; une opération trop lente fatigue ton ardeur inquiète: tu n'as plus rien à attendre de la vie, mais tu peux encore donner un ordre utile, et tu crains d'être prévenu par la mort. Un autre spectre succède; son bras enveloppe sa tête qui s'enfonce dans le sable: mort au combat, les remords semblent survivre à ta courageuse fin: as-tu quelques reproches à te faire? tes membres tronqués attestent ton courage; devais-tu donc être plus que brave? est-ce que les ruines que la vague disperse autour de toi sont entassées par tes erreurs? et mon âme, émue en abandonnant tes restes, ne peut-elle leur donner qu'une stérile pitié? Quel est cet autre, assis, les jambes emportées? il semble par sa contenance arrêter un moment la mort dont il est déjà la proie! c'est toi, sans doute, courageux Dupetit-Thouars; reçois le tribut de l'enthousiasme que tu m'inspires: tu meurs, mais tes yeux en se fermant n'ont pas vu ton pavillon abattu, et ta dernière parole a été l'ordre aux batteries que tu commandais, de tonner sur l'ennemi de la patrie: adieu; un tombeau ne couvrira pas ta cendre, mais les larmes du héros qui te regrette sont le trophée impérissable qui va placer ton nom au temple de mémoire. Quel est celui-ci dans cette attitude tranquille de l'homme vertueux, dont la dernière action a été dictée par la sagesse et le devoir? il regarde encore la flotte anglaise; semblable à Bayard, il veut expirer la face tournée du côté de l'ennemi; sa main est étendue vers des ossements tendres et presque déjà détruits; je distingue cependant un col allongé, et des bras étendus: c'est toi, jeune héros, aimable Casabianca; ce ne peut être que toi; la mort, l'inflexible mort, t'a réuni à ton père, que tu préféras à la vie; sensible et respectable enfant, le temps te promettait la gloire; la piété filiale a préféré la mort: reçois nos larmes, le prix de tes vertus.
Le soleil avait chassé les ombres, et n'avait point encore dissipé la teinte sombre de mes pensées; cependant la caravane en s'arrêtant m'avertit que nous étions au bord du lac qui sépare la plaine du désert de la presqu'île au bout de laquelle est bâti Aboukir. Ce vaste et profond lac est l'ancienne bouche Canopite, que le Nil a abandonnée, et dont la mer, en y entrant sans obstacle, a par son poids refoulé les rives et rélargi le lit: ce mal toujours croissant menace de détruire l'isthme qui attache Aboukir à la terre ferme, et sur lequel coule le canal qui porte les eaux à Alexandrie. Les princes arabes ont tenté de construire une digue, qui n'a jamais été finie, ou qui, trop faible, a cédé aux efforts de la vague, poussée pendant une partie de l'année par les vents du nord; il ne reste de cette digue que deux jetées sur les rives respectives. Le plan topographique de cette partie peu connue de l'Égypte, et toujours mal tracée sur toutes les cartes, procurerait le moyen de raisonner efficacement sur les dangers qui peuvent résulter du mouvement de la mer, et d'apporter les remèdes nécessaires à la sûreté du canal important, qui amené les eaux du Nil à Alexandrie.
L'embarcation difficile du canal de la Madié nous rendit ce petit trajet presque aussi long que tout le reste de la route. J'en fis le dessin. Nous trouvâmes à l'autre rive les premiers travaux d'une batterie que nous élevions pour protéger ce moyen de communication, que la présence de l'ennemi rendait mal assurée sans cette précaution. À peine fûmes-nous passés que nous en eûmes la preuve; car un brick et un aviso anglais venant pour troubler notre marche, nous tirèrent sept à huit coups de canon; notre silence leur fit croire que nous n'avions rien à leur répondre; en conséquence, quelques heures après nous vîmes se détacher de l'escadre anglaise douze embarcations, et les deux bâtiments du matin qui venaient à toutes voiles sur nos travaux. Nous crûmes qu'ils allaient tenter une descente; mais ils se contentèrent de jeter l'ancre près de la batterie, et, lorsque la nuit fut venue, de nous canonner: nous attendîmes la lune; et dès qu'elle nous eut assurés de leur position, nous commençâmes à leur répondre d'une manière apparemment si avantageuse, qu'au quatrième coup de canon ils coupèrent les câbles, laissèrent leur ancre, et disparurent.
Après avoir traversé la bouche du lac, en suivant deux sinus bordés de monticules sablonneux, j'arrivai enfin au faubourg d'Aboukir, qui ressemble beaucoup à la ville, dont il est séparé par un espace de cent cinquante pas: les deux ensemble peuvent être composés de quarante à cinquante mauvaises baraques en ruines, qui coupent en deux parties la presqu'île, au bout de laquelle est bâti le château: cette forteresse a quelque apparence de loin; mais les bastions s'en écrouleraient au troisième coup des couleuvrines qui sont sur les remparts, où elles semblent moins braquées qu'oubliées; il y en a une en bronze de quinze pieds, portant boulet de cinquante livres. Il a fallu jeter bas une partie des batteries pour former avec les décombres une plate-forme assez solide pour y placer quatre de nos canons de 36: cette précaution ne me parut pas d'une grande utilité, les bâtiments et embarcations susceptibles de porter du canon à battre des murailles ne pouvant s'approcher de ce promontoire à cause des récifs et des rochers qui le couronnent. Une descente hostile ne se ferait pas là; et, une fois effectuée, le château ne pourrait tenir, et ne pourrait même servir de logement ou de magasin que dans le cas où l'on construirait en avant des lignes pour en défendre l'approche; mais en tout il me parut qu'il serait préférable de détruire le château, de combler les fontaines, d'épargner ainsi une garnison, inutile quand il n'y a point d'ennemi, et qui doit être toujours bloquée ou prisonnière de guerre dès l'instant qu'il aura pu effectuer une descente.
Je fis le dessin à vol d'oiseau de la presqu'île.
Je trouvai dans l'embrasure de la porte du château quatre grandes pierres de porphyre d'un vert foncé, et deux pierres longues de granit statuaire le plus compact; à la seconde porte, je trouvai, avec quatre autres pierres, un membre d'entablement dorique, portant des triglyphes d'une grande proportion et d'une belle exécution: ces fragments, avec quelques traces de substructions à la pointe du rocher, sont les seules antiquités que j'aie pu découvrir à Aboukir, dont l'emplacement n'a jamais pu changer, puisque le sol est une plate-forme calcaire qui s'élève au-dessus de la mer, et n'est attachée à la terre que par un isthme trop étroit pour qu'une ville considérable y ait été bâtie: ce n'a donc jamais pu être que le fort ou le château en mer de Canope ou d'Héraclée, que Strabon place là ou près de là. J'avais passé devant des fontaines une demi lieue avant d'arriver à Aboukir; on me vanta leur construction: j'y retournai; je ne trouvai que trois puits carrés de fabrique arabe; ils sont entourés de hauteurs qui contiennent certainement des ruines contre lesquelles est amoncelée une quantité immense de tessons de pots de terre cuite, mêlés aux sables du désert apportés par le vent. Sont-ce des tours arabes enfouies? étaient-ce des fabriques de pots? sont-ce les ruines d'Héraclée? quelques morceaux de granit sur la plate-forme, de la plus grande éminence, me feraient préférer cette dernière opinion.
Le lendemain, je longeai, avec un détachement, la côte de l'ouest, interrogeant toutes les sinuosités et les plus petites éminences; car, dans la Basse Égypte, elles recèlent toutes les antiquités, lesquelles en sont presque toujours le noyau. Après trois quarts d'heure de marche, je trouvai dans le fond de la seconde anse une petite jetée formée de débris colossaux: quel plaisir j'éprouvai en apercevant d'abord un fragment d'une main, dont la première phalange, de quatorze pouces, appartenait à une figure de trente-six pieds de proportion! Le granit, le travail, et le style de ce morceau, ne me laissèrent nul doute qu'il ne remontât aux anciennes époques égyptiennes; au mouvement de cette main, à quelque autre débris qui l'avoisine, et d'après la seule habitude de voir des figures égyptiennes, dont la pose offre si peu de variété, on peut reconnaître dans ce fragment une Isis tenant un nilomètre: il serait facile d'emporter ce morceau; mais déplacé il perdrait presque tout son prix. Près de là plusieurs membres d'architecture attestent par leur dimension qu'ils ont appartenu à un grand et bel édifice d'ordre dorique: les vagues couvrent et frappent depuis bien des siècles ces débris sans les avoir défigurés: il semble que c'est le sort attaché à tous les monuments égyptiens de résister également aux hommes et au temps. Plus avant dans la mer, on voit mêlé aux fragments du colosse celui d'un sphinx, dont la tête et les jambes de devant sont tronquées, autant que les madrépores et les petits coquillages ont pu m'en laisser juger; il est d'un style et d'un ciseau grecs et n'est point de granit, mais d'un grès ressemblant au marbre blanc, et d'une transparence que je n'ai jamais vue qu'en Égypte à cette matière; il avait treize à quatorze pieds de proportion. À quelque distance, au milieu des débris d'entablements semblables à ceux que j'ai décrits, est une autre figure d'Isis, assez conservée pour, qu'on puisse en reconnaître la pose; ses jambes sont rompues, mais le morceau est à côté: cette figure est en granit, et a dix pieds de proportion. Tous ces débris semblent avoir été mis là pour former une jetée, et servir de brisant devant un édifice détruit; mais qui, à en juger par ses substructions, ne peut être que le reste d'un bain pris sur la mer, et dont le rocher coupé trace encore le plan. La partie que ne couvre pas la mer, conserve des conduits d'eau bâtis en briques, et recouverts en ciment et en pouzzolane. Tout cela n'ayant pas assez de saillie pour en faire un dessin qui fût une vue, j'en ai tracé une espèce de plan pittoresque qui donnera l'image des ruines et des fragments que je viens de décrire.
À quatre cents toises de là, en rentrant dans les terres, toujours tirant sur Alexandrie, on trouve plusieurs substructions construites en briques; et, quoiqu'on n'en puisse pas faire de plan, on juge, par quelques fragments de constructions soignées, qu'elles faisaient partie d'édifices importants. Près de là on trouve plusieurs chapiteaux corinthiens en marbre, trop frustes pour être mesurés, mais qui doivent avoir appartenu à des bases de même matière, et qui donnaient à la colonne vingt pouces de diamètre. Plus loin, une grande quantité de tronçons de colonnes de granit rose, cannelés, tous de même grosseur, de même matière, travaillés avec le même soin, sont les incontestables ruines d'un grand et superbe temple d'ordre dorique. D'après ce que nous a transmis Strabon sur cette partie de l'Égypte, d'après tout ce que je viens de décrire, et notamment ces derniers fragments, il ne me reste aucun doute que ce ne fussent là les ruines de Canope, et celles de son temple bâti par les Grecs, dont le culte rivalisait avec celui de Lampsaque: ce temple miraculeux où les vieillards retrouvaient la jeunesse; et les malades, la santé. Le bain dont j'ai donné la vue était peut-être un des moyens que les prêtres employaient pour opérer ces prodiges.
Le sol n'a rien conservé de l'antique volupté canopite; quelques éminences de sables, et des ruines en brique, de grandes pierres de granit carrées, sans hiéroglyphes ni formes qui attestent à quel genre d'édifice et à quel siècle elles ont appartenu, enfin de petites vallées, aussi arides que les monticules dont elles sont formées, sont tout ce qui reste de cette ville, jadis si délicieuse, et qui n'offre plus qu'un aspect triste et sauvage. Il est vrai que le canal dont par Strabon, qui communiquait d'Alexandrie à Éleusine, et qui par un embranchement arrivait à Canope, et y apportait la fraîcheur, a disparu: de telle sorte qu'on ne peut en distinguer la trace, ni même concevoir la possibilité de son existence: il ne reste d'eau aux environs que dans quelques puits ou citernes, si étroites et si obscures, qu'on ne peut en mesurer ni les dimensions ni la profondeur; elles recèlent cependant encore de l'eau: enfin cette ville, qui rassemblait toutes les délices; où affluaient tous les voluptueux, n'est plus maintenant qu'un désert que traversent quelques chacals et des Bédouins: je n'y trouvai point des derniers; mais je vis un chacal, que j'eusse pris pour un chien, si je n'avais eu le temps d'examiner très distinctement son nez pointu et ses oreilles dressées, sa queue plus longue, traînante, et garnie de poil comme celle du renard, à qui il ressemble beaucoup plus qu'au loup, quoique le chacal soit regardé comme le loup d'Afrique. Ne pouvant abuser de l'escorte qui m'avait accompagné, je repris la route d'Aboukir: j'y trouvai des dépêches pour le général en chef; on allait expédier un détachement pour les porter: je ne pus me défendre du plaisir que me faisait éprouver l'occasion qui s'offrait de quitter un lieu si triste. Pendant le séjour que j'y avais fait, je n'avais jamais pu éloigner de ma pensée que ce château était une prison d'état dans laquelle j'étais relégué; ce rocher exigu, battu continuellement des vagues, le bruit importun qui en résulte, le sifflement des vents, la blancheur du sol qui fatigue la vue, tout dans ce triste séjour afflige et flétrit l'âme: en le quittant, il me sembla que j'échappais à tous les tourments d'une tyrannique captivité.
Je me mis en route par une nuit obscure; j'en fus quitte pour marcher dans la mer, m'écorcher dans les halliers, et tomber parfois dans les débris épars sur le rivage; mais à trois heures du matin j'arrivai à Rosette, et j'allai me reposer voluptueusement, je ne dirai pas dans mon lit, je n'en avais pas vu depuis mon départ de France, mais dans une chambre fraîche, sur une natte propre.
Célébration de l'Anniversaire de la Naissance de Mahomet.
Lejour de l'anniversaire de la naissance de Mahomet était arrivé: nous vîmes avec surprise qu'on ne faisait aucun préparatif pour célébrer cette fête, la plus solennelle de l'année hégirienne. Vers le soir, le général Menou envoya chercher le moufti, dont notre arrivée avait augmenté les honneurs et les honoraires; ses réponses furent évasives: les autres municipaux questionnés dirent qu'ils avaient proposé les préparatifs d'usage, mais que, ne pouvant agir qu'en second dans une chose qui était du département de leur collègue le moufti, ils avaient été obligés d'attendre des ordres à cet égard. Le prêtre fut dévoilé: courtisan, il demandait et obtenait chaque jour une nouvelle faveur; mais l'occasion s'était présentée de faire croire au peuple que nous nous opposions à ce qui était un des actes les plus sacrés de son culte, il l'avait saisie: il fut déjoué à la manière orientale; on lui signifia qu'il fallait que la fête eût lieu à l'instant: sur l'observation que l'on n'aurait jamais assez de temps pour faire les préparatifs, le général lui dit que si ce qui restait de temps ne suffisait pas pour ordonner la fête, il suffirait pour conduire le moufti aux fers. La fête fut proclamée dans un quart d'heure; la ville fut illuminée, et les chants de piété furent unis à ceux de l'allégresse et de la reconnaissance.
Après souper, nous fûmes invités à nous rendre dans le quartier du premier magistrat civil où nous trouvâmes dans la rue tout l'appareil d'une fête turque: la rue était la salle d'assemblée, qui s'allongeait ou se raccourcissait suivant le nombre des assistants; une estrade couverte de tapis fut occupée par les personnes distinguées; des feux, joints à une quantité de petites lampes et de grands cierges, formaient une bizarre illumination; d'un côté, il y avait une musique guerrière, composée de petits hautbois courts et criards, de petites timbales, et de grands tambours albanais; de l'autre, étaient des violons, des chanteurs; et au milieu, des danseurs grecs, des serviteurs chargés de confitures, de café, de sirop, d'eau de rose, et de pipes: tout cela complétait l'appareil de la fête.
Dès que nous fûmes placés, la musique guerrière commença: une espèce de coryphée jouait deux phrases de musique que les autres répétaient en choeur à l'unisson; mais, soit faute de mouvement dans l'air, soit manie de le broder, la seconde mesure était déjà une cacophonie aussi désagréable pour des oreilles bien organisées qu'enchanteresse pour celles des Arabes. Ce que je remarquai, c'est que le coryphée reprenait toujours le même chant avec l'importance et l'enthousiasme d'un improvisateur inspiré et, quand ses nerfs semblaient ne pouvoir plus supporter l'exaltation de l'expression qu'il voulait y mettre, le choeur venait à son secours, et toujours avec la même dissonance; les violons, plus supportables, jouaient ensuite des refrains, où un peu de mélodie était noyé dans des ornements superflus: la voix nasarde d'un chanteur inspiré venait ajouter encore à la fastidieuse mollesse des semi-tons du violon, qui, évitant sans cesse la note du ton, tournait autour de la seconde, et terminait toujours par la sensible, comme dans les séguedilles espagnoles: ceci pourrait servir à prouver que le séjour des Arabes en Espagne y a naturalisé ce genre de chant: après le couplet, le violon reprenait le même motif avec de nouvelles variations, que le chanteur déguisait de nouveau par un mouvement, pointé, jusqu'à faire perdre entièrement le motif, et n'offrir plus que le délire d'une expression sans principe et sans rythme: mais c'était là ce qui ravissait toujours de plus en plus les auditeurs. La danse, qui suivit, fut du même genre que le chant; ce n'était ni la peinture de la joie ni celle de la gaieté, mais celle d'une volupté qui arrive très rapidement à une lasciveté, d'autant plus dégoûtante, que les acteurs, toujours masculins, expriment de la manière la plus indécente les scènes que l'amour même ne permet aux deux sexes que dans l'ombre du mystère.
Caractère physique des Cophtes, des Arabes, des Turcs, des Grecs,des Juifs, etc.--Femmes Égyptiennes.
Depetites affaires éloignaient sans cesse notre grande tournée, et retardaient ce qui faisait l'objet de mon voyage. Obligé de rapprocher mes observations autour de moi, je remarquai combien, dans la variété des figures, il était facile de distinguer les races des individus qui composaient la population de Rosette; je pensai que cette ville, entrepôt de commerce, devait naturellement rassembler toutes les nations qui couvrent le sol de l'Égypte, et devait les y conserver plus séparées et plus caractérisées que dans une grande ville, comme le Caire, où le relâchement des moeurs les croise et les dénature. Je crus donc reconnaître évidemment dans les Coptes l'antique souche égyptienne, espèce de Nubiens basanés, tels qu'on en voit les formes dans les anciennes sculptures: des fronts plats, surmontés de cheveux demi laineux; les yeux peu ouverts, et relevés aux angles; des joues élevées, des nez plus courts qu'épatés, la bouche grande et plate, éloignée du nez et bordée de larges lèvres; une barbe rare et pauvre; peu de grâce dans le corps; les jambes arquées et sans mouvement dans le contour, et les doigts des pieds allongés et plats. Je dessinai la tête de plusieurs individus de cette race: le premier était un prêtre ignorant et ivrogne; le second, un calculateur adroit, fin et délié: ce sont les qualités morales qui caractérisent ces anciens maîtres de l'Égypte. On peut assigner la première époque de leur dégradation à la conquête de Cambyse, qui, vainqueur jaloux et furieux, régna par la terreur, changea les lois, persécuta le culte, mutila ce qu'il ne put détruire, et, voulant asservir, avilit sa conquête: la seconde époque fut la persécution de Dioclétien, lorsque l'Égypte fut devenue catholique; cette persécution, que les Égyptiens reçurent en martyrs fidèles, les prépara tout naturellement à l'asservissement des Mahométans. Sous le dernier gouvernement, ils s'étaient rendus les courtiers et les gens d'affaires des beys et des kiachefs; ils volaient tous les jours leurs maîtres: mais ce n'était là qu'une espèce de ferme, parce qu'une avanie leur faisait rendre en gros ce qu'ils avaient amassé en détail; aussi employaient-ils encore plus d'art à cacher ce qu'ils avaient acquis qu'ils n'avaient mis d'impudeur à l'acquérir.
Après les Coptes viennent les Arabes, les plus nombreux habitants de l'Égypte moderne. Sans y avoir plus d'influence, ils semblent être là pour peupler le pays, en cultiver les terres, en garder les troupeaux, ou en être eux-mêmes les animaux; ils sont cependant vifs et pleins de physionomie; leurs yeux, enfoncés et couverts, sont étincelants de mouvement et de caractère; toutes leurs formes sont anguleuses; leur barbe courte et à mèches pointues; leurs lèvres minces, ouvertes, et découvrant de belles dents; les bras musclés; tout le reste plus agile que beau, et plus nerveux que bien conformé. C'est dans la campagne, et surtout chez les Arabes du désert que se distinguent les traits caractéristiques que je viens d'énoncer: il faut cependant en distinguer trois classes bien différentes; l'Arabe pasteur, qui semble être la souche originelle, et qui ressemble au portrait que je viens de faire, et les deux autres qui en dérivent; l'Arabe Bédouin, auquel une indépendance plus exaltée et l'état de guerre dans lequel il vit donnent un caractère de fierté sauvage, et l'Arabe cultivateur, le plus civilisé, le plus corrompu, le plus asservi, le plus avili par conséquent, le plus varié de forme et de caractère, comme on peut le remarquer dans les têtes de cheikhs ou chefs de village, les fellahs ou paysans, les boufackirs ou mendiants, enfin dans les manoeuvres, qui forment la classe la plus abjecte.
Les Turcs ont des beautés plus graves avec des formes plus molles; leurs paupières épaisses laissent peu d'expression à leurs yeux; le nez gras, de belles bouches bien bordées, et de longues barbes touffues, un teint moins basané, un cou nourri, toute l'habitude du corps grave et lourde, en tout une pesanteur, qu'ils croient être noblesse, et qui leur conserve un air de protection, malgré la nullité de leur autorité: à parler en artiste, on ne peut faire de leur beauté que la beauté d'un Turc. Il n'en est pas de même des Grecs, qu'il faut déjà classer au nombre des étrangers formant des espèces de collèges séparés des indigènes; leurs belles projections, leurs yeux pleins de finesse et d'esprit, la délicatesse et la souplesse de leurs traits et de leur caractère, rappellent tout ce que notre imagination se figure de leurs ancêtres, et tout ce que leurs monuments nous ont transmis de leur élégance et de leur goût. L'avilissement où on les a réduits, par la peur qu'inspire encore la supériorité de leur esprit a fait d'un grand nombre d'eux d'astucieux fripons; mais rendus à eux-mêmes, ils arriveraient peut-être bientôt jusqu'à n'être plus, comme autrefois, que d'adroits ambitieux. C'est la nation qui désire le plus vivement une révolution de quelque part qu'elle vienne. Dans une cérémonie (c'était la première prise de possession de Rosette) un jeune Grec s'approcha de moi, me baisa l'épaule, et, le doigt sur ses lèvres, sans oser proférer une parole, me glissa mystérieusement un bouquet qu'il m'avait apporté: cette seule démonstration était un développement tout entier de ses sensations, de sa position politique, de ses craintes, et de ses espérances. Ensuite viennent les Juifs, qui sont en Égypte ce qu'ils sont partout; haïs, sans être craints; méprisés et sans cesse repoussés, jamais chassés; volant toujours, sans devenir très riches, et servant tout le monde en ne s'occupant que de leur propre intérêt. Je ne sais si c'est parce qu'ils sont plus près de leur pays que leur caractère physique est plus conservé en Égypte, mais il m'a paru frappant: ceux qui sont laids ressemblent aux nôtres; les beaux, surtout les jeunes, rappellent le caractère de tête que la peinture a conservé à Jésus-Christ; ce qui prouverait qu'il est de tradition, et n'a pas pour époque le quatorzième siècle et le renouvellement des arts. Les Juifs disputent aux Coptes, dans les grandes villes d'Égypte, les places dans les douanes, les intendances des riches, enfin tout ce qui tient aux calculs et aux moyens d'amasser et de cacher une fortune bien ou mal acquise.
Une autre race d'hommes, nombreuse en individus, a des traits caractéristiques très prononcés; ce sont les Barabras ou gens d'en haut, qui sont des habitants de la Nubie, et des frontières de l'Abyssinie. Dans ces climats brûlants, la nature avare leur a refusé tout superflu; ils n'ont ni graisse ni chair, mais seulement des nerfs, des muscles, et des tendons, plus élastiques que forts; ils font par activité et par lesteté ce que les autres font par puissance: il semble que l'aridité de leur sol ait pompé la portion de substance que la nature leur devait; leur peau luisante est d'un noir transparent et ardent, semblable absolument à la patine des bronzes de l'autre siècle; ils ne ressemblent point du tout aux nègres de l'ouest de l'Afrique; leurs yeux sont profonds et étincelants, sous un sourcil surbaissé; leurs narines larges, avec le nez pointu, la bouche évasée sans que les lèvres soient grosses, les cheveux et la barbe rares et par petits flocons: ridés de bonne heure, et restant toujours agiles, l'âge ne se prononce chez eux qu'à la blancheur de la barbe; tout le reste du corps est grêle et nerveux: leur physionomie est gaie; ils sont vifs et bons: on les emploie le plus ordinairement à garder les magasins, et les chantiers de bois: ils se vêtissent d'une pièce de laine blanche, gagnent peu, se nourrissent de presque rien, et restent attachés et fidèles à leurs maîtres.
Le pèlerinage de la Mecque fait traverser l'Égypte à toutes les nations de l'Afrique qui sont désignées sous le nom de Maugrabins, ou gens de l'ouest. C'était le moment du retour de la caravane: Bonaparte, qui avait fait tous ses efforts pour la faire arriver complète au Caire, n'avait pu empêcher Ibrâhim-bey, qui se sauvait en Syrie, d'arriver avant lui dans le désert, et d'attaquer la caravane à Belbeis, d'en partager les trésors avec les Arabes et l'émir Adgis, qui devaient la protéger; Ibrâhim-bey ne laissa passer jusqu'à nous que les dévots mendiants, qui nous arrivèrent par pelotons de deux à trois cents, composés de toutes les nations d'Afrique, depuis Fez jusqu'à Tripoli: ils étaient dans un tel état de fatigue qu'ils se ressemblaient tous: aussi maigres que les pays qu'ils venaient de traverser sont arides, ils étaient aussi exténués que des prisonniers qu'on aurait oubliés dans les fers. C'est l'impulsion, c'est le ressort de l'opinion qui rend sans doute l'homme le plus fort de tous les animaux: quand on pense à l'espace que viennent de parcourir ces pèlerins, à tout ce qu'ils ont eu à souffrir dans cette immense et terrible traversée, on reste convaincu qu'un but moral peut seul faire affronter tant de fatigues si douloureuses, que l'enthousiasme d'un sentiment pieux, que la considération attachée au titre d'adgis oupèlerins, que portent avec orgueil ceux qui font le voyage de la Mecque, sont les leviers qui peuvent seuls mouvoir l'indolence orientale, et la porter, à une telle entreprise; il faut y ajouter cependant le droit que s'arrogent les adgis de conter et faire croire le reste de leur vie aux autres musulmans tout ce qu'ils ont pu voir, et tout ce qu'ils n'ont pas vu. Ne pourrais-je pas être accusé d'un peu d'adgisme, dans le voyage que j'entreprends, et de braver des difficultés pour faire partager mon enthousiasme? mais ma propre curiosité rassure ma conscience; j'ai pour moi auprès des autres le peu de séduction de mon style, et la naïveté de mes dessins: et si tout cela ne suffit pas pour me cautionner, on pourra quelque jour, ajouter ma figure desséchée à celles des deux adgis que j'ai dessinés.
On nous avait aussi envoyé quatorze Mamelouks prisonniers, dont sans doute le quartier général ne savait que faire: je fus curieux de les observer, sans réfléchir que ce n'est point une nation, mais un ramassis de gens de tous les pays; aussi, dans le petit nombre de ceux qui nous arrivaient, je n'en trouvai pas un qui eût une physionomie assez caractérisée pour mériter d'être dessiné; il y avait cependant des Mingréliens et des Géorgiens; mais soit que la nature les eût déshérités de ce qu'elle a départi de beauté à leur contrée, soit que les femmes en soient dotées plus avantageusement, j'attendis que d'autres individus m'en offrissent des traits plus caractéristiques. J'ajournai aussi le plaisir de dessiner des Égyptiennes au moment où notre influence sur les moeurs de l'orient pourrait lever le voile dont elles se couvrent: mais quand même, ce qui n'est pas à présumer, les hommes, nous sacrifieraient leurs préjugés sur cet article, la coquetterie des vieilles, plus scrupuleuses sur tout ce qui tient à l'honneur, exigerait encore longtemps de leurs jeunes compagnes l'austérité dont elles furent victimes dans leur bel âge. Ce que j'ai pu remarquer, c'est que les filles qui ne sont point nubiles, et pour lesquelles la rigueur n'existe pas encore, retracent assez en général les formes des statues égyptiennes de la déesse Isis: les femmes du peuple, qui ont plus soin de se cacher le nez et la bouche que toutes les autres parties du corps, découvrent à tout moment, non des attraits, mais quelques beaux membres dispos, conservant un aplomb plus leste que voluptueux: dès que leurs gorges cessent de croître elles commencent à tomber, et la gravitation est telle qu'il serait difficile de persuader jusqu'où quelques unes peuvent arriver: leur couleur, ni noire ni blanche, est basanée et terne: elles se tatouent les paupières et le menton sans que cela produise un grand effet: mais je n'ai pas encore vu de femmes porter plus élégamment un enfant, un vase, des fruits, et marcher d'une manière plus leste et plus assurée. Leur draperie longue ne serait pas sans noblesse, si un voile en forme de flamme de navire, qui part des yeux et pend jusqu'à terre, n'attristait tout l'ensemble du costume jusqu'à le faire ressembler au lugubre habit de pénitent.
Un homme riche du pays qui m'avait quelques obligations voulut m'en témoigner sa reconnaissance en m'invitant chez lui: vu mon âge et ma qualité d'étranger, il crut qu'il pouvait, pour me fêter mieux, me faire déjeuner avec son épouse. Elle était mélancolique et belle: le mari, négociant, savait un peu d'italien, et nous servait d'interprète: sa femme, éblouissante de blancheur, avait des mains d'une beauté et d'une délicatesse extraordinaires; je les admirai, elle me les présenta: nous n'avions pas grand-chose à nous dire; je caressais ses mains; elle, très embarrassée de ce qu'elle ferait ensuite pour moi, me les laissait, et moi, je n'osais les lui rendre dans la crainte qu'elle crût que je m'en étais lassé: je ne sais comment cette scène eût fini, si, pour nous tirer d'embarras, on ne nous eût apporté les rafraîchissements; on les lui remettait, et elle me les offrait d'une manière toute particulière et qui avait une sorte de grâce. Je crus apercevoir que son insouciante mélancolie n'était qu'un air de grande dame qui, selon elle, devait la rendre supérieure à toutes les magnificences dont elle était entourée et couverte. Avant de la quitter, j'en fis rapidement un petit dessin. Je dessinai aussi une autre femme; celle-ci était une naturelle du pays qu'avait épousée un Franc: elle parlait italien, elle était douce et belle, elle aimait son mari; mais il n'était pas assez aimable pour qu'elle ne pût aimer que lui: jaloux, il lui suscitait à tout moment de bruyantes querelles; soumise, elle renonçait toujours à celui qui avait été l'objet de sa jalousie: mais le lendemain nouveau grief; elle pleurait encore, se repentait et cependant son mari avait toujours quelque motif de gronder. Elle demeurait vis-à-vis de mes fenêtres; la rue était étroite, et par cela même j'étais tout naturellement devenu le confident et le témoin de ses chagrins. La peste se déclara dans la ville: ma voisine était si communicative qu'elle devait la prendre et la donner; effectivement elle la prit de son dernier amant, la donna fidèlement à son mari, et ils moururent tous trois. Je la regrettai; sa singulière bonté, la naïveté de ses désordres, la sincérité de ses regrets, m'avaient intéressé, d'autant que, simple confident, je n'avais à la quereller ni comme mari ni comme amant, et qu'heureusement je n'étais point à Rosette lorsque la peste désola ce pays.
Tournée dans le Delta.--Almés.
Nouspartîmes enfin pour le Delta, pour cette tournée si longtemps attendue, où nous allions fouler un terrain neuf pour tout Européen et même pour tous autres que les habitants: car les Mamelouks allaient rarement jusqu'au centre du Delta se faire payer le miri, ou organiser les avanies. Nous partîmes le 11 Septembre après midi; nous traversâmes le Nil en bateau, le général Menou, le général Marmont, une douzaine de savants ou artistes, et un détachement de deux cents hommes d'escorte. On avait cru tout prévoir, et ce que l'on avait oublié était l'essentiel. Les chevaux que nous devions monter n'avaient de la race Arabe que les vices; les voyageurs qui n'étaient point écuyers, et qui n'avaient que l'alternative d'un cheval, sans bride ou d'un âne sans bât, hésitaient s'ils se mettraient en route, ou renonceraient à un voyage qu'ils avaient désiré si ardemment et commencé avec tant d'enthousiasme: cependant peu à peu tout s'arrangea, et nous nous mîmes en marche. Nous traversâmes les villages de Madie, Elyeusera, Abougueridi, Melahoué, Abousrat, Ralaici, Bereda, Ekbet, Estaone, Elbat, Elsezri, Souffrano, Elnegars, Madie-di-Berimbal; et nous arrivâmes à Berimbal à la nuit fermée. Je place ici la nomenclature, peu intéressante de tous ces villages, pour donner une idée de la population de quatre lieues de pays, et de l'abondance d'un sol qui nourrit tant d'habitants et porte tant d'habitations, sans compter ce qu'il fournit au possesseur titulaire, qui pour le plus souvent fait sa résidence dans la capitale. À Madie-di-Berimbal nos chameaux tombèrent dans le canal; nous ne fûmes rassemblés qu'à minuit: on ne nous attendait plus; nos hardes et nos provisions étaient toutes mouillées: après un souper difficile à obtenir, nous nous couchâmes comme nous pûmes vers les deux heures du matin. Le lendemain, après nous être séchés, nous nous rendîmes à Métubis en deux heures de marche, rencontrant autant de villages que la veille.
Le général avait un travail à faire avec les cheikhs des environs, un éclaircissement à prendre, et une explication à avoir sur des fautes passées: il fut résolu que nous ne nous mettrions en route que le lendemain; Métubis offrait d'ailleurs sous quelques rapports un aliment à la curiosité: il est possible d'abord qu'elle ait été bâtie sur les ruines de l'antique Métélis; et, d'un autre côté, par la licence connue et permise de ses moeurs, elle a succédé à Canope, et à la même réputation. Nos recherches furent vaines quant aux antiquités; tout ce que nous y trouvâmes de granit était employé à moudre le grain, et paraissait y avoir été apporté d'autre part pour être consacré à cet usage: on nous parlait de ruines au Sud-Est, à une lieue et demie; il était tard, notre intérêt se reporta sur l'autre curiosité; nous demandâmes en conséquence aux cheikhs de nous faire amener des almés, qui sont des espèces de bayadères semblables à celles des Indes: le gouvernement du pays, des revenus duquel elles faisaient peut-être partie, mettait quelque difficulté à leur permettre de venir; souillées par les regards des infidèles, elles pouvaient diminuer de réputation, perdre même leur état: ceci peut donner la mesure de l'objection d'un Franc dans l'esprit d'un Musulman, puisque ce qu'il y a de plus dissolu chez eux peut encore être profané par nos regards; mais quelques vieux torts à réparer, la présence d'un général, et surtout de deux cents soldats, levèrent les obstacles; elles arrivèrent, et ne nous laissèrent point apercevoir qu'elles eussent partagé les considérations politiques et les scrupules religieux des cheikhs. Elles nous disputèrent cependant avec assez de grâce ce que nous aurions pu croire devoir être les moindres faveurs, celles de découvrir leurs yeux et leur bouche, car le reste fut livré comme par distraction; et bientôt, on ne pensa plus avoir quelque chose à nous cacher, tout cela cependant à travers des gazes colorées et des ceintures mal attachées, qu'on raccommodait négligemment avec une folie qui n'était pas sans agrément, et qui me parut un peu française. Elles avaient amené deux instruments, une musette, et un tambour, fait avec un pot de terre, que l'on battait avec les mains: elles étaient sept; deux se mirent à danser, les autres chantaient avec accompagnement de castagnettes, en forme de petites cymbales de la grandeur d'un écu de six livres: le mouvement par lequel elles les choquaient l'une contre l'autre donnait infiniment de grâce à leurs doigts et à leurs poignets. Leur danse fut d'abord voluptueuse; mais bientôt elle devint lascive, ce ne fut plus que l'expression grossière et indécente de l'emportement des sens; et, ce qui ajoutait au dégoût de ces tableaux, c'est que dans les moments où elles conservaient le moins de retenue, un des deux musiciens dont j'ai parlé venait, avec l'air bête du Gilles de nos parades, troubler d'un gros rire la scène d'ivresse qui allait terminer la danse.
Elles buvaient de l'eau-de-vie à grands verres comme de la limonade; aussi, quoique toutes jolies et jeunes, elles étaient fatiguées, et flétries excepté deux, qui ressemblaient en beau d'une manière si frappante à deux de nos femmes célèbres à Paris, que ce ne fut qu'un cri lorsqu'elles se découvrirent le visage: la grâce est tellement un pur don de la nature que Josephina et Hanka, qui n'avaient reçu d'autre éducation que celle réservée au plus infâme métier dans la plus corrompue des villes, avaient, lorsqu'elles ne dansaient plus, toute la délicatesse des manières des femmes à qui elles ressemblaient, et la caressante et douce volupté qu'elles réservent sans doute pour ceux à qui elles prodiguent leurs secrètes faveurs. Je l'avouerai, j'aurais voulu que Josephina ne se fût pas permis de danser comme les autres.
Malgré la vie licencieuse des almés, on les fait venir dans les harems pour instruire les jeunes filles de tout ce qui peut les rendre plus agréables à leurs maris; elles leur donnent des leçons de danse, de chant, de grâce, et de toutes sortes de recherches voluptueuses. Il n'est pas étonnant qu'avec des moeurs où la volupté est le principal devoir des femmes, celles qui font profession de galanterie soient les institutrices du beau sexe: elles sont admises dans les fêtes que se donnent les grands entre eux; et lorsqu'un mari veut bien quelquefois réjouir l'intérieur de son harem, il les fait aussi appeler.
Le Lendemain l'antiquité eut son tour. Nous allâmes à Qoùm-êl-Hhamar, c'est-à-dire laMontagne Rouge, nom qui vient sans doute du monticule de briques de cette couleur dont cette ruine est formée: elle ne conserve aucun caractère; ce peut être celle d'une ville antique sans monuments, comme celle d'un village moderne, rebelle aux Mamelouks, et détruit par eux: nous ne trouvâmes aucun vestige d'antiquité, malgré le désir de Dolomieu et le mien d'y reconnaître l'ancienne Métélis, capitale du nome de ce nom. Le pays que nous découvrîmes à la partie orientale au-delà de Comé-Lachma jusqu'au lac Bérélos n'était qu'un marais inculte. Nous vînmes dîner à Sindion, et coucher à Foua. Le lendemain nous allâmes à El-Alavi, à Thérafa: nous quittâmes la route pour aller au Nord-Est visiter des ruines considérables, appelées encore pour la même raison Qoùm-Hhamar-êl-Médynéh; était-ce Cabaza capitale du nome cabasite, ou la Naucratis qu'avaient bâtie les Mylésiehs? Nous ne fûmes pas plus heureux que la veille: même nature de décombres; car on ne peut pas donner un autre nom à ce nombre de tessons sans forme, à ces tas de briques dont il n'y avait pas une d'entière. Nous découvrîmes de là à peu près deux lieues carrées de terrains arides et incultes: ce qui nous désenchanta un peu sur la fécondité générale du sol du Delta. Si c'étaient là les ruines d'une des deux villes que je viens de nommer, leur situation était triste, et on peut assurer qu'elles ne possédaient aucun grand monument: quoique l'espace qu'elles occupaient fut considérable, on n'y distingue que quelques canaux d'irrigation, mais aucune trace d'un canal de navigation. Nous revînmes très peu satisfaits de nos recherches; nous n'avions pas même recueilli assez de renseignements pour nous aider à l'avenir dans celles que nous pourrions entreprendre. Nous avions quitté le détachement pour faire cette excursion: accompagnés seulement de quelques guides, nous cheminâmes en droite ligne sur Desouk, qui était notre rendez-vous; nous passâmes par Gabrith, village fortifié de murailles et de tours, particularité qui distingue ceux qui ne sont pas sur le bord du Nil au-delà de Foua. Le territoire était aussi moins cultivé; le sol, plus élevé et plus difficile à arroser avec des roues, attendait l'inondation pour être semé en blé et en maïs, auxquels rien ne devait succéder: dans les parties de terrain de cette nature, dès que les récoltes sont faites, la terre, abandonnée au soleil, se gerce, et n'offre plus à l'oeil que l'image d'un désert. Nous traversâmes Salmie, où nous pûmes distinguer tous les désastres qu'avait causés notre vengeance, sans pouvoir remarquer sur la physionomie des habitants qu'ils en eussent conservé quelque dangereux ressentiment; je ne pouvais cependant me rappeler sans émotion que je me trouvais à peu près seul sur la même place où j'avais vu tomber quelques jours auparavant les principaux habitants du pays: nous étions ensemble comme des gens qui ont eu un procès, mais dont les comptes sont arrêtés. J'ai remarqué d'ailleurs que pour tout ce qui est des événements de la guerre les orientaux n'en conservent point de rancune: ils ajoutèrent de bonne grâce et fort loyalement un guide à celui qui nous conduisait à Mehhâl-êl-Malek et au canal de Ssa'ïdy.
Le canal de Ssa'ïdy est assez grand pour porter des bateaux du Nil au lac de Bérélos: Desouk, village considérable, n'en est qu'à une demi lieue; une mosquée, révérée de tout l'orient deux fois dans l'année, y amène en dévotion deux cents mille âmes; les almés s'y rendent de toutes les parties de l'Égypte; et le plus grand miracle que fasse Ibrahim, si révéré à Desouk, est de suspendre la jalousie des Musulmans pendant le temps de cette espèce de fête, et d'y laisser jouir les femmes d'une liberté dont on assure qu'elles profitent dans toute l'extension imaginable.
On avait préparé un palais, disait-on, pour le général; nous y fumes tous logés: il consistait en une cour, une galerie ouverte, et une chambre qui ne fermait pas. Je pris le moment où le général Menou donnait audience par la fenêtre aux principaux du pays assemblés dans la cour, tandis qu'on apportait le déjeuner qu'ils nous avaient fait préparer, pour en faire un dessin.
Le jour après devait être consacré à visiter ce qui restait de villages du gouvernement du général Menou dans la province de Sharkié. Dans cette tournée nous devions passer à Sanhour-êl-Medin, où l'on nous avait dit qu'il y avait une quantité de ruines. Était-ce Saïs? Toujours séduits, notre espoir s'était accru par le nom de êl-Medin, qui veut dire la grande, et qui pouvait lui avoir été conservé à cause de son antiquité, ou de l'ancienne grandeur de Saïs, qui, selon Strabon, était la métropole de toute cette partie inférieure de l'Égypte. Nous traversâmes une grande plaine, altérée qui attendait d'heure en heure: le Nil, qui arrivait déjà par mille rigoles.
Sanhour-êl-Medin ne nous offrit encore que des dévastations, et pas une ruine qui eût une forme: le peu de fragments en grès et granit que nous rencontrâmes ne pouvait nous attester que quelques siècles d'antiquité; nos recherches obstinées dans tous les environs furent également vaines: nous revînmes coucher à Desouk sans rien rapporter.
Le lendemain notre marche se dirigea au Nord-Est, et vers l'intérieur du Delta. Après avoir traversé de nouveau Sanhour-êl-Medin, nous passâmes de grands canaux de chargement, que nous jugeâmes, à la qualité des eaux, devoir prendre leurs sources au lac de Bérélos.
Au-delà de ces canaux nous trouvâmes le pays déjà tout inondé, quoiqu'il fût élevé de 4 pieds plus haut que celui que nous venions de quitter: l'irrigation, dirigée et retenue par des digues sur lesquelles nous marchions alors, devait les surpasser pour arroser à leur tour les terres que nous avions parcourues; ces digues servaient de communication aux différents villages, qui s'élevaient au-dessus des eaux comme autant d'îles: cette circonstance détachant tous les objets, notre curiosité se flattait de ne rien laisser échapper d'intéressant. On nous avait promis des antiquités à Schaabas-Ammers: nous marchions sur ce village par une digue étroite qui partageait, en serpentant, deux mers d'inondation; nous avions devancé le détachement d'une lieue, pour avoir plus de temps à donner à nos observations: un guide à cheval, deux guides à pied, un jeune homme de Rosette, les deux généraux Menou et Marmont, un médecin interprète, un artiste dessinateur, et moi, formions le premier groupe en avant; Dolomieu, tirant par la bride un cheval vicieux, et plusieurs serviteurs étaient restés à quelque distance en arrière: nous observions la position avantageuse et pittoresque de Kafr-Schaabas, faubourg en avant de Schaabas, lorsque tout à coup nous vîmes revenir à toute bride le médecin disant.Ils nous attendent avec des fusils; on nous criaitErga, En arrière. Nos guides voulurent entrer en explication; mais on répondit par une fusillade, qui heureusement, quoique faite de très près, n'atteignit aucun de nous: nous voulûmes parlementer de nouveau; mais une seconde décharge nous apprit qu'il ne fallait pas laisser casser les jambes de nos chevaux qui étaient notre seule ressource. En nous retournant, nous aperçûmes une autre troupe armée qui, par un chemin couvert par l'eau, marchait pour nous couper la seule route que nous pussions suivre. Dans ce moment le dessinateur, frappé de cette terreur funeste qui ôte toutes les facultés physiques et morales, se laisse tomber de son cheval sur lequel il ne pouvait plus se tenir: en vain nous voulons le faire remonter, le prendre en croupe, ou l'engager à empoigner la queue d'un de nos chevaux; son heure est sonnée, sa tête est perdue; il crie, sans être maître d'un seul de ses mouvements, sans vouloir accepter aucun secours. Ceux qui avaient tiré sur nous s'avançaient; pour prévenir d'être cernés, nous n'avions que le temps d'échapper au galop tout à travers les balles qui nous arrivaient de tous côtés: nous rencontrons le second groupe, et Dolomieu monté sur son cheval rétif et dont la bride s'était rompue; il me reste heureusement assez de temps pour la lui rattacher; le hasard me paie aussitôt de ce service, car pendant le temps que je remonte à cheval je vois Dolomieu tomber dans un trou, où j'aurais été submergé, et d'où il parvint à se retirer, grâce à sa taille gigantesque. Je prends un autre chemin, franchis une digue que nos ennemis avaient rompue; l'eau couvrait déjà le terrain que nous avions traversé, et de toutes parts des courants le parcouraient dans tous les sens comme autant de torrents: dispersés, nous rejoignons chacun de notre côté le détachement, avec lequel nous revenons sur Kafr-Ammers, que dans notre colère nous croyions emporter d'un coup de main. Il était quatre heures après midi lorsque nous arrivâmes devant le village; quarante hommes retranchés dans un fossé firent feu sur nous, et nous manquèrent; nous ne fûmes pas plus heureux dans la riposte: ils se retirèrent cependant vers une autre troupe qui les attendait sous les murailles; car nous aperçûmes alors que ce faubourg était une petite forteresse formée de quatre courtines avec quatre tours aux angles, à l'une desquelles était attaché un château; ce petit fort était séparé de Schaabas par un canal rempli d'eau, et une esplanade de mille toises. Le chef-lieu avait arboré pavillon blanc; mais le faubourg continuait de tirer sur nous: notre première attaque fut sans succès; l'officier chargé de la diriger, emporté par son cheval, était tombé dans l'eau, et sa troupe s'était débandée pour courir sur des habitants qui emportaient leurs effets: les deux généraux coururent pour remédier à ce désordre, et rallier la troupe; nous fûmes par ce mouvement obligés de passer sous les tours et sous le feu de l'ennemi, plusieurs soldats furent tués ou blessés. Nous tournâmes la forteresse; une des tours n'avait pas été armée, nous enfonçâmes une des portes de la ville qu'elle défendait: trente soldats et le général entrèrent: ce dernier et moi étions les deux seuls à cheval, et les maisons étaient si basses que nous nous trouvâmes le point de mire des trois côtés de la place: au même instant que j'avertissais le général Menou qu'on l'ajustait, son cheval fut tué comme d'un coup de foudre, et par sa chute le précipita dans un trou: je le crus mort; je lui portais des secours impuissants, lorsque le général Marmont et quelques volontaires vinrent m'aider à le tirer de là: le feu était violent de part et d'autre; mais les assiégés étaient couverts, bien armés, et tiraient juste depuis qu'ils pouvaient poser leur fusil. Plusieurs morts et douze blessés nous obligèrent à la retraite. Nous attaquâmes avec plus d'ordre la tour parallèle à celle dont nous nous étions emparés: d'abord ils y perdirent plusieurs hommes, et l'abandonnèrent; on commença à mettre le feu aux maisons pour approcher du fort; huit des nôtres furent blessés à l'attaque de la porte; la position devenait fâcheuse, nous avions laissé trente hommes à la garde des équipages, et il nous restait peu de monde. À l'entrée de la nuit, les assiégés poussèrent des cris affreux, auxquels les habitants des villages circonvoisins répondirent par des hurlements: bientôt des rassemblements s'avancèrent; nous entendions concerter les moyens de se joindre; nous les laissâmes approcher, et, après une décharge faite au juger, nous entendîmes les cris de guerre se changer en cris de douleur, et la retraite s'effectuer. Bientôt après il nous arriva une députation du village de Schaabas, qui fut suivie du cheikh lui-même avec les drapeaux: il nous dit que les gens à qui nous avions affaire étaient des brigands atroces avec lesquels nous ne devions pas espérer de traiter: un homme du pays, que nous avions délivré à Malte, lui servait d'interprète; il nous dit en confidence que, si nous n'emportions pas la place dans la nuit, au jour nous ne serions pas assez de monde, que les gens des environs nous couperaient la retraite, et que nous serions tous tués. Pendant qu'il nous faisait ce récit, sa belle physionomie était accompagnée d'un air de compassion si vrai, que, sans réfléchir autrement aux suites de ce qu'il nous annonçait, par un instinct machinal, toujours étranger à toute circonstance, je me mis à dessiner sa tête. Les avis du cheikh étaient d'autant mieux fondés qu'un nombre de blessés à transporter sur une chaussée étroite et rompue rendait la retraite difficile à couvrir et à défendre. Pendant qu'on s'occupait des moyens qui pouvaient être les moins désastreux pour sortir avant le jour de la position, critique où nous nous trouvions, les assiégés feignirent dans les ténèbres d'appeler et de recevoir des secours, firent un grand feu sur leur flanc qu'ils voulaient conserver, et, abandonnant aux flammes toutes leurs possessions, effectuèrent leur retraite dans le plus profond silence; nous n'entendîmes de bruit que lorsqu'ils furent obligés d'entrer dans l'eau: nous tirâmes au hasard; et quelques chameaux qu'ils avaient abandonnés, et qui revinrent au village, nous avertirent de leur fuite. Maîtres du champ de bataille, nous achevâmes de brûler tout ce qui pouvait prendre feu; les soldats se consolèrent de la fatigue de la journée et de la nuit en chargeant sur deux cents ânes deux ou trois milles poulets et pigeons, et emmenant sept à huit cents moutons: mais à nous autres amateurs il ne restait rien qui pût nous dédommager de ce que cette malencontre faisait perdre à notre curiosité; notre espérance était déçue, et notre expédition avortée; nous n'avions pris que des notes peu intéressantes, et obtenu que des aperçus fort incertains et presque nuls. À la pointe du jour nous nous remîmes en route, sans trouver d'autres obstacles que ceux qu'on nous avait préparés la veille. Je fis un dessin de Kafr-Schaabas-Ammers, où je représentai cette petite forteresse à la pointe du jour, fumant encore de l'incendie de la nuit. Il est évident que pour faire une pareille tournée il fallait du canon, et que par les retardements nous avions perdu la saison où on en pouvait traîner après soi.
Le général Dugua m'a donné depuis deux plans topographiques de la Basse Égypte, que j'ai cru devoir faire graver: l'un représente les ruines de Tanis, aujourd'hui Sann ou Tanach, près le lac Menzaléh, et sur le canal de Moëz; l'autre est la ruine d'un temple près Beibeth. N'ayant point été sur les lieux, tout ce que j'ajouterais de descriptions pourrait être autant d'erreurs.
Nous revînmes à Rosette: les membres de l'Institut qui y étaient restés avaient reçu l'ordre du général en chef de rejoindre ceux qui étaient au Caire, pour organiser les travaux et les séances de cette assemblée. Je m'embarquai le lendemain avec mes camarades: en quittant la province de Rosette nous quittâmes ce que le Delta a de plus riant; quand on a passé Rahmanié, les sables du désert s'approchent quelquefois jusqu'à la rive gauche du fleuve, la campagne se dépouille, les arbres deviennent rares, l'horizon n'offre qu'une ligne dont il est presque impossible d'offrir l'aspect. Je fis le dessin d'Alcan, village dont les habitants avaient massacré l'aide de camp Julien et vingt-cinq volontaires: le village avait été brûlé, les habitants chassés; des volées innombrables de pigeons restaient sur les décombres, et semblaient ne vouloir point abandonner des habitations qui paraissaient n'avoir été construites que pour eux. Je dessinai aussi le village de Demichelat: on peut remarquer dans ces deux villages que le talus pyramidal du style égyptien antique, l'ordonnance des plans, et la simplicité des couronnements, se sont conservés encore quelquefois dans les constructions les plus modernes et les plus frêles, et donnent une gravité historique aux paysages de l'Égypte, que l'on ne trouve nulle part ailleurs.