Arrivée au Caire.--Visite aux Pyramides.--Maison de Mourat Bey.
Àplusde dix lieues du Caire nous découvrîmes la pointe des pyramides qui perçait l'horizon; bientôt après, nous vîmes le Mont-Katam, et vis-à-vis, la chaîne qui sépare l'Égypte de la Libye, et empêche les sables du désert de venir dévorer les bords du Nil: dans ce combat perpétuel entre ce fleuve bienfaisant et ce fléau destructeur on voit souvent cette onde aride submerger des campagnes; changer leur abondance en stérilité, chasser l'habitant de sa maison, en couvrir les murailles, et ne laisser échapper que quelques sommités de palmiers, derniers témoins de sa végétante existence, qui ajoute encore au triste aspect du désert l'affligeante pensée de la destruction. Je me trouvais heureux de revoir des montagnes, de voir des monuments dont l'époque, dont l'objet de la construction, se perdaient également dans la nuit des siècles: mon âme était émue du grand spectacle de ces grands objets; je regrettais de voir la nuit étendre ses voiles sur ce tableau aussi imposant aux yeux qu'à l'imagination; elle me déroba la vue de la pointe du Delta, où, dans le nombre des vastes projets sur l'Égypte, il était question de bâtir une nouvelle capitale. Au premier rayon du jour, je retournai saluer les pyramides; j'en fis plusieurs dessins: je me complaisais sur la surface du Nil, à son plus haut point d'élévation, de voir glisser les villages devant ces monuments, et composer à tout moment des paysages dont elles étaient toujours l'objet et l'intérêt. J'aurais voulu les montrer avec cette couleur fine et transparente qu'elles tiennent du volume immense d'air qui les environne; c'est une particularité que leur donne sur tous les autres monuments la supériorité extraordinaire de leur élévation; la grande distance d'où elles peuvent être aperçues les fait paraître diaphanes, du ton bleuâtre du ciel, et leur rend le fini et la pureté des angles que les siècles ont dévorés.
Vers les neuf heures, le bruit du canon nous annonça et le Caire et la fête du premier de l'année que l'on y célébrait: nous vîmes d'innombrables minarets ceindre le Mont-Katam, et sortir des jardins qui avoisinent le Nil; le vieux Caire, Boulac, Roda, se groupant avec la ville, y ajoutent le charme de la verdure, lui donnent sous cet aspect, une grandeur, des beautés, et même des agréments: mais bientôt l'illusion disparaît; chaque objet se remettant pour ainsi dire à sa place, on ne voit plus qu'un tas de villages, que l'on a rassemblés là on ne sait pourquoi, les éloignant d'un beau fleuve pour les rapprocher d'un rocher aride.
À peine arrivé chez le général en chef, j'appris qu'il partait à l'heure même un détachement de deux cents hommes pour protéger les curieux qui n'avaient pas encore vu les pyramides: je gémissais de n'avoir pas su quelques heures plutôt cette expédition, et je croyais que voir des objets aussi importants sans s'être muni de ce qui pouvait mettre dans le cas de les observer avec fruit, ce n'était que céder à une curiosité vaine; j'étais d'ailleurs si fatigué des deux voyages que je venais de faire, que tous mes muscles, me déconseillaient d'en entreprendre un troisième, et je regardais comme prudent d'ajourner ma curiosité jusqu'au moment où les astronomes devaient aller faire leurs observations dans ces lieux si célèbres.
Au sortir de table le général dit: On ne peut aller aux pyramides qu'avec une escorte, et on ne peut pas y envoyer souvent un détachement de deux cents hommes. Cet entraînement qu'exercent certains esprits sur l'esprit des autres détruisit tous mes raisonnements; cet entraînement qui m'avait fait venir en Égypte me fit partir pour les pyramides, et, sans rentrer chez moi, je m'acheminai au vieux Caire; je rejoignis en route des camarades avec lesquels je traversai le Nil. Nous arrivâmes à la nuit fermée à Gizeh: je ne savais où je coucherais; mais déterminé à bivouaquer, ce fut une bonne fortune qui me parut tenir de l'enchantement de me trouver tout à coup sur de beaux divans de velours, dans une salle où le parfum de la fleur d'orange nous était apporté par un zéphyr rafraîchi sous des berceaux d'arbres touffus: je descendis dans le jardin, qui, au clair de la lune, me parut digne des descriptions de Savary. Cette maison était la maison de plaisance de Mourat-bey: je l'avais entendu déprécier, je ne la voyais qu'après le passage d'une armée victorieuse: et cependant je ne pus m'empêcher d'éprouver que, si l'on ne veut rien détruire par d'inutiles comparaisons, les jouissances orientales ont bien leur mérite, et qu'on ne peut refuser ses sens à l'abandon voluptueux qu'elles inspirent. Ce ne sont ici ni nos longues et fastueuses allées françaises, ni les tortueux sentiers des jardins anglais, de ces jardins où, pour prix de l'exercice qu'ils obligent de faire, on obtient et la faim et la santé. En orient, un exercice vain est retranché du nombre des plaisirs; du milieu d'un groupe de sycomores, dont les branches surbaissées procurent une ombre plus que fraîche, on entre sous des tentes ou des kiosques ouverts à volonté sur des taillis d'orangers et de jasmins: ajoutons à cela des jouissances, qui ne nous sont encore qu'imparfaitement connues, mais dont on peut concevoir la volupté: tel est, par exemple, le charme que l'on doit éprouver à être servi par de jeunes esclaves chez qui la souplesse des formes est jointe à une expression douce et caressante; là, sur de moelleux et immenses tapis couverts de carreaux, nonchalamment couché près d'une beauté préférée, enivré de désirs, de santé, de fumée de parfums, et de sorbet, présentés par une main que la mollesse a consacrée de tout temps à l'amour; près d'une jeune favorite, dont la pudeur ombrageuse ressemble à l'innocence, l'embarras à la timidité, l'effroi de la nouveauté au trouble du sentiment, et dont les yeux languissants, humides de volupté, semblent annoncer le bonheur et non l'obéissance, il est bien permis sans doute au brûlant Africain de se croire aussi heureux que nous. En amour tout le reste n'est-il pas convention? À la vérité, nous nous sommes créé avec elle encore un autre bonheur; mais n'est-ce point aux dépens de la réalité? Ah! oui: le bonheur se trouve toujours près de la nature; il existe partout où elle est belle, sous un sycomore en Égypte comme dans les jardins de Trianon, avec une Nubienne comme avec une Française; et la grâce qui naît de la souplesse des mouvements, de l'accord harmonieux d'un ensemble parfait, la grâce, cette portion divine, est la même dans le monde entier, c'est la propriété de la nature également départie à tous les êtres qui jouissent de la plénitude de leur existence, quel que soit le climat qui les a vus naître. Ce n'est point ici le bonheur d'un Mamelouk que j'ai voulu peindre; il faut toujours écarter de ses tableaux les monstruosités; et, si l'on se permet quelquefois d'en faire une esquisse, ce doit être une caricature qui en inspire le mépris, et le dégoût.
L'officier qui commandait l'escorte se trouva être un de mes amis; il me désigna dans le petit nombre de ceux qui devaient entrer dans les pyramides: on était trois cents. Le lendemain au matin on se chercha, on s'attendit; on partit tard, comme il arrive toujours dans les grandes associations. Nous croisâmes dans les terres par des canaux d'arrosement; après bien des bordées dans le pays cultivé, nous arrivâmes à midi sur le bord du désert, à une demi lieue des pyramides: j'avais fait en route plusieurs esquisses de leurs approches, et une vue de la maison de Mourat-bey. À peine avions-nous quitté les barques que nous nous trouvâmes dans des sables: nous gravîmes jusqu'au plateau sur lequel posent ces monuments; quand on approche de ces colosses, leurs formes anguleuses et inclinées les abaissent et les dissimulent à l'oeil; d'ailleurs comme tout ce qui est régulier n'est petit ou grand que par comparaison, que ces masses éclipsent tous les objets environnants, et que cependant elles n'égalent pas en étendue une montagne (la seule grande chose que tout naturellement notre esprit leur compare), on est tout étonné de sentir décroître la première impression qu'elles avaient fait éprouver de loin; mais dès qu'on vient à mesurer par une échelle connue cette gigantesque production de l'art, elle reprend toute son immensité: en effet cent personnes qui étaient à son ouverture lorsque j'y arrivai me semblèrent si petites qu'elles ne me parurent plus des hommes. Je crois que pour donner, en peinture comme en dessin, une idée des dimensions de ces édifices, il faudrait dans la juste proportion représenter sur le même plan que l'édifice une cérémonie religieuse analogue à leurs antiques usages. Ces monuments, dénués d'échelle vivante, ou accompagnés seulement de quelques figures sur le devant du tableau, perdent et l'effet de leurs proportions et l'impression qu'ils doivent faire. Nous en avons un exemple de comparaison en Europe dans l'église de St Pierre de Rome, dont l'harmonie des proportions, ou plutôt le croisement des lignes, dissimule la grandeur, dont on ne prend une idée que lorsque rabaissant sa vue sur quelques célébrants qui vont dire la messe suivis d'une troupe de fidèles, on croit voir un groupe de marionnettes voulant jouer Athalie sur le théâtre de Versailles: un autre rapprochement de ces deux édifices, c'est qu'il n'y avait que des gouvernements sacerdotalement despotes qui pussent oser entreprendre de les élever, et des peuples stupidement fanatiques qui dussent se prêter à leur exécution. Mais, pour parler de ce qu'ils sont, montons d'abord sur un monticule de décombres et de sables, qui sont peut-être les restes de la fouille du premier de ces édifices que l'on rencontre, et qui servent aujourd'hui à arriver à l'ouverture par laquelle on peut y pénétrer; cette ouverture, trouvée à peu près à soixante pieds de la base, était masquée par le revêtissement général, qui servait de troisième et dernière clôture au réduit silencieux que recelait ce monument: là commence immédiatement la première galerie; elle se dirige vers le centre et la base de l'édifice; les décombres, que l'on a mal extraits, ou qui, par la pente, sont naturellement retombés dans cette galerie, joints au sable que le vent du nord y engouffre tous les jours, et que rien n'en retire, ont encombré ce premier passage, et le rendent très incommode à traverser. Arrivé à l'extrémité, on rencontre deux blocs de granit, qui étaient une seconde cloison de ce conduit mystérieux: cet obstacle a sans doute étonné ceux qui ont tenté cette fouille; leurs opérations sont devenues incertaines; ils ont entamé dans le massif de la construction; ils ont fait une percée infructueuse, sont revenus sur leurs pas, ont tourné autour des deux blocs, les ont surmontés, et ont découvert une seconde galerie, ascendante, et d'une raideur telle qu'il a fallu faire des tailles sur le sol pour en rendre la montée possible. Lorsque par cette galerie on est parvenu à une espèce de palier, on trouve un trou, qu'on est convenu d'appelerle puits, et l'embouchure d'une galerie horizontale, qui mène à une chambre, connue sous le nom de chambre de la reine, sans ornements, corniche, ni inscription quelconque: revenu au palier, on se hisse dans la grande galerie, qui conduit à un second palier, sur lequel était la troisième et dernière clôture, la plus compliquée dans sa construction, celle qui pouvait donner le plus l'idée de l'importance que les Égyptiens mettaient à l'inviolabilité de leur sépulture. Ensuite vient la chambre royale, contenant le sarcophage: ce petit sanctuaire, l'objet d'un édifice si monstrueux, si colossal en comparaison de tout ce que les hommes ont fait de colossal. Si l'on considère l'objet de la construction des pyramides, la masse d'orgueil qui les a fait entreprendre paraît excéder celle de leur dimension physique; et de ce moment l'on ne sait ce qui doit le plus étonner de la démence tyrannique qui a osé en commander l'exécution, ou de la stupide obéissance du peuple qui a bien voulu prêter ses bras à de pareilles constructions: enfin, le rapport le plus digne pour l'humanité sous lequel on puisse envisager ces édifices, c'est qu'en les élevant les hommes aient voulu rivaliser avec la nature en immensité et en éternité, et qu'ils l'aient fait avec succès, puisque les montagnes qui avoisinent ces monuments de leur audace sont moins hautes et encore moins conservées.
Nous n'avions que deux heures à être aux pyramides: j'en avais employé une et demie à visiter l'intérieur de la seule qui soit ouverte; j'avais rassemblé toutes mes facultés pour me rendre compte de ce que j'avais vu; j'avais dessiné, et mesuré autant que le secours d'un seul pied-de-roi avait pu me le permettre; j'avais rempli ma tête: j'espérais rapporter beaucoup de choses; et, en me rendant compte le lendemain de toutes mes observations, il me restait un volume de questions à faire. Je revins de mon voyage harassé au moral comme au physique, et sentant ma curiosité sur les pyramides plus irritée qu'elle ne l'était avant d'y avoir porté mes pas.
Je n'eus que le temps d'observer le Sphinx, qui mérite d'être dessiné avec le soin le plus scrupuleux, et qui ne l'a jamais été de cette manière. Quoique ses proportions soient colossales, les contours qui en sont conservés sont aussi souples que purs: l'expression de la tête est douce, gracieuse et tranquille, le caractère en est africain: mais la bouche, dont les lèvres sont épaisses, a une mollesse dans le mouvement et une finesse d'exécution vraiment admirables; c'est de la chair et de la vie. Lorsqu'on a fait un pareil monument, l'art était sans doute à un haut degré de perfection; s'il manque à cette tête ce qu'on est convenu d'appeler du style, c'est-à-dire les formes droites et fières que les Grecs ont données à leurs divinités, on n'a pas rendu justice ni à la simplicité ni au passage, grand et doux de la nature que l'on doit admirer dans cette figure; en tout, on n'a jamais été surpris que de la dimension de ce monument, tandis que la perfection de son exécution est plus étonnante encore.
J'avais entrevu des tombeaux, de petits temples décorés de bas-reliefs et de statues, des tranchées dans le rocher qui pouvaient avoir formé des stylobates aux pyramides, et donné de l'élégance à leur masse; il m'avait paru rester tant d'objets d'observations à faire, qu'il aurait fallu encore bien des séances comme celle-ci pour entreprendre de faire autre chose que des esquisses, et dissiper enfin le nuage mystérieux qui semble avoir de tout temps voilé ces symboliques monuments. On est presque également incertain et de l'époque où ils ont été violés, et de celle où ils ont été construits: celle-ci, déjà perdue dans la nuit des siècles, ouvre un espace immense aux annales des arts; et, sous ce rapport, on ne peut trop admirer la précision de l'appareil des pyramides, et l'inaltérabilité de leur forme, de leur construction, et dans des dimensions si immenses, qu'on peut dire de ces monuments gigantesques qu'ils sont le dernier chaînon entre les colosses de l'art et ceux de la nature.
Hérodote rapporte qu'on lui avait conté que la grande pyramide, celle dont je viens de parler, était le tombeau de Chéopes; que la pyramide voisine était celui de son frère Chephrènes qui lui avait succédé; qu'il n'y avait que celle de Chéopes qui eût des galeries intérieures; que cent mille hommes avaient été occupés vingt ans à la bâtir; que les travaux qu'avait exigés cet édifice avaient rendu ce prince odieux à son peuple, et que, malgré les corvées qu'il avait exigées de ses sujets, les seules dépenses de la nourriture des ouvriers étaient montées si haut, qu'il avait été obligé de prostituer sa fille pour achever le monument; enfin que, du surplus de ce qu'avait rapporté cette prostitution, la princesse avait trouvé de quoi bâtir la petite pyramide qui est vis-à-vis, et qui lui servit de sépulture. Ou les princesses Égyptiennes qui se prostituaient se faisaient alors payer bien cher, ou l'amour filial était porté à un haut degré dans cette fille de Chéopes, puisque, dans son enthousiasme, elle avait montré encore plus de dévouement que n'en exigeait son père, et avait recueilli de quoi bâtir pour son compte une autre pyramide. Que de travaux pendant sa vie pour s'assurer un asile de repos après sa mort! Il faut dire aussi que Chéopes, ayant fermé les temples pendant son règne, n'avait pas trouvé après sa mort de panégyristes parmi les prêtres historiens de l'Égypte, et qu'Hérodote notre première lumière sur ce pays, s'était laissé conter bien des fables par ces prêtres.
Description du Caire.--Palais de Joseph.--Maison des Beys--Tombeaux des Califes.
J'étaisau Caire depuis près d'un mois, et je cherchais encore cette ville superbe, cette cité sainte, grande parmi les grandes, ce délice de la pensée, dont le faste et l'opulence font sourire le prophète; car c'est ainsi qu'en parlent les Orientaux. Je voyais effectivement une innombrable population, de longs espaces à traverser, mais pas une belle rue, pas un beau monument: une seule place vaste, mais qui a l'air d'un champ; c'était Lelbequier, celle où demeurait le général Bonaparte, qui, dans le moment de l'inondation, a quelque agrément par sa fraîcheur et les promenades que l'on y fait la nuit en bateau; des palais ceints de murs, qui attristent plus les rues qu'ils ne les embellissent; l'habitation du pauvre plus négligée qu'ailleurs ajoute à ce que la misère a d'affligeant partout ce qu'ici le climat lui permet d'incurie et de négligence: on est toujours tenté de demander quelles étaient donc les maisons où habitaient les vingt-quatre souverains. Cependant lorsqu'on a pénétré dans ces espèces de forteresses, on y trouve quelques commodités, quelques recherches de luxe et d'agréments, de jolis bains en marbre, des étuves voluptueuses, des salons en mosaïques, au milieu desquels sont des bassins et des jets d'eau; de grands divans, composés de tapis peluchés, de larges estrades matelassées, couvertes d'étoffes riches, et entourées de magnifiques coussins; ces divans occupent ordinairement les trois côtés de chacun des fonds de la chambre: les fenêtres, quand il y en a, ne s'ouvrent jamais, et le jour qui en vient est obscurci par des verres de couleur devant des grilles réticulaires très serrées; le jour principal vient ordinairement d'un dôme au milieu du plafond. Les Musulmans, étrangers à tous les usages que nous faisons de la lumière, se donnent très peu de soin de se la procurer: il semble en général que toutes leurs coutumes invitent au repos; les divans, où l'on est plutôt couché qu'assis, où l'on est bien, et d'où se lever est une affaire; les habillements, dont les hauts-de-chausses sont des jupes où les jambes sont engagées; les grandes manches qui couvrent huit pouces au-delà du bout des doigts; un turban avec lequel on ne peut baisser la tête; leur habitude de tenir d'une main une pipe de la vapeur de laquelle ils s'enivrent, et de l'autre un chapelet dont ils passent les grains dans leurs doigts; tout cela détruit toute activité, toute imagination: ils rêvent sans objet, font sans goût chaque jour la même chose, et finissent par avoir vécu sans avoir cherché à varier la monotonie de leur existence. Les êtres qui ont besoin de se livrer à quelques travaux ne sont pas très différents des grands dont je viens de parler; ils ont accoutumé ceux-ci à ne rien attendre de leur industrie hors de ce qui est la routine ordinaire: aussi n'en sortent-ils jamais, n'inventent-ils aucun moyen pour faire mieux, ne recherchent-ils pas même ceux qui sont inventés, et rejettent-ils tous ceux qui les obligent à se tenir debout, chose pour laquelle ils ont le plus d'aversion; le menuisier, le serrurier, le charpentier, le maréchal, travaillent assis; le maçon même élève un minaret sans jamais être debout: comme les sauvages, ils n'ont guère qu'un outil; on est tout étonné de ce qu'ils en savent faire; on serait tenté même de leur croire de l'adresse si, vous ramenant sans cesse à leur coutume, ils ne vous forçaient bientôt à penser que, semblables à l'insecte dont on admire le travail, ce n'est qu'un instinct dont il n'est pas en eux de s'écarter. Le despotisme, qui commande toujours et ne récompense jamais, n'est-il pas la source et la cause permanente de cette stagnation de l'industrie? J'ai vu depuis, dans la Haute Égypte, les Arabes artisans, éloignés de leur maître, venir chercher nos soldats manufacturiers, travailler avec eux, nous offrir leurs services, et, sûrs d'un salaire proportionné, s'efforcer de nous satisfaire, et recommencer leurs travaux pour y parvenir; regarder avec enthousiasme, l'effet du moulin à vent, et voir battre le mouton avec le saisissement de l'admiration: un secret sentiment de paresse leur inspirait peut-être, cette admiration pour ces deux machines qui suppléent à tout ce qui nécessite leurs plus grands travaux, l'obligation d'élever les eaux, et de faire des digues, pour les retenir? Ils bâtissent le moins qu'ils peuvent; ils ne réparent jamais rien: un mur menace ruine, ils l'étayent; il s'éboule, ce sont quelques chambres de moins dans la maison; ils s'arrangent à côté des décombres: l'édifice tombe enfin, ils en abandonnent le sol, ou, s'ils sont obligés d'en déblayer l'emplacement, ils n'emportent les plâtras que le moins loin qu'ils peuvent; c'est ce qui a élevé autour de presque toutes les villes d'Égypte et particulièrement du Caire, non pas des monticules, mais des montagnes, dont l'oeil du voyageur est étonné, et dont il ne peut tout d'abord se rendre compte. J'ai fait la vue de ces montagnes.
Il y a quelques édifices considérables au Caire, que je crois qu'il faut attribuer au temps des califes, tels que le palais de Joseph, le puits de Joseph, les greniers de Joseph, dont tous les voyageurs ont parlé, et quelques-uns en laissant subsister la tradition populaire que ces monuments sont dus aux soins prévoyants du Joseph de Putiphar: il faudrait pour cela que le Caire fût aussi ancien que Memphis, et qu'alors il y eût eu déjà des villes ruinées près de cette ville, puisque ces palais sont bâtis de ruines plus antiques: au reste, ces édifices portent les caractères de tout ce qu'ont bâti les Musulmans dans cette, région, c'est-à-dire qu'ils offrent un mélange de magnificence, de misère, et d'ignorance; ces demi barbares prenaient pour élever des constructions colossales, tous les matériaux qui étaient le plus à leur portée, et les employaient à mesure qu'ils les trouvaient sous leurs mains. L'aqueduc qui apporte de l'eau du vieux Caire au château, après lui avoir fait faire mille soixante toises de chemin, serait un édifice à citer, si dans sa longueur il n'était vicié de toutes ces inconséquences.
Le château, bâti sans plan, sans vrais moyens de défense, a cependant quelques parties assez avantageusement disposées; le pacha y était logé, ou plutôt enfermé; la seule pièce remarquable de son quartier est la salle du divan où s'assemblaient les beys, et qui a été souvent le lieu des scènes sanglantes de ce gouvernement orageux. On y voit aussi le puits de Joseph, taillé dans le roc à deux cents soixante-neuf pieds de profondeur: Norden en a donné tous les détails. Le palais de Joseph, dont je viens de faire mention, est d'une belle conception dans son plan: je n'ai pu voir sans une espèce d'admiration l'emploi que les architectes arabes ont su faire des fragments antiques qu'ils ont fait entrer dans leur construction, et avec quelle adresse ils y ont mêlé quelquefois des ornements de leur goût.
À présent que les Turcs ne trouvent plus sous leurs mains de colonnes de l'ancienne Égypte, qu'ils continuent d'élever des mosquées sans démolir celles qui s'écroulent, ils chargent les Francs de leur faire venir des colonnes à la douzaine: ceux-ci les achètent de toute grandeur à Carare; arrivées, les architectes musulmans les garnissent de cercles de fer à leur astragale, et leur font porter les arcs des portiques des mosquées. Les ornements sarrasins qui commencent au départ de ces colonnes d'un style grec mesquin en composent un mélange d'architecture du goût le plus détestable qu'on puisse imaginer: leurs minarets et leurs tombeaux sont les seules fabriques où ils aient conservé le style arabe dans toute son intégrité; si l'on n'y retrouve pas ce qui doit être la beauté de l'architecture, la rassurante solidité, du moins on y voit avec plaisir des ornements qui font richesse, sans offrir de pesanteur, et une élégance si bien combinée, qu'elle ne rappelle jamais l'idée de la sécheresse et de la maigreur. Le cimetière des Mamelouks en est un exemple: en sortant des masures du Caire, on est tout étonné de voir une autre ville toute de marbre blanc, où des édifices, élevés sur des colonnes couronnées de dômes, ou de palanquins peints, sculptés et dorés, forment un ensemble gracieux et riant; il ne manque que des arbres à cette retraite funèbre pour en faire un lieu de délices: enfin il semble que les Turcs qui bannissent la gaieté de partout veuillent encore l'enterrer avec eux.
Insurrection au Caire.
J'étaisau moment d'achever le dessin de ce sanctuaire de la mort, si ridiculement festonné, lorsque j'entendis des cris; je crus d'abord que c'était un enterrement qui, selon l'usage, était suivi par des pleureuses à gages; mais je vis bientôt qu'au lieu de se lamenter ces femmes fuyaient, et me faisaient signe de les suivre; l'idée du fléau du pays me vint à l'esprit; mais découvrant un grand espace, et ne voyant point d'Arabes ni rien qui pût y ressembler, je me remis à dessiner. À peine assis, je vis fuir les hommes aussi; et me trouvant isolé assez loin de nos postes, je pensai qu'il était plus prudent de m'en rapprocher: je trouvai quelque agitation dans les rues, de la surprise dans les regards de ceux qui me fixaient. Arrivé à la maison, j'apprends qu'il y a du bruit dans la ville, que le commandant vient d'être assassiné; des fusillades se font entendre: le palais de l'Institut, attenant à la campagne, situé au milieu de grands jardins où l'on jouissait d'une tranquillité délicieuse en temps de paix, dans les circonstances fâcheuses devenait un quartier abandonné, et le premier attaqué par les Arabes, s'ils étaient appelés par les gens du pays, ou s'ils venaient pour leur compte; du côté de la ville, il était voisin de la partie du peuple la plus pauvre, et conséquemment la plus à craindre. Nous apprîmes que la maison du général Caffarelli venait d'être pillée, que plusieurs personnes de la commission des arts y avaient péri: nous fîmes la revue de ceux qui manquaient parmi nous; quatre étaient absents; une heure après nous sûmes par nos gens qu'ils avaient été massacrés. Nous n'avions point de nouvelles de Bonaparte; la nuit arrivait; les fusillades étaient partielles; les cris s'entendaient de toutes parts; tout annonçait un soulèvement général. Le général Dumas, revenant de poursuivre les Arabes, avait fait un grand carnage des rebelles en rentrant dans la ville; il avait coupé la tête d'un chef des séditieux pendant qu'il haranguait le peuple; mais toute une moitié de la ville et la plus populeuse s'était barricadée; plus de quatre mille habitants étaient retranchés dans une mosquée; deux compagnies de grenadiers avaient été repoussées, et le canon n'avait pu pénétrer dans les rues étroites et tortueuses; les pierres, les lances trouvaient leur victime sans qu'on vît d'ennemis: le général nous envoya un détachement qu'il fut obligé de nous retirer à minuit; ce qui exagéra pour l'Institut le danger de sa situation. La nuit fut assez calme, car les Turcs n'aiment point à se battre quand il fait noir, et se font un cas de conscience de tuer leurs ennemis dès que le soleil est couché: par un autre principe, moi, ayant toujours pensé que, dans les cas périlleux, des que la prévoyance est inutile elle n'est plus qu'une vaine inquiétude, et me fiant sur la terreur des autres pour être éveillé en cas d'alerte, j'allai me coucher. Le lendemain la guerre recommença avec les premiers rayons du jour: on nous envoya des fusils; tous les savants se mirent sous les armes: on nomma des chefs; chacun avait son plan, mais personne ne croyait devoir obéir. Dolomieu, Cordier, Delisle, Saint-Simon, et moi, nous étions logés loin des autres; notre maison pouvait être pillée par qui aurait voulu en Prendre la peine: soixante hommes venaient d'arriver au secours de nos confrères: rassurés sur leur compte, nous prîmes le parti d'aller nous retrancher chez nous de manière à tenir quatre heures au moins, si l'on nous attaquait avec des forces ordinaires, et attendre ainsi le secours que notre feu aurait sans doute appelé. Nous crûmes un moment être investis; nous avions vu fuir tous les paisibles habitants; les cris s'entendaient sous nos murs, et les balles sifflaient sur nos terrasses; nous les démolissions pour écraser avec leurs matériaux ceux qui seraient venus pour enfoncer nos portes; dans un cas extrême, l'escalier, par où l'on pouvait nous atteindre, était devenu une machine de guerre à ensevelir tous nos ennemis à la fois: nous jouissions de nos travaux, lorsqu'enfin la grosse artillerie du château vint faire la diversion après laquelle je soupirais; elle produisit tout l'effet que j'en attendais: la consternation succéda à la fureur: on ne pouvait battre la mosquée; mais elle devint le seul point de rassemblement des ennemis, tout le reste demanda grâce; la mosquée même fut tournée, une batterie lui apprit que chez nous la guerre ne cessait pas avec le jour: ils levèrent leurs barricades, crurent pouvoir faire une sortie, furent repoussés, et se rendirent. Le reste de la nuit fut calme; le lendemain nous fûmes libres.
Nous venions de conquérir le Caire, qui la première fois n'avait fait que se rendre au vainqueur des Mamelouks: les apathiques et timides Égyptiens avaient souri au départ de ceux qui les vexaient par des injustices et des avanies sans nombre; mais bientôt ils avaient regretté leurs tyrans, quand il avait fallu payer leurs libérateurs; revenus de leur première terreur, ils avaient écouté contre nous leur moufti, et, animés par un enthousiasme fanatique, ils avaient conspiré dans le silence. Il eût peut-être fallu livrer sans exception au trépas tous ceux dont les yeux avaient vu se replier des compagnies de Français; mais la clémence avait devancé le repentir: aussi l'esprit de vengeance ne fut point étouffé par la consternation; c'est ce que je lus le lendemain dans l'attitude et dans l'expression de la physionomie des mécontents; je sentis que si avant la journée du 22 Octobre nous étions déjà circonscrits par un cercle d'Arabes, un cercle plus étroit venait de nous enceindre, et que désormais nous ne marcherions plus qu'à travers de nos ennemis. On arrêta, on punit quelques traîtres, mais on rendit les mosquées qui avaient été l'asile du crime; et l'orgueil des coupables s'investissait de cette condescendance: le fanatisme ne fût pas terrassé par la terreur; et, quelque danger que l'on pût faire envisager à Bonaparte, rien ne put altérer le sentiment de bonté qu'il déploya dans cette circonstance: il voulût être aussi clément qu'il aurait pu être terrible; et le passé fut oublié, tandis que nous comptions des pertes nombreuses et importantes.
Le général Dupuis, excellent capitaine, qui, pendant deux ans dans les brillantes campagnes d'Italie, avait bravé tous les dangers dont est semée la carrière de la gloire, est assassiné dans une reconnaissance par un coup lâchement assené; un couteau au bout d'un bâton, lancé par l'embrasure d'une fenêtre, lui coupe l'artère du bras, et il expire au bout de quelques instants: le jeune et brave Sulkowsky, à peine guéri des blessures dont l'avait couvert le combat chevaleresque de Salayer, va reconnaître l'ennemi, le voit, l'attaque, malgré la disproportion du nombre, le culbute, le poursuit, tombe dans une embuscade; son cheval percé d'une lance se renverse sur lui, et il est écrasé par celui qui vole à son secours: ainsi finit un des officiers les plus distingués de l'armée; observateur dans les marches, chevalier dans les combats, la plume délassait ses mains des fatigues des armes; il venait de décrire la marche sur Belbeys avec autant de grâce et d'intérêt qu'un autre en aurait pu mettre à raconter les combats qu'il y avait soutenus, les blessures glorieuses qu'il y avait reçues: ambitieux de la gloire, ce jeune étranger avait cru ne la trouver que dans nos bataillons; captivant la vivacité de son caractère, il avait mesuré ses mouvements sur ceux de celui qu'il avait choisi pour maître; il poussait l'envie d'en être distingué, jusqu'à la jalousie; et la tâche qu'il s'était proposée donnait la mesure de ce qu'on pouvait attendre de lui. J'avais été confident des passions de sa jeunesse; je l'étais de sa noble ambition; elle était belle et grande; c'était par l'étude, c'était par un mérite réel qu'il voulait parvenir. Il n'y avait que quelques heures que, dans un épanchement amical, il venait de m'intéresser par son énergie, lorsque la nouvelle de sa mort vint flétrir et froisser mon âme; c'était un des officiers que je pouvais le plus aimer, et ce fut peut-être sa perte qui jeta un voile triste sur la victoire du 22 Octobre.
Si la populace, quelques grands, et tous les dévots se montrèrent fanatiques et cruels dans la révolte du Caire, la classe moyenne, celle où dans tous les pays résident la raison et les vertus, fut parfaitement humaine et généreuse, malgré les moeurs, la religion, et la langue, qui nous rendaient si étrangers les uns aux autres: tandis que des galeries des minarets on excitait saintement au meurtre, tandis que la mort et le carnage parcouraient les rues, tous ceux dont les Français habitaient les maisons s'empressaient de les sauver, de les cacher, de venir au-devant de leurs besoins: une vieille dame du quartier où nous demeurions nous fit dire que notre mur était mitoyen, que si nous étions attaqués nous n'avions qu'à l'abattre, et que son harem serait notre asile; un voisin, sans que nous l'en eussions prié, nous fit des provisions aux dépens des siennes, tandis qu'on ne trouvait rien à acheter dans la ville, et que tout annonçait la disette: il ôta tous les signes qui pouvaient faire remarquer notre demeure, et vint fumer devant notre porte pour écarter les assaillants, en leur faisant croire que la maison était à lui: deux jeunes gens, poursuivis dans la rue, sont enlevés par des personnes inconnues, et portés dans une maison; ils se regardent comme des victimes réservées à un tourment d'une cruauté plus réfléchie; ils deviennent furieux; leurs ravisseurs, ne pouvant espérer de se faire comprendre, leur livrent leurs enfants, comme des gages sincères de la douceur et de la bienfaisance de leurs intentions. On pourrait citer nombre d'autres anecdotes d'une sensibilité aussi délicate, qui rattachent à l'humanité dans les moments où elle semble briser tous ses liens. Si le grave musulman réprime l'expression de sensibilité qu'ailleurs on se ferait gloire de manifester, c'est qu'il veut conserver la noble austérité de son caractère. Mais passons à d'autres objets.
Caves de Saccara.--Momies d'Ibis.--Psylles.
Onvenait d'ouvrir des caves à Saccara, on avait trouvé dans une chambre sépulcrale plus de cinq cents momies d'Ibis, on m'en avait donné deux; je ne pus pas tenir au désir d'en ouvrir une: le citoyen Geoffroi et moi nous nous mîmes seuls à une table avec tous les moyens de procéder tranquillement à son ouverture; et, pour ne pas laisser vieillir mes idées sur cette opération, et n'en pas perdre une circonstance, je me mis en devoir d'en dessiner chaque développement, et d'en faire une espèce de procès-verbal.
Il existe une variété très sensible dans le soin donné à ces embaumements d'oiseaux; il n'y a que le pot de terre qui soit le même pour tous. Cette inégalité de soin dans des momies prises dans la même cave prouve qu'il y avait aussi, comme pour les hommes, variété dans le prix de l'opération, par, conséquent que c'étaient des particuliers qui faisaient cette dépense, et qu'ainsi il est à présumer que les oiseaux embaumés n'avaient pas été également nourris dans quelques temples ou par quelques collèges de prêtres en reconnaissance des services que rendait l'espèce. S'il en eût été des oiseaux comme du dieu Apis, un seul individu aurait suffi, et on ne trouverait pas de ces pots par milliers. On doit donc croire que l'ibis, destructeur de tous les reptiles, devait être en vénération dans un pays où ils abondaient à une certaine époque de l'année; et, comme la cigogne en Hollande, cet oiseau s'apprivoisant aussi par l'accueil qu'on lui faisait, chaque maison avait les siens affidés, auxquels après leur mort chacun, suivant ses moyens, donnait les honneurs de la sépulture. Hérodote dit qu'on lui avait conté que dans les premiers temps connus il y en avait en abondance; qu'à mesure que les marais de la Haute Égypte s'étaient desséchés, ils avaient gagné la Basse pour suivre leur pâture; ce qui s'accorderait assez avec ce que rapportent les voyageurs que l'on en voit encore quelquefois au lac Menzaléh. Si l'espèce avait déjà diminué du temps d'Hérodote, il n'est pas étonnant que son existence devienne presque problématique de nos jours. Hérodote raconte que les prêtres d'Héliopolis lui avaient dit qu'à la retraite des eaux du Nil il arrivait, par les vallées qui séparent l'Égypte de l'Arabie, des nuées de serpents ailés, que les ibis allaient au-devant de ces serpents et les dévoraient; il ajoute qu'il n'avait pas vu les serpents ailés, mais qu'il était allé dans les vallées, et avait trouvé des squelettes innombrables de ces monstres. Je crois, n'en déplaise au patriarche de l'histoire, que l'ibis n'avait pas besoin qu'on lui créât des dragons d'Arabie, pour le rendre intéressant à l'Égypte qui produit d'elle-même tant de reptiles malfaisants; mais le respectable Hérodote était Grec, et il aimait le merveilleux.
Il n'est plus question de serpents ailés en Égypte; mais cet animal y conserve encore quelque prestige. J'étais chez le général en chef un jour qu'on y introduisit des psylles: on leur fit plusieurs questions relativement au mystère de leur secte, et la relation qu'elle a avec les serpents auxquels ils paraissent commander; ils montraient plus d'audace que d'intelligence dans leurs réponses: on vint à l'expérience: Pouvez-vous connaître, leur dit, le général, s'il y a des serpents dans ce palais? et, s'il y en a, pouvez-vous les obliger de sortir de leur retraite? Ils répondirent par une affirmation sur les deux questions: on les mit à l'épreuve; ils se répandirent dans les appartements; un moment après ils déclarèrent qu'il y avait un serpent; ils recommencèrent leur recherche pour découvrir où il était, prirent quelques convulsions en passant devant une jarre placée à l'angle d'une des chambres du palais, et indiquèrent que l'animal était là; effectivement on le trouva. Ce fut un vrai tour de Comus; nous nous regardâmes, et convînmes qu'ils étaient fort adroits.
Toujours curieux d'observer les moyens que les hommes emploient pour commander à l'opinion, j'avais regretté de ne m'être pas trouvé à Rosette à la procession de la fête d'Ibrahim, où les convulsions des psylles sont pour le peuple la partie la plus intéressante de cette fonction religieuse: pour me dédommager je m'adressai au chef de la secte, qui était concierge de l'okel ou auberge des Francs; je le flattai: il me promit de me rendre spectateur de l'exaltation d'un psylle auquel il auraitsoufflé l'esprit, c'étaient ses expressions. Il crut dans ma curiosité reconnaître un prosélyte, et me proposa de m'initier: j'acceptai; mais ayant appris que dans la cérémonie de réception le grand maître crachait dans la bouche du néophyte, cette circonstance refroidit ma vocation, et je sentis qu'elle ne résisterait pas à cette épreuve; je donnai de l'argent au concierge, et le grand prêtre me promit de me faire voir un inspiré. Effectivement le moment arriva; le chef de la secte me vint trouver avec tout le sérieux de sa suprématie: il était vêtu d'une longue robe, dont la magnificence était relevée par le dépenaillement des trois initiés qui l'accompagnaient, et qui n'avaient que quelques haillons sur le corps.
Ils avaient apporté des serpents; ils les sortirent d'un grand sac de cuir où ils les tenaient, et les firent se dresser et siffler en les irritant. Je remarquai que la lumière était principalement ce qui causait leur irritation, car dès qu'on les remettait dans le sac leur colère cessait, et ils ne cherchaient plus à mordre; ils avaient cela de particulier qu'au-dessous de leur tête, dans la longueur de six pouces, la colère dilatait leur peau de la largeur de la main. Je vis parfaitement que je ne craignais pas plus la morsure des serpents que les psylles; car ayant bien remarqué comment en les attaquant d'une main, ils les saisissaient avec l'autre tout auprès de la tête, j'en fis, à leur grand scandale, tout autant qu'eux, et sans danger. On passa de ce jeu au grand mystère: un des psylles prit un des serpents à qui il avait d'avance rompu la mâchoire inférieure, et dont il ratissa encore les gencives jusqu'à l'amputation totale du palais; cela fait, il l'empoigna avec l'affectation de l'emportement, s'approcha du chef, qui, avec celle de la gravité, lui accorda le souffle, c'est-à-dire qu'après quelques paroles mystérieuses il lui souffla dans la bouche; à l'instant l'autre, saisi d'une sainte convulsion, les bras et les jambes crispés, les yeux hors de la tête, se mit à déchirer l'animal avec les dents; et ses deux acolytes, touchés de ce qu'il paraissait souffrir, le retenant avec peine, lui arrachèrent de la main le serpent, qu'il ne voulait pas leur abandonner; dès qu'il en fut séparé il resta comme stupide: le chef s'approcha de lui, marmotta quelques mots, reprit l'esprit par aspiration, et il redevint dans son état naturel; mais celui qui s'était saisi du serpent, tourmenté de l'ardeur de consommer le mystère, vint aussi demander le souffle, et comme il était plus vigoureux que le premier, ses cris et ses convulsions furent encore plus forts et plus ridicules. Je me crus assez initié; et cette grossière jonglerie finit.
Cette secte des psylles remonte dans ces contrées à la plus haute antiquité: elle existait particulièrement dans la Cyrénaïque; le dieu Knuphis, ou l'architecte de l'univers, selon Strabon et Eusèbe, était adoré à Éléphantine sous la figure d'un serpent. Depuis le serpent d'Éden jusqu'à celui d'Achmin, dont nous parle Savary, ce reptile jouit d'une célébrité non interrompue: après avoir été la tentation de notre première mère, on lui fit lâcher la pomme, se mordre la queue, et il fut l'emblème de l'éternité; on le fit monter le long d'un bâton, et il devint le dieu de la santé; les Égyptiens en attachèrent deux autour d'un globe, pour représenter peut-être l'équilibre du système du monde; les Indiens le mirent à la main de toutes leurs divinités: nous en avons fait la justice, nous en avons fait la prudence: le serpent d'airain chez les Hébreux; celui d'Élerme et le serpent Python chez les Grecs; et tout récemment le dévirgineur Harridi chez les Musulmans, etc.: et cependant tant d'illustrations n'ont rien changé au principe de modestie de ce sage animal; il continue de chercher l'obscurité, il fuit l'éclat, et il n'élève sa tête qu'à la moitié de sa grandeur. Pourquoi donc cette célébrité? pourquoi ce culte unanimement accordé à ce reptile? Il a suivi le précepte de l'Écriture: Humilie-toi, et tu seras élevé; il a rampé, et il est parvenu.
Ânes.
Leschameaux sont les charrettes du Caire; ils y apportent toutes les provisions, et en remportent les ordures: les chevaux de selle y tiennent lieu de voitures, et les ânes de fiacres; on en trouve dans toutes les rues de tout bridés, et toujours prêts à partir. Cet animal, sérieux en Europe, toujours plus triste à mesure qu'il s'approche du nord, est en Égypte, dans le climat qui lui est propre; aussi semble-t-il y jouir de la plénitude de son existence: sain, agile et gai, c'est la plus douce et la plus sûre monture qu'on puisse avoir; il va tout naturellement l'amble ou le galop, et, sans fatiguer son cavalier, lui fait traverser rapidement les longs espaces qu'il faut parcourir au Caire. Cette manière d'aller me paraissait si agréable que je passais ma vie sur les ânes: peu de temps après mon arrivée, j'étais connu de tous ceux qui les louent; ils étaient au fait de mes habitudes, portaient mon portefeuille et ma chaise à dessiner, et me servaient d'écuyers tout le jour: en leur payant courses doubles, ils montaient d'autres ânes; et j'allais ainsi aussi vite qu'avec les meilleurs chevaux, et beaucoup plus longtemps. C'est de cette manière que, dans mes promenades, j'ai fait les dessins du canal qui amène l'eau du Nil au Caire à l'époque de l'inondation.
Chargé par l'Institut d'un rapport sur des colonnes qui sont près du vieux Caire, je fis:
1° Le dessin de l'aqueduc;2° Les tombeaux des califes à l'est du Caire, hors des murs;3° Une vue du vieux Caire;4° Une autre vue du vieux Caire;5° Une vue de Boulac;6° Une autre vue des tombeaux des califes;7° Une attaque d'Arabes;8° Une vue du jardin de l'Institut.
1° Le dessin de l'aqueduc;2° Les tombeaux des califes à l'est du Caire, hors des murs;3° Une vue du vieux Caire;4° Une autre vue du vieux Caire;5° Une vue de Boulac;6° Une autre vue des tombeaux des califes;7° Une attaque d'Arabes;8° Une vue du jardin de l'Institut.
1° Le dessin de l'aqueduc;
2° Les tombeaux des califes à l'est du Caire, hors des murs;
3° Une vue du vieux Caire;
4° Une autre vue du vieux Caire;
5° Une vue de Boulac;
6° Une autre vue des tombeaux des califes;
7° Une attaque d'Arabes;
8° Une vue du jardin de l'Institut.
Départ du Caire pour la Haute Égypte.--Pyramides de Ssakharah etde Medoun.--Arbre Sacré.--Desaix.--Monrad-Bey--Bataille de Sédiman.
J'étaisfort bien au Caire; mais ce n'était pas pour être bien au Caire que j'étais sorti de Paris. Il arriva une caravane arabe; elle venait du Mont Sinaï; elle apportait du charbon, de la gomme, et des amandes; elle était composée de cinq cents hommes, et sept cents chameaux; c'était une manière bien dispendieuse d'apporter des marchandises qui devaient produire si peu d'argent: mais ils avaient besoin de choses qu'ils ne pouvaient trouver ailleurs, et ils n'avaient que du charbon à donner en échange: quelques-uns des leurs avaient essayé d'escorter des Grecs, un mois auparavant, pour savoir si les Français, maîtres du Caire, ne mangeaient pas les Arabes; on les avait bien traités, ils arrivèrent en caravanes. Le général en chef désirait que quelqu'un profitât de leur retour pour prendre connaissance de la route de Tor: je fus tenté de faire celle des Israélites; j'offris au général d'entreprendre ce voyage pourvu qu'il assurât mon retour: il me dit qu'il garderait le chef de la caravane en otage: il riait à mon imagination de penser que de là à douze jours je connaîtrais et j'aurais dessiné les sites de la partie merveilleuse de l'expédition de Moïse depuis son départ de Memphis jusqu'à son arrivée dans le désert de Pharan; que, sans y rester quarante ans, j'aurais vu en peu de jours le Mont Sinaï, traversé un des points de la terre dont les annales remontent le plus haut, le berceau de trois religions, la patrie de trois législateurs qui ont gouverné l'opinion du monde, sortis tous trois de la famille d'Abraham.
À la première proposition que je fis au chef des Arabes, il me dit que pour tout l'or du monde il ne se chargerait pas de moi; que ce serait risquer ma vie, celle des moines du Mont Sinaï, et celle de tous les individus de la caravane, parce que deux tribus puissantes, les Ovadis et les Ayaidis, avaient des vengeances à tirer des Français. Comme je venais rendre compte de ma mission au général en chef, il donnait des ordres pour envoyer un convoi à Desaix: je voulais partir pour l'orient; je lui demandai un passeport pour le sud, et quelques heures après j'étais déjà en chemin.
Le lendemain, à la pointe du jour, nous nous trouvâmes à une lieue de Ssakharah, n'ayant fait, faute de vent, que quatre lieues dans la nuit. Je fis un dessin de ce que je voyais des pyramides de Ssakharah, qui paraissent occuper l'espace de deux lieues. Quoiqu'éloigné du fleuve, je pus distinguer que la plus proche, de grandeur moyenne, est à gradins élevés; viennent ensuite d'autres petites pyramides presque détruites: à une demi lieue de celles-ci, il y en a une qui paraît avoir autant de base que la plus grande de celles de Gizeh, mais moins d'élévation; elle est très bien conservée: à une autre demi lieue de cette dernière il y en a une qui est la plus grande de toutes celles de Ssakharah; sa forme est irrégulière, c'est-à-dire que la ligne de son arrête a la courbure d'une console renversée: tout près de celle-ci il y en a une petite; et plus proche du Nil une autre absolument en ruine, et qui n'a plus la forme que d'un rocher gris brun; sa couleur est produite par les matériaux, qui me parurent être de brique non cuite: je crois que le rivage du fleuve nous en cachait encore d'autres plus petites. Cette multitude de pyramides, la plaine des momies, les caves des ibis, tout prouve que le territoire de Ssakharah était la Nécropolis au sud de Memphis, et le faubourg opposé à celui-ci, où sont les pyramides de Gizeh, une autre ville des morts, qui terminait Memphis au nord, et qui donne encore aujourd'hui la mesure de son étendue.
L'après midi, vis-à-vis Missenda, nous vîmes encore une pyramide fort grande, mais si fruste que dans tout autre pays que l'Égypte, à la grande distance d'où on la voit du Nil, on la prendrait pour un monticule: une lieue plus loin il y en a encore une et plus grande et plus déformée.
Les petites îles qui sont à cette hauteur étaient couvertes de canards, de hérons, et de pélicans.
Vers le soir nous vîmes la pyramide de Medoun, entre les villages de Rigga et Caffr-êl-Risk.
Nous arrivâmes dans la nuit à Saoyé: le général Belliard m'offrit obligeamment de partager sa demeure: c'était bien partager un infiniment petit; nos lits occupaient toute notre chambre; on les ôtait pour mettre la table, et on ôtait la table lorsque nous avions quelque toilette à faire. Cette association fut aussi heureuse qu'étroite, car nous ne nous quittâmes plus de la campagne; je désire qu'il ait conservé de moi un souvenir aussi agréable que celui que m'ont laissé sa douceur, son égalité, et l'amabilité inaltérable de son caractère. La seconde nuit, notre cuisine éboula, ainsi que notre écurie; mais, aussi flegmatiques que des Musulmans, nous ne désemparâmes pas; et, d'ailleurs malgré cet accident, cette maison était encore la meilleure et la plus apparente du village. Dans cette partie de l'Égypte toutes les constructions sont faites de boue et de paille hachée cuite au soleil: les escaliers; les embrasures, les fours, les ustensiles, et les ameublements sont de même matière; de sorte que, s'il était possible qu'il y eût un changement momentané, dans l'ordre que la nature a fixé imperturbablement en Égypte, s'il arrivait, par exemple, que des vents extraordinaires arrêtassent et fissent dissoudre un des groupes de nuages que le vent du nord pousse dans l'été contre les montagnes de l'Abyssinie; les villes et villages seraient délayés et liquéfiés en quelques heures, et l'on pourrait semer sur leur emplacement: mais, grâce au climat, une maison bâtie d'une manière aussi frêle dure la vie d'un homme; ce qui suffit à celui dont le fils doit racheter de son souverain le sol qu'il a déjà payé.
Le lendemain de mon arrivée, une colonne de trois cents hommes allait leverle miriou l'imposition territoriale, et une réquisition de chevaux et de buffles: nous suivions en cela les manières, des Mamelouks, qui pour le même objet faisaient chacun dans la province qui lui était départie la même promenade militaire, en campant au-devant des villes et villages se nourrissant à leurs dépens jusqu'à l'acquittement de ce qu'ils avaient à recevoir. Cela rappelle ce que Diodore de Sicile dit des Égyptiens, qu'ils se croyaient dupes de payer ce qu'ils devaient, avant d'être battus pour y être contraints. Je pus remarquer que, sans jamais refuser, il n'y avait sorte de moyens ingénieux qu'ils n'employassent pour retarder de quelques heures le désaisissement de leur argent.
Les mouvements de cette colonne devenaient un moyen avantageux de faire des découvertes et d'observer les particularités de l'intérieur, du pays: cette première course m'approcha de la pyramide de Medoun, que j'avais vue de loin; je n'en étais plus qu'à une demi lieue, mais cet espace était traversé par le canal Jusef et un autre petit canal, et nous n'avions point de bateau; avec une excellente lunette et le plus beau temps je pus en observer les détails, comme si je l'avais touchée: bâtie sur une plate-forme secondaire de la chaîne libyque, sa forme est de cinq gradins en retraite; la pierre calcaire dont elle est construite étant plus ou moins friable, sa base et son premier gradin sont plus dégradés que tous les autres, et, dans le milieu de l'élévation du second, il y a plusieurs assises qui ont éprouvé la même dégradation. En passant du village de Medoun à celui de Sapht je fus dans le cas d'observer trois faces de cette pyramide; il paraît qu'on a tenté une fouille au second gradin du côté du Nord: les décombres, recouverts de sables, s'élèvent jusqu'à la hauteur de cette fouille, et ne laissent voir que les angles du premier gradin; la ruine absolue commence au troisième, dont il reste à peu près le tiers: la hauteur totale de ce qui existe de cette pyramide me parut être à peu près de deux cents pieds.
Tout le pays que nous avions parcouru était abondant, semé de blé, de sainfoin, d'orge, de fèves, de lentilles, et de doura ou sorgo, qui est une espèce de millet dont la culture est presque générale dans la Haute Égypte. Pendant que le grain de cette plante est en lait, les paysans le font griller comme le maïs: ils en mâchent la canne verte comme celle du sucre; la feuille nourrit le bétail, la moelle sèche sert d'amadou; la canne remplace le bois pour cuire et chauffer le four; du grain on fait de la farine, et de cette farine on fait des gâteaux; et rien de tout cela n'est bon.
Entre Medouni et Sapht, je trouvai les ruines d'une mosquée parmi lesquelles étaient de grandes colonnes de marbre cipolin: seraient-ce des débris de l'ancienne Nicopolis? au reste je ne trouvai aux environs aucun arrachement de mur qui indiquât l'existence d'aucune antiquité.
De Sapht nous allâmes à un hameau, qui en est tout près, et qui est une espèce de forteresse de boue: cette retraite féodale est formée d'une enceinte traversée par quelques rues alignées; dans cette enceinte est un petit château qui servait de demeure au kiachef, le tout crénelé, avec un chemin couvert criblé de meurtrières: le kiachef avait émigré, ses satellites étaient dispersés, et leurs maisons étaient pillées; les habitants des villages voisins avaient saisi cette occasion de prendre une revanche.
À notre seconde sortie nous allâmes à Meimound, village très riche, de dix mille habitants; il est entouré, comme tous les autres, de monceaux d'ordures et de décombres, qui, dans un pays de plaine, forment autant de montagnes d'où l'on découvre tout le pays d'alentour: aussi les crêtes de ces monticules sont-elles chaque soir couvertes d'une partie des habitants, qui, accroupis, y respirent l'air, fument leur pipe, et observent si la plaine est tranquille. L'inconvénient de ces tas d'ordures, c'est d'offusquer les villages, de les rendre malsains en les privant d'air, d'empâter les yeux des habitants d'une poussière fangeuse, mêlée de brins de paille imperceptibles, et d'être une des nombreuses causes des maux d'yeux dont l'Égypte est affligée.
De Meimound nous allâmes à El-Eaffer, joli village dans un excellent pays: on y recueille de la gomme, connue sous le nom de gomme Arabique, tirée de l'incision d'un mimosa, appelé épine Égyptienne, ou cassie, portant des boutons d'or très odoriférants: on nous donna à El-Eaffer de beaux chevaux et un bon déjeuner. Nous découvrîmes de là Aboussir, Benniali, Dallaste, Bacher, Tabouch, Bouch, Zeitoun, et Eschmend-êl-Arab. Nous trouvâmes à El-Eaffer une douzaine d'Arabes campés hors du village; je dessinai la tente du chef, composée de neuf piquets, soutenant un mauvais tissu de laine, sous lequel étaient tous les meubles de son ménage, consistant en une natte, et un tapis de même étoffe que la tente; deux sacs, l'un de blé pour le maître, et l'autre d'orge pour la jument; une grande jarre pour serrer les habits; un moulin à bras pour faire la farine; une cage à poulets, un vase à faire pondre les poules; des pots, enfin des cafetières et des tasses. Les femmes étaient hideuses, ainsi que les enfants. De El-Eaffer nous vînmes à Benniali; on ne nous y donna rien: nous emmenâmes les cheikhs; et le lendemain on nous amena des chevaux, et on nous compta l'argent du miri. Je fis encore une vue de Zaoyé à sa partie sud, et laissai sans regret cette première station pour aller joindre Desaix, que je connaissais, que j'aimais, que je n'allais plus quitter, et dont le sort des opérations allait être celui de mes voyages. Nous partîmes de Zaoyé, et vînmes coucher à Chendaouych, en repassant par Meimound et Benniali: les premiers arrivés à ce village en avaient trouvé les habitants armés; il en était résulté un malentendu pour lequel il y avait eu des coups de fusil tirés; plusieurs d'entre eux avaient été tués: mais on s'était expliqué, et tout s'était arrangé. Un moment après nous entendîmes de grands cris, qui nous parurent annoncer quelque terrible catastrophe, ou en être la suite; la hache de nos sapeurs avait attenté aux branches sèches d'un tronc pourri, qui avait paru à nos soldats très propre à faire bouillir la soupe; et ce fut bien un autre grief que le premier.
La croyance dans un Être suprême, quelques principes de morale, enfin tout ce qui est raisonnable suffit à l'homme sage; mais aux passions de l'homme ignorant il faut des divinités intermédiaires, des divinités grossières, analogues à sa grossière imagination, des divinités vicieuses, pour ainsi dire, avec lesquelles il puisse traiter de ses habitudes vicieuses. La religion de Mahomet, qui se réduit à des préceptes, ne peut donc suffire à l'ignorance fantastique des Arabes; aussi, malgré leur aveugle respect pour le Coran, et leur obéissance absolue pour tout ce qui vient de leur prophète, malgré l'anathème prononcé contre tout ce qui s'en écarte, ils n'ont pu se soustraire à l'hérésie, et au charme de l'idolâtrie: ils ont donc aussi des saints, auxquels ils n'assignent point de place à part dans leur paradis, où tout est commun, mais auxquels ils élèvent des tombeaux, et dont ils révèrent la cendre; et ce qu'il y a d'étrangement stupide, c'est que ces saints ne deviennent l'objet de leur culte qu'après leur avoir servi de risée pendant leur vie. Ils attribuent auxpauvres d'esprit, quand ils sont morts, des pouvoirs et des influences: l'un est le père de la lumière, et guérit le mal des yeux; un autre est le père de la génération, et préside aux accouchements, etc., etc. La plupart de ces saints, accroupis à l'angle, d'une muraille, ont passé leur vie à répéter sans cesse le motallah, et à recevoir sans reconnaissance ce qui a suffi à leur subsistance; d'autres à se frapper la tête avec des pierres; d'autres, couverts de chapelets, à chanter des hymnes; d'autres enfin, tels que les fakirs, à rester immobiles, et absolument nus, sans témoigner jamais la moindre sensation, et attendant une aumône, qu'ils ne demandent point, et dont ils ne remercient jamais. Outre cette idolâtrie, il en est encore d'autres qui ont du rapport avec la magie: ce sont, par exemple, des pierres, des arbres, qui recèlent un bon ou un mauvais génie, et qui deviennent sacrés, dont on ne peut rien détacher sans profanation, auxquels on va faire des confidences domestiques, et communiquer ses projets; le culte en est mystérieux et secret, mais on les révère publiquement. Il y avait un arbre de ce genre à Chendaouyéh, et c'était le danger qu'il avait couru qui avait excité la rumeur: j'allai le voir, et je fus frappé de sa décrépitude: il n'y avait plus qu'une de ses branches qui portât des feuilles, toutes les autres, desséchées et rompues, étaient scrupuleusement conservées à l'endroit où en se détachant du tronc elles étaient tombées sur le sol: j'examinai cet arbre avec attention; j'y trouvai dés cheveux attachés avec des clous, des dents, de petits sacs de cuir, de petits étendards, et tout près des tombeaux, des pierres isolées, un siège en forme de selle, sous lequel était une grosse lampe. Les cheveux avaient été cloués par des femmes pour fixer l'inconstance de leurs maris: les dents appartenaient à des adultes, qui les consacrent pour implorer le retour des secondes; et de tous les miracles c'est le plus ordinaire, car ils possèdent les plus belles et les meilleures dents: les pierres sont votives, afin que la maison que l'on va fabriquer soit toujours habitée par celui qui va la bâtir: le siège est le lieu où se met celui qui adresse son voeu de nuit, après avoir allumé la lampe qui est dessous; cérémonie à laquelle j'aurais voulu assister pour en faire une vue avec l'effet mystérieux de la nuit. J'ai dessiné cet arbre tel que je l'ai vu ainsi qu'une figure de ces santons, et deux autres de ceux qui sont nus. J'ai aussi dessiné quelques figures particulières de ces êtres, parmi lesquels il y en a qui sont du plus grand caractère, qui tiennent plutôt à l'élévation de l'histoire qu'aux formes triviales, et avilies qui accompagnent d'ordinaire la misère et l'habitude de la mendicité.
À Chendaouyéh, nous bivouaquâmes dans un bois de palmiers, où pour la première fois je trouvai du gazon en Égypte. À peine nous étions enveloppés dans nos manteaux, une fusillade nous remit debout; nous passâmes la nuit à faire la ronde des postes, et à chercher vainement ce qui nous avait donné cette alerte: je fis un dessin de ce bivouac pittoresque. Le lendemain, nous arrivâmes à Bénésouef.
Desaix avait été chargé de poursuivre Mourat-bey, et de faire la conquête de la Haute Égypte, où ce dernier s'était réfugié après la bataille des pyramides; le même jour, la division Desaix était allé prendre position en avant du Caire; et lui n'était venu dans cette ville que pour prendre les ordres du général en chef, et concerter ses mouvements avec les siens: il en était parti le 25 Août avec une flottille qui devait convoyer sa marche.
Informé qu'une partie des provisions et munitions des Mamelouks était sur des bateaux à Rechuésé, Desaix avait, malgré l'inondation, marché pour les enlever; et la vingt et unième légère, ayant traversé huit canaux et le lac Bathen avec de l'eau jusque sous les bras, avait atteint le convoi à Bénéseh, chassé les Mamelouks qui devaient le défendre, et s'en était emparé. Mourat avait fui dans le Faïoum; Desaix avait rejoint sa division à Abougirgé, avait marché sur Tarout-êl-Cherif, où il avait pris position à l'entrée du canal Jusef, pour assurer ses communications avec le Caire. Arrivé à Siouth, où les Mamelouks n'avaient osé l'attendre, il avait essayé de les joindre à Bénéadi, où ils s'étaient retirés avec leurs femmes et leurs équipages: les ayant enfin tous rassemblés dans le Faïoum, il était reparti de Siouth pour descendre à Tarout-êl-Cherif; il y avait embarqué son armée, lui avait fait remonter le canal de Jusef, malgré les obstacles inouïs qu'offraient les sinuosités de ce canal, malgré les attaques des Mamelouks, et les oppositions des habitants, étonnés de se voir obligés de servir au succès d'opérations qu'ils avaient regardées d'abord comme impossibles. Desaix arriva cependant à la hauteur de Manzoura, sur le bord du désert, où il joignit enfin Mourat: ne pouvant effectuer son embarquement sous le feu de l'ennemi, il fit virer de bord pour revenir à Minkia; les Mamelouks, encouragés par cette contremarche, harcèlent les barques; des compagnies de grenadiers les chassent et les dispersent: le débarquement s'effectue, les troupes se forment en bataillons carrés; on reprend le chemin du désert, accompagné des barques, jusque vis-à-vis de Manzoura. Mourat-bey était à deux lieues; tandis que son arrière-garde nous harcèle, il gagne les hauteurs, où on le voit se déployer avec toute la magnificence orientale. Avec des lunettes on put distinguer sa personne toute resplendissante d'or et de pierreries; il était entouré de tous les beys et kiachefs qu'il commandait. On marche droit à lui; et cette brillante cavalerie, toujours incertaine dans ses opérations, canonnée par deux de nos pièces, les seules qui eussent pu suivre, s'arrête, se replie et se laisse chasser jusqu'à Elbelamon. En la suivant, on s'était éloigné des barques; nous manquions de vivres, il fallut rétrograder pour venir chercher du biscuit: l'ennemi croit que nous fuyons; il nous attaque avec des cris qui ressemblent à des hurlements: nos canons en éloignent la masse; mais les plus déterminés viennent avec leurs sabres braver notre mousqueterie, et enlever deux hommes jusque sous nos baïonnettes; la nuit seule nous délivre de leur obstination. On regagne les barques, on se charge de biscuit, et après avoir pris quelque repos on se remet en marche. Pendant ce temps, Mourat-bey avait fait venir à son armée un inconnu qui répandait la nouvelle que les Anglais avaient détruit ce qu'il y avait de Français à Alexandrie, que les habitants du Caire avaient massacré ceux qui occupaient cette ville, enfin qu'il ne restait en Égypte que cette poignée de soldats, que l'on avait vu fuir la veille, et que l'on allait anéantir: il y eut une fête ordonnée, et dans cette fête un simulacre de combat, où les Arabes représentant les Français, avaient ordre de se laisser vaincre; la fête se termina à la manière des cannibales, c'est-à-dire qu'ils massacrèrent les deux prisonniers qu'ils avaient faits deux jours auparavant.
Desaix avait appris que Mourat était à Sediman, qu'il s'ébranlait pour le joindre et lui livrer bataille; il résolut de l'attaquer lui-même; dès que nous eûmes quitté le pays couvert et cultivé, et que sur une surface unie l'oeil put nous compter; des cris d'une joie féroce se firent entendre; mais la journée était avancée, les ennemis remirent au lendemain une victoire qu'ils croyaient assurée. La nuit se passa en fêtes dans leur camp; leurs patrouilles venaient dans les ténèbres insulter nos avant-postes en contrefaisant notre langage. Au premier rayon du jour, on se forma en bataillon quarré avec deux pelotons aux flancs; peu de temps après, on vit Mourat-bey à la tête de ses redoutables Mamelouks et huit à dix mille Arabes, couvrant vis-à-vis de nous un horizon d'une lieue d'étendue. Une vallée séparait les deux armées; il fallait la franchir pour attaquer ceux qui nous attendaient; à peine nous voient-ils engagés dans cette position désavantageuse qu'ils nous enveloppent de toutes parts, et nous chargent avec une bravoure qui tenait de la fureur: notre masse pressée rend leur nombre inutile; notre mousqueterie les foudroie, et repousse leur première attaque: ils s'arrêtent, se replient comme pour prendre du champ, et tombent tous à la fois sur un de nos pelotons; il en est écrasé; tout ce qui n'est pas tué, par un mouvement spontané se jette à terre: ce mouvement démasque l'ennemi pour notre grand quarré; il en profite et le foudroie: ce coup de feu l'arrête de nouveau, et le fait encore se replier. Ce qui reste du peloton rentre dans les rangs; on rassemble les blessés. Nous sommes de nouveau attaqués en masse, non plus avec les cris de victoire, mais avec ceux de la rage; la valeur est égale des deux côtés; ils avaient celle de l'espérance, nous avions celle de l'indignation: nos canons de fusils sont entamés de leurs coups de sabres; leurs chevaux sont précipités contre nos files, qui n'en sont point ébranlées; ces animaux reculent à la vue de nos baïonnettes; leurs maîtres les poussent tournés en arrière, dans l'espoir d'ouvrir nos rangs à force de ruades: nos gens, qui savent que leur salut est dans l'unité de leurs efforts se pressent sans désordre, attaquent sans engager; le carnage est partout, et il n'y a point de mêlée: les tentatives impuissantes des Mamelouks excitent en eux un délire de fureur; ils lancent contre nous les armes qui n'ont pu autrement nous atteindre, et, comme si ce combat dût être le dernier, nous les voyons jeter fusils, tromblons, pistolets, haches, et masses d'armes; le sol en est jonché. Ceux qui sont démontés se traînent sous les baïonnettes, et viennent chercher avec leur sabre les jambes de nos soldats; le mourant rassemble sa force, et lutte encore contre le mourant, et leur sang, qui se mêle en abreuvant la poussière, n'a pas apaisé leur animosité. Un des nôtres, renversé, avait joint un Mamelouk expirant, et l'égorgeait; un officier lui dit: «Comment, en l'état où tu es, peux-tu commettre une pareille horreur?» «Vous en parlez bien à votre aise, vous, lui dit-il, mais moi, qui n'ai plus qu'un moment à vivre, il faut bien que je jouisse un peu.
Les ennemis avaient suspendu leur attaque; ils nous avaient tué bien du monde; mais en se repliant ils n'avaient pas fui, et notre position n'était pas devenue plus avantageuse: à peine s'étaient-ils retirés, que, nous laissant à découvert, ils firent jouer une batterie de huit canons, qu'ils avaient masquée, et qui, à chaque décharge, emportait six à huit des nôtres. Il y eut un moment de consternation et de stupeur; le nombre des blessés augmentait à chaque instant. Ordonner la retraite était rendre le courage à l'ennemi et s'exposer à toute sorte de dangers; différer était accroître inutilement le mal et s'exposer à périr tous: pour marcher il fallait abandonner les blessés, et les abandonner, était les livrer à une mort assurée; circonstance affreuse dans toutes les guerres, et surtout dans la guerre atroce que nous faisions! Comment donner un ordre? Desaix, l'âme brisée, reste immobile un instant; l'intérêt général commanda; la voix de la nécessité couvrit les cris, des malheureux blessés, et l'on marcha. Nous n'avions à choisir qu'entre la victoire ou une destruction totale; cette situation extrême avait, tellement rapproché tous les intérêts, que l'armée n'était plus qu'un individu, et que pour citer les braves il faudrait nommer tous ceux qui la composaient: notre artillerie légère, commandée par le bouillant Tournerie, fit des prodiges d'adresse et de célérité; et tandis, qu'elle démonte en courant quelques canons des Mamelouks, nos grenadiers arrivent; la batterie est abandonnée; cette cavalerie à l'instant s'étonne, s'ébranle, se replie, s'éloigne, et disparaît comme une vapeur; cette masse décuple de forces s'évanouit, et nous laisse sans ennemis.
Jamais il n'y eut de bataille plus terrible, de victoire plus éclatante, de résultat moins prévu; c'était un rêve dont il ne restait qu'un souvenir de terreur: pour la représenter j'en fis deux dessins.
L'avantage réel que nous obtînmes à la bataille de Sediman fut de détacher les Arabes des Mamelouks; mais nous devons encore compter parmi nos succès la terreur qu'acheva de donner à ces derniers notre manière de combattre; malgré la disproportion du nombre, la position désavantageuse où nous nous étions trouvés, malgré les circonstances qui avaient favorisé leurs armes, et qui avaient dû faire croire à notre destruction totale, le résultat du combat n'avait été pour eux que la perte d'une illusion. Il s'ensuit que Mourat-bey n'espéra plus d'enfoncer les lignes de notre infanterie, ni de tenir contre ses attaques ou de les repousser: aussi ne nous laissa-t-il plus de moyens de le vaincre; nous fumes réduits à poursuivre un ennemi rapide et léger, qui, dans son inquiète précaution, ne nous laissait ni repos ni sécurité. Notre manière de guerroyer allait être la même que celle d'Antoine chez les Parthes: les légions romaines renversant les bataillons, sans compter de vaincus, ne trouvaient de résistance que l'espace que l'ennemi laissait devant elles; mais, épuisées de pertes journalières, fatiguées de victoires, elles tinrent à fortune de sortir du territoire d'un peuple qui, toujours vaincu et jamais subjugué, venait le lendemain d'une défaite harceler avec une audace toujours renaissante ceux à qui la veille il avait abandonné un champ de bataille toujours inutile au vainqueur.
La chaleur des jours, la fraîcheur des nuits dans cette saison, avaient affligé l'armée d'un grand nombre d'ophtalmies; cette maladie est inévitable lorsque de longues marches ou de grandes fatigues sont suivies de bivouacs dans lesquels l'humidité de l'air répercute la transpiration: ces contrastes produisent des fluxions qui attaquent ou les yeux ou les entrailles.
Desaix, pressé de percevoir le miri et de lever des chevaux dans la province dont il vient de s'emparer, laisse trois cents cinquante hommes à Faïoum, et part pour réduire les villages que Mourat-bey avait soulevés. Pendant qu'il parcourt la province, mille Mamelouks et un nombre de fellahs ou paysans viennent attaquer dans la ville ceux qui y étaient restés malades.
Le général Robin, et le chef de brigade Exuper, atteint aussi de l'ophtalmie, ainsi que ceux qu'il commandait, font des prodiges de valeur, et repoussent de rue en rue un peuple d'ennemis, après en avoir fait un massacre épouvantable. Desaix rejoint ces braves, et toute l'armée marche sur Bénésouef pour disputer à Mourat-bey le miri de cette riche province.
Arrivé à Bénésouef, Desaix, pour se procurer les moyens de se remettre en campagne, alla au Caire; il y rassembla et fit partir tout ce qu'il croyait nécessaire pour assurer ses marches, et forcer Mourat à combattre. Redoutant les délices de la capitale, je restai à Bénésouef; quelque peu pittoresque qu'il fût, j'en fis le dessin.