Chapter 7

Le Couvent Blanc.--Ptolémaïs.

Le28, nous traversâmes un désert, et vînmes aboutir à un couvent Copte, auquel les Mamelouks avaient mis le feu la veille, et qui brûlait encore; ce qui m'empêcha d'y entrer: mais on en connaîtra les détails par ceux que je vais donner du couvent Blanc, qui lui ressemble, et qui n'est éloigné de l'autre que de vingt minutes de marche, situé de même sous la montagne, et de même au bord du désert; on appelle le premier le couvent Rouge, parce qu'il est bâti en brique; l'autre le couvent Blanc, parce qu'il est en pierres de taille de cette couleur: ce dernier avait été brûlé aussi la veille; mais les moines, en s'enfuyant, avaient laissé la porte ouverte, et quelques serviteurs pour sauver les débris.

On attribue l'érection de cet édifice à Ste.-Hélène; ce qui est probable à en juger par le plan. Il y avait sans doute un couvent près de ce temple; quelques arrachements de mur et des blocs de granit attestent son ancienne existence. À l'aspect de ces monuments on doit penser que si c'est Ste.-Hélène qui les a fait construire, l'empereur Constantin secondait son zèle et mettait de fortes sommes à sa disposition; le couvent n'étant point, comme l'église, construit de manière à pouvoir se clore et se défendre aura sans doute été brûlé ou détruit dans quelques circonstances pareilles à celle dont nous venions d'être les témoins: la construction de cette église est telle encore qu'avec un mâchicoulis sur les portes et quelques pièces de canon sur les murailles on s'y défendrait très bien contre les Arabes, et même contre les Mamelouks; mais, sans armes, ces pauvres moines n'avaient pu opposer que la patience, la résignation, leur sainteté, et surtout leur misère, qui dans toute autre occasion les auraient sauvés; dans celle-ci, les Mamelouks s'étaient vengés sur des Catholiques des maux qu'ils éprouvaient des Catholiques: comme s'ils pouvaient réparer par un aussi injuste moyen les malheurs dont nous étions la cause! Nous aperçûmes dans les ruines produites par cette catastrophe le charbon qui résultait de l'incendie de la boiserie du choeur; et les insatiables besoins de l'insatiable guerre nous firent encore enlever ces débris de la misère, et ces restes de la dévastation dont nous étions la cause.

Depuis l'ancienne destruction du couvent, les moines se sont logés dans la galerie latérale de l'église, si l'on peut appeler des logements les petites huttes qu'ils se sont fabriquées sous ces portiques fastueux; c'est la misère dans le palais de l'orgueil.

Les pères avaient fui; nous ne trouvâmes que les frères, couverts de haillons, et à peine revenus de l'agonie qu'ils avaient éprouvée la veille. Pour avoir une idée de la vie, du caractère, et des moyens de subsistance de ces moines, il faut lire ce qu'en a écrit le général Andréossi dans l'excellent mémoire qu'il a donné sur les lacs de Natron, et les couvents d'El-Baramous, de Saint Ephrem, et de Saint-Macaire; cet exact et judicieux observateur y a décrit les besoins de ces moines, leur état de guerre continuelle avec les Arabes, les malheurs de leur existence, les causes morales qui les leur font supporter et perpétuent ces établissements.

Pendant qu'on faisait halte, j'en fis, aussi rapidement qu'il me fut possible, deux vues. L'une est dessinée du couvent Rouge au couvent Blanc, qui indique l'espace qu'il y a entre eux, et la situation de ces deux monastères appuyés contre le désert, et ayant la vue d'une riche campagne arrosée par le canal d'Abou-Assi: l'autre donne l'idée de l'architecture de ces édifices du quatrième siècle, par conséquent postérieurs de vingt siècles aux grands monuments égyptiens, et dont la gravité du style, la corniche et les portes rappellent absolument le genre de cette première architecture; le plan fait voir de belles lignes, excepté dans la partie du choeur, où l'on reconnaît la décadence du bon goût. Nous allâmes bivouaquer à Bonnasse-Boura.

Le 29, nous revînmes sur le Nil, et nous traversâmes le champ de bataille où, dans la dernière guerre des Turcs avec les Mamelouks, Assan-pacha fut battu par Mourat-bey, et où ce dernier, avec cinq mille Mamelouks, renversa et mit en fuite dix-huit mille Turcs et trois mille Mamelouks. Malem-Jacob, le Copte, qui, nous accompagnait comme intendant des finances, spectateur et acteur de cette bataille, nous en expliqua les détails; il nous démontrait avec quelle supériorité de talent Mourat avait pris ses avantages et en avait profité; ce même Mourat-bey devait rugir de colère d'être obligé de repasser sur le même sol fuyant devant quinze cents hommes d'infanterie. Comme nous raisonnions sur les vicissitudes de la fortune, entraînés par l'intérêt de la conversation, nous avions très imprudemment, comme il nous arrivait tous les jours, devancé l'armée d'une demi lieue. Je disais en plaisantant à Desaix qu'il serait très ridicule de trouver dans l'histoire qu'on lui eût coupé le cou dans une rencontre de cinq à six mamelouks, et que pour mon compte je serais désolé de laisser ma tête derrière quelques buissons, où elle serait oubliée: en ce moment nous dépassions Minchie; l'adjudant Clément vint dire au générai qu'il y avait des Mamelouks dans le village: en effet il en parut deux, puis six, puis dix, puis quatre autres, puis deux autres, puis des équipages; ils allèrent se mettre à une portée de fusil, et nous observaient: rétrograder eût été se faire enlever: le pays était couvert: Desaix prit le parti de faire bonne contenance, de paraître prendre des dispositions; il avait quatre fusiliers, qu'il plaçait alternativement sur tous les points, afin de les multiplier par leurs mouvements: nous mîmes quelques fossés entre les Mamelouks et nous; nous gagnâmes du temps; notre avant-garde parut enfin, et ils se retirèrent. On vint nous dire que Mourat nous attendait devant Girgé; nous entendîmes de grands cris, nous vîmes s'élever des nuages de poussière; Desaix crut avoir obtenu la bataille après laquelle nous courions depuis quatorze jours: je fus envoyé pour faire avancer la colonne d'infanterie; j'aperçus, en passant au galop, un revêtissement antique sur le bord du Nil, et des rampes à gradins descendant dans deux bassins: étaient-ce les ruines de Ptolémaïs?.... On tira un coup de canon pour faire rejoindre la cavalerie qui avait couché à une lieue de nous; après une demi-heure, nous nous trouvâmes en état de défense ou d'attaque: nous marchâmes en bataille sur le rassemblement, qui se dissipa; les Mamelouks eux-mêmes disparurent; et nous arrivâmes à Girgé sans avoir joint les ennemis.

Assis près de son bureau, la carte devant lui, l'impitoyable lecteur dit au pauvre voyageur, harassé, poursuivi, affamé, en butte à toutes les misères de la guerre: Il me faut ici Aphroditopolis, Crocodilopolis, Ptolémaïs; qu'avez-vous fait de ces villes? qu'êtes-vous allé faire là, si vous ne pouvez m'en rendre compte? n'avez-vous pas un cheval pour vous porter, une armée pour vous protéger, un interprète pour questionner? n'avez-vous pas pensé que je vous honorerais de ma confiance?--À la bonne heure; mais veuillez bien, lecteur, songer que nous sommes entourés d'Arabes, de Mamelouks, et que très probablement ils m'auraient enlevé, pillé, tué, si je m'étais avisé d'aller à cent pas de la colonne vous chercher quelques briques d'Aphroditopolis.

Ce quai revêtu, que j'ai vu en passant au galop à Minchie, c'était Ptolémaïs; il n'en reste rien autre chose.

Encore un peu de patience, et nous irons ensemble fouler un sol tout neuf pour les recherches, voir ce qu'Hérodote même n'a décrit que sur des récits mensongers, ce que les voyageurs modernes n'ont pu dessiner et mesurer qu'avec toute sorte d'anxiété, sans oser perdre le Nil et leur barque de vue: en effet ces malheureux voyageurs, rançonnés tour à tour et sous toutes sortes de prétextes par les reis, par leur interprète, par tous les cheikhs, kiachefs et pachas, abandonnés des leurs, volés des autres, suspects comme sorciers, tourmentés pour les trésors qu'ils devaient avoir trouvés ou pour ceux qu'ils allaient chercher, obligés en dessinant d'avoir un oeil sur tous ceux qui les environnaient, et qui étaient toujours près de se soulever, et d'attenter à l'ouvrage, s'ils n'allaient pas jusqu'à attenter à la personne; ces voyageurs, dis-je, ne sont pas si coupables de ne pas transmettre tous les détails que l'on pourrait désirer sur ce pays si curieux, mais si dangereux à observer.

Grâce à la courageuse obstination du brave Mourat-bey qui voudra tenter le sort de la guerre, nous irons encore à sa poursuite, et nous entrerons enfin dans, la terre promise.

Girgé.--Notices sur le Darfour, et Tombout.

Girgé, où nous arrivâmes à deux heures après-midi, est la capitale de la Haute Égypte: c'est une ville moderne qui n'a rien de remarquable; elle est aussi grande que Mynyeh et que Melaui, moins grande que Siouth, et moins jolie que toutes les trois: le nom de Girgé ou Dgirdgé lui vient d'un grand monastère, plus anciennement bâti que la ville, dédié à St. Georges, qui se prononceGergeen langue du pays; le couvent existe encore, et nous y trouvâmes des moines européens. Le Nil vient heurter contre les constructions de Girgé, et en démolit journellement une partie; on n'y ferait qu'avec de grands frais un mauvais port pour les barques: cette ville n'est donc intéressante que par sa position à une distance égale du Caire et de Syene, et par la richesse de son territoire. Nous y trouvâmes tous les comestibles à un très bas prix; le pain à un sou la livre, douze oeufs pour deux sous, deux pigeons à trois sous, une oie de quinze livres pour douze sous. Était-ce pauvreté? non, c'était abondance; car, après un séjour de trois semaines, où plus de cinq mille personnes avaient augmenté la consommation et répandu de l'argent, tout était encore au même prix.

Les barques ne nous joignaient pas; nous manquions de souliers et de biscuit: on s'établit, on fit construire des fours, préparer une caserne pour stationner cinq cents hommes: la troupe se reposa; et moi j'y trouvai personnellement l'avantager de rafraîchir mes yeux, qui menaçaient de cesser tout à fait le service. Je n'avais le secours d'aucun remède; mais un pot de miel que je trouvai dans la maison d'un cheikh où je logeais, et une jarre de vinaigre, m'en tinrent lieu: je mangeai de ce premier jusqu'à l'indigestion, et calmai l'ardeur de mon sang en buvant l'autre avec de l'eau et du sucre.

Le 3 Décembre, nous apprîmes que des paysans, séduits par les Mamelouks, se rassemblaient derrière nous pour nous attaquer à dos, tandis qu'on leur promettait de nous attaquer en avant. Il n'y avait qu'un mois qu'ils avaient volé une caravane de deux cents marchands qui venaient de l'Inde par la Mer Rouge, Cosseïr, et Qouss; ils se croyaient des braves: quarante villages insurgés avaient rassemblé six à sept mille hommes; une charge de notre cavalerie qui en sabra mille à douze cents leur apprit que leur projet ne valait rien.

Nous trouvâmes à Girgé un prince nubien: il était frère du souverain de Darfour; il revenait de l'Inde, et allait rejoindre un autre de ses frères qui accompagnait une caravane de huit cents Nubiens de Sennar, avec autant de femmes: des dents d'éléphants et de la poudre d'or étaient les marchandises qu'il portait au Caire, pour les échanger contre du café, du sucre, des châles et des draps, du plomb, du fer, du séné, et du tamarin. Nous causâmes beaucoup avec ce jeune prince, qui était vif, gai, ardent et spirituel; sa physionomie peignait tout cela: il était plus que bronzé; les yeux très beaux et bien enchâssés; le nez peu relevé, mais petit; la bouche fort épatée, mais point plate; les jambes comme tous les Africains, grêles et arquées: il nous dit que son frère était allié du roi de Bournou, qu'il commerçait avec lui, et qu'il faisait une guerre perpétuelle avec ceux du Sennar; il nous dit que de Darfour à Siouth il y avait quarante jours de traversée, pendant lesquels ils ne trouvaient de l'eau que tous les huit jours, soit dans des citernes, soit à leur passage aux Oasis. Il faut que les profits de ces caravanes soient incalculables pour indemniser ceux qui les rassemblent des frais qu'ils ont à faire, et les payer de l'excès de leurs fatigues. Lorsque leurs esclaves femelles ne sont pas des captives, et qu'ils les achètent, elles leur coûtent un mauvais fusil; et les hommes, deux. Il nous raconta qu'il faisait très froid chez lui pendant un temps de l'année; n'ayant point de mot pour nous exprimer desglaces, il nous dit qu'on mangeait beaucoup d'une chose qui était dure en la prenant dans la main, et qui échappait des doigts lorsqu'on l'y tenait quelque temps. Nous lui parlâmes de Tombout, cette fameuse ville dont l'existence est encore un problème en Europe. Nos questions ne le surprirent point: selon lui, Tombout était au Sud-Ouest de son pays; ses habitants venaient commercer avec eux; il leur fallait six mois de trajet pour arriver; eux leur vendaient tous les objets qu'ils venaient chercher au Caire, et s'en faisaient payer avec de la poudre d'or: ce pays s'appelait dans leur langue leParadis; enfin la ville de Tombout était sur le bord d'un fleuve qui coulait à l'Ouest; les habitants étaient fort petits et doux. Nous regrettâmes bien de posséder si peu de temps cet intéressant voyageur, que nous ne pouvions cependant pas questionner jusqu'à l'indiscrétion, mais qui n'eût pas mieux demandé que de nous dire, beaucoup de choses, n'ayant rien de la gravité musulmane, et s'exprimant avec énergie et facilité. Il nous dit encore que dans la famille royale la succession était élective, que c'étaient les chefs militaires et civils qui choisissaient parmi les fils du roi mort celui qu'ils jugeaient le plus digne de lui succéder au trône, et qu'il n'y avait pas encore d'exemple que cela eût produit la guerre civile. Tout ce qu'on vient de lire est mot pour mot le procès-verbal de l'interrogatoire que nous fîmes subir à cet étrange prince: il ajouta que nous avions infiniment de choses à fournir à l'Afrique; que nous la rendrions très volontairement notre tributaire, sans nuire au commerce qu'ils avaient à faire eux-mêmes, et que nous les attacherions à nos intérêts par tous leurs besoins, et par l'exportation de tout le superflu de nos productions; que le commerce de l'Inde se ferait de même par la Mekke, en prenant cette ville ou celle de Gosseir pour entrepôt commun, comme Alep l'était pour celui des états musulmans malgré la longueur des marches qu'il fallait faire de chaque côté pour arriver à ce point de contact.

Suite de la Marche dans la Haute Égypte.--Combats avec lesMamelouks.--Voleurs.--Conteurs Arabes.

Nousattendions les barques qui devaient suivre notre marche, et qui portaient nos vivres, nos munitions, et la chaussure de nos soldats: le vent avait été toujours favorable contre l'ordinaire en cette saison; et cependant les barques n'arrivaient point: nous avions dépêché divers exprès pour prendre des informations; les premiers avaient péri dans la traversée des villages révoltés; les autres ne reparaissant plus, notre belle saison se perdait dans l'inaction; le pays pouvait croire que nous prenions peur des Mamelouks, et ce préjugé égarer de nouveau les paysans: ils refusaient déjà de payer le miri, et ils disaient pour raison: Il doit y avoir bataille; nous paierons au vainqueur.

Le 9 Janvier, dixième jour de notre arrivée, le général Desaix se détermina à envoyer sa cavalerie jusqu'à Siouth, pour savoir définitivement ce qu'était devenu son convoi maritime; on avait envoyé en avant de Girgé un bataillon à Bardis pour chercher des vivres; l'officier qui le commandait nous fit dire, le 9 au soir, qu'il se répandait que le 11 les mamelouks se mettraient en marche de Hau pour arriver le 12, et qu'ils voulaient en venir à une bataille: cette nouvelle était confirmée de toutes parts; et quoique Desaix ne fût pas convaincu de cette bonne fortune, il se trouva dans le cas de reprocher encore à notre marine de le priver de notre cavalerie, qui le laisserait sans moyen de profiter de la victoire, s'il y en avait une; car la simple infanterie ne pouvait avec les Mamelouks qu'accepter le combat, sans jamais les y forcer ni le prolonger.

Un autre fléau dont nous étions travaillés, c'était une volerie perpétuelle, et organisée de telle sorte qu'aucune rigueur militaire ne pouvait en défendre nos armes et nos chevaux. Chaque nuit des habitants entraient dans nos camps comme des rats, et en sortaient comme des chauve-souris, emportant presque toujours leur proie. On en avait surpris qui avaient été sacrifiés au premier mouvement de la rage du soldat: on espéra que cette rigueur ferait quelque sensation; la garde fut doublée; et le jour même on prit deux des forges de l'artillerie: on saisit les voleurs, qui furent fusillés. Dans la nuit qui suivit cette exécution les chevaux de l'aide de camp du général de la cavalerie furent volés: le général gagea qu'on ne le volerait pas; le lendemain on lui enleva son cheval, et l'on avait démoli un mur pour le surprendre lui-même, si le jour ne fût venu à son secours.

Le 10, nous sûmes que Mourat-bey invitait les cheikhs Arabes des villages soumis à marcher contre nous, leur donnant rendez-vous à Girgé. Le 11, jour où il devait nous attaquer, plusieurs nous envoyèrent leur lettre, en nous faisant dire qu'ils restaient fidèles au traité, et nous dénoncèrent ceux qui avaient promis de marcher; mais la rencontre que ceux-ci avaient faite de notre cavalerie avait déconcerté leurs projets.

Le 11, le temps fut couvert, et nous en souffrîmes comme d'un jour d'hiver assez rude, quoiqu'il eût été un de nos fort beaux jours d'Avril; tant il est vrai que l'absence du bien sur lequel on a compté est déjà un mal! je vis cependant dans cette effroyable journée une treille de vigne verte comme au mois de Juillet; les feuilles ne font ici que se durcir, rougir, et sécher, pendant que le bout de la branche renouvelle perpétuellement sa verdure; les pois grimpants font la même chose; la tige en devient ligneuse: j'en ai vu qui avaient quarante pieds de haut, et atteignaient au sommet des arbres.

Nous sûmes qu'il était arrivé de la Mekke par Cosseïr une quantité innombrable de fantassins pour se joindre à Mourat-bey, et qu'ils étaient en marche pour venir nous attaquer.

Le 13, nous apprîmes que notre cavalerie avait rencontré un rassemblement à Menshieth, avait sabré mille de ces égarés, et avait poursuivi son chemin; leçon rien moins que fraternelle, mais que notre position rendait peut-être nécessaire: cette province, qui, de tout temps révoltée avait la réputation d'être terrible, avait besoin d'apprendre que ce n'était pas lorsqu'elle se mesurait contre nous; nous avions d'ailleurs à leur cacher que nos moyens étaient petits et disséminés; peut-être fallait-il encore qu'ils nous crûssent aussi vindicatifs que cléments; peut-être enfin, n'ayant pas le temps de les catéchiser, fallait-il, par un malheur de circonstance, punir sévèrement ceux qui s'obstinaient à ne pas croire que tout ce que nous faisions n'était que pour leur bien.

Nous nous disposions à partir aussitôt que la cavalerie serait de retour, soit que les barques arrivassent enfin, soit qu'il fallût y renoncer; car attendre ne faisait qu'aggraver nos maux, et ceux que nous étions obligés de faire aux habitants des environs, en laissant subsister cet état de guerre, d'incertitude, et d'inorganisation.

Le 14, nous n'en avions point encore de nouvelles. Nous nous faisions réciter des contes arabes pour dévorer le temps et tempérer notre impatience. Les Arabes content lentement, et nous avions des interprètes qui pouvaient suivre, ou qui ralentissaient très peu le débit: ils ont conservé pour les contes la même passion que nous leur connaissons depuis le sultan Shéhérazade des mille et une nuits; et sur cet article Desaix et moi nous étions presque des sultans: sa mémoire prodigieuse ne perdait pas une phrase de ce qu'il avait entendu; et je n'écrivais rien de ces contes, parce qu'il me promettait de me les rendre mot pour mot quand je voudrais: mais ce que j'observais, c'est que si les histoires n'étaient pas riches de détails vrais et sentimentaux, mérite qui semble appartenir particulièrement aux narrateurs du nord, elles abondaient en événements extraordinaires, en situations fortes, produites par des passions toujours exaltées: les enlèvements, les châteaux, les grilles, les poisons, les poignards, les scènes nocturnes, les méprises, les trahisons, tout ce qui embrouille une histoire, et paraît en rendre le dénouement impossible, est employé par ces conteurs avec la plus grande hardiesse; et cependant l'histoire finit toujours très naturellement et de la manière la plus claire, et la plus satisfaisante. Voilà le mérite de l'inventeur: il reste encore au conteur celui de la précision et de la déclamation, auxquelles les auditeurs mettent beaucoup de prix: aussi arrive-t-il que la même histoire est faite consécutivement par plusieurs narrateurs devant les mêmes auditeurs, avec un égal intérêt et un égal succès; l'un aura mieux traité et déclamé la partie sensible et amoureuse, un autre aura mieux rendu les combats et les effets terribles, un troisième aura fait rire; enfin c'est leur spectacle: et comme chez nous on va au théâtre une fois pour la pièce, d'autres fois pour le jeu des acteurs, les répétitions ne les fatiguent point. Ces histoires sont suivies de discussions; les applaudissements sont disputés, et les talents se perfectionnent; aussi y en a-t-il en grande réputation qui sont chéris, et font le bonheur d'une famille, de toute une horde. Les Arabes ont aussi leurs poètes, même leurs improvisateurs, que l'on fait venir dans les festins; ils en paraissent enchantés; je les ai entendus; mais quand leurs chansons ne sont pas apologétiques, elles perdent sans doute trop à être traduites; elles ne m'ont paru que des concetti ou jeux de mots assez insipides: leurs poètes ont d'ailleurs des manières extraordinaires, des tics, qui les singularisent aux yeux des gens du pays, mais qui leur donnaient pour nous un air de démence qui m'inspirait de la pitié et de la répugnance: il n'en était pas de même des conteurs, qui me paraissaient avoir un talent plus vrai, plus près de la nature.

Je devais m'affliger moins qu'un autre des retardements, puisqu'ils me laissaient le temps de calmer l'inflammation qui dévorait mes yeux; mais je partageais l'impatience de Desaix, qui avait dû compter sur toutes les ressources du convoi, dont l'absence paralysait ses opérations sous tous les rapports, et le laissait dans un dénuement affligeant: heureusement les malades et les blessés étaient peu nombreux; car les médecins sans remèdes n'étaient là que pour dire ceux qu'il aurait fallu leur donner, et ne pouvaient leur en administrer aucun; on fit cependant établir un hôpital, des fours, un magasin, et une caserne assez bien fortifiée pour se défendre d'une émeute ou d'une attaque de paysans, et pouvoir laisser à cet échelon de l'échelle du Nil trois cents hommes en sécurité.

Ne sachant que faire à mes yeux malades, j'imaginai d'aller prendre les bains du pays, qui me soulagèrent. Je renvoie mon lecteur à l'élégante description de M. Savary, dont la riante imagination a fait tout à la fois le tableau des agréments qu'offrent ces bains, et des voluptés dont ils sont susceptibles.

Le 15, il fit assez froid le matin pour désirer de se chauffer; mais ce froid pourtant ressemblait à celui qu'on éprouve quelquefois chez nous au mois de Mai; car en mettant la tête à la fenêtre, j'y vis les oiseaux faisant l'amour, ou tout au moins faisant leur nid pour le faire: le soir du même jour il tonna, événement très extraordinaire dans cette contrée; en effet cela n'arrive qu'une fois dans une génération, par un concours de circonstances peut-être faciles à expliquer. Le vent du nord, le plus constant de tous ceux qui dominent dans cette partie du monde, amène de la mer les nuages d'une région plus froide, les roule dans la vallée de l'Égypte, où le sol ardent les raréfie, et les réduit en vapeur; cette vapeur poussée jusqu'en Abyssinie, le vent du sud, qui traverse les montagnes élevées et froides de ce pays, en ramène quelquefois de petits nuages, qui, n'éprouvant qu'un léger changement de température en repassant dans la vallée humide du Nil lors de son débordement, restent condensés, et produisent par fois, sans tonnerre ni orage, de petites pluies d'un instant; mais les vents d'est et d'ouest, qui d'ordinaire enfantent les orages, traversant tous les deux des déserts ardents qui dévorent les nuages, ou élèvent les vapeurs à une telle hauteur qu'elles traversent la vallée étroite de la Haute Égypte, sans pouvoir éprouver de détonation par l'impression des eaux du fleuve, le phénomène du tonnerre devient une chose si étrange pour les habitants de ces contrées, que les savants même du pays n'imaginent pas de lui attribuer une cause physique. Le général Desaix questionna un homme de loi sur le tonnerre, il lui répondit avec la sécurité de l'assurance: «On sait très bien que c'est un ange, mais il est si petit qu'on ne l'aperçoit point dans les airs; il a cependant la puissance de promener les nuages de la Méditerranée en Abyssinie; et, lorsque la méchanceté des hommes arrive à son comble, il fait entendre sa voix, qui est celle du reproche et de la menace; et, pour preuve que la punition est à sa disposition, il entrouvre la porte du ciel, d'où sort l'éclair; mais, la clémence de Dieu étant toujours infinie, jamais dans la Haute Égypte sa colère ne s'est autrement manifestée.» On est toujours émerveillé d'entendre un homme sensé, avec une barbe vénérable, faire un conte aussi puéril. Desaix voulut lui expliquer différemment ce phénomène; mais il trouva son explication si inférieure à la sienne qu'il ne prit pas même la peine de l'écouter: au reste, il avait plu tout à fait la nuit; ce qui rendit les rues fangeuses, glissantes et presque impraticables. Ici finit l'histoire de notre hiver, et je n'aurai plus à en parler.

Le 15, on fit des fours à l'usage du pays. Le 16, on fit du biscuit. J'aurais voulu dans mon dessin pouvoir exprimer l'adresse et la célérité des ouvriers; on peut dire qu'individuellement, l'Égyptien est industrieux et adroit et que manquant, à l'égal du sauvage, de toute espèce d'instrument, on doit s'étonner de ce qu'ils font de leurs doigts auxquels ils sont réduits, et de leurs pieds, dont ils s'aident merveilleusement: ils ont, comme ouvriers, une grande qualité, celle d'être sans présomption, patients, et de recommencer jusqu'à ce qu'ils aient fait à peu près ce que vous désirez d'eux. Je ne sais jusqu'à quel point on pourrait les rendre braves; mais nous ne devons pas voir sans effroi toutes les qualités de soldats qu'ils possèdent; éminemment sobres, piétons comme des coureurs, écuyers comme des centaures, nageurs comme des tritons; et cependant c'est à une population de plusieurs millions d'individus qui possèdent ces qualités que quatre mille Français isolés commandaient impérieusement sur deux cents lieues de pays; tant l'habitude d'obéir est une manière d'être comme celle de commander, jusqu'à ce que les uns s'endormant dans l'abus du pouvoir, les autres soient réveillés par le bruit de leur chaîne!

Le 18, la cavalerie revint; elle nous annonça l'arrivée des barques, et nous donna les détails d'un combat qu'elle avait eu à soutenir contre quelques Mamelouks et leurs agents, qui avaient répandu le bruit qu'ils nous avaient détruits; que ce qu'on voyait rétrograder était le reste des Français qui tâchaient de gagner le Caire. Deux mille Arabes à cheval, et cinq à six mille paysans à pied, avaient cru en venir à bout; ils s'étaient portés en avant de Tata; lorsque la cavalerie les découvrit en bataille, elle avait fait un mouvement pour se former; ils avaient cru qu'elle déclinait le combat, et avaient chargé avec le désordre accoutumé, c'est-à-dire quelques braves en avant, le reste au milieu, frappant toujours et ne parant jamais; à la seconde décharge, étonnés de voir faire à la cavalerie des feux de bataillon, ils avaient commencé à lâcher pied; et, après avoir perdu quarante des leurs, et avoir eu une centaine de blessés, ils avaient disparu en se dispersant, et abandonnant la pauvre infanterie, qui comme de coutume, avait été hachée, et eût été détruite, si la nuit ne fût venue à son secours.

Le 20, les barques arrivèrent enfin; quelques commodités qu'elles nous apportèrent, et surtout la musique d'une de nos demi-brigades jouant des airs Français, firent une sensation si étrangement voluptueuse pour Girgé, qu'elle calma tout ce que l'impatience avait mis d'irascibilité dans notre esprit. C'était, hélas! le chant du cygne: mais n'anticipons pas sur les événements: à la guerre il faut jouir du moment, puisque celui qui suit n'appartient à personne.

Le 21, le prêt, l'eau-de-vie, raviva notre existence; et le soldat, déjà las de manger six oeufs pour un sou, partit avec joie pour aller au-devant du besoin.

Il y avait vingt-et-un jours que nous n'étions fatigués que de notre nullité: je savais que j'étais près d'Abidus, où Ossimandué avait bâti un temple, où Memnon avait résidé; je tourmentais Desaix pour pousser une reconnaissance jusqu'à El Araba, où chaque jour on me disait qu'il y avait des ruines; et chaque jour Desaix me disait: Je veux vous y conduire moi-même; Mourat-bey est à deux journées, il arrivera après-demain, il y aura bataille, nous déferons son armée, l'autre après-demain nous ne penserons plus qu'aux antiquités, et je vous aiderai moi-même à les mesurer. Il avait raison le bon Desaix; et quand sa raison n'aurait pas été bonne, il aurait bien fallu que je m'en accommodasse.

Enfin le 22, nous partîmes de Girgé à l'entrée de la nuit; nous passâmes vis-à-vis les antiquités; Desaix n'osait me regarder; Tremblez, lui dis-je; si je suis tué demain, mon ombre vous poursuivra, et vous l'entendrez sans cesse autour de vous vous répéter, El Araba. Il se souvint de ma menace, car cinq mois après il envoya de Siouth l'ordre de me donner un détachement pour m'y accompagner.

Nous arrivâmes devant un village; nous ne sûmes que le lendemain qu'il s'appelait El-Besera, car le soir il n'y avait pas un habitant pour nous le dire: j'aimais assez trouver les villages déménagés, pour ne pas entendre les cris des habitants que l'on était forcé de dépouiller: il ne restait que des murailles dans les déménagements prévus; les portes et les chambranles même étaient emportés, et un village abandonné depuis deux heures avait l'air d'être une ruine d'un siècle.

Le 23, à peine en marche, comme le plus désoeuvré, je fus le premier qui aperçus les Mamelouks; ils marchaient à nous sur un front d'une étendue immense: nous nous formâmes en trois carrés, deux d'infanterie aux ailes, et un de cavalerie au centre, flanqué de huit pièces d'artillerie aux angles; nous marchions dans cet ordre, en suivant notre route jusqu'à un quart de lieue de Samanhout, village élevé, contre lequel nous cherchions à nous appuyer. Les Mamelouks se développant et nous tournant sur trois points, ils commencèrent leur fusillade et leurs cris avant que nous pensassions à tirer le canon. Un corps de volontaires de la Mecque s'était posté dans un ravin, entre le village et nous, et tirait à couvert sur le carré de la vingt-et-unième: Desaix envoya un détachement d'infanterie pour les déloger du fossé, et un détachement de cavalerie, qui devait les poursuivre lorsqu'ils en auraient été chassés. La cavalerie, trop ardente, attaqua trop tôt et avec désavantage; un des nôtres fut tué, un autre fut blessé; l'aide de camp Rapp reçut un coup, de sabre, et aurait succombé, si un volontaire n'eût paré quatre autres coups dont il était menacé; les Mekkains furent cependant repoussés.

Des chasseurs furent envoyés au village pour en déloger ceux qui l'occupaient; les Mamelouks se mirent en mouvement pour attaquer notre gauche, pendant que d'autres longeaient notre droite: ils eurent un moment favorable pour nous charger; ils hésitèrent, et ne le retrouvèrent plus; ils caracolaient autour de nous, faisant briller leurs armes resplendissantes et manoeuvrer leurs chevaux; ils déployaient tout le faste oriental: mais notre boréale austérité présentent un aspect sévère qui n'était pas moins imposant; le contraste était frappant, le fer semblait braver l'or; la plaine étincelait, le spectacle était admirable. Notre artillerie tira sur toutes les faces à la fois: ils firent une fausse attaque à notre droite; plusieurs des leurs y périrent; un chef, atteint d'un boulet, était tombé trop près de nous pour être secouru des siens; son cheval, étonné de le voir se traînant, sans l'abandonner, ne se laissait point approcher; tout brillant d'or, il excitait la cupidité des tirailleurs, qui tentaient à chaque instant d'aller en faire leur proie; aux prises avec le sort, traîné çà et là par son cheval, ce malheureux ne périt qu'après avoir essuyé les horreurs de mille morts.

D'autres chasseurs avaient été envoyés à Samanhout pour en déloger ceux qui s'y étaient postés; ils les eurent bientôt mis en fuite: du nombre de ces fuyards était Mourat, qui s'y était mis en réserve; il prit la route de Farshiut. Ce mouvement divisa toute l'armée ennemie: Desaix saisit cette circonstance, fit marcher sur l'espace qu'elle abandonnait, et ordonna à la cavalerie de charger ceux qui restaient encore sur notre droite; en un instant, nous les vîmes dans le désert gravir une première rampe de la montagne avec une vélocité surprenante: nous pensions qu'arrivés sur le plateau ils en défendraient l'approche aux nôtres; mais la terreur et le désordre étaient dans leurs rangs, ils ne pensèrent plus qu'à se réunir dans leur fuite; quelques traîneurs furent tués, quelques chameaux furent pris; un petit corps séparé s'enfuit par la gauche: le feu finit à midi, à une heure nous ne vîmes plus d'ennemis. Nous marchâmes sur Farshiut, que Mourat-bey avait déjà abandonné.

Cette malheureuse ville avait été pillée quelques heures auparavant par les Mamelouks. Le cheikh était un descendant des cheikhs Ammam, souverains puissants et chéris dans le Saïd, qui, dans le commencement de ce siècle, avaient régné avec équité, et défendu leurs sujets des vexations des Mamelouks. Ce dernier, battu par Mourat, réduit à un état de faiblesse et de misère, avait vu avec plaisir arriver des vengeurs, et leur avait préparé du biscuit: Mourat, battu, obligé de fuir, avant de quitter Farshiut envoie chercher ce vieux prince, l'accable de reproches, et, dans sa fureur lui coupe la tête de sa main. Nous arrivons, nous achevons de piller les magasins; on bat la générale pour empêcher ce désordre; il aurait fallu punir toute l'armée: on allait ordonner une marche forcée; et, pour éviter les regards de reproche des habitants, nous partons à minuit.

L'obscurité était affreuse, et le froid assez vif pour être obligés d'allumer du feu toutes les fois que l'artillerie nous arrêtait; abrités contre le mur d'une maison auprès d'un de ces feux, nous nous chauffions, Desaix, ses aides de camp, et moi, lorsque tout à coup nous recevons une fusillade par-dessus le mur: c'étaient encore des volontaires de la Mecque, car nous étions destinés à en rencontrer partout; ils étaient vingt, on en tua huit; les autres se sauvèrent à la faveur des ténèbres. Ces volontaires, qui se prétendaient nobles, portaient un turban vert, comme descendants de la race d'Hali; ces chevaliers, à-peu-près vagabonds, volant les caravanes sur la côte de Gidda, et poussés d'un beau zèle, profitaient de la saison morte pour venir attaquer une nation Européenne qu'ils croyaient couverte d'or, et avaient bien voulu venir à leurs risques et fortune pour butiner sur nous.

Armés de trois javelots, d'une pique, d'un poignard, de deux pistolets et d'une carabine, ils attaquaient avec audace, résistaient avec opiniâtreté; et, quoique mortellement frappés, semblaient ne pouvoir cesser de vivre: lors de cette dernière surprise, j'en vis un combattre encore, et blesser deux des nôtres qui le tenaient cloué contre un mur avec leurs baïonnettes.

Nous arrivâmes à une heure de soleil à Haw; les Mamelouks venaient d'en partir: une partie des beys étaient entrés dans le désert avec les chameaux pour arriver par cette route en un jour et demi à Esnèh; les autres avaient suivi le Nil, route par laquelle il en faut quatre.

Haw, ou l'ancienne Diospolis-Parva, est dans une belle position militaire: elle ne conserve aucune antiquité.

Nous fîmes halte à Haw, et nous en partîmes une heure avant la nuit, qui, comme nous l'avions appris la veille, devait être sombre, et rendre périlleuse la marche de notre artillerie. Mais la conquête de l'Égypte, qui avait été commencée si brillamment par la bataille des pyramides, aurait fini de même par la bataille de Thèbes, s'il eût été possible de l'obtenir de notreFabiusMourat-bey. Que de marches forcées nous a coûtées le rêve de cette bataille! mais, Desaix n'était point l'enfant gâté de la fortune, et son étoile était nébuleuse: l'expérience ne pouvait le convaincre de notre insuffisance pour gagner de vitesse l'ennemi que nous poursuivions; il ne voulait rien entendre de ce qui pouvait affaiblir ses espérances. L'artillerie était trop lourde, l'infanterie trop lente, la grosse cavalerie trop pesante; la cavalerie légère aurait à peine secondé sa volonté; et je suis sûr qu'il gémissait de n'être pas simple capitaine, pour aller, dans sa bouillante ardeur, avec sa compagnie attaquer et combattre Mourat-bey: enfin nous partîmes, et, après avoir été éclairés de la fausse lueur d'une aurore boréale, et avoir attendu la lune jusqu'à dix heures et demie, nous arrivâmes à onze heures à un grand village, dont je n'ai jamais su le nom, et où, malheureusement pour lui et au grand préjudice de ses habitants, nos soldats s'égarèrent...

Le 25, nous partîmes à la première pointe du jour. La langue de terre cultivée se resserrait peu à peu à la rive gauche, où nous étions, et s'augmentait en même proportion à l'autre rive.

Enfin nous entrâmes dans le désert; nous y vîmes d'assez près une bête sauvage, qu'à sa grosseur et à forme remarquable nous jugeâmes tous être une hyène; nous courûmes dessus, mais le galop de nos chevaux, ne put que la suivre sans rien gagner sur elle. Nous approchions de Tintyra: j'osai parler d'une halte; mais le héros me répondit avec humeur: cette défaveur ne dura qu'un moment; bientôt, rappelé à son naturel sensible, il vint me rechercher, et partageant mon amour pour les arts, il se montra leur ami, et peut-être plus ardent que moi. Doué d'une délicatesse d'esprit vraiment extraordinaire, il avait uni l'amour de tout ce qui est aimable à une violente passion pour la gloire, et à un nombre de connaissances acquises, les moyens et la volonté d'ajouter celles qu'il n'avait pas eu le temps de perfectionner; on trouvait en lui une curiosité active qui rendait sa société toujours agréable, sa conversation continuellement intéressante.

Tintyra.

Nousarrivâmes à Tintyra: le premier objet que je vis fut un petit temple à gauche du chemin, d'un si mauvais style et dans de si mauvaises proportions, que je le jugeai de loin n'être que les ruines d'une mosquée. En me retournant à droite, je trouvai enfouie dans les plus tristes décombres une porte construite de masses énormes couvertes d'hiéroglyphes; à travers de cette porte j'aperçus le temple. Je voudrais pouvoir faire passer dans l'âme de mes lecteurs la sensation que j'éprouvai. J'étais trop étonné pour juger; tout ce que j'avais vu jusqu'alors en architecture ne pouvait servir à régler ici mon admiration. Ce monument me sembla porter un caractère primitif, avoir par excellence celui d'un temple. Tout encombré qu'il était, le sentiment du respect silencieux qu'il m'imprima m'en parut une preuve; et, sans partialité pour l'antique, ce fut celui qu'il imposa à toute l'armée.

Avant d'entrer dans aucun détail, tâchons de faire connaître par les plans et les vues l'étendue et l'ordonnance de cet édifice, son état actuel, et son effet pittoresque. J'ai essayé par mes dessins de donner une idée générale de la situation de la ville antique, de l'emplacement qu'elle occupait, et de la situation respective des édifices, de leur état actuel, et de la richesse de leurs détails. Ces monuments étaient situés sur le bord du désert, sur le dernier plateau de la chaîne Libyque au pied duquel arrive l'inondation du fleuve, à une lieue de son lit.

Rien de plus simple et de mieux calculé que le peu de lignes qui composent cette architecture. Les Égyptiens n'ayant rien emprunté des autres, ils n'ont ajouté aucun ornement étranger, aucune superfluité à ce qui était dicté par la nécessité: ordonnance et simplicité ont été leurs principes; et ils ont élevé ces principes jusqu'à la sublimité: parvenus à ce point, ils ont mis une telle importance à ne pas l'altérer, que, bien qu'ils aient surchargé leurs édifices de bas-reliefs, d'inscriptions, de tableaux historiques et scientifiques, aucune de ces richesses ne coupe une seule ligne; elles sont respectées; elles semblent sacrées; tout ce qui est ornement, richesse, somptuosité de près, disparaît de loin pour ne laisser voir que le principe, qui est toujours grand et toujours dicté par une raison puissante. Il ne pleut pas dans ce climat; il n'a donc fallu que des plates-bandes pour couvrir et pour donner de l'ombre; dès lors plus de toits, dès lors plus de frontons: le talus est le principe de la solidité; ils l'ont adopté pour tout ce qui porte, estimant sans doute que la confiance est le premier sentiment que doit inspirer l'architecture, et que c'en est une beauté constituante. Chez eux l'idée de l'immortalité de Dieu est présentée par l'éternité de son temple; leurs ornements, toujours raisonnés, toujours d'accord, toujours significatifs, prouvent également des principes sûrs, un goût fondé sur le vrai, une suite profonde de raisonnements; et quand nous n'aurions pas acquis la conviction du degré éminent où ils étaient parvenus dans les sciences abstraites, leur seule architecture, dans l'état où nous l'avons trouvée, nous aurait donné l'idée de l'ancienneté de ce peuple, de sa culture, de son caractère, de sa gravité.

Je n'aurais point d'expression, comme je l'ai dit, pour rendre tout ce que j'éprouvai lorsque je fus sous le portique de Tintyra; je crus être, j'étais réellement dans le sanctuaire des arts et des sciences. Que d'époques se présentèrent à mon imagination, à la vue d'un tel édifice! que de siècles il a fallu pour amener une nation créatrice à de pareils résultats, à ce degré de perfection et de sublimité dans les arts! combien d'autres siècles pour produire l'oubli de tant de choses, et ramener l'homme sur le même sol à l'état de nature où nous l'avons trouvé! jamais tant d'espace dans un seul point; jamais les pas du temps plus prononcés et mieux suivis. Quelle constante puissance, quelle richesse, quelle abondance, quelle superfluité de moyens dans le gouvernement qui peut faire élever un tel édifice, et qui trouve dans la nation des hommes capables de le concevoir, de l'exécuter, de le décorer, de l'enrichir de tout ce qui parle aux yeux et à l'esprit! jamais d'une manière plus rapprochée le travail des hommes ne me les avait présentés si anciens et si grands: dans les ruines de Tintyra les Égyptiens me parurent des géants.

J'aurais voulu tout dessiner, et je n'osais mettre la main à l'oeuvre; je sentais que, ne pouvant m'élever à la hauteur de ce que j'admirais, j'allais rapetisser ce que je voudrais imiter; nulle part je n'avais été environné de tant d'objets propres à exalter mon imagination. Ces monuments, qui imprimaient le respect dû au sanctuaire de la divinité, étaient les livres ouverts où la science était développée, où la morale était dictée, où les arts utiles étaient professés; tout parlait, tout était animé, et toujours dans le même esprit. L'embrasure des portes, les angles, le retour le plus secret, présentaient encore une leçon, un précepte, et tout cela dans une harmonie admirable; l'ornement le plus léger sur le membre d'architecture le plus grave déployait d'une manière vivante ce que l'astronomie avait de plus abstrait à exprimer. La peinture ajoutait encore un charme à la sculpture et à l'architecture, et produisait tout à la fois une richesse agréable, qui ne nuisait ni à la simplicité ni à la gravité de l'ensemble. La peinture en Égypte n'était encore qu'un ornement de plus; suivant toute apparence, elle n'était point un art particulier: la sculpture était emblématique, et, pour ainsi dire, architecturale. L'architecture était donc l'art par excellence, dicté par l'utilité; elle pourrait donc à elle seule lever le doute, sinon sur la primogéniture, au moins sur la supériorité de l'architecture des Égyptiens comparée à celle des Indiens, puisque ne participant en rien de celle de ces derniers, elle est devenue le principe de tout ce que nous avons admiré depuis, de tout ce que nous avons cru être exclusivement de l'architecture, les trois ordres grecs, le dorique, l'ionique, et le corinthien. Il faut donc bien se garder de penser, comme on le croit abusivement, que l'architecture Égyptienne est l'enfance de l'art, mais il faut dire qu'elle en est le type.

Je fus frappé de la beauté de la porte qui fermait le sanctuaire du temple; tout ce que l'architecture a ajouté depuis d'ornements à ce genre de décoration n'a fait qu'en rapetisser le style.

Je ne devais pas espérer de rien trouver en Égypte de plus complet, de plus parfait que Tintyra; j'étais agité de la multiplicité des objets, émerveillé de leur nouveauté, tourmenté de la crainte de ne pas les revoir. J'avais aperçu sur des plafonds des systèmes planétaires, des zodiaques, des planisphères célestes, présentés dans une ordonnance pleine de goût; j'avais vu que les murailles étaient couvertes de la représentation des rites de leur culte, de leurs procédés dans l'agriculture et les arts, de leurs préceptes moraux et religieux; que l'Être suprême, le premier principe, était partout représenté par les emblèmes de ses qualités: tout était également important à rassembler; et je n'avais que quelques heures pour observer, pour réfléchir, pour dessiner ce qui avait coûté des siècles à concevoir, à construire, à décorer. Notre impatience française était épouvantée de la constante volonté du peuple qui avait exécuté ces monuments: partout même égalité de recherches et de soins; ce qui pourrait faire penser que ces édifices n'étaient point l'ouvrage des rois, mais qu'ils étaient construits aux frais de la nation, sous la direction de collèges de prêtres, et par des artistes auxquels il était imposé des règles invariables. Un laps de temps avait pu chez eux apporter quelques perfections dans l'art; mais chaque temple est d'une telle égalité dans toutes ses parties, qu'ils semblent tous avoir été sculptés de la même main; rien de mieux, rien de plus mal; point de négligence, point d'élans à part d'un génie plus distingué; l'ensemble et l'harmonie régnaient partout. L'art de la sculpture, enchaîné à l'architecture, était circonscrit dans le principe, dans la méthode, dans le mode: une figure n'exprimait rien par le sentiment; elle devait avoir telle pose pour signifier telle chose; le sculpteur en avait le poncif, et ne devait se permettre aucune altération qui aurait pu en changer le vrai sens: il en était de ces figures comme de nos cartes à jouer, dont nous avons respecté les imperfections, pour ne rien ôter à la facilité avec laquelle nous les savons reconnaître. La perfection qu'ils ont donnée à leurs animaux prouve assez qu'ils avaient l'idée du style, dont ils ont indiqué le caractère avec si peu de lignes dans un principe si grand, et un système qui tendait au grave et au beau idéal, comme nous en avions déjà la preuve dans les deux sphinx du capitole, et dont on retrouve ici le style dans ceux qui sont sur le flanc du grand temple.

Quant au caractère de leur figure humaine, n'empruntant rien des autres nations, ils ont copié leur propre nature, qui était plus gracieuse que belle. Celle des femmes ressemble encore à la figure des jolies femmes d'aujourd'hui: de la rondeur, de la volupté; le nez petit; les yeux longs, peu ouverts, et relevés à l'angle extérieur, comme tous les peuples dont cet organe est fatigué par l'ardeur du soleil ou la blancheur de la neige; les pommettes des joues un peu grosses, les lèvres bordées, la bouche grande, mais riante et gracieuse: en tout, le caractère africain, dont le nègre est la charge, et peut-être le principe.

Les hiéroglyphes, exécutés de trois manières, sont aussi de trois genres, et peuvent avoir aussi trois époques: par l'examen des différents édifices que j'ai été dans le cas d'observer, j'ai pu juger que ceux qui devaient être les plus anciens n'ont qu'un simple contour, creusé sans relief, et très profondément; les seconds, ceux qui font le moins d'effet, sont simplement en relief très bas; et les troisièmes, qui me paraissent du meilleur temps, et qui sont à Tintyra d'une exécution plus parfaite qu'en aucun autre lieu de l'Égypte, sont en relief au fond du contour creusé. À travers les figures qui composent les tableaux, il y a de petits hiéroglyphes, qui paraissent n'être que l'explication des tableaux, et qui, avec des formes simplifiées, sembleraient une manière plus rapide de s'exprimer, une espèce d'écriturecursive, si l'on peut dire ainsi en parlant de sculpture.

Un quatrième genre semblait être consacré à l'ornement; nous l'avons appelé improprement, et je ne sais pourquoi,Arabesque: adopté par les Grecs, au temps d'Auguste il fut admis chez les Romains, et dans le quinzième siècle, lors de la renaissance des arts, il nous fut transmis par eux comme une décoration fantastique, dont le goût était tout le mérite. Chez les Égyptiens, employé avec le même goût, chaque objet avait un sens ou une moralité, décorait en même temps les frises, les corniches, les soubassements de leur architecture. J'ai retrouvé à Tintyra des représentations, de péristyles de temples en cariatides, exécutées en peinture aux bains de Titus, copiées par Raphaël, et que nous singeons tous les jours, dans nos boudoirs, sans imaginer que les Égyptiens nous en ont donné les premiers modèles. Le crayon à la main, je passais d'objets en objets; distrait de l'un par l'intérêt de l'autre, toujours attiré, toujours arraché, il me manquait des yeux, des mains, et une tête assez vaste pour voir, dessiner, et mettre quelque ordre à tout ce dont j'étais frappé. J'avais honte des dessins insuffisants que je faisais de choses si sublimes: mais je voulais des souvenirs des sensations que je venais d'éprouver; je craignais que Tintyra ne m'échappât pour toujours, et mes regrets égalaient mes jouissances. Je venais de découvrir dans un petit appartement un planisphère céleste, lorsque les derniers rayons du jour me firent apercevoir que j'étais seul avec le constamment bon et complaisant général Belliard, qui, après avoir vu pour lui, n'avait pas voulu m'abandonner dans un lieu si désert.

Nous rattrapâmes au galop la division, déjà à Dindera, à trois quarts de lieue de Tintyra, où nous vînmes coucher: sans ordre donné, sans ordre reçu, chaque officier, chaque soldat s'était détourné de la route, avait accouru à Tintyra, et spontanément l'armée y était restée le reste de la journée. Quelle journée! qu'on est heureux d'avoir tout bravé pour obtenir de telles jouissances!

Le soir, Latournerie, officier d'un courage brillant, d'un esprit et d'un goût délicat, vint me trouver, et me dit: «Depuis que je suis en Égypte, trompé sur tout; j'ai toujours été mélancolique et malade: Tintyra m'a guéri; ce que j'ai vu aujourd'hui m'a payé de toutes mes fatigues; quoi qu'il puisse en être pour moi de la suite de cette expédition, je m'applaudirai toute ma vie de l'avoir faite par les souvenirs que me laissera éternellement cette journée.»


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