Vallée des Chariots.--Villages engloutis par le Sable.--Conjecturessur le Cours du Nil.
Surla rive gauche du Nil, vis-à-vis de Bénésouef, la chaîne arabique s'abaisse, s'éloigne, et forme la vallée de l'Araba ou des Chariots, terminée par le Mont-Kolsun, fameux par les grottes des deux patriarches des Cénobites, Saint Antoine et Saint Paul, les fondateurs de la secte monastique, les créateurs de ce système contemplatif, si inutile à l'humanité, et si longtemps respecté par les peuples trompés. Sur le sol qui couvre les deux grottes qu'habitèrent ces deux saints ermites, il existe encore deux monastères, de l'un desquels on aperçoit, dit-on, le Mont Sinaï au-delà de la Mer Rouge. L'embouchure de cette vallée du côté du Nil n'offre qu'une triste plaine, dont une bande étroite sur le bord du fleuve est seule cultivée: au-delà de cette bande, on aperçoit encore quelques restes de villages dévorés par le sable; ils offrent le spectacle affligeant d'une dévastation journalière, produite par l'empiètement continuel du désert sur le sol inondé.
Rien n'est triste comme de marcher sur ces villages, de fouler aux pieds leurs toits, de rencontrer les sommités de leurs minarets, de penser que là étaient des champs cultivés, qu'ici croissaient des arbres, qu'ici encore habitaient des hommes, et que tout a disparu; autour des murs, dans leurs murs, partout le silence: ces villages muets sont comme les morts dont les cadavres épouvantent.
Les anciens Égyptiens parlant de cet empiètement de sables le désignaient par l'entrée mystérieuse de Typhon dans le lit de sa belle-soeur Isis, inceste qui doit changer l'Égypte en un désert aussi affreux que les déserts qui l'avoisinent; et ce grand événement arrivera lorsque le Nil trouvera une pente plus rapide dans quelques-unes des vallées qui le bordent que dans le lit où il coule maintenant, et qu'il élève tous les jours. Cette idée qui paraît d'abord extraordinaire, devient probable si l'on considère les lieux. L'élévation du Nil, l'exhaussement de ses rives, lui ont fait un canal artificiel, qui aurait déjà laissé le Faïoum sous les eaux, si le calife Jusef n'eût pas élevé des digues sur les anciennes, et creusé un canal d'embranchement au-dessous de Bénésouef, pour rendre au fleuve une partie des eaux que le débordement verse chaque année dans ce vaste bassin. Sans les chaussées faites pour arrêter l'inondation, les grandes crues ne feraient bientôt qu'un grand lac de toute cette province: c'est ce qui faillit arriver, il y a vingt-cinq ans, par une inondation extraordinaire, dans laquelle le fleuve ayant surpassé les digues d'Hilaon, il y eut à craindre que toute la province ne restât sous les eaux, ou que le Nil ne reprît une route qu'il est presque évident qu'il a déjà tenue dans des siècles bien reculés. C'est donc pour remédier à cet inconvénient qu'on a fabriqué près d'Hilaon une digue graduée, où, dès que l'inondation est arrivée à la hauteur qui arrose cette province sans la submerger, il y a une décharge qui en partage la masse, en fait entrer la quantité nécessaire pour arroser le Faïoum, fait dériver le surplus, et la force à revenir au fleuve par d'autres canaux plus profonds. Si donc l'on osait hasarder un système, on dirait que, plus anciennement que les temps les plus antiques dont nous avons connaissance, tout le Delta n'était qu'un grand golfe dans lequel entraient les eaux de la Méditerranée; que le Nil passait à l'ouverture de la vallée qui entre dans le Faïoum; que par le fleuve sans eau il allait former le Maréotis, qui en était l'embouchure dans la mer, ainsi que le lac Madier l'était de la bouche Canopite, et que les lacs de Bérélos et de Menzaléh le sont encore des bouches Sébénitique, Mendeisienne, Tanitique, et Pélusiaque; que le lac Bahr-Belamé ou le lac sans eau sont les ruines de l'ancien cours de ce fleuve, dans lequel on trouve en pétrification d'irrévocables témoignages de débordement, de végétations, et de travaux humains, qui attestent que ce sol a été exhaussé par le cours du fleuve, et par cette perpétuelle fluctuation des sables qui marchent toujours de l'ouest à l'est; que le Nil, à une certaine époque, trouvant plus de pente au nord qu'au nord-ouest, où il coulait, s'est précipité dans le golfe que nous venons de supposer; qu'il y a formé d'abord des marais, et puis enfin le Delta. Il résulterait de là que les premiers travaux des anciens Égyptiens, tels que le lac Moeris, aujourd'hui le lac Bathen et la première digue, n'ont été faits d'abord que pour retenir une partie des eaux du débordement, pour en arroser la province d'Arsinoé, qui menaçait de devenir stérile, et que, dans un temps postérieur, le lac Moeceris ou Bathen ne recevant plus assez d'eau et ne pouvant plus arroser le Faïoum, on a été obligé de prendre le fleuve de plus haut, et de creuser le canal Jusef, qui porte sans doute le nom du calife qui aura fait cette grande opération; mais en même temps, craignant que dans les grandes inondations le Faïoum ne fût inondé sans retour, ce prince aura élevé tout d'un temps de nouvelles digues sur les anciennes telles qu'elles existent maintenant, et fait creuser les deux canaux de Bouche et de Zaoyé, pour faire rentrer dans le fleuve le superflu des eaux.
Les observations sur les nivellements et sur les travaux des Égyptiens aux diverses époques, des plans et des cartes exacts, seront peut-être quelque jour le résultat d'une possession tranquille: ils établiront des certitudes à la place des systèmes; ils feront connaître à quel degré les Égyptiens se sont de tout temps occupés du régime des eaux et combien même, dans les siècles d'ignorance, ils ont encore dans cette partie conservé d'intelligence. Après cela, si le Nil continue à appuyer sur sa droite, à grossir, comme il fait déjà, la branche de Damiette aux dépens de celle de Rosette; s'il abandonne cette dernière comme il a déjà fait de celle du fleuve sans eau, et ensuite de celle de Canope; s'il laisse enfin le lac de Bérélos pour se jeter tout entier dans celui de Menzaléh, ou former de nouvelles branches et de nouveaux lacs à la partie orientale de Péluse; si la nature enfin, toujours plus forte que tout ce qu'on peut lui opposer, a condamné le Delta à devenir un sol aride, les habitants suivront le Nil dans sa marche, et trouveront toujours sur ses rives l'abondance qu'entraînent partout ses bienfaisantes eaux.
Suite de la Description de la Haute Égypte.--Beautés de la Nature.--Conjectures sur le Lac Moeris.--Pyramide d'Hilahoun.
D'abordaprès le départ de Desaix, nous allâmes faire des reconnaissances, et une tournée pour la levée des contributions: nous visitâmes les villages qui avoisinent l'embouchure du Faïoum, à une demi lieue à l'ouest de Bénésouef; nous passâmes le canal; et, après deux heures de marche, nous arrivâmes à Davalta, beau village, c'est-à-dire beau paysage; car en Égypte, lorsque la nature est belle, elle est admirable en dépit de tout ce que les hommes y ajoutent, et n'en déplaise aux détracteurs de Savary qui se mettent en fureur contre ses riantes descriptions. Il faut cependant convenir que sans industrie la nature ici crée d'elle-même des bocages de palmiers, sous lesquels se marient l'oranger, le sycomore, l'oponcia, le bananier, l'acacia, et le grenadier; que ces arbres, formant des groupes du plus beau mélange de feuillage et de verdure; que lorsque ces bosquets sont entourés à perte de vue par les champs couverts de doura déjà mûr, de cannes à sucre prêtes à être recueillies, de champs de blés, de lin, et de trèfles, qui tapissent de velours vert les gerçures du sol à mesure que l'inondation se retire; lorsque, dans les mois de notre hiver, on a sous les yeux ce brillant tableau des richesses du printemps qui annonce déjà l'abondance de l'été; il faut bien dire avec ce voyageur que l'Égypte est le pays que la nature a le plus miraculeusement organisé, et qu'il ne lui manque que des collines ombragées d'où couleraient des ruisseaux, un gouvernement qui rendrait sa population industrieuse, et l'éloignement des Bédouins, pour en faire le plus beau et le meilleur de tous les pays.
En traversant la riche contrée que je viens de décrire, où l'oeil découvre vingt villages à la fois, nous arrivâmes à Dindyra, où nous nous arrêtâmes pour coucher. La pyramide d'Hilahoun, située à l'entrée du Faïoum, semble de là une forteresse élevée pour la commander. Serait-ce la pyramide de Mendes? Le canal de Bathen, qui y aboutit, n'est-il pas le Moeris creusé de mains d'hommes, ainsi que le croient Hérodote et Diodore? car le lac de Birket-êl-Kerun, qui est le Moeris de Strabon et de Ptolémée ne peut jamais être regardé que comme l'ouvrage de la nature. Quelque accoutumés que nous soyons aux travaux gigantesques des Égyptiens, nous ne pourrions nous persuader qu'ils eussent creusé un lac comme celui de Genève. Tout ce que les historiens et les géographes anciens ont dit du lac de Moeris est équivoque et obscur: on voit évidemment que ce qu'ils en ont écrit leur a été dicté par ces collèges de prêtres, toujours jaloux de tout ce qui regardait leur pays, et qui auront jeté d'autant plus facilement un voile mystérieux sur cette province qu'elle était écartée de la route ordinaire; et de là sont venus ce lac creusé de trois cents pieds de profondeur, cette pyramide élevée au milieu, ce fameux labyrinthe, ce palais des cent chambres, ce palais pour nourrir des crocodiles, enfin tout ce qu'il y a de plus fabuleux dans l'histoire des hommes, et tout ce qui nous reste d'incroyable dans celle de l'Égypte. Mais, à l'aspect de ce qui existe, on trouve qu'effectivement il y a un canal, qui est celui de Bathen, et qui était encore sous l'eau de l'inondation lorsqu'à plusieurs reprises nous nous en sommes approchés; que la pyramide d'Hilahoun peut être celle de Mendes, qui aurait été bâtie à l'extrémité de ce canal, qui serait le Moeris; que le lac Birket-êl-Kerun n'est qu'un dépôt d'eau qui a dû toujours exister, et dont le bassin aura été donné par le mouvement du sol, entretenu et renouvelé chaque année de l'excédent du débordement qui arrose le Faïoum; les eaux en seront devenues saumâtres à l'époque où le Nil aura cessé de couler par la vallée du fleuve sans eau. Les preuves de ce système sont les formes locales, l'existence du lit d'un fleuve prolongé jusqu'à la mer, ses dépositions et ses incrustations, la profondeur du lac, son extension, sa masse appuyée au nord à une chaîne escarpée, qui court de l'est à l'ouest, et dérive au nord-ouest pour suivre en s'abaissant jusqu'à la vallée du fleuve sans eau; enfin les lacs de natron, et, plus que tout cela, la chaîne au nord de la pyramide qui ferme l'entrée de la vallée, coupée à pic, comme presque toutes les montagnes dont le courant du Nil s'approche encore aujourd'hui, ornant aux yeux l'aspect d'un fleuve à sec et de ses destructions.
Les ruines que l'on trouve près de la ville de Faïoum sont sans doute celles d'Arsinoé: je ne les ai pas vues, non plus que celles qui sont à la pointe occidentale du lac, près du village de Kasr-Kerun; mais on m'en a fait voir le plan, et il n'offre que quelques chambres, avec un portique décoré de quelques hiéroglyphes.
La pyramide d'Hilahoun, la plus délabrée de toutes les pyramides que j'aie vues, est aussi celle qui avait été bâtie avec le moins de magnificence; sa construction est composée de masses de pierres calcaires, qui servent de noyau à un monceau de briques non cuites: cette frêle construction, ancienne peut-être que les pyramides de Memphis, existe cependant encore, tant le climat de l'Égypte est favorable aux monuments; ce qui serait dévoré par quelques uns de nos hivers résiste victorieusement ici au poids destructeur d'une masse de siècles.
Aventure arrivée à l'Auteur.
Ilest des heures malencontreuses où tous les mouvements que l'on fait sont suivis d'un danger ou d'un accident. Comme je revenais de cette tournée pour rentrer à Bénésouef, le général me charge d'aller porter un ordre à la tête de la colonne: je me mets au galop; un soldat qui marchait hors des rangs m'entend venir, se tourne à gauche comme je passais à sa droite, et par ce mouvement me présente sa baïonnette que je n'ai plus le temps d'éviter, et dont le coup me soulève de ma selle, et le contrecoup jette le soldat par terre: voilà un savant de moins, dit-il en tombant; car pour nos soldats en Égypte tout ce qui n'était point militaire était savant: quelques piastres que j'avais dans la petite poche de la doublure de mon habit m'avaient servi de bouclier; j'en fus quitte pour un habit déchiré. Arrivé à la tête de la colonne, j'y trouve l'aide de camp Rapp: nous étions bien montés, le pas de nos chevaux avait devancé l'infanterie; c'était à la tombée du jour; plus on approche du tropique et moins il y a de crépuscule, le soleil plongeant perpendiculairement sous l'horizon, l'obscurité suit immédiatement ses derniers rayons. Les Bédouins infestaient la campagne; nous apercevons quelques points dans la plaine qui était immense; Rapp me dit, nous sommes mal ici, regagnons la colonne, ou franchissons l'espace, et arrivons à Bénésouef. Je savais que le parti le plus hardi était celui que préférait mon compagnon: j'accepte le dernier; nous piquons des deux, et bravons les Bédouins, dont c'était l'heure de la chasse: la course était longue; nous doublons le mouvement; mon cheval s'échauffe, et m'emporte; la nuit arrive, elle était noire lorsque je me trouve sous les retranchements de Bénésouef. Je crois pouvoir tenir la même route que le matin; mon cheval bronche, je le relève d'un coup d'éperon; il saute un fossé qu'on avait fait dans la journée, et je me trouve de l'autre côté, le nez contre une palissade, sans pouvoir avancer ni reculer. Pendant ce temps la sentinelle avait crié, je n'avais pas entendu; elle tire, j'appelle en français; elle me demande ce que je fais là, me gronde, me renvoie; et voilà le maladroit ou le savant avec un coup de baïonnette, un coup de fusil, querellé, et ramené chez lui comme un écolier sorti sans permission de son collège.
Continuation du Voyage dans la Haute Égypte.--Anecdote.--Canal de Juseph.
Le9 Décembre, le général Desaix revint du Caire, amenant douze cents hommes de cavalerie, six pièces d'artillerie, six djermes armées et bastinguées, et deux à trois cents hommes d'infanterie; ce qui faisait sa division, forte de trois mille hommes d'infanterie, douze cents chevaux, et huit pièces d'artillerie légère: il avait ainsi tout ce qu'il fallait poursuivre, attaquer, et battre Mourat-bey, s'il voulait se laisser approcher: nous étions pleins de courage et d'espoir. J'étais peut-être le seul qui dans tout cela n'eût à acquérir ni gloire ni grade; mais je ne pouvais me défendre de m'enorgueillir de mon énergie; mon amour-propre était exalté de marcher avec une armée toute brillante de victoires, d'avoir repris mon poste à l'avant-garde de l'expédition, d'être sorti le premier de Toulon, et de marcher avec l'espoir d'arriver le premier à Syène, enfin de voir mes projets se réaliser, et de toucher au but de mon voyage: en effet ce n'était que de là que commençait la partie importante de mon expédition particulière; j'allais défricher, pour ainsi dire, un pays neuf; j'allais voir le premier, et voir sans préjugé; j'allais fouler une terre couverte de tout temps du voile du mystère, et fermée depuis deux mille ans à tout Européen. Depuis Hérodote jusqu'à nous, tous les voyageurs, sur les pas les uns des autres, ont remonté rapidement le Nil, n'osant perdre de vue leurs barques, ne s'en éloignant quelques heures que pour aller avec inquiétude à quelques cent toises visiter rapidement les objets les plus voisins; ils s'en rapportaient à des récits orientaux pour tout ce qui n'est pas sur les bords du fleuve. Encouragé par l'accueil que me faisait le général en chef, secondé par tous les officiers qui partageaient mon amour pour les arts, je ne craignais plus que de manquer de temps, de crayons, de papier, et de talent: j'étais accoutumé au bivouac, et le biscuit de munition ne m'épouvantait pas; Je ne craignais de Mourat-bey que de le voir entrer dans le désert, et nous promener de Bénésouef au Faïoum, et du Faïoum à Bénésouef.
Enfin nous partîmes de cette ville le 16 décembre au soir: le spectacle du départ était admirable; je regrettai d'être trop occupé pour en pouvoir faire un dessin: notre colonne avait une lieue d'étendue: tout respirait la joie et l'espérance. À la tombée du jour, nous fûmes attristés par la vue d'une terre en friche, et d'un village abandonné; le silence de la nuit, un sol inculte, des maisons désertes, combien de tels objets apportent d'idées mélancoliques! c'est la tyrannie qui commence cette affreuse dépopulation, qu'achèvent le désespoir et le crime. Lorsque le maître d'un village a exigé tout ce que le pays peut donner, que la misère des habitants est encore troublée par de nouvelles demandes, réduits au désespoir, ils opposent la force à la force; dès lors, en état de guerre, on leur court sus; et si, en se défendant, ils ont le malheur de tuer quelques satellites de leurs tyrans, il ne leur reste de ressource que la fuite pour sauver leur vie, et le vol pour l'alimenter; hommes, femmes, enfants, errants, rayés de la société, deviennent la terreur de leurs voisins, ne paraissent dans leurs foyers que furtivement, et, comme des oiseaux de nuit, se servent de leurs murailles comme repaires de leur brigandage, et n'y reparaissent plus que momentanément pour épouvanter ceux, qui pourraient vouloir leur succéder. C'est ainsi que ces villages, devenus l'asile du crime, n'offrent plus aux regards que friches, ruines, silence et désolation.
Nous arrivâmes à El-Beranqah à une heure de nuit; nous en partîmes dès la pointe du jour; nous vînmes déjeuner à Bébé, village considérable, qui n'a rien de particulier que de posséder le poignet de Saint George, relique très recommandable pour tout pieux chevalier: ici la chaîne arabique se rapproche si fort du Nil qu'elle ne laisse qu'un ruban vert sur sa rive.
À Miniel-Guidi, nous fumes retardés par des accidents arrivés aux trains de notre artillerie dans les passages des canaux; nous apprîmes là que les Mamelouks étaient à Fechneh. Pendant que nous attendions assis à l'ombre, on amena au général Desaix un criminel. On criait, «C'est un voleur; il a volé des fusils aux volontaires, on l'a pris sur le fait»; et nous vîmes paraître un enfant de douze ans, beau comme un ange, blessé au bras d'un large coup de sabre; il regardait sa blessure sans émotion: il se présenta d'un air naïf et confiant au général, qu'il reconnut aussitôt pour son juge. Ô puissance de la grâce naïve! pas un assistant n'avait conservé de colère. On lui demanda qui lui avait dit de voler ces fusils:Personne; qui l'avait porté à ce vol:Il ne savait, le fort; s'il avait des parents:Une mère, seulement, bien pauvre et aveugle; le général lui dit que s'il avouait qui l'avait envoyé, on ne lui ferait rien; que s'il s'obstinait à se taire, il allait être puni comme il le méritait:Je vous l'ai dit, personne ne m'a envoyé, Dieu seul m'a inspiré; puis mettant son bonnet aux pieds du général:Voilà ma tête, faites-la couper. Religion fatale, où des principes vicieux unis au dogme mettent l'homme entre l'héroïsme et la scélératesse! Pauvre petit malheureux! dit le général; qu'on le renvoie. Il vit que son arrêt était prononcé; il regarda le général, celui qui devait l'emmener, et devinant ce qu'il n'avait pu comprendre, il partit avec le sourire de la confiance; sourire qui arriva jusqu'au fond de mon coeur: je fis le mieux que je pus un dessin de cette scène. C'est par des anecdotes qu'on peut faire connaître la morale des nations; c'est par des anecdotes, plutôt que par des discussions, que l'on peut développer l'influence des religions et des lois sur les peuples.
À cette scène touchante succéda un événement étrange, de la pluie! elle nous donna pour un instant une sensation qui nous rappela l'Europe et le premier parfum du printemps au 17 Décembre. Quelques moments après on vint nous avertir que les Mamelouks nous attendaient à deux lieues de là avec une armée de paysans: dès lors allégresse; bataille pour le soir ou au plus tard pour le lendemain. À l'approche de Fechneh nous découvrîmes un détachement de Mamelouks, qui nous laissa approcher à la demi portée du canon, et disparut: on nous dit que le gros corps était à Saste-Elsayéné, à une lieue plus loin; les canons se faisaient attendre, leur marche était à chaque instant arrêtée par les canaux; et, malgré la volonté du général de joindre l'ennemi, et de l'attaquer avant même que l'ordre de bataille fût complet, nous ne pûmes arriver à Saste qu'à la nuit; et il y avait deux heures que les Mamelouks en étaient sortis. À Saste, nous sûmes qu'ils avaient appris notre marche à la moitié de la journée, dans le moment où les habitants débattaient leurs intérêts sur ce qu'ils exigeaient d'imposition extraordinaire; et dès lors ils ne pensèrent plus qu'à charger leurs chameaux, nous nommantfléau de Dieu, envoyé pour les punir de leurs fautes; et en vérité ils auraient pu employer des expressions moins pieuses.
Ils allumèrent des feux qui furent bientôt éteints. Nous partîmes le 18 à la pointe du jour; ils nous avaient précédés de deux heures, et avaient pris trois lieues d'avance sur nous; ils marchaient en s'éloignant du Nil, entre le Bar Juseph et le désert, abandonnant le pays le plus riche de l'univers. Dans cette troisième traversée, je ne trouvai point ce canal droit comme il est tracé sur toutes les cartes: un nivellement général pourrait seul faire connaître le système et le régime des arrosements, et ce qui appartient à la nature ou aux travaux des hommes dans cette partie intéressante de l'Égypte. Vers le soir, nous traversâmes à gué le canal de Juseph, qui à cet endroit paraît n'être que la partie la plus basse de la vallée, le réceptacle de l'écoulement des eaux, et point du tout l'ouvrage de l'art, qui ne se manifeste nulle part. Le secret sûr tout cela est réservé à une grande opération faite en temps de paix, qui pourra déterminer ce qu'il y aurait à faire pour recouvrer les avantages négligés ou perdus de ce mystérieux canal. Ce travail important aurait été celui du général Caffarelli, toujours si ardent pour tout ce qui pouvait contribuer au bien de tous, si la mort n'eût enlevé dans sa personne un ami tendre au général en chef, un bienfaiteur à l'Égypte entière.
Au simple examen de ces nivellements, je serais porté à croire que cette partie de l'Égypte est devenue plus basse que les bords exhaussés du Nil, et qu'après l'inondation générale le refoulement des eaux les fait se rassembler dans cette partie. J'ai vu depuis, dans la Haute Égypte, l'effet de la filtration qui s'en opère; ces eaux, n'ayant dans cette région ni vallées ni canaux pour s'écouler après l'inondation, cette grande masse pénètre l'épaisseur du sol végétable, rencontre une couche de terre glaise, et revient au fleuve par des filons lorsque son décroissement l'a mis au-dessous de la superficie de cette couche. Ne serait-ce pas à cette même opération de la nature que l'on doit les oasis?
Nous vîmes des outardes; elles étaient plus petites que celles d'Europe, ainsi que toutes les espèces d'animaux communs aux deux continents. Nous nous approchâmes du désert,qui marchait à nous; car, comme l'ont dit les anciens Égyptiens, c'est le tyran Thyphon qui envahit sans cesse l'Égypte. Les montagnes étaient encore à deux lieues, et nous touchions aux dunes, qui sont l'ourlet entre les déserts et les terres cultivées. Pendant que nous faisions halte on vint nous dire que les Mamelouks en étaient aux mains avec nos avant-gardes: on fait des nouvelles à Paris d'un quartier à l'autre, on en fait aussi dans une division de l'avant-garde au grand corps; mais comme à l'armée il n'est jamais permis de les rejeter quand elles sont possibles, celle-ci pressa notre marche: nous ne trouvâmes point l'ennemi, et vînmes coucher près du village de Benachie, dans un joli bois de palmiers.
Le 19, à la pointe du jour, nous nous mîmes en route avec le constant espoir de joindre l'ennemi; nous apprîmes qu'il avait marché toute la nuit: l'artillerie appesantissait notre marche, y mettait à chaque instant de petits obstacles; les Mamelouks n'en n'avaient point, et ils avaient encore pour eux le désert, au milieu duquel ils défiaient notre ardeur: nous tentâmes de nous y enfoncer; bientôt nos chevaux de traits furent sur les dents; nous arrivâmes par cette route à Benesech, où heureusement pour moi on fut obligé de faire halte.
Benesech, l'antique Oxyrinchus.--Tableau du Désert.--Pillage d'Elsack.
Benesechfut bâti sur les ruines de l'antique Oxyrinchus, capitale du trente-troisième nome ou province de l'Égypte; il ne reste de son ancienne existence que quelques tronçons de colonnes en pierre, des colonnes en marbre dans les mosquées, et enfin une colonne debout, avec son chapiteau et une partie de son entablement, qui annoncent que ce fragment faisait l'angle d'un portique composite. Le désir de dessiner, surtout depuis que j'en trouvais rarement l'occasion, m'avait fait prendre les devants: ce n'était pas sans quelque danger que j'étais arrivé seul une demi-heure avant la division; mais rester après eût été plus périlleux encore: je n'eus donc que le temps de parcourir à cheval et de faire une vue de ce triste pays, et de dessiner la seule colonne debout qui soit restée de son ancienne splendeur: de ce point on aperçoit un monument sorti des mains de la nature et du temps, qui, au lieu d'exciter l'admiration et la reconnaissance, porte dans l'âme un sentiment mélancolique; Oxyrinchus, autrefois capitale, entourée d'une plaine fertile, éloignée de deux lieues de la chaîne libyque, a disparu sous le sable; l'ancien Benesech, au-delà d'Oxyrinchus, a disparu aussi sous le sable; la nouvelle ville est obligée de fuir ce fléau en lui abandonnant chaque jour quelques habitations, et finira par aller se retrancher au-delà du canal Juseph, au bord duquel il vient encore la menacer. Ce beau canal semble vous offrir ses rives fleuries pour consoler vos yeux des horreurs du désert; du désert! nom terrible à qui l'a vu une fois, horizon sans bornes, dont l'espace vous oppresse, dont la surface ne vous présente si elle est unie qu'une tâche pénible à parcourir, où la colline ne vous cache ou ne vous découvre que la décrépitude et la décomposition, où le silence de la non-existence règne seul sur l'immensité. C'est pour cela sans doute que les Turcs vont y placer leurs tombeaux: des tombeaux dans le désert, c'est la mort et le néant.
Fatigué de dessiner, je me livrais, me croyant seul, à toute la mélancolie que m'inspirait ce tableau, lorsque j'aperçus Desaix dans la même attitude que moi, pénétré des mêmes sensations:
«Mon ami», me dit-il, «ceci n'est-il point une erreur de la nature? rien n'y reçoit la vie; tout semble être là pour attrister ou épouvanter; il semble que la Providence, après avoir pourvu abondamment les trois parties du monde, a manqué tout à coup d'un élément lorsqu'elle voulut fabriquer celle-ci, et que, ne sachant plus comment faire, elle l'abandonna sans l'achever.»--N'est-ce pas bien plutôt, lui dis-je, la décrépitude de la partie du monde la plus anciennement habitée? ne serait-ce pas l'abus qu'en auraient fait les hommes qui l'a réduite en cet état? Dans ce désert il y a des vallées, des bois pétrifiés; il y a donc eu des rivières, des forêts; ces dernières auront été détruites; dès lors plus de rosée, plus de brouillards, plus de pluie, plus de rivière, plus de vie, plus rien.»
Nous trouvâmes dans les mosquées de Benesech une quantité de colonnes de différents marbres, qui sont sans doute les dépouilles de l'antique Oxyrinchus, mais qui n'avaient point appartenu au temps des Égyptiens.
Nous nous remîmes en chemin en suivant le canal, qui dans cette partie ressemble à la Marne: après une lieue, nous vîmes une explosion considérable dont nous n'entendîmes pas le bruit; nous pensâmes que c'était un signal; ce ne fut que le surlendemain que nous sûmes que c'était une partie de la poudre des Mamelouks qui avait pris feu: un quart d'heure après nous nous saisîmes d'un convoi de huit cents moutons, que je crois bien qu'on fit semblant de croire leur appartenir; enfin il consola notre troupe des fatigues de cette grande journée. Nous arrivâmes à Elsack trop tard pour pouvoir sauver ce village du pillage; en un quart d'heure il ne resta rien dans les maisons, rien dans l'exactitude du mot; les habitants arabes s'étaient sauvés dans les champs: on leur dit de revenir; ils nous répondirent froidement: Qu'irions-nous chercher chez nous; ces champs déserts ne sont-ils pas pour nous comme nos maisons? Nous n'avions rien à répondre à cette phrase laconique.
Suite du Voyage dans la Haute Égypte.--Mynyeh.
Lelendemain 20 n'offrit rien de très intéressant. Nous trouvâmes le lac Bathen tortueux comme le lac Juseph: le nivellement du sol de l'Égypte nous en donnera quelque jour la coupe, et nous éclaircira l'histoire ténébreuse de ses irrigations tant anciennes que modernes; avant cette opération tous les raisonnements seraient téméraires, et les assertions illusoires. Nous vînmes coucher à Tata, grand village, habité par les Coptes, et un chef arabe, qui avait rejoint Mourat-bey, laissant à notre disposition une belle maison, et des matelas sur lesquels nous passâmes une nuit délicieuse: nous pouvions si rarement dormir avec quelque commodité!
Le lendemain, 21 Décembre, nous traversâmes des champs de pois et de fèves déjà en grains, et d'orge en fleur.
À midi, nous arrivâmes à Mynyeh, grande et jolie ville, où il y avait autrefois un temple à Anubis. Je n'y trouvai point de ruines, mais de belles colonnes de granit dans la grande mosquée, colonnes bien fuselées, avec un astragale très fin: faisaient-elles partie du temple d'Anubis? je ne sais; mais elles étaient sûrement d'un temps postérieur à celles des temples de la haute antiquité égyptienne que j'ai vus dans la suite de mon voyage.
Les Mamelouks étaient partis de la ville de Mynyeh, et avaient manqué d'être surpris par notre cavalerie qui y arriva quelques heures après; ils avaient été obligés d'abandonner cinq bâtiments armés de dix pièces de canon, et d'un mortier à bombe; ils en avaient enterré deux autres: plusieurs déserteurs grecs qui les montaient vinrent nous joindre.
Mynyeh était la plus jolie petite ville que nous eussions encore vue; d'assez belles rues, de bonnes maisons, fort bien situées, et le Nil coulant dans un large et riant bassin. J'en fis un dessin.
De Mynyeh à Come-êl-Caser, où nous couchâmes, la campagne est plus abondante et plus riche que toutes celles que nous avions parcourues, et les villages si nombreux et si rapprochés, qu'au milieu de la plaine j'en comptai vingt-quatre autour de moi; ils n'étaient point attristés par des monticules de décombres, mais tellement plantés d'arbres touffus, que l'on croyait voir les tableaux que les voyageurs nous ont transmis des habitations des îles de la Mer Pacifique.
Achmounin.--Portique d'Hermopolis.
Lelendemain, à onze heures, nous nous trouvâmes entre Antinoë et Hermopolis. Je n'étais pas très curieux de visiter Antinoë; j'avais vu des monuments du siècle d'Adrien, et ce qu'il avait bâti en Égypte ne pouvait rien avoir de piquant ni de nouveau pour moi, mais je brûlais d'aller à Hermopolis, où je savais qu'il y avait un portique célèbre; aussi quelle fut ma satisfaction lorsque Desaix me dit: Nous allons prendre trois cents hommes de cavalerie, et nous courrons à Achmounin, pendant que l'infanterie se rendra à Melaui.
En approchant de l'éminence sur laquelle est bâti le portique, je le vis se dessiner sur l'horizon, et déployer des formes gigantesques: nous traversâmes le canal d'Abou-Assi, et bientôt après, à travers des montagnes de débris, nous atteignîmes à ce beau monument, reste de la plus haute antiquité.
Je soupirais de bonheur: c'était, pour ainsi dire, le premier produit de toutes les avances que j'avais faites; c'était le premier fruit de mes travaux; en exceptant les pyramides, c'était le premier monument qui fût pour moi un type de l'antique architecture égyptienne, les premières pierres qui eussent conservé leur première destination, qui, sans mélange et altération m'attendissent là depuis quatre mille ans pour me donner une idée immense des arts et de leur perfection dans cette contrée. Un paysan qu'on sortirait des chaumières de son hameau, et que l'on mettrait tout d'abord devant un pareil édifice, croirait qu'il y a un grand intervalle entre lui et les êtres qui l'ont construit: sans avoir aucune idée de l'architecture, il dirait: Ceci est la maison d'un Dieu; un homme n'oserait l'habiter. Sont-ce les Égyptiens qui ont inventé et perfectionné un si grand et si bel art? c'est pourquoi il est difficile de prononcer: mais ce dont je ne pus douter dès le premier instant que j'aperçus cet édifice, c'est que les Grecs n'avaient rien inventé et rien fait d'un plus grand caractère. La première idée qui vint troubler ma jouissance, c'est que j'allais quitter ce grand objet, c'est que mes moments étaient comptés, et que le dessin que j'allais faire ne pourrait rendre la sensation que j'éprouvais: il fallait du temps et un grand talent; je manquais de l'un et de l'autre; mais si je n'osais mettre la main à l'oeuvre, je n'osais m'éloigner sans emporter avec moi un dessin quelconque, et je ne me mis à l'ouvrage qu'en désirant bien sincèrement qu'un autre plus heureux que moi pût faire un jour ce que j'allais ébaucher.
Si quelquefois le dessin donne un grand aspect aux petites choses, il rapetisse toujours les grandes; les chapiteaux, qui paraissent pesants, les bases ramincies, qui sont bizarres dans le dessin, ont par leur masse quelque chose d'imposant qui arrête la critique: ici on n'ose adopter ni rejeter; mais ce qu'il faut admirer, c'est la beauté des lignes principales, la perfection de l'appareil, l'emploi des ornements, qui font richesse de près, sans nuire à la simplicité qui produit le grand. Le nombre immense des hiéroglyphes qui couvrent toutes les parties de cet édifice, non seulement n'ont point de relief, mais ne coupent aucune ligne, disparaissent à vingt pas, et laissent à l'architecture toute sa gravité. La gravure, plus que la description, donnera une idée précise de ce qui est conservé de cet édifice; l'explication de l'estampe et le plan achèveront de donner toutes les dimensions que j'ai pu m'en procurer.
Parmi les monticules, à deux cents toises du portique, on voit à demi enfouis d'énormes quartiers de pierres, et des substructions, qui paraissent être celles d'un édifice auquel appartenaient des colonnes de granit, enfouies, et qu'à peine on distingue à la superficie du sol: plus loin, toujours sur les décombres de la grande Hermopolis, est bâtie une mosquée, où il y a nombre de colonnes de marbre Cipolin, de médiocre grandeur, et toutes retouchées par les Arabes; ensuite vient le gros village d'Achmounin, peuplé d'environ cinq mille habitants, pour lesquels nous fûmes une curiosité aussi étrange que leur temple l'avait été pour nous.
Nous vînmes coucher à Melaui, à une demi lieue de chemin d'Achmounin. Mais j'entends le lecteur me dire: Quoi! Vous quittez déjà Hermopolis, après m'avoir fatigué de longues descriptions de monuments, et vous passez rapidement quand vous pourriez m'intéresser; qui vous presse? qui vous inquiète? n'êtes-vous pas avec un général instruit qui aime les arts? n'avez-vous pas trois cents hommes avec vous? Tout cela est vrai; mais telles sont les circonstances d'un voyage, et tel est le sort du voyageur: le général, très bien intentionné, mais dont la curiosité est bientôt satisfaite, dit au dessinateur: Il y a dix heures que trois cents hommes sont à cheval, il faut que je les loge, il faut qu'ils fassent la soupe avant de se coucher. Le dessinateur entend cela d'autant mieux qu'il est aussi bien las, qu'il a peut-être bien faim, qu'il bivouaque chaque nuit, qu'il est douze à seize heures par jour à cheval, que le désert a déchiré ses paupières, et que ses yeux brûlants et douloureux ne voient plus qu'à travers d'un voile de sang.
Continuation de la Description de la Haute Égypte--Melaui.--Bénéadi. Siouth.--Tombeaux de Licopolis.
Melauiest plus grande et encore plus jolie que Mynyeh; les rues en sont droites, son bazar fort bien bâti; et il y a une spacieuse maison de Mamelouks qui serait facile à fortifier.
Nous étions rentrés tard; j'avais perdu du temps à parcourir la ville et à aller chercher mon quartier: j'étais logé hors les murs, et devant une jolie maison qui paraissait assez commode: le propriétaire, aisé, était assis devant la porte; il me fit voir qu'il avait fait coucher le général Belliard dans une chambre, et que j'y trouverais place aussi; il y avait quelque temps que je couchais dehors; je fus tenté. À peine endormi, je suis réveillé par une agitation que je prends pour une fièvre inflammatoire, aux prises avec la douleur et le sommeil, chaque minute, passant de l'effroi d'une maladie grave à l'affaissement de la lassitude; prêt à m'évanouir, j'entends mon compagnon qui me dit, à moitié endormi, Je suis bien mal; je lui réponds, Je n'en puis plus: ce dialogue nous réveille tout à fait; nous nous levons, nous sortons de la chambre, et, à la clarté de la lune, nous nous trouvons rouges, enflés, méconnaissables; nous ne savions que penser de notre état, lorsque, bien éveillés, nous nous apercevons que nous sommes devenus la proie de toutes sortes d'animaux immondes.
Les maisons de la Haute Égypte sont de vastes colombiers dans lesquels le propriétaire se réserve une seule chambre; il y loge avec ce qu'il a de poules, de poulets, et tout ce que ses animaux et lui produisent d'insectes dévorants: la recherche de ses insectes l'occupe la journée; la dureté de sa peau brave, la nuit, leur morsure; aussi notre hôte, qui de bonne foi avait cru faire merveille, ne concevait rien à notre fuite. Nous nous débarrassâmes comme nous pûmes des plus affamés de nos convives, en nous promettant bien de ne jamais accepter pareille hospitalité.
Le 23, nous continuâmes de suivre les Mamelouks: ils étaient toujours à quatre lieues de distance; nous ne pouvions rien gagner sur eux: ils dévastaient autant qu'ils pouvaient le pays qu'ils laissaient entre nous. Vers le soir nous vîmes arriver une députation avec des drapeaux en signe d'alliance; c'étaient des Chrétiens auxquels ils avaient demandé une contribution de cent chameaux; et, ces malheureux n'ayant pu les leur donner, ils avaient tué soixante des leurs; un tel procédé ayant irrité les Chrétiens, ils avaient de leur côté tué huit Mamelouks, dont ils nous proposaient de nous apporter les têtes: ils parlaient tous à la fois, répétaient cent fois les mêmes expressions; mais heureusement pour nos oreilles l'audience se donnait dans un champ de luzerne, ce qui offrit un rafraîchissement à la députation, qui se mit à manger de l'herbe comme d'un mets délicieux dont on craint de perdre l'occasion de se rassasier. Sans descendre de cheval, je me mis aussi à dessiner un député comme il venait d'interrompre sa harangue.
Nous vînmes coucher à Elgansanier, où nous fûmes assez bien logés dans un tombeau de santon.
Le 24, nous marchions sur Mont-Falut, lorsqu'on vint nous dire que les Mamelouks étaient à Bénéadi, où nous courûmes les chercher. Électrisé par tout ce qui m'entourait, le coeur me battait de joie toutes les fois qu'il était question de Mamelouks, sans réfléchir que j'étais là sans animosité ni rancune contre eux; que, puisqu'ils n'avaient jamais dégradé les antiquités, je n'avais rien à leur reprocher; que, si la terre que nous foulions leur était mal acquise, ce n'était pas à nous à le trouver mauvais; et qu'au moins plusieurs siècles de possession établissaient leurs droits: mais les apprêts d'une bataille présentent tant de mouvements, forment l'ensemble d'un si grand tableau, les résultats en sont d'une telle importance pour ceux qui s'y engagent, qu'ils laissent peu de place aux réflexions morales; il n'est plus alors question que de succès: c'est un jeu d'un si grand intérêt, qu'on veut gagner quand on joue.
Nous arrivâmes à Bénéadi, et notre espérance fut encore déçue cette fois: nous n'y trouvâmes que des Arabes, que notre cavalerie chassa dans le désert. Bénéadi est un riche village d'une demi lieue de long, avantageusement situé pour le commerce des caravanes de Darfour; possédant un territoire abondant, sa population a toujours été assez nombreuse pour se trouver en mesure de composer avec les Mamelouks, et ne pas se laisser rançonner par eux. Il nous parut qu'il fallait temporiser aussi pour le moment, d'autant que les avances amicales qu'on nous y faisait avaient je ne sais quoi qui ressemblait à des conditions: nous jugeâmes qu'il fallait dissimuler l'insolence de ces procédés sous les dehors de la cordialité. Entourés d'arabes dont ils ne craignent rien, aux besoins desquels ils fournissent, et dont ils peuvent par conséquent disposer, les habitants de Bénéadi ont une influence dans la province qui les rendait embarrassants pour un gouvernement quelconque; ils vinrent au-devant de nous, ils nous reconduisirent au-delà de leur territoire, sans que nous fussions tentés ni les uns ni les autres de passer la nuit ensemble. Nous vînmes coucher à Benisanet.
Le 25, avant d'arriver à Siouth, nous trouvâmes un grand pont, une écluse, et une levée pour retenir les eaux du Nil après l'inondation; ces travaux arabes, faits sans doute d'après les errements antiques, sont aussi utiles que bien entendus; en tout il me paraissait que la distribution des eaux dans la Haute Égypte était faite avec plus d'intelligence que dans la basse, et par des moyens plus simples.
Siouth est une grande ville bien peuplée, sur l'emplacement, suivant toute apparence, de Licopolis ou la ville du Loup. Pourquoi la ville du Loup dans un pays où il n'y a pas de loups, puisque c'est un animal du nord? était-ce un culte emprunté des Grecs? et les Latins, qui nous ont transmis cette dénomination dans des siècles où l'on s'occupait peu de l'histoire naturelle, n'ont-ils fait aucune différence entre le chacal et le loup? On ne trouve point d'antiquités dans la ville; mais la chaîne libyque, au pied de laquelle elle est bâtie, offre une si grande quantité de tombeaux, qu'il n'est pas possible de douter qu'elle n'occupe le territoire d'une ancienne grande ville. Nous étions arrivés à une heure après-midi; il y eut des vivres à prendre pour l'armée, des malades à envoyer à l'ambulance, des barques et des provisions, que les Mamelouks n'avaient pu emmener, dont il fallait prendre possession: on résolut de coucher. Je commençai par faire un dessin de la Siouth moderne, à une demi lieue de la chaîne libyque.
Je courus bien vite la visiter; j'étais si envieux de toucher à une montagne égyptienne! J'en voyais deux chaînes depuis le Caire sans avoir pu risquer de gravir aucune d'elles: je trouvai celle-ci telle que je l'avais pressentie, une ruine de la nature, formée de couches horizontales, et régulières de pierres calcaires, plus ou moins tendres, plus ou moins blanches, entrecoupées de gros cailloux mamelonnés et concentriques, qui semblent être les noyaux ou les ossements de cette longue chaîne, soutenir son existence, et en suspendre la destruction totale: cette dissolution s'opère journellement par l'impression de l'air salin qui pénètre chaque partie de la surface de la pierre calcaire, la décompose, et la fait, pour ainsi dire, couler en ruisseaux de sables, qui s'amoncellent d'abord auprès du rocher, puis sont roulés par les vents, et de proche en proche, changent les villages et les champs fertiles en de tristes déserts. Les rochers sont à près d'un quart de lieue de Siouth; dans cet espace est une jolie maison du kiachef qui gérait pour Soliman bey. Les rochers sont creusés par d'innombrables tombeaux, plus ou moins grands, décorés avec plus ou moins de magnificence; cette magnificence ne peut laisser aucun doute sur l'antique proximité d'une grande ville: je dessinai un des principaux de ces monuments, et le plan intérieur. Tous les parvis intérieurs de ces grottes sont couverts d'hiéroglyphes; il faudrait des mois pour les lire, si on en savait la langue; il faudrait des années pour les copier: ce que j'ai pu voir avec le peu de jour qui entre par la première porte, c'est que tout ce que les Grecs ont employé d'ornements, dans leur architecture, tous les méandres, les enroulements, et ce qu'on appelle vulgairement les Grecques, est ici exécuté avec un goût, une délicatesse exquise. Si une telle excavation est une seule et même opération, comme la régularité de son plan semblerait l'indiquer, c'était une grande entreprise que la fabrication d'un tombeau: mais il est à croire qu'il servait à perpétuité à toute une famille, à une race entière; qu'on y venait rendre quelque culte aux morts: car, si l'on n'eût jamais pensé à rentrer dans ces monuments, à quoi eussent servi ces décorations si recherchées, ces inscriptions qu'on n'aurait jamais lues, ce faste ruineux, secret, et perdu? À diverses époques ou fêtes de l'année, chaque fois qu'on y ajoutait quelques nouvelles sépultures, il s'y célébrait sans doute quelquesfonctionsfunèbres où la magnificence des cérémonies était jointe à la splendeur du lieu; ce qui est d'autant plus probable que les richesses des décorations de l'intérieur sont d'un contraste frappant avec la simplicité de l'extérieur, qui est la roche toute brute, ainsi qu'on peut le remarquer dans la vue que j'en ai faite. J'en trouvai une avec un simple salon, qui servait à une innombrable quantité de sépultures prises en ordre dans les roches; elle avait été toute fouillée pour en ravir des momies: j'y en trouvai encore quelques fragments, comme du linge, des mains, des têtes, des os épais. Outre ces principales grottes, il y en a une telle quantité de petites, que la montagne entière est devenue un corps caverneux et sonore. Plus loin, au sud, on trouve les restes de grandes carrières, dont les cavités sont soutenues par des pilastres: une partie de ces carrières a été habitée par de pieux solitaires; à travers les rochers, dans ces vastes retraites, ils joignaient à l'austère aspect du désert, celui d'un fleuve qui dans son cours majestueux répandait l'abondance sur ses rives. C'était l'emblème de leur vie; avant leur retraite, troubles, richesses, agitations; et depuis, calme et jouissances contemplatives: la nature muette imitait le silence auquel ils s'étaient condamnés; la splendeur constante et auguste du ciel d'Égypte commande avec sévérité une éternelle admiration; le réveil du jour n'est point réjoui par les cris de joie, les bondissements des animaux; le chant d'aucun oiseau ne célèbre le retour du soleil; l'alouette, qui égaie, anime nos guérets, dans ces climats brûlants, crie, appelle, mais ne chante jamais ni ses amours ni son bonheur; la nature, grave et superbe semble n'inspirer que le sentiment profond d'une humble reconnaissance: enfin la grotte du cénobite semble avoir été placée ici par l'ordre et le choix de Dieu même; tout ce qui devrait animer la nature partage avec lui sa triste et stupéfaite méditation sur cette Providence, distributrice éternelle d'éternels bienfaits.
De petites niches, des revêtissements en stuc, et quelques peintures en rouge, représentant des croix, des inscriptions, que je crus être en langue Copte, sont les témoignages et les seuls restes de l'habitation de ces austères cénobites dans ces austères cellules. Dans la saison où nous les vîmes, rien n'était comparable à la verdure de toutes les teintes qui tapissaient les rives du Nil aussi loin que la vue pouvait s'étendre: entraîné par la curiosité, j'avais tant fait de chemin que je ne pouvais plus me rendre au quartier.
La sortie d'une grande ville est toujours embarrassante pour une armée. Le lendemain nous nous mîmes en marche avant le jour: tous nos guides s'étaient attachés à la même division; et, laissant errer la nôtre à l'aventure, nous passâmes une partie de la matinée à nous chercher avec inquiétude, et à nous rassembler avec peine. Nous suivions toutes les sinuosités du canal d'Abou-Assi, qui est le dernier de la Haute Égypte, et aussi considérable que pourrait l'être un bras du Nil; il partage avec ce fleuve le diamètre de la vallée, qui dans cette journée ne me parut pas avoir plus d'une lieue, mais cultivée avec plus de soin et d'intelligence que tout ce que nous avions vu jusqu'alors; on y a tracé des chemins qui nous firent voir qu'avec très peu de frais on en ferait d'excellents et d'éternels dans un climat où il ne pleut ni ne gèle. À toutes les demi lieues nous trouvions des citernes, avec un petit monument hospitalier pour donner à boire au passant et à son cheval: je dessinai un des plus considérables de ces petits établissements philanthropiques, aussi agréables qu'utiles, qui caractérisent la charité arabe. Vers le milieu de la journée, nous nous rapprochâmes du désert, où je trouvai trois objets nouveaux: le palmier doum, qui ressemble par la feuille au palmier raquette, que nous connaissons, et qui n'a pas, comme le dattier, une seule tige, mais de huit jusqu'à quinze; son fruit ligneux est attaché par groupe à l'extrémité des branches principales, d'où partent les touffes qui forment le feuillage de l'arbre; il est de forme triangulaire et de la grosseur d'un oeuf; sa première enveloppe est spongieuse, et se mange comme le caroube; sa saveur est mielleuse, et approche du goût du pain d'épice; sous cette enveloppe est une écorce dure, filandreuse comme celle du coco, à qui il ressemble plus qu'à tout autre fruit; mais il manque absolument de cette partie ligneuse et fine; sa partie gélatineuse est sans saveur: elle devient d'une grande dureté; on en fait des grains de chapelets qui prennent la teinture et le poli.
Je vis aussi un petit oiseau charmant, qu'à sa forme et ses habitudes je dois ranger dans la classe desgobe-mouches; il prenait à chaque instant de ces insectes, avec une adresse admirable: grâce à l'apathie des Turcs, tous les oiseaux chez eux sont familiers; les Turcs n'aiment rien, mais ne dérangent rien: la couleur de l'oiseau dont il s'agit est verte, claire, et brillante; la tête dorée, ainsi que le dessus des ailes; son bec long, noir, et pointu; et il a à la queue, une plume d'un demi pouce plus longue que les autres: sa grosseur est celle d'une petite mésange.
Un peu plus loin, je vis dans le désert des hirondelles d'un gris clair comme le sable sur lequel elles volent; celles-ci n'émigrent pas, ou vont dans des climats analogues, car nous n'en voyons jamais en Europe de cette couleur: elles sont de l'espèce des cul-blancs.
Après treize heures de marche, nous vînmes coucher à Gamerissiem, malheureusement pour ce village; car les cris des femmes nous firent bientôt comprendre que nos soldats, profitant des ombres de la nuit, malgré leur lassitude, prodiguaient leurs forces superflues, et, sous le prétexte de chercher des provisions, arrachaient en effet ce dont ils n'avaient pas besoin: volés, déshonorés, poussés à bout, les habitants tombèrent sur les patrouilles qu'on envoyait pour les défendre, et les patrouilles, attaquées par les habitants furieux, les tuèrent, faute de s'entendre et de pouvoir s'expliquer... Ô guerre, que tu es brillante dans l'histoire! mais vue de près, que tu deviens hideuse, lorsqu'elle ne cache plus l'horreur de tes détails!
Le 27, nous suivîmes le désert, qui était bordé par une suite de villages. Malgré le froid que nous éprouvions la nuit, la chaleur du jour et les productions de la terre nous avertissaient que nous approchions du tropique; l'orge était mûre; le blé en grain, et les melon, plantés en plein champ, étaient déjà en fleurs. Nous vînmes bivouaquer dans un bois près de Narcette.